Posts categorized "Opéra" Feed

“Lohengrin”

Cité des Congrès, Nantes • 18.9.16 à 14h30
Wagner (1850)

Orchestre national des Pays de la Loire, Pascal Rophé. Avec Daniel Kirch (Lohengrin), Juliane Banse (Elsa de Brabant), Jean Teitgen (Heinrich L’Oiseleur), Catherine Hunold (Ortrud), Robert Hayward (Friedrich de Telramund), Philippe-Nicolas Martin (Le Héraut).

LohengrinTrès bonne représentation en concert de Lohengrin, dominée par le Telramund stellaire de Robert Hayward. Il a la chance de donner la réplique à l’Ortrud exaltée de Catherine Hunold, dont l’investissement dramatique est un régal. Son regard chargé d’émotions intenses rappelle un peu Petra Lang. Superbes prestations également du Heinrich de Jean Teitgen et du Héraut de Philippe-Nicolas Martin.

Malheureusement, Juliane Banse n’est pas du tout dans son élément en Elsa… et elle est presque douloureuse à regarder et à écouter. Comme son Lohengrin, Daniel Kirch, elle chante beaucoup avec les bras, comme pour visualiser une ligne de chant qui, malheureusement, reste largement imaginaire. Kirch n’est que marginalement plus à l’aise, et sa voix terne ne convient pas du tout au caractère solaire de son personnage.

Excellente prestation de l’Orchestre national des Pays de la Loire, sous la conduite inspirée de Pascal Rophé. Comme à Amsterdam, cette configuration en concert, avec les chanteurs devant l’orchestre, est décidément très propice à l’épanouissement de la beauté de la partition.


“Tosca”

Opéra-Bastille, Paris • 17.9.16 à 19h30
Puccini (1900). Livret : Giuseppe Giacosa & Luigi Illica, d’après la pièce de Victorien Sardou.

Direction musicale : Dan Ettinger. Mise en scène : Pierre Audi. Avec Anja Harteros (Floria Tosca), Marcelo Álvarez (Mario Cavaradossi), Bryn Terfel (Scarpia), …

ToscaUne distribution luxueuse, menée par l’une des meilleures Tosca du moment. Belle direction musicale, colorée et intense. Cela faisait longtemps que l’Opéra de Paris ne nous avait pas autant émerveillés. L’expérience rappelle un peu l’inoubliable Tosca de Londres avec Gheorghiu, Kaufmann et Terfel en juillet 2011.

La mise en scène, sobre et littérale, est portée par les magnifiques lumières de Jean Kalman. La qualité de la direction d’acteurs est inhabituelle pour une maison d’opéra. On regrette malgré tout le choix de ne pas situer l’acte III au Château Saint-Ange.

Et, pour la bonne bouche, les deux dernières répliques de la pièce de Victorien Sardou :
    Spoletta — Ah ! Démon ! Je t'enverrai rejoindre ton amant !
    Floria (debout sur le parapet) — J'y vais, canailles !


“Götterdämmerung”

Festspielhaus, Bayreuth • 16.8.16 à 16h
Wagner (1876)

Direction musicale : Marek Janowski. Mise en scène : Frank Castorf. Avec Catherine Foster (Brünnhilde), Stefan Vinke (Siegfried), Stephen Milling (Hagen), Markus Eiche (Gunther), Allison Oakes (Gutrune), Albert Dohmen (Alberich), Marina Prudenskaya (Waltraute), Wiebke Lehmkuhl, Stephanie Houtzeel, Christiane Kohl (les Nornes), Alexandra Steiner, Stephanie Houtzeel, Wiebke Lehmkuhl (les Filles du Rhin).

GödäMe voilà enfin en mesure de voir le dernier épisode de cette Tétralogie dont les trois premiers volets vus en 2015 étaient remarquables tant sur le plan musical (avec l'excellent Kirill Petrenko dans la fosse) que dramatique (avec la virtuose mise en abyme par Frank Castorf des implications géopolitiques de la lutte pour le contrôle des ressources énergétiques).

Ce n'est malheureusement plus Petrenko qui dirige cette année ; c'est le vénérable Marek Janowski, tellement fatigué aux saluts que l'on aurait presque peur pour sa santé. Il a une approche plus classique de la partition de Wagner, mais d'un classicisme qui en transcende la beauté intrinsèque. On est fréquemment pris à la gorge par l'émotion que dégage l'interprétation de Janowski, dont le seul défaut au fond est d'avoir pris publiquement la parole contre la mise en scène — quand on accepte de diriger la reprise d'une mise en scène déjà créée, la moindre des choses est de respecter un devoir de réserve.

La mise en scène de Castorf, logée dans un nouveau décor somptueux d’Aleksandar Denić, continue à éblouir. J'avoue avoir été plus enthousiasmé de ce point de vue par l'acte I que par la suite. Le traitement des Gibichung (avec une Gutrune cruche à souhait), celui de la visite de Waltraute sont à nouveau d'une grande virtuosité.

Distribution solide, dominée de la tête et des épaules par la Brünnhilde extraordinaire de Catherine Foster. Le Siegfried de Stefan Vinke commence mal la représentation, mais il se reprend ensuite de manière spectaculaire. Le Gunther de Markus Eiche est immensément charismatique, tandis que le Hagen de Stephen Milling est glaçant à souhait. 

Une seule envie, en quittant le théâtre : revoir cette mise en scène unique l’an prochain.


