Posts categorized "Danse" Feed

Hommage à Maurice Béjart

Opéra Bastille, Paris • 15.12.08 à 19h30
Orchestre de l’Opéra national de Paris, Vello Pähn

Serait-ce la Mort ? Musique : Richard Strauss, Quatre derniers Lieder (Anne-Sophie Duprels, soprano). Chorégraphie : Maurice Béjart (1970). Soliste : Mathieu Ganio.

L’Oiseau de feu. Musique : Igor Stravinsky. Chorégraphie : Maurice Béjart (1970). Soliste : Karl Paquette.

Le Sacre du printemps. Musique : Igor Stravinsky. Chorégraphie : Maurice Béjart (1959). Solistes : Jérémie Bélingard, Clairemarie Osta.

Belle occasion de voir deux des ballets (les Stravinsky) considérés, avec le Boléro, comme deux des créations les plus remarquables de Béjart. Et il faut reconnaître que les deux sont bouleversants. (J’entends derrière moi quelqu’un dire que c’est “daté”, comme si ce n’était pas le cas de 80% du répertoire de la maison.)

Le langage chorégraphique de Béjart ne semble pas parler à tout le monde, mais j’aime sa force évocatrice, que ce soit dans la composition des grands ensembles ou, surtout, dans ces merveilleux solos qui permettent aux danseurs vraiment charismatiques (comme l’inoubliable Jorge Donn) d’étinceler… même s’il faut reconnaître que, dans ce domaine, Béjart sert les hommes bien mieux que les femmes.

Confier ces créations aux danseurs du Ballet de l’Opéra de Paris, c’est garantir une qualité d’interprétation éblouissante. Les solistes sont absolument fascinants. Une rencontre de rêve entre un chorégraphe et des interprètes.


“Blanche Neige”

Théâtre National de Chaillot, Paris • 19.10.2008 à 15h
Chorégraphie : Angelin Preljocaj (2008). Musique : Gustav Mahler.

Distributions alternées.

Très intéressante expérience de la part du chorégraphe Angelin Preljocaj : raconter l’histoire de Blanche-Neige en s’appuyant sur des extraits — fort bien choisis — de symphonies de Mahler. La rencontre entre la musique et l’histoire fonctionne fort bien (Blanche Neige se réveille bien sûr sur l’adagietto de la cinquième symphonie) et le spectacle est généralement magnifique. On s’aventure même du côté du Cirque du Soleil avec la scène de présentation des Nains, suspendus aux cintres par des élastiques : l’effet est très réussi.

On note cependant que, si Preljocaj est indiscutablement un chorégraphe génial — certains passages, comme le premier pas de deux entre Blanche-Neige et le Prince, sont beaux à pleurer — ce n’est en revanche pas un raconteur du calibre d’un Matthew Bourne. Pourquoi, par exemple, la lumière ne s’assombrit-elle pas lorsque le Reine entre en scène en furie, comme dans tout conte de fée qui se respecte (une méchante ne voyage jamais sans ses nuages) ? Et pourquoi les danseurs conservent-ils pendant tout le ballet des visages neutres, comme si leurs personnages n’avaient aucun autre moyen d’expression que la danse ? Autant danser masqué, dans ce cas.

Jolie distribution — je ne sais pas laquelle des deux distributions mentionnées dans le programme j’ai vue. Très belle performance en particulier de la Reine (Céline Galli ou Emma Gustafsson). Le Prince est tellement grand et mince qu’il a par moments des airs de pantin désarticulé…

Et pourquoi Blanche-Neige a-t-elle perdu son trait d’union dans le titre du spectacle ??


Spectacle du New York City Ballet

Opéra Bastille, Paris • 19.9.08 à 19h30
Orchestre de l’Opéra national de Paris, Fayçal Karoui.

J’ai choisi ce programme parmi les soirées proposées par le New York City Ballet pendant son séjour parisien parce qu’il commence et se termine par de la musique de comédie musicale. L’occasion aussi de revoir Fayçal Karoui, le directeur musical de cette prestigieuse institution new-yorkaise, qui m’avait beaucoup impressionné dans Le Chanteur de Mexico.

Je ne sais pas si c’est un hasard, mais le New York City Ballet se produit à New York dans un théâtre qu’il partage avec le New York City Opera, dont le Directeur Général et Artistique à compter de la rentrée 2009 ne sera autre qu’un certain Gerard Mortier.

Carousel (A Dance). Musique : Richard Rodgers. Chorégraphie : Christopher Wheeldon (2002). Solistes : Benjamin Millepied, Tyler Peck.

La comédie musicale Carousel (1945) est l’un des gros succès du duo Richard Rodgers (musique) et Oscar Hammerstein II (livret et lyrics). Le chorégraphe anglais Christopher Wheeldon (chorégraphe en résidence au New York City Ballet de 2001 à 2008, mais aussi chorégraphe de la comédie musicale Sweet Smell of Success) a imaginé en 2002, pour le centenaire de la naissance de Richard Rodgers, un court ballet utilisant deux des pages musicales les plus célèbres de Carousel : la fameuse “Carousel Waltz” et “If I Loved You”, dans des orchestrations délicieuses de William David Brohn. C’est frais et mignon ; le bouquet final est magnifique… et j’ai été heureux de revoir le danseur français Benjamin Millepied (déjà vu à New York en février dernier).

Tarantella. Musique : Louis Moreau Gottschalk. Chorégraphie : George Balanchine (1964). Solistes : Megan Fairchild, Joaquin de Luz.

Cette chorégraphie de Balanchine, le co-fondateur, du New York City Ballet, s’appuie sur un arrangement de la Grande Tarantelle de Gottschalk signée du génial Hershy Kay (orchestrateur de nombreuses comédies musicales). J’ai toujours aimé la musique de Gottschalk, aux accents étonnamment ravéliens pour un compositeur originaire de Louisiane. La Grande Tarantelle n’est sans doute pas son œuvre la plus remarquable et elle sert ici de support à une balanchinerie assez terne et monotone, un exercice de virtuosité convenu pour un couple de danseurs en costumes bucoliques munis de tambourins qu’ils manipulent au rythme de leurs pirouettes. Quand on pense qu’elle a été créée sept ans après West Side Story, on reste songeur : elle donne plutôt l’impression d’avoir un siècle de plus.

