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“Rigoletto”

Opéra-Bastille, Paris • 24.5.16 à 19h30
Giuseppe Verdi (1851). Livret de Francesco Maria Piave, d’après la pièce Le Roi s’amuse de Victor Hugo.

Direction musicale : Pier Giorgio Morandi. Mise en scène : Claus Guth. Avec Quinn Kelsey (Rigoletto), Olga Peretyatko (Gilda), Francesco Demuro (le Duc de Mantoue), Rafal Siwek (Sparafucile), Vesselina Kassarova (Maddalena), …

Nouvelle production sobre mais efficace de Claus Guth, qui se heurte néanmoins à une limitation technique. Le metteur en scène, manifestement, souhaitait enfermer la pièce symboliquement dans le sac dans lequel Rigoletto retrouve Gilda morte. Ce concept n’étant pas réalisable, il a imaginé que Rigoletto retrouvait la robe ensanglantée de Gilda dans une boîte en carton… boîte dont une réplique géante (et magnifique) sert d’écrin à l’action. Sauf que l’idée est un peu tirée par les cheveux : comment la robe de Gilda se retrouve-t-elle ainsi dans une boîte ? Sparafucile a donc déshabillé la jeune-fille avant de la mettre dans le sac ? Mystère.

On regrette aussi que l’idée — excellente — de faire apparaître des danseuses emplumées pendant “La donna è mobile” n’ait pas été poussée jusqu'au bout… par exemple en faisant appel à un chorégraphe. En l’état, les pauvres figurantes font de la peine.

Interprétation de qualité malgré la qualité mitigée de la distribution. Peretyatko est sublime en Gilda, tandis que Kelsey campe un Rigoletto complexe et tourmenté, digne et solennel. Très beau Sparafucile de Rafal Siwek ; le Duc de Francesco Demuro, en revanche, a des allures de ténorino de province. Maddalena catastrophique de Vesselina Kassarova.


“Tristan und Isolde”

Théâtre des Champs-Élysées, Paris • 21.5.16 à 18h
Richard Wagner (1865)

Orchestre national de France, Daniele Gatti. Mise en scène : Pierre Audi. Avec Rachel Nichols (Isolde), Torsten Kerl (Tristan), Michelle Breedt (Brangäne), Steven Humes (le Roi Marke), Brett Polegato (Kurwenal)…

Une production globalement éblouissante.

Les héros de la soirée sont les musiciens de l’Orchestre national de France qui, sous la conduite exaltée de Daniele Gatti, proposent une lecture lumineuse et poignante de la sublime partition de Wagner. Aucun chichi inutile, la musique prend aux tripes par sa seule intensité intrinsèque, parfaitement restituée. Pour une fois, Gatti ne retient pas indéfiniment la tension et il souligne avec un réel enthousiasme les nombreuses résolutions présentes dans la partition dès l’ouverture. Le point d’orgue final, qui semble durer une éternité, donne la chair de poule. Une très belle et très grande interprétation.

Distribution exceptionnelle, idéale pour les conditions acoustiques de la salle. Les deux rôles-titres sont particulièrement magnifiques. On regrette seulement que le Kurwenal de Brett Polegato (dont le timbre est par ailleurs magnifique) ne maîtrise pas mieux sa puissance naturelle pour s’intégrer davantage à la tapisserie parfaitement homogène tissée par l’orchestre et les autres chanteurs.

La mise en scène de Pierre Audi semble avoir vingt ou trente ans… et c’est son seul défaut car elle est par ailleurs d’une belle sobriété. Elle bénéficie grandement des lumières sublimes de Jean Kalman, qui parachèvent les jolies images scéniques et contribuent à masquer les costumes immondes que l’on découvre aux saluts. Les effets d’ombres chinoises rappellent cependant un peu trop Bob Wilson pour que l’on puisse créditer Audi d’une réelle créativité visuelle.


“Der Rosenkavalier”

Opéra-Bastille, Paris • 18.5.16 à 19h
Richard Strauss (1911). Livret de Hugo von Hofmannsthal.

Orchestre de l’Opéra national de Paris, Philippe Jordan. Mise en scène : Herbert Wernicke. Avec Michaela Kaune (la Maréchale), Daniela Sindram (Octavian), Erin Morley (Sophie), Peter Rose (le Baron Ochs)…

L’Opéra de Paris continue d’amortir cette vénérable et superbe production d’Herbert Wernicke, qui a presque 20 ans. (On ne peut s’empêcher de penser à la production d’Otto Schenk pour l’Opéra de Vienne, qui ne va pas tarder à fêter ses 50 ans.)

Et les mystères de l’acoustique de l’Opéra-Bastille continuent de nous laisser pantois. Car, pour une fois, on entend la musique dans toute sa splendeur grâce à un Philippe Jordan sorti temporairement de sa torpeur coutumière… sans que cela nuise aux voix, que l’on entend aussi sans avoir besoin de tendre l’oreille. Il faut dire qu’une seule chose est claire à Bastille : les décors “fermés”, qui font naturellement caisse de résonance, modifient complètement l’acoustique.

Distribution correcte mais largement dénuée de charisme et qui supporte assez mal la comparaison avec les distributions précédentes de cette même production. On ne peut s’empêcher de se demander ce qu’aurait donné Anja Harteros, initialement prévue pour le rôle de la Maréchale. Au moins Daniela Sindram possède-t-elle un réel atout : celui d’avoir une silhouette masculine, ce qui est rarement le cas des Octavian.

