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“The Encounter”

Golden Theatre, New York • 24.9.16 à 20h
Simon McBurney

Je suis d’habitude assez fan du type d’entreprise théâtrale que propose Simon McBurney avec sa troupe “Complicite” : A Disappearing Number, The Master and Margarita, ou l’opéra contemporain A Dog’s Heart.

Avec The Encounter, McBurney propose une expérience encore plus radicale puisqu’elle repose presque exclusivement sur le son… un son expertement travaillé, spatialisé et communiqué aux spectateurs par le biais d’écouteurs disposés sur les sièges.

Même si McBurney est sur scène pendant toute la pièce afin de produire cette expérience sonore — autour de l’histoire sans grand intérêt d’un explorateur qui se perd dans la jungle amazonienne —, il n’y a en réalité rien à regarder et tout est à écouter.

L’expérience est certes inhabituelle, la matière sonore, pleine d’effets spéciaux, est certes particulièrement bien façonnée (le son passe de droite à gauche, de gauche à droite, … ou semble provenir par moments de l’arrière), … mais la nouveauté s’émousse au bout de dix minutes.

Pour ma part, je me suis ensuite profondément ennuyé. J’avais l’impression d’écouter une pièce radiophonique, certes soignée, mais assez éloignée de ce que je viens chercher au théâtre.

Je n’étais pas le seul visiblement soulagé que la pièce prenne fin.


“Small Mouth Sounds”

The Romulus Linney Courtyard Theatre at the Pershing Square Signature Center, New York • 24.9.16 à 17h
Bess Wohl

Mise en scène : Rachel Chavkin. Avec Max Baker (Jan), Babak Tafti (Rodney), Gibson Frazier (Ned), Marcia DeBonis (Joan), Carmen Zilles (Judy), Jojo Gonzalez (Teacher), Zoë Winters (Alicia).

Cette délicieuse comédie se déroule pendant l’une de ces retraites silencieuses proposées aux citadins stressés soucieux de se déconnecter du monde pendant quelques jours afin de retrouver le contact avec la part la plus intime de leur être.

La pièce fonctionne comme un huis clos pour les six personnages amenés à cohabiter en silence pendant plusieurs jours dans un camp où le logement se fait sous des tentes. Cette prémisse pourrait sembler bien peu théâtrale ; elle est pourtant excellemment mise à profit par Bess Wohl et Rachel Chavkin pour travailler sur une délicieuse galerie de portraits.

Mention spéciale pour les comédiens, absolument irrésistibles… et, pour certains, infiniment touchants. La preuve s’il en fallait que le théâtre se nourrit de bien plus que de mots.


“Home Chat”

Finborough Theatre, Londres • 11.9.16 à 15h
Noël Coward (1927)

Mise en scène : Martin Parr. Avec Zoë Waites (Janet Ebony), Tim Chipping (Paul Ebony), Richard Dempsey (Peter Chelsworth), Polly Adams (Mrs. Ebony), Joanna David (Mrs. Chilham), Clare Lawrence Moody (Mavis Wittersham), Nelly Harker (Lavinia Hardy), Philip Correia (Alec Stone), Robert Hazel (Pallett / Turner).

Home chatC’est parfois à juste titre qu’une pièce de théâtre ne revoit plus la lumière du jour après sa création. Mais cette petite comédie de Noël Coward, créée en 1927, méritait mieux que de sombrer dans l’oubli. Sans se hisser au niveau des chefs d’œuvre de Coward (Blithe Spirit, Private Lives), cette fable morale d’une femme un peu trop vite accusée d’infidélité tient encore largement la route, près de 90 ans après sa création.

La production du petit Finborough Theatre est un régal : interprétation au cordeau, mise en scène inspirée dans un décor astucieux, jolie contribution des lumières et de l’environnement sonore à la création de l’ambiance.

Quelques chansons de Coward ponctuent les changements d’actes. La pièce s’achève sur un magnifique “If Love Were All”, merveilleusement accompagné par un piano et une flûte. On ressort sur un petit nuage.


“The Humans”

The Helen Hayes Theatre, New York • 12.6.16 à 14h
Stephen Karam

Mise en scène : Joe Mantello. Avec Cassie Beck (Aimee Blake), Reed Birney (Erik Blake), Jayne Houdyshell (Deirdre Blake), Lauren Klein (Fiona “Momo” Blake), Arian Moayed (Richard Saad), Sarah Steele (Brigid Blake), …

HumansStephen Karam est l’un des jeunes auteurs dramatiques américains les plus en vue. Déjà deux fois finaliste du prestigieux Pulitzer Prize, il s’est vu décerner le Tony Award de la meilleure pièce de l’année pour The Humans quelques heures à peine après cette représentation.

