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“Три сeстры”

Wyndham’s Theatre, Londres • 26.4.14 à 14h30
Les Trois Sœurs, Anton Tchekhov (1901)

Mise en scène : Andrei Konchalovksy. Avec Larisa Kuznetsova (Olga), Yulia Vysotskaya (Masha), Galina Bob (Irina), Alexey Grishin (Andrei), Natalya Vdovina (Natalia), Alexander Domogarov (Vershinin), Alexander Bobrovsky (Kulygin), Pavel Derevyanko (Tuzenbakh), Vitaly Kishchenko (Soleny), Vladas Bagdonas / Alexander Filippenko (Chebutykin), Evgeny Ratkov (Rodé), Vladislav Bokovin (Fedotik), Irina Kartasheva (Anfisa), Vladimir Goryushin (Ferapont), …

ChekhovLes Londoniens peuvent découvrir le temps de quelques représentations deux des productions du Théâtre Mossovet de Moscou : Oncle Vanya et Les Trois Sœurs de Tchekhov, dans des mises en scène de Andrei Konchalovsky représentées en version originale, en russe.

L’occasion était trop belle d’entendre Tchekhov dans le texte original. J’avais relu la pièce le matin-même, ce qui m’a permis de me concentrer sur la pièce sans avoir les yeux fixés sur les surtitres. La mise en scène est un peu déroutante par moments — la scène d’ouverture, par exemple, est un terrible bazar avec une Olga tellement survoltée qu’on la dirait à la limite de la démence, une Masha qui siffle en continu et les autres personnages qui tiennent de véritables conversations pendant que les sœurs parlent.

Le rythme de l’action est parfois curieux, irrégulier… mais on est fasciné par ce temps qui passe en modifiant radicalement mais presque subrepticement la vie de la famille (rien ne change et pourtant tout change) et par cet horizon toujours repoussé d’un hypothétique retour à Moscou, complètement fantasmatique.

Konchalovsky concocte quelques belles images… notamment un tableau muet très bref au lever du rideau… et dans le dernier tableau, par le biais de projections. Des interviews des comédiens sont projetées sur le rideau pendant les précipités.

Pendant les saluts, les visages des comédiennes qui interprètent les trois sœurs portent encore la marque de la douleur finale. Elles ne semblent pas se remettre de l’émotion.


“Henry V”

Noël Coward Theatre, Londres • 15.2.14 à 19h30
Shakespeare (ca. 1599)

Mise en scène : Michael Grandage. Avec Jude Law (King Henry), …

HenryvJe devais voir cette production en décembre, mais j’avais abandonné au dernier moment pour m’adonner à une sieste bien nécessaire. Le souvenir d’un Jude Law très charismatique dans Hamlet me donnait cependant envie de voir sa prestation… et c’est ainsi que je me suis retrouvé à la toute dernière représentation de la série, particulièrement people (j’ai eu l’impression de voir plusieurs visages célèbres… mais la seule que j’aie reconnue avec certitude est la fascinante Anna Wintour).

Confirmation que Jude Law est un comédien lumineux… même s’il est paradoxalement desservi par la scène de comédie avec Catherine de Valois vers la fin de la pièce, qu’il joue avec un instinct comique remarquable. Sa prestation dans le reste de la pièce s’en trouve comme dévalorisée a posteriori car jamais aussi intensément géniale que ce dernier épisode.

Belle mise en scène sobre et centrée sur le texte. Marque de fabrique de Michael Grandage, l’environnement lumineux et sonore, particulièrement soigné, contribue à créer de belles images baignées dans une atmophère intensément dramatique. Le texte est largement coupé, ce qui rend la pièce digeste et étonnamment contemporaine. Du bien joli théâtre.


“Buyer & Cellar”

Barrow Street Theatre, New York • 8.2.14 à 14h30
Jonathan Tollins

Mise en scène : Stephen Brackett. Avec Michael Urie.

