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Concert ONF / Krivine à l’Auditorium de Radio-France

Auditorium de Radio-France, Paris • 3.3.16 à 20h
Orchestre National de France, Emmanuel Krivine

Berlioz : Le Corsaire, ouverture
Saint-Saëns : concerto pour piano n° 2 (Bertrand Chamayou, piano)
Chostakovitch : symphonie n° 5

KrivineJe voyais beaucoup Emmanuel Krivine quand il était à la tête de l’Orchestre de Lyon, mais je l’avais perdu de vue depuis qu’il se consacre à la quête d’une théorique authenticité musicale à la tête d’un ensemble jouant sur instruments “d’époque”. Il aura donc fallu une indisposition de Riccardo Muti pour que je le retrouve… une expérience assez oubliable tellement la conduite très convenue de Krivine manque à la fois d’élévation et de légèreté.

La symphonie de Chostakovitch, en particulier, est empesée, sans fantaisie. Elle en perd son caractère mordant, grinçant qui en fait normalement le charme. Pas beaucoup de génie non plus dans la première partie, mais le choix des œuvres en est au moins autant responsable que l’interprétation.

Curieuse allocution de Krivine à la fin du concert qui utilise une métaphore inextricable basée sur Cendrillon pour essayer d’expliquer que l’Auditorium de Radio-France vaut au moins autant le déplacement que la Philharmonie. C’est peut-être vrai sur le plan acoustique, mais cette lumière blafarde et l’ambiance de fin du monde qui règne dans les espaces publics explique peut-être aussi un peu le manque d’entrain du public.


Concert Concertgebouworkest / Bychkov à la Philharmonie

Philharmonie de Paris • 5.2.16 à 20h30
Concertgebouworkest, Semyon Bychkov

Beethoven : concerto pour piano n° 5 (Nelson Freire, piano)
Strauss : Ein Heldenleben

Concert magnifique d’un bout à l’autre. Nelson Freire parvient encore à donner une transparence presque miraculeuse au concerto "L’Empereur”, tandis que l’orchestre vibre en parfaite résonance avec lui — l’étonnant pianissimo aux timbales en constituant la preuve la plus époustouflante.

Grand moment de musique avec un Heldenleben animé et coloré. Les musiciens se sont parfaitement approprié l’acoustique de la salle, qui leur permet de mettre en valeur comme rarement leur capacité à jouer ensemble de manière aussi aboutie.

Les solos (au violon, au cor) sont merveilleux… tandis que c’est un plaisir de voir les musiciens prêter autant d’attention les uns aux autres, sous la conduite attentive et bienveillante d’un Semyon Bychkov dont chaque apparition confirme qu’il vieillit vraiment très bien. Les contrebassistes, dont le soliste est particulièrement déchaîné, semblent tout droit venus d’un orchestre hongrois survitaminé.


“Pelléas et Mélisande”

Barbican Hall, Londres • 9.1.16 à 19h
Debussy (1902). Livret : Maurice Maeterlinck.

London Symphony Orchestra, Simon Rattle. Mise en scène : Peter Sellars. Alec Magdalena Kožená (Mélisande), Christian Gerhaher (Pelléas), Gerald Finley (Golaud), Franz-Josef Selig (Arkël), Bernarda Fink (Geneviève), …

Superbe représentation, portée par le son magnifique du LSO, dont les pupitres de bois sont si merveilleusement adaptés à la subtile musique de Debussy. Rattle propose une lecture admirablement soyeuse et poétique, pleine d’élévation et d’intensité.

Distribution de rêve, même si on a connu des Mélisande moins volontaires. Christian Gerhaher et Gerald Finley sont superbes à tous points de vue, y compris leur prononciation impeccable d’un français parfaitement compréhensible.

Mise en espace minimale mais efficace de Peter Sellars, qui fait une utilisation inspirée d’un praticable lui permettant toutes sortes de jeux sur deux niveaux.

La représentation est dédiée comme il se doit à la mémoire de Pierre Boulez.


