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Posts from July 2016

“Die Meistersinger von Nürnberg”

Bayerische Staatsoper, Munich • 31.7.16 à 17h
Wagner (1868)

Direction musicale : Kirill Petrenko. Mise en scène : David Bösch. Avec Wolfgang Koch (Hans Sachs), Jonas Kaufmann (Walther von Stolzing), Martin Gantner (Sixtus Beckmesser), Sara Jakubiak (Eva), Christof Fischesser (Veit Pogner), Benjamin Bruns (David), Okka von der Damerau (Magdalena), …

MeistersingerUne représentation musicalement somptueuse, qui démontre une fois de plus l’étendue du talent de Kirill Petrenko, probablement l’un des deux immenses chefs wagnériens du moment avec Daniel Barenboim. Je ne sais pas si c’est une particularité acoustique de l’endroit où je suis assis, mais on entend particulièrement bien de nombreux traits enchanteurs à l’harmonie : cor, flûte, hautbois, basson… sont particulièrement à la fête. Et c’est souvent d’une beauté à pleurer.

La mise en scène, qui rappelle un peu celle d’Andrea Moses à Berlin, mais en beaucoup moins bien, est bourrée de clichés agaçants, mais elle réalise au fond plutôt bien son œuvre en respectant la dramaturgie du récit.

Wolfgang Koch est, comme toujours, impérial dans le rôle de Sachs, dont il souligne si bien les contrastes et la mélancolie. Jonas Kaufmann ne semble pas au sommet de sa forme en ce dimanche après-midi… mais même un Kaufmann fatigué sait fasciner et séduire, d'autant que sa décontraction naturelle le rend immensément sympathique. Tous les rôles secondaires sont excellents ; le David de Benjamin Bruns mérite une mention toute particulière.

L'harmonie scène / fosse est soignée. Le quintette de l'acte III est particulièrement sublime.


“Jesus Christ Superstar”

Regent’s Park Open Air Theatre, Londres • 30.7.16 à 19h45
Musique : Andrew Lloyd Webber. Lyrics : Tim Rice.

Mise en scène : Timothy Sheader. Chorégraphie : Drew McOnie. Direction musicale : Tom Deering. Avec Declan Bennett (Jesus), Tyrone Huntley (Judas), Anoushka Lucas (Mary), David Thaxton (Pilate), Peter Caulfield (Herod), Cavin Cornwall (Caiaphas), Sean Kingsley (Annas), Phil King (Peter), …

Jesus Christ Superstar, l’une des œuvres de jeunesse d’Andrew Lloyd Webber, est aussi l’une de ses plus endurantes. En effet, la partition, qui fait la place belle aux guitares électriques, est assez inspirée ; et le livret, bien qu’inspiré par la Passion du Christ, possède un caractère quelque peu générique qui en explique sans doute la longévité.

La pièce n’en est pas pour autant à l’épreuve des balles. Pour preuve, cette production de l’Open Air Theatre, qui manque cruellement d’un parti pris de mise en scène. Monté comme un concert autour d’une figure de gourou dans un décor sans âme, Jesus Christ Superstar apparaît comme une abstraction sans intérêt, servie par des comédiens à l’air suffisant. Le Jésus de Declan Bennett a par ailleurs la voix tellement fatiguée que ses aigus ne sortent qu’au prix d’efforts importants… quand ils sortent. Seul le Judas de Tyrone Huntley essaie de jouer quelque peu son rôle, mais il ne peut pas faire le travail tout seul.

L’orchestre est loin de rendre justice à la nervosité inspirée de la partition (les cuivres étaient particulièrement peu en forme pendant l’ouverture) ; et la chorégraphie de Drew McOnie est, pour une fois, relativement insipide, comme volée en partie à une classe d’aérobic, avec un motif récurrent (la main devant le visage) particulièrement agaçant.

Je suis, du coup, parti à l’entracte… histoire de profiter un peu de cette belle soirée d’été.


“Groundhog Day”

Old Vic, Londres • 30.7.16 à 14h30
Musique & lyrics : Tim Minchin. Livret : Danny Rubin, d’après le film du même nom.

Mise en scène : Matthew Warchus. Chorégraphie : Peter Darling. Direction musicale : Alan Berry. Avec Andy Karl (Phil Connors), Carlyss Peer (Rita Hanson), …

L’idée de transformer ce célèbre film de 1993 en comédie musicale n’est pas nouvelle. À une époque, Stephen Sondheim la citait parmi ses projets. Mais c’est l’équipe derrière le succès international de Matilda qui s’y est finalement attelée, cette création mondiale à Londres étant présentée comme un éventuel tremplin avant un transfert à Broadway.