Karam continue à explorer un filon très apprécié des auteurs dramatiques contemporains : celui des ressentis enfouis dans les cercles familiaux et qui s’expriment, implicitement ou explicitement, de manière souvent inattendue. Ajoutons quelques fines observations sur la vie new-yorkaise, et on obtient une pièce délicieuse, qui cache une certaine profondeur sous des apparences anodines, voire légères.

Une telle pièce a besoin d’une distribution d’enfer… et c’est le cas en l’occurence. Deux des comédiens, Reed Birney et Jayne Houdishell, ont d’ailleurs eu aussi reçu un Tony Award quelques heures après cette représentation. Le magnifique décor de David Zinn a lui aussi été distingué — et à raison. On n’ose pas parler de “grand” théâtre, mais c’est du théâtre bien tourné et plaisant.


“Tartuffe”

Comédie-Française (Salle Richelieu), Paris • 10.4.16 à 20h30
Molière (1664)

Mise en scène : Galin Stoev. Avec Claude Mathieu (Madame Pernelle), Didier Sandre (Orgon), Elsa Lepoivre (Elmire), Christophe Montenez (Damis), Anna Cervinka (Mariane), Nâzim Boudjenah (Valère), Denis Podalydès (Cléante), Michel Vuillermoz (Tartuffe), Cécile Brune (Dorine), …

Une de ces mises en scène un peu génériques où l’on court en tous sens pour exprimer un trop-plein d’énergie… mais qui finit quand même par rendre joliment hommage à l’un des chefs d’œuvre de Molière.

L’interprétation est globalement excellente (avec une mention particulière pour le Tartuffe de Michel Vuillermoz et pour le Cléante de Denis Podalydès)… et on pensait avoir échappé à tout bégaiement lorsque la diction de Didier Sandre sembla littéralement rendre l’âme dans la dernière ligne droite. Orgon est certes KO debout devant la révélation de la fausseté de Tartuffe, mais il ne peut pas en perdre la parole ; pas au Français.

Beaucoup de toux dans la salle en cette période de rhume des foins.


“La Double Inconstance”

Comédie-Française (Salle Richelieu), Paris • 12.1.16 à 20h30
Marivaux (1723)

Mise en scène : Anne Kessler. Avec Loïc Corbery (le Prince), Adeline d’Hermy (Silvia), Éric Génovèse (Trivelin), Stéphane Varupenne (Arlequin), Florence Viala (Flaminia), …

La mise en scène d’Anne Kessler propose une forme de mise en abyme puisqu’elle montre chaque acte à un stade différent du processus créatif : lecture, filage, … jusqu’à la représentation elle-même. Si on n’y gagne rien quant à l’appréciation des enjeux dramatiques de l’œuvre, le procédé est en revanche assez fructueux pour insérer quelques gags plutôt réussis. C’est malgré tout un procédé un peu éculé que d’autres metteurs en scène ont porté à de tels sommets qu’on ne peut s’empêcher d’y voir ici plutôt une forme de gadget.

Loïc Corbery brûle les planches, comme à son habitude, tandis que les minauderies d’Adeline d’Hermy sont toujours aussi bâdrantes. Éric Génovèse se glisse une fois de plus avec un charisme désarmant dans un personnage secondaire plein de couleur et d’originalité.


“Le Misanthrope”

Comédie-Française (Salle Richelieu), Paris • 2.11.15 à 20h30
Molière (1666)

Mise en scène : Clément Hervieu-Léger. Avec Loïc Corbery (Alceste), Adeline d’Hermy (Célimène), Éric Génovèse (Philinte), …

MisanthropeUne mise en scène dépouillée, très centrée sur le texte, à la fois intense et délibérée. On apprécie l’attention à chaque phrase, à chaque mot, qui rend plus supportables certaines lenteurs et certains clichés comme celui consistant à faire soudain courir les comédiens, comme pour exprimer un trop-plein d’émotion.

Loïc Corbery propose un Alceste à la limite de la neurasthénie. Il se distingue par un engagement dramatique d’une intensité jamais prise en défaut et par une diction parfaite du premier au dernier mot, une qualité devenue trop rare de nos jours, y compris au Français. Il passe son “j’ose exiger” sans sourciller alors qu’il doit déjà être épuisé par une prestation intensément physique.

