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“Broadway and the Bard”

Lion Theatre, New York • 6.3.16 à 15h
Conception : Len Cariou, Barry Kleinbort & Mark Janas

Mise en scène : Barry Kleinbort. Direction musicale : Mark Janas. Avec Len Cariou.

Len Cariou, ce formidable comédien d’origine canadienne, est bien sûr connu comme le créateur du rôle de Sweeney Todd. Mais sa carrière fut riche et variée, et les grands rôles shakespeariens y ont occupé une place privilégiée. Le titre du one man show qu’il propose aujourd’hui à 76 ans, Broadway and the Bard, est donc particulièrement approprié.

Le spectacle alterne quelques unes des grandes tirades shakespeariennes les plus connues avec un florilège de chansons issues du répertoire de la comédie musicale. Certains choix, comme “By Myself” (couplé avec “Reviewing the Situation”) ou “September Song”, conviennent particulièrement bien à la personnalité de Cariou, même s’il finit en beauté avec un “Brush Up Your Shakespeare” vraiment réjouissant.

Si Cariou n’a plus sa voix de jeune homme, on est frappé par la clarté de chaque syllabe, de chaque mot, de chaque phrase… que ce soit dans les lyrics des chansons ou dans les vénérables tirades shakespeariennes. L’exploit qu’il réalise en disant son texte d’un bout à l’autre sans la moindre hésitation est presque secondaire en comparaison de l’autorité — l’évidence, presque — avec laquelle il donne du sens à tout ce qu’il dit.

Quelle présence ! Quel comédien ! Quel homme !

Il paraît qu’Angela Lansbury assistait à la représentation de la veille au soir. Il devait y avoir de l’ambiance…


Liliane Montevecchi : “Aller-Retour”

Vingtième Théâtre, Paris • 22.11.15 à 20h30

Liliane Montevecchi, ancienne danseuse du Ballet Roland Petit et ancienne meneuse de revue, est l’une des rares Françaises à avoir réussi une carrière aux États-Unis, au cinéma, à la télévision et au théâtre. Elle a même gagné le Tony Award du meilleur second rôle féminin en 1982 pour sa prestation dans la comédie musicale Nine.

Cela fait des années que Montevecchi propose un one-woman show intitulé On the Boulevard, dont il existe d’ailleurs un enregistrement CD. Mais elle n’avait jamais eu l’occasion de le présenter dans son pays d’origine. C’est désormais chose faite, dans une version forcément un peu adaptée… à 83 ans ! (Elle en fait facilement 20 de moins. Les danseuses savent s’entretenir.)

Dire qu’elle fut irrésistible ne rend qu’imparfaitement compte du charme très particulier de Montevecchi. Elle a un chien fou ; sa gouaille est merveilleuse ; et son enthousiasme presque enfantin lui garantit instantanément l’adhésion du public. Son énergie est incroyable… et, même si sa voix n’a jamais été “élégante”, c’est la voix d’une conteuse, qui accorde une double dose d’attention à chaque mot.

Quelle belle expérience. On se dit que Montevecchi représente sans doute une espèce en voie de disparition, voire déjà disparue ; cela rend cette représentation d’autant plus précieuse.


“Pure Imagination”

St. James Theatre, Londres • 17.10.15 à 19h30

Mise en scène : Christopher Renshaw. Direction musicale : Chris Guard. Avec Dave Willetts (The Man), Niall Sheehy (The Boy), Julie Atherton (The Girl), Giles Terera (The Joker).

Leslie Bricusse est sans conteste l’un des auteurs les plus actifs dans les domaines de la comédie musicale et de la musique de film. Presque toujours auteur des lyrics de ses chansons, il n’en écrit qu’occasionnellement la musique. Au cours de sa carrière, qui a commencé à la fin des années 1950, il a ainsi collaboré avec de nombreux compositeurs comme Anthony Newley, Henry Mancini, Frank Wildhorn ou John Williams. Il a même écrit des paroles sur des airs de Gershwin et de Tchaïkovski.