“Lohengrin”

Concertgebouw, Amsterdam • 20.12.15 à 16h
Richard Wagner (1850)

Koninklijk Concertgebouworkest, Mark Elder. Mise en espace : Cecilia Thunnissen. Avec Klaus Florian Vogt (Lohengrin), Camilla Nylund (Elsa), Katarina Dalayman (Ortrud), Evgeny Nikitin (Telramund), Falk Struckmann (le Roi Heinrich), Samuel Youn (le Héraut du roi), …

Ce Lohengrin sera difficile à surpasser. Il devait originellement être dirigé par Andris Nelsons, dont les opéras en version concert de Birmingham avec le Birmingham Symphony Orchestra (Tristan und Isolde, Parsifal) font partie de mes meilleurs souvenirs musicaux. C’est finalement Mark Elder qui dirigeait le Concertgebouworkest dans cette aventure, mais le résultat fut absolument éblouissant.

Il faut dire que le format de la version concert, avec l’orchestre placé derrière les chanteurs, semble particulièrement adapté à l’épanouissement des multiples beautés de la partition. J’ai passé le concert à me pâmer devant tant de transcendance, portée notamment par des prestations incroyables des cuivres du Concertgebouworkest, individuellement et collectivement sublimes.

La distribution est magnifique, même si on a entendu de meilleures Ortrud et, peut-être, de meilleures Elsa. On sait désormais que Vogt semble né pour chanter Lohengrin, un personnage si joliment adapté à sa personnalité et à l’aura que projette sa voix. Les titulaires des autres rôles masculins sont plus éblouissants les une que les autres.

La mise en espace minimale mais efficace finit de donner de la consistance à une représentation splendide de bout en bout, dont on ressort transformé et heureux.


Concert Wiener Symphoniker / Janowki au Musikverein

Musikverein, Vienne • 19.12.15 à 19h30
Wiener Symphoniker, Marek Janowski

Schumann : symphonie n° 3
Wagner : extraits instrumentaux et scène finale de Götterdämmerung (Catherine Foster, soprano)

C’est une sorte de préfiguration du Bayreuth de 2016 que nous propose ce “concert de Noël” des Wiener Symphoniker, puisque c’est le même Marek Janowski qui sera alors dans la fosse du mythique festival et que c’est la même Catherine Foster qui interprète Brünnhilde sur la colline depuis 2013.

Après une belle “Rhénane” étonnamment digeste pour moi, la deuxième partie consacrée à Götterdämmerung m’enchante. Certes, les cuivres ne sont pas toujours parfaits… et l’acoustique du Musikverein demande un (long) temps d’adaptation à mes oreilles (on a parfois l’impression que l’orchestre joue depuis une salle voisine)… mais les dernières pages du Crépuscule sont admirablement interprétées. Les résolutions finales successives, que je reçois comme de véritables déchaînements lumineux, sont éblouissants de transcendance.

Une chose est sûre : Janowski possède une réelle affinité avec la musique de Wagner. Son approche est peut-être plus traditionnelle et moins ciselée que celle de Kirill Petrenko, mais elle donne une force remarquable à la musique. Vivement le mois d’août, que je puisse enfin voir et entendre le Götterdämmerung de Bayreuth.


Concert Lucerne Festival Orchestra / Nelsons à la Philharmonie

Philharmonie de Paris • 10.11.15 à 20h30
Lucerne Festival Orchestra, Andris Nelsons

Prokofiev : concerto pour piano n° 3 (Martha Argerich, piano)
Mahler : symphonie n° 5

NelsonsOn ressort de ce concert-hommage à Claudio à Abbado avec des sentiments très mitigés.

Certes, les musiciens de cet orchestre sans égal sont extraordinaires, et la simple beauté de leur jeu laisse régulièrement sans voix.

Mais Nelsons, que l’on a connu plus inspiré, ne sait visiblement pas quoi faire d’un instrument aussi fabuleux. Tel un gamin dans un magasin de bonbons, il semble passer son temps à se faire plaisir en mettant en exergue tel trait ou tel pupitre et se perd en détours et en minauderies non seulement sans intérêt, mais souvent d’un goût douteux. Même si l’adagietto est plus réussi, la symphonie est pleine de chichis et de plaisirs gratuits ; on dirait un peu un de ces CD livrés avec les chaînes hi-fi avec des échantillons de différents instruments et de différents styles musicaux : un catalogue de belles choses sans unité et sans fil conducteur.