Très belle prestation aussi d’un Éric Génovèse qui sait imposer une présence singulière sur scène et qui jamais ne se fond dans le décor, à la différence d’autres comédien(ne)s moins charismatiques.


“887”

Théâtre de la Ville, Paris • 9.9.15 à 20h30
Mise en scène, conception et interprétation : Robert Lepage

887Un spectacle conçu par un amoureux du théâtre pour les amoureux du théâtre. Avec sa compagnie Ex Machina, le Québécois Robert Lepage nous rappelle avec un talent singulier que le pouvoir du théâtre naît d’une rencontre subtile entre fond et forme. Je me souviendrai toujours avec émotion de l’émerveillement ressenti devant son Rossignol. On garde aussi un bon souvenir de son Blue Dragon, ainsi bien sûr que de son ambitieux Ring new-yorkais (R, W, S, G), controversé mais d’une ambition remarquable.

887 commence sans brigadier, sans ouverture cérémonielle. Lepage, seul sur scène, parcourt avec un hasard fort habilement organisé le fil d’un souvenir personnel. D’association d’idées en association d’idées, la pièce le conduit de l’autobiographie à l’histoire de la conscience sociale québécoise contemporaine. Partant d’une anecdote sur la mémorisation, le texte éclaire à sa façon les imbrications subtiles entre mémoire personnelle et expérience collective, alimenté par un savant mélange d’humour et d’émotion. Et son apparent vagabondage masque en réalité une réelle discipline : tous les pans de l’histoire finissent par converger ; aucun des petits cailloux semés au fil de la représentation n’est laissé à l’abandon. Jusqu’à une belle scène finale qui noue le dernier nœud avec le dernier bout de ficelle encore apparent.  

Comme tous les opus de Robert Lepage, la pièce ne serait rien sans une conception visuelle quasiment indissociable du texte. L’ingénieux décor à facettes, qui révèle progressivement ses secrets de manière  jubilatoire, est à l’image du parcours entre les souvenirs du narrateur. Les superbes atmosphères lumineuse et sonore créent un écrin savoureux pour accompagner ce précieux voyage au fil de la mémoire. L’émotion sensorielle démultiplie l’émotion des souvenirs, qu’amplifie encore la simplicité apparente du propos.

On ressort comme envoûté par cette belle démonstration du pouvoir du théâtre.


“La Maison de Bernarda Alba”

Comédie-Française (Salle Richelieu), Paris • 22.7.15 à 20h30
La casa de Bernarda Alba, Federico García Lorca (1936). Traduction : Fabrice Melquiot.

Mise en scène : Lilo Baur. Avec Claude Mathieu (la Servante), Véronique Vella (Angustias), Cécile Brune (Bernarda), Sylvia Bergé (Prudencia), Florence Viala (María Josefa), Coraly Zahonero (Magdalena), Elsa Lepoivre (Poncia), Adeline d’Hermy (Adela), Jennifer Decker (Martirio), Elliot Jenicot (Pepe le Romano), Claire de la Rüe du Can (Amelia).

BernardaEntrée au répertoire du Français de la formidable dernière pièce de García Lorca. Les talents de l’auguste maison s’additionnent pour donner force à cette noire tragédie lourde et poignante : superbe Elsa Lepoivre dans le rôle de la gouvernante, Poncia, dont la personnalité est peut-être la plus complexe et la plus réjouissante ; magnifique Florence Viala dans le rôle de la grand-mère dont le cerveau égaré mélange sans logique l’innocence d’une petite fille et le recul prudent de la femme qui a connu les péripéties de l’existence.

Comme d’habitude, je ne suis qu’à moitié convaincu par la mise en scène de Lilo Baur, qui fait le choix éminemment contestable de remettre sur scène ce que García Lorca a pris tant de soin d’écarter : les hommes. Le drame de ces femmes littéralement échauffées par l’idée de l’homme me semble bien plus puissant si l’objet de leurs obsessions reste fantasmé… même s’il faut reconnaître qu’à tout prendre, Elliot Jenicot campe un fantasme assez réussi.

Pour le reste, Baur imagine quelques belles images, certaines plus faciles à décrypter que d’autres. Néanmoins, les changements de décors et les ouvertures sur l’extérieur rompent l’unité de lieu : le sentiment de huis-clos étouffant, que la pièce semble pourtant appeler assez clairement, s’en trouve largement diminué. 