Ce qui est ennuyeux, avec les danseurs américains, c’est que seule semble compter la force physique. Le style des deux solistes est passablement laid. L’absence de grâce et de fluidité nuisent à la perception d’un exercice qui se résume du coup à une séance de gymnastique. J’aimerais beaucoup voir la même chorégraphie exécutée par le Ballet de l’Opéra de Paris (je sais pas/plus si la pièce est à leur répertoire) ; je suis sûr qu’elle en serait transfigurée.

Pendant les saluts, j’entends des “bravo !” exaltés juste derrière moi. Je me retourne : c’est Pierre Bergé.

Barber Violin Concerto. Musique : Samuel Barber (Maxime Tholance, violon). Chorégraphie : Peter Martins (1988). Solistes : Sara Mearns, Ashley Bouder, Charles Askegard, Albert Evans.

Cette pièce est la seule du programme à ne pas avoir de lien évident avec la comédie musicale… et ce fut, de loin, le sommet de la représentation. Le sublime concerto pour violon de Barber fournit au chorégraphe Peter Martins (le “Maître de ballet en chef” du New York City Ballet) la toile de fond à une création magnifique pour deux couples de danseurs, l’un “classique”, l’autre “contemporain”.

Si le premier mouvement est un peu poussif, les deux suivants, consacrés à deux magnifiques pas de deux, pour le couple “contemporain”, d’abord, puis pour le couple “classique”, sont de toute beauté. La richesse du langage chorégraphique de Martins est successivement source d’admiration, d’amusement et d’émotion. Là encore, on se prend à imaginer les sommets qu’atteindrait l’œuvre si elle était interprétée par des danseurs un peu plus grâcieux.

Curieusement, le violoniste Maxime Tholance, qui a donné une interprétation plus que solide du concerto de Barber, ne vient pas saluer. Mon espion du premier rang m’indique qu’il semble y avoir eu une forte tension entre Tholance et Karoui à la fin de l’œuvre. De toute façon, au ballet, on considère la musique comme une nécessité de troisième ordre.

West Side Story Suite. Musique : Leonard Berstein. Lyrics : Stephen Sondheim. Chorégraphie : Jerome Robbins (1957/1995). Solistes : Robert Fairchild (Tony), Andrew Veyette (Riff), Amar Ramasar (Bernardo), Jenifer Ringer (Anita), Faye Arthurs (Maria), Gretchen Smith (Rosalia).

Le programme s’achève par une suite extraite de la comédie musicale West Side Story. L’occasion de retrouver la sublime chorégraphie de Jerome Robbins (que Balanchine eut l’intelligence de faire entrer au New York City Ballet en 1948 afin d’y développer un style nouveau qu’il se savait bien incapable de cultiver).

Il s’agit d’une succession de plusieurs numéros musicaux de West Side Story, essentiellement ceux qui font appel à un effectif de danseurs significatifs : le Prologue, “Something’s Comin”, le “Mambo”, “America”, “Cool”, la scène de la bagarre et le “dream ballet” conduisant à “Somewhere”. Surprise : les chansons sont chantées… la plupart du temps par les danseurs eux-mêmes, sauf Tony (Robert Fairchild), qui est doublé par un chanteur présent sur le côté de la scène.

L’Orchestre de l’Opéra de Paris a un peu de mal à se sentir à l’aise avec la partition de Bernstein, qui relève d’un style qui ne lui est pas très familier. Il y a de très jolis passages, mais aussi des moments de pure panique, notamment dès qu’une syncope pointe le bout de son nez. Le batteur, en tout cas, s’éclate.

Quant à la géniale chorégraphie de Robbins reconstituée avec amour par le New York City Ballet, il n’y a plus personne aujourd’hui pour lui contester son statut de chef d’œuvre. Paradoxalement (compte tenu de ce que j’ai écrit plus haut), il y a des moments où les danseurs donnent peut-être un peu trop dans le “joli”, au détriment de la force primitive que Robbins a voulu mettre en avant pour illustrer l’affrontement entre les deux gangs.

Ça reste malgré cela un fort beau moment de danse, même s’il y a quelque chose de très réducteur à isoler ainsi une chorégraphie conçue avant tout pour accompagner et servir une pièce de théâtre, ses personnages et ses tensions.


“Carmen”

Théâtre National de Chaillot (Salle Jean Vilar), Paris • 17.9.08 à 20h30
Argument, chorégraphie, lumière : Antonio Gadès et Carlos Saura. Musique : Antonio Gadès, Antonio Solera, Ricardo Freire, Georges Bizet, Maestro Penella, José Ortega Heredia.

Avec (solistes) : Stella Arauzo, Adrián Galia, Antonio Hidalgo, Joaquín Mulero.


“Dorian Gray”

Sadler’s Wells, Londres • 7.9.08 à 15h30
Conception, mise en scène et chorégraphie : Matthew Bourne. Musique : Terry Davies. Avec Richard Winsor (Dorian Gray), Michela Meazza (Lady H), Aaron Sillis (Basil Hallward), Christopher Marney (Cyril Vane), Jared Hageman (Doppelgänger), Ashley Bain (Edward Black)…

J’ai une grande admiration pour le talent de Matthew Bourne (dont j’ai vu une bonne partie de la production récente : Nutcracker!, Swan Lake, Cinderella, The Car Man, Edward Scissorhands… sans compter les comédies musicales auxquelles il a collaboré), mais aucune de ses créations ne m’avait autant enthousiasmé que cette libre adaptation du roman d’Oscar Wilde.

Bourne est passé maître dans l’art d’utiliser la danse pour raconter une histoire et cette nouvelle création l’illustre à chaque instant. Le Dorian Gray de ce ballet, qui vit à l’époque contemporaine, n’est pas tout à fait confronté à la même situation que celui du roman : beau gosse devenu célèbre du jour au lendemain parce qu’il a posé pour une campagne publicitaire, il sera conduit à sa perte par la difficulté d’assumer le pouvoir que lui procure cette notoriété entièrement fondée sur l’image. Les deux Dorian Gray ont en revanche en commun leur goût pour une recherche narcissique du plaisir, susceptible de conduire les autres à leur perte sans aucun scrupule de leur part.