Martha Argerich passe les difficultés techniques du concerto de Prokofiev avec une facilité ahurissante, mais on aime ce concerto plus “brut”, plus incisif… et, pour tout dire, un peu plus en place du côté de l’orchestre.


Concert Orchestre de Paris / Järvi à la Philharmonie

Philharmonie de Paris • 28.10.15 à 20h30
Orchestre de Paris, Paavo Järvi

Improvisations à l’orgue, par Thierry Escaich
Jörg Widmann : concerto pour alto, création mondiale (Antoine Tamestit, alto)
Saint-Saëns : symphonie n° 3

Ça y est, l’orgue symphonique de la Philharmonie est prêt à faire ses premiers pas, même s’il n’est semble-t-il pas encore complètement harmonisé, la “véritable” inauguration étant prévue en février prochain.

Le programme commence par une improvisation virtuose de Thierry Escaich. L’acoustique claire de la salle accueille joliment — peut-être un peu sèchement pour certains — le son unique de l’orgue. Escaich en profite pour adopter un tempo vertigineux ; compte tenu des harmonies assez particulières qu’il déploie, l’oreille croit à tort entendre des fausses notes.

La création du concerto pour alto de Widmann constitue un moment particulièrement réjouissant. L’alto, initialement “caché” derrière une harpe, se lance dans un parcours — physique comme musical — au sein de l’orchestre. Il s’y mesure tour à tour à différents instruments, dans une succession de péripéties amusantes, de petits dialogues et de grandes oppositions. C’est presque autant du théâtre que de la musique, et c’est particulièrement rafraîchissant, d’autant qu’Antoine Tamestit y met beaucoup de conviction. Une corde cassée en cours de route pourrait presque faire partie du scénario.

Le concerto s’achève avec une magnifique séquence élégiaque entre l’alto et le quatuor… qui atterrit sur un étonnant glissando de l’alto obtenu en dévissant progressivement l’une des chevilles.

Je n’ai malheureusement plus beaucoup d’appétence pour la laborieuse symphonie avec orgue de Saint-Saëns, dont j’étais pourtant amateur à une époque. Tout au plus permet-elle d’illustrer la cohabitation idéale de l’orgue avec l’orchestre dans une salle dont l’acoustique, décidément, n’est jamais prise en défaut.


Concert Orchestre de Paris / Salonen à la Philharmonie

Philharmonie de Paris • 21.10.15 à 20h30
Orchestre de Paris, Esa-Pekka Salonen

Bartók :
Suite de danses pour grand orchestre
Concerto pour deux pianos, percussion et orchestre (Katia et Marielle Labèque, pianos ; Camille Baslé et Éric Sammut, percussions)
Concerto pour orchestre

SalonenL’Orchestre de Paris n’échappe pas à cette curieuse tendance des orchestres français à ne s’enthousiasmer que lorsqu’ils sont dirigés par quelqu’un d’autre que leur directeur musical en titre.

Il faut dire que Salonen tire de l’orchestre et de ses solistes une interprétation nuancée, contrastée, colorée qui emporte les suffrages. On aime beaucoup l’ambiance de danzón qui baigne le début de la Suite de danses, belle entrée en matière qui reste peut-être un tout petit peu trop sage.

Le Concerto pour orchestre n’est pas tout à fait assez “sauvage” à à mon goût, mais les montées de tension sont irrésistibles, notamment dans la dernière ligne droite. Les solistes se surpassent dans une belle harmonie générale.

Le charisme de Salonen n’est pas suffisant pour rappeler aux sœurs Labèque, que je n’arrive décidément pas à trouver intéressantes, que le piano est avant tout un instrument de percussion dont on ne joue ni avec des mimiques, ni même avec des caresses. Le concerto pour deux pianos en perd beaucoup d’intérêt.


Concert Cleveland Orchestra / Welser-Möst à la Philharmonie

Philharmonie de Paris • 19.10.15 à 20h30
The Cleveland Orchestra, Franz Welser-Möst

Mahler : symphonie n° 3 (Jennifer Johnston, mezzo-soprano)

WelserJ’avoue avoir eu un peu de mal à “rentrer” dans le premier mouvement, que j’ai trouvé un peu raide, un peu martial. Mais la beauté des timbres, la belle unanimité des cordes… et un travail manifestement minutieux sur la logique d’ensemble du discours pouvaient rendre optimiste quant à la suite.