Manifestement, on peut être pensionnaire de la Comédie-Française et ne pas savoir contrôler sa respiration lorsque son personnage est censé être mort. La scène finale en perd malheureusement un peu de son impact…


“Hand to God”

Booth Theatre, New York • 12.7.15 à 15h
Robert Askins

Mise en scène : Moritz von Stuelpnagel. Avec Steven Boyer (Jason / Tyrone), Geneva Carr (Margery), Marc Kudisch (Pastor Greg), Michael Oberholtzer (Timothy), Sarah Stiles (Jessica).

HandDans le sous-sol d’une église texane, une femme aide des adolescents perturbés à s’exprimer par le truchement de marionnettes qu’ils conçoivent eux-mêmes. Rapidement, la situation dégénère et l’une des marionnettes acquiert un pouvoir quasiment satanique qui échappe au contrôle de son créateur.

Les épisodes qui suivent constituent une délicieuse plongée dans un délire de plus en plus déjanté, marqué par une succession de situations absurdes et l’amoncellement incontrôlable de jurons.

Les ingrédients d’une farce réussie sont réunis, d’autant que les comédiens s’en donnent à cœur joie. Le plus délirant est Steven Boyer, dans le rôle de l’adolescent qui donne naissance au diable… mais la prestation de Geneva Carr est tout aussi impressionnante dans le rôle de la conseillère dépassée par les événements… et dont le propre fils fait partie des jeunes-gens qu’elle est censée conseiller.

Il ne faut surtout pas se poser de question et se laisser entraîner dans ce tourbillon absurde et délicieux — installé une fois encore dans un décor remarquable du génial Beowulf Boritt (tellement réaliste qu’un spectateur est monté un jour sur scène pour brancher son téléphone portable dans une prise bien entendu inopérante).


“Treasure Island”

National Theatre (Olivier Theatre), Londres • 14.3.15 à 14h
Bryony Lavery, d’après Robert Louis Stevenson

Mise en scène : Polly Findlay. Avec Patsy Ferran (Jim Hawkins), Gillian Hanna (Grandma), Aidan Kelly (Bill Bones), Helena Lymbery (Dr. Livesey), Nick Fletcher (Squire Trelawney / Voix du Perroquet), Alexandra Maher (Mrs. Crossley), Heather Dutton (Red Ruth), Raj Bajaj (Job Anderson), Lena Kaur (Silent Sue), Daniel Coonan (Black Dog), David Sterne (Blind Pew), Paul Dodds (Captain Smollett), Arthur Darvill (Long John Silver), Jonathan Livingstone (Lucky Mickey), Claire-Louise Cordwell (Joan the Goat), Angela de Castro (Israel Hands), David Langham (Dick the Dandy), Alastair Parker (Killigrew the Kind), Oliver Birch (George Badger), Tim Samuels (Grey), Joshua James (Ben Gunn), Roger Wilson (Shanty Singer), Ben Thompson (Parrot).

IslandMa motivation principale, en allant voir cette adaptation théâtrale du célèbre roman de Robert Louis Stevenson, était de revoir la machinerie exceptionnelle de l’Olivier Theatre à l’œuvre. Je n’ai pas été déçu : les deux gigantesques ascenseurs qui occupent les deux moitiés de l’imposante tournette sont mis à contribution de manière fort spectaculaire.

Pour le reste, et malgré une réelle inventivité dans la mise en scène, il manque un je-ne-sais-quoi pour restituer dignement la dimension épique de cette saga de pirates et de trésor caché. Les touches d’humour saupoudrées avec générosité permettent d’alléger l’atmosphère dans certains des moments les plus tendus, mais elles peuvent occasionnellement se révéler contre-productives.

Finalement, on est heureux que la pièce soit assez courte. Bizarrement, la représentation ne dure que 2h10 alors que le programme annonce 2h30. Des panneaux présents dans le vestibule du théâtre semblent suggérer qu’il y aurait deux versions de la pièce…


“It’s Only a Play”

Gerald Schoenfeld Theatre, New York • 2.1.15 à 14h
Terrence McNally

Mise en scène : Jack O’Brien. Avec F. Murray Abraham (Ira Drew), Matthew Broderick (Peter Austin), Stockard Channing (Virginia Noyes), Rupert Grint (Frank Finger), Megan Mullally (Julia Budder), Bob Stillman (James Wicker [standby / remplaçant]) et Micah Stock (Gud P. Head).

