Posts categorized "Danse" Feed

Programme W. Forsythe / M. Graham / J. Peck / B. Millepied par le L.A. Dance Project

Théâtre des Champs-Élysées, Paris • 16.9.16 à 20h
L. A. Dance Project, Benjamin Millepied

2016-09-16Représentation épatante d’une entreprise exigeante et talentueuse : l’homogénéité du programme révèle le projet artistique au-delà de la juxtaposition ; les jeunes chorégraphes s’inscrivent dans la continuité visible de leurs grands anciens, sans s’interdire une liberté de ton rafraîchissante ; les danseurs s’approprient et incarnent des grammaires visuelles aussi originales qu’émouvantes.

Millepied conçoit le travail de chorégraphe dans la collaboration ; c’est l’un de ses traits les plus attachants. Sa pièce On the Other Side, qui n’est pas la plus bouleversante de la soirée, se distingue à la fois par le choix de la musique, un florilège de compositions de Philip Glass, et par celui de Mark Bradford, un peintre angeleno, pour concevoir la toile de fond.


“La Mégère apprivoisée”

Royal Opera House, Londres • 3.8.16 à 19h30

Un ballet conçu pour la troupe du Bolshoï par Jean-Christophe Maillot d’après la pièce de Shakespeare, sur une sélection de compositions de Chostakovitch. Création : juillet 2014.

Orchestre du Bolshoï, Igor Dronov. Avec Ekaterina Krysanova (Katharina), Vladimir Lantratov (Petruchio), Olga Smirnova (Bianca), Semyon Chudin (Lucentio), Igor Tsvirko (Hortensio), Vyacheslav Lopatin (Gremio), Yulia Grebenshchikova (la Veuve), Artemy Belyakov (Baptista), Anna Tikhomirova (la Gouvernante), Georgy Gusev (Grumio).

Le vénérable Bolshoï a confié au Français Jean-Christophe Maillot la conception d’un ballet inspiré par la pièce The Taming of the Shrew de William Shakespeare… et c’est la distribution-même qui en a assuré la création à Moscou en 2014 qui venait la présenter à l’Opéra royal.

Maillot, qui approche l’œuvre comme un metteur en scène au moins autant que comme un chorégraphe au sens pur, fait preuve d’une économie de moyens saisissante. Jamais de répétition, chaque geste est conçu sur mesure non seulement pour un personnage à un moment donné, mais surtout pour le danseur qui l’incarne. Le résultat est d’autant plus bouleversant que les choix musicaux, piochés dans le répertoire de Chostakovitch, sont inspirés… et que Maillot fait preuve d’une inventivité étonnante, sans cesse renouvelée, aussi riche dans la veine comique que dans le vocabulaire élégiaque.

Son travail est merveilleusement interprété par des danseurs d’autant plus charismatiques qu’ils disparaissent dans leurs personnages sans aucune trace d’ego résiduel. Leur port est débarrassé de ces marques d’orgueil qui semblent suivre les étoiles à la trace. Seul l’investissement dramatique est valorisé… et avec quel succès. L’impression d’homogénéité qui en résulte, rarissime au ballet, contribue beaucoup à faire de cette Mégère une œuvre unique, d’une force expressive étonnante.

Les danseurs s’illustrent par une virtuosité sidérante mais jamais mise en avant. Les mouvements techniques sont débarrassés de cette agaçante demi-seconde de préparation qui les précède souvent… et, surtout, de cette seconde d’auto-satisfaction, encore plus agaçante, qui les suit toujours. Seul compte le récit, incarné dans un arc narratif parfaitement continu que rien ne vient perturber.

La pièce se termine sur un clin d’œil, avec le fameux arrangement de la chanson “Tea For Two” de Vincent Youmans et Irving Caesar, qui nous emmène du côté de la comédie musicale. Un genre auquel on pense plus d’une fois pendant la représentation lorsqu’on croit percevoir ici ou là un clin d’œil — peut-être involontaire — à Kiss Me, Kate!, notamment dans le traitement des trois prétendants de Bianca.


Programme C. Wheeldon / A. Ratmansky / J. Peck

Théâtre du Châtelet, Paris • 11.7.16 à 20h

New York City Ballet
Orchestre Prométhée, Clotilde Otranto

Estancia (2010)
Chorégraphie : Christopher Wheeldon. Musique : Alberto Ginastera.