“Parsifal”

Festspielhaus, Bayreuth • 15.8.16 à 16h
Wagner (1882)

Direction musicale : Hartmut Haenchen. Mise en scène : Uwe Eric Laufenberg. Avec Klaus Florian Vogt (Parsifal), Elena Pankratova (Kundry), Georg Zeppenfeld (Gurnemanz), Ryan McKinny (Amfortas), Gerd Grochowski (Klingsor), Karl-Heinz Lehner (Titurel), …

ParsifalDifficile de prendre la succession du Parsifal de Stefan Herheim (que j’ai vu — et adoré — en 2010). Laufenberg délivre un discours peu original mais assumé : Klingsor en grand manipulateur des haines humaines par le biais de la religion, Parsifal en gourou libérateur faisant exploser les frontières religieuses pour créer un Eden d’amour universel, où des jeunes femmes nues se baignent dans une cascade (si si). Il ancre l’acte I dans l’actualité en situant clairement l’action quelque part entre le Tigre et l’Euphrate… tandis que le III aspire à une forme d’universalité. La scène se vide en effet doucement pendant les dernières mesures, tandis que les lumières se rallument dans la salle. Cette façon d’impliquer le public dans le message final, qui rappelle un peu le miroir de Herheim, possède une réelle force et j’avoue avoir terminé la représentation en larmes… d’autant que le fait de ne pas fermer le rideau de scène permet à un sublime silence d’une dizaine de secondes de s’installer entre le dernier écho de la musique et le début des applaudissements.

Très belles performances sur scène et dans la fosse. Harmut Haenchen traite la musique avec beaucoup de noblesse. Il tisse une matière musicale riche et chatoyante et il sait prendre son temps… peut-être un tout petit peu trop par moments. La voix de Klaus Florian Vogt est idéalement adaptée au rôle de Parsifal (ce n’est pas une découverte) tandis que Georg Zeppenfeld est un Gurnemanz anthologique (ce qui n’est pas nouveau non plus). Ryan McKinny (qui chante aussi de la comédie musicale) est un Amfortas spectaculaire, et pas seulement au plan vocal compte tenu des contraintes physiques de la production. Kundry solide d’Elena Pankratova (dans l’acte II, elle rappelle un peu la Erda péripatétique de Castorf avec sa robe en strass trop courte) et Klingsor passable de Gerd Grochowski, puissant mais à la visée floue.

Très belle expérience au global. C’est inattendu, mais on a très envie de remettre ça.


“Der fliegende Holländer”

Festspielhaus, Bayreuth • 14.8.16 à 18h
Richard Wagner (1843).

Direction musicale : Axel Kober. Mise en scène : Jan Philipp Gloger. Avec Thomas J. Mayer (Der Holländer), Ricarda Merbeth (Senta), Andreas Schager (Erik), Peter Rose (Daland), Christa Mayer (Mary), Benjamin Bruns (Der Steuermann).

HolländerÉtonnamment, le maillon faible d’une représentation par ailleurs stellaire fut le Erik d’Andreas Schager, peu à l’aise et aux aigus laborieux. Pour le reste, on ne sait à qui distribuer le plus de lauriers : direction musicale incandescente d’Axel Kober, Hollandais splendide et charismatique de Thomas J. Mayer, Senta habitée de Ricarda Merbeth, Daland somptueux de Peter Rose.

Une fois de plus, les seconds rôles sont époustouflants, notamment la Mary de Christa Mayer et le Steurmann irrésistible de Benjamin Bruns (dont le récent David de Munich était remarquable).

La mise en scène de Jan Philipp Gloger ne s’est pas améliorée depuis 2014 : elle est aussi réussie au I qu’inutilement triviale par la suite. Mais qu’importe lorsque l’expérience musicale est aussi superlative.


“Tristan und Isolde”

Festspielhaus, Bayreuth • 13.8.16 à 16h
Richard Wagner (1865)

Direction musicale : Christian Thielemann. Mise en scène : Katharina Wagner. Avec Petra Lang (Isolde), Stephen Gould (Tristan), Christa Mayer (Brangäne), Georg Zeppenfeld (le Roi Marke), Iain Paterson (Kurwenal), …

TristanCette mise en scène de Katharina Wagner, que j’avais découverte l’année dernière, m’a semblé globalement plus aboutie au terme de cette deuxième représentation. Wagner tente une plongée dans la psyché des personnages et, si le résultat est inégal (le II ne fonctionne toujours pas), il se révèle assez éclairant, notamment au I et au III.

La distribution est identique à celle de l’année dernière, à l’exception notable du rôle d’Isolde, désormais confié à Petra Lang. Lang a un peu le même défaut qu’Herlitzius avant elle : elle gère mal la distance. Elle démarre tellement fort (poussée par Thielemann, implacable) qu’elle semble déjà fatiguée à la fin du I… et son II est, du coup, assez mauvais. Elle a heureusement le temps de récupérer avant son apparition finale, qu’elle gère très bien, avec son style inimitable — la tête légèrement penchée, le regard fixe et étrangement habité.

Les autres prestations sont uniformément excellentes. Stephen Gould est un Tristan de rêve, lyrique et romantique, d’une irrésistible générosité. Christa Mayer est une Brangäne exceptionnelle, presque trop bonne à côté de Petra Lang. Georg Zeppenfeld fait un triomphe mérité, même s’il porte la lourde tâche de défendre la longue intervention du Roi Marke à la fin d’un acte raté sur le plan dramatique. Et Iain Paterson est un Kurwenal d’une intensité contagieuse.