Ce spectacle est conçu comme une rétrospective de la carrière de Bricusse, avec une cinquantaine de ses chansons les plus célèbres interprétées par — normalement — cinq comédiens. L’une d’entre eux, Siobhán McCarthy, était souffrante… et la production n’avait manifestement pas prévu de remplaçant dans cette éventualité. Le spectacle a donc été remanié pour quatre comédiens seulement, ce qui a conduit à en éliminer certaines chansons… dont, malheureusement, celle que je me réjouissais le plus d’entendre, “Le Jazz Hot!”, écrite pour le film Victor/Victoria.

Le nombre de chansons de Bricusse devenues des tubes, au moins dans le cercle des amateurs de comédie musicale, est étonnant. En jetant un coup d’œil à la liste des chansons avant le spectacle, j’ai été frappé de voir que je les connaissais presque toutes — pour une bonne partie au point de pouvoir en fredonner la mélodie. J’ai même reconnu un titre que je n’attendais pas : “Friends to the End”, une chanson du film Tom and Jerry, the Movie (musique : Henry Mancini), que j’ai écoutée en boucle à sa sortie… et dont je suis prêt à parier que j’étais l’un des rares à la connaître parmi les spectateurs.

Difficile de décrire l’émotion qui m’a étreint en entendant ces chansons plus touchantes les unes que les autres interprétées par d’aussi bons comédiens, avec le soutien d’un merveilleux petit orchestre (piano, contrebasse, flûte, clarinette, trompette, batterie) qui a la chance de jouer des orchestrations sublimes de Michael England — les nombreux contre-chants à la flûte ou à la trompette sont à fondre de bonheur.

Si tous les interprètes méritent des louanges, on ne peut ignorer la prestation de Giles Terera, étonnant clown triste qui, après avoir merveilleusement chanté “If I Ruled the World” (le “tube” de la comédie musicale Pickwick) dans la première partie, s’est surpassé en proposant dans la deuxième partie une version inoubliable de l’un des plus grands succès de Leslie Bricusse, “What Kind of Fool Am I?”, écrit avec Anthony Newley pour la comédie musicale Stop the World – I Want to Get Off.

Et, comme pour compenser l’abandon de “Le Jazz Hot!”, c’est la version orchestrale de cette chanson qui accompagne les saluts. Bonheur.

C’était la dernière… et j’ai eu la surprise de découvrir que j’étais assis pile derrière le héros de la soirée, le génial Leslie Bricusse.


“Forbidden Broadway”

Vaudeville Theatre, Londres • 27.9.14 à 19h45
Conçu et écrit par Gerard Alessandrini

Mise en scène : Phillip George. Direction musicale (piano) : Joel Fram. Avec Christina Bianco, Anna-Jane Casey, Damian Humbley, Ben Lewis.


Cabaret Janie Dee

Prince of Wales Theatre, Delfont Room, Londres • 29.8.09 à 23h

Janiedee Janie Dee est l’une des comédiennes les plus attachantes de sa génération. Également à l’aise dans la comédie, la danse et le chant, elle dégage un charme irrésistible. S’il y a en elle une forme de gaminerie éternelle, elle joue aussi avec expertise sur un registre plus coquin.

Ma première rencontre avec Janie Dee date de son apparition dans la délicieuse comédie musicale My One and Only construite autour de chansons de George Gershwin, une première fois à Chichester, puis à nouveau après que le spectacle a été transféré à Londres. Ma rencontre la plus récente avec elle date de la troublante pièce Woman in Mind.

Dans le cadre art déco sublime de la Delmont Room du Prince of Wales Theatre amoureusement rénové, Janie Dee a proposé avec son pianiste Paul Smith une petite sélection de chansons tirées pour partie du répertoire de la comédie musicale (“On a Clear Day You Can See Forever”, “Anyone Can Whistle”, “When I Marry Mister Snow” — qu’elle termine sans micro), les standards alternant avec des chansons choisies pour illustrer l’indéniable instinct comique de l’interprète.

La seconde partie débute avec une série de chansons accompagnées à la guitare et s’achève sur un ébouriffant numéro chorégraphié dans lequel Janie Dee, rejointe pour l’occasion par de jeunes danseurs du West End, a rendu un hommage appuyé à Michael Jackson, dont c’était l’anniversaire. Triomphe assuré.


“Forbidden Broadway”

Menier Chocolate Factory, Londres • 18.7.09 à 20h
Conçu et écrit par Gerard Alessandrini

Mise en scène : Phillip George. Direction musicale (piano) : Joel Fram. Avec Anna-Jane Casey, Sophie-Louise Dann, Alasdair Harvey, Steven Kynman.