Pictures at an Exhibition (2014)
Chorégraphie : Alexei Ratmansky. Musique : Modeste Moussorgski (Cameron Grant, piano)

Everywhere We Go (2014)
Chorégraphie : Justin Peck. Musique : Sufjan Stevens.

EverywhereJe m’attendais à éprouver mon impression habituelle devant les danseurs américains — trop athlétiques, recherchant l’expression dans la pantomime plus que dans la technique. C’était sans compter sur la bonne humeur contagieuse qui émane de ce programme à la progression savamment dosée.

Estancia : beaucoup de pantomime mais dans le même temps beaucoup d’invention charmante ; la belle partition de Ginastera, jouée de manière convaincante par l’Orchestre Prométhée ; le décor intéressant de Santiago Calatrava ; le charme considérable d’Adrian Danchig-Waring, dont la technique imparfaite (les pirouettes atterrissent rarement dans la bonne position) le rend irrésistiblement attachant. Déjà, le fil rouge de la représentation apparaît : des épisodes rapides et très variés, l’accent mis sur l’illustration plus que sur la perfection technique, des changements fluides, quasi cinématographiques.

Pictures at an Exhibition : on oublie l’interprétation sans intérêt de la pièce éponyme par Cameron Grant, qui parvient à faire sonner un piano de concert comme un vieux piano droit poussiéreux oublié dans un studio de danse depuis l’investiture de Kennedy. On adore les projections de Wendall K. Harrington, qui démembrent l’une des toiles les plus célèbres de Kandinsky et donnent une seconde vie passionnante à ses différentes composantes. Osera-t-on l’avouer ? Le résultat est autrement plus réussi que la toile d’origine… et la contemplation de cet arrière-plan constituerait en soi un spectacle tout à fait satisfaisant.

La chorégraphie de Ratmansky est un régal, pleine de fantaisie et d’humour, interprétée avec une irrésistible générosité par une troupe dont le plaisir est visible et communicatif. Les ensembles ne sont pas toujours parfaitement synchrones ; les personnalités ne sont pas écrasées par le grand dessein général ; on se régale.

Everywhere We Go : fin en beauté avec cette chorégraphie du jeune et talentueux Justin Peck, sur une partition entraînante et très américaine de Sufjan Stevens, autrement plus intéressante que les CD “de variété” du même Stevens… et remarquablement interprétée par l’Orchestre Prométhée — mention spéciale au trompettiste solo. Peck est un peu plus inspiré quand il conçoit pour les hommes, mais quelle richesse expressive ! quel entrain ! Un renouvellement permanent… les ensembles se font et se défont (les transitions rappellent un peu Lucinda Childs) ; les faux états stables et les fausses symétries abondent. Le décor est comme un savant et fascinant treillis qui se déforme au gré des mouvements de ses différentes couches ; le travail sur la lumière est remarquable. L’image finale est somptueuse d’inspiration et de force.

Mention spéciale pour le rayonnant Amar Ramasar, dont le port noble et l’enthousiasme sans borne sont fascinants. Il semble prendre tellement de joie à souffrir dans les passages difficiles qu’on se sentirait presque coupable d’être moins enthousiaste que lui. Une préoccupation sans objet tant la créativité de Peck rend l’expérience irrésistible. Que du bonheur !


Programme J. Peck / G. Balanchine

Opéra-Bastille, Paris • 8.7.16 à 19h30

Entre Chien et Loup (création)
Chorégraphie : Justin Peck. Musique : Poulenc, concerto pour deux pianos (Frank Braley, Emmanuel Strosser)

Brahms-Schönberg Quartet (1966)
Chorégraphie : George Balanchine. Musique : Brahms (orch. Schönberg) : quatuor pour piano n° 1

Direction musicale : Patrick Lange.

Juxtaposition intéressante de l’ancien et du contemporain avec une œuvre vénérable de Balanchine créée il y a 50 ans (qui fait son entrée au répertoire) et une création du jeune chorégraphe américain vingtenaire qui monte, Justin Peck.

Difficile de trouver beaucoup de raisons de vibrer dans le Balanchine, très convenu et un brin cucul, même si l’exécution en est de qualité.