Suite qui fut assez irrésistiblement sublime, marquée par une lente montée en puissance d’une tension dramatique presque jamais relâchée. Il faut une sacrée détermination pour ne jamais laisser tomber la tension : l’attitude physique de Welser-Möst illustre cette détermination à ne pas perdre de vue cette espèce de ligne d‘horizon qui permet d’agencer ensuite la prestation de l’orchestre dans une logique implacable.

Dès l’attaque du dernier mouvement, on est bouleversé par la beauté tragique des cordes, qui jamais ne fléchira jusqu’à la fin de la symphonie. En étirant le son sans étirer le tempo, Welser-Möst construit une pâte musicale d’une irrésistible densité dramatique. On ressort presque transfiguré par l’intensité exceptionnelle d’une interprétation traversée par une réelle vision.


Concert LSO / Gergiev à la Philharmonie

Philharmonie de Paris • 16.10.15 à 20h30

London Symphony Orchestra, Valery Gergiev

Stravinsky :
Symphonie en ut
Le Chant du rossignol
Le Sacre du printemps

Si le Rossignol et le Sacre sont à peu près contemporains l’un de l’autre, la Symphonie en ut date, elle, d’une époque nettement plus tardive de la carrière de Stravinsky, dans laquelle un dépouillement relatif est mis au service d’un travail formel rigoureux. Les excellents solistes du LSO y incarnent ce parti pris avec talent.

On aime aussi bien sûr beaucoup l’expressionisme quelque peu intellectualisé qui traverse le Rossignol et le Sacre, dans une interprétation que Gergiev conduit avec une rigueur peut-être un peu austère. C’est, sauf erreur, la dernière fois qu’il dirige le LSO en tant que directeur musical à Paris (l’avant-dernière, pour être exact ; il y a un autre concert le lendemain). La palette de couleurs est admirable ; les équilbres, comme toujours dans cette formation, sont particulièrement soignés.

Somptueuse exposition “Marc Chagall : le Triomphe de la musique” à ne surtout pas manquer en ce moment à la Philharmonie.


Concert Gewandhausorchester Leipzig / Chailly

Philharmonie de Paris • 13.10.15 à 20h30
Gewandhausorchester Leipzig, Riccardo Chailly

Strauss : Tod und Verklärung
Mozart : concerto pour clarinette (Martin Fröst, clarinette)
Strauss :
Metamorphosen
Till Eulenspiegel

ChaillyMais quelle curieuse idée d’aller intercaler le vaporeux concerto pour clarinette — dont les charmes ne me touchent guère — au centre de cette trilogie de somptuosités straussiennes ! Surtout que Martin Fröst est assez crispant à regarder. Ma très modeste expérience d’accompagnateur amateur m’a enseigné que les musiciens les plus émouvants sont souvent ceux qui bougent le moins. Les autres, souvent, compensent (à l’exception peut-être de Yo-Yo Ma).

Tod und Verklärung est un chef d’œuvre mais le son grumeleux donne un peu l’impression que l’orchestre n’a pas eu le temps de jauger la compatibilité de son interprétation avec l’acoustique de la salle — alors qu’il donne son troisième concert. La Philharmonie a déjà largement démontré sa capacité à permettre des superpositions miraculeusement transparentes ; dommage que Chailly laisse de temps en temps s’installer une sorte de bouillie sonore (tout étant relatif, bien entendu, s’agissant d’un orchestre de standing planétaire). Et bien que je fasse partie de ceux qui trouvent qu’on n’entend jamais assez l’harmonie, en l’occurrence, les trombones écrasent plusieurs fois le reste de l’orchestre de manière excessive, ce qui est particulièrement préjudiciable aux cors.

Metamorphosen superbes, entêtantes, fascinantes. On se laisse porter voluptueusement par ce mouvement faussement circulaire qui tend imperceptiblement mais irrésistiblement vers son magnifique dénouement. Le choix apparemment délibéré d’homogénéiser au maximum le son entre les pupitres conduit peut-être à se priver d’un brin de folie qui aurait pu donner au tout un caractère un peu plus organique. 