Comme à son habitude, Christian Thielemann fait des choses sublimes dans la fosse. La pâte musicale est parfois un peu épaisse, mais son incandescence fougueuse est un véritable bonheur. Je n’arriverai jamais à trouver Thielemann sympathique… mais quel musicien !


“Die Meistersinger von Nürnberg”

Bayerische Staatsoper, Munich • 31.7.16 à 17h
Wagner (1868)

Direction musicale : Kirill Petrenko. Mise en scène : David Bösch. Avec Wolfgang Koch (Hans Sachs), Jonas Kaufmann (Walther von Stolzing), Martin Gantner (Sixtus Beckmesser), Sara Jakubiak (Eva), Christof Fischesser (Veit Pogner), Benjamin Bruns (David), Okka von der Damerau (Magdalena), …

MeistersingerUne représentation musicalement somptueuse, qui démontre une fois de plus l’étendue du talent de Kirill Petrenko, probablement l’un des deux immenses chefs wagnériens du moment avec Daniel Barenboim. Je ne sais pas si c’est une particularité acoustique de l’endroit où je suis assis, mais on entend particulièrement bien de nombreux traits enchanteurs à l’harmonie : cor, flûte, hautbois, basson… sont particulièrement à la fête. Et c’est souvent d’une beauté à pleurer.

La mise en scène, qui rappelle un peu celle d’Andrea Moses à Berlin, mais en beaucoup moins bien, est bourrée de clichés agaçants, mais elle réalise au fond plutôt bien son œuvre en respectant la dramaturgie du récit.

Wolfgang Koch est, comme toujours, impérial dans le rôle de Sachs, dont il souligne si bien les contrastes et la mélancolie. Jonas Kaufmann ne semble pas au sommet de sa forme en ce dimanche après-midi… mais même un Kaufmann fatigué sait fasciner et séduire, d'autant que sa décontraction naturelle le rend immensément sympathique. Tous les rôles secondaires sont excellents ; le David de Benjamin Bruns mérite une mention toute particulière.

L'harmonie scène / fosse est soignée. Le quintette de l'acte III est particulièrement sublime.


“Die Walküre”

Festspielhaus, Baden-Baden • 10.7.16 à 17h
Wagner (1870)

Orchestre du Mariinsky, Valéry Gergiev. Avec Andreas Schager (Siegmund), Eva-Maria Westbroek (Sieglinde), René Pape (Wotan), Evelyn Herlitzius (Brünnhilde), Mikhail Petrenko (Hunding), Ekaterina Gubanova (Fricka), Zhanna Dombrovskaya (Gerhilde), Oxana Shilova (Helmwige), Natalia Yevstafieva (Waltraute), Ekaterina Krapiniva (Schwertleite), Irina Vasilieva (Ortlinde), Varvara Solovyova (Siegrune), Anna Kiknadze (Grimgerde), Evelina Agabalaeva (Roßweiße).

Magnifique représentation malgré l’annulation de Jonas Kaufmann, qui devait initialement chanter Siegmund.

Quand il s’agit de diriger Wagner, la plupart des chefs se répartissent en deux catégories. Il y a ceux qui adoptent une battue vive et régulière, laissant le premier plan à la richesse intrinsèque de l’écriture musicale. Ça fonctionne généralement très bien. Et puis il y a ceux qui ajoutent une couche supplémentaire en variant davantage les tempi, soulignant le caractère élégiaque par-ci, l’exaltation par-là. Ça fonctionne tout aussi bien, du moins quand l’orchestre possède les moyens de répondre à ces sollicitations supplémentaires. C’est le cas de Gergiev avec “son” Mariinsky… et le résultat est rien moins que somptueux.

La configuration en concert (orchestre sur scène, derrière les chanteurs) est idéale pour apprécier pleinement les nombreuses merveilles de la partition. Le génie de l’acte III est particulièrement mis en valeur. Le percussionniste s’en donne cœur joie pendant la chevauchée avec sa façon très particulière… et très frappante visuellement… de manipuler les cymbales.

Quelle distribution ! Schager, qui remplace Kaufmann, est excellent malgré son cabotinage permanent. Connu pour ses trous de mémoire, il a pris la sage précaution de chanter avec la partition (il surjoue même le côté “plongé dans la partition pour ne pas se tromper”). À part des “Wälse!” pas très justes (et… déambulants… du moins pour le premier), sa prestation est irréprochable. Westbroek, très en voix, constitue une Sieglinde idéale pour lui donner la réplique.

La suite est dominée par la Brünnhilde survoltée d’Evelyn Herlitzius, excellente si on veut bien accepter la largeur de son vibrato… et par le Wotan impérial d’un René Pape véritablement au sommet… même s’il est manifestement affecté par la chaleur caniculaire. Lui aussi a jugé plus sage de chanter avec la partition.

La fin de l’acte III fut véritablement sublime… et c’est en ressentant un réel déchirement que je me suis éclipsé après la dernière note de Wotan — la représentation avait en effet accumulé les retards et je n’avais plus beaucoup de temps pour aller prendre mon train. C’est donc en dévalant les escaliers que j’ai entendu les dernières mesures de musique. Deux harpes seulement, c’est un peu juste pour en apprécier totalement le génie.