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la distribution est menée par le talentueux Andy Karl, un acteur américain dont les deux derniers grands rôles à Broadway furent dans Rocky et dans On the Twentieth Century.

La pièce, dont j’ai vu les dix premières minutes sur un moniteur dans le hall du théâtre pour cause de retard, est une sacrée réussite. Elle parvient non seulement à capter avec subtilité l’essence comique du film (que j’avais découvert la veille), mais elle choisit avec soin les angles qu’un traitement scénique permet de traiter différemment ou en en modifiant le point de vue.

Évidemment, les chansons sont écrites dans le style inimitable de Tim Minchin. Elles sont donc empreintes d’un humour décalé, où les blagues potaches et les allusions sexuelles sont foison. J’ai trouvé tout ça parfaitement dans le ton… et les réactions du public semblaient traduire une adhésion complète. On peut néanmoins s’interroger sur l’accueil que réserverait un public américain, naturellement plus puritain, à ce type d’humour ; c’est peut-être la raison pour laquelle le co-producteur américain de la pièce, Scott Rudin, a claqué la porte de l’aventure il y a quelques semaines.

La pièce fonctionne aussi en bonne partie grâce à la prestation stellaire d’Andy Karl, qui est sur scène presque en permanence et dont le talent comique, déjà évident dans On the Twentieth Century, est particulièrement réjouissant. La quantité de choses que Karl doit mémoriser, que ce soit ses répliques ou ses mouvements permanents sur scène, dont certains pas simples du tout, est stupéfiante. Mais il faut citer aussi la prestation de la troupe, qui joue avec talent et entrain un nombre incalculable de rôles.

Le décor de Rob Howell mérite également une mention spéciale, ainsi que la mise en scène inventive de Matthew Warchus, qui enchaîne les trouvailles visuelles et les idées créatives pour gérer les changements de lieu permanents, ainsi que les nombreuses boucles temporelles qui caractérisent l’intrigue.

C’est vraiment une très belle réussite, et je serai curieux de voir quel succès les scènes internationales vont réserver à cette nouveauté originale et inspirée.


“Sugar”

Thunerseespiele, Thoune • 23.7.16 à 20h30
Musique : Jule Styne. Lyrics : Bob Merrill. Livret : Peter Stone, d’après le film Some Like It Hot de Billy Wilder. Adaptation en allemand : Peter Ensikat.

Mise en scène : Werner Bauer. Direction musicale : Iwan Wassilevski. Avec Franz Frickel (Jerry / Daphne), Maximilian Mann (Joe / Josephine), Marie-Anjes Lumpp (Sugar Kane), Walter Andreas Müller (Sir Osgood Fielding III), Lada Wongpeng (Sweet Sue), …

Quelle chance ! La scène lacustre de Thoune propose cette année une comédie musicale injustement négligée du répertoire : Sugar, inspirée du film Some Like It Hot. Cette comédie musicale, créée à Broadway en avril 1972, est sans doute arrivée au mauvais moment. Un coup d’œil à la liste des comédies musicales qui se jouaient en même temps sur un Playbill de mai 1972 laisse rêveur : A Funny Thing Happened on the Way to the Forum, Follies, Fiddler on the Roof, Hair, Grease, Applause, Jesus Christ Superstar, Two Gentlemen of Verona, …

Malgré son irrésistible partition de Jule Styne, Sugar ne refait que rarement surface… sauf dans les pays de langue allemande, sans doute parce que le film de Billy Wilder était lui-même basé sur un film allemand de 1951, Fanfaren der Liebe (qui était lui-même le remake d’un film français de 1935, Fanfare d’amour). Je garde un souvenir ému de la belle production en langue française vue à Liège fin 2003.

Cette production suisse parvient à préserver le principal atout de la comédie musicale : la beauté de sa partition, orchestrée de manière irrésistible par le génial Philip J. Lang. L’ouverture est un petit bijou, presque aussi somptueuse que celle de Gypsy (elle y fait d’ailleurs référence à travers les traits de flûte). Je l’écoutais en boucle en arrivant au théâtre ; la prestation de l’orchestre local résiste tout à fait à la comparaison — le trompettiste solo est particulièrement excellent.

Deux chansons d’autres auteurs ont été interpolées dans la partition : “I Can’t Give You Anything But Love, Baby” et, de manière peu surprenante, “I Wanna Be Loved By You”, la chanson interprétée par Marilyn Monroe dans Some Like It Hot.

Comme d’habitude, la production est soignée et la distribution possède de réelles qualités. On est surtout soulagé que la pluie ne vienne pas interrompre la représentation alors que des orages violents étaient prévus. Et c’est dans un vrai bateau que les quatre personnages principaux embarquent à la fin avant que ne soit prononcée l’une des plus célèbres répliques de l’histoire du cinéma : “Nobody’s perfect.”


