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Posts from May 2016

“Guys and Dolls”

Phoenix Theatre, Londres • 29.5.16 à 14h30
Musique et lyrics : Frank Loesser. Livret : Jo Swerling & Abe Burrows, d’après les nouvelles et les personnages de Damon Runyon.

Mise en scène : Gordon Greenberg. Direction musicale : Gareth Valentine. Avec Samantha Spiro (Miss Adelaide), Siubhan Harrison (Sarah Brown), Nigel Lindsay (Nathan Detroit), Oliver Tompsett (Sky Masterson), Gavin Spokes (Nicely-Nicely Johnson), …

Je devais voir une nouveauté dénommée Devilish! au Landor Theatre, mais je suis tombé par hasard sur deux ou trois critiques qui m’ont donné l’impression assez nette que j’allais y perdre mon temps. (J’ai appris depuis que le Landor allait fermer, ce qui me peine beaucoup quand je repense à toutes les très belles productions que j’y ai vues.)

J’ai préféré revoir l’excellente production de Guys and Dolls désormais installée au Phoenix Theatre après Chichester et le Savoy Theatre.

La distribution principale a été partiellement renouvelée… et il est difficile de ne pas succomber au charme du nouveau Sky (Oliver Tompsett, remarqué récemment dans (And) The World Goes ’Round) et, surtout, de la nouvelle Adelaide, la superbe Samantha Spiro, dont l’instinct comique considérable est absolument irrésistible.

Pour le reste, on retrouve avec plaisir cette production pleine de charme, dont l’un des atouts est son orchestre incandescent. Je suis frappé par l’enthousiasme et l’énergie perceptibles en ce dimanche après-midi, un jour où seuls certains spectacles proposent des représentations et où on pourrait s’attendre à ce que comédiens et musiciens aient envie de se reposer après une semaine de travail intense. C’est particulièrement vrai de Gavin Spokes, qui met tellement d’entrain dans son Nicely-Nicely qu’on a envie de se lever pour danser avec lui.


Les quatuors avec piano de Brahms par Andsnes & Friends

Milton Court Concert Hall, Londres • 28.5.16 à 19h

Brahms :
– quatuor avec piano n° 1
– quatuor avec piano n° 2
– quatuor avec piano n° 3

Leif Ove Andsnes, piano
Christian Tetzlaff, violon
Tabea Zimmermann, alto
Clemens Hagen, violoncelle

La Guildhall School a la chance considérable de disposer d’une nouvelle salle de concert magnifique à deux pas du Barbican. Ce récital était l’occasion de découvrir cette salle intime, à l’acoustique soignée.

Cette intégrale des quatuors de Brahms est passionnante : trois œuvres très différentes, presque difficiles à assimiler d’un seul coup… avec le paradoxe chronologique du quatuor n° 3, commencé avant les autres mais terminé bien après.

Quatre musiciens prestigieux, quatre personnalités différentes : la musique y gagne en richesse et en complexité, sauf dans certains passages où l’on aimerait un peu plus d’unanimité. Je ne sais pas si ces quatre musiciens jouent ensemble depuis très longtemps, mais il semble leur manquer une forme d’intimité partagée qui est perceptible dans les formations plus établies.

Seule petite frustration : le violoncelle semble parfois en retrait. Choix stylistique ou problème acoustique ? Quelle que soit la raison, la musique en souffre un peu.


“Jekyll & Hyde”

Old Vic, Londres • 28.5.16 à 14h30
Conception, mise en scène et chorégraphie : Drew McOnie. Musique : Grant Olding.

Avec Ahsley Andrews, Joao Carolino, Daniel Collins, Tim Hodges, Carrie Taylor Johnson, Anabel Kutay, Ebony Molina, Rachel Muldoon, Freya Rowley, Alexzandra Sarmiento, Barnaby Thompson, Jason Winter.

JekyllLe jeune chorégraphe Drew McOnie a un talent considérable et son nom est généralement associé à une inspiration d’une grande richesse mêlée à une espièglerie réjouissante.

Avec ce Jekyll & Hyde, McOnie se voit proposer la création de toute pièce d’un récit dansé. Contrairement à Matthew Bourne, qui choisit souvent des partitions existantes, McOnie s’est associé à un compositeur contemporain, Grant Olding, dont j’associe surtout le nom aux intermèdes musicaux pour le moins pénibles de One Man, Two Guvnors.

La partition joue son rôle de support à l’histoire, mais elle est bourrée de lieux communs au point d’en être fatigante. McOnie gère mieux que Olding le patchwork d’influences qu’il assume en les réinventant : son personnage principal rappelle le clown triste Harold Lloyd ; le fait de transformer Jekyll en botaniste tenant également une boutique de fleurs rappelle beaucoup Little Shop of Horreurs (surtout lorsque la musique attaque un rythme de doo-wop) ; et l’un des tableaux finaux est un hommage aux routines de Fred Astaire et Ginger Rogers.