Des compositions visuelles d’une force rare, une chorégraphie d’une fascinante intensité physique qui ne fait que souligner l’absence de sentiments sincères dans un monde nourri d’apparences (comme contrastent en permanence le noir et le blanc du décor et des costumes), un rythme qui s’emballe tandis que Dorian Gray court progressivement à sa perte, des touches d’humour savamment distillées pour ménager quelques respirations… tout cela est d’une fascinante virtuosité. Moi qui suis régulièrement agacé par les “tournettes” que les metteurs en scène utilisent sans conviction, j’ai été emballé de voir ce qu’un concepteur inspiré peut en faire.

Bourne, comme toujours, en rajoute lourdement au rayon homo-érotique… mais il faut reconnaître que la scène d’amour torride (et à la fois très “papier glacé”) entre Dorian Gray et le photographe Basil Hallward est absolument électrisante. La musique de Terry Davies y contribue d’ailleurs de manière très forte.

Un spectacle dont on ressort étourdi et fasciné.


“Divas”

Apollo Theatre, Londres • 5.7.08 à 19h30

Ce spectacle — originellement créé au Danemark en 2004 — est conçu comme un hommage dansé à trois grandes chanteuses : Édith Piaf, Marlene Dietrich et Judy Garland. Son concepteur, le chorégraphe danois Peter Schaufuss, a laissé courir son imagination sur une bande sonore qui regroupe certains des grands succès des trois femmes. Un acte est consacré à chacune.

Le résultat n’est pas vraiment captivant, d’autant que le style chorégraphique de Schaufuss est souvent assez étrange. On n’est pas vraiment convaincu non plus par les danseurs.

C’est l’acte consacré à Judy Garland qui m’a semblé le plus réussi, vraisemblablement parce que la musique utilisée se prête mieux à des créations chorégraphiques. C’est le cas, en particulier, d’un joli tableau qui enchaîne “Embraceable You” et “I Got Rhythm”, deux standards de Gershwin (on se croit un bref instant revenu à ce récent spectacle).

Trois “prime ballerine” incarnent les trois chanteuses : celle qui incarne Édith Piaf, Caroline Petter, est un effrayant amalgame d’os et de muscles ; Zara Deakin, qui joue Marlene Dietrich, cherche plus que les autres à évoquer son personnage sur le plan physique, et elle y parvient bien ; Irina Kolesnikova, qui est Judy Garland, est celle qui utilise le mieux sa technique classique dans un environnement “différent”.

C’est toujours un peu inquiétant lorsque c’est la même personne qui a conçu la mise en scène, la chorégraphie, les décors, les costumes et les lumières. C’est le cas ici… et ce n’est sans doute pas étranger à l’impression dominante que le spectacle serait plus abouti s’il était issu de la confrontation des idées d’une équipe créative plutôt que du cerveau d’un seul homme.


“Strictly Gershwin”

Royal Albert Hall, Londres • 21.6.08 à 14h30

Orchestre de l’English National Ballet, Gareth Valentine. Mise en scène et chorégraphie : Derek Deane. Avec Barbara Cook.

D’une certaine façon, ce spectacle est pour moi l’aboutissement d’un “cycle Gershwin” commencé avec le récital de Kim Criswell, puis poursuivi avec le magnifique Porgy and Bess de l’Opéra-Comique. Conçu par l’English National Ballet, c’est un hommage éclectique et assez éblouissant à la musique de George Gershwin, dans un format que nous ne verrons jamais à Paris compte tenu de la difficulté qu’il y aurait à lui coller une étiquette : ballet ? concert ? spectacle de variété ?

Il y a d’abord l’étonnant Orchestre de l’English National Ballet, en formation “big band avec cordes”, soit une petite cinquantaine de musiciens gonflés à bloc, capables de swinguer avec un enthousiasme communicatif. Ils sont dirigés par Gareth Valentine, le meilleur chef d’orchestre londonien spécialisé dans ce répertoire. Chaque fois que je l’ai vu diriger une comédie musicale, le niveau était exceptionnel. L’une des dernières fois, d’ailleurs, c’était dans My One and Only, une comédie musicale construite, justement, autour de chansons de Gershwin. (Valentine a aussi composé un Requiem dont j’ai parlé brièvement ici.)

Il y a aussi quatre solistes, des chanteurs issus des Maida Vale Singers, une formation de professionnels de haut niveau spécialisés dans la musique “légère”. Et puis — je ne le savais pas avant de lire le programme —, il y a la merveilleuse, la sublime, la légendaire Barbara Cook, l’une des grandes stars du monde de la comédie musicale, qui semble atteindre avec l’âge (elle avoue 80 ans) une sorte de nirvana dans ses capacités interprétatives.

Et puis il y a des danseurs, beaucoup de danseurs : le corps de ballet et les solistes de l’English National Ballet, bien sûr… mais aussi deux danseurs de claquettes et un couple pratiquant la danse de salon (l’expression anglaise “ballroom dancing” sonne un peu mieux, je trouve) au niveau international.

Avec une telle équipe, le concepteur du spectacle, Derek Deane se régale à enchaîner les tableaux : on assiste ainsi successivement à des épisodes purement orchestraux ou vocaux, à des pas de deux, à des spécialités construites autour des danseurs de claquettes ou des danseurs “de salon”… ou bien encore à de grands tableaux faisant intervenir l’ensemble de la troupe. Le spectacle est articulé en deux parties, intitulées respectivement “Gershwin on Broadway” et “Gershwin in Hollywood”, évoquant le travail de Gershwin pour les scènes new-yorkaises d’une part et pour le grand écran d’autre part.

