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Récital Kim Criswell / Wayne Marshall

Cadogan Hall, Londres • 14.3.15 à 19h30

KimQuand il s’agit de rendre hommage au génie des grands compositeurs de Broadway, Kim Criswell est sans conteste l’interprète la plus intelligente et la plus talentueuse des grands standards de l’âge d’or.

Ce récital est consacré à quatre grands : Leonard Bernstein, Kurt Weill, Cole Porter et George Gershwin. Criswell prend le temps de mettre chaque chanson ou chaque medley précisément en contexte, s’appuyant sur une connaissance approfondie de l’histoire de la comédie musicale. Elle a un talent fou pour choisir ses chansons — et pas toujours parmi les œuvres les plus célèbres.

Mais c’est son talent d’interprète qui est sidérant. Sa voix se plie à tous les styles, du plus “opératique” (Bernstein) au plus jazzy (Gershwin). Et quelle voix ! Puissante mais pleine de subtilité, élégante et voluptueuse. Elle donne du sens à chaque lyric et se transforme en une formidable raconteuse le temps de chaque chanson, avec un enthousiasme et une générosité extraordinaires.

Elle est encore plus irrésistible lorsqu’elle se laisse entraîner par l’émotion en introduisant le contexte de la formidable “Lost in the Stars” de Kurt Weill et interprète la chanson avec la gorge nouée.

Cerise sur le gâteau, Criswell est accompagnée par le génial Wayne Marshall, dont les arrangements sont autant de bijoux étincelants. Ses deux improvisations, sur les thèmes principaux de Porgy & Bess d’une part et sur Candide (principalement l’ouverture) d’autre part, laissent bouche bée devant tant de génie.


Récital Annick Massis / Michael Spyres à la Salle Favart

Opéra-Comique, Paris • 9.4.14 à 20h
Orchestre symphonique de Mulhouse, Emmanuel Plasson

Annick Massis, soprano
Michael Spyres, ténor

Airs de Auber, Rossini, Halévy, Massenet, Berlioz, Boieldieu, …
Napoléon-Henri Reber : symphonie n° 4, 1er mouvement

MassisC’est une agréable plongée dans l’univers de l’opéra français du 19e siècle que ce récital nous proposait. Annick Massis et Michael Spyres y apparaissent joliment complémentaires alors qu’ils n’ont pas grand’ chose en commun sur le papier : Massis, grande dame du chant français, éternellement juvénile, à nouveau au sommet de son art après quelques années difficiles ; Spyres, étoile montante des scènes internationales, prototype du ténor fougueux et quelque peu arrogant — mais non sans raison.

Si le concert démarre un peu lentement, il prend vite son essor. Le choix d’airs est intéressant même s’il fait la part belle aux “tubes” de l’opéra français. Massis est éblouissante dans l’air “du miroir” de Thaïs (triomphe mérité du public)… et le récital s’achève sur le duo “du séminaire” de Manon, d’une sensualité qui pourrait alarmer les ligues de vertu.

Belle prestation de l’Orchestre symphonique de Mulhouse, dirigé avec un style peut-être un poil trop nerveux par l’attentif Emmanuel Plasson. Découverte intéressante également avec la symphonie de Reber, que l’on n’entend évidemment jamais en concert.


Récital E. Pahud / É. Le Sage au TCE

Théâtre des Champs-Élysées, Paris • 12.1.14 à 11h

Transcription de sonates pour violon et piano
Schumann : sonate en la mineur, op. 105
Mozart : sonate en mi mineur, K. 304 
Mendelssohn : sonate en fa majeur

Emmanuel Pahud, flûte
Éric Le Sage, piano

PahudLe lendemain du spectacle Einstein on the Beach, il est approprié d’entendre la sublime sonate K. 304, que le bon Albert décrivit comme “l’une des œuvres miraculeuses de Mozart”.

Sublime concert, enthousiasmant d’un bout à l’autre. Pahud émerveille par la largeur de sa palette expressive et, bien sûr, sa virtuosité stupéfiante. Les œuvres sont magnifiquement choisies… et je suis heureux de reconnaître les premières notes du deuxième mouvement de la sonate de Poulenc au moment du bis. Les nombreux enfants présents semblent sous le charme ; on ne les entend pas.