Play

Lors de la soirée qui suit la première de sa nouvelle pièce, Peter Austin attend de connaître le verdict des critiques en compagnie de sa productrice (riche mais inexpérimentée), de sa vedette féminine (en fin de carrière après des expériences malheureuses à Hollywood), de son metteur en scène (britannique, qui enchaîne les succès de manière insolente), d’un critique (dans lequel sommeille un auteur raté), de son meilleur ami comédien (pour qui la pièce a été écrite mais qui a préféré se consacrer à une série télévisée à succès)… et d’un aspirant comédien débarqué de sa province le jour-même (embauché comme extra pour s’occuper des manteaux des invités).

Les interactions des personnages, outre qu’elles brossent une savoureuse galerie de portraits, sont surtout l’occasion de disserter sur l’état du théâtre à Broadway et, tout particulièrement, sur la recherche du “nouveau grand auteur américain”… à une époque où les Britanniques semblent dominer le théâtre new-yorkais.

La pièce a été originellement créée en 1986, mais le texte a manifestement beaucoup été remanié pour rester d’actualité, même s’il reste quelques traces un peu datées. Le thème de la domination britannique, tout particulièrement, est un peu moins aigu aujourd’hui qu’il ne l’était dans les années 1980.

Malgré tout, on dirait que Terrence McNally s’est fait une check-list de toutes les questions à aborder et qu’il les coche les uns après les autres… depuis la multiplication des critiques auto-proclamés qui pullulent sur Internet jusqu’à la manie croissante des stars hollywoodiennes de venir à New York conquérir au théâtre une sorte de légitimité a posteriori.

L’une des blagues les plus efficaces est celle qui consiste à évoquer les invités qui arrivent à la soirée par le biais des manteaux que le jeune Gus apporte dans la chambre où se déroule la pièce. Le filon est inépuisable : Tommy Tune et son immense manteau en fourrure, Daniel Radcliffe et son mini-caban, la troupe de The Lion King et son assortiment de tissus bariolés… ou encore Lady Gaga et une espèce d’amas de ballons parfaitement approprié.

Le texte est bien tourné et il est bien servi par une belle brochette de comédiens aguerris à l’exercice.

J’avais pris un risque en réservant une matinée un peu exotique un vendredi après-midi et, comme je le craignais, Nathan Lane, qui joue normalement le rôle de James Wicker, était absent. Sa doublure, Bob Stillman, bien que très différent de Lane physiquement, s’en est sorti superbement, même s’il met la pédale douce sur l’humour purement physique (les regards, les postures), dont Lane est un maître absolu. Le pauvre Stillman est le seul, avec le petit nouveau Micah Stock, dont l’entrée n’est pas accueillie par des applaudissements.

Parmi le reste de la troupe, l’excellente Stockard Channing ne fait qu’une bouchée de son rôle… et Rupert Grint (le Ron Weasley de la série des Harry Potter) est tout à fait irrésistible dans le rôle du metteur en scène britannique à la chance insolente. Seule Megan Mullaly laisse un peu indifférent avec sa voix curieusement placée, qui projette très mal malgré une légère sonorisation.


“You Can’t Take It With You”

Longacre Theatre, New York • 22.11.14 à 20h
De Moss Hart & George S. Kaufman (1936)

Mise en scène : Scott Ellis. Avec James Earl Jones (Martin Vanderhof), Rose Byrne (Alice), Elizabeth Ashley (Olga), Annaleigh Ashford (Essie), Johanna Day (Mrs. Kirby), Julie Halston (Gay Wellington), Byron Jennings (Mr. Kirby), Patrick Kerr (Mr. DePinna), Fran Kranz (Tony Kirby), Mark Linn-Baker (Paul Sycamore), Kristine Nielsen (Penelope Sycamore), Reg Rogers (Boris Kolenkhov), …

TakeitCette pièce est l’une des comédies mythiques écrites par Moss Hart et George S. Kaufman, au cours d’une collaboration qui dura une dizaine d’années (et dont Hart décrivit la genèse dans son génial Act One). You Can’t Take It With You valut à ses auteurs un Pulitzer Prize et tint l’affiche deux ans, un record à l’époque.

You Can't Take It With You se passe dans la famille Sycamore, une impressionnante collection de personnages plus excentriques les uns que les autres. La fille la plus “normale” de la famille vient présenter l’homme dont elle est amoureuse, le fils d’une famille très sérieuse et très conventionnelle. La rencontre produira quelques étincelles prévisibles mais savoureuses.

La pièce a peut-être perdu un peu de son éclat en 80 ans, mais la mise en scène experte de Scott Ellis, servie par des comédiens de talent dans le très joli décor de David Rockwell, parvient à en faire étinceler l’instinct comique. On ne rit pas souvent à gorge déployée, mais on savoure avec délice l’écriture sûre et inspirée de l’un des duos d’auteurs les plus célèbres de Broadway.