Le Peck, en revanche, retient plus l’attention. Mon plaisir a malheureusement été gâché par l’exécution mécanique et sans fantaisie du concerto de Poulenc. Il devient de plus en plus douloureux d’écouter l’accompagnement des ballets ; à ce compte-là, autant se contenter d’enregistrements.


Programme W. Forsythe

Palais-Garnier, Paris • 7.7.16 à 20h30
Chorégraphie : William Forsythe. Musique enregistrée.

Of Any If And (1995). Musique : Thom Willems.
Approximate Sonata (1996). Musique : Thom Willems.
Blake Works I (création). Musique : James Blake.

Mise en perspective intéressante de trois œuvres inégales du chorégraphe américain.

Des œuvres d’il y a vingt ans émerge ce qu’on croit percevoir comme une exploration du langage — écrit, parlé, chorégraphique. Avec, au moins pour la deuxième d’entre elles, une touche d’humour réjouissante.

L’œuvre créée à l’occasion de cette série de représentations, en revanche, ressemble plus aux errements d’un vieux chorégraphe à court d’idées. Les chansons de James Blake sont de réelles monstruosités tant musicales que littéraires : l’indigence des paroles laisse sur un mélange d’incrédulité et d’amusement.

Les danseurs du Ballet de l’Opéra, en revanche, ressortent comme les héros de la représentation, tant est remarquable leur capacité à s’approprier et à donner vie à un langage chorégraphique très particulier et très spécifique.


“Jekyll & Hyde”

Old Vic, Londres • 28.5.16 à 14h30
Conception, mise en scène et chorégraphie : Drew McOnie. Musique : Grant Olding.

Avec Ahsley Andrews, Joao Carolino, Daniel Collins, Tim Hodges, Carrie Taylor Johnson, Anabel Kutay, Ebony Molina, Rachel Muldoon, Freya Rowley, Alexzandra Sarmiento, Barnaby Thompson, Jason Winter.

JekyllLe jeune chorégraphe Drew McOnie a un talent considérable et son nom est généralement associé à une inspiration d’une grande richesse mêlée à une espièglerie réjouissante.

Avec ce Jekyll & Hyde, McOnie se voit proposer la création de toute pièce d’un récit dansé. Contrairement à Matthew Bourne, qui choisit souvent des partitions existantes, McOnie s’est associé à un compositeur contemporain, Grant Olding, dont j’associe surtout le nom aux intermèdes musicaux pour le moins pénibles de One Man, Two Guvnors.

La partition joue son rôle de support à l’histoire, mais elle est bourrée de lieux communs au point d’en être fatigante. McOnie gère mieux que Olding le patchwork d’influences qu’il assume en les réinventant : son personnage principal rappelle le clown triste Harold Lloyd ; le fait de transformer Jekyll en botaniste tenant également une boutique de fleurs rappelle beaucoup Little Shop of Horreurs (surtout lorsque la musique attaque un rythme de doo-wop) ; et l’un des tableaux finaux est un hommage aux routines de Fred Astaire et Ginger Rogers.

McOnie passe haut la main le teste de “raconteur en danse” auquel le soumet ce spectacle. Peut-être même est-il un tout petit peu trop attentif à ce que rien n’échappe au spectateur. D’autant que, contrairement à Bourne, il ne recourt qu’exceptionnellement à la pantomime et favorise très largement le mouvement dansé. (L’influence de Bourne reste malgré tout présente : difficile de ne pas se souvenir de The Car Man lorsque le Docteur Jekyll prend sa douche). 

Là où McOnie excelle, c’est dans sa capacité à concevoir des routines pleines d’énergie, dans une débauche de mouvements parfaitement synchronisés avec la musique. On pense régulièrement à Jerome Robbins… mais Robbins semble avoir eu une telle influence sur la danse contemporaine qu’on a l’impression de le retrouver un peu partout.

Joli décor, magnifiques costumes (je veux le costume moutarde à col demi-lune de Hyde !), distribution inépuisable et charismatique malgré les efforts physiques considérables. Bravo.

Et félicitations au danseur qui, après avoir exécuté des mouvements épuisants, s’effondre et parvient à jouer le mort de manière parfaitement crédible, sans aucun mouvement perceptible.