Un spectateur s’agace à haute voix des applaudissements qui suivent le premier mouvement de la sonate de Schumann. De quel droit ? Le silence entre les mouvements est une invention du 20e siècle. En quoi cela pose-t-il problème que des spectateurs manifestent spontanément leur enthousiasme ? 


Récital Elisabeth Leonskaja à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 2.6.13 à 16h
Elisabeth Leonskaja, piano

Ravel : Valses nobles et sentimentales
Enesco : sonate n° 1
Debussy : Trois préludes
Schubert : sonate, D. 959

LeonskajaOù l’on retrouve avec plaisir cette magnifique pianiste russe découverte récemment. N’étant pas un grand aficionado de Schubert, je n’ai pas autant vibré que le reste du public pendant une sonate pourtant jouée magnifiquement. J’ai en revanche été très sensible aux couleurs que Leonskaja parvient à convoquer lorsqu’elle joue la musique française avec une intériorité parfaitement compatible avec sa virtuosité remarquable (virtuosité mise quelque peu à mal dans les première mesures du Ravel). Très très belle sonate d’Enesco, manifestement très familière à Leonskaja, qui l’interprète avec une impressionnante autorité.


Récital Leif Ove Andsnes au TCE

Théâtre des Champs-Élysées, Paris • 5.4.13 à 20h
Leif Ove Andsnes, piano

Beethoven  : sonates n° 22 et n° 28
Liszt : Harmonies poétiques et religieuses, n° 4 “Pensées des morts”
Chopin :
Nocturne op. 48 n° 1
Ballade n° 4 op. 52 

AndsnesJe pense avoir un peu dormi pendant la première partie — les sonates de Beethoven ne me passionnent que lorsque je les joue (infiniment moins bien qu’Andsnes, malheureusement) — mais la deuxième partie mit encore une fois en évidence le jeu envoûtant du pianiste norvégien, caractérisé par des phrasés époustouflants et enivrants. Magnifique série de bis pour conclure. On reviendra.


Récital Elisabeth Leonskaja à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 3.4.13 à 20h
Elisabeth Leonskaja, piano

Mozart : sonate n° 12
Schumann : Papillons
Schubert : sonate n° 4
Tchaïkovski : Grande Sonate 

LeonskajaJe n’aurais sans doute pas choisi d’aller voir Leonskaja sur la foi de son seul nom, mais l’occasion s’est présentée lorsque Nelson Freire a dû annuler son récital pour raisons de santé. Et quel régal ! Une virtuosité étourdissante mise au service d’interprétations profondes, parfois inattendues, toujours passionnantes, jamais prétentieuses. J’adore la façon dont Leonskaja utilise la pédale pour donner un peu de consistance sans jamais compromettre la clarté. On commence de manière particulièrement délicieuse avec l’une des plus belles sonates de Mozart… puis le plaisir reste au rendez-vous jusqu’au dernier bis (avec un petit creu quand même pendant la sonate de Schubert).


Récital Leif Ove Andsnes au TCE

Théâtre des Champs-Élysées, Paris • 26.3.12 à 20h
Leif Ove Andsnes, piano

Haydn : sonate n°33
Bartók : suite opus 14 Sz.62
Debussy : Images, Livre I
Chopin :
Valse en fa mineur (opus 70 n°2)
Valse en sol bémol majeur (opus 70 n°1)
Valse en ré bémol majeur (opus 70 n°3)
Grande Valse en la bémol majeur (opus 42)
Ballade en la bémol majeur (opus 47)
Nocturne (opus 62 n°1)
Ballade en sol mineur opus 23

Superbe programme, qui met en valeur le sens aigu du phrasé du pianiste norvégien. Ses legatos obsessionnels ne sont peut-être pas du goût de tous (Bartók y perd un peu de son mordant), mais quelle maîtrise des sonorités ! quelle musicalité ! Le programme Chopin est redoutablement bien conçu, dans une sorte de crescendo vertigineux qui culmine jusque dans les bis. Enthousiasme bien compréhensible du public devant un musicien aussi charismatique qu’inspiré.