BuyerLe point de départ de cette pièce à un seul personnage pourrait paraître curieux, voire franchement kitsch : un comédien au chômage est embauché pour aller “travailler” dans le sous-sol de la maison de Barbra Streisand à Malibu, où elle a fait installer des “boutiques” (comme à Las Vegas, ou à Disneyland) pour installer ses collections de robes, d’antiquités, de poupées, etc.

Ce sous-sol est bien réel. Le reste, bien sûr, relève de la pure fiction. Mais ce qu’en a fait Jonathan Tollins est un bonheur : un monologue de 100 minutes dans lequel le personnage d’Alex finit par rencontrer la Streisand au cours de scènes superbement bien écrites. Et avec une vraie belle fin comme on les aime.

On n’arrête quasiment jamais de rire pendant la pièce — et je suis pourtant un public difficile. Au-delà de l’inventivité de l’écriture, le mérite en revient à l’interprétation sensationnelle du génial Michael Urie (connu pour la série télévisée Ugly Betty, mais que j’avais déjà vu au théâtre à New York dans The Temperamentals). La prestation de Urie est à couper le souffle : non seulement il débite son texte à une vitesse époustouflante sans bafouiller une seule fois, mais il incarne au passage plusieurs personnages sans jamais qu’on se perde.

Très joli décor d’Andrew Boyce, mis en valeur par d’exquises lumières d’Eric Southern et des projections d’Alex Koch. La grande qualité de la pièce est de ne jamais s’essouffler et de ne jamais laisser retomber l’espèce de folie mise en branle dès les premières minutes. On est absolument enthousiasmé, comme du reste l’ensemble du public, qui fait un triomphe retentissant à Michael Urie.


“The Glass Menagerie”

Booth Theatre, New York • 5.2.14 à 14h
Tennesse Williams (1944)

Mise en scène : John Tiffany. Avec Cherry Jones (Amanda), Zachary Quinto (Tom), Celia Keenan-Bolger (Laura), Brian J. Smith (The Gentleman Caller).

MenagerieThe Glass Menagerie est l’un des joyaux du théâtre américain du 20e siècle, et cette nouvelle production a été saluée avec raison comme l'un des événements de la saison théâtrale new-yorkaise.

La mise en scène de John Tiffany isole les protagonistes dans un décor magnifique de Bob Crowley qui apparaît comme une représentation parfaite de leur univers mental, dans une solitude bordée par des territoires inconnus, fascinants et terrifiants à la fois. Les superbes lumières de Natasha Katz, combinées à la belle partition de Nico Muhly (le compositeur du superbe Two Boys), achèvent de créer une atmosphère idéalement propice à l’épanouissement du potentiel dramatique d’un texte puissant et virtuose.

Distribution magnifique. La grande Cherry Jones donne au rôle monumental d’Amanda juste ce qu’il faut de fragilité latente. Son curieux accent (qui, à mes oreilles, n’évoque pas vraiment le sud) demande cependant quelques minutes d’adaptation. Zachary Quinto, que l’on connaît pour sa carrière cinématographique, s’affirme comme un talent de premier plan avec son interprétation traversée par une énergie débordante et tangible. Je ne suis d’habitude pas un fan inconditionnel de Celia Keenan-Bolger (je continue à penser qu’elle n’avait pas grand’ chose à apporter à Merrily We Roll Along), mais sa Laura est un trésor de fragilité et d’intelligence introvertie.

Comme beaucoup de commentateurs l’ont noté, c’est le Gentleman Caller charismatique et chaleureux de Brian J. Smith qui emporte malgré tout les suffrages grâce à une prestation qui irradie la bonté et l’intelligence. Il nous offre, en compagnie de Celia Keenan-Bolger, une inoubliable scène d’anthologie, qui illustre avec une force indicible la beauté irrésistible de la pièce.