“I’m Getting My Act Together and Taking It on the Road”

Jermyn Street Theatre, Londres • 17.7.16 à 15h
Musique : Nancy Ford. Book & lyrics : Gretchen Cryer.

Mise en scène : Matthew Gould. Direction musicale : Nick Barstow. Avec Landi Oshinowo (Heather Jones), Nicolas Colicos (Joe Epstein), …

Cette comédie musicale à connotation féministe a connu un très gros succès Off-Broadway, au Public Theatre, à la fin des années 1970. Il faut dire que la partition en est vraiment attrayante, au point que certaines chansons comme “Old Friend” ont été intégrées à des récitals ou des spectacles de cabaret.

Le minuscule Jermyn Theatre en propose, comme à son habitude, une production extrêmement léchée. On est immédiatement séduit par le charme solaire de Landi Oshinowo, qui incarne avec un talent considérable le rôle central de Heather. Dommage que la panne d’une des guitares électriques prive le public d’une partie des arrangements musicaux.

On remarque au moins un ajout (sans intérêt) dans le texte au tout début de la pièce par rapport à la version publiée, mais aucune tentative pour “actualiser” le texte. Les costumes et le décor évoquent d’ailleurs sans vergogne les années 1970. Pour autant, la pièce n’a rien perdu de son mordant, ce qui en confirme la valeur.


“The Stripper”

St. James Theatre (Studio), Londres • 16.7.16 à 20h30
Musique : Richard Hartley. Lyrics : Richard O’Brien. Livret : Richard O’Brien, d’après un roman de Carter Brown.

Mise en scène : Benji Sperring. Direction musicale : Alex Beetschen. Avec Sebastian Torkia (Al Wheeler), Gloria Onitri (Dolores Keller / Patty Keller), Marc Pickering (Harvey Stern / Miles Rovak / Sheriff Lavers), Hannah Grover (Sarah Arkwright / Sherry Mendez / Annabelle), Michael Steedon (Jacob Arkwright / Steve Loomas / Doc Murphy).

Une dizaine d’années après The Rocky Horror Show, Richard O’Brien continuait à s’intéresser aux films de série B et à la pulp fiction. Il décida d’adapter à la scène l’un des romans de Carter Brown, l’un des nombreux pseudonymes d’un auteur anglais installé en Australie, Alan Geoffrey Yates. Il proposa à l’un de ses complices du Rocky Horror Show, Richard Hartley, d’écrire la musique… et c’est ainsi que The Stripper vit le jour, à Sydney, en 1982.

Il faut assumer de remonter aujourd'hui une œuvre au parti pris stylistique aussi daté : le policier sexiste, la secrétaire aguicheuse, la strip-teaseuse trouble dans un bar enfumé, … d’autant que O’Brien en a rajouté dans la veine sans complexe du Rocky Horror Show : une chanson parle d’érection, une autre… d’éjaculation. Si l’on prend comme référence le traitement magistral qu’un Quentin Tarantino a réservé à un sujet comparable dans Pulp Fiction, il ne fait pas de doute qu’O’Brien n’a pas été visité par la même muse.

Il n’en reste pas moins que The Stripper se laisse regarder (entre deux grincements de dents), d’une part grâce à la partition assez réussie de Richard Hartley, très joliment interprétée ici par un petit orchestre de cinq musiciens (dont un trompettiste vraiment remarquable)… et à l’interprétation d’une petite troupe attachante.

Gloria Onitri (qui tenait le rôle-vedette de The Bodyguard à certaines représentations) incarne avec bonheur la strip-teaseuse éponyme — elle fait très forte impression dans sa chanson finale, “Planning My Big Exit”. Le talentueux Sebastian Torkia, que j’ai vu dans un grand nombre de rôles, s’acquitte très correctement du rôle central et délicat du lieutenant Al Wheeler, qui se transforme régulièrement en narrateur… mais on est surtout impressionné par les trois comédiens qui interprètent à eux seuls les neuf autres rôles : leur instinct comique fait beaucoup pour contrebalancer les aspects les plus discutables du spectacle.


“Kinky Boots”

Adelphi Theatre, Londres • 16.7.16 à 14h30
Musique & lyrics : Cyndi Lauper. Livret : Harvey Fierstein.

Mise en scène : Jerry Mitchell. Direction musicale : Peter White. Avec Paul Ayres (Charlie Price [understudy / remplaçant]), Callum Francis (Lola [understudy / remplaçant]), Amy Lennox (Lauren), Amy Ross (Nicola), Jamie Baughan (Don), Michael Hobbs (George), …

J’ai vu ce spectacle à ses débuts à New York, où il est toujours à l’affiche, en mai 2013. Une production londonienne a également ouvert ses portes à la rentrée 2015, et je n’avais pas encore pris le temps de la voir. Bien que les auteurs de la comédie musicale soient américains, c’est, d’une certaine façon, un retour aux sources puisque l’histoire est basée sur un film anglais.