Le “Winterreise” de Goerne et Eschenbach à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 28.2.12 à 20h
Schubert : Winterreise (Matthias Goerne, Christoph Eschenbach)

Les spectateurs de la Salle Pleyel, manifestement subjugués, ont réservé à Matthias Goerne et Christoph Eschenbach un tonnerre d'applaudissements d'une intensité relativement inouïe.

La technique de Goerne est laborieuse, mais dans le bon sens du terme. On aime ou on n'aime pas cette émission très particulière, un peu voilée, un peu nasale, dans le masque... mais la voix y prend une couleur d'entre-deux, mélancolique et brumeuse. Goerne emporte l'adhésion par l'intensité très visuelle de sa concentration, par l'attention portée à chaque intention, à chaque inflexion, à la longueur et à la régularité des lignes, aux contrastes extrêmes.
 
Goerne décrit l'observation d'un pot de fleurs comme s'il était en pleine expérience mystique après une apparition de la Vierge : comment résister ?
 
Accompagnement propre mais sans âme par un C. Eschenbach qui me fait furieusement penser à ces pianistes élevés à la Méthode Rose.

Récital Charlène Duval

Vingtième Théâtre, Paris • 2.5.11 à 20h

J’ai déjà évoqué à plusieurs reprises cette icône des nuits parisiennes. Charlène Duval, alias Jean-Philippe Maran, ressort régulièrement de sa semi-retraite pour le plus grand plaisir de ses admirateurs fidèles et enthousiastes. Et ce n’est sans doute pas près de s’arrêter car la voix semble avoir repris de l’assurance et le programme de cette cuvée 2011 est l’un des mieux conçus dont on se souvienne. Au piano, la talentueuse prestation de l’inoxydable Patrick Laviosa contribue grandement à mettre la dame en valeur.


Récital Alagna / Lang Lang à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 29.3.11 à 20h

Roberto Alagna, ténor
Lang Lang, piano

Chopin : deux études
Adolphe Adam : “Mes amis, écoutez l’histoire” (Le Postillon de Longjumeau)
Lalo : “Vainement, ma bien aimée” (Le Roi d’Ys)
Chopin : Étude op. 25 n° 1
Ambroise Thomas : “Adieu, Mignon” (Mignon)
Rachmaninov : Prélude
Ernest Reyer : “Le bruit des chants” (Sigurd)
Meyerbeer : “Pays merveilleux… ô paradis” (L’Africaine)
Grétry : “Du moment qu’on aime” (Zémire et Azor)
Alfred Bruneau : “Le jour tombe, la nuit va bercer les grands chênes” (L’Attaque du moulin)
Schumann : Träumerei (Scènes d’enfants, op. 15)
Gounod :
– “Anges du paradis” (Mireille)
– “Soure délicieuse” (Polyeucte)

Cet ajout de dernière minute à mon programme de concerts a constitué une très bonne surprise, d'autant que le répertoire choisi, d’une grande cohérence, est aussi rare que passionnant (je ne pensais pas entendre de sitôt un extrait du Sigurd de Reyer).

Dès les premières notes, on entend que la voix d'Alagna est engorgée dans l'aigu — quelle idée, aussi, d’attaquer un récital sur l’air du Postillon, avec ses aigus meurtriers ! Alagna expliquera vers la fin qu'il souffre d'une forte crise d'allergie, mais la générosité habituelle et l'impressionnante qualité de la diction sont au rendez-vous. Les maniérismes de Lang Lang sont très supportables dans Chopin et Rachmaninov. Je ne l’imaginais en revanche pas du tout dans un rôle d'accompagnateur, mais il tient son rôle avec une intelligence étonnante et l'osmose entre les deux interprètes est palpable. Ils ont d'ailleurs en commun de traîner dans leur sillage des hordes de fans dévoués, comme en témoignent les saluts interminables.


Récital Murray Perahia à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 14.3.11 à 20h
Murray Perahia, piano

Bach : Suite française n° 5
Beethoven : sonate n° 27
Brahms : Quatre klavierstücke op. 119
Schumann : Kinderszenen
Chopin :
Prélude op. 28 n° 8
Mazurka op. 30 n°4
Scherzo n° 3 op. 39

Éblouissant d’un bout à l’autre. Perahia est un pianiste au son quasiment miraculeux, qui transforme tout ce qu’il touche en un petit bijou enchanté. Son impressionnante maîtrise technique (sauf dans l’une des pièces) se combine aux inévitables enseignements de la maturité pour construire des univers sonores riches et colorés qui ne se départissent jamais d’une exquise sobriété. On est parfois tenté de faire des parallèles avec Pollini.