“La Maladie de la mort”

Théâtre du Vieux-Colombier, Paris • 26.1.14 à 16h
Marguerite Duras
 
Mise en scène : Muriel Mayette-Holtz. Avec Alexandre Pavloff (Lui), Suliane Brahim (Elle).
 
PavloffBelle idée que de présenter ce court et fascinant texte de Duras, dont je n’ai pourtant jamais réussi à terminer un roman (une caractéristique qu’elle partage avec Mishima et avec Malraux). Curieux titre s’agissant d’un texte sur l’amour… ou le non-amour, ou l’incompréhension des mécanismes de l’amour… traversé par des questions dont on sent qu’elles remuent l’auteur au plus profond de son être.
 
L’utilisation de la deuxième personne, qui rappelle le nouveau roman et l’un de mes textes fétiches, La Modification de Michel Butor, “aspire” le spectateur, incapable de rester à l’extérieur. “Elle vous dit… Vous lui répondez… ” : l’empathie est immédiate.
 
Enfin un comédien qui sait dire un texte de 45 minutes sans bafouiller (enfin seulement une fois). Très belle prestation d’Alexandre Pavloff, forte, sensible, sans emphase inutile, joliment rythmée. La façon de scénariser le monologue en le faisant précéder de l’histoire sans parole d’une jeune-femme qui reste sur scène en toile de fond pendant toute la représentation est une belle idée.
 
Très belle musique originale de Cyril Giroux. On ressort impressionné par la force de ce texte… et obsédé par l’idée d’une odeur d’héliotrope et de cédrat.

“Richard II”

Barbican Theatre, Londres • 17.1.4 à 19h15
Shakespeare (ca. 1595)

Mise en scène : Gregory Doran. Avec David Tennant (Richard II), Michael Pennington (John of Gaunt), Nigel Lindsay (Bollingbroke), Antony Byrne (Thomas Mowbray), Oliver Ford Davies (Duke of York), Jane Lapotaire (Duchess of Gloucester), Sean Chapman (Earl of Northumberland), …

RichardiiLa Royal Shakespeare Company attaque une intégrale des pièces de Shakespeare qui s’étendra de 2014 — 450e anniversaire de la naissance de Shakespeare — à 2016 — 400e anniversaire de sa mort.

Richard II se déroule pendant les dernières années du règne du souverain. Destitué en 1399 pour être remplacé par son cousin Bollingbroke (qui accèdera au trône sous le nom de Henry IV), Richard II laisse le souvenir d’un roi patron des arts, souffrant de troubles de la personnalité et asseyant son autorité sur des actes excessifs, en particulier vis-à-vis de ses proches.

C’est un rôle en or pour David Tennant, qui interprète le rôle-titre avec une forme de détachement assez réjouissant et une attention au texte qui l’élève très au-dessus des autres comédiens. Quel charisme !

Belle mise en scène de Gregory Doran, qui s’appuie sur de solides visuels ainsi qu’une très belle partition de Paul Englishby, interprétée en direct par cinq musiciens et trois chanteuses. On apprécierait cependant une plus grande homogénéité de ton… et les petits clins d’œil comiques ajoutés hors texte ne sont peut-être pas tous indispensables. On a aussi l’impression que certains comédiens parmi les plus vénérables — la légendaire Jane Lapotaire, par exemple — se battent un peu trop avec leur mémoire.

Le CD publié par la Royal Shakespeare Company contient la superbe musique de Paul Englishby, quelques monologues extraits de la pièce… ainsi que la musique écrite par Ralph Vaughan Williams pour une production de Richard II de 1913, dont la partition n’était jamais ressortie des archives depuis.



“Strangers On a Train”

Gielgud Theatre, Londres • 23.11.13 à 14h30
Craig Warner, d’après le roman de Patricia Highsmith.