“Das Rheingold”

Badisches Staatstheater, Karlsruhe • 9.7.16 à 19h
Wagner (1869)

Direction musicale : Justin Brown. Mise en scène : David Hermann. Avec Renatus Meszar (Wotan), Matthias Wohlbrecht (Loge), Jaco Venter (Alberich), Ariana Lucas (Erda), Yang Xu (Fasolt), Avtandil Kaspeli (Fafner), Roswitha Christina Müller (Fricka), Agnieszka Tomaszewska (Freia), Seung-Gi Jung (Donner), James Edgar Knight (Froh), Klaus Schneider (Mime), Uliana Alexyuk (Woglinde), Stefanie Schaefer (Wellgunde), Katharine Tier (Floßhilde).

Le Staatstheater de Karlsruhe entame un nouveau Ring confié à quatre metteurs en scène différents… comme celui que j’avais vu à Toronto il y a dix ans.

Même si j’avais déjà eu l’occasion de faire l’expérience de la qualité générale du théâtre, je suis ressorti absolument scotché par la virtuosité de cette réalisation.

Pour la mise en scène de David Hermann, c’est un triomphe sur tous les fronts :

  • Au premier chef, il traite le texte de Wagner comme il traiterait n’importe quel texte de théâtre, en ne faisant l’impasse sur aucune phrase, et même sur aucun mot. Tant de metteurs en scène se contentent aujourd'hui d’une adéquation partielle de l’image au texte, considérant sans doute que l’opéra tolère un quota de discordances… une idée qui n’effleurerait personne au théâtre parlé (encore que…).
  • En second lieu, il possède un réel talent visuel. On s’en convainc dès le tableau des Filles du Rhin, sans conteste le plus beau et le plus dramatiquement efficace qu’il nous ait été donné de voir. Une impression qui ne se dément jamais par la suite.
  • Le coup de génie de Hermann, enfin, consiste à mettre en scène ce Rheingold comme une prémonition de l’ensemble de l’histoire de la Tétralogie, qui se déroule simultanément sur la large scène du théâtre, où des danseurs miment les épisodes suivants. La synchronisation entre les événements des deux narrations est frappante ; les points de rencontre entre les deux prennent à la gorge tant ils sont intelligemment imaginés et porteurs de sens. On pourrait objecter que le parti pris n’est pas facile à appréhender pour qui ne serait pas familier avec la suite du Ring, mais il serait idiot de juger cette entreprise à l’aune d’un critère de facilité. Un metteur en scène a le droit d’être exigeant avec son public ; et on a le droit de lui en être reconnaissant.

Qu’on y ajoute une interprétation de grande qualité, qu’il s’agisse de l’orchestre mené tambour battant par Justin Brown ou d’une distribution épatante, engagée et talentueuse, constituée majoritairement de chanteurs de la troupe du théâtre… et on obtient l’un des Rheingold les plus enthousiasmants qu’il nous ait été donné de voir.

Cela donne très envie, du coup, de se précipiter pour aller voir la suite de l’aventure… même si le fait de confier chaque épisode à un metteur en scène différent constitue en soi un aléa significatif. À Toronto, c’était la conception visuelle qui servait de fil rouge ; j’ignore quel sera le parti pris de ce Ring.


“Götterdämmerung”

Royal Festival Hall, Londres • 3.1.16 à 15h
Wagner (1876)

Direction musicale : Richard Farnes. Mise en espace : Peter Mumford. Avec Kelly Cae Hogan (Brünnhilde), Mati Turi (Siegfried), Mats Almgren (Hagen), Andrew Foster-Williams (Gunther), Giselle Allen (Gutrune), Jo Pohlheim (Alberich), Heather Shipp (Waltraute), Fiona Kimm, Yvonne Hayward, Lee Bisset (les Nornes), Jeni Bern, Madeleine Shaw, Sarah Castle (les Filles du Rhin).

Fin en beauté pour ce cycle globalement de très bonne tenue. Outre l’orchestre, toujours aussi excellent (et qui contient à nouveau six harpes), le mérite en revient en bonne partie à la Brünnhilde absolument remarquable de Kelly Cae Hogan, que je n’avais croisée jusqu’à présent qu’en Gerhilde. Le reste de la distribution est solide. Mention spéciale à l’Alberich très en voix de Jo Pohlheim et au Hagen génialement glaçant de Mats Almgren. Le Siegfried de Mati Turi est irrégulier, mais il est exceptionnellement lyrique et, alors qu’on craignait pour sas aigus, il négocie étonnamment bien l’air de l’oiseau.

Malgré un vibrato un peu trop prononcé, Kelly Cae Hogan interprète magistralement la dernière scène. L’orchestre, qui montrait quelques signes de fatigue, redevient éblouissant. La mise en espace et les quelques textes projetés complètent parfaitement le dispositif pour mettre en valeur les lignes de force dramatiques de la puissante conclusion, rarement très bien traitée par les metteurs en scène. Le génie de Wagner fait le reste. On ressort la gorge serrée.


“Siegfried”

Royal Festival Hall, Londres • 1.7.16 à 17h
Wagner (1876)

Direction musicale : Richard Farnes. Mise en espace : Peter Mumford. Avec Lars Cleveman (Siegfried), Richard Roberts (Mime), Béla Perencz (Wotan), Jo Pohlheim (Alberich), Mats Almgren (Fafner), Ceri Williams (Erda), Kelly Cae Hogan (Brünnhilde), Jeni Bern (Waldvogel).