Résultat : un spectacle inférieur à la somme des talents individuels qui y contribuent. Cela n’empêche heureusement pas le génie de Strauss de poindre à de multiples reprises, pour notre plus grand plaisir.


“Götterdämmerung”

Kennedy Center (Opera House), Washington • 15.5.16 à 13h
Wagner (1876)

Direction musicale : Philippe Auguin. Mise en scène : Francesca Zambello. Avec Avec Catherine Foster (Brünnhilde), Daniel Brenna (Siegfried), Eric Halfvarson (Hagen), Ryan McKinny (Gunther), Melissa Citro (Gutrune), Gordon Hawkins (Alberich), Jamie Barton (Waltraute / 2e Norne), Lindsay Ammann, Marcy Stonikas (1e et 3e Nornes), Jacqueline Echols, Catherine Martin, Renée Tatum (les Filles du Rhin).

Petite fin marquée par une forme de fatigue générale qui empèse tout. Auguin est repassé en mode effacé ; Brenna est manifestement fatigué ; l’orchestre marque le coup ; l’inspiration de Zambello s'émousse quelque peu dans ce dernier épisode, y compris dans la scène finale.

Comme à San Francisco, on se régale de voir Melissa Citro jouer Gutrune comme une cruche écervelée. Le Hagen puissant et complexe d’Eric Halfvarson commande le respect. La Brünnhilde de Catherine Foster donne un bel éclat aux derniers instants de la pièce.

Un talkback est organisé avec le public après la représentation. On y découvre la forte personnalité de Francesca Zambello ; on y apprend que cette production sera reprise à San Francisco en juin 2018 ; et que l’orchestre a été renforcé par plusieurs extras, dont un corniste munichois qui a fait le voyage avec son propre tuba Wagner. Je dois partir avant la fin, mais l’idée de boucler ainsi le cycle est excellente.


“Siegfried”

Kennedy Center (Opera House), Washington • 13.5.16 à 18h
Wagner (1876)

Direction musicale : Philippe Auguin. Mise en scène : Francesca Zambello. Avec Daniel Brenna (Siegfried), David Cangelosi (Mime), Alan Held (Wotan), Gordon Hawkins (Alberich), Solomon Howard (Fafner), Lindsay Ammann (Erda), Catherine Foster (Brünnhilde), Jacqueline Echols (Waldvogel).

Je ne pense pas que Philippe Auguin lise mon blog… ou qu’il ait vu mon échange de tweets avec le compte de l‘orchestre. C’est donc moi qui dois m’habituer à son style, car je jurerais qu’il a (enfin) accepté de ne pas jouer en sourdine permanente. Il reste de longs passages d’une épuisante monotonie, mais d’autres semblent enfin se parer d’un relief dramatique d’autant plus captivant que le son de l’orchestre est réellement somptueux.

L’évolution du style d’écriture de Wagner, qui a terminé la partition plusieurs années après l’avoir commencée, explique peut-être aussi pourquoi la musique refuse de se laisser réduire à un rôle de figuration. Toujours est-il que l’expérience théâtrale en ressort considérablement améliorée.

Très belle représentation, qui confirme la grande qualité de la conception de Francesca Zambello. La mise en scène, particulièrement attentive aux interactions entre les personnages, bénéficie grandement d’un investissement dramatique réjouissant de la part des chanteurs. Du coup, Zambello réalise l’exploit de rendre Siegfried passionnant de la première à la dernière minute, alors que c’est celui des quatre opéras dont j’ai le plus tendance à décrocher.

Distribution solide : le Mime bondissant de David Cangelosi fait forte impression, tandis qu’Alan Held a suffisamment retrouvé l’usage de sa voix pour réussir sa sortie la tête haute. On l’avait déjà remarqué dans Rheingold : Solomon Howard est un Fafner de classe mondiale… et on espère vivement le retrouver sur d’autres scènes. Daniel Brenna injecte une dose considérable d’un sympathique enthousiasme juvénile dans son Siegfried… qui malheureusement ne parvient pas totalement à se hisser à la hauteur de sa Brünnhilde dans la scène finale. Une Brünnhilde d’excellente stature, même si Catherine Foster semble avoir besoin d’un peu de temps pour entrer réellement dans son rôle après son éveil.

Confirmation que toute apparition de fumée sur scène provoque immédiatement des quintes de toux dans le public. Un intéressant phénomène psychologique.


“Die Walküre”

Kennedy Center (Opera House), Washington • 11.5.16 à 18h
Wagner (1870)

Direction musicale : Philippe Auguin. Mise en scène : Francesca Zambello. Avec Christopher Ventris (Siegmund), Meagan Miller (Sieglinde), Alan Held (Wotan), Catherine Foster (Brünnhilde), Raymond Aceto (Hunding), Elizabeth Bishop (Fricka), Marcy Stronikas (Gerhilde), Lori Phillips (Helmwige), Catherine Martin (Waltraute), Lindsay Ammann (Schwertleite), Melody Moore (Ortlinde), Eve Gigliotti (Siegrune), Renée Tatum (Grimgerde), Daryl Freedman (Roßweiße).

WalküreÇa ne s’arrange pas. Même s’il se lâche très occasionnellement, Auguin continue à nier à l’orchestre une bonne partie de son rôle dramatique : aucune passion entre Siegmund et Sieglinde après l’arrivée du printemps (à peine marquée) ; aucune colère quand Fricka exige de Wotan qu’il la respecte ; aucune tendresse dans les dernières paroles de Wotan à Brünnhilde. La charge est totalement déportée vers les chanteurs, qui sont globalement bien en peine d’assumer seuls cette responsabilité.