Mise en scène : Robert Allan Ackerman. Avec Laurence Fox (Guy Haines), Jack Huston (Charles Bruno), MyAnna Buring (Miriam), Imogen Stubbs (Elsie), Miranda Raison (Anne), Christian McKay (Gerard), …

StrangersCette pièce palpitante est une adaptation du roman de Patricia Highsmith, connu en français sous le titre L’Inconnu du Nord-Express, publié en 1950 et porté au cinéma en 1951 par Alfred Hithcock.

L’argument est génial. Deux hommes se rencontrent fortuitement dans un train et imaginent le crime parfait : il suffit que chacun s’occupe de tuer la personne qui gâche la vie de l’autre pour brouiller totalement les pistes. Mais voilà, l’un des deux va passer à l’acte, à la grande surprise de l’autre, et il se révélera ensuite bien encombrant.

La mise en scène utilise avec brio le somptueux décor noir et blanc de Tim Goodchild, qui superpose des éléments physiques et des projections sur une tournette qui réserve des surprises nouvelles à chacune de ses nombreuses révolutions. L’atmosphère de film noir est renforcée par une ambiance musicale parfaitement adaptée, ponctuée par quelques standards bien choisis de Frank Sinatra.

La scène finale réserve une impressionnante surprise visuelle qui permet à la pièce de s’achever en apothéose.

Très belle prestation de Jack Huston dans le rôle du déséquilibré Charles Bruno, tandis que Laurence Fox convainc un peu moins dans le rôle légèrement moins bien écrit de Guy Haines. Les rôles féminins sont excellemment tenus, avec une mention spéciale pour Imogen Stubbs, délicieuse dans le rôle de la mère, qui fait penser à une héroïne de Tennessee Williams en perdition.

On regrette que l’évidente suggestion d’une attirance charnelle entre les deux protagonistes principaux ne soit pas mieux exploitée après une première scène on ne peut plus ambiguë mais, pour le reste, on se régale devant autant de talent.


“Jeeves & Wooster… in Perfect Nonsense”

Duke of York’s Theatre, Londres • 9.11.13 à 14h30
Robert & David Goodale, d’après P. G .Wodehouse

Mise en scène : Sean Foley. Avec Matthew Macfadyen (Jeeves), Stephen Mangan (Bertie Wooster), Mark Hadfield (Seppings). 

JeevesJ’ai déjà évoqué le monde déjanté de P. G. Wodehouse à propos de la comédie musicale By Jeeves, qui mettait déjà en vedette ses deux personnages récurrents, l’aristocrate tête en l’air Bertie Wooster et son majordome Jeeves, qui passe son temps à lui sauver la mise. Les frères Goodale ont puisé à la même source l’inspiration d’une irrésistible farce sous forme de “théâtre dans le théâtre” dans lequel trois personnages sont amenés à interpréter un nombre impressionnant de rôles, avec des changements parfois très rapides.

La mise en scène multiplie les idées amusantes et le décor, censé être conçu par Jeeves pour accompagner les velléités dramatiques de son maître, réserve bien des surprises révélées avec un humour pince-sans-rire qui fait mouche à tous les coups.

Les trois comédiens sont hilarants… et on ne peut qu’admirer l’énergie qu’ils déploient sans discontinuer… jusqu’aux saluts, ponctués par un charleston à la chorégraphie géniale.


“La Fleur à la bouche”

Studio-Théâtre de la Comédie-Française, Paris • 19.10.13 à 18h30
Pirandello (traduction Marie-Anne Comnène), avec des extraits du Guépard de Giuseppe Tomasi de Lampedusa (traduction Jean-Paul Manganaro) 

FleurMise en scène et scénographie : Louis Arene. Avec Michel Favory (l’Homme à la fleur), Louis Arene (le Client).

Cette “proposition” d’une heure rapproche deux textes. D’un côté, la toute petite pièce de Pirandello, La Fleur à la bouche : deux hommes se rencontrent dans un café ; l’un fascine et effraie l’autre par son avidité à interroger la vie jusque dans ses moindres détails par le prisme de son imagination. De l’autre, des extraits du Guépard de Lampedusa, et notamment les très belles pages sur la mort du Prince, une scène absente du film de Visconti.