Programme A. T. de Keersmaeker au Palais Garnier

Palais-Garnier, Paris • 6.11.15 à 19h30
Ballet de l’Opéra national de Paris. Chorégraphie : Anne Teresa de Keersmaeker.

Quatuor n° 4
Bartók : quatuor n° 4

Die grosse Fuge
Beethoven : La Grande Fugue, op. 133

Verklärte Nacht
Schönberg : Verklärte Nacht, version pour orchestre à cordes

KeersmaekerAnne Teresa de Keersmaeker confie au Ballet de l’Opéra de Paris trois œuvres “de jeunesse” et l’on ne peut qu’être frappé par l’avidité avec laquelle les danseurs s’approprient un style aussi singulier.

Un style fait d’un désordre savamment organisé et d’asymétries savamment réglées, dans lequel on semble passer de l’état debout à l’état couché et vice-versa sans passer par un quelconque état intermédiaire.

C’est la chorégraphie de Die grosse Fuge qui produit l’effet le plus marquant, même si c’est aussi de loin le choix musical le moins agrippant. La deuxième partie, qui fait place à une forme plus traditionnelle d’expression des sentiments, donne surtout l’occasion d’entendre une Verklärte Nacht somptueusement interprétée dans la fosse.


“Golden Hours (As You Like It)”

Théâtre de la Ville, Paris • 18.6.15 à 20h30
Chorégraphie : Anne Teresa de Keersmaeker. Musique : “Another Green World”, Brian Eno.

Avec Aron Blom, Linda Blomqvist, Tale Dolven, Carlos Garbin, Tarek Halaby, Mikko Hyvönen, Veli Lehtovaara, Sandra Ortega Bejarano, Elizaveta Penkova, Georgia Vardarou, Sue-Yeon Youn.

GoldenC’est un peu long, mais c’est aussi assez captivant, notamment grâce à la forte personnalité d’une belle brochette de danseurs fortement impliqués, dont on se demande un peu comment ils arrivent à mémoriser des rôles aussi longs.

La rencontre d’une chanson de Brian Eno et d’une pièce de Shakespare, telle est l’inspiration de cette pièce, dont l’essentiel est une interprétation dansée de As You Like It, dont des extraits sont projetés en fond de scène.

Curieusement, les citations de la pièce sont en français, ce qui réfute la thèse selon laquelle la chorégraphie serait portée au moins en partie par la musique naturelle des vers de Shakespeare. C’est donc bien l’action qui est représentée et, même si le langage chorégraphique reste abstrait, on n’est parfois pas très loin de la pantomime.

J’ai retrouvé avec amusement le souvenir du bruit que font les sièges des spectateurs du Théâtre de la Ville qui décident de partir avant la fin du spectacle — en nombre relativement élevé ce jeudi soir.


Programme “Paul / Rigal / Millepied / Lock” au Palais-Garnier

Palais-Garnier, Paris • 5.2.15 à 19h30

Répliques
Musique : György Ligeti
Chorégraphie : Nicolas Paul (2009)

Salut
Musique : Joan Cambon
Chorégraphie : Pierre Rigal (création)

Together Alone
Musique : Philipe Glass
Chorégraphie : Benjamin Millepied (création)

Andréauria
Musique : David Lang
Chorégraphie : Édouard Lock (2002)

J’ai beaucoup rigolé pendant Salut, une chorégraphie espiègle de Pierre Rigal qui, comme son nom le laisse entendre, commence par un salut des danseurs sur des applaudissements enregistrés (bizarrement suivis par quelques spectateurs étonnamment enthousiastes). La logique formelle des saluts se trouve progressivement déformée par des perturbations locales d’apparence aléatoire qui rappellent un peu la Lucinda Child de Einstein on the Beach. On se régale devant ces mouvements browniens en forme de clins d’œil auxquels les danseurs donnent vie avec un réel sens de l’humour.
 
J’ai pleuré, aussi, pendant le joli pas-de-deux imaginé par Benjamin Millepied pour Aurélie Dupont et Hervé Moreau sur l’envoûtante Étude pour piano n° 20 de Philip Glass. La communion est totale : musique, poésie des corps envahis par des influx soudains et fusionnels. Je me suis abandonné avec un plaisir rare à la magie d’une émotion simplement viscérale.
 