L’intrigue est à la fois simple et quelque peu capillotractée : une vénérable usine de chaussures de Northampton, au bord de la faillite, ne doit son salut qu’à une reconversion in extremis en direction d’un marché de niche : celui des drag queens. C’est une belle histoire humaine malgré ses invraisemblances — le personnage de Charlie, notamment, est affûblé d’une psychologie quelque peu incohérente à mon sens.

Si j’avais vu la production new-yorkaise avec ses deux stars, Stark Sands et Billy Porter, ce sont deux remplaçants qui officient en ce samedi après-midi à Londres. Je ne connais pas du tout les comédiens qu’ils remplacent, mais dire qu’ils sont excellents ne leur rend qu’imparfaitement justice. Dans le rôle de Lola, le jeune Callum Francis (dont la bio ne fait que quelques lignes) est tout simplement magnifique. Je ne dois pas être le seul à le penser puisqu’il vient d’être choisi pour mener la distribution de la production australienne, qui ouvrira ses portes à Melbourne à l’automne.

La partition de Cindy Lauper réussit le double exploit d’être efficace sur le plan dramatique et d’être plus qu’entraînante. Cette combinaison est redoutablement efficace… et l’on est d’autant plus facilement submergé par l’émotion que cette distribution londonienne déborde d’une énergie communicative.


“Charlie and the Chocolate Factory”

Theatre Royal Drury Lane, Londres • 15.7.16 à 19h30
Musique : Marc Shaiman. Lyrics : Scott Wittman & Marc Shaiman. Livret : David Greig, d’après le roman de Roald Dahl.

Mise en scène : Sam Mendes. Direction musicale : Toby Higgins. Avec Jonathan Slinger (Willy Wonka), Barry James (Grandpa Joe), Claire Carrie (Grandma Josephine), Myra Sands (Grandma Georgina), Kraig Thornber (Grandpa George), Josefina Gabrielle (Mrs. Teavee), Jasna Ivir (Mrs. Gloop), Ross Dawes (Mr. Salt), Paul J. Medford (Mr. Beauregarde), Lara Denning (Mrs. Bucket), Chris Grahamson (Mr. Bucket), …

Cela fait maintenant trois ans que ce spectacle est installé dans l’un des plus grands théâtres de Londres. Il fermera ses portes début 2017 avant de traverser l’Atlantique pour s’installer à New York, où les représentations commenceront quelques semaines plus tard (sous l’égide d’un nouveau metteur en scène et d’un nouveau chorégraphe, ce qui est assez surprenant).

J’en avais vu une avant-première, encore marquée par quelques problèmes techniques, en juin 2013. Aussi étais-je curieux de revoir la pièce maintenant qu’elle est bien rodée. D’autant qu’une pièce importante du décor, le fameux ascenseur de verre de Willy Wonka, n’était pas encore prête lors de ma première visite, ce qui m’avait privé de l’un des moments les plus magiques sur le plan visuel.

Confirmation que le spectacle est solide et plaisant, même si la partition de Shaiman & Wittman reste inégale. Le rôle central de Willy Wonka est désormais tenu par Jonathan Slinger ; comme Douglas Hodge avant lui, il incarne vraiment bien ce mélange de cruauté et d’aimable fantaisie, typique de Roald Dahl, qui rend le personnage curieux… et manifestement fascinant pour les enfants.

La distribution s’est renouvelée assez largement… mais on retrouve avec plaisir l’inépuisable Myra Sands, une vétérane des scènes londoniennes, dans le rôle charmant de Grandma Georgina. Elle était déjà à l’affiche il y a trois ans ; belle longévité.


Programme C. Wheeldon / A. Ratmansky / J. Peck

Théâtre du Châtelet, Paris • 11.7.16 à 20h

New York City Ballet
Orchestre Prométhée, Clotilde Otranto

Estancia (2010)
Chorégraphie : Christopher Wheeldon. Musique : Alberto Ginastera.

Pictures at an Exhibition (2014)
Chorégraphie : Alexei Ratmansky. Musique : Modeste Moussorgski (Cameron Grant, piano)

Everywhere We Go (2014)
Chorégraphie : Justin Peck. Musique : Sufjan Stevens.

EverywhereJe m’attendais à éprouver mon impression habituelle devant les danseurs américains — trop athlétiques, recherchant l’expression dans la pantomime plus que dans la technique. C’était sans compter sur la bonne humeur contagieuse qui émane de ce programme à la progression savamment dosée.