Le résultat est un enchantement. Les orchestrations de Don Sebesky (un “nom” de Broadway) sont généralement merveilleuses. Impossible de ne pas être parcouru de frissons lorsque trompettes et trombones se lèvent au début de la deuxième partie pour jouer le thème de “Lady Be Good” ! Le mélange des styles chorégraphiques (ballet classique, modern jazz, claquettes, danse de salon) fonctionne bien… et l’on sourit de quelques fantaisies inattendues comme le recours à des rollers pendant “Strike Up the Band”. Les standards s’enchaînent : “The Man I Love”, “Fascinatin’ Rhythm”, “It Ain’t Necessarily So”, “Shall We Dance”, “But Not For Me”, “‘S Wonderful”, “Summertime”, “I Got Rhythm”… Chaque acte se termine par un grand tableau : “An American in Paris” pour le premier et “Rhapsody in Blue” — magnifique — pour le second.

Les lumières de Michael Korsch, très joliment conçues, apportent beaucoup au spectacle. Gareth Valentine se trémousse sur son podium — son enthousiasme fait plaisir à voir et il est communicatif. Barbara Cook fait notamment deux apparitions superbes dans le deuxième acte, avec “Someone to Watch Over Me” et “A Foggy Day”.

Bien sûr, il faut supporter la sonorisation pas très subtile mais rendue nécessaire par la taille de l’Albert Hall. Néanmoins, le spectacle reste magnifique. Le public londonien ne s’y est pas trompé, qui est venu en nombre : il doit bien y entre 2500 et 3000 spectateurs.


“Double Feature”

New York City Ballet, New York • 3.2.08 à 15h
Deux ballets conçus par Susan Stroman
Orchestre du New York City Ballet, Clotilde Otranto

The Blue Necklace. Musique : Irving Berlin. Arrangements musicaux : Glen Kelly. Orchestrations : Doug Besterman. Avec Maria Kowroski (Dorothy Brooks), Kyle Froman (Mr. Griffith), Savannah Lowery (Mrs. Griffith), Skyla Shreter (Young Mabel), Clara Ruf-Muldonado (Young Florence), Sterling Hyltin (Mabel), Megan Fairchild (Florence), Benjamin Millepied (Billy Randolph)…

Makin’ Whoopee. Musique : Walter Donaldson. Arrangements musicaux : Glen Kelly. Orchestrations : Doug Besterman et Danny Troob. Avec Tom Gold (Jimmie Shannon), Tiler Peck (Anne Windsor), Amar Ramasar (Joe Doherty), Robert Fairchild (Edward Meekin), Arch Higgins (Garrison)…

Susan Stroman éblouit Broadway pour la première fois en 1992 avec sa chorégraphie brillantissime pour le “pasticcio” Crazy For You, construit autour de chansons de Gershwin. Son langage, nourri du vocabulaire classique du ballet, est très imagé, sait surprendre et, surtout, provoquer l’hilarité. Stroman aime aussi beaucoup utiliser des accessoires divers : les plus beaux moments de Crazy For You étaient ceux dans lesquels elle imaginait une utilisation inattendue à des objets banals.

Stroman est devenue depuis un “nom” de Broadway, soit comme chorégraphe, soit comme metteur en scène : c’est à elle que l’on doit notamment la reprise de The Music Man en 2000 ou encore The Producers, l’adaptation en comédie musicale du film de Mel Brooks en 2001. Elle s’est également fait remarquer en 2000 avec Contact, une soirée constituée de trois sketches dansés qui défraya la chronique lorsqu’elle reçut le Tony Award de la meilleure comédie musicale.

En 2004, Susan Stroman conçut pour le New York City Ballet un programme intitulé Double Feature, constitué de deux histoires dansés conçues repectivement autour des chansons d’Irving Berlin et de Walter Donaldson. Irving Berlin, dont Jerome Kern a dit qu’il était la musique américaine, est l’un des compositeurs les plus prolixes de la première moitié du vingtième siècle ; énumérer les “tubes” dont il est l’auteur prendrait plusieurs heures. Le nom de Walter Davidson est un peu moins connu, mais il est pourtant également l’auteur de très nombreux standards.

Le New York City Ballet reprend donc pour quelques représentations ces deux ballets de Susan Stroman. Dans les deux cas, l’action s’appuie sur des arrangements magnifiques des chansons des deux compositeurs. Les orchestrations de Doug Besterman sont rien moins que sublimes, et l’Orchestre du New York City Ballet les interprète de manière exquise sous la direction inspirée de Clotilde Otranto.

The Blue Necklace est une histoire mélodramatique, un peu dans la veine de Cendrillon. Makin’ Whoopee pourrait être un épisode des aventures de Buster Keaton ou de Harold Lloyd. Les deux histoires sont présentées comme de petits films muets, avec quelques “cartons” projetés en fond de scène pour décrire l’action ou les dialogues. Dans les deux cas, Stroman étonne par la richesse et l’originalité de sa chorégraphie, interprétée merveilleusement par des danseurs vraiment inspirés, parmi lesquels on retrouve avec plaisir le danseur français Benjamin Millepied, “principal” du New York City Ballet depuis 2002.

Jerome Robbins est (avec George Ballanchine) l’un des dieux tutélaires du New York City Ballet. Nul doute qu’il serait fier de voir la compagnie qu’il a accompagnée si longtemps continuer de chercher des formes originales d’expression. Ces deux créations de Susan Stroman sont en tout cas deux petits bijoux dont on sort avec un sourire de bonheur qui reste accroché aux lèvres pendant quelques heures.

 

“Nutcracker!”

Sadler’s Wells, Londres • 13.1.08 à 14h30
Chorégraphie : Matthew Bourne. Scénario de Matthew Bourne, Martin Duncan et Anthony Ward. Direction musicale : Brett Morris. Arrangements : Rowland Lee. Distribution variable.

Avec ce Nutcracker!, je bouche mon dernier trou dans la collection des grandes chorégraphies de Matthew Bourne (qui inclut aussi Swan Lake, Cinderella, The Car Man et Edward Scissorhands). Comme d’habitude, Bourne invente — avec l’aide du décorateur Anthony Ward — un univers visuel charmant, parfaite contrepartie de la délicieuse partition de Tchaïkovski. L’histoire est légèrement modifiée et se préoccupe d’une orpheline qui échappe à son sort grisâtre grâce à l’intervention magique de Nutcracker, qui se révélera être un séduisant prince charmant. La seconde partie, située à “Sweetieland”, est un régal pour les yeux. La mise en scène est bourrée de clins d’œil et de touches humoristiques : Bourne parvient à régaler les enfants comme les adultes.