Le plaisir provoqué par les autres pièces est plus formel, plus intellectuel. Répliques, en particulier, repose sur de jolies compositions visuelles, dont les échos et les mises en abyme répondent très justement aux accents de la musique de Ligeti. 

“Swan Lake”

Sadler’s Wells, Londres • 5.1.14 à 19h30
Musique : Tchaïkovski. Mise en scène et chorégraphie : Matthew Bourne.

Swan

Je devais voir la délicieuse opérette d’Ivor Novello, Valley of Song, au Finborough Theatre mais, la représentation ayant été annulée à la dernière minute, je me suis replié sur une reprise du déjà légendaire Lac des Cygnes de Matthew Bourne, déjà vu à Paris il y a huit ans.

Je me suis à nouveau régalé devant tant d’invention et devant le talent de raconteur de Matthew Bourne, qui combine émotion et humour de manière savamment dosée. L’une des forces de Bourne est de ne jamais se répéter : là où un chorégraphe “classique” répète le même mouvement à l’envi, Bourne suit le fil d’une histoire qui ne passe jamais deux fois par les mêmes péripéties ou les mêmes intentions. Il y a bien quelques passages dont la mise en place serait perfectible mais, dans l’ensemble, on est scotché du début à la fin.

Plusieurs distributions alternent, donc je ne peux pas donner les noms des solistes que j’ai vus, mais ils étaient tous excellents… avec une mention spéciale pour la “Petite Amie”, qui danse très peu mais qui réussit à déclencher l’hilarité à chacune de ses interventions.


“La Belle au bois dormant”

Opéra-Bastille, Paris • 4.12.13 à 19h30
Musique : Tchaïkovski. Chorégraphie : Rudolf Noureev, d’après Marius Petipa

Direction musicale : Fayçal Karoui. Avec Eleonora Abbagnato (La Princesse Aurore), Mathieu Ganio (Le Prince Désiré), …

BeautyPeut-on attraper le diabète en regardant un ballet ? C’est la question qui m’a effleuré à plusieurs reprises en contemplant les riches couleurs acidulées du décor d’Ezio Frigerio et des costumes de Franca Squarciapino, notamment au lever de rideau de l’acte III… l’équivalent visuel d’une indigestion de bonbons.

La chorégraphie de Noureev implique une sérieuse dose de pantomime et n’est pas toujours complètement palpitante, mais l’effort de reconstitution du travail de Petipa a au moins un intérêt historique.

Pas convaincu par Abbagnato, dont le charisme est quelque peu déficient et qui semble souffrir dans ses numéros de bravoure technique. Le regard converge beaucoup plus naturellement vers Mathieu Ganio, mais son physique tout en muscles ne s’accorde pas si bien au style de l’œuvre… et sa technique n’est pas toujours irréprochable.

Ganio est, du coup, un peu éclipsé par les très belles prestations de Mathias Heymann (dans l’Oiseau bleu) et d’Audric Bézard (dans les Pierres précieuses). Tous deux ont des physiques plus élancés et plus naturellement en accord avec le style Noureev. Ils brûlent les planches grâce à une prestance supérieure, un port impeccable et une technique impressionnante.

Karoui succombe à la malédiction classique du ballet et se trouve souvent réduit à battre la mesure pour donner la bonne cadence aux danseurs… quand il n’est pas en train de redresser son nœud de cravate, auquel il accorde une attention largement disproportionnée. On ne peut s’empêcher, du coup, de percevoir une petite impression de routine…


“Chantecler Tango”

Théâtre du Châtelet, Paris • 15.10.13 à 20h
Conception et direction chorégraphique : Mora Godoy. Musique originale et arrangements : Gerardo Gardlín. Livret : Mora Godoy & Stephen Rayne. Mise en scène : Stephen Rayne. Avec Mora Godoy, Marcos Ayala, Horacio Godoy, …

ChanteclerOn se souvient de l’excellent Tanguera, présenté dans ce même Théâtre du Châtelet il y a cinq ans. Ce nouveau spectacle, encore plus abouti, est un feu d’artifice de musiques envoûtantes et de chorégraphies époustouflantes. La magnifique Mora Godoy y est encore plus fascinante qu’à l’époque de Tanguera, et on apprécie les quelques incursions dans des styles musicaux différents du tango, avec notamment un clin d’œil très réussi au style de Broadway.