Récital Bryn Terfel à Pleyel : “Bad Boys of the Opera”

Salle Pleyel, Paris • 5.11.10 à 20h

Bryn Terfel
Münchner Rundfunkorchester, Canzonetta Chamber Choir, Gareth Jones

Verdi : La Forza del destino, ouverture
Donizetti : L’Elisir d’amore, “Udite, udite, o rustici”
Boito : Mefistofele, “Sono lo spirito che nega”
Offenbach : Orphée aux Enfers, ouverture
Gounod : Faust, “Le Veau d’or”
Weber : Der Freischütz, “Schweig, Schweig”
Gounod : Faust, Chœur des Soldats
Puccini : Tosca, “Te Deum”

Verdi : Otello, “Credo”
Saint-Saëns : Danse macabre
Sondheim : Sweeney Todd, “The Ballad of Sweeney Todd”
Weill : The Threepenny Opera, “Mack the Knife”
Sullivan : Ruddigore, “When The Night Wind Howls”
Mozart : Don Giovanni, ouverture
Gershwin : Porgy and Bess, “It Ain’t Necessarily So”

Je me souviens fort bien du plaisir que m’avait procuré le dernier récital de Bryn Terfel auquel j’avais assisté. Il me semblait que c’était il y a un an ou deux, alors que, vérification faite, c’était il y a presque exactement quatre ans !

Terfel est un chanteur d’exception, doté d’une aisance technique et d’une puissance naturelle ébouriffantes. Il utilise son remarquable instrument avec un instinct et un goût irréprochables, qui créent un enthousiasme parfaitement compréhensible dans le public.

Il n’en reste pas moins que ce récital est raté.

D’abord parce que l’orchestre est médiocre. À force d’entendre le London Symphony Orchestra, l’Orchestre de Paris, le New York Philharmonic, l’Orchestre National du Capitole de Toulouse, … on finirait presque par croire que tous les orchestres professionnels sont du même niveau. Eh bien non. Le Münchner Rundfunkorchester multiplie les problèmes : niveau technique perfectible — surtout chez les bois —, fréquents problèmes de mise en place caractéristiques de musiciens qui ne s’écoutent pas d’un pupitre à l’autre, interprétations artificielles baignant dans une sorte de fausse profondeur qui n’évoque au fond qu’affectation et miévrerie. Il faut dire que Gareth Jones ne donne pas envie : sa direction affectée et laborieuse ne “porte” en rien les musiciens.

Ensuite parce que Bryn Terfel, malgré son immense talent, est sur la mauvaise pente. Il en fait trop. Le syndrome Dessay est malheureusement assez évident dès le départ : on veut montrer qu’on ne se contente pas de chanter ; on joue. Sauf que, de la même façon que Dessay sautille et s’agite, Terfel tord la bouche en repliant la lèvre supérieure pour montrer les dents. Son répertoire dramatique se limite à ce geste, pas idiot en soi, mais forcément lassant lorsqu’on nous l’assène pour la dixième fois.

Et puis le programme ne laisse au fond que peu de place à Terfel, dont les airs sont assez courts et qui a beaucoup de temps pour se reposer durant les nombreux intermèdes orchestraux. En outre, comme la mayonnaise ne prend jamais vraiment, des épisodes pourtant génialement glaçants comme le “Te Deum” de Tosca tombent complètement à plat.

Le deuxième acte prend soudain la tangente avec un extrait de Sweeney Todd, un morceau de Gilbert & Sullivan, du Kurt Weill et du Gershwin. Cette ouverture à des réepertoires moins classiques part d’une très louable intention, mais elle se heurte, une fois encore, à l’incompétence de l’orchestre et du chœur : la “Ballade de Sweeney Todd” manque totalement de tranchant et l’orchestre se révèle incapable de swinguer dans l’extrait de Porgy and Bess.