D’autant que deux d’entre eux, Alan Held et Meagan Miller, ont fait annoncer qu’ils étaient souffrants. Et, de fait, ils ne font pas forte impression. Miller gère bien son acte I mais devient nettement moins convaincante au II et au III. Quant à Held, il n’a effectivement plus d’aigu… et on se demande pour qui la représentation est le plus pénible, pour lui ou pour le public. Son acte II tenait plus du sprechgesang que du chant wagnérien… et je craignais qu’il soit obligé de se retirer avant le III, qu’il a malgré tout assuré.

Les deux autres rôles principaux tirent correctement leur épingle du jeu, mais l’absence d’un réel sous-bassement musical dans la fosse leur pose des problèmes évidents. Christopher Ventris s’en sort avec de la patience… et en forçant plusieurs fois Auguin à accélérer, notamment pour son “Winterstürme”. Catherine Foster a plus de mal à compenser : entre un orchestre absent et un Wotan à bout de souffle, elle ne peut pas porter la tension dramatique toute seule. J’ai rarement aussi peu vibré pendant l’acte III de Walküre.

Seule Francesca Zambello sort vraiment à son avantage de cette représentation. On avait déjà eu l’occasion de le constater lors du cycle de San Francisco, mais aussi d’une représentation déjà vue à Washington en 2007 : sa conception est solide et fort joliment réalisée. Sa capacité à captiver le public — avec certes l’aide de surtitres excellents — est remarquable… et elle parvient plusieurs fois à faire rire de bon cœur sans trivialiser le livret.


“Das Rheingold”

Kennedy Center (Opera House), Washington • 10.5.16 à 19h30
Wagner (1869)

Direction musicale : Philippe Auguin. Mise en scène : Francesca Zambello. Avec Alan Held (Wotan), William Burden (Loge), Gordon Hawkins (Alberich), Lindsay Ammann (Erda), Julian Close (Fasolt), Soloman Howard (Fafner), Elizabeth Bishop (Fricka), Melody Moore (Freia), Ryan McKinny (Donner), Richard Cox (Froh), David Cangelosi (Mime), Jacqueline Echols (Woglinde), Catherine Martin (Wellgunde), Renée Tatum (Floßhilde).

RheingoldL’Opéra de Washington propose de revoir cette co-production avec l’Opéra de San Francisco, où j’avais déjà vu le cycle complet il y a cinq ans

Une représentation de Das Rheingold m’a rarement autant frustré. J’ai vaguement envisagé de quitter la salle au bout d’une demi-heure en injuriant copieusement Philippe Auguin, mais j’ai finalement décidé de prendre mon mal en patience. Auguin aborde cette partition de manière aberrante : à quelques très rares exceptions près, il gomme systématiquement tout relief dramatique et ne dépasse qu’exceptionnellement le pianissimo. Ce faisant, il réduit la musique à un accompagnement terne et sans saveur, qui ne raconte plus d’histoire ; il prend la posture du chef verdien dont la seule ambition est de poser quelques “poum poum” discrets derrière des chanteurs supposés occuper seuls l’attention du public. Gommé le renoncement à l’amour, effacée l’ardeur de Fasolt pour Freia, anéantie la malédiction d’Alberich, … la musique n’appartient plus au registre narratif ; elle devient une commodité à pure vocation décorative. 

L’avantage paradoxal de cette approche, c’est que les voix y trouvent un champ idéal pour s’épanouir sans avoir à affronter la concurrence de la fosse. Et, de fait, le résultat est spectaculaire. On imagine que la plupart des chanteurs auraient du mal à s’affirmer face à un orchestre plus présent — les tenues laborieuses d’Alan Held dans la dernière scène semblent l’illustrer. Avec un tissu musical aussi diaphane, ils peuvent au contraire déployer un large éventail expressif qui met en valeur de manière spectaculaire la beauté de l’écriture vocale. Mais ce n’est plus Das Rheingold ; c’est une version quasiment a cappella, amputée de 90 % du rôle dramatique de l’orchestre.

Pour le reste, la mise en scène de Francesca Zambello ressort particulièrement à son avantage : visuels travaillés, attention minutieuse aux ressorts dramatiques, … et recours libéral à l’humour, même s’il porte quelque peu préjudice à la dimension tragique de l’œuvre. Cet humour est également présent dans des surtitres écrits dans un style résolument contemporain, qui plaît manifestement beaucoup au public. On ne peut que saluer cette volonté d’engager le public, quand bien même elle conduit à trivialiser un peu le propos par moments. Les changements de décors sont toujours aussi bruyants ; on en regrette que davantage la discrétion maladive de l’orchestre, même si c’est dans les interludes orchestraux qu’Auguin abandonne occasionnellement le pianissimo pour le mezzo piano.


“Götterdämmerung”

Opéra de Leipzig • 8.5.16 à 17h
Wagner (1876)

Gewandhausorchester, Ulf Schirmer. Mise en scène : Rosamund Gilmore. Avec Christiane Libor (Brünnhilde), Thomas Mohr (Siegfried), Rúni Brattaberg (Hagen), Tuomas Pursio (Gunther), Marika Schönberg (Gutrune), Jochen Schmeckenbecher (Alberich), Karin Lovelius (Waltraute / 1e Norne), Kathrin Göring, Olena Tokar (2e et 3e Nornes), Magdalena Hinterdobler, Sandra Maxheimer, Sandra Janke (les Filles du Rhin).