McOnie passe haut la main le teste de “raconteur en danse” auquel le soumet ce spectacle. Peut-être même est-il un tout petit peu trop attentif à ce que rien n’échappe au spectateur. D’autant que, contrairement à Bourne, il ne recourt qu’exceptionnellement à la pantomime et favorise très largement le mouvement dansé. (L’influence de Bourne reste malgré tout présente : difficile de ne pas se souvenir de The Car Man lorsque le Docteur Jekyll prend sa douche). 

Là où McOnie excelle, c’est dans sa capacité à concevoir des routines pleines d’énergie, dans une débauche de mouvements parfaitement synchronisés avec la musique. On pense régulièrement à Jerome Robbins… mais Robbins semble avoir eu une telle influence sur la danse contemporaine qu’on a l’impression de le retrouver un peu partout.

Joli décor, magnifiques costumes (je veux le costume moutarde à col demi-lune de Hyde !), distribution inépuisable et charismatique malgré les efforts physiques considérables. Bravo.

Et félicitations au danseur qui, après avoir exécuté des mouvements épuisants, s’effondre et parvient à jouer le mort de manière parfaitement crédible, sans aucun mouvement perceptible.


Concert Orchestre de Paris / Järvi à la Philharmonie

Philharmonie de Paris • 26.5.16 à 20h30

Dubugnon : Caprice pour orchestre II (création mondiale)
Bartók : concerto pour violon n° 2 (Leonidas Kavakos, violon)
Chostakovitch : symphonie n° 6

Deux malencontreuses fautes de goût n’ont pas réussi à neutraliser le charme considérable d’un concert par ailleurs somptueux : le choix de Bach par Leonidas Kavakos pour son bis… et le “Tea For Two” déchiffré à vue par l’orchestre, laborieux, raide et sans fantaisie, en bis final.

Pour le reste, la soirée a été une succession de bonheurs, dans une appréciable homogénéité de ton.

La pièce de Dubugnon, d’une densité orchestrale inhabituelle dans la musique contemporaine, multiplie les clins d’œil, et l’orchestre fait vibrer avec esprit des passages nourris par un sens affûté du pastiche et par une fantaisie désinhibée et réellement réjouissante.

Le concerto de Bartók est marqué par le lyrisme exceptionnel de Kavakos, rendu possible par une affinité profonde avec la partition, sans parler de sa désarmante maîtrise technique.

La symphonie, enfin, est d’autant plus magnifique que l’orchestre s’y lance avec un enthousiasme communicatif — il y a bien longtemps que je n’avais vu autant de visages illuminés par un sourire radieux. Les solos élégiaques du premier mouvement prennent aux tripes (avec une mention spéciale pour le cor anglais de Rémi Grouiller), tandis que l’emballement du galop final est un véritable régal, plein d’esprit et porté par une irrésitible exaltation collective.

Décidément, l’Orchestre de Paris est au sommet, en ce moment…


“Rigoletto”

Opéra-Bastille, Paris • 24.5.16 à 19h30
Giuseppe Verdi (1851). Livret de Francesco Maria Piave, d’après la pièce Le Roi s’amuse de Victor Hugo.

Direction musicale : Pier Giorgio Morandi. Mise en scène : Claus Guth. Avec Quinn Kelsey (Rigoletto), Olga Peretyatko (Gilda), Francesco Demuro (le Duc de Mantoue), Rafal Siwek (Sparafucile), Vesselina Kassarova (Maddalena), …

Nouvelle production sobre mais efficace de Claus Guth, qui se heurte néanmoins à une limitation technique. Le metteur en scène, manifestement, souhaitait enfermer la pièce symboliquement dans le sac dans lequel Rigoletto retrouve Gilda morte. Ce concept n’étant pas réalisable, il a imaginé que Rigoletto retrouvait la robe ensanglantée de Gilda dans une boîte en carton… boîte dont une réplique géante (et magnifique) sert d’écrin à l’action. Sauf que l’idée est un peu tirée par les cheveux : comment la robe de Gilda se retrouve-t-elle ainsi dans une boîte ? Sparafucile a donc déshabillé la jeune-fille avant de la mettre dans le sac ? Mystère.

On regrette aussi que l’idée — excellente — de faire apparaître des danseuses emplumées pendant “La donna è mobile” n’ait pas été poussée jusqu'au bout… par exemple en faisant appel à un chorégraphe. En l’état, les pauvres figurantes font de la peine.