Estancia : beaucoup de pantomime mais dans le même temps beaucoup d’invention charmante ; la belle partition de Ginastera, jouée de manière convaincante par l’Orchestre Prométhée ; le décor intéressant de Santiago Calatrava ; le charme considérable d’Adrian Danchig-Waring, dont la technique imparfaite (les pirouettes atterrissent rarement dans la bonne position) le rend irrésistiblement attachant. Déjà, le fil rouge de la représentation apparaît : des épisodes rapides et très variés, l’accent mis sur l’illustration plus que sur la perfection technique, des changements fluides, quasi cinématographiques.

Pictures at an Exhibition : on oublie l’interprétation sans intérêt de la pièce éponyme par Cameron Grant, qui parvient à faire sonner un piano de concert comme un vieux piano droit poussiéreux oublié dans un studio de danse depuis l’investiture de Kennedy. On adore les projections de Wendall K. Harrington, qui démembrent l’une des toiles les plus célèbres de Kandinsky et donnent une seconde vie passionnante à ses différentes composantes. Osera-t-on l’avouer ? Le résultat est autrement plus réussi que la toile d’origine… et la contemplation de cet arrière-plan constituerait en soi un spectacle tout à fait satisfaisant.

La chorégraphie de Ratmansky est un régal, pleine de fantaisie et d’humour, interprétée avec une irrésistible générosité par une troupe dont le plaisir est visible et communicatif. Les ensembles ne sont pas toujours parfaitement synchrones ; les personnalités ne sont pas écrasées par le grand dessein général ; on se régale.

Everywhere We Go : fin en beauté avec cette chorégraphie du jeune et talentueux Justin Peck, sur une partition entraînante et très américaine de Sufjan Stevens, autrement plus intéressante que les CD “de variété” du même Stevens… et remarquablement interprétée par l’Orchestre Prométhée — mention spéciale au trompettiste solo. Peck est un peu plus inspiré quand il conçoit pour les hommes, mais quelle richesse expressive ! quel entrain ! Un renouvellement permanent… les ensembles se font et se défont (les transitions rappellent un peu Lucinda Childs) ; les faux états stables et les fausses symétries abondent. Le décor est comme un savant et fascinant treillis qui se déforme au gré des mouvements de ses différentes couches ; le travail sur la lumière est remarquable. L’image finale est somptueuse d’inspiration et de force.

Mention spéciale pour le rayonnant Amar Ramasar, dont le port noble et l’enthousiasme sans borne sont fascinants. Il semble prendre tellement de joie à souffrir dans les passages difficiles qu’on se sentirait presque coupable d’être moins enthousiaste que lui. Une préoccupation sans objet tant la créativité de Peck rend l’expérience irrésistible. Que du bonheur !


“Die Walküre”

Festspielhaus, Baden-Baden • 10.7.16 à 17h
Wagner (1870)

Orchestre du Mariinsky, Valéry Gergiev. Avec Andreas Schager (Siegmund), Eva-Maria Westbroek (Sieglinde), René Pape (Wotan), Evelyn Herlitzius (Brünnhilde), Mikhail Petrenko (Hunding), Ekaterina Gubanova (Fricka), Zhanna Dombrovskaya (Gerhilde), Oxana Shilova (Helmwige), Natalia Yevstafieva (Waltraute), Ekaterina Krapiniva (Schwertleite), Irina Vasilieva (Ortlinde), Varvara Solovyova (Siegrune), Anna Kiknadze (Grimgerde), Evelina Agabalaeva (Roßweiße).

Magnifique représentation malgré l’annulation de Jonas Kaufmann, qui devait initialement chanter Siegmund.

Quand il s’agit de diriger Wagner, la plupart des chefs se répartissent en deux catégories. Il y a ceux qui adoptent une battue vive et régulière, laissant le premier plan à la richesse intrinsèque de l’écriture musicale. Ça fonctionne généralement très bien. Et puis il y a ceux qui ajoutent une couche supplémentaire en variant davantage les tempi, soulignant le caractère élégiaque par-ci, l’exaltation par-là. Ça fonctionne tout aussi bien, du moins quand l’orchestre possède les moyens de répondre à ces sollicitations supplémentaires. C’est le cas de Gergiev avec “son” Mariinsky… et le résultat est rien moins que somptueux.

La configuration en concert (orchestre sur scène, derrière les chanteurs) est idéale pour apprécier pleinement les nombreuses merveilles de la partition. Le génie de l’acte III est particulièrement mis en valeur. Le percussionniste s’en donne cœur joie pendant la chevauchée avec sa façon très particulière… et très frappante visuellement… de manipuler les cymbales.