Voici de nombreuses années que Gerard Alessandrini se moque affectueusement des spectacles et des stars de Broadway par le biais d’un spectacle de cabaret constamment renouvelé. Joué principalement à New York mais aussi dans d’autres villes des États-Unis, Forbidden Broadway n’avait traversé l’Atlantique qu’une fois il y a à peu près dix ans pour s’installer quelques semaines au petit Jermyn Street Theatre. C’est dans un autre petit théâtre que j’affectionne particulièrement, la Menier Chocolate Factory, que le public londonien peut à nouveau profiter des gentilles piques concoctées par Gerard Alessandrini.

Le principe de Forbidden Broadway consiste essentiellement à détourner des chansons du répertoire de la comédie musicale pour satiriser une œuvre, un compositeur, une chanteuse… Alessandrini possède un talent certain pour trouver l’angle qui fait mouche et ses lyrics sont généralement irrésistibles, surtout lorsqu’ils sont confiés à des comédiens/chanteurs capables de grossir intelligemment le trait comique. C’est sans aucun doute le cas ici, avec quatre comédiens de très bon standing, qui enfilent les nombreux costumes souvent outranciers du spectacle pour donner vie à ce spectacle éminemment sympathique et distrayant.


Charlène Duval au Petit Saint-Martin

Théâtre du Petit Saint-Martin, Paris • 1.4.09 à 20h30

Charlene Comme je l’écrivais ici, Charlène Duval réapparaît de temps en temps l’espace de quelques représentations pour le plus grand bonheur de ses fidèles admirateurs. Ce nouveau récital puise dans le répertoire amassé au fil de nombreuses années de carrière : de “La Vie en rose” façon Marlene Dietrich à de curieuses odes au nougat de Montélimar ou aux charmes du Mexique, on passe des succès les plus connus aux spécialités les plus improbables. Mais toujours avec le charme de la Duval, son amour des mots et son affinité légendaire pour les rythmes latins qui lui vont si bien au teint. Et avec l’aide d’un trio de musiciens talentueux placés sous la direction assurée du talentueux Patrick Laviosa.


“Maria Friedman Sings the Great British Songbook”

Shaw Theatre, Londres • 7.2.09 à 20h

Direction musicale : Jason Carr.

J’ai déjà parlé de Maria Friedman à propos de son précédent spectacle, Maria Friedman: Re-Arranged, que j’avais vu une première fois à la Menier Chocolate Factory, puis aux Trafalgar Studios il y a à peine plus d’un mois. La voici qui revient au délicieux Shaw Theatre avec un nouveau programme consacré entièrement à des chansons de compositeurs anglais, puisées pour une bonne partie dans le répertoire du théâtre musical.

C’est une occasion en or de se souvenir à quel point est riche l’héritage des compositeurs anglais, aujourd’hui un peu oubliés, en partie à cause de la célébrité d’Andrew Lloyd Webber (dont Friedman interprète la chanson “As If We Never Said Goodbye”, extraite de Sunset Boulevard, qu’elle a à son répertoire depuis un moment).

Les “ancêtres” sont représentés, avec Gilbert & Sullivan (un extrait de Ruddigore (1887)), Vivian Ellis (le merveilleux “Spread a Little Happiness”, extrait de Mr. Cinders (1928)), Ivor Novello (un extrait de Gay’s the Word (1950)) et avec le délicieux et raffiné Noël Coward (Friedman interprète la chanson comique “Nina”, ainsi qu’une version déchirante de son chef d’œuvre “If Love Were All”, une chanson délicieusement douce-amère extraite de Bitter Sweet (1929)).

Tous les compositeurs de l’âge d’or de la comédie musicale anglaise sont salués : Julian Slade (deux extraits de Salad Days (1954), dont l’entraînante “Saucer Song”), Lionel Bart (le tube “Where Is Love?”, extrait de Oliver! (1960)), Cyril Ornadel (une interprétation étonnamment romantique du “If I Ruled the World”, extrait de Pickwick (1963)) et, plus près de nous, Leslie Bricusse et Anthony Newley (“What Kind of Fool Am I”, extrait de Stop The World, I Want to Get Off (1961)).