De manière inattendue (ou peut-être pas tant que ça), Terfel propose en bis la chanson “Stars” extraite des Misérables. À part un petit problème de balance dû à la non amplification d’une œuvre conçue pour être chantée avec un micro, c’est peut-être l’un des moments les plus réussis de la soirée.

Pour finir en rigolant, voici un extrait du texte français de la “Ballade de Sweeney Todd” publié dans le programme de salle : “Sweeney le doux, Sweeney le subtile / Sweeney frissonne, et les rats se défilent / Sweeney était fort discret / Silencieux, rapide et propret, / Parfait, comme une machine / Était Sweeney !” (C’est encore meilleur pour ceux qui connaissent la musique et peuvent juger de la prosodie.)


Récital Juan Diego Flórez à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 29.3.10 à 20h
Juan Diego Flórez, ténor
Vincenzo Scalera, piano

Airs de Cimarosa, Gluck, Rossini, Soutullo & Vert, Serrano, Vives, Donizetti, Boieldieu.

Je ne l’avais pas revu depuis La Fille du Régiment à Londres et son récital de Pleyel en octobre 2007. Juan Diego Flórez possède un tel charme qu’il a conquis l’auditoire avant d’ouvrir la bouche.

Si l’incursion dans le répertoire du 18ème peut surprendre, c’est dans son répertoire de prédilection — Rossini, Donizetti et zarzuela — qu’il brille le plus. L’attention à la ligne de chant et l’élégance des phrasés sont admirables.

L’enthousiasme initial du public se révèle largement justifié.


Récital Felicity Lott / Isabelle Moretti à Favart

Salle Favart, Paris • 21.12.09 à 20h

Felicity Lott, soprano
Isabelle Moretti, harpe

Autant les traits de harpe dans Wagner me font fondre de bonheur, autant la harpe ne m’a jamais totalement convaincu comme instrument soliste. Isabelle Moretti ne m’a pas vraiment fait changer d’avis. Je dirais même au contraire, si j’osais. Moretti rapporte d’ailleurs d’elle-même une anecdote à propos de Tchaïkovski qui jugeait dans une lettre que la harpe n’était pas un instrument soliste. Comme il avait raison.

Mais ce n’était pas Moretti que j’allais voir.

C’était la délicieuse, l’irrésistible Felicity Lott, qui gère sa fin de carrière avec une intelligence qui force le respect. C’est un immense paradoxe, mais personne n’interprète le répertoire français du tournant du siècle avec autant de subtilité, de finesse… et, surtout, avec cet œil pétillant et cette intuition comique qui conquièrent instantanément le public.

On en regretterait presque, du coup, que ce répertoire n’occupe pas plus de place dans un récital qui fait aussi place à la chanson anglaise, à l’opéra italien et, même, au compositeur argentin Alberto Ginastera. Quel délice ! On écouterait la Dame des heures sans se lasser.

Ça ne gâte rien qu’elle donne en bis la chanson “Over the Rainbow”.


Récital Waltraud Meier à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 23.11.09 à 20h

Waltraud Meier, soprano
Joseph Breinl, piano

Schubert : cinq Lieder
Wagner : Wesendonck Lieder
Strauss :
– quatre Lieder
Vier Letzte Lieder

Difficile de ne pas tomber sous le charme d’une interprète aussi généreuse de sens et d’intensité. Meier fait partie de ces chanteuses hypnotiques qui commandent l’attention avec une facilité désarmante. Sa voix, qui remplit la salle Pleyel sans effort visible, semble s’adresser individuellement à chaque spectateur, comme si elle lui chantait les yeux dans les yeux.

La voix de Waltraud Meier est pourtant un peu “lourde” sur le plan dramatique, et on est nettement plus dans le ton lorsqu’elle annonce la mort d’un enfant que l’arrivée du printemps. Elle n’est parfaite ni dans les graves, où les tenues sont parfois un peu heurtées, ni dans l’aigu, où on entend des ruptures d’émission. Pour donner vie à “La Truite”, elle est obligée de piquer beaucoup chaque note pour rester dans un registre suffisamment léger. Mais elle est ample, présente et d’une véritable générosité.

Triomphe légitime auprès du public emballé de Pleyel.