“Roméo et Juliette”

Opéra Bastille, Paris • 15.10.07 à 19h30
Création chorégraphique de Sasha Waltz sur la symphonie dramatique d’Hector Berlioz.

Orchestre et chœurs de l’Opéra national de Paris, Valery Gergiev.
Chanteurs : Ekaterina Gubanova (mezzo-soprano), Yann Beuron (ténor), Mikhaïl Petrenko (basse).
Danseurs : Aurélie Dupont (Juliette), Hervé Moreau (Roméo), Nicolas Paul (Père Laurence)…

Curieux spectacle, pas totalement convaincant, d’une chorégraphe qui semble avoir du mal à mener ses idées jusqu’au bout. La chorégraphie, parcellaire, semble faite de bribes isolées les unes des autres, ce qui, au minimum, rentre en opposition avec la partition. C’est d’ailleurs dans une scène où Roméo, ayant vraisemblablement appris la mort de Juliette, danse son désespoir — sans musique — que la chorégraphique est la plus marquante. J’ai aimé le jeu récurrent sur les équilibres plus ou moins instables… mais c’est le seul fil rouge que l’on trouve à cette scénographie totalement en noir et blanc (costumes, décor, lumière…)

Mais la véritable vedette de la soirée, c’est la partition envoûtante de Berlioz. Grâce à un Gergiev époustouflant, je suis réconcilié avec Berlioz. Quel souffle ! Quelle palette expressive ! L’orchestre, totalement en résonance avec la vision du chef, nous régale d’une interprétation incandescente. Les musiciens applaudissent d’ailleurs généreusement Gergiev lorsqu’il vient saluer. Très belles prestations aussi des chanteurs et des choristes, ce qui fait de ce spectacle un vrai grand beau moment de musique.

Pourquoi diantre fait-on débuter à 19h30 un spectacle qui dure 1h40 ? À croire que les spectateurs de l’opéra n’ont pas de vie professionnelle…


“The Car Man”

Sadler’s Wells, Londres • 5.8.07 à 14h30
Un ballet de Matthew Bourne. Musique : Rodion Shchedrin et Terry Davies, d’après Carmen de Bizet. Distribution variable selon les représentations.

Carman_2 Ce week-end à Londres m’a décidément permis des enchaînements intéressants, puisque ce ballet partage avec Carmen Jones sa source d’inspiration : l’opéra de Bizet. Le traitement, toutefois, est fort différent : Matthew Bourne a utilisé une suite de ballet pour cordes et percussions du compositeur russe Rodion Shchedrin, créée en 1967 à Moscou sous la baguette de Rozhdestvensky, et il a demandé au compositeur Terry Davies de compléter dans le même style en exploitant les thèmes de la partition de Bizet que Shchedrin n’avait pas utilisés. Muni de cette partition, Bourne a imaginé une histoire originale qui n’est pas directement liée à celle de Carmen, même si on y retrouve la thématique des ravages de l’amour fou.

De Bourne, je connaissais déjà Cinderella (une transposition du ballet de Prokofiev dans le Londres du blitz), le fabuleux Swan Lake (une version 100% masculine du ballet de Tchaïkovski, malheureusement donnée à Paris dans une version à l’économie) et l’adorable Edward Scissorhands, créé en 2005 au même Sadler’s Wells.

Mais aucune de ces trois œuvres ne rivalise en pur génie avec ce Car Man, qui est époustouflant d’un bout à l’autre. Bourne crée une atmosphère de thriller inspirée des films noirs américains dont il est épris : la petite ville de Harmony coule des jours paisibles quand apparaît Luca, un aventurier à la puissante aura sexuelle, qui se fait embaucher dans le garage local comme mécanicien. La suite est à la fois inéluctable et magnifique.

On ne sait ce qui est le plus magique : la partition envoûtante, qui rend un hommage appuyé à la musique de Bizet ; le langage chorégraphique de Bourne, d’une lisible parfaite, qui mêle invention, humour et virtuosité (et qui assume ses influences : on pense plusieurs fois au Jerome Robbins de West Side Story) ; le visuel qui résulte des décors de Lez Brotherston et des lumières de Chris Davey…

C’est du très grand art et c’est bouleversant.


“L’Allegro, il Penseroso ed il Moderato”

Palais Garnier, Paris • 7.5.07 à 19h30
“Création chorégraphique” de Robyn Orlin sur l’ode pastorale de Haendel. Orchestre et Chœur des Arts Florissants, William Christie. Avec Kate Royal (soprano), Toby Spence (ténor), Roderick Williams (basse), Eric Price (soliste du Tölzer Knabenchor). Et Nicolas Le Riche, Yann Bridard, Alice Renavand, …

J’étais prévenu, donc je savais que je m’aventurais en terre risquée. La chorégraphie est en effet un grand méli-mélo de n’importe quoi qui donne en permanence dans l’humour potache mal contrôlé ; il y a bien quelques belles images vers la fin, mais il y a longtemps que l’on ne fait plus vraiment attention à ce qui se passe sur la scène… Les rares fois où j’ai réussi à comprendre le lien entre les visuels et l’œuvre, je n’en ai été que plus consterné par l’indigence de la lecture de la chorégraphe.

Mais — car il y a un mais — cette représentation a été pour moi une révélation sur le plan musical. La partition de Haendel m’a absolument scotché de bonheur. La musique se fait tour à tour bondissante, mélancolique, colorée… Le Messie n’est pas loin ; l’un des thèmes fait assez furieusement penser à l’“Hallelujah”. C’est d’ailleurs aussi le moment où la chorégraphie est regardable.

Magnifique interprétation par les Arts Florissants, sous la direction d’un William Christie touché par la grâce. Le chœur, assis aux premiers rangs, se lève et se retourne vers la salle pour chanter — je n’ai pas réussi à voir s’il y avait un retour vidéo de Christie quelque part. Chacune de ses interventions m’a donné la chair de poule tellement les ensembles étaient expressifs. Très jolies choses également du côté des solistes — les deux hommes, en particulier, sont remarquables… et le garçon est épatant : il se lance dans les difficultés techniques avec une bravitude un courage dont il est toujours récompensé.