Belle représentation, grâce au Siegfried solide de Lars Cleveman, qui s’économise suffisamment dans les deux premiers actes pour en avoir encore “sous le pied” au III. On termine, du coup, sur une scène touchante entre Cleveman et la Brünnhilde de Kelly Cae Hogan, manifestement à l’aise avec le marathon que représente l’interprétation des trois Brünnhilde en cinq jours.

Le Mime de Richard Roberts, qui crie beaucoup, finit par agacer… mais les autres rôles sont tous très bien interprétés, du Wotan à la noblesse blessée de Béla Perencz à l’excellent Alberich de Jo Pohlheim, particulièrement en voix.

L’orchestre continue à impressionner — on note tout particulièrement le cor solo (de Robert Ashworth, a priori), d’une remarquable musicalité… même si sa nervosité l’empêche de réussir son grand solo du II.


“Die Walküre”

Royal Festival Hall, Londres • 29.6.16 à 17h
Wagner (1870)

Direction musicale : Richard Farnes. Mise en espace : Peter Mumford. Avec Michael Weinius (Siegmund), Lee Bisset (Sieglinde), Robert Hayward (Wotan), Kelly Cae Hogan (Brünnhilde), James Creswell (Hunding), Yvonne Howard (Fricka), Giselle Allen (Gerhilde), Katherine Broderick (Helmwige), Heather Shipp (Waltraute), Claudia Huckle (Schwertleite), Kate Valentine (Ortlinde), Sarah Castle (Siegrune), Fiona Kimm (Grimgerde), Madeleine Shaw (Roßweiße).

On continue le cycle d’Opera North avec une Walküre très convaincante. Le Siegmund de Michael Weinius (déjà vu en Parsifal) est solide et la Sieglinde de Lee Bisset, assez réservée, est d’un très joli lyrisme. Brünnhilde solide de Kelly Cae Hogan, qui va chanter les trois rôles en cinq jours. Scène finale très réussie grâce au joli jeu d’acteurs de Hogan et de Robert Hayward en Wotan. Sans oublier bien sûr la très belle prestation de l’orchestre, qui a malheureusement perdu deux harpes — il n’en reste que quatre.


“Das Rheingold”

Royal Festival Hall, Londres • 28.6.16 à 19h
Wagner (1869)

Direction musicale : Richard Farnes. Mise en espace : Peter Mumford. Avec Michael Druiett (Wotan), Wolfgang Ablinger-Sperrhacke (Loge), Jo Pohlheim (Alberich), Ceri Williams (Erda), James Creswell (Fasolt), Mats Almgren (Fafner), Yvonne Howard (Fricka), Giselle Allen (Freia), Andrew Foster-Williams (Donner), Mark Le Brocq (Froh), Richard Roberts (Mime), Jeni Bern (Woglinde), Madeleine Shaw (Wellgunde), Sarah Castle (Floßhilde).

FarnesJ’avais beaucoup aimé le Götterdämmerung de ce Ring de la compagnie itinérante Opera North lorsque je l’avais vu à Manchester. J’ai été d’autant plus heureux d’apprendre que le cycle complet allait être présenté à Londres.

L’avantage du format “concert” est qu’il permet de mettre l’orchestre sur scène, derrière une bande réservée aux chanteurs. L’acoustique du Royal Festival Hall garantit une balance assez idéale entre les voix et les instruments, ce qui crée des conditions d’écoute particulièrement agréables.

La mise en espace se limite à quelques mouvements des chanteurs. Elle est complétée par quelques images d’ambiance projetées sur trois écrans derrière l’orchestre. L’innovation la plus intéressante est la projection, en complément des surtitres, d’extraits du texte The Story of the Ring, de Michael Burkett, qui décrivent les grandes étapes de l’action dans des termes aussi économes qu’élégants.

On ressort tout à fait enchanté de ce premier épisode : l’orchestre est de grande qualité (six harpes !), même si on aimerait occasionnellement un tout petit plus de relief ; les chanteurs sont solides et homogènes. Belle noblesse du Wotan de Michael Druiett, tandis que l’excellent Wolfgang Ablinger-Sperrhacke recueille des ovations tout à fait méritées pour son Loge particulièrement attachant.


“Tristan and Isolde”

London Coliseum (English National Opera), Londres • 26.6.16 à 15h
Tristan und Isolde, Richard Wagner (1865). Texte anglais : Andrew Porter.

Direction musicale : Edward Gardner. Mise en scène : Daniel Kramer. Avec Heidi Melton (Isolde), Stuart Skelton (Tristan), Karen Cargill (Brangäne), Matthew Rose (le Roi Marke), Craig Colclough (Kurwenal)…

TristanJe suis parti au premier entracte tellement l’entreprise m’a semblé malavisée.

L’orchestre de l’English National Opera est une formation de qualité. Sous la baguette toujours inspirée de Edward Gardner, qui a malheureusement quitté son poste de directeur musical de l’ENO, il propose une belle lecture de la partition, même s’il manque peut-être un tout petit peu de relief dramatique.

Sur scène, en revanche, rien ne semble tenir la route.

On ne comprend pas comment le décor d’Anish Kapoor pour l’acte I a pu être approuvé. Il ne doit pas y avoir un seul siège dans tout le théâtre permettant de voir correctement ce qui s’y passe. Du coup, le metteur en scène, qui est le nouveau directeur artistique de la maison, se trouve obligé de gérer l’acte I dans une bande de deux mètres de large à l’avant-scène, ce qui est particulièrement frustrant.