GötterdämmerungOn n’atteint pas le niveau d’excitation sur lequel nous avait laissés le Walküre de la veille, mais on continue à beaucoup apprécier ce Ring de Leipzig.

On croit percevoir un petit fléchissement d’énergie… ainsi que quelques faux pas… dans la fosse en début de représentation… mais l’indulgence est de mise compte tenu du format de ce cycle — sur quatre jours consécutifs — et des exigences de la musique de Wagner. Il semble y avoir quelques rotations parmi les musiciens — je note en particulier que ce n’est plus la même hautboïste qui joue du cor anglais. Heureusement, on retrouve vite la forme… et la suite de la représentation confirme le mérite de l’approche sans chichi adoptée par Ulf Schirmer et l’Orchestre du Gewandhaus. Les célèbres pages orchestrales de la partition — le voyage sur le Rhin, la mort de Siegfried, les mesures de conclusion — en sortent particulièrement magnifiées.

La distribution est globalement solide, sans qu’aucun chanteur n’émerge particulièrement. Le Siegfried de Thomas Mohr est joliment lyrique, tandis que Christiane Libor parvient à conserver suffisamment d’énergie pour jouer sur des registres très différents, du recueillement intense au déferlement émotionnel, jusqu’à sa dernière note. Peu de Brünnhilde arrivent à conserver une telle palette dans leur dernière scène.

La mise en scène résout fort joliment le problème des nombreux changements de lieux du premier acte avec un décor unique mais modulable (contrairement à celui de Rheingold, qui offrait moins de possibilités). On est en revanche un peu déçu par les dernières images, qui n’évoquent que très timidement le renouveau du monde… même si on aime beaucoup l’idée de faire réapparaître les dieux venus assister à l’effondrement général dans leurs costumes de Rheingold.


“Siegfried”

Opéra de Leipzig • 7.5.16 à 17h
Wagner (1876)

Gewandhausorchester, Ulf Schirmer. Mise en scène : Rosamund Gilmore. Avec Stefan Vinke (Siegfried), Dan Karlström (Mime), Evgeny Nikitin (Wotan), Jürgen Linn (Alberich), Rúni Brattaberg (Fafner), Nicole Piccolomini (Erda), Elisabet Strid (Brünnhilde), Eun Yee You (Waldvogel).

SiegfriedC’est la mise en scène que l’on a envie de citer en premier lieu en sortant de ce Siegfried magnifique. L’action continue de se dérouler dans un univers visuel riche et fascinant : l’acte I développe la conception désormais classique de Mime comme un marginal vivant dans un ramassis de breloques hétéroclites ; le II nous emmène du côté du conte de fée, avec notamment un chemin escarpé qui rappelle celui que doit braver le Prince charmant pour aller délivrer la Belle au bois dormant (mais aussi un Fafner inattendu et sacrément réussi) ; le III nous ramène dans l’univers de la fin de Walküre, mais avec quelques variations spectaculaires, notamment pour accueillir les deux premiers tableaux.

On ressort scotché par la prestation d’Elisabet Strid, une Brünnhilde d’une finesse inouïe, que l’on n’avait vue jusqu’à présent qu’en Freia (à Bayreuth). Elle parvient à conserver un lyrisme enchanteur dans toute la scène finale, allant même jusqu’à placer un trille d’une perfection technique ahurissante dans un passage particulièrement exigeant.

Face à elle, le Siegfried de Stefan Vinke, pourtant globalement excellent, semble manquer quelque peu de nuance. Il gagne malgré tout les suffrages du public grâce à une générosité réellement attachante.

L’acte III est un enchantement de la première à la dernière note. J’ai été tout particulièrement sensible au jeu de l’orchestre au début et pendant l’appel de Wotan à Erda. Quel magnifique déferlement d’émotions ! Encore une fois, on peut reprocher à Schirmer de se lâcher parfois un peu trop (le pauvre Nikitin devait s’époumoner pour se faire entendre), mais cette musique est tellement ensorcelante !

Bref, un Siegfried d’excellente tenue. Espérons que le dernier épisode sera à la hauteur des attentes qu’ont fait naître les premiers. 


“Die Walküre”

Opéra de Leipzig • 6.5.16 à 17h
Wagner (1870)

Gewandhausorchester, Ulf Schirmer. Mise en scène : Rosamund Gilmore. Avec Andreas Schager (Siegmund), Christiane Libor (Sieglinde), Markus Marquardt (Wotan), Eva Johansson (Brünnhilde), Rúni Brattaberg (Hunding), Kathrin Göring (Fricka), Marika Schönberg (Gerhilde), Daniel Köhler (Helmwige), Monica Mascus (Waltraute), Sandra Janke (Schwertleite), Magdalena Hinterdobler (Ortlinde), Sandra Maxheimer (Siegrune), Karin Lovelius (Grimgerde), Wallis Giunta (Roßweiße).

WalküreOn monte de plusieurs crans dans le sublime avec cette Walküre magnifique.

Il y a avant tout un couple Siegmund / Sieglinde en fusion. Difficile de résister au charme d’Andreas Schager, dont les facilités naturelles sont désarmantes. Il se prend plusieurs fois les pieds dans son texte et finit par chanter certaines phrases en javanais, mais quel charisme irrésistible (et il le sait, le bougre) ! Quant à Christiane Libor, c’est une Sieglinde magnifique, à la voix ample et expressive, dotée d’un bel instinct de tragédienne. On se réjouit d’avance de la retrouver en Brünnhilde dans le Crépuscule à venir.