Mais c’est Till Eulenspiegel qui laisse sans voix. L’interprétation expressionniste et contrastée, pleine d’esprit et d’humour, est une prodigieuse réussite. Les 91 musiciens — dont 60 cordes — portent dans un ensemble absolument irréprochable une vision partagée et inspirée. On est sidéré par la succession d’ambiances, de couleurs, d’humeurs… qui évoque si bien l’espièglerie du personnage éponyme. C’est la plus belle version de Till que l’on ait entendue en concert… et on doute de retrouver prochainement une interprétation d’un tel génie collectif.


Concert San Francisco Symphony / MTT à la Philharmonie

Philharmonie de Paris • 14.9.15 à 20h30
San Francisco Symphony, Michael Tilson Thomas

Beethoven : concerto pour piano n° 4 (Yuja Wang, piano)
Mahler : symphonie n° 1

MttSi Bychkov fait partie des chefs qui se bonifient avec l’âge, Tilson Thomas ne bénéficie pas de ce supplément de génie qui semble venir illuminer la maturité de certains grands chefs.

Au contraire, sa conduite semble de moins en moins pénétrée par une authentique émotion. Beaucoup de choix semblent mécaniques — plus fort, moins fort, plus rapide, plus lent. On ne sait s’il faut y voir un épuisement malencontreux de la sensibilité, un choix artistique assumé ou tout simplement de la lassitude. Toujours est-il que certains passages inspirent plus l’ennui que l’exaltation.

Ce n’est heureusement pas le cas en permanence, surtout que la partition sait se défendre… et, à défaut de génie dans la direction, on peut admirer le son magnifique de l’orchestre… tout particulièrement du côté des vents. Le finale reste un grand moment.

Yuja Wang est loin de faire l’unanimité… et pourtant j’ai trouvé son concerto de Beethoven assez sensible, loin d’une virtuosité aride et sans âme… et même parsemée de petites failles — des articulations un peu inégales — d’une attachante humanité. Je persiste cependant à préférer les pianistes qui attaquent plus franchement le clavier : malgré sa technique époustouflante, Wang choisit trop souvent d’effleurer les touches du piano plutôt que de les enfoncer franchement.


Concert Wiener Philharmoniker / Bychkov au KKL

KKL, Lucerne • 12.9.15 à 18h30
Wiener Philharmoniker, Semyon Bychkov

Haydn : symphonie n° 44, “funèbre”
Wagner : Wesendonck-Lieder (Elisabeth Kulman, alto)
Brahms : symphonie n° 3

BychkovSemyon Bychkov fait partie de ces chefs qui s’améliorent avec l’âge. Sa conduite, tout en rondeur et en subtilité, est terriblement efficace dans la symphonie “funèbre” de Haydn (dont le troisième mouvement a été joué aux obsèques du compositeur). Mon contact annuel avec Haydn s’en est trouvé singulièrement satisfaisant.

La symphonie de Brahms, qui met magnifiquement en valeur les timbres de l’orchestre, manque peut-être un tout petit peu d’aspérités, mais l’attachement évident du chef au lyrisme de la partition rend l’expérience chaleureuse et vaguement enivrante.

Mais la soirée appartient à la géniale Elisabeth Kulman, impériale dans les Wesendock-Lieder. Tour à tour élégiaque et intensément passionnée, elle porte au texte une attention qui la rend irrésistible. Elle tempère habilement son autorité naturelle par une capacité attachante à se laisser porter par la musique et par l’orchestre. Une grande et belle interprétation.


Prom 67 : “Bernstein – Stage and Screen”

Royal Albert Hall, Londres • 5.9.15 à 17h30

Le John Wilson Orchestra et les Maida Vale Singers, sous la direction de John Wilson. Avec Louise Dearman, Julian Ovenden, Lucy Schaufer, Scarlett Strallen.

JohnwilsonLa prestation annuelle du John Wilson Orchestra reste l’un des événements les plus attendus des Proms ; le concert est invariablement complet quelques heures à peine après l’ouverture de la location. 

C’est cette année Leonard Bernstein qui est à l’honneur. Le programme rend hommage aussi bien à ses œuvres scéniques, y compris les moins connues (avec l’opéra Trouble in Tahiti et les comédies musicales Peter Pan et 1600 Pennsylvania Avenue), qu’à sa contribution à la musique de film (avec l’interminable suite orchestrale du film On the Waterfront, le point bas du concert).