La mise en scène est par ailleurs relativement incompréhensible. En affublant Isolde d’une robe à paniers et Brangäne d’une énorme perruque poudrée à la Marge Simpson, Kramer crée une atmosphère “précieuses ridicules” aggravée par des mimiques grotesques, aux antipodes de la substance tragique de l’œuvre. Comme l’opéra est chanté en anglais, on se croirait dans un opéra de Händel.

Une impression accentuée par le fait que Heidi Melton n’a pas la voix d’une Isolde. Toute densité tragique en est absente, et le drame se dissout inéluctablement dans l’atmosphère. Stuart Skelton est beaucoup plus crédible, mais il ne peut pas porter la pièce tout seul.

Ça s’améliore peut-être au II, mais je ne le saurai jamais.


“Don Carlo”

Opéra national du Rhin, Strasbourg • 25.6.16 à 19h30
Verdi (version de Milan, 1884)

Direction musicale : Daniele Callegari. Mise en scène : Robert Carsen. Avec Andrea Carè (Don Carlo), Elza van den Heever (Élisabeth de Valois), Stephen Milling (Philippe II), Elena Zhidkova (la Princesse Eboli), Tassis Christoyannis (Rodrigue), Ante Jerkunica (le Grand Inquisiteur), Patrick Bolleire (un Moine / Charles Quint)…

J’approche toujours les mises en scène de Carsen avec beaucoup de trépidation. Si je suis généralement comblé (ses Contes d’Hoffmann, son Věc Makropulos, son Candide sont des chefs d’œuvre de première amplitude), il arrive que son inspiration ne décolle que moyennement (son Ring de Cologne, sa Traviata de Venise sont “seulement” extrêmement compétents et professionnels).

Ce Don Carlo tombe un peu entre les deux, mais plutôt du côté décevant de la médaille, car Carsen reproduit largement des concepts déjà vus. En enfermant l’action dans une immense boîte noire (vraiment très noire) percée d’ouvertures servant d’autant de points d’observation à la puissance religieuse, il reproduit largement la mise en scène de Jürgen Rose, vue et revue à Munich. En faisant du Grand Inquisiteur le grand manipulateur des événements (quitte à s’écarter quelque peu du livret dans les dernières scènes pour enfoncer le clou), Carsen n’est ni original, ni génialement inspiré : il se contente de lire le texte, sans trouver de point de vue révélateur. Certes, tout est superbement réglé… et les visuels, magnifiquement éclairés, multiplient des compositions ton sur ton (enfin noir sur noir) particulièrement frappantes.

Si, dramatiquement, on reste un peu sur sa faim, musicalement, on monte vite au septième ciel. La direction musicale nuancée et colorée de Daniele Callegari multiplie les points de vue inspirés. Callegari obtient une prestation superbe d’un orchestre réellement impressionnant.

La distribution, composée majoritairement d’inconnus (pour moi), est de très grande qualité, et on cherche en vain quelles réserves on pourrait émettre — peut-être l’absence intermittente de puissance du Carlo d’Andrea Carè. Même le chœur est excellent.

Il faut souligner la très belle prestation d’Elena Zhidkova, qui campe une Eboli de luxe par rapport aux standards internationaux ; cerise sur le gâteau, elle est d’une grande beauté, ce qui lui permet d’être crédible dramatiquement. Elza van den Heever s’était bloqué le dos et se déplaçait manifestement avec beaucoup de difficulté, mais son Élisabeth était superbe.

Le public strasbourgeois souffre d’un syndrome très répandu en réservant les plus grandes ovations aux voix féminines alors que c’est du côté masculin que l’on est le plus gâté : Stephen Milling, impérial en Philippe II (son “Ella giammai m’amò” méritait dix fois plus d’applaudissements), et Tassis Christoyannis, vraiment irrésistible en Posa (scandaleusement, son “Per me giunto è il dì supremo” n’a pas été applaudi alors que c’est l’apex émotionnel de l’œuvre).

On ressort à nouveau convaincu (s’il le fallait) de la qualité superlative de cette partition sublime de bout en bout… et on n’aurait pas été opposé à ce que l’Opéra de Strasbourg fasse l’effort de donner la version en cinq actes, qui possède le double avantage de mieux planter le nœud de l’action tout en nous donnant à entendre encore plus de cette musique divine.


“Пиковая дама”

Nationale Opera, Amsterdam • 24.6.16 à 19h30
La Dame de pique (1890). Musique de Piotr Illitch Tchaïkovski. Livret de Modest Illitch Tchaïkovski, son frère, d’après Pouchkine.

Concertgebouworkest, Mariss Jansons. Mise en scène : Stefan Herheim. Avec Misha Didyk (Hermann), Alexey Markov (le Comte Tomski), Vladimir Stoyanov (le Prince Yeletzki), Larissa Diadkova (la Comtesse), Svetlana Aksenova (Liza), Anna Goryachova (Polina)…

Quel formidable alignement de planètes ! Entre le génie de Tchaïkovski (ces mélodies ! ces orchestrations !), le talent immense de Mariss Jansons à la tête de l’excellent Concertgebouworkest et la vision d’un Stefan Herheim époustouflant d’inspiration, on se dit qu’une telle conjonction astrale ne se produit qu’exceptionnellement.

Herheim donne vie de manière saisissante à ce que les Anglo-saxons appelleraient le “smoke and mirrors” pour intercaler un niveau diégétique et montrer Tchaïkovski en train de composer son avant-dernier opéra, en proie à ses obsessions, incarnées dans les personnages eux-mêmes. Il façonne des images volontairement “cheap”, comme celle du chandelier se mettant à osciller pour évoquer le paroxysme du cauchemar… et crée un environnement visuel homogène, original et fascinant dans lequel “la vraie vie” et “l’œuvre” se croisent et s’entrechoquent de manière virtuose.