La rencontre fonctionne d’autant mieux que Ulf Schirmer continue à concocter une musique d’une intensité rare, avec des prestations remarquables à presque tous les pupitres — le cor anglais est particulièrement à son avantage dans Walküre. Schirmer ne s’embarrasse pas de chichis : il conserve un tempo relativement régulier (il suffit de regarder sa battue pour s’en convaincre) et va pour ainsi dire droit au but. D’aucuns trouveront sans doute qu’il ne contrôle pas suffisamment le niveau sonore, mais l’acoustique du théâtre est particulièrement favorable aux voix, qui n’éprouvent presque aucune difficulté à passer la fosse.

La très bonne surprise, c’est que la mise en scène décolle nettement par rapport à Rheingold. On constate avec soulagement que le décor n’est plus unique. Certaines images scéniques sont superbes, notamment celle de l’acte III, qui fait penser à Chirico. Elle fournit un écrin idéal pour la scène d’adieu entre le Wotan très paternel de Markus Marquardt et la Brünnhilde quelque peu stridente d’Eva Johansson, à laquelle j’ai décidément un peu de mal à m’habituer.

La représentation a dû être interrompue quelques instants au III parce que Wotan n’arrivait pas. Aucune explication n’a été fournie, mais ce fut une occasion rare d’entendre quelques mesures de musique sans voix.


“Das Rheingold”

Opéra de Leipzig • 5.5.16 à 17h
Wagner (1869)

Gewandhausorchester, Ulf Schirmer. Mise en scène : Rosamund Gilmore. Avec Tuomas Pursio (Wotan), Thomas Mohr (Loge), Jürgen Linn (Alberich), Nicole Piccolomini (Erda), Stephan Klemm (Fasolt), James Moellenhoff (Fafner), Karin Lovelius (Fricka), Marika Schönberg (Freia), Jürgen Kurth (Donner), Bernhard Berchtold (Froh), Dan Karlström (Mime), Eun Yee You (Woglinde), Kathrin Göring (Wellgunde), Sandra Janke (Floßhilde).

RheingoldHeureusement, plusieurs versions du Ring sont prévues dans les mois qui viennent, car je suis sérieusement en manque. Le premier se déroule à Leipzig, ville natale de Wagner.

J’avais déjà vu ce Rheingold lors de sa création il y a trois ans… et le verdict est largement le même, d’autant que la distribution est presque identique.

Deux très bons points : l’interprétation musicale incandescente par un Orchestre du Gewandhaus proprement stupéfiant, emmené avec un entrain communicatif par l’excellent Ulf Schirmer ; et le Loge magnifiquement lyrique de Thomas Mohr… que l’on se réjouit d’avance d’entendre en Siegfried dans le Crépuscule à venir.

La mise en scène est pleine d’idées, mais il faut composer avec le décor unique, au demeurant assez peu esthétique. Espérons que la suite sera plus captivante sur le plan visuel.


“Tannhäuser”

Royal Opera House, Londres • 29.4.16 à 18h
Wagner (1845)

Direction musicale : Hartmut Haenchen. Mise en scène : Tim Albery. Avec Peter Seiffert (Tannhäuser), Emma Bell (Elisabeth), Sophie Koch (Venus), Christian Gerhaher (Wolfram von Eschenbach), …

La production de Tim Albery que l’Opéra de Covent Garden choisit de ressortir des placards a un défaut majeur : elle souligne les faiblesses de l’œuvre au lieu d’essayer de les gommer. Résultat : à part l’excellent ballet du premier acte (chorégraphié avec inspiration par Jasmin Vardimon), la pièce ne devient réellement captivante qu’à l’acte III.

On ne sait pas très bien où Albery veut en venir en utilisant une réplique du cadre de scène du théâtre (le Venusberg), qui apparaît ensuite à l’état de ruine de plus en plus décomposée dans les actes suivants — le décor du III serait plus à sa place dans Parsifal. Sa mise en scène manque d’énergie et elle enfonce l’œuvre plus qu’elle ne la défend.

Hartmut Haenchen fait du joli travail dans la fosse, mais l’orchestre n’est qu’à moitié à l’aise : les cors, en particulier, semblent crispés au point de transmettre une partie de leur nervosité. Le travail à la petite harmonie, en revanche, est remarquable… et le fait que les harpes soient en dehors de la fosse (ce qui est souvent le cas à Covent Garden dans Wagner) ajoute considérablement au charme de la musique.

Distribution très inégale : Christian Gerhaher et Emma Bell se distinguent nettement, le premier pour son attention à l’intonation et au sens (difficile de ne pas penser à Matthias Goerne), la seconde pour la générosité d’une prestation stylistiquement très en phase avec l’œuvre. Peter Seiffert, en revanche, ne possède plus les moyens de Tannhäuser. Même s’il se découvre quelques ressources supplémentaires au III, il ne parvient plus à injecter l’héroïsme nécessaire… et les notes tenues sont toutes assez douloureuses, surtout dans l’aigu. Tantôt le vibrato semble incontrôlable, tantôt la justesse est douteuse ; on craint même l’accident de temps en temps. Quant à Sophie Koch, elle campe une Venus bien terne et bien peu charismatique.

Mention spéciale pour le chœur, d’autant plus magnifique qu’il chante dans un effectif relativement restreint par rapport à ce que l’on voit à Paris ou à New York.