“Go Down, Moses”

Théâtre de la Ville, Paris • 11.11.14 à 20h30
Romeo Castellucci

MosesUn spectacle virtuosissime, constitué d’une série de visuels inspirés par le personnage de Moïse, sur un scène séparée du public par un voile transparent. Les scènes successives sont fortes, toujours inattendues, souvent bouleversantes… et les transitions — la dernière, surtout — sont d’une beauté à chavirer de bonheur. L’ambiance sonore, obsessive, parfaitement calibrée, complète admirablement l’ensemble.

Seul reproche : avec sa lumière dosée derrière le voile transparent, la dernière scène n’est pas évidente à voir depuis la place où je me trouve. C’est dommage, car elle ne semble pas avoir vocation à être floue dans l’esprit de Castellucci.

On ressort avec l’impression étrange et vaguement enivrante d’avoir vécu quelque chose d’unique et d’exceptionnel, aussi étrange que signifiant, aussi inttendu que profondément bouleversant. Un spectacle au-delà des mots, qui est en lui-même un magnifique hommage à la puissance du théâtre comme moyen d’expression.


“The Play That Goes Wrong”

Duchess Theatre, Londres • 21.9.14 à 15h
De Henry Lewis, Jonathan Sayer & Henry Shields.

Mise en scène : Mark Bell. Avec Rob Falconer (Trevor Watson), Henry Shields (Chris Bean), Greg Tannahill (Jonathan Harris), Henry Lewis (Robert Grove), Jonathan Sayer (Dennis Tyde), Charlie Russell (Sandra Wilkinson), Dave Hearn (Max Bennett), Nancy Wallinger (Annie Twilloil).

WrongQuand la Cornley Polytechnic Drama Society décide de monter la pièce The Murder at Haversham Manor, tout ce qui peut dérailler part dans le décor (parfois littéralement) et l’accumulation de désastres atteint des proportions monumentales.

Le procédé rappelle quelque peu la célèbre pièce de Michael Frayn, Noises Off, connue en français sous le titre En Sourdine, les sardines. Le soin apporté à la réalisation est un véritable bonheur et les éclats de rire sont nombreux et fournis.

Chaque fois qu’on pense que la situation ne peut pas empirer, une nouvelle catastrophe s’abat sur la pièce. Irrésistible.


“Le Malade imaginaire”

Comédie-Française (Salle Richelieu), Paris • 4.7.14 à 20h30
Molière (1673)

Mise en scène : Claude Stratz. Avec Gérard Giroudon (Argan), Julie Sicard (Toinette), Catherine Sauval (Béline), Alain Lenglet (Béralde), Claire de la Rüe du Can (Angélique), Benjamin Lavernhe (Cléante), Christian Blanc (Monsieur Diafoirus / Monsieur Purgon), Alexandre Pavloff (Thomas Diafoirus), Noam Morgensztern (Monsieur Bonnefoy / Monsieur Fleurant).

MaladeIl y a plus de dix ans que cette excellente mise en scène de Claude Stratz réjouit le public de la Comédie-Française avec l’une des pièces les plus célèbres du répertoire de la vénérable troupe. Elle incorpore les intermèdes chantés et dansés qui font de la pièce une “comédie-ballet”.

Interprétation au cordeau par une très belle distribution menée par l’excellent Gérard Giroudon, le doyen de la troupe. On se régale devant une telle galerie de portraits… avec une mention spéciale pour le Thomas Diafoirus irrésistible d’Alexandre Pavloff.

Hommage inattendu et touchant à la charmante Gisèle Casadesus, centenaire, à l’issue de la pièce. “Ça passe vite, cent ans”, conclut celle qui fut engagée à la Comédie-Française aussitôt sortie du Conservatoire… en 1934.


“Ubu Roi”

Barbican Theatre, Londres • 21.6.14 à 19h45
Alfred Jarry (1896)

Mise en scène : Declan Donnellan, pour la compagnie Cheek by Jowl. Avec Xavier Boiffier (Bordure), Camille Cayol (Mère Ubu), Vincent de Bouard (Le Roi Wenceslas), Christophe Grégoire (Père Ubu), Cécile Leterme (La Reine Rosemonde), Sylvain Levitte (Bougrelas). 

UburoiJe ne me souvenais plus qu’Ubu Roi datait des dernières années du 19e siècle. Cette pièce surréaliste se prête pourtant à des lectures d’une surprenante modernité, surtout lorsqu’elle est confiée à un metteur en scène de la trempe de Declan Donnellan, dont l’inspiration est ici éblouissante.