On regarde aussi un peu en direction de la musique populaire, avec des chansons des Beatles, de Kate Bush (le délicieux “The Man With the Child in His Eyes”, que Friedman chante depuis longtemps), ou même la chanson “Diamonds are Forever” de John Barry, ainsi que quelques chansons issues de la tradition du music-hall anglais, comme “Susie’s Sewing Shirts for Soldiers”, qui exige de son interprète (et du public, prié de s’y essayer) une maîtrise supérieure de l’élocution.

Friedman s’aventure également enfin du côté de la musique classique, en interprétant fort correctement la “Complainte de Didon” du Dido & Æneas de Purcell ainsi qu’une chanson de Britten.

Maria Friedman étonne toujours par l’attention qu’elle porte à chaque mot et par le plaisir évident qu’elle prend à s’immerger dans le plaisir de la musique. Sa voix n’est pas sans limitation, mais elle en connaît chaque recoin avec intimité. En l’écoutant, on se laisse facilement envahir par cette évidente sensation de bonheur qu’elle-même semble vivre si intensément. Une expérience assez inoubliable.


“Maria Friedman – Re-arranged”

Trafalgar Studios (Studio One), Londres • 28.12.08 à 18h
Direction musicale : Gareth Valentine. Mise en scène : David Babani.

J’avais déjà vu ce tour de chant de la merveilleuse Maria Friedman il y a huit mois dans le petit théâtre de la Menier Chocolate Factory. Maintenant que le spectacle s’est installé pour quelques semaines dans une salle un peu plus grande, je n’ai pas pu résister au plaisir de revivre l’expérience.

On trouve toujours onze merveilleux musiciens sur scène, même si la sonorisation, peu subtile pour un théâtre de cette taille, est un peu moins réussie que dans le spectacle d’origine. Et on gagne au passage la présence du meilleur directeur musical du West End, l’excellent Gareth Valentine.

Maria Friedman est toujours aussi intense, toujours aussi attentive au texte, toujours aussi sensible aux fulgurances de la musique, manifestement heureuse de faire partager son enthousiasme pour un répertoire largement issu du théâtre musical. Son plaisir est largement communicatif : c’est ce qui fait le charisme des interprètes d’exception.


“Elaine Stritch: At Liberty”

Shaw Theatre, Londres • 2.8.08 à 20h

Stritch Écrit par John Larh et Elaine Stritch. Mise en scène : George C. Wolfe. Direction musicale : Rob Bowman.

À plus de 80 ans, Elaine Stritch est considérée comme l’une des légendes vivantes de Broadway. Sa carrière commence au milieu des années 1940 (elle se fait rapidement remarquer dans le rôle de Melba, la journaliste snob, dans la reprise de Pal Joey en 1952) et atteint une sorte de sommet avec le rôle de Joanne dans Company, l’un des premiers gros succès de Stephen Sondheim, en 1970. Sa carrière ne se cantonne pas au théâtre puisqu’elle joue aussi le rôle principal de la série britannique Two’s Company pendant quatre saisons.

Fin 2001, Stritch crée un one-woman show autobiographique, At Liberty, au Public Theater de New York. Le spectacle est donné ensuite à Broadway (où je le vois au printemps 2002) et à Londres (où je le revois à l’automne 2002) avant d’être édité en DVD. Six ans plus tard, Elaine Stritch reprend le spectacle pour quelques représentations seulement au petit Shaw Theatre de Londres. C’est pour moi un pélerinage incontournable.

Car ce spectacle est un bonheur. Pas tellement parce qu’il est touchant de voir une comédienne légendaire de 83 ans encore aussi pleine d’énergie raconter sa vie et sa carrière. Pas tellement parce que le spectacle sait fréquemment se faire nostalgique et qu’il est d’une honnêteté savamment orchestrée, notamment au sujet de la vie sentimentale de Stritch ou encore de son alcoolisme chronique (elle dit être sobre depuis 20 ans). Mais plutôt parce qu’il est écrit au cordeau, d’une virtuosité diabolique. Il n’y a aucune variation dans le texte, que Stritch dit à chaque représentation exactement de la même façon (aux petits trous de mémoire près). Dès la première scène, une version de la chanson “There’s No Business Like Show Business” entrecoupée d’une douzaine d’anecdotes, on est scotché par le rythme et la qualité de l’écriture. Peu après, on est à nouveau fasciné par la virtuosité des enchaînements lorsque Stritch raconte ses allées et venues entre New York et New Haven une semaine de 1952 alors qu’elle était simultanément la doublure d’Ethel Merman dans Call Me Madam et titulaire d’un second rôle dans la reprise de Pal Joey.