“Elektra”

Metropolitan Opera, New York • 23.4.16 à 20h
Strauss (1909). Livret : Hugo von Hofmannsthal

Direction musicale : Esa-Pekka Salonen. Mise en scène : Patrice Chéreau. Avec Nina Stemme (Elektra), Adrianne Pieczonka (Chrysothemis), Waltraud Meier (Klytämnestra), Burkhard Ulrich (Aegisth), Eric Owens (Orest), …

Viscérale, d’une force brute presque insupportable : avec cette Elektra, Chéreau a laissé au monde une lecture magistrale du chef d’œuvre de Strauss et Hofmannsthal. Le décor, brut et géométrique, rappelle un peu celui de la précédente production de Chéreau pour Aix, De la Maison des morts.

Deux chanteuses étaient déjà présentes lors de la création à Aix : Adrianne Pieczonka et sa Chrystothemis superbement lyrique, et Waltraud Meier et sa Klytämnestra bouillonnante de fierté (quelle allure !)

Dans le rôle du personnage-titre, Nina Stemme propose une incarnation exaltée, galvanisée, d’une grande violence intérieure. Et c’est peu de dire qu’elle brûle les planches.

De retour dans la fosse, comme à Aix, Esa-Pekka Salonen façonne une matière sonore d’une crudité jouissive, en ébullition permanente, superbement interprétée par des musiciens littéralement électrisés.

Difficile d’imaginer mieux… même si on garde de bons souvenirs aussi de la mise en scène de Robert Carsen pour l’Opéra de Paris.


“Tristan und Isolde”

Opéra de Hambourg • 17.4.16 à 17h
Wagner (1865)

Mise en scène : Ruth Berghaus. Direction musicale : Kent Nagano. Avec Ian Storey (Tristan), Ricarda Merbeth (Isolde), Lioba Braun (Brangäne), Wilhelm Schwinghammer (le Roi Marke), Werner van Mechelen (Kurwenal), …

Prise de rôle de Ricarda Merbeth en Isolde. Elle s’en sort avec les honneurs, malgré un démarrage un peu nerveux… vraisemblablement dû en partie au fait qu’elle ne donne pas la réplique au Tristan avec qui elle a répété. Stephen Gould, en effet, a chanté la générale avant d’être victime d’une allergie qui l’a empêché d’assurer la représentation. Ian Storey, qui le remplace au pied levé, est tout à fait excellent bien qu’il ne soit pas familier avec la mise en scène.

Une mise en scène d’ailleurs particulièrement insipide, surtout aux deux premiers actes. Le niveau remonte un peu au III, mais on se demande bien pourquoi l’Opéra de Hambourg conserve à son répertoire une conception aussi crétine. (Les hommes-transats du I m’ont rappelé l’épouvantable mise en scène de Guy Cassiers pour le Fliegende Holländer de la Scala.)

C’est Kent Nagano qui sort en grand triomphateur de la représentation. Il imprime à la partition un relief dramatique saisissant : on a peine à se convaincre qu’on entend le même orchestre que celui qui proposait une version bien plan-plan de Eugène Onéguine il y a à peine deux semaines sous une baguette autrement moins géniale.


“Der Traumgörge”

Staatsoper Hannover, Hanovre • 16.4.16 à 19h30
Musique : Alexander Zemlinksy (1906). Livret : Leo Feld.

Direction musicale : Mark Rohde. Mise en scène : Johannes von Matuschka. Avec Robert Künzli (Görge), Kelly God (Gertraud), Solen Mainguené (Grete), Christopher Tonkin (Hans), …

Bien que terminé en 1906 (en vue d’une création à l’Opéra de Vienne qui fut remise en cause par la démission de Mahler puis l’indifférence de Weingartner), Der Traumgörge ne fut créé… qu’en 1980, à Nuremberg.

Et c’est bien triste, car cette partition magnifique aurait mérité de voir la lumière plus tôt. Foisonnante sur le plan mélodique, pleine d’harmonies enchanteresses, elle évoque à merveille le monde onirique et décalé de Görge le rêveur. On croit y discerner des échos de Wagner et de Mahler mais surtout de Strauss, ainsi qu’une certaine influence de la musique française, en raison notamment de la façon dont la petite harmonie porte les atmosphères. On se surprend d’ailleurs à fredonner un air de Ravel en quittant le théâtre.

Difficile de ne pas être captivé par une œuvre qui exalte à la fois le pouvoir des rêves… mais dont le deuxième acte, à sa façon, constitue aussi une forme de rappel à la réalité. L’ambiance générale n’est pas sans évoquer celle d’un autre joyau longtemps oublié, Die Tote Stadt… dont le compositeur, Korngold, fut un élève de Zemlinsky.

Jolie production de l’Opéra de Hanovre, simple mais efficace. Les images qui accompagnent la fin du premier acte (et qui reviennent dans le bref épilogue) sont particulièrement inspirées. Sur le plan vocal, les suffrages vont sans doute à la Gertraud de Kelly God, mais c’est le remarquable investissement dramatique du Görge de Robert Künzli qui porte la représentation… ainsi que la très belle prestation de l’orchestre, mené avec beaucoup de sensibilité par Mark Rohde.

Je me sens un peu idiot d’avoir autant négligé Zemlinsky jusqu’à présent. C’est toujours un grand bonheur de découvrir les recoins injustement négligés du répertoire, surtout quand le pouvoir d’enchantement de la musique est aussi considérable.


“Евгений Онегин”

Hamburgische Staatsoper, Hambourg • 2.4.16 à 19h30
Eugène Onéguine (1879). Musique de Piotr Illitch Tchaïkovski. Livret du compositeur, d’après Pouchkine.