Récital Netrebko / Giordano à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 1.10.09 à 20h
Orchestre National d’Île-de-France, Keri-Lynn Wilson

Airs de Gounod, Donizetti, Tchaïkovski, Puccini…

La soprano russo-autrichienne Anna Netrebko a la réputation d’avoir la main un peu lourde quand il s’agit d’annuler ses engagements. Ce fut d’ailleurs le cas d’un récital prévu avec Dmitri Hvorostovsky la saison dernière à la Salle Pleyel. Mais cette fois est la bonne : Netrebko est bel et bien là.

À la seconde où Netrebko paraît sur scène, tout est pardonné. Elle possède en effet un charisme impressionnant et elle met le public dans sa poche en deux temps trois mouvements. Et c’est compréhensible : sa générosité et son enthousiasme sont communicatifs. Chez elle, la femme-enfant cohabite avec la séductrice qui utilise sans vergogne ses charmes considérables, qu’ils soient physiques ou vocaux.

Netrebko n’est pas nécessairement une très grande technicienne (elle n’est que modérément à l’aise dans les passages les plus techniques et sa prononciation semble parfois se réduire aux seules voyelles), mais sa voix généreuse et claire, étonnamment à l’aise dans les aigus, soutenue par un souffle apparemment inépuisable, déferle avec l’assurance de celle qui sait d’avance que le triomphe est garanti. Dans son bis, la sublime chanson “Meine Lippen, Sie Küssen So Heiß” du Giuditta de Lehár, elle entraîne le public sans réserve dans un tourbillon d’une irrésistible intensité charnelle. (On peut la voir sur YouTube interpréter cette chanson au Royal Albert Hall il y a deux ans pour la dernière soirée des Proms.)

L’affiche de ce récital est partagée avec le ténor italien Massimo Giordano (vu à Vienne dans Manon, où il partageait déjà la scène avec Netrebko). Lui aussi affiche une forme d’enthousiasme juvénile qui le rend très attachant. Il se montre très — trop ? — généreux avec une voix dans laquelle la fatigue se fait assez rapidement sentir. Sa voix manque un peu de légèreté pour être complètement convaincante dans l’opéra italien. Son timbre un peu chargé “sonne” mieux dans l’air de Lenski, qu’il interprète avec un pathos très marqué, qui reste curieusement plus italien que russe.

Le récital est entrecoupé de moments orchestraux, interprétés fort correctement par un Orchestre National d’Île-de-France dont on souhaiterait seulement qu’il se fasse par moment un peu plus chantant.

Petite péripétie inattendue lorsque l’orchestre démarre sans son premier violon, occupée à reculer sa chaise pour faire de la place à l’encombrante robe de Netrebko.


Récital Pires/Gomziakov à Montpellier

Opéra Berlioz, Montpellier • 31.7.09 à 18h
Maria João Pires, piano
Pavel Gomziakov, violoncelle

Œuvres de Chopin et de Liszt.

Première partie du concert de clôture du Festival de Montpellier avec un récital finalement assez peu engageant. Le Chopin de Maria João Pires est léger, aérien, clair, étonnamment diaphane dans les passages les plus virtuoses. L’âme de Chopin semble disparaître avec la texture.

Les œuvres jouées en duo avec Pavel Gomziakov retrouvent un peu de leur consistance car le jeu du violoncelliste russe est grave et dense.

Globalement, on reste un peu sur sa faim… d’autant que la salle est un peu froide et épouvantablement bruyante. Un proche de Pires (il file dans les coulisses dès la fin du récital) est obligé d’organiser une claque solitaire en criant “bravo” tandis que les applaudissements mous ne réussissent pas à provoquer un bis.


Ute Lemper à Chaillot

Théâtre National de Chaillot (Salle Jean Vilar), Paris • 19.12.08 à 20h30
Between Yesterday and Tomorrow
or Angels over Berlin and the World. Avec Don Falzone (basse), Vana Gierig (piano), Mark Lambert (guitare), Todd Turkisher (batterie).

Ce qui est fascinant, avec Ute Lemper, c’est qu’elle arrive à se renouveler tout en continuant à exploiter ce répertoire qu’elle maîtrise si bien et qui s’étend de Friedrich Holländer et Kurt Weill à John Kander en passant par Leo Ferré et Jacques Brel, sans compter ses propres compositions.