Bref, ça valait largement le coup malgré tout. Si seulement mon voisin de droite avait pu s’empêcher de crier au scandale (à voix basse à sa femme) toutes les trente secondes, mon bonheur aurait été parfait.


Roland Petit : “Proust ou les intermittences du cœur”

Palais Garnier, Paris • 19.3.07 à 19h30
Roland Petit (1974). Ballet en deux actes et treize tableaux, inspiré du roman de Marcel Proust À la Recherche du temps perdu.

Orchestre de l’Opéra national de Paris, Koen Kessels. Musiques de Beethoven, Debussy, Fauré, Franck, Hahn, Saint-Saëns, Wagner.

Je n’avais pas du tout prévu d’aller voir ce spectacle, mais l’avalanche d’échos positifs m’a convaincu de tenter l’expérience.

Ça aurait été une grave erreur de le manquer. C’est la première fois qu’un spectacle de danse m’émeut autant. Le langage chorégraphique de Petit est enthousiasmant ; et il est servi merveilleusement par le Ballet de l’Opéra de Paris, qui démontre une fois de plus une supériorité technique et interprétative qui le met à cent lieux d’autres corps de ballet.

Le premier acte, intitulé “Quelques images des paradis proustiens”, n’est pas le plus fort. Il se termine néanmoins sur un pas de deux à tomber de bonheur entre Albertine (Eleonora Abbagnato) et “Proust jeune” (Hervé Moreau). D’une grâce infinie, les deux danseurs expriment une palette d’émotions qui prend vite à la gorge. L’image finale du tableau provoque la première manifestation lacrymale incontrôlable de la soirée. Il faut dire que la scène est dansée sur le deuxième mouvement de la troisième symphonie de Saint-Saëns qui, n’en déplaise à certains, est d’une immense puissance émotionnelle.

Il y aura beaucoup d’autres manifestations lacrymales dans le deuxième acte, intitulé “Quelques images de l’enfer proustien”. L’enfer est autrement plus captivant que le paradis ; ce n’est pas très surprenant. Ça commence très très fort, avec trois tableaux mettant en scène le Charlus é-pous-tou-flant de Manuel Legris, littéralement détruit par sa fascination pour le Morel de Stéphane Bullion. Le premier de ces tableaux, notamment, est présenté sur le 14ème Quatuor de Beethoven, dont le caractère obsessif lui va comme un gant. En quelques attitudes, Charlus exprime à la fois l’attraction, le dégoût, l’humiliation, la bataille perdue d’avance pour conserver un semblant de dignité… et annonce la chute qui sera tout aussi brillamment interprétée dans les deux tableaux suivants, avec son mélange de fascination coupable, de voyeurisme et, finalement, de masochisme et d’auto-destruction.

Le tableau suivant, intitulé “rencontre fortuite dans l’inconnu”, dansé par une femme et trois hommes devant un cyclo d’un blanc éblouissant, qui dessine les corps en silhouette. C’est, bien sûr, une partie carrée qui est figurée… au son des magnifiques Danses pour harpes et orchestre de Debussy. Le dernier très beau tableau avant le final, un duo entre Morel et Saint-Loup (Mathieu Ganio) enchaîne l’Élégie de Fauré une première fois dans sa version pour violoncelle et piano, puis une seconde fois dans sa version pour violoncelle et orchestre. C’est superbe.

La représentation était filmée, ce qui conduit toujours à modifier un peu les lumières — et ça se sentait un peu. Roland Petit est venu saluer mais, bien qu’ovationné, il n’a pas obtenu la “standing ovation” qu’il méritait largement à mon sens.

Au fait, je dois à la vérité de révéler l’une de mes tares historiques : je n’ai jamais lu Proust.


Ballet

Palais Garnier, Paris • 7.2.07 à 19h30
Ballet de l’Opéra de Paris.
Ensemble Orchestral de Paris, Vello Pähn (1, 3, 4).

1. Apollon. Musique : Igor Stravinski. Chorégraphie : George Balanchine (1928). Avec Nicolas Le Riche*, Agnès Letestu*, Nathalie Riqué, Eleonora Abbagnato.
2. O złożony / O composite. Musique : Laurie Anderson. Chorégraphie : Trisha Brown (2004). Avec Muriel Zusperreguy, Jérémie Bélingard, Yann Bridard.
3. The Vertiginous Thrill of Exactitude. Musique : Franz Schubert, Allegro Vivace de la symphonie n°9. Chorégraphie : William Forsythe (1996). Avec Eleonora Abbagnato, Emilie Cozette, Mélanie Hurel, Alessio Carbone, Nicolas Paul.
4. Agon. Musique : Igor Stravinski. Chorégraphie : George Balanchine (1957). Avec Benjamin Pech*, Nolwenn Daniel, Myriam Ould-Braham, Laëtitia Pujol*, Yann Bridard, Karl Paquette, Marie-Agnès Gillot*, Kader Belarbi*.
(* dénote les danseurs-étoiles)

Cette soirée confirme l’extraordinaire niveau d’excellence que parvient à maintenir le Ballet de l’Opéra de Paris dans tous les répertoires. Programme très joliment composé, commençant et s’achevant sur des chorégraphies “historiques” de Balanchine sur des musiques originales de Stravinski. Des deux, c’est Apollon — pourtant la plus ancienne chorégraphie des deux — qui m’a le plus marqué par l’originalité d’un langage très personnel (même s’il apparaît aujourd’hui assez “classique”).

The Vertiginous Thrill of Experience est une curiosité de William Forsythe, plus distrayante que touchante : les cinq danseurs y réalisent des mouvements très classiques, mais à une vitesse importante et de manière légèrement heurtée. Par moment, on a un peu l’impression de voir des poupées mécaniques un peu désarticulées. Heureusement, ça ne dure que douze minutes.