“Signes”

Opéra Bastille, Paris • 9.7.13 à 19h30
Chorégraphie : Carolyn Carlson (1997). Musique originale : René Aubry. Décors et costumes : Olivier Debré.

Avec Agnès Letestu, Stéphane Bullion, les Premiers danseurs et le Corps de ballet de l’Opéra de Paris.

SignesL’œuvre montre peut-être son âge, mais elle est doucement attachante : musique, visuels, chorégraphie constituent un bel ensemble esthétiquement cohérent, pimenté par juste ce qu’il faut d’humour pour éviter la noyade dans le tout-conceptuel. On aimerait que la mise en place soit un peu plus au point… mais, comme toujours, je suis très touché par ce rapport unique que les danseurs de l’Opéra de Paris entretiennent avec leur corps. Je suis particulièrement sensible au charme de Stéphane Bullion, dont la forte personnalité rayonne littéralement.


“Matthew Bourne’s Early Adventures”

Sadler’s Wells, Londres • 26.5.12 à 14h30
Trois chorégraphies de Matthew Bourne. Avec Kerry Biggin, Tom Jackson Greaves, James Leece, Kate Lyons, Drew McOnie, Christopher Marney, Dominic North, Mikah Smillie, Joe Walkling.

Spitfire (1988). Musique : Glazounov, Minkus.

Town & Country (1991). Musique : J. S. Bach, Elgar, Eric Coates, Noël Coward, Percy Grainger, Rachmaninov, Jack Strachey.

The Infernal Galop (1989). Musique/chansons : Tino Rossi, Charles Trénet, Édith Piaf, Django Reinhardt, Émile Prudhomme, Offenbach.

Le chorégraphe Matthew Bourne célèbre ses 25 ans de carrière en reprenant trois pièces “de jeunesse”. J’aime beaucoup le travail de Bourne, dont je n’ai rien vu de nouveau depuis Dorian Gray il y a presque quatre ans. Ce petit retour en arrière confirme que les ingrédients qui rendent Bourne aussi plaisant — sa créativité, son espièglerie presque juvénile, son instinct visuel — étaient déjà bien présents dans ces créations de la fin des années 1980 et du début des années 1990.

C’est la pièce centrale, Town & Country, qui est de loin la plus aboutie. Sorte de commentaire amusé et amusant sur les modes de vie anglais, elle se compose d’une série de vignettes tour à tour virtuoses, comiques ou poétiques.

On y relève notamment le formidable tableau où “monsieur” et “madame” prennent leur bain tandis que les domestiques veillent à leur bien-être, les essuient et les rhabillent sans qu’ils n’arrêtent jamais de danser. Ou, mieux encore, le résumé en quelques minutes du film Brief Encounter, reproduit à l’identique par deux couples qui vivent la même histoire… jusqu’à la dernière seconde, irrésistiblement comique, où ils partent de manière inattendue sur des trajectoires différentes.

La deuxième partie de Town & Country est une irrésistible série de scènes majoritairement comiques sur la vie à la campagne… rendue franchement hilarante grâce à la participation inattendue de quelques marionnettes.

Spitfire se moque gentiment des “danseurs nobles” des grands ballets classiques en “cassant” triplement leurs codes : en caricaturant leurs gestes et attitudes ; en les faisant danser entre eux ; et en les représentant comme les mannequins qui apparaissent dans les catalogues de vente par correspondance, au rayon sous-vêtements… C’est la plus ancienne des créations de Bourne au programme… et il y démontre déjà sa capacité à empiler les niveaux de lecture et à glisser des clins d’œil malicieux aux endroits les plus inattendus.

Le moins passionnant des trois programmes est curieusement celui qui est présenté en fin de représentation. The Infernal Galop est un peu le pendant français de Town & Country, mais l’accumulation de poncifs trahit un certain manque de finesse et une inspiration beaucoup plus limitée. Sans compter l’accumulation de fautes de français dans le programme. Et Édith Piaf (même si l’orchestration de “L’Hymne à l’amour” est bluffante). Et Tino Rossi.

Le spectacle est servi par un remarquable groupe de danseurs manifestement très à l’aise avec le style Bourne, qui est loin de ne reposer que sur la prestation physique. On note en particulier l’importance du regard et des expressions faciales dans la façon dont Bourne raconte ses histoires — de ce point de vue, l’étonnant Tom Jackson Greaves est le plus irrésistible.