Les deux textes, écrits par des auteurs siciliens presque contemporains, se répondent de manière intéressante. Ils bénéficient des prestations captivantes des deux comédiens, tant sur le plan physique que dans la façon de dire la prose délicieuse des deux traductions. On se régale particulièrement de la méticulosité de certaines descriptions de Pirandello, qui en font pour moi un précurseur du nouveau roman.


“Inside Wagner’s Head”

Linbury Studio Theatre, Londres • 6.9.13 à 19h45

Un spectacle conçu et interprété par Simon Callow. Mise en scène : Simon Stokes. 

InsideDans ce monologue commandité par le Royal Opera House, Simon Callow cherche à mettre en perspective l’attrait fondamental qu’exerce l’œuvre de Wagner avec les péripéties d’une vie complexe et mouvementée… sans éviter bien sûr le sujet de l’anti-sémitisme bien connu du compositeur. Pour cela, il adopte une approche largement chronologique, qui se révèle heureusement moins linéaire qu’on pourrait ne le craindre.

Callow n’apporte aucune révélation bouleversante, mais il se rend sympathique en prenant un recul sain et raisonnablement érudit avec une œuvre qu’il a l’air de bien connaître. Surtout, Callow est un raconteur extraordinaire et passionné… et sa voix seule suffit à captiver l’auditoire pendant plus d’une heure et demie (il y a bien quelques éléments de mise en scène, mais ils restent largement secondaires).


“Relatively Speaking”

Wyndham’s Theatre, Londres • 24.8.13 à 14h30
Alan Ayckbourn (1965)

Mise en scène : Lindsay Posner. Avec Max Bennett (Greg), Kara Tointon (Ginny), Felicity Kendal (Sheila), Jonathan Coy (Philip).

RelativelyQuel régal ! Cette délicieuse comédie d’Alan Ayckbourn n’a quasiment pas pris une ride depuis 50 ans. C’est une comédie décomplexée, dénuée des sous-tons plus touchants qui apparaîtront dans ses pièces suivantes (The Norman Conquests, Absent Friends, Woman in Mind), mais habilement construite autour d’une série de quiproquos élaborés et menée sur un tempo resserré et entraînant.

La distribution est excellente, mais on ne peut s’empêcher de vouer une admiration particulière à l’irrésistible Felicity Kendal, qui ne fait qu’une bouchée du rôle de Sheila et qui a le privilège de terminer la pièce sur une dernière réplique qui illustre tellement bien à quel point l’art de la fin est à la fois crucial et subtil.


“Othello”

National Theatre, Londres • 18.8.13 à 14h
Shakespeare (ca. 1603)

Mise en scène : Nicholas Hytner. Avec Adrian Lester (Othello), Rory Kinnear (Iago), Olivia Vinall (Desdemona), Lyndsey Marshal (Emilia), Tom Robertson (Roderigo), Jonathan Bailey (Cassio), William Chubb (Brabantio), …

OthelloComparé à l’inoubliable production que j’avaie vue en octobre 2011 au Folger Theatre de Washington, cet Othello est un peu plombé par son décor de camp militaire, d’autant plus indigeste que la taille de la scène ne met aucune limite aux délires bétonnés de la décoratrice, Vicki Mortimer.

Si la prestation d’Adrian Lester (que j’admire depuis que je l’ai vu jouer le rôle principal dans Company en 1995) est touchante, elle est un peu trop policée à mon goût. On est en revanche emballé par le Iago de Rory Kinnear, d’une irrésistible intensité primale… et dont la diction est un bonheur sans cesse renouvelé. Avec Kinnear, la langue de Shakespeare est belle et brute à la fois… et remarquablement contemporaine.

Le mérite en revient sans doute au moins en partie à Nicholas Hytner, qui cède par ailleurs à une tendance assez répandue en dirigeant la pièce de manière très physique. Sa transposition de la pièce à l’époque présente fonctionne plutôt bien, à l’exception peut-être du rôle d’Emilia, qui perd au passage un peu de sa cohérence.