Lemper est une interprète charismatique, qui possède un talent exceptionnel pour donner vie à ses chansons et à ses textes. Elle est aussi une musicienne magnifique, qui donne l’impression de se lover amoureusement autour des notes auxquelles elle donne chaleur et caractère, sans reculer devant quelques prouesses vocales pyrotechniques qu’elle maîtrise parfaitement.

Il faut, bien sûr, accepter ses montages, ses détours, ses improvisations… qui finissent par rendre certaines chansons presque méconnaissables (c’est le cas notamment des deux Kander et Ebb, “Cabaret” et “All That Jazz”). Mais c’est fait avec tellement de naturel, de créativité et de classe qu’il est vraiment difficile de ne pas se laisser séduire.


Récital Hvorostovsky / Kissin à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 12.10.08 à 20h

Dmitri Hvorostovsky (Дмитрий Хворостовский), baryton
Evgeny Kissin (Евгений Кисин), piano

Mélodies de Tchaïkovski, Medtner et Rachmaninov.

Très intéressant récital du baryton sibérien, dont la voix surpuissante n’exclut ni une grande richesse expressive ni une vraie subtilité interprétative. On est particulièrement frappé par l’implication forte du chanteur, en relative opposition avec l’image un peu détachée et froide que l’on associe volontiers à ses prestations sur les scènes d’opéra.

Programme totalement russe, qui met mes gènes slaves en émoi. Si l’invention mélodique est reine dans les compositions de Tchaïkovski, ce sont pourtant les mélodies de Medtner et de Rachmaninov qui retiennent le plus l’attention tant les parties de piano sont riches et construisent un véritable dialogue avec les parties chantées. Certaines sont même d’une grande virtuosité, ce qui donne l’occasion à l’étonnant Kissin de briller.


Récital Kim Criswell

Opéra-Comique, Paris • 13.6.08 à 20h

Wayne Marshall, piano

  • “Dream With Me” (Leonard Bernstein [m/l], Peter Pan)
  • “Something’s Coming” / “Tonight” (Leonard Bernstein [m], Stephen Sondheim [l], West Side Story)
  • “That’s Him” (Kurt Weill [m], Ogden Nash [l], One Touch of Venus)
  • “Paree, What Did You Do To Me?” / “You Don’t Know Paree” (Cole Porter [m/l], Fifty Million Frenchmen)
  • “The Man I Love” (George Gershwin [m], Ira Gershwin [l], Strike Up the Band)
  • Solo au piano : Improvisation sur des thèmes de Porgy & Bess (George Gershwin [m])
  • “I Can Cook, Too”, (Leonard Bernstein [m], Betty Comden & Adolph Green [l], On the Town)
  • “Love Song” (Kurt Weill [m], Alan Jay Lerner [l], Love Life)
  • “A Foggy Day” (George Gershwin [m], Ira Gershwin [l], Damsel in Distress [film])
  • “Love For Sale” (Cole Porter [m/l], The New Yorkers)
  • “Island Magic” (Leonard Bernstein [m], Trouble in Tahiti)
  • “Give Him the Oo-La-La” (Cole Porter [m/l], Du Barry Was a Lady)
  • “Who Said Gay Paree?” (Cole Porter [m/l], chanson écrite pour Can-Can mais non utilisée)
  • “Mr. Right” (Kurt Weill [m], Alan Jay Lerner [l], Love Life)
  • “Love Walked In” (George Gershwin [m], Ira Gershwin [l], The Goldwyn Follies [film])
  • “Soon” (George Gershwin [m], Ira Gershwin [l], Strike Up the Band)
  • “One Hundred Easy Ways” (Leonard Bernstein [m], Betty Comden & Adolph Green [l], Wonderful Town)
  • Solo au piano : Improvisation sur des thèmes de West Side Story (Leonard Bernstein [m])
  • “The Lorelei” (George Gershwin [m], Ira Gershwin [l], Pardon My English)
  • “One Touch of Venus” (Kurt Weill [m], Ogden Nash [l], One Touch of Venus)
  • “Kate the Great” (Cole Porter [m/l], chanson écrite pour Anything Goes mais non utilisée)
  • “West Wind” (Kurt Weill [m], Ogden Nash [l], One Touch of Venus)
  • “September Song” (Kurt Weill [m], Maxwell Anderson [l], Knickerbocker Holiday)
  • “Lost in the Stars” (Kurt Weill [m], Maxwell Anderson [l], Lost in the Stars)
  • “Somewhere” (Leonard Bernstein [m], Stephen Sondheim [l], West Side Story)
  • “So In Love” / “Were Thine That Special Face” (Cole Porter [m/l], Kiss Me Kate)