Les mots manquent pour décrire en détail le génie de Herheim, mais comment en douter après avoir vu ses approches fascinantes de Parsifal, de La Bohème, de Salome, des Contes d’Hoffmann, de Manon Lescaut, d’Eugène Onéguine, de Rusalka, de Meistersinger, des Vêpres siciliennes ? Sa marque de fabrique est selon moi l’alignement parfait de la scénographie sur le relief musical, et nombre de mouvements dramatiques prennent appui sur les accents de la musique, ce qui en démultiplie l’effet.

Parmi les petits coups de génie, on relève par exemple l’idée consistant à ne pas traduire dans les surtitres le texte de l’air “Je crains de lui parler la nuit” la première fois qu’il est chanté par la Comtesse (une façon de signifier qu’il s’agit d’un pur divertissement, dont les paroles n’ont pas d’importance), mais de le traduire dans la reprise qui suit immédiatement, comme pour en faire soudain l’expression poignante des pensées du personnage. Personne ne joue aussi bien qu’Herheim avec les niveaux du récit ; cette multiplication des points de vue est le plus grand plaisir théâtral que l’on puisse imaginer.

(Au passage, la modernité de l’écriture de Grétry est saisissante : quand la Comtesse chante cet air extrait de l’opéra Richard Cœur-de-lion, on croirait presque entendre Marlene Dietrich.)

Interprétation superlative dans la fosse, où l’orchestre est somptueux de bout en bout (mention spéciale au hautbois d’Alexei Ogrintchouk et au cor anglais de Miriam Pastor). On pourrait difficilement imaginer plus bel hommage à l’écriture envoûtante de Tchaïkovski… même si les réminiscences d’Eugène Onéguine sont omniprésentes (l’air de Yeletzki me semble à peu près exactement superposable à celui de Gremin, et ce n’est pas le seul).

Belle distribution, homogène (à l’exception du Comte Tomski d’Alexey Markov, superlatif) et joliment impliquée dans la réalisation de la passionnante vision de Stefan Herheim.

On en redemande…


“Götterdämmerung”

Művészetek Palotája, Budapest • 19.6.16 à 16h
Wagner (1876)

Orchestre symphonique de la Radio hongroise, Ádám Fischer. Mise en scène : Hartmut Schörghofer. Avec Evelyn Herlitzius (Brünnhilde), Christian Franz (Siegfried), Rúni Brattaberg (Hagen), Oliver Zwarg (Gunther), Polina Pasztircsák (Gutrune / Woglinde), Oskar Hillebrandt (Alberich), Waltraud Meier (Waltraute), Erika Gál, Judit Németh, Eszter Wierdl (les Nornes), Gabriella Fodor, Zsófia Kálnay (les Filles du Rhin).

Ce Ring budapestois se termine de manière d’autant plus satisfaisante que Christian Franz est dans un bon jour, ce qui lui permet de chanter à peu près tous les aigus de Siegfried sans artifice. Malheureusement, c’est Rúni Brattaberg qui a un peu de mal avec les aigus de Hagen ; sa nervosité est tangible pendant toute la représentation.

Superbes Gunther et Gutrune d’Oliver Zwarg et Polina Pasztircsák. Très belle prestation de Waltraud Meier dans le rôle de Waltraute ; on se demande bien pourquoi elle ne vient pas saluer à la fin de l’acte. Les Filles du Rhin sont inhabituellement homogènes : leur prestation fut pour moi le point haut d’une représentation solide mais sans magie forte.

La Brünnhilde d’Evelyn Herlitzius démarre un peu laborieusement… mais elle se bonifie au fil de la représentation, et sa scène finale est remarquable.

L’orchestre est éblouissant, comme il l’a été pendant tout le cycle. Les choristes qui se joignent à lui pour ce dernier volet de la tétralogie sont excellents.

La mise en scène est finalement moins absconse que dans mes souvenirs. Certes, je me passerais volontiers de certaines interventions des danseurs, mais les projections sur les panneaux qui servent de décor réussissent globalement à être très évocatrices.

Deux petits traits de génie de la mise en scène me sautent à nouveau aux yeux dans ce Crépuscule :

  • d’abord, celui consistant à montrer un Siegfried complètement désorienté, ne sachant plus vraiment à qui il va se marier, à la fin de l’acte II (il va de choriste en choriste, l’air hagard) ;
  • et puis l’idée simple mais géniale d’étendre aux surtitres l’incendie qui consume Valhalla dans la scène finale.
Et encore une transition au noir très réussie à la fin. Le spectateur pressé d’applaudir se rend compte qu’il est seul et s’interrompt. Petit moment suspendu avant le déchaînement mérité.

“Siegfried”

Művészetek Palotája, Budapest • 18.6.16 à 16h
Wagner (1876)

Orchestre symphonique de la Radio hongroise, Ádám Fischer. Mise en scène : Hartmut Schörghofer. Avec Daniel Brenna (Siegfried), Gerhard Siegel (Mime), Tomasz Konieczny (Wotan), Oskar Hillebrandt (Alberich), Walter Fink (Fafner), Erika Gál (Erda), Elisabet Strid (Brünnhilde), Mária Celeng (Waldvogel).