Bonnes prestations également dans les rôles secondaires, avec le Roderigo délicieusement comique de Tom Robertson et le Cassio naïf et inexpérimenté de Jonathan Bailey.


“The Drowned Man: A Hollywood Fable”

Temple Studios, Londres • 27.7.13 à 21h30

Mise en scène : Felix Barrett & Maxine Doyle.

DrownedJ’avais évoqué le travail de la compagnie théâtrale Punchdrunk lorsque j’avais vu leur inoubliable spectacle new-yorkais, Sleep No More. Leur nouvelle création londonienne, The Drowned Man, est au moins aussi forte. Le seul reproche qu’on pourrait lui faire, peut-être, est qu’il recycle la plupart des recettes de Sleep No More. Mais quel bonheur d’être immergé dans cette gigantesque installation (plusieurs étages d’un immense bâtiment qui semble faire partie du St. Mary’s Hospital voisin) où chaque pièce, chaque recoin recèle des bribes d’un univers que l’on découvre au fil de son errance personnelle. Pas d’expérience collective, chacun parcourt ce monde parallèle à son rythme, à sa façon et peut choisir une approche systématique ou, à l’opposé, peut décider de suivre les personnages qui, sortis de nulle part, courent vivre leur destin, à la frange entre un grand studio hollywoodien et l’univers de ceux qui campent littéralement devant les grilles dans l’espoir d’accéder eux aussi, un jour peut-être, au saint des saints.


“The Nance”

Lyceum Theatre, New York • 20.7.13 à 14h
Douglas Carter Beane (2013)

Mise en scène : Jack O’Brien. Avec Nathan Lane (Chauncey Miles), Jonny Orsini (Ned), Lewis J. Stadlen (Efram), Cady Huffman (Sylvie), Jenni Barber (Joan), Andréa Burns (Carmen), … 

NanceCette pièce attachante conte le destin d’un comédien homosexuel qui, dans les années 1930, joue un personnage efféminé dans les spectacles de “burlesque” le soir tandis qu’il passe ses journées dans des lieux de rencontre plus ou moins clandestins, à la recherche d’amours interdites et passagères.

Nathan Lane, le clown triste le plus talentueux de Broadway, trouve dans cette pièce un véhicule idéal : il y est simplement phénoménal, maniant avec maestria les névroses et les nombreuses contradictions de son personnage, qui voit soudain son monde s’effondrer, en raison notamment du “nettoyage” de la ville entrepris par le maire républicain Fiorello La Guardia.

Douglas Carter Beane remonte un peu dans mon estime : son écriture est finement équilibrée, mêlant avec soin les moments d’émotion et les scènes de comédie. Les extraits du spectacle de “burlesque” sont joliment intégrés et bénéficient d’une partition inspirée de Glen Kelly, que l’on connaissait jusque-là surtout comme arrangeur. La mise en scène de Jack O’Brien est rythmée et sait appuyer sur les bons boutons, sans excès. Le magnifique décor et les lumières ciselées contribuent beaucoup à l’effet d’ensemble.

La dernière image, dont la simplicité géniale démultiplie l’efficacité, est d’une force bouleversante. On sort la gorge nouée, admiratif devant tant de talent.


“The Cripple of Inishmaan”

Noël Coward Theatre, Londres • 13.7.13 à 19h30
Martin McDonagh (1996)

Mise en scène : Michael Grandage. Avec Daniel Radcliffe (Billy Claven), Ingrid Craigie (Kate Osbourne), Gillian Hanna (Eileen Osbourne), Pat Shortt (Johnnypateenmike), Conor MacNeill (Bartley McCormick), Sarah Greene (Helen McCormick), Padraic Delaney (Babbybobby Bennett), Gary Lilburn (Doctor McSharry), June Watson (Mammy O’Dougal).