Quelle distribution ! Schager, qui remplace Kaufmann, est excellent malgré son cabotinage permanent. Connu pour ses trous de mémoire, il a pris la sage précaution de chanter avec la partition (il surjoue même le côté “plongé dans la partition pour ne pas se tromper”). À part des “Wälse!” pas très justes (et… déambulants… du moins pour le premier), sa prestation est irréprochable. Westbroek, très en voix, constitue une Sieglinde idéale pour lui donner la réplique.

La suite est dominée par la Brünnhilde survoltée d’Evelyn Herlitzius, excellente si on veut bien accepter la largeur de son vibrato… et par le Wotan impérial d’un René Pape véritablement au sommet… même s’il est manifestement affecté par la chaleur caniculaire. Lui aussi a jugé plus sage de chanter avec la partition.

La fin de l’acte III fut véritablement sublime… et c’est en ressentant un réel déchirement que je me suis éclipsé après la dernière note de Wotan — la représentation avait en effet accumulé les retards et je n’avais plus beaucoup de temps pour aller prendre mon train. C’est donc en dévalant les escaliers que j’ai entendu les dernières mesures de musique. Deux harpes seulement, c’est un peu juste pour en apprécier totalement le génie.


“Das Rheingold”

Badisches Staatstheater, Karlsruhe • 9.7.16 à 19h
Wagner (1869)

Direction musicale : Justin Brown. Mise en scène : David Hermann. Avec Renatus Meszar (Wotan), Matthias Wohlbrecht (Loge), Jaco Venter (Alberich), Ariana Lucas (Erda), Yang Xu (Fasolt), Avtandil Kaspeli (Fafner), Roswitha Christina Müller (Fricka), Agnieszka Tomaszewska (Freia), Seung-Gi Jung (Donner), James Edgar Knight (Froh), Klaus Schneider (Mime), Uliana Alexyuk (Woglinde), Stefanie Schaefer (Wellgunde), Katharine Tier (Floßhilde).

Le Staatstheater de Karlsruhe entame un nouveau Ring confié à quatre metteurs en scène différents… comme celui que j’avais vu à Toronto il y a dix ans.

Même si j’avais déjà eu l’occasion de faire l’expérience de la qualité générale du théâtre, je suis ressorti absolument scotché par la virtuosité de cette réalisation.

Pour la mise en scène de David Hermann, c’est un triomphe sur tous les fronts :

  • Au premier chef, il traite le texte de Wagner comme il traiterait n’importe quel texte de théâtre, en ne faisant l’impasse sur aucune phrase, et même sur aucun mot. Tant de metteurs en scène se contentent aujourd'hui d’une adéquation partielle de l’image au texte, considérant sans doute que l’opéra tolère un quota de discordances… une idée qui n’effleurerait personne au théâtre parlé (encore que…).
  • En second lieu, il possède un réel talent visuel. On s’en convainc dès le tableau des Filles du Rhin, sans conteste le plus beau et le plus dramatiquement efficace qu’il nous ait été donné de voir. Une impression qui ne se dément jamais par la suite.
  • Le coup de génie de Hermann, enfin, consiste à mettre en scène ce Rheingold comme une prémonition de l’ensemble de l’histoire de la Tétralogie, qui se déroule simultanément sur la large scène du théâtre, où des danseurs miment les épisodes suivants. La synchronisation entre les événements des deux narrations est frappante ; les points de rencontre entre les deux prennent à la gorge tant ils sont intelligemment imaginés et porteurs de sens. On pourrait objecter que le parti pris n’est pas facile à appréhender pour qui ne serait pas familier avec la suite du Ring, mais il serait idiot de juger cette entreprise à l’aune d’un critère de facilité. Un metteur en scène a le droit d’être exigeant avec son public ; et on a le droit de lui en être reconnaissant.

Qu’on y ajoute une interprétation de grande qualité, qu’il s’agisse de l’orchestre mené tambour battant par Justin Brown ou d’une distribution épatante, engagée et talentueuse, constituée majoritairement de chanteurs de la troupe du théâtre… et on obtient l’un des Rheingold les plus enthousiasmants qu’il nous ait été donné de voir.

Cela donne très envie, du coup, de se précipiter pour aller voir la suite de l’aventure… même si le fait de confier chaque épisode à un metteur en scène différent constitue en soi un aléa significatif. À Toronto, c’était la conception visuelle qui servait de fil rouge ; j’ignore quel sera le parti pris de ce Ring.


Programme J. Peck / G. Balanchine

Opéra-Bastille, Paris • 8.7.16 à 19h30

Entre Chien et Loup (création)
Chorégraphie : Justin Peck. Musique : Poulenc, concerto pour deux pianos (Frank Braley, Emmanuel Strosser)

Brahms-Schönberg Quartet (1966)
Chorégraphie : George Balanchine. Musique : Brahms (orch. Schönberg) : quatuor pour piano n° 1

Direction musicale : Patrick Lange.