Direction musicale : Stefano Ranzani. Mise en scène : Adolf Dresen. Avec Alexey Bogdanchikov (Eugène Onéguine), Iulia Maria Dan (Tatyana), Dovlet Nurgeldiyev (Lensky), Nadezhda Karyazina (Olga), Alexander Tsymbalyuk (Gremin), …

Cette vénérable production a été créée en 1979 et Adolf Dresen est mort depuis 15 ans. Il n’est cependant pas très surprenant que l’Opéra de Hambourg ait choisi de conserver à son répertoire une mise en scène classique sans excès, qui installe chaque scène dans un visuel joliment travaillé — c’est celui de la scène du duel qui suscite le plus d’admiration dans le public, à raison.

Il y a un côté plan-plan dans la façon dont Stefano Ranzani dirige les opérations dans la fosse, mais cela n’empêche pas la belle émotion de l’œuvre de s’épanouir. D’autant que la distribution est remarquablement équilibrée. Il n’y a certes aucune étoile de première amplitude sur cette scène (à part peut-être le Gremin somptueux d’Alexander Tsymbalyuk), mais tous les chanteurs sont talentueux et attentifs à la trajectoire dramatique de leur personnage.

Dovlet Nurgeldiyev propose une très belle incarnation de Lensky… et on se rend compte dans la dernière scène que la tension de la relation entre Onéguine et Tatyana a été cultivée avec suffisamment d’intelligence dramatique pour que les derniers instants soient d’une délicieuse violence émotionnelle.


“Tristan und Isolde”

Festspielhaus, Baden-Baden • 25.3.16 à 18h
Richard Wagner (1865)

Berliner Philharmoniker, Simon Rattle. Mise en scène : Mariusz Treliński. Avec Eva-Maria Westbroek (Isolde), Stuart Skelton (Tristan), Sarah Connolly (Brangäne), Stephen Milling (le Roi Marke), Michael Nagy (Kurwenal)…

Je suis ressorti de cette représentation assez peu enthousiaste… et pas du tout bouleversé.

La faute en incombe au premier chef à la mise en scène inutilement intellectuelle de Mariusz Treliński, dont le parti pris (l’enfermement dans un bateau) passe son temps à rentrer en collision avec le livret. Le texte défendant le parti pris dramaturgique dans le programme de salle est un salmigondis indigeste et inextricable. Les images scéniques sombres, presque glauques, enferment l’action dans un univers visuel très froid et créent de la distance avec les spectateurs, décourageant toute empathie.

Mais on a aussi envie de mettre une partie du blâme au passif de Simon Rattle. On aime pourtant généralement bien ses pics d’enthousiasme dénués de toute inhibition, qui fonctionnent plutôt très bien dans le Ring. Mais, dans Tristan, on y perd en subtilité et en émotion. Considérablement.

Une musique généralement trop lumineuse et une mise en scène généralement trop crépusculaire : c’est un peu comme essayer de mélanger de l’eau et de l’huile… et la magie n’opère qu’exceptionnellement. Ce qui n’enlève rien aux excellentes prestations de Skelton et de Westbroek. Elles se perdent malheureusement un peu dans ce naufrage partiel.


“Die Meistersinger von Nürnberg”

Opéra-Bastille, Paris • 13.3.16 à 14h
Wagner (1868)

Direction musicale : Philippe Jordan. Mise en scène : Stefan Herheim. Avec Gerald Finley (Hans Sachs), Brandon Jovanovich (Walther von Stolzing), Bo Skovhus (Sixtus Beckmesser), Julia Kleiter (Eva), Günther Groissböck (Veit Pogner), Toby Spence (David), Wiebke Lehmkuhl (Magdalena), …

MeistersingerL’occasion se présente enfin de revoir à Paris cette production qui m’avait ébloui à Salzbourg à l’été 2013. Comme on pouvait le craindre, la géniale mise en scène de Stefan Herheim est un peu moins à l’aise sur la scène de l’Opéra-Bastille, ce qui en diminue quelque peu le charme… mais l’idée de faire de la pièce un rêve (ou un cauchemar) de Sachs reste toujours aussi fructueuse et réjouissante.

Je sais que les avis sont partagés, mais je préfère marginalement la conduite de Daniele Gatti à celle de Philippe Jordan. Ce dernier fait malgré tout de l’excellent travail dans la fosse. Comme d’habitude, on aimerait qu’il arrive à “se lâcher” un peu plus de temps en temps. Ses enthousiasmes mesurés ne se transmettent qu’imparfaitement dans une maison aussi spacieuse. 

J’avais entendu des horreurs sur le Sachs de Gerald Finley. Il était pourtant parfaitement aux commandes de sa voix lors de cette représentation… et a d’ailleurs semblé étonné que le public lui réserve une ovation lors des saluts — j’imagine qu’il a dû y avoir des sifflets aux représentations précédentes. À part le David de Toby Spence, dont la voix ne franchit parfois que difficilement la fosse, la distribution est tout à fait solide. Le Pogner magnifique de Günther Groissöck mérite cependant une mention spéciale, tant sa voix moelleuse est enchanteresse.

Il est heureux que les opportunités de voir ce chef d’œuvre semblent se multiplier. Le (long) troisième acte atteint de tels sommets (dès son prélude sublimement mélancolique) qu’il semble passer en un clin d’œil.


“Lost in the Stars”

Kennedy Center (Eisenhower Theater), Washington DC • 20.2.16 à 19h30
Musique : Kurt Weill (1949). Livret et lyrics : Maxwell Anderson. D’après le roman Cry, the Beloved Country de Alan Paton.