CrippleAprès des prestations remarquées dans Equus (Londres, 2007) puis dans la comédie musicale How To Succeed in Business Without Really Trying (New York, 2011), l’inépuisable Daniel Radcliffe continue à se mettre en danger en relevant un nouveau défi, celui d’une pièce tragi-comique de l’auteur irlandais Martin McDonagh, dont j’avais beaucoup aimé la pièce The Lieutenant of Inishmore, vue à New York en 2006.

Radcliffe est très bon dans le rôle de ce jeune infirme qui, dans les années 1930, rêve d’échapper à la vie de reclus à laquelle il est condamné dans ces fascinantes Îles d’Aran (qui constituaient déjà le cadre du petit opéra Riders to the Sea de Vaughan Williams). Il a la chance d’être entouré d’une troupe exceptionnelle, dans laquelle on a bien du mal à choisir un comédien favori, même si Sarah Greene est proprement sensationnelle dans le rôle d’Helen.

Michael Grandage a concocté une production visuellement splendide : décor magnifique, lumières finement travaillées, ambiance sonore exquise. Il met parfaitement en valeur le texte de McDonagh qui, comme celui de The Lieutenant of Inishmore, est un petit bijou comique.


“Sleep No More”

McKittrick Hotel, New York • 10.5.13 à 23h15

SleepnomoreIl est malheureusement impossible de décrire ce spectacle sans en déflorer le charme. La compagnie Punchdrunk s’est rendue célèbre en concevant des expériences théâtrales dans lesquelles le spectateur se trouve immergé dans un monde inattendu et foisonnant. C’est le cas de ce Sleep No More, inspiré de Macbeth, mais dans lequel on trouve également l’écho des années folles — le monde de Gatsby n’est pas loin non plus. Installé dans un immeuble de Chelsea occupé autrefois par un célèbre lieu nocturne, le spectacle constitue à la fois une gigantesque installation et une série de performances aussi inattendues qu’admirables.

C’est du théâtre qui ne ressemble à rien d’autre… et on en ressort en ayant vécu une expérience personnelle unique et forte. Peu de spectacles réussissent à obtenir un tel effet. Absolument incontournable pour qui prétend s’intéresser au théâtre.


“The Curious Incident of the Dog in the Night-Time”

Apollo Theatre, Londres • 27.4.13 à 14h30
Simon Stephens, d’après le roman de Mark Haddon

Mise en scène : Marianne Elliott. Avec Luke Treadaway (Christopher Boone), Niamh Cusack (Siobhan), Seán Gleeson (Ed), Holly Aird (Judy), …

CuriousCette pièce, adaptée d’un roman à succès de 2003, évoque un épisode de la vie d’un adolescent vraisemblablement atteint du syndrome d’Asperger (bien que le nom ne soit jamais prononcé). L’enthousiasme qu’elle a suscité parmi le public et la critique n’est sans doute pas un hasard à une époque où les enfants atteints de troubles autistiques provoquent une réelle fascination — à l’instar du jeune Jacob Barnett, un génie précoce, à qui le Times a consacré un portrait très récemment.

L’attrait de la pièce provient pour partie de son ton résolument optimiste et positif et pour partie du dispositif scénique très original censé évoquer les représentations mentales du jeune Christopher. La mise en scène utilise force effets visuels, projections, … de manière souvent frappante. On se prend vite d’affection pour ce sympathique jeune-homme, qui surmonte les obstacles que la vie met sur son chemin avec une forme de courage réellement touchant. La fin, en forme de point d’interrogation, a le courage de ne pas être une manifestation béate d’optimisme, ce qui rend la chute d’autant plus forte.

Marianne Elliott fait partie de l’équipe qui a créé War Horse, une pièce qui m’a laissé assez indifférent (les histoires d’animaux ne me touchent vraiment pas) mais qui est devenue depuis un phénomène planétaire. Elle signe une mise en scène d’une grande force, qui contribue à faire entrer le théâtre résolument dans le 21e siècle.


“La Folle de Chaillot”

Comédie des Champs-Élysées, Paris • 15.2.13 à 20h30
Jean Giraudoux (1945)

Mise en scène : Didier Long. Avec Annie Duperey, Dominique Pinon, Catherine Salviat, Romain Apelbaum, Jean-Paul Bordes, Stéphanie Caillol, Jacques de Cande, Franck Capillery, Fabienne Chaudat, Catherine Hosmalin, Mathias Jung, Antoni Klemm, Gaelle Marie, Adrien Melin, Jean-Jacques Moreau, Frédéric Rose, Geoffrey Sauveaux, Martin Schwietzke, Laurent Spielvogel.

FolleQuelques jours après l’adaptation de la pièce en comédie musicale, je me suis régalé à voir cette jolie production de la célèbre pièce de Giraudoux, avec la magistrale Annie Duperey dans le rôle de la Comtesse Aurélie.

Le décor est somptueux — l’un des plus beaux que j’aie vus à Paris — tandis que la distribution est parfaitement choisie pour donner vie à la prose si heureuse de l’auteur. Dominique Pinon captive le public pendant le monologue de l’égoutier, tandis que Duperey utilise intelligemment le placement grave de sa voix pour ancrer Aurélie dans une sorte de bon sens terrien qui convient parfaitement au personnage — elle est, après tout, “une femme de bon sens”. La scène du thé, avec les trois autres “folles”, est un régal.

Ayant choisi une brasserie au hasard en sortant du théâtre, nous avons été surpris de constater que nous étions “Chez Francis”, le nom du café de la pièce. Sans doute pas un hasard puisque Chaillot est à deux pas.


La Tétralogie des Marionnettes de Salzbourg

Théâtre Déjazet, Paris • 5.12.12 à 20h30

RingRésumer le Ring en deux heures, c’est le défi un peu fou de cette nouvelle création des célèbres Marionnettes de Salzbourg. Si l’on admire la créativité de la mise en scène et la technique des marionnettistes, il faut reconnaître néanmoins que l’histoire doit être bien difficile à suivre pour qui ne connaîtrait pas la Tétralogie.

Deux récitants — qui jouent aussi quelques rôles dont, bien sûr, ceux des géants — contribuent à tisser le récit… mais l’entreprise est d’autant plus ardue que le ton du texte est parfois assez distancié et que les passages chantés ne sont pas surtitrés. Musicalement, on peut difficilement rêver mieux puisque les extraits utilisés proviennent de l’enregistrement légendaire de Georg Solti pour Decca.


“Que faire de Mister Sloane ?”

Comédie des Champs-Élysées, Paris • 27.11.12 à 20h30
Entertaining Mr. Sloane, Joe Orton (1964). Adaptation : Vanasay Khamphommala.

Mise en scène : Michel Fau. Avec Charlotte de Turckheim (Kath), Gaspard Ulliel (Sloane), Michel Fau (Ed), Jean-Claude Jay (Ed).

SloaneJ’avais décrit en détail l’argument de cette irrésistible comédie de Joe Orton lorsque j’en avais vu une production à Londres début 2009. C’est un petit défi d’adapter une telle œuvre en français, un défi parfaitement relevé ici.

La mise en scène de Michel Fau accompagne fort intelligemment la montée de la dimension absurde de la pièce au fur et à mesure que les rôles tendent à se renverser : le style de quasi-boulevard qui domine au début s’efface progressivement pour laisser place à quelque chose de bien plus inquiétant alors que le décor lui-même prend un côté surréaliste dans le dernier acte.

Très belles prestations des comédiens : Charlotte de Turckheim se met délicieusement et magnifiquement en danger avec une interprétation sans aucune retenue, tandis que Gaspard Ulliel sait trouver une note idéalement inquiétante au fond de ses yeux. Un régal.