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Posts from April 2016

“Travels With My Aunt”

Minerva Theatre, Chichester • 30.4.16 à 19h45

Musique : George Stiles. Lyrics : Anthony Drewe. Livret : Ron Cowen & Daniel Lipman, d’après le roman de Graham Greene.

Mise en scène : Christopher Luscombe. Avec Patricia Hodge (Aunt Augusta), Steven Pacey (Henry Pulling), Hugh Maynard (Wordsworth), Haley Flaherty (Tooley), Jack Chissick (Colonel Hakim / Visconti), Jonathan Dryden Taylor (Sparrow / Man in the Raincoat), Sebastien Torkia (Mario), …

C’est une création que nous propose cette année le Festival de Chichester en ouverture de programme : une adaptation en comédie musicale du célèbre roman de Graham Greene, Travels With My Aunt. La tâche à été confiée au duo Stiles & Drewe, connu pour Honk!, Soho Cinders, The Three Little Pigs, Betty Blue Eyes et les chansons additionnelles de Mary Poppins.

La pièce qu’ils ont concoctée est curieuse, sans doute en bonne partie parce qu’il est difficile de résumer un roman manifestement riche en deux heures de théâtre. La psychologie de certains personnages apparaît du coup un peu simpliste et certaines résolutions ne semblent pas d’une logique imparable. Même si l’histoire fonctionne plutôt bien, on reste du coup un peu en manque au rayon émotion. D’autant que la partition de Drewe & Stiles part un peu dans tous les sens et semble chercher à divertir plus qu’à toucher.

Ces histoires qui se déroulent dans de nombreux lieux successifs, comme Candide ou Bounce, se heurtent toutes au fond au même obstacle : le temps manque pour faire émerger de manière satisfaisante le sens de chacune de ces étapes du voyage. Sans compter la contrainte importante que cela fait peser sur le concepteur du décor… sauf à se contenter, comme c’est le cas en l’occurrence, d’une curieuse boîte à tout faire et d’un escalier.

Les deux interprètes principaux, Patricia Hodge et Steven Pacey sont irrésistibles : leur talent suffit à effacer toute réserve qu’inspirerait par ailleurs la conception de la pièce. Le seul petit reproche, c’est qu’ils n’ont que dix ans d’écart (et qu’ils donnent l’impression d’avoir le même âge) alors que l’on découvre à la fin de la pièce qu’ils sont en réalité mère et fils.

Alors… Londres ou pas Londres ? Mes prévisions se réalisent rarement, mais je ne pense pas que la pièce ait le potentiel d’attirer suffisamment de spectateurs pour tenter l’aventure… sauf à parier sur la star quality des deux interprètes principaux. Et à agrandir un peu le décor.


“Mrs. Henderson Presents”

Noël Coward Theatre, Londres • 30.4.16 à 14h30
Musique : George Fenton & Simon Chamberlain. Lyrics : Don Black. Livret : Terry Johnson.

Mise en scène : Terry Johnson. Direction musicale : Barney Ashworth. Avec Tracie Bennett (Laura Henderson), Ian Bartholomew (Vivian Van Damm), Emma Williams (Maureen), Matthew Malthouse (Eddie), Jamie Foreman (Arthur), Samuel Holmes (Bertie), Robert Hands (Lord Cromer), Lizzy Connolly (Doris), Lauren Hood (Vera), Katie Bernstein (Peggy), …

Le spectacle dont j‘étais allé voir la création à Bath l’été dernier est arrivé à Londres, à peine retouché — la liste des chansons et la distribution sont quasiment identiques.

Le cocktail d’humour et d’émotion qui faisait le charme du film est préservé avec soin. On regrette que les auteurs aient jugé utile de réécrire totalement la partition, y compris les chansons originales, alors que la bande originale du film était un régal.

Cette version musicale réussit peut-être mieux encore que le film à rendre le joli personnage de Mrs. Henderson profondément émouvant : la façon dont elle aspire à vivre sa vie au maximum après avoir perdu son mari… et bien que hantée par la mort d’un fils tué très jeune à la guerre… la rend éminemment sympathique, ainsi que son refus de se laisser entraver par des préjugés idiots. La prestation de Tracie Bennett est devenue plus touchante encore depuis Bath. Alors que le rôle est forcément marqué par la prestation géniale de Judi Dench dans le film, Bennett s’approprie avec talent un rôle bien joliment écrit.

Aucune fausse note dans le reste de la distribution : la petite famille du Windmill Theatre charme le public par sa cohésion et son évidente générosité.


“Tannhäuser”

Royal Opera House, Londres • 29.4.16 à 18h
Wagner (1845)

Direction musicale : Hartmut Haenchen. Mise en scène : Tim Albery. Avec Peter Seiffert (Tannhäuser), Emma Bell (Elisabeth), Sophie Koch (Venus), Christian Gerhaher (Wolfram von Eschenbach), …

La production de Tim Albery que l’Opéra de Covent Garden choisit de ressortir des placards a un défaut majeur : elle souligne les faiblesses de l’œuvre au lieu d’essayer de les gommer. Résultat : à part l’excellent ballet du premier acte (chorégraphié avec inspiration par Jasmin Vardimon), la pièce ne devient réellement captivante qu’à l’acte III.

On ne sait pas très bien où Albery veut en venir en utilisant une réplique du cadre de scène du théâtre (le Venusberg), qui apparaît ensuite à l’état de ruine de plus en plus décomposée dans les actes suivants — le décor du III serait plus à sa place dans Parsifal. Sa mise en scène manque d’énergie et elle enfonce l’œuvre plus qu’elle ne la défend.

Hartmut Haenchen fait du joli travail dans la fosse, mais l’orchestre n’est qu’à moitié à l’aise : les cors, en particulier, semblent crispés au point de transmettre une partie de leur nervosité. Le travail à la petite harmonie, en revanche, est remarquable… et le fait que les harpes soient en dehors de la fosse (ce qui est souvent le cas à Covent Garden dans Wagner) ajoute considérablement au charme de la musique.

Distribution très inégale : Christian Gerhaher et Emma Bell se distinguent nettement, le premier pour son attention à l’intonation et au sens (difficile de ne pas penser à Matthias Goerne), la seconde pour la générosité d’une prestation stylistiquement très en phase avec l’œuvre. Peter Seiffert, en revanche, ne possède plus les moyens de Tannhäuser. Même s’il se découvre quelques ressources supplémentaires au III, il ne parvient plus à injecter l’héroïsme nécessaire… et les notes tenues sont toutes assez douloureuses, surtout dans l’aigu. Tantôt le vibrato semble incontrôlable, tantôt la justesse est douteuse ; on craint même l’accident de temps en temps. Quant à Sophie Koch, elle campe une Venus bien terne et bien peu charismatique.

Mention spéciale pour le chœur, d’autant plus magnifique qu’il chante dans un effectif relativement restreint par rapport à ce que l’on voit à Paris ou à New York.


Concert Orchestre de Paris / Netopil à la Philharmonie

Philharmonie de Paris • 27.4.16 à 20h30
Orchestre de Paris, Chœur de l’Orchestre de Paris, Tomáš Netopil

Dvořák : Stabat Mater

Aga Mikolaj, soprano
Elisabeth Kulman, mezzo-soprano
Dmitry Korchak, ténor
Georg Zeppenfeld, basse

J’étais malheureusement un peu fatigué pour profiter pleinement de l’exécution de cette œuvre déchirante écrite par un père qui voit disparaître ses enfants les uns après les autres. Tour à tour recueillie, majestueuse, bouleversante, cette monumentale cantate s’achève sur un “amen” d’une superbe complexité contrapuntique.

Même si les quatre solistes étaient à la hauteur, je ne peux m’empêcher de citer mes deux chouchous, Elisabeth Kulman et Georg Zeppenfeld, tous les deux impériaux. Décidément, ces voix graves me remuent.


“Pump Boys and Dinettes”

Paper Mill Playhouse, Millburn (NJ) • 24.4.16 à 13h30
Conçu et écrit par John Foley, Mark Hardwick, Debra Monk, Cass Morgan, John Schimmel & Jim Wann

Mise en scène : John Foley. Direction musicale : John Foley. Avec James Barry (Jim), Gabe Bowling (Jackson), Julie Foldesi (Prudie Cupp), Jason Ostrowski (L. M.), Alysha Umphress (Rhetta Cupp), Sam Weber (Eddie).

J’étais heureux de voir enfin cette comédie musicale qui tint l’affiche à Broadway de février 1982 à juin 1983… d’autant que je me demandais ce qui pouvait bien tenir ensemble cette collection hétéroclite de chansons majoritairement country.

Eh bien, la réponse est simple : rien. Au-delà bien sûr du charme (considérable) des comédiens (ou plutôt des chanteurs) et de l’unité de lieu relative — tout se passe dans une station-service flanquée d’un diner au milieu de nulle part où d’ailleurs jamais le moindre client ne met le nez. Mais aucune histoire ne vient donner du relief aux personnages — le niveau zéro de l’écriture dramatique.

Le spectacle se résume donc à un concert de musique country — incluant d’ailleurs une ode à Dolly Parton. Autant dire qu’il m’a fallu beaucoup de bonne volonté pour résister. Heureusement, il n’y en a que pour une centaine de minutes tout compris. Et la distribution est éminemment charmante. On y retrouve notamment avec beaucoup de plaisir l’irrésistible Alysha Umphress, qui illuminait déjà de sa présence la récente et magnifique production de On the Town à Broadway.


“Elektra”

Metropolitan Opera, New York • 23.4.16 à 20h
Strauss (1909). Livret : Hugo von Hofmannsthal

Direction musicale : Esa-Pekka Salonen. Mise en scène : Patrice Chéreau. Avec Nina Stemme (Elektra), Adrianne Pieczonka (Chrysothemis), Waltraud Meier (Klytämnestra), Burkhard Ulrich (Aegisth), Eric Owens (Orest), …

Viscérale, d’une force brute presque insupportable : avec cette Elektra, Chéreau a laissé au monde une lecture magistrale du chef d’œuvre de Strauss et Hofmannsthal. Le décor, brut et géométrique, rappelle un peu celui de la précédente production de Chéreau pour Aix, De la Maison des morts.

Deux chanteuses étaient déjà présentes lors de la création à Aix : Adrianne Pieczonka et sa Chrystothemis superbement lyrique, et Waltraud Meier et sa Klytämnestra bouillonnante de fierté (quelle allure !)

Dans le rôle du personnage-titre, Nina Stemme propose une incarnation exaltée, galvanisée, d’une grande violence intérieure. Et c’est peu de dire qu’elle brûle les planches.

De retour dans la fosse, comme à Aix, Esa-Pekka Salonen façonne une matière sonore d’une crudité jouissive, en ébullition permanente, superbement interprétée par des musiciens littéralement électrisés.

Difficile d’imaginer mieux… même si on garde de bons souvenirs aussi de la mise en scène de Robert Carsen pour l’Opéra de Paris.


“Tuck Everlasting”

Broadhurst Theatre, New York • 23.4.16 à 14h (preview / avant-première)
Musique : Chris Miller. Lyrics : Nathan Tysen. Livret : Claudia Shear & Tim Federle, d’après le roman de Natalie Babbit.

Mise en scène : Casey Nicholaw. Direction musicale : Mary-Mitchell Campbell. Avec Sarah Charles Lewis (Winnie), Carolee Carmello (Mae Tuck), Andrew Keenan-Bolger (Jesse Tuck), Michael