La pièce maîtresse du programme fut pour moi, sans conteste, la merveilleuse pièce de Trisha Brown sur une bande enregistrée de Laurie Anderson, O złożony / O composite. Brown crée des images magnifiques en utilisant trois corps que l’on dirait soumis à des lois physiques étrangères, comme en apesanteur. Le résultat est poétique, touchant, inattendu. Vraiment enthousiasmant.


Ballet

Théâtre du Châtelet, Paris • 6.2.07 à 20h
American Ballet Theatre.
Orchestre Pasdeloup, Ormsby Wilkins (1 et 2), Charles Barker (3).

1. La Bayadère, acte des ombres. Musique : Léon Minkus. Chorégraphie : Marius Petipa (1877).
2. Dark Elegies. Musique : Gustav Mahler (Kindertotenlieder). Chorégraphie : Antony Tudor (1937). Detlef Roth, baryton.
3. Fancy Free. Musique : Leonard Bernstein. Chorégraphie : Jerome Robbins (1944).

Premier de cinq programmes proposés au Châtelet par le légendaire American Ballet Theatre, et malheureusement le seul que je pourrai voir.

Je n’ai pas été convaincu du tout par l’acte des ombres de La Bayadère. Je l’ai vu plusieurs fois interprété avec beaucoup plus de précision et d’élégance par le corps de ballet de l’Opéra de Paris, dont c’est une œuvre fétiche. Belle prestation cependant du soliste Angel Corella, dont le Solor s’acquitte de manière assez convaincante de ses séries de sauts. La superbe musique de Minkus (dont je n’ai jamais compris pourquoi on ne la donnait jamais en concert) est interprétée avec beaucoup de lyrisme par l’Orchestre Pasdeloup.

Dark Elegies, une chorégraphie articulée autour des Kindertotenlieder, est, forcément, une œuvre sombre. On imagine le deuil d’une famille ou d’une tribu après la mort d’un enfant. Les mouvements un peu mécaniques des danseurs et leurs déplacements parfaitement symétriques ont aujourd’hui un petit côté “moderne qui a mal vieilli”, mais certaines images scéniques — notamment la toute dernière, qui enlève tout doute sur la signification de ce que l’on vient de voir — sont saisissantes. On plaint de tout cœur le baryton Detlef Roth de devoir chanter la totalité de l’œuvre assis : cela porte préjudice à la qualité de son interprétation, qui manque de souffle et de précision dans les registres extrêmes. Même l’orchestre semble un peu mal à l’aise. Il faut dire que la pulsation un peu trop régulière entretenue par le chef n’est pas très compatible avec l’esprit de l’œuvre. (Mais on est au ballet, donc au royaume de la pulsation régulière.)

Fancyfree Mais la véritable raison de ma présence était la troisième œuvre au programme, le légendaire et séminal ballet Fancy Free, dont j’avais beaucoup entendu parler mais que je n’avais encore jamais vu. (Il ne reste donc que le Rodeo d’Agnes de Mille sur la liste des ballets incontournables que je n’ai pas encore vus.) Séminal parce que Fancy Free marque à la fois le début de la carrière de chorégraphe de Jerome Robbins et le début de la collaboration entre Robbins et Leonard Bernstein, qui donnera quelques mois plus tard la comédie musicale On the Town (et, treize ans plus tard, leur chef d’œuvre, West Side Story). Sur une partition sublime de Bernstein, Robbins met en scène avec esprit et humour quelques heures de la permission de trois marins à New York en 1944 (c’est aussi le thème de On the Town, qui ne reprendra pas la musique du ballet). La chorégraphie est d’une richesse inouïe, bourrée de trouvailles, de clins d’œil et d’une irrésistible fraîcheur qui contribuent à faire émerger un langage expressif totalement nouveau. Le génie de Jerome Robbins, qu’il exprimera autant dans le ballet contemporain que dans la mise en scène de théâtre, y est déjà largement perceptible. L’interprétation des trois marins par Herman Cornejo, Ethan Stiefel et Jose Manuel Carreño est magnifique. On se sent cependant un peu désolé pour l’Orchestre Pasdeloup, qui — malgré quelques pages très joliment jouées — ne semble pas totalement dans son élément dans cette musique fortement syncopée, qui relève d’un idiome généralement peu compris par les Européens (Anglais inclus). La syncope est au cœur de la musique populaire américaine du 20ème siècle : il faut la sentir, pas la compter, sinon elle perd son identité. Je n’aurais pas été choqué que ce ballet utilise de la musique enregistrée.


Alvin Ailey American Dance Theater

Archives Nationales, Hôtel de Rohan/Soubise, Paris • 27.7.06 à 22h

Night Creature (Alvin Ailey [1974], musique : Duke Ellington)
Solo (Hans van Manen [1997], musique : J.-S. Bach)
Love Stories (Judith Jamison, Robert Battle, Rennie Harris [2004], musique : Darrin Ross / Stevie Wonder)
Caught (David Parsons [1982], musique : Robert Fripp)
Revelations (Alvin Ailey [1960], musique : negro spirituals)

Dernière représentation parisienne de la légendaire compagnie Alvin Ailey, créée dans les années 1950… et expérience assez inoubliable. Les danseurs, extraordinaires d’expressivité et de versatilité, dégagent un enthousiasme communicatif qui ne peut que rendre heureux.

Night Creature évoque l’ambiance exquise, presque lascive, d’un jazz club… et révèle assez clairement l’une des influences qui ont contribué à façonner le style d’Alvin Ailey, celui de Jack Cole, un grand chorégraphe de comédie musicale à Broadway, qui eut également une énorme influence sur le légendaire Bob Fosse… dont je trouve le style pas totalement étranger à celui d’Ailey.

Solo, une pièce pour trois danseurs, contrairement à ce que son titre pourrait laisser penser, est une ébouriffante démonstration de virtuosité discrète. Love Stories est par certains côtés une version contemporaine de Night Creature. C’est aussi le ballet dans lequel j’ai eu le plus de mal à rentrer, même s’il s’achève sur une irrésistible apothéose.