Le coup de génie de Declan Donnellan est d’avoir “mis” la pièce dans la tête d’un adolescent appartenant à une famille bourgeoise qui s’apprête à recevoir des invités pour le dîner. Coup de génie, car Ubu Roi est une œuvre de jeunesse de Jarry, inspirée par de petites satires qu’il avait conçues, adolescent, avec ses camarades de lycée.

Notre adolescent prend un plaisir malsain à traquer avec sa caméra — jusque dans les toilettes — de petites taches quasiment invisibles, qui tranchent vivement avec la décoration immaculée de l’appartement. Après un long prologue presque muet figurant les préparatifs du dîner, l’adolescent, tel un marionnettiste, prend le pouvoir sur les adultes… et la pièce démarre dans toute sa géniale absurdité. (Elle est représentée en français, avec des surtitres à l’intention du public non francophone.)

De temps à autre, le marionnettiste fait une pause… et le dîner reprend dans son monde parallèle. Les chuchottements des comédiens rendus à leurs comportement bourgeois permettent, sans ajouter de texte, de rendre ces ruptures particulièrement savoureuses.

La mise en scène multiplie les idées réjouissantes, tandis que les comédiens donnent au texte une incarnation savoureuse et hautement physique. C’est du théâtre inventif, intelligent et captivant.

Un petit mot de soutien au mouvement des intermittents est glissé dans le programme.


“Le Songe d’une nuit d’été”

Comédie-Française (Salle Richelieu), Paris • 8.6.14 à 14h
A Midsummer Night’s Dream, William Shakespeare (ca. 1595)

Mise en scène : Muriel Mayette-Holtz. Avec Martine Chevallier (Titania), Michel Vuillermoz (Thésée), Julie Sicard (Hippolyta), Christian Hecq (Obéron), Stéphane Varupenne (Lecoing), Suliane Brahim (Hermia), Jérémy Lopez (Bottom), Adéline d’Hermy (Héléna), Elliot Jenicot (Égée et la Fée), Laurent Lafitte (Démétrius), Louis Arene (Puck), Benjamin Lavernhe (Flûte), Pierre Hancisse (Philostrate), Sébastien Pouderoux (Lysandre), …

SongeChapeau. Je ne suis pourtant pas fanatique des mises en scène qui “cassent le quatrième mur” (comme disent les Anglais) en installant les comédiens dans la salle avec le public… ni des choix dramatiques qui forcent le trait au point de transformer en farce ce qui n’est à l’origine qu’une comédie légère… mais force est de constater que le traitement proposé par Muriel Mayette-Holtz font de ce Songe un objet théâtral aussi inattendu que réjouissant.

C’est un peu ce que Jérôme Deschamps avait fait avec son Fil à la patte : du théâtre physique, aux gestes larges et aux accents marqués. Sauf que tout cela semble moins naturel dans Shakespeare que dans Feydeau.

Cela fonctionne pourtant à merveille… en bonne partie grâce à une distribution épatante, dans laquelle on retrouve beaucoup des “jeunes recrues” de Muriel Mayette, tous bien sympathiques. Chapeau à l’Obéron déjanté de Christian Hecq, toujours aussi irrésistible, et au Puck complexe et touchant de Louis Arene.

Les superbes costumes de Sylvie Lombart et la séduisante musique originale de Cyril Giroux contribuent aussi beaucoup à la réussite de l’entreprise.


“Of Mice and Men”

Longacre Theatre, New York • 30.5.14 à 20h
John Steinbeck (1937)

Mise en scène : Anna D. Shapiro. Avec James Franco (George Milton), Chris O’Dowd (Lennie Small), Leighton Meester (Curley’s Wife), Jim Norton (Candy), Ron Cephas Jones (Crooks), Alex Morf (Curly), Jim Ortlieb (The Boss), Jim Parrack (Slim), Joel Marsh Garland (Carlson), James McMenamin (Whit).

MiceFranchement magnétique. Cette production de la célèbre pièce de Steinbeck (qui était originellement un roman) a été conçue en partie par la même équipe qui avait enchanté Broadway avec August Osage County en 2007 : Anna D. Shapiro à la mise en scène et Todd Rosenthal pour les décors. Les images magnifiques succèdent aux atmosphères enchantées pour raconter cette belle et touchante histoire d’amitié qui se déroule sur fond de Grande Dépression.