L’effectif de l’orchestre permet d’interpréter la belle musique de Bernstein dans des conditions luxueuses… parfois meilleures que celles qui prévalaient à la création des œuvres. Les chanteurs, dont plusieurs sont des habitués, font preuve d’une belle intimité avec la palette stylistique des extraits interprétés. Le concert se termine en apothéose avec le sublime “Make Our Garden Grow” de Candide (frissons garantis), avant que le public n’obtienne en bis une remarquable interprétation de “America” de West Side Story.

Mention spéciale à la superbe veste de smoking de Julian Ovenden, une belle veste croisée crème à col châle d’une rare élégance.


Concert Boston Symphony Orchestra / Nelsons à la Philharmonie

Philharmonie de Paris • 3.9.15 à 20h30
Boston Symphony Orchestra, Andris Nelsons

R. Strauss : Don Quichotte (Yo-Yo Ma, violoncelle ; Steven Ansell, alto)
Chostakovitch : symphonie n° 10

NelsonsLa nouvelle saison de la Philharmonie de Paris débute en beauté avec un concert superlatif.

La symphonie de Chostakovitch est particulièrement époustouflante malgré quelques microscopiques décalages dans le vertigineux deuxième mouvement. Nelsons y déploie une vision pleine de contraste et de couleurs mais attachée à un sens admirable de l’architecture globale. L’énergie de l’orchestre est considérable ; les pupitres brillent à tour de rôle, en particulier les remarquables solistes de la petite harmonie. Le génie de Chostakovitch se trouve magnifié par la rencontre d’autant de talents.


“Les Parapluies de Cherbourg”

Théâtre du Châtelet, Paris • 28.6.15 à 20h
Musique : Michel Legrand. Paroles : Jacques Demy.

Orchestre Pasdeloup, Michel Legrand. Mise en espace : Vincent Vittoz. Avec Marie Oppert (Geneviève Emery), Vincent Niclo (Guy Foucher), Natalie Dessay (Madame Emery), Laurent Naouri (Laurent Cassard), Louise Leterme (Madeleine), Jasmine Roy (Tante Élise / Madame Germaine), Franck Vincent, Franck Lopez, Arnaud Léonard, Elsa Dreisig (Jenny).

UmbrellasJe n’étais pas en France lorsque cette “version symphonique” de la partition du film de Jacques Demy a été créée dans ce même Théâtre du Châtelet en septembre 2014. Lorsque le Châtelet a annoncé trois nouvelles représentations en cette fin de saison, le sang de l’admirateur de Michel Legrand que je suis n’a fait qu’un tour.

Malgré les échos enthousiastes du spectacle, malgré mon amour sans borne pour le film de Jacques Demy… je ne m’attendais pas à ressortir à ce point enchanté.

Enchanté, bien sûr, au premier chef par la partition de Michel Legrand… sublimement arrangée pour quintette de jazz et orchestre symphonique. La musique est un bonheur permanent ; les contre-chants foisonnent, que ce soit aux cordes ou aux vents ; les harmonies fascinent.

Enchanté aussi par le sans-faute d’une distribution de rêve, constituée majoritairement de chanteurs que je ne connaissais pas mais qui semblent unis par une intimité totale avec le style Demy / Legrand, auquel ils rendent un hommage touchant, qui est un sans-faute sur toute la ligne.

J’avoue être arrivé avec quelques doutes sur la capacité d’une Natalie Dessay à embrasser le style adéquat. Doutes infondés tant Dessay est exemplaire : style impeccable, diction de rêve, engagement dramatique parfaitement convaincant sans être surjoué. Son mari Laurent Naouri lui volerait presque la vedette tant son irrésistible voix de velours convient au personnage de Roland Cassard.

J’ose le dire : tout cela est encore plus agréable à écouter que la bande-son du film, pourtant délicieuse à souhait. Si l’on ajoute l’idée excellente des quelques éléments de décor (trop rares) conçus par le génial Sempé… on obtient un spectacle au charme infini, un moment de légèreté et de grâce rare et précieux.