Caught découle d’une idée géniale : utiliser une lumière stroboscopique, de manière à présenter ce qui apparaît comme une succession de clichés instantanés... agencés de telle sorte que le danseur (remarquable Clifton Brown) semble littéralement suspendu en l’air. Quand je dis que l’idée est géniale, le mot est faible. La mise en place exige une précision millimétrique. Malheureusement, il n’est pas possible de “faire le noir” dans une salle en plein air, même après la tombée de la nuit… et la lumière ambiante était telle que l’on voyait beaucoup trop les mouvements du danseur entre les éclairs du stroboscope. Du coup, l’essentiel de l’effet est perdu.

Revelations, enfin, est un peu la signature de la compagnie. Elle s’achève sur une scène pleine de lumière et d’énergie positive, conclusion parfaite à une superbe soirée.


Un coup pour rien…

26.7.06

Après moult tergiversations, j’avais finalement décidé d’aller voir le spectacle de la troupe Alvin Ailey dans le jardin des Archives Nationales, en partie après lu le compte rendu de zvezdo.

L’affaire ne commençait pas très bien, vu que j’avais dû quitter mon bureau climatisé et braver la chaleur tropicale de début d’après-midi pour aller chercher mon billet à la Fnac.

Un quart d’heure environ avant le début de la représentation, vers 21h40, les bourrasques de vent commencent. Elles sont assez violentes : on s’en prend plein les yeux ; les machinos ouvrent le rideau, qui offre trop de prise au vent ; les pendrillons et le cyclo sont bien secoués. On nous annonce que le début du spectacle est retardé pour attendre que le vent se calme un peu.

Dix minutes plus tard, on demande aux quatre premiers rangs (dont je suis) d’abandonner leurs places parce qu’il va pleuvoir (la salle est couverte, mais les premiers rangs restent exposés)... et parce que les techniciens souhaitent descendre la perche d’avant-scène, à laquelle sont fixés des taps faisant office de manteau de scène. Bien que tout ait l’air particulièrement bien arrimé, la manœuvre est salutaire, car une barre de métal servant à lester les taps tombe bruyamment sur la scène !

Le temps passe et certains commencent à manifester leur impatience. Moi qui suis d’habitude plutôt zen, je m’engueule avec une dame qui commence à s’en prendre aux ouvreurs, à dire que c’est un scandale (qu’il y ait un orage ?)... et je finis par la traiter à voix bien haute de grosse hystérique. Heureusement, je vois des visages approbateurs autour de moi, car je me suis sans doute un peu trop emporté (elle n’était pas si grosse).

Finalement, le vent étant tombé et la pluie s’étant quasiment arrêtée, on nous annonce que le spectacle démarrera à 23h avec un programme raccourci à une heure. Parfait ! Sauf qu’une autre grosse hystérique descend devant la scène et organise la claque pour réclamer l’annulation du spectacle ! Elle réussit à mobiliser un vingtaine d’excités, mais ça a l’air de décontenancer totalement les organisateurs. J’envisage bien de mener la contre-révolution, mais mon courage me fait défaut. Annonce : “À la demande générale, nous annulons le spectacle.”

Quelle demande générale ? Autour de moi, tout le monde est consterné. Comme souvent, la majorité impuissante et bêtement silencieuse s’est laissé dicter sa loi par une minorité de crétins excités. Nous sommes nombreux à quitter tristement les lieux, bien obligés de constater que la pluie s’est quasiment arrêtée et qu’il n’y a plus de vent. À supposer que le séchage de la scène ait été efficace, rien ne s’opposait réellement à ce spectacle réduit. (Je serais l’assureur du spectacle, je rechignerais pas mal à prendre en charge, du coup.)

En rentrant, j’ai repris une place pour demain. Espérons que les circonstances seront plus favorables… et que les crétins resteront chez eux.


Concert +

Cité de la Musique, Paris • 22.3.06 à 20h
London Sinfonietta, Brad Ludman. Akram Khan Company.

Steve Reich :
- Sextet, pour percussions, pianos et synthétiseurs
- Different Trains, pour quatuor à cordes et bande magnétique
- Variations pour vibraphones, pianos et cordes

Un bien intéressant concert, autour d’un compositeur que je trouve attachant. Sextet est peut-être l’œuvre la plus “abordable”, au cours de laquelle on prend en outre un plaisir certain à observer les percussionnistes à l’œuvre. Different Trains fascine surtout par le parallélisme entre la partition du quatuor et les bruits et fragments de voix de la bande enregistrée.

KhanQuant aux Variations, dont c’était la création française, elles ont été conçues avant tout comme support à une création chorégraphique de la compagnie Akram Khan. J’ai été fasciné par le travail des trois danseurs... dont on nous dit que la chorégraphie est en partie inspirée par une danse indienne traditionnelle, le kathak.


“Edward Scissorhands”

Sadler’s Wells Theatre, Londres • 7.1.06 à 19h30
Chorégraphie de Matthew Bourne

EdwardLe nouveau ballet de Matthew Bourne recrée sur la scène du Sadler’s Wells le monde onirique du film de Tim Burton. Le spectacle se distingue par l’originalité des visuels (magnifiques décors de Lez Brotherson), mais aussi par la qualité de la musique signée Terry Davies, qui s’appuie sur les thèmes musicaux conçus pour le film par Danny Elfman. Si le premier acte est surtout un acte de pantomime qui plante avec humour le décor de la petite ville américaine où se déroule l’action, le second acte suscite l’émotion grâce à une chorégraphie à la fois décalée et romantique. Une belle histoire.


“Swan Lake”

Théâtre Mogador, Paris • 5.1.06 à 20h
Chorégraphie de Matthew Bourne

SwanlakeCette version révolutionnaire du Lac des cygnes de Tchaïkovski, qui a pourtant dix ans, n’avait jamais été vue sur une scène parisienne. Inventive, décapante, dépoussiérée des falbalas associés au ballet classique, elle évoque des thèmes actuels avec un langage original qui se nourrit autant d’un humour assez caustique et d’une émotion quasi romantique. Espérons que Paris aura prochainement l’occasion de découvrir les autres créations de Matthew Bourne déjà considérées outre-Manche comme des classiques, notamment un Cinderella qui se déroule pendant la deuxième guerre mondiale et son Car Man, réinterprétation libre de Carmen.