Interprétation de qualité malgré la qualité mitigée de la distribution. Peretyatko est sublime en Gilda, tandis que Kelsey campe un Rigoletto complexe et tourmenté, digne et solennel. Très beau Sparafucile de Rafal Siwek ; le Duc de Francesco Demuro, en revanche, a des allures de ténorino de province. Maddalena catastrophique de Vesselina Kassarova.


“Tristan und Isolde”

Théâtre des Champs-Élysées, Paris • 21.5.16 à 18h
Richard Wagner (1865)

Orchestre national de France, Daniele Gatti. Mise en scène : Pierre Audi. Avec Rachel Nichols (Isolde), Torsten Kerl (Tristan), Michelle Breedt (Brangäne), Steven Humes (le Roi Marke), Brett Polegato (Kurwenal)…

Une production globalement éblouissante.

Les héros de la soirée sont les musiciens de l’Orchestre national de France qui, sous la conduite exaltée de Daniele Gatti, proposent une lecture lumineuse et poignante de la sublime partition de Wagner. Aucun chichi inutile, la musique prend aux tripes par sa seule intensité intrinsèque, parfaitement restituée. Pour une fois, Gatti ne retient pas indéfiniment la tension et il souligne avec un réel enthousiasme les nombreuses résolutions présentes dans la partition dès l’ouverture. Le point d’orgue final, qui semble durer une éternité, donne la chair de poule. Une très belle et très grande interprétation.

Distribution exceptionnelle, idéale pour les conditions acoustiques de la salle. Les deux rôles-titres sont particulièrement magnifiques. On regrette seulement que le Kurwenal de Brett Polegato (dont le timbre est par ailleurs magnifique) ne maîtrise pas mieux sa puissance naturelle pour s’intégrer davantage à la tapisserie parfaitement homogène tissée par l’orchestre et les autres chanteurs.

La mise en scène de Pierre Audi semble avoir vingt ou trente ans… et c’est son seul défaut car elle est par ailleurs d’une belle sobriété. Elle bénéficie grandement des lumières sublimes de Jean Kalman, qui parachèvent les jolies images scéniques et contribuent à masquer les costumes immondes que l’on découvre aux saluts. Les effets d’ombres chinoises rappellent cependant un peu trop Bob Wilson pour que l’on puisse créditer Audi d’une réelle créativité visuelle.


Concert Orchestre de Paris / Harding à la Philharmonie

Philharmonie de Paris • 19.5.16 à 20h30
Orchestre de Paris, Daniel Harding

Berg : concerto pour violon “À la mémoire d’un ange” (Isabelle Faust, violon)
Mahler : symphonie n° 4 (Christina Landshamer, soprano)

Sans faute sur toute la ligne (ou presque) pour ce premier concert de Daniel Harding à la tête de la phalange parisienne depuis sa nomination comme directeur musical.

La symphonie est à la fois d’une simplicité désarmante et pleine de choix aussi délibérés que convaincants. Ce n’est pourtant jamais maniéré ; la transparence est totale et les équilibres construits avec un instinct solide. L’orchestre adhère, manifestement. Cela augure bien de la suite.

Première partie enchanteresse grâce au son magnifique d’Isabelle Faust, qui marque beaucoup de points bonus en respectant la chronologie pour le choix de son bis – pas de Bach !


“Der Rosenkavalier”

Opéra-Bastille, Paris • 18.5.16 à 19h
Richard Strauss (1911). Livret de Hugo von Hofmannsthal.

Orchestre de l’Opéra national de Paris, Philippe Jordan. Mise en scène : Herbert Wernicke. Avec Michaela Kaune (la Maréchale), Daniela Sindram (Octavian), Erin Morley (Sophie), Peter Rose (le Baron Ochs)…

L’Opéra de Paris continue d’amortir cette vénérable et superbe production d’Herbert Wernicke, qui a presque 20 ans. (On ne peut s’empêcher de penser à la production d’Otto Schenk pour l’Opéra de Vienne, qui ne va pas tarder à fêter ses 50 ans.)

Et les mystères de l’acoustique de l’Opéra-Bastille continuent de nous laisser pantois. Car, pour une fois, on entend la musique dans toute sa splendeur grâce à un Philippe Jordan sorti temporairement de sa torpeur coutumière… sans que cela nuise aux voix, que l’on entend aussi sans avoir besoin de tendre l’oreille. Il faut dire qu’une seule chose est claire à Bastille : les décors “fermés”, qui font naturellement caisse de résonance, modifient complètement l’acoustique.

Distribution correcte mais largement dénuée de charisme et qui supporte assez mal la comparaison avec les distributions précédentes de cette même production. On ne peut s’empêcher de se demander ce qu’aurait donné Anja Harteros, initialement prévue pour le rôle de la Maréchale. Au moins Daniela Sindram possède-t-elle un réel atout : celui d’avoir une silhouette masculine, ce qui est rarement le cas des Octavian.