Juxtaposition intéressante de l’ancien et du contemporain avec une œuvre vénérable de Balanchine créée il y a 50 ans (qui fait son entrée au répertoire) et une création du jeune chorégraphe américain vingtenaire qui monte, Justin Peck.

Difficile de trouver beaucoup de raisons de vibrer dans le Balanchine, très convenu et un brin cucul, même si l’exécution en est de qualité.

Le Peck, en revanche, retient plus l’attention. Mon plaisir a malheureusement été gâché par l’exécution mécanique et sans fantaisie du concerto de Poulenc. Il devient de plus en plus douloureux d’écouter l’accompagnement des ballets ; à ce compte-là, autant se contenter d’enregistrements.


Programme W. Forsythe

Palais-Garnier, Paris • 7.7.16 à 20h30
Chorégraphie : William Forsythe. Musique enregistrée.

Of Any If And (1995). Musique : Thom Willems.
Approximate Sonata (1996). Musique : Thom Willems.
Blake Works I (création). Musique : James Blake.

Mise en perspective intéressante de trois œuvres inégales du chorégraphe américain.

Des œuvres d’il y a vingt ans émerge ce qu’on croit percevoir comme une exploration du langage — écrit, parlé, chorégraphique. Avec, au moins pour la deuxième d’entre elles, une touche d’humour réjouissante.

L’œuvre créée à l’occasion de cette série de représentations, en revanche, ressemble plus aux errements d’un vieux chorégraphe à court d’idées. Les chansons de James Blake sont de réelles monstruosités tant musicales que littéraires : l’indigence des paroles laisse sur un mélange d’incrédulité et d’amusement.

Les danseurs du Ballet de l’Opéra, en revanche, ressortent comme les héros de la représentation, tant est remarquable leur capacité à s’approprier et à donner vie à un langage chorégraphique très particulier et très spécifique.


“Götterdämmerung”

Royal Festival Hall, Londres • 3.1.16 à 15h
Wagner (1876)

Direction musicale : Richard Farnes. Mise en espace : Peter Mumford. Avec Kelly Cae Hogan (Brünnhilde), Mati Turi (Siegfried), Mats Almgren (Hagen), Andrew Foster-Williams (Gunther), Giselle Allen (Gutrune), Jo Pohlheim (Alberich), Heather Shipp (Waltraute), Fiona Kimm, Yvonne Hayward, Lee Bisset (les Nornes), Jeni Bern, Madeleine Shaw, Sarah Castle (les Filles du Rhin).

Fin en beauté pour ce cycle globalement de très bonne tenue. Outre l’orchestre, toujours aussi excellent (et qui contient à nouveau six harpes), le mérite en revient en bonne partie à la Brünnhilde absolument remarquable de Kelly Cae Hogan, que je n’avais croisée jusqu’à présent qu’en Gerhilde. Le reste de la distribution est solide. Mention spéciale à l’Alberich très en voix de Jo Pohlheim et au Hagen génialement glaçant de Mats Almgren. Le Siegfried de Mati Turi est irrégulier, mais il est exceptionnellement lyrique et, alors qu’on craignait pour sas aigus, il négocie étonnamment bien l’air de l’oiseau.

Malgré un vibrato un peu trop prononcé, Kelly Cae Hogan interprète magistralement la dernière scène. L’orchestre, qui montrait quelques signes de fatigue, redevient éblouissant. La mise en espace et les quelques textes projetés complètent parfaitement le dispositif pour mettre en valeur les lignes de force dramatiques de la puissante conclusion, rarement très bien traitée par les metteurs en scène. Le génie de Wagner fait le reste. On ressort la gorge serrée.


“The Threepenny Opera”

National Theatre (Olivier Theatre), Londres • 2.7.16 à 19h30
Musique : Kurt Weill. Livret & lyrics : Bertold Brecht & Elisabeth Hauptmann. Adaptation : Simon Stephens.

Mise en scène : Rufus Norris. Direction musicale : David Shrubsole. Avec Rory Kinnear (Macheath), Nick Holder (Peachum), Haydn Gwynne (Celia Peachum), Rosalie Craig (Polly Peachum), Sharon Small (Jenny Diver), Debbie Kurup (Lucy Brown), Peter de Jersey (Chief Inspector ‘Tiger’ Brown), …

ThreepennyJ’aime beaucoup The Threepenny Opera et je me réjouissais beaucoup de voir cette nouvelle production du National Theatre. Malheureusement, on reste quelque peu sur sa faim devant le parti pris de mise en scène : une forme de mise en abyme mettant la pauvreté de moyens en parallèle de la pauvreté des personnages. Le décor est, du coup, réduit à sa plus simple expression… même si on est heureux au passage de constater que l’énorme ascenseur/tournette de l’Olivier Theatre fonctionne toujours.  On ne peut s’empêcher de penser qu’une telle mise en scène conviendrait beaucoup mieux à un petit théâtre qu’au gigantesque Olivier, avec ses 1150 sièges.