On continue à naviguer à haute altitude avec ce Siegfried d’autant plus remarquable que Gerhard Siegel (contrairement à 2012) chante chaque note de Mime avec soin et sans crier, confirmant qu’il s’agit de l’un des plus jolis rôles du Ring lorsqu’on veut bien se donner la peine.

Daniel Brenna, pour sympathique qu’il soit, a décidément du mal à tenir la distance dans les actes I et III, mais il fait par ailleurs de fort jolies choses, et son acte II est somptueux. Lui que j’ai vu récemment en Siegfried à Washington retrouve dans l’acte III ma Brünnhilde de Leipzig, l’attachante Elisabet Strid, ici malheureusement un peu moins impressionnante.

Le public adore le Wanderer de Tomasz Konieczny car sa voix puissante emplit sans effort visible le volume de la salle. Il est pourtant à mon goût infiniment moins expressif et touchant que le Wotan des jours précédents, Johan Reuter.

Excellents rôles secondaires, avec notamment un Oiseau enchanteur de Mária Celeng. Et l’on regrette que la mise en scène relègue Erda derrière un panneau car la voix d’Erika Gál mériterait d’être mieux mise en valeur.


“Die Walküre”

Művészetek Palotája, Budapest • 17.6.16 à 16h
Wagner (1870)

Orchestre symphonique de la Radio hongroise, Ádám Fischer. Mise en scène : Hartmut Schörghofer. Avec Johan Botha (Siegmund), Anja Kampe (Sieglinde), Johan Reuter (Wotan), Evelyn Herlitzius (Brünnhilde), Walter Fink (Hunding), Atala Schöck (Fricka), Eszter Wierdl (Gerhilde), Gertrúd Wittinger (Helmwige), Gabriella Fodor (Waltraute), Annamária Kovács (Schwertleite), Beatrix Fodor (Ortlinde), Éva Várhelyi (Siegrune), Krisztina Simon (Grimgerde), Zsófia Kálnay (Rossweisse).

WalküreLa distribution laissait augurer de belles choses, mais je ne m’étais pas préparé à autant de splendeurs.

Dès sa première phrase, Johan Botha se pose comme un Siegmund d’exception : attentif aux phrasés, aux sonorités, c’est un artiste exceptionnel. Sa belle voix chaude se voile un tout petit peu dans l’aigu, mais ce n’est qu’une ombre infime sur une prestation par ailleurs enthousiasmante. Il a la chance de donner la réplique à une Sieglinde au sommet de son art : Anja Kampe, fragile et incandescente, immensément charismatique.

La chance est au rendez-vous, car le couple Wotan / Brünnhilde, magnifiquement incarnés par Johan Reuter et Evelyn Herlitzius, porte avec un bonheur équivalent un troisième acte intense et bouleversant. La noblesse courroucée de Wotan rencontre le dévouement candide de Brünnhilde sur les sommets dramatiques de Valhalla, très joliment illustrés par les projections du décor.

Pas de temps mort au deuxième acte grâce à la belle Fricka d’Atala Schöck, si superbement drapée dans son orgueil blessé. Du coup, à part peut-être une chevauchée disparate et peu homogène, la représentation est un voyage sur les cimes d’autant plus euphorisant que l’orchestre est éblouissant de la première à la dernière mesure. J’avais oublié que la mise en scène prévoyait une transition au noir à la fin du II : l’orchestre termine sa vertigineuse montée chromatique dans l’obscurité. Magique et envoûtant.


“Das Rheingold”

Művészetek Palotája, Budapest • 16.6.16 à 18h
Wagner (1869)

Orchestre symphonique de la Radio hongroise, Ádám Fischer. Mise en scène : Hartmut Schörghofer. Avec Johan Reuter (Wotan), Christian Franz (Loge), Péter Kálmán (Alberich), Erika Gál (Erda), Gábor Bretz (Fasolt), Walter Fink (Fafner), Atala Schöck (Fricka), Tünde Szabóki (Freia), Zsolt Haja (Donner), Zoltán Nyári (Froh), Gerhard Siegel (Mime), Polina Pasztircsák (Woglinde), Gabriella Fodor (Wellgunde), Zsófia Kálnay (Floßhilde).

AfischerC’est avec une réelle émotion que je retrouve ce Ring budapestois, vu pour la première fois il y a quatre ans et désormais présenté chaque année, me semble-t-il.

Les souvenirs remontent vite à la mémoire : le son si particulier des cordes, la personnalité affirmée des contrebasses, le timbalier déchaîné, les sublimes interventions de la petite harmonie — ce hautbois ! —… et, bien sûr, des cuivres d’une désarmante virtuosité. La façon dont le trompettiste introduit le thème de l’anneau, en estompant les deux dernières notes, révèle d’insondables trésors expressifs.

La distribution est solide, dominée selon moi par le Wotan et la Fricka de Johan Reuter et d’Atala Schöck, qui projettent tous les deux une belle noblesse à travers leur chant. Mais le public préfère presque toujours les rôles gesticulants. Aussi réserve-t-il son enthousiasme à l’Alberich de Péter Kálmán, excellent malgré quelques difficultés au démarrage, et au Loge de Christian Franz, plaisant par son engagement dramatique mais passé maître dans l’art de “non-chanter” ses notes aiguës.

La représentation reste inférieure à la somme de ses composantes… et l’on ne pénètre jamais complètement dans le domaine du sublime. Mais il reste de nombreuses heures pour que l’alchimie fonctionne.