En bis :

  • “I Love Paris” (Cole Porter [m/l], Can-Can)
  • “Love Who You Love” (Stephen Flaherty [m], Lynn Ahrens [l], A Man of No Importance)
  • “Fascinating Rhythm” (George Gershwin [m], Ira Gershwin [l], Lady Be Good)

[m] = musique – [l] = lyrics – Les titres en italique sont ceux des comédies musicales dont sont issues les chansons.

Il va être difficile de ne pas épuiser rapidement mon stock limité de superlatifs pour décrire à quel point ce récital fut époustouflant.

Kim Criswell est une chanteuse américaine née en 1957. Après dix ans de carrière aux États-Unis (quelques rôles secondaires à Broadway, quelques premiers rôles dans des productions régionales), elle s’installe à Londres au début des années 1990 et devient l’une des grandes dames de la comédie musicale, grâce notamment à sa participation à une série d’enregistrements de référence consacrés à des œuvres de Cole Porter et de George Gershwin.

Je l’ai vue plusieurs fois à Londres et en Angleterre : dans la comédie musicale The Slow Drag en novembre 1997, dans un concert consacré à Stephen Sondheim en juin 2000, dans une version concert de On the Town au Royal Festival Hall en octobre 2000, dans une version concert de Company au Hackney Empire en novembre 2005, en sorcière dans Into the Woods à Derby en avril 2006… et dans une superbe version concert de Follies en février 2007. Elle était bien sûr l’irrésistible “Old Lady” du Candide de Robert Carsen au Châtelet en décembre 2006. Elle participe aussi occasionnellement à des spectacles français, dont un couplage de deux comédies musicales de Cole Porter, Du Barry Was a Lady et Fifty Million Frenchmen, présenté au Festival de Royaumont puis en tournée, et que je n’ai pas réussi à voir malgré mes efforts.

En marge de l’opéra Porgy & Bess actuellement à l’affiche, Kim Criswell proposait donc au public parisien un récital consacré à quatre compositeurs chers à son cœur : Cole Porter (son préféré, nous dit-elle), George Gershwin, Kurt Weill et Leonard Bernstein. Elle est accompagnée par Wayne Marshall qui, non content d’être le directeur musical de Porgy & Bess, est un pianiste étourdissant de talent.

Criswell brille toute la soirée par son intelligence et son talent : intelligence dans la conception du programme et dans la façon dont chaque titre est introduit ; une voix qui a retrouvé le lustre d’il y a quinze ans ; une technique qui lui permet de servir des aigus éclatants comme des pianissimos à tomber ; un sens superbe de la ligne musicale et une attention millimétrique portée aux lyrics ; une adaptabilité de caméléon pour se fondre dans le style de chacune des chansons — ballade ou comédie —, sans faux pas et sans faute de goût ; une générosité qui ne peut que rendre heureux.

Elle a la chance d’être accompagnée par un Wayne Marshall dont l’agilité provoque plusieurs décrochements de mâchoire pendant la soirée. Ses accompagnements sont d’une beauté à pleurer ; ses deux improvisations laissent tout simplement sans voix, tandis que l’on se demande d’où peuvent bien venir les deux ou trois mains qui semblent venir lui porter renfort. Son accompagnement de “So In Love” intègre de nombreuses citations de l’Étude “révolutionnaire” (op. 10 n°12) de Chopin : c’est incroyable de virtuosité tant dans la conception que dans l’exécution.

Petit moment de grâce pendant les bis : Criswell nous fait comprendre qu’elle ne vit pas seulement dans la nostalgie des compositeurs du passé, mais qu’elle estime aussi certains des compositeurs contemporains… et elle entame une version bouleversante d’une chanson de la comédie musicale A Man of No Importance de Stephen Flaherty et Lynn Ahrens.

Enivrant, enchanteur, étourdissant. Parfait.