La distribution est absolument excellente — c’est la marque de fabrique du National Theatre. Le charisme de Rory Kinnear est considérable… et on est toujours heureux de retrouver Haydn Gwynne, plus déjantée que jamais — le rôle de Celia Peachum lui convient autrement mieux que celui de Desirée. Cela compense largement la relative déception causée par la mise en scène.


“Titanic”

Charing Cross Theatre, Londres • 2.7.16 à 15h
Musique et lyrics : Maury Yeston. Livret : Peter Stone.

Mise en scène : Thom Southerland. Direction musicale : Mark Aspinall. Avec Niall Sheehy (Barrett), Alistair Barron (Lightoller), Siôn Lloyd (Andrews), Scarlett Courtney (Kate Mullins), Matthew Crowe (Bride), Luke George (Bellboy / Hartley), Jessica Paul (Kate Murphy), Claire Machin (Alice Beane), David Bardsley (Ismay), Peter Prentice (Edgar Beane), James Gant (Pitman / Etches), Scott Cripps (Murdoch), Helena Blackman (Caroline Neville), Shane McDaid (Jim Farrell), Rob Houchen (Fleet), Douglas Hansell (Charles Clarke), Philip Rham (Captain Smith), Dudley Rogers (Isidor Straus), Victoria Serra (Kate McGowan), Judith Street (Ida Straus).

TitanicNouvelle série de représentations à Londres pour cette mise en scène de Titanic, initialement créée au Southwark Playhouse il y a trois ans. À l’époque, il a été question d’un transfert à New York, qui ne s’est jamais matérialisé. En revanche, c’est à Toronto que j’avais retrouvé la production l’année dernière.

Le petit Charing Cross Theatre a beaucoup de charme, mais il est configuré comme un théâtre à l’italienne. La mise en scène a, du coup, moins d’occasions de faire preuve d’originalité que dans l’espace moins conventionnel du Southwark Playhouse. Or l’originalité est précisément ce qui fait la force de la vision de Thom Southerland. Mais le metteur a plus d’une carte dans sa manche… et on passe une bonne partie de la représentation à admirer la variété et la pertinence de ses idées. D’autant que la scène est vraiment petite, ce qui multiplie les contraintes.

C’est, comme toujours, la magnifique partition de Maury Yeston qui porte l’émotion de la pièce. Elle est interprétée par un petit orchestre de six musiciens, caché on ne sait où dans les coulisses. Il faut quelques instants pour s’habituer au système de sonorisation, qui n’est pas des plus subtils, mais le plaisir provenant de la superposition de la musique et des superbes arrangements vocaux prend rapidement aux tripes.

Prochain spectacle à l’affiche, sous les auspices du même metteur en scène : Ragtime, l’autre grand spectacle de la saison 1997 de Broadway. Les défis logistiques sont à peu près comparables à ceux de Titanic. Il me tarde de voir le résultat.


“Siegfried”

Royal Festival Hall, Londres • 1.7.16 à 17h
Wagner (1876)

Direction musicale : Richard Farnes. Mise en espace : Peter Mumford. Avec Lars Cleveman (Siegfried), Richard Roberts (Mime), Béla Perencz (Wotan), Jo Pohlheim (Alberich), Mats Almgren (Fafner), Ceri Williams (Erda), Kelly Cae Hogan (Brünnhilde), Jeni Bern (Waldvogel).

Belle représentation, grâce au Siegfried solide de Lars Cleveman, qui s’économise suffisamment dans les deux premiers actes pour en avoir encore “sous le pied” au III. On termine, du coup, sur une scène touchante entre Cleveman et la Brünnhilde de Kelly Cae Hogan, manifestement à l’aise avec le marathon que représente l’interprétation des trois Brünnhilde en cinq jours.

Le Mime de Richard Roberts, qui crie beaucoup, finit par agacer… mais les autres rôles sont tous très bien interprétés, du Wotan à la noblesse blessée de Béla Perencz à l’excellent Alberich de Jo Pohlheim, particulièrement en voix.

L’orchestre continue à impressionner — on note tout particulièrement le cor solo (de Robert Ashworth, a priori), d’une remarquable musicalité… même si sa nervosité l’empêche de réussir son grand solo du II.