Les sommets émotionnels sont orchestrés avec maestria. Le premier arrive à la fin du premier acte, lorsque Stritch fait sienne la plus touchante des chansons de Noël Coward, “If Love Were All”, la complainte de celui ou de celle qui a passé sa vie à distraire les autres et qui est bien décidé à en tirer le bonheur qu’il n’a pas trouvé dans ses poursuites amoureuses. Le second, c’est le bis qu’interprète Stritch avant que le rideau ne se referme définitivement (pas d’applaudissements interminables ni de rappels sans fin), la chanson “Something Good”, écrite par Richard Rodgers pour la version cinématographique de The Sound of Music.

C’est de la très belle ouvrage, infiniment touchante… avec de magnifiques épisodes musicaux grâce aux six musiciens dirigés par Rob Bowman. Stritch est l’une des dernières représentantes d’une certaine génération de comédiens — elle vit d’ailleurs à l’année dans un hôtel, comme beaucoup des monstres sacrés disparus de Broadway. La générosité avec laquelle elle se livre est absolument irrésistible. On voudrait que ça dure encore et encore…


“La Vie est une comédie musicale”

Théâtre de l’Épée de Bois, Paris • 6.6.08 à 21h

Stéphane Ly-Cuong, dont le nom est connu des amateurs français de comédie musicale, a plusieurs cordes à son arc : outre qu’il co-dirige la rédaction du magazine de référence francophone www.regardencoulisse.com et qu’il collabore au magazine de référence anglophone www.playbill.com, Stéphane a réalisé des courts métrages — souvent musicaux —, conçu et mis en scène des spectacles musicaux… et il prépare un premier long métrage assez personnel.

Le Festival Diva — dont nous parlions ici et — lui a donné carte blanche pour concevoir un spectacle autour de ses coups de cœur et de ses projets passés comme futurs. Intitulée La Vie est une comédie musicale — à une lettre près, le titre d’une sympathique chanson d’Annie Cordy —, la soirée est animée par l’étonnante et attachante Yvonne N’Guyen, qui est par bien des côtés l’alter ego extravertie d’un Stéphane Ly-Cuong peu habitué à occuper le devant de la scène.

La soirée se révèle extrêmement plaisante : rythmée par les interventions à la fois pertinentes et impertinentes d’une Yvonne survoltée (“Ariane Mnouchkine doit se retourner dans sa tombe… Quoi ? Elle n’est pas morte ?”), elle voit se succéder sur scène une belle brochette de chanteurs dont la variété n’a d’équivalent que l’engagement qu’ils mettent tous au service des œuvres qu’ils interprètent. Moins de variété au piano, où l’étonnant Patrick Laviosa officie une bonne partie de la soirée (quand il n’est pas à la guitare ou à l’accordéon), avec sa versatilité et son talent habituels… parfois, d’ailleurs, pour accompagner ses propres compositions.

Clin d’œil obligatoire à Miss Saigon, chansons tirées des courts métrages La Jeune-Fille et la tortue et Paradisco, évocation des spectacles Les Nouveaux Romantiques et C’est toujours ça de pris !… mais aussi fenêtre entrouverte sur des projets comme Vilaines Filles, Mauvais Garçons — un spectacle musical consacré au répertoire de Serge Gainsbourg — ou le film Étrangers au paradis : la variété est grande, les petits plaisirs sont nombreux.

Yvonne N’Guyen elle-même interprète avec brio deux des numéros musicaux les plus dynamiques de la soirée : la fameuse chanson d’Annie Cordy qui a donné son titre à la soirée, ainsi que la “Chanson de l’autruche” tirée d’Émilie Jolie. La représentation se termine en beauté — c’était assez prévisible — par la chanson-hymne de la comédie musicale Rent, “Seasons of Love”, interprétée par toute la troupe.

Le spectacle avait fait salle comble ; l’enthousiasme du public était évident. Une salle unie par une sensibilité commune pour le théâtre musical : un plaisir suffisamment rare en France pour être savouré avec délectation.