Mise en scène : Tazewell Thompson. Direction musicale : John DeMain. Avec Eric Owens (Stephen Kumalo), Lauren Michelle (Irina), Sean Panikkar (The Leader), Wynn Harmon (James Jarvis), Manu Kumasi (Absalom Kumalo), Cheryl Freeman (Linda), Kevin McAllister (John Kumalo), Caleb McLaughlin (Alex), …

Kurt Weill, arrivé à New York en 1935, fut vite convaincu que l’avenir du théâtre musical se jouait non à l’opéra mais sur les scènes de Broadway. C’est ainsi qu’il écrivit une série extraordinaire d’œuvres plus magnifiques les unes que les autres, dont les plus connues sont Johnny Johnson (1936, avec Paul Green), Knickerbocker Holiday (1938, avec Maxwell Anderson), Lady in the Dark (1941, avec Moss Hart et Ira Gershwin), One Touch of Venus (1943, avec Ogden Nash), The Firebrand of Florence (1944, avec Ira Gershwin), Street Scene (1947, avec Elmer Rice et Langston Hughes) et Love Life (1948, avec Alan Jay Lerner).

Sa dernière partition pour Broadway, avant sa mort soudaine en 1950, sera l’adaptation d’un roman sur la situation raciale en Afrique du Sud publié quelques mois avant l’entrée en vigueur de l’apartheid, Cry, the Beloved Country. Weill, grand admirateur de Porgy and Bess, saura donner avec Maxwell Anderson une voix originale et captivante à l’histoire de ce pasteur noir qui fait un long voyage pour Johannesbourg dans l’espoir d’y retrouver son fils… malheureusement tombé sous de mauvaises influences. La fin, tragique, constitue aussi un embryon d’espoir quant à la capacité des blancs et des noirs à cohabiter dans ce pays compliqué.

Weill, dont chaque partition est un bijou, s’est encore surpassé avec Lost in the Stars, dont les commentateurs n’arrivent pas à décider s’il s’agit d’un opéra ou d’une comédie musicale — la quantité de dialogues faisant plutôt pencher la balance du côté de la deuxième catégorie. Les numéros musicaux sont uniques autant par leurs mélodies et leurs harmonies que par les inimitables instrumentations pour un orchestre de chambre dénué de violons mais doté d’une harpe et d’un accordéon.

Cette version, initialement co-produite par l’Opéra du Cap et par le Festival de Glimmerglass, est une merveille. Visuellement superbe (grâce notamment aux magnifiques lumières expressionnistes de Robert Wierzel), elle se distingue par la qualité superlative de l’interprétation, individuelle comme collective. Les passages choraux, en particulier, sont tous à fondre de bonheur.

La distribution est menée par l’excellent Eric Owens, qui donne au personnage central une intensité captivante… et une voix extraordinaire. On pourrait citer tous les autres comédiens… mais on se contentera d’une mention spéciale pour la magnifique Irina de Lauren Michelle, qui fait étinceler les deux chansons de son personnage, “Trouble Man” et “Stay Well”.

Du très bon, de l’excellent, du magnifique théâtre musical.


“Il Trovatore”

Opéra-Bastille, Paris • 3.2.16 à 20h30
Verdi (1853). Livret : Salvadore Cammarano & Leone Emanuele Badare, d’après Antonio García Gutiérrez.

Mise en scène : Àlex Ollé (La Fura dels Baus). Direction musicale : Daniele Callegari. Avec Ludovic Tézier (Il Conte di Luna), Anna Netrebko (Leonora), Ekaterina Semenchuk (Azucena), Marcelo Álvarez (Manrico), …

Un chef qui pense que la musique doit rester discrètement à l’arrière-plan n’a rien à faire dans une maison d’opéra. Car, en ne poussant pas les chanteurs, il sabote l’expérience dramatique. La représentation devient une sorte de récital — un genre bien peu excitant.

Les chanteurs sont livrés à eux-mêmes pour essayer de donner un peu de lustre à la soirée, mais ils s’en sortent de manière inégale. Le seul réellement doté de ce que les Anglo-saxons dénomment star quality est Marcelo Álvarez : s’il lui arrive de cabotiner, il semble aussi attirer la lumière à lui comme par magie. C’est tout le contraire de Ludovic Tézier, dont la prestation vocale est justement saluée par le public, mais qui souffre d’un net déficit de charisme.

Anna Netrebko semble penser que ses magnifiques aigus cristallins feront oublier une prononciation tellement curieuse que j’aurais juré à un moment qu’elle avait embrayé par erreur sur une version allemande de l’œuvre. Ekaterina Semenchuk, enfin, propose une prestation intense et équilibrée sur le plan dramatique comme sur le plan vocal.

Je suis partagé sur les mérites de la mise en scène d’Àlex Ollé, fondée sur un dispositif scénique ingénieux et sublimement éclairé par Urs Schönebaum, mais qui se trouve rarement en phase avec le relief dramatique de l’œuvre… sauf dans la scène finale, où un dernier mouvement de décor accompagne très joliment la résolution musicale, par ailleurs insuffisamment accentuée par l’orchestre.

Cette production constitue un peu la preuve par l’absurde qu’une distribution constituée presque exclusivement de noms connus n’a pas de valeur intrinsèque si les autres aspects de l’expérience théâtrale ne sont pas soignés. Dans certaines maisons, on fait de l’opéra autrement plus excitant avec des distributions bien moins prestigieuses.