Résultat : un spectacle inférieur à la somme des talents individuels qui y contribuent. Cela n’empêche heureusement pas le génie de Strauss de poindre à de multiples reprises, pour notre plus grand plaisir.


“Götterdämmerung”

Kennedy Center (Opera House), Washington • 15.5.16 à 13h
Wagner (1876)

Direction musicale : Philippe Auguin. Mise en scène : Francesca Zambello. Avec Avec Catherine Foster (Brünnhilde), Daniel Brenna (Siegfried), Eric Halfvarson (Hagen), Ryan McKinny (Gunther), Melissa Citro (Gutrune), Gordon Hawkins (Alberich), Jamie Barton (Waltraute / 2e Norne), Lindsay Ammann, Marcy Stonikas (1e et 3e Nornes), Jacqueline Echols, Catherine Martin, Renée Tatum (les Filles du Rhin).

Petite fin marquée par une forme de fatigue générale qui empèse tout. Auguin est repassé en mode effacé ; Brenna est manifestement fatigué ; l’orchestre marque le coup ; l’inspiration de Zambello s'émousse quelque peu dans ce dernier épisode, y compris dans la scène finale.

Comme à San Francisco, on se régale de voir Melissa Citro jouer Gutrune comme une cruche écervelée. Le Hagen puissant et complexe d’Eric Halfvarson commande le respect. La Brünnhilde de Catherine Foster donne un bel éclat aux derniers instants de la pièce.

Un talkback est organisé avec le public après la représentation. On y découvre la forte personnalité de Francesca Zambello ; on y apprend que cette production sera reprise à San Francisco en juin 2018 ; et que l’orchestre a été renforcé par plusieurs extras, dont un corniste munichois qui a fait le voyage avec son propre tuba Wagner. Je dois partir avant la fin, mais l’idée de boucler ainsi le cycle est excellente.


“Do I Hear à Waltz?”

New York City Center • 14.5.16 à 14h
Musique : Richard Rodgers. Lyrics : Stephen Sondheim. Livret : Arthur Laurents, d’après sa pièce The Time of the Cuckoo.

Mise en scène : Evan Cabnet. Direction musicale : Rob Berman. Avec Melissa Errico (Leona), Richard Troxell (Renato Di Rossi), Karen Ziemba (Fioria), Claybourne Elder (Eddie), Sarah Hunt (Jennifer), Sarah Stiles (Giovanna), Richard Poe (Mr. McIlhenny), Nancy Opel (Mrs. McIllhenny), …

Bien que Do I Hear a Waltz?, l’unique collaboration de Richard Rodgers avec Stephen Sondheim, ne soit presque jamais montée, c’était la troisième fois que j’avais l’occasion d’en voir une production avec cette présentation dans la série des “Encores!”.

Confirmation — sans surprise — que l’œuvre est inégale. Mais le socle dramatique est riche : la pièce dont cette comédie musicale est inspirée donna également naissance au film Summertime avec Katharine Hepburn, qui est singulièrement poignant.

Mention spéciale pour le Renato de Richard Troxell, un chanteur d’opéra que l’on espère revoir souvent sur les scènes de comédie musicale. L’explication un peu houleuse que son personnage a avec l’héroïne vers la fin du premier acte est un bien joli texte, qu’il dit avec une belle assurance… et son magnifique grand air qui suit immédiatement, “Take the Moment”, est superbe.

Très joli moment musical également au début du deuxième acte avec le joli “Moon in my Window”, qui superpose les états d’âme des trois principaux protagonistes féminins dans une bien jolie tapisserie. C’est l’une des scènes où s’illustre l’attachante Karen Ziemba, que l’on voit souvent dans la série des “Encores!”, mais il est rare que les rôles lui conviennent aussi bien (si on excepte son accent italien assez peu convaincant… un défaut qu’elle partage avec une bonne partie de la distribution).

Superbes chorégraphies de Chase Brock.


“Siegfried”

Kennedy Center (Opera House), Washington • 13.5.16 à 18h
Wagner (1876)

Direction musicale : Philippe Auguin. Mise en scène : Francesca Zambello. Avec Daniel Brenna (Siegfried), David Cangelosi (Mime), Alan Held (Wotan), Gordon Hawkins (Alberich), Solomon Howard (Fafner), Lindsay Ammann (Erda), Catherine Foster (Brünnhilde), Jacqueline Echols (Waldvogel).

Je ne pense pas que Philippe Auguin lise mon blog… ou qu’il ait vu mon échange de tweets avec le compte de l‘orchestre. C’est donc moi qui dois m’habituer à son style, car je jurerais qu’il a (enfin) accepté de ne pas jouer en sourdine permanente. Il reste de longs passages d’une épuisante monotonie, mais d’autres semblent enfin se parer d’un relief dramatique d’autant plus captivant que le son de l’orchestre est réellement somptueux.

L’évolution du style d’écriture de Wagner, qui a terminé la partition plusieurs années après l’avoir commencée, explique peut-être aussi pourquoi la musique refuse de se laisser réduire à un rôle de figuration. Toujours est-il que l’expérience théâtrale en ressort considérablement améliorée.

Très belle représentation, qui confirme la grande qualité de la conception de Francesca Zambello. La mise en scène, particulièrement attentive aux interactions entre les personnages, bénéficie grandement d’un investissement dramatique réjouissant de la part des chanteurs. Du coup, Zambello réalise l’exploit de rendre Siegfried passionnant de la première à la dernière minute, alors que c’est celui des quatre opéras dont j’ai le plus tendance à décrocher.

Distribution solide : le Mime bondissant de David Cangelosi fait forte impression, tandis qu’Alan Held a suffisamment retrouvé l’usage de sa voix pour réussir sa sortie la tête haute. On l’avait déjà remarqué dans Rheingold : Solomon Howard est un Fafner de classe mondiale… et on espère vivement le retrouver sur d’autres scènes. Daniel Brenna injecte une dose considérable d’un sympathique enthousiasme juvénile dans son Siegfried… qui malheureusement ne parvient pas totalement à se hisser à la hauteur de sa Brünnhilde dans la scène finale. Une Brünnhilde d’excellente stature, même si Catherine Foster semble avoir besoin d’un peu de temps pour entrer réellement dans son rôle après son éveil.

Confirmation que toute apparition de fumée sur scène provoque immédiatement des quintes de toux dans le public. Un intéressant phénomène psychologique.


“The King and I”

Lyric Opera, Chicago • 12.5.16 à 13h30
Musique : Richard Rodgers (1951). Livret et lyrics : Oscar Hammerstein II, d’après le roman de Margaret Landon.

Mise en scène : Lee Blakeley. Direction musicale : David Chase. Avec Kate Baldwin (Anna Leonowens), Paolo Montalban (le Roi), Rona Figueroa (Lady Thiang), Ali Ewoldt (Tuptim), Sam Simahk (Lun Tha), …

Les productions du Châtelet s’exportent bien. C’est ainsi qu‘on retrouve au Lyric Opera de Chicago l’excellente production de Lee Blakeley créée il y a deux ans. Avec une différence significative : le rôle du Roi de Siam est désormais confié à un comédien d’origine philippine, Paolo Montalban, alors que la distribution parisienne, curieusement, était menée par Lambert Wilson.

La mise en scène est recréée avec soin dans toute sa splendeur… mais la qualité épouvantable de la sonorisation pose un réel problème. La réverbération est épouvantable dans ce théâtre gigantesque… et le son semblait venir de l’arrière, en décalage avec le mouvement des lèvres des comédiens. Je ne sais pas si la situation était “normale“ (le Lyric Opera ne doit pas souvent accueillir de spectacle sonorisé) ou s’il y avait un problème technique (j’entendais un bourdonnement intermittent en provenance des enceintes posées à l’avant-scène à cour), mais une telle qualité sonore est inacceptable de nos jours.

On se console avec la belle distribution, menée par la charmante Kate Baldwin. Mention spéciale pour la jolie performance vocale d’Ali Ewoldt dans le rôle de Tuptim… et on remarque très favorablement l’excellente prestation d’Alan Ariano dans le rôle parlé du Kralahome. Ariano, semble-t-il, a fait partie de la compagnie de la production originale de Miss Saigon à Broadway du début à la fin, de 1991 à 2001.


“Die Walküre”

Kennedy Center (Opera House), Washington • 11.5.16 à 18h
Wagner (1870)

Direction musicale : Philippe Auguin. Mise en scène : Francesca Zambello. Avec Christopher Ventris (Siegmund), Meagan Miller (Sieglinde), Alan Held (Wotan), Catherine Foster (Brünnhilde), Raymond Aceto (Hunding), Elizabeth Bishop (Fricka), Marcy Stronikas (Gerhilde), Lori Phillips (Helmwige), Catherine Martin (Waltraute), Lindsay Ammann (Schwertleite), Melody Moore (Ortlinde), Eve Gigliotti (Siegrune), Renée Tatum (Grimgerde), Daryl Freedman (Roßweiße).

WalküreÇa ne s’arrange pas. Même s’il se lâche très occasionnellement, Auguin continue à nier à l’orchestre une bonne partie de son rôle dramatique : aucune passion entre Siegmund et Sieglinde après l’arrivée du printemps (à peine marquée) ; aucune colère quand Fricka exige de Wotan qu’il la respecte ; aucune tendresse dans les dernières paroles de Wotan à Brünnhilde. La charge est totalement déportée vers les chanteurs, qui sont globalement bien en peine d’assumer seuls cette responsabilité.

D’autant que deux d’entre eux, Alan Held et Meagan Miller, ont fait annoncer qu’ils étaient souffrants. Et, de fait, ils ne font pas forte impression. Miller gère bien son acte I mais devient nettement moins convaincante au II et au III. Quant à Held, il n’a effectivement plus d’aigu… et on se demande pour qui la représentation est le plus pénible, pour lui ou pour le public. Son acte II tenait plus du sprechgesang que du chant wagnérien… et je craignais qu’il soit obligé de se retirer avant le III, qu’il a malgré tout assuré.

Les deux autres rôles principaux tirent correctement leur épingle du jeu, mais l’absence d’un réel sous-bassement musical dans la fosse leur pose des problèmes évidents. Christopher Ventris s’en sort avec de la patience… et en forçant plusieurs fois Auguin à accélérer, notamment pour son “Winterstürme”. Catherine Foster a plus de mal à compenser : entre un orchestre absent et un Wotan à bout de souffle, elle ne peut pas porter la tension dramatique toute seule. J’ai rarement aussi peu vibré pendant l’acte III de Walküre.

Seule Francesca Zambello sort vraiment à son avantage de cette représentation. On avait déjà eu l’occasion de le constater lors du cycle de San Francisco, mais aussi d’une représentation déjà vue à Washington en 2007 : sa conception est solide et fort joliment réalisée. Sa capacité à captiver le public — avec certes l’aide de surtitres excellents — est remarquable… et elle parvient plusieurs fois à faire rire de bon cœur sans trivialiser le livret.


“Das Rheingold”

Kennedy Center (Opera House), Washington • 10.5.16 à 19h30
Wagner (1869)

Direction musicale : Philippe Auguin. Mise en scène : Francesca Zambello. Avec Alan Held (Wotan), William Burden (Loge), Gordon Hawkins (Alberich), Lindsay Ammann (Erda), Julian Close (Fasolt), Soloman Howard (Fafner), Elizabeth Bishop (Fricka), Melody Moore (Freia), Ryan McKinny (Donner), Richard Cox (Froh), David Cangelosi (Mime), Jacqueline Echols (Woglinde), Catherine Martin (Wellgunde), Renée Tatum (Floßhilde).

RheingoldL’Opéra de Washington propose de revoir cette co-production avec l’Opéra de San Francisco, où j’avais déjà vu le cycle complet il y a cinq ans

Une représentation de Das Rheingold m’a rarement autant frustré. J’ai vaguement envisagé de quitter la salle au bout d’une demi-heure en injuriant copieusement Philippe Auguin, mais j’ai finalement décidé de prendre mon mal en patience. Auguin aborde cette partition de manière aberrante : à quelques très rares exceptions près, il gomme systématiquement tout relief dramatique et ne dépasse qu’exceptionnellement le pianissimo. Ce faisant, il réduit la musique à un accompagnement terne et sans saveur, qui ne raconte plus d’histoire ; il prend la posture du chef verdien dont la seule ambition est de poser quelques “poum poum” discrets derrière des chanteurs supposés occuper seuls l’attention du public. Gommé le renoncement à l’amour, effacée l’ardeur de Fasolt pour Freia, anéantie la malédiction d’Alberich, … la musique n’appartient plus au registre narratif ; elle devient une commodité à pure vocation décorative. 

L’avantage paradoxal de cette approche, c’est que les voix y trouvent un champ idéal pour s’épanouir sans avoir à affronter la concurrence de la fosse. Et, de fait, le résultat est spectaculaire. On imagine que la plupart des chanteurs auraient du mal à s’affirmer face à un orchestre plus présent — les tenues laborieuses d’Alan Held dans la dernière scène semblent l’illustrer. Avec un tissu musical aussi diaphane, ils peuvent au contraire déployer un large éventail expressif qui met en valeur de manière spectaculaire la beauté de l’écriture vocale. Mais ce n’est plus Das Rheingold ; c’est une version quasiment a cappella, amputée de 90 % du rôle dramatique de l’orchestre.

Pour le reste, la mise en scène de Francesca Zambello ressort particulièrement à son avantage : visuels travaillés, attention minutieuse aux ressorts dramatiques, … et recours libéral à l’humour, même s’il porte quelque peu préjudice à la dimension tragique de l’œuvre. Cet humour est également présent dans des surtitres écrits dans un style résolument contemporain, qui plaît manifestement beaucoup au public. On ne peut que saluer cette volonté d’engager le public, quand bien même elle conduit à trivialiser un peu le propos par moments. Les changements de décors sont toujours aussi bruyants ; on en regrette que davantage la discrétion maladive de l’orchestre, même si c’est dans les interludes orchestraux qu’Auguin abandonne occasionnellement le pianissimo pour le mezzo piano.


“Götterdämmerung”

Opéra de Leipzig • 8.5.16 à 17h
Wagner (1876)

Gewandhausorchester, Ulf Schirmer. Mise en scène : Rosamund Gilmore. Avec Christiane Libor (Brünnhilde), Thomas Mohr (Siegfried), Rúni Brattaberg (Hagen), Tuomas Pursio (Gunther), Marika Schönberg (Gutrune), Jochen Schmeckenbecher (Alberich), Karin Lovelius (Waltraute / 1e Norne), Kathrin Göring, Olena Tokar (2e et 3e Nornes), Magdalena Hinterdobler, Sandra Maxheimer, Sandra Janke (les Filles du Rhin).

GötterdämmerungOn n’atteint pas le niveau d’excitation sur lequel nous avait laissés le Walküre de la veille, mais on continue à beaucoup apprécier ce Ring de Leipzig.

On croit percevoir un petit fléchissement d’énergie… ainsi que quelques faux pas… dans la fosse en début de représentation… mais l’indulgence est de mise compte tenu du format de ce cycle — sur quatre jours consécutifs — et des exigences de la musique de Wagner. Il semble y avoir quelques rotations parmi les musiciens — je note en particulier que ce n’est plus la même hautboïste qui joue du cor anglais. Heureusement, on retrouve vite la forme… et la suite de la représentation confirme le mérite de l’approche sans chichi adoptée par Ulf Schirmer et l’Orchestre du Gewandhaus. Les célèbres pages orchestrales de la partition — le voyage sur le Rhin, la mort de Siegfried, les mesures de conclusion — en sortent particulièrement magnifiées.

La distribution est globalement solide, sans qu’aucun chanteur n’émerge particulièrement. Le Siegfried de Thomas Mohr est joliment lyrique, tandis que Christiane Libor parvient à conserver suffisamment d’énergie pour jouer sur des registres très différents, du recueillement intense au déferlement émotionnel, jusqu’à sa dernière note. Peu de Brünnhilde arrivent à conserver une telle palette dans leur dernière scène.

La mise en scène résout fort joliment le problème des nombreux changements de lieux du premier acte avec un décor unique mais modulable (contrairement à celui de Rheingold, qui offrait moins de possibilités). On est en revanche un peu déçu par les dernières images, qui n’évoquent que très timidement le renouveau du monde… même si on aime beaucoup l’idée de faire réapparaître les dieux venus assister à l’effondrement général dans leurs costumes de Rheingold.


“Siegfried”

Opéra de Leipzig • 7.5.16 à 17h
Wagner (1876)

Gewandhausorchester, Ulf Schirmer. Mise en scène : Rosamund Gilmore. Avec Stefan Vinke (Siegfried), Dan Karlström (Mime), Evgeny Nikitin (Wotan), Jürgen Linn (Alberich), Rúni Brattaberg (Fafner), Nicole Piccolomini (Erda), Elisabet Strid (Brünnhilde), Eun Yee You (Waldvogel).

SiegfriedC’est la mise en scène que l’on a envie de citer en premier lieu en sortant de ce Siegfried magnifique. L’action continue de se dérouler dans un univers visuel riche et fascinant : l’acte I développe la conception désormais classique de Mime comme un marginal vivant dans un ramassis de breloques hétéroclites ; le II nous emmène du côté du conte de fée, avec notamment un chemin escarpé qui rappelle celui que doit braver le Prince charmant pour aller délivrer la Belle au bois dormant (mais aussi un Fafner inattendu et sacrément réussi) ; le III nous ramène dans l’univers de la fin de Walküre, mais avec quelques variations spectaculaires, notamment pour accueillir les deux premiers tableaux.

On ressort scotché par la prestation d’Elisabet Strid, une Brünnhilde d’une finesse inouïe, que l’on n’avait vue jusqu’à présent qu’en Freia (à Bayreuth). Elle parvient à conserver un lyrisme enchanteur dans toute la scène finale, allant même jusqu’à placer un trille d’une perfection technique ahurissante dans un passage particulièrement exigeant.

Face à elle, le Siegfried de Stefan Vinke, pourtant globalement excellent, semble manquer quelque peu de nuance. Il gagne malgré tout les suffrages du public grâce à une générosité réellement attachante.

L’acte III est un enchantement de la première à la dernière note. J’ai été tout particulièrement sensible au jeu de l’orchestre au début et pendant l’appel de Wotan à Erda. Quel magnifique déferlement d’émotions ! Encore une fois, on peut reprocher à Schirmer de se lâcher parfois un peu trop (le pauvre Nikitin devait s’époumoner pour se faire entendre), mais cette musique est tellement ensorcelante !

Bref, un Siegfried d’excellente tenue. Espérons que le dernier épisode sera à la hauteur des attentes qu’ont fait naître les premiers. 


“Die Walküre”

Opéra de Leipzig • 6.5.16 à 17h
Wagner (1870)

Gewandhausorchester, Ulf Schirmer. Mise en scène : Rosamund Gilmore. Avec Andreas Schager (Siegmund), Christiane Libor (Sieglinde), Markus Marquardt (Wotan), Eva Johansson (Brünnhilde), Rúni Brattaberg (Hunding), Kathrin Göring (Fricka), Marika Schönberg (Gerhilde), Daniel Köhler (Helmwige), Monica Mascus (Waltraute), Sandra Janke (Schwertleite), Magdalena Hinterdobler (Ortlinde), Sandra Maxheimer (Siegrune), Karin Lovelius (Grimgerde), Wallis Giunta (Roßweiße).

WalküreOn monte de plusieurs crans dans le sublime avec cette Walküre magnifique.

Il y a avant tout un couple Siegmund / Sieglinde en fusion. Difficile de résister au charme d’Andreas Schager, dont les facilités naturelles sont désarmantes. Il se prend plusieurs fois les pieds dans son texte et finit par chanter certaines phrases en javanais, mais quel charisme irrésistible (et il le sait, le bougre) ! Quant à Christiane Libor, c’est une Sieglinde magnifique, à la voix ample et expressive, dotée d’un bel instinct de tragédienne. On se réjouit d’avance de la retrouver en Brünnhilde dans le Crépuscule à venir.

La rencontre fonctionne d’autant mieux que Ulf Schirmer continue à concocter une musique d’une intensité rare, avec des prestations remarquables à presque tous les pupitres — le cor anglais est particulièrement à son avantage dans Walküre. Schirmer ne s’embarrasse pas de chichis : il conserve un tempo relativement régulier (il suffit de regarder sa battue pour s’en convaincre) et va pour ainsi dire droit au but. D’aucuns trouveront sans doute qu’il ne contrôle pas suffisamment le niveau sonore, mais l’acoustique du théâtre est particulièrement favorable aux voix, qui n’éprouvent presque aucune difficulté à passer la fosse.

La très bonne surprise, c’est que la mise en scène décolle nettement par rapport à Rheingold. On constate avec soulagement que le décor n’est plus unique. Certaines images scéniques sont superbes, notamment celle de l’acte III, qui fait penser à Chirico. Elle fournit un écrin idéal pour la scène d’adieu entre le Wotan très paternel de Markus Marquardt et la Brünnhilde quelque peu stridente d’Eva Johansson, à laquelle j’ai décidément un peu de mal à m’habituer.

La représentation a dû être interrompue quelques instants au III parce que Wotan n’arrivait pas. Aucune explication n’a été fournie, mais ce fut une occasion rare d’entendre quelques mesures de musique sans voix.


“Das Rheingold”

Opéra de Leipzig • 5.5.16 à 17h
Wagner (1869)

Gewandhausorchester, Ulf Schirmer. Mise en scène : Rosamund Gilmore. Avec Tuomas Pursio (Wotan), Thomas Mohr (Loge), Jürgen Linn (Alberich), Nicole Piccolomini (Erda), Stephan Klemm (Fasolt), James Moellenhoff (Fafner), Karin Lovelius (Fricka), Marika Schönberg (Freia), Jürgen Kurth (Donner), Bernhard Berchtold (Froh), Dan Karlström (Mime), Eun Yee You (Woglinde), Kathrin Göring (Wellgunde), Sandra Janke (Floßhilde).

RheingoldHeureusement, plusieurs versions du Ring sont prévues dans les mois qui viennent, car je suis sérieusement en manque. Le premier se déroule à Leipzig, ville natale de Wagner.

J’avais déjà vu ce Rheingold lors de sa création il y a trois ans… et le verdict est largement le même, d’autant que la distribution est presque identique.

Deux très bons points : l’interprétation musicale incandescente par un Orchestre du Gewandhaus proprement stupéfiant, emmené avec un entrain communicatif par l’excellent Ulf Schirmer ; et le Loge magnifiquement lyrique de Thomas Mohr… que l’on se réjouit d’avance d’entendre en Siegfried dans le Crépuscule à venir.

La mise en scène est pleine d’idées, mais il faut composer avec le décor unique, au demeurant assez peu esthétique. Espérons que la suite sera plus captivante sur le plan visuel.