Cabaret Thierry Boulanger

Théâtre de l’Épée de Bois, Paris • 25.5.08 à 21h

Le Festival Diva a proposé à Thierry Boulanger (dont j’ai déjà dit ici tout le bien que je pense de lui) de composer un programme libre au gré de ses humeurs.

Boulanger a dit lui-même la difficulté de trouver les idées pour composer son programme. Le résultat est inégal car l’absence de construction crée parfois des longueurs préjudiciables.

Par dessus tout, l’exercice met en évidence de manière assez frappante le rôle de la qualité du texte dans le plaisir que l’on prend à entendre une chanson, surtout lorsqu’elle est représentée de manière isolée, sans intervenir dans le cours d’un spectacle qui lui donne un sous-bassement. Les compositions de Boulanger sont presque toujours irrésistibles, mais il y a un monde de différence entre la mise en musique d’un texte solide et bien écrit et la mise en musique d’un texte faible ou prétentieux. La deuxième catégorie est malheureusement un peu plus représentée que la première dans l’échantillon proposé.



“Maria Friedman – Re-arranged”

Menier Chocolate Factory, Londres • 19.4.08 à 20h
Direction musicale : Michael Haslam et Chris Walker. Mise en scène : David Babani.

Maria Friedman est l’une des comédiennes/chanteuses les plus attachantes de sa génération. Avant Follies et Sweeney Todd, dont j’ai fait état ici, je l’ai vue dans The Woman in White, Ragtime, Passion, Lady in the Dark… Elle avait déjà enchanté les spectateurs londoniens avec un tour de chant intitulé Maria Friedman — by Special Arrangement il y a quelques années au Donmar Warehouse. La voici donc qui revient, dans un autre petit théâtre, le Menier Chocolate Factory, avec un nouveau spectacle conçu essentiellement autour de chansons de comédie musicale — Stephen Sondheim en tête.

Surprise en pénétrant dans la salle : c’est un big band de onze musiciens qui est installé sur scène ! Difficile de décrire l’état de bonheur dans lequel m’ont plongé, pendant plus de deux heures, les arrangements orchestraux écrits spécialement pour tirer parti de ce fabuleux ensemble. Maria Friedman n’est pas en reste : elle possède le talent rare de ceux qui font de chaque chanson une véritable histoire grâce à une attention parfaite apportée aux lyrics. En outre, elle “vit” la musique qui l’entoure comme peu d’autres interprètes en sont capables. Le résultat est tout bonnement enthousiasmant.

Le répertoire s’étend de chansons déchirantes comme “Marry Me a Little” (Company) ou “If You Go Away” (le “Ne me quitte pas” de Jacques Brel) à d’irrésistibles explosions dans la plus pure tradition du jazz band, comme “The Story of Lucy and Jessie” (Follies) ou, surtout, un morceau spécialement arrangé par Michel Legrand, Le Trombone, qui est proprement enivrant. Autres grands moments : “I Got Lost in His Arms” (Annie Get Your Gun, avec son arrangement qui évoque subtilement la samba), “Play the Song Again” (la “Valse à mille temps” de Jacques Brel, ébouriffant), ou encore un “medley” des chansons de Sunday in the Park With George, interprété avec une magnifique intensité. Un interlude orchestral construit autour des thèmes de la partition de Sweeney Todd est tout aussi remarquable, avec le thème de la “Ballade” joué sur les basses du thème bien connu de la “Panthère Rose”.

Friedman conclut sur la “Lamentation de Didon” du Didon et Énée de Purcell, qu’elle enchaîne joliment sur le “Somewhere” de West Side Story. En bis : “Broadway Baby” (Follies) et “Goodbye for Now” (une chanson de Sondheim écrite pour le film Reds). Magnifique.


“J’existe (foutez-moi la paix)”

Les Déchargeurs, Paris • 20.9.06 à 21h30
Cabaret écrit et conçu par Pierre Notte. Avec Marie Notte, Pierre Notte et Karen Locquet au piano.

Jexiste Ce spectacle est bourré de qualités : les chansons de Pierre Notte autour desquelles il est construit sont intelligemment écrites, avec un réel talent d’assembleur de mots conjugué à un sens très aigu (et rare) de la prosodie. Les clins d’œil au cinéma et à la littérature abondent. La musique est assez écoutable. L’interprétation est de qualité. La mise en scène est tirée au cordeau et s’appuie avec un certain bonheur sur des projections, des enregistrements, etc.