Mais c’est le fascinant Christopher Marney qui propose les prestations les plus abouties, les solos les plus intenses. Il a une carrure un peu différente des autres, et il s’en sert à merveille pour démultiplier son expressivité, avec un sens inégalé de la continuité d’intention et d’exécution.

On est également heureux de voir le charmant Drew McOnie dans la troupe. Chorégraphe talentueux (Patience, The Producers, Soho Cinders, Grand Hotel, Dames at Sea, On the Twentieth Century), McOnie est aussi un danseur attachant. Sa bio indique quelques projets à venir qui semblent fort tentants…


“Magical Night”

Linbury Studio Theatre, Londres • 31.12.11 à 12h30
Zaubernacht, Kurt Weill

Chorégraphie : Aletta Collins. Direction musicale : James Holmes. Avec Lorena Randi (Mummy, Sarah Good), Yvette Bonner (Pink Fairy), Thomasin Gülgeç (Chimpy), Alessandra Ruggeri (Tumble Tot), Greig Cooke (Sir Green Knight), Owen Ridley-DeMonick (Mighty Robot), WeiChun Luo (Fire Flame), Daniel Hay Gordon (Bubbles).

Coup de génie de la part du Royal Opera House, qui nous permet de découvrir cette “pantomime pour enfants” de Kurt Weill, créée à Berlin en 1922, dont l’orchestration originale n’a pu être reconstituée que récemment grâce à l’invention de partitions jusque-là égarées dans les archives de l’Université de Yale.

Le petit spectacle (une heure) est irrésistible : musique délicieuse et pantomime charmante mettant en scène deux enfants dont les jouets, soudain, prennent vie au milieu de la nuit.


“Duke Bluebeard’s Castle” / “Le Sacre du printemps”

English National Opera, Londres • 28.11.09 à 18h30
Direction musicale : Edward Gardner

A kékszakállú herceg vára (Le Château de Barbe-Bleue), Béla Bartók (1918). Adaptation en anglais de John Lloyd Davies. Mise en scène : Daniel Kramer. Avec Clive Bayley (Bluebeard), Michaela Martens (Judith).

Le Sacre du printemps, Igor Stravinsky (1913). Chorégraphie et mise en scène : Michael Keegan-Dolan. Avec la troupe “Fabulous Beast Dance Theatre”.

Couplage étonnant et détonnant, qui permet d’entendre deux des partitions les plus électriques des années 1910. Et ça tombe bien, car l’Orchestre de l’English National Opera est en forme olympique et Edward Gardner mène son monde avec une intensité délectable.

Le Château de Barbe-Bleue m’a permis de retrouver l’excellent Clive Bayley, déjà entendu en Fasolt et en Hunding à Strasbourg. Son Barbe-Bleue, sombre et intense, bénéficie d’une voix hypnotique qui reste riche et onctueuse jusque dans les notes les plus graves. Un régal. Michaela Martens lui donne la réplique avec une conviction attachante, dans une mise en scène qui ne trouve pas toujours ses marques, mais qui n’est pas sans inventivité.

La chorégrahie du Sacre du printemps ne contient pas beaucoup de “danse” au sens habituel du terme, mais il y a incontestablement quelque chose de fascinant (et de décalé) dans la façon dont Michael Keegan-Dolan choisit de raconter son histoire. Il faut être honnête, la beauté de la musique éclipse de toute façon pas mal ce qui se passe sur scène.


“Shall We Dance?”

Sadler’s Wells, Londres • 30.8.09 à 14h30
Conception, mise en scène et chorégraphie : Adam Cooper. Arrangements et direction musicale : Richard Balcombe.

Shall Le principe rappelle un peu celui de Strictly Gershwin, vu il y a un peu plus d’un an, mais appliqué à la musique de Richard Rodgers. Adam Cooper (l’ancien danseur-vedette de Matthew Bourne) a conçu un spectacle chorégraphique entièrement inspiré par l’abondant catalogue du génial compositeur Richard Rodgers, dont la carrière s’étendit sur six décennies. Les magnifiques arrangements concoctés par Richard Balcombe sont interprétés avec fougue par un orchestre certes réduit mais fort talentueux. 