Concert LSO / Haitink à la Philharmonie

Philharmonie de Paris • 16.6.15 à 20h30
London Symphony Orchestra, Bernard Haitink

Mozart : concerto pour violon n° 3 (Alina Ibragimova, violon)
Mahler : symphonie n° 1

BernardQuelle somptueuse symphonie ! Même si ses tempos sont parfois à la limite du supportable tant ils sont lents, la conduite de Haitink met magnifiquement en valeur le talent remarquable des musiciens du LSO, tout particulièrement du côté des vents. Les trompettes sont particulièrement phénoménales, avec ce timbre si particulier que l’on associe aussi instantanément aux partitions de John Williams. Bravo aussi au contrebassiste solo, qui parvient à jouer légèrement et délicieusement faux au début du 3e mouvement.

L’acoustique de la Philharmonie, bien entendu, se prête merveilleusement à l’entreprise. La magie qui en résulte prend réellement à la gorge.

Introduction agréable mais inutile avec un concerto tout en rondeur et en chaleur d’une violoniste qui, pour une fois, ne se sent pas obligée de faire grincer ses cordes. Je suis sans doute horriblement rétrograde, mais mes oreilles s’obstinent à préférer Mozart joué sur instruments modernes.


Concert City of Birmingham Orchestra / Nelsons au TCE

Théâtre des Champs-Élysées, Paris • 1.6.15 à 20h
City of Birmingham Orchestra, Andris Nelsons

Wagner : extraits de Parsifal et de Lohengrin (Klaus Florian Vogt, ténor)
Dvořák : symphonie n° 7

VogtL’un des meilleurs chefs wagnériens du moment rencontre l’un des meilleurs ténors wagnériens du moment… et le résultat est inoubliable. Vogt démontre dans ces quelques extraits non seulement la puissance et l’expressivité d’une voix parfaitement maîtrisée (sa respiration est sidérante), mais aussi une capacité à se glisser sans peine dans des personnages complexes et variés — comme en témoigne le Siegmund solaire et extraverti qui succède en bis à un Parsifal et à un Lohengrin autrement plus sombres et introvertis.

Les pages orchestrales sont tout aussi somptueuses… au point qu’on a beaucoup de mal à redescendre ensuite sur terre pour une septième de Dvořák qui semble un peu anecdotique même si elle est magnifiquement interprétée. En bis, la Danse slave op. 72 n° 2 démontre la capacité de certaines œuvres à squatter le cerveau pendant plusieurs jours.


Concert Philharmonia / Salonen au TCE

Théâtre des Champs-Élysées, Paris • 27.5.15 à 20h
Philharmonia Orchestra, Esa-Pekka Salonen

Messiaen : Turangalîla-Symphonie (Valérie Hartmann-Claverie, Ondes Martenot ; Pierre-Laurent Aimard, piano)

AimardQuelle splendeur ! Une interprétation ébouriffante, presque à vif, du génial opus de Messiaen. Bien que n’étant pas forcément le fan numéro 1 de Pierre-Laurent Aimard, je dois reconnaître que son engagement sans faille pour mettre le piano sur le même plan qu’un orchestre déchaîné me l’a rendu bien sympathique.


Concert Budapesti Fesztiválzenekar / Iván Fischer à la Philharmonie

Philharmonie de Paris • 26.5.15 à 20h30
Budapesti Fesztiválzenekar, Iván Fischer

Brahms : symphonies n° 3 et n° 4

FischerCe concert m’a un peu moins enthousiasmé que je ne m’y attendais. Fischer semble atteindre ce stade où certains chefs se sentent libres d’expérimenter un peu plus avec des partitions qu’ils connaissent sur le bout des doigts, au point parfois de rendre certains passages méconnaissables.

C’est le cas, en particulier, dans la troisième symphonie. Bien que l’orchestre soit toujours aussi remarquable, je n’y trouve pas vraiment mon compte.

Heureusement, la quatrième symphonie me semble autrement plus réussie. La délicate superposition rythmique des première mesures, qu’aucun orchestre ne réussit jamais complètement, est parfaitement en place. Les cordes sont toujours aussi superbement lyriques ; les contrebassistes ont déclenché le mode “bûcheron” avec un enthousiasme communicatif.

Ce n’est pas un hasard qu’un orchestre aussi chantant propose en bis un morceau choral, parfaitement révélateur d’un état d’esprit que l’on ne peut qu’embrasser avec enthousiasme.