Et pourtant, au bout de quinze minutes, j’en avais copieusement marre… et pas seulement parce que je ne sentais déjà plus mes jambes tant l’espace entre les bancs est ridiculement petit.

C’est que l’auteur semble avoir enfilé ses névroses telles des perles sur le fil d’un spectacle qui ne va finalement nulle part. On pourrait rétorquer que c’est le propre du cabaret, genre dont ce spectacle se réclame. Sauf qu’il s’agit ici de tout sauf d’un véritable spectacle de cabaret, dont la convention voudrait qu’il nous permette le recul, la distanciation, le commentaire extérieur (et, au passage, de salutaires respirations)… toutes choses qui nous sont ici refusées. Au contraire, on se sent happé dans un vertigineux puits sans fond… et on finit par suffoquer, tout simplement.

Un simple CD serait sans doute plus approprié à la découverte des talents de l’auteur. (Il en existe un.)

Devant moi, une dame se penche vers sa famille et leur murmure “désolée”… Je la comprends.


“Les Mauvaises”

Théâtre Lucernaire, Paris • 16.9.06 à 18h30
Avec Patricia Clément et Martine Thinières

Mauvaises_1 Sous-titré “Un duo de violoncellistes mal tempérées”, ce petit spectacle d’une heure met en scène deux violoncellistes hautes en couleur(s), Blanche et Rose, qui nous annoncent un voyage à travers six siècles de musique, ponctué d’œuvres pour deux violoncelles, généralement “en fa majeur ou ré mineur”.

L’interprétation est de qualité, et il y a de réelles idées comiques, mais le spectacle manque singulièrement d’un travail de fond sur l’écriture qui lui donnerait plus de cohérence et de suite dans les idées… et qui utiliserait mieux quelques embryons comiques totalement sous-exploités.


“À Voix et à vapeur”

Théâtre Darius Milhaud, Paris • 21.4.06 à 21h

Christian Dupouy et Luc Carpentier sont deux anciens des Caramels fous. En plus petite formation, qu’ils ont nommée Les Versatiles, ils proposent un tour de chant construit sur la formule qui a fait le succès des Caramels : le détournement de chanson. L’écriture est incisive, ciblée : les paroles sont parfois meilleures que celles d’origine... et presque toujours beaucoup plus marrantes. L’interprétation est de qualité. J’avoue avoir encore plus apprécié le talent de leur comparse, Jean-Marc Daniel, qui leur sert de présentateur et qui “meuble” les intervalles entre les chansons avec des textes assez virtuoses bourrés de jeux de mots, comme par exemple une ode remarquable à la Criée de Lorient.


Charlène Duval : “Charlène is Back”

Vingtième Théâtre, Paris • 14.2.06 à 20h

CharleneCharlène Duval, icône des nuits parisiennes, ancienne égérie du légendaire Piano Zinc, se fait rare. Mais elle sait réapparaître de temps en temps, pour le plus grand plaisir de ses admirateurs fidèles, qui lui vouent une admiration à la limite du culte. Cette représentation exceptionnelle, donnée à l'occasion de la Saint-Valentin, a permis de revivre quelques grands classiques de son répertoire (Line Renaud chantant “Le Soir” en français et en anglais, Marlene Dietrich écrasant “La Vie en rose”,...), mais aussi quelques nouveautés bien choisies, dont certaines écrites pour elle par Pascal Mary et Caroline Roëlands. Il faut dire que la Duval a le chic pour dégotter des bijoux du répertoire : quand elle ne vante pas les mérites des tomates ou des ananas, c’est à la gloire du nougat de Montélimar qu’elle adresse une ode aussi lyrique qu’enflammée. Les amateurs de comédie musicale auront reconnu également une adaptation du “Ah! Paris!” de Stephen Sondheim (extrait de Follies). Mais la nouveauté la plus marquante de cette soirée est sans doute la version française de la célèbre chanson de Torch Song Trilogy, “I Puke”, devenue, par la magie de l’adaptation, “Je gerbe”. Charlène Duval : si elle n’existait pas, il faudrait l’inventer.