Adam Cooper a imaginé une sorte d’errance amoureuse d’un homme qui rencontre neuf femmes dans autant de lieux différents. À chaque étape de son voyage correspondent une atmosphère, une couleur musicale et un style chorégraphique. Tout y passe : swing, claquettes, danses de salon, grand tableau hollywoodien… Rien n’est très original et l’impression de déjà vu est permanente, mais les tableaux sont soigneusement composés et le plaisir des interprètes est communicatif.

C’est de toute façon la musique géniale de Rodgers qui porte le spectacle : avec ou sans tableaux dansés, elle mérite à elle seule le prix du billet.


“Troisième Symphonie de Gustav Mahler”

Opéra Bastille, Paris • 6.4.09 à 19h30
Chorégraphie : John Neumeier (1975)

Orchestre de l’Opéra national de Paris, Klauspeter Seibel. Dagmar Peckova, mezzo-soprano. Maîtrise des Hauts-de-Seine / Chœur d’enfants de l’Opéra national de Paris.

Entrée au répertoire de ce ballet de 1975, qui ne m’a pas pris aux tripes. Le premier tableau, qui rappelle un peu les compositions monumentales de Béjart, est le plus original. On ne peut pas dire que la suite soit vraiment marquante. Le plus dommage, c’est que la pauvre symphonie de Mahler ne survit pas très bien à une interprétation trop métronomique (on est au ballet… il faut compter les temps). Par moments, on reconnaît à peine la musique de Mahler tant elle perd de son atmosphère. Dagmar Peckova réalise néanmoins, comme à son habitude, une belle prestation.


“Yes We Can’t”

Théâtre National de Chaillot (Salle Jean Vilar), Paris • 28.3.09 à 20h30
Une pièce de William Forsythe et des danseurs de The Forsythe Company

Il vaut mieux arriver à ce spectacle avec une petite réserve d’optimisme tant l’image qu’il brosse des rapports humains est sombre. Des corps convulsés, en proie à des pulsions incontrôlables, une angoisse omniprésente, une incapacité chronique à établir des rapports épanouis : une vision pas très optimiste des interactions humaines. Les danseurs ne se touchent presque jamais ; lorsqu’ils le font, le malaise est palpable et ils ne se regardent jamais ; certains se replient sur des gratifications solitaires.

Il y a quelques longueurs, mais il est difficile de ne pas être fasciné par la technique de ces danseurs hyper-doués. Leurs mouvements semblent tellement naturels qu’on en oublie presque à quel point leurs corps sont disloqués. Tout cela dans une fluidité étonnante.

Quelques huées pendant les saluts, pas très fair play compte tenu du talent évident des danseurs. On peut ne pas aimer, mais ce n’est pas très sympa de s’en prendre aux interprètes.


“Good Morning, Mr. Gershwin”

Théâtre National de Chaillot (salle Jean Vilar), Paris • 24.1.09 à 20h30

Musique : George Gershwin. Chorégraphie : José Montalvo et Dominique Hervieu.

Décidément, la musique de Gershwin inspire les chorégraphes. Je me souviens avec émotion du joli spectacle intitulé Strictly Gershwin au Royal Albert Hall en juin dernier. D’une certaine façon, ce Good Morning, Mr. Gershwin commence là où s’arrêtait le spectacle précédent, puisqu’il convoque des styles de danse plus contemporains : hip-hop, break dance, et d’autres que je serais bien incapable de nommer.

Montalvo et Hervieu composent un spectacle résolument hétéroclite, qui semble vouloir démontrer l’intemporalité du charme de Gershwin face à une juxtaposition de courts numéros variés qui ne sont d’ailleurs pas tous chorégraphiques, puisqu’ils font appel également à des séquences de divertissement visuel plus proches peut-être du cirque que de la danse… sans oublier les incontournables projections, un peu agaçantes au début, mais qui s’intègrent finalement assez bien à l’ensemble.

Ce qui est surprenant, devant un spectacle apparemment aussi peu structuré et au propos aussi éclaté, c’est qu’on accroche… sacrément, même par moments, tant la troupe rassemblée sur scène est attachante et charismatique. J’avoue avoir été particulièrement fasciné par l’étonnant Mansour Abdessadok, dont chaque mouvement évoque pour moi des mondes d’une poésie infinie.