On pourrait difficilement rêver distribution plus idéale. James Franco est un George introverti et charismatique, économe et juste, tellement naturel dans sa diction et ses mouvements que l’illusion du théâtre prend instantanément. Chris O’Dowd est époustouflant et déchirant dans le rôle de Lennie le simple d’esprit… et je me hasarde à pronostiquer qu’il est en très bonne position pour le Tony Award du meilleur comédien, même si je n’ai pas vu la plupart des pièces concurrentes.

La distribution secondaire est parfaitement choisie. On y apprécie particulièrement le Slim empathique de Jim Parrack, le Curly délicieusement aigri d’Alex Morf et, bien sûr, l’excellente Leighton Meester dans le rôle de la femme de Curly (dont Steinbeck choisit de ne jamais nous révéler le nom).

On entre dans le mois des Gay Prides, et Playbill s’est adapté en conséquence : le drapeau arc-en-ciel a pris la place du traditionnel fond jaune sous le logo.

C’est aussi la semaine où les spectacles de Broadway collectent de l’argent pour diverses œuvres de charité, dont Broadway Cares / Equity Fights Aids. Les comédiens ont autographié divers articles qu’ils mettent en vente pour l’occasion. Un peu comme Daniel Craig et Hugh Jackman l’avaient fait à la fin d’une représentation de A Steady Rain, James Franco propose de mettre aux enchères un mouchoir qu’il porte dans la poche arrière de son pantalon et avec lequel il s’essuie le visage et le torse (et un peu plus). Il met aussi aux enchères le droit de se faire prendre en photo avec n’importe lequel des comédiens de la troupe. On commence à 200 dollars… on arrive à 900… puis quelqu’un annonce “9000 dollars !” Adjugé !


“Act One”

Vivian Beaumont Theater, New York • 10.5.14 à 20h
James Lapine, d’après l’autobiographie de Moss Hart

Mise en scène : James Lapine. Avec Tony Shalhoub (Moss Hart / Barnett Hart / George S. Kaufman), Santino Fontana (Moss Hart), Andrea Martin (Aunt Kate / Frieda Fishbein / Beatrice Kaufman), …

ActoneL’autobiographie de Moss Hart, Act One, publiée en 1959, est assez unanimement considérée comme l’un des plus beaux et des plus émouvants hommages adressés à la profession théâtrale. Sa lecture, il y a de nombreuses années, a constitué une révélation pour moi comme pour beaucoup d’amoureux du théâtre ; c’est un livre difficile à poser, que l’on finit plus ou moins par lire d’une seule traite mais dont on voudrait qu’il ne se termine jamais.

L’idée d’en tirer une adaptation théâtrale était tentante mais risquée… et je ne suis pas complètement convaincu par le résultat, même s’il possède un réel charme.

La vedette de cette production, curieusement, est le décor somptueux du décidément génial Beowulf Boritt, dont la créativité ne cessera jamais de m’impressionner. Il s’agit d’un gigantesque décor circulaire sur tournette qui permet de gérer avec maestria les nombreux changements de lieu imposés par le livret.

L’autre vedette de la pièce est le talentueux Tony Shalhoub, qui interprète le légendaire George S. Kaufman avec un instinct comique impeccable. Je n’aime en revanche pas beaucoup l’idée de lui faire interpréter d’autres rôles : celui du père de Moss Hart, Barnett, … mais aussi celui de Moss Hart lui-même, du moins son avatar le plus âgé… puisque les besoins de la chronologie et du récit ont conduit James Lapine à avoir trois Moss Hart sur scène.

Je pense que deux auraient suffi… d’autant que le rôle de Moss Hart jeune-homme est excellemment interprété par le talentueux Santino Fontana, vu pour la dernière fois en Prince dans Cinderella. Il eût été plus simple d’en faire le narrateur de l’ensemble.

Belle prestation également de la légendaire Andrea Martin, qui se partage avec talent entre trois rôles assez différents.

Le plus gros faux pas, à mon sens, est d’avoir chargé un dénommé Louis Rosen de fournir une musique de fond non seulement largement insipide, mais aussi contre-productive pour établir une atmosphère propice à l’épanouissement de la belle émotion que devrait produire le récit. Le style musical change brièvement à l’occasion d’une scène figurant une réception chez les Kaufman : ce sont alors les standards des années 1920 qui refont surface… et ça change tout.

Une relative déception, donc… même s’il est évident que les créateurs de ce spectacle souhaitaient transmettre fidèlement les sentiments que leur inspirent les merveilleuses mémoires de Moss Hart. Certains livres, semble-t-il, ne livrent leurs tripes qu’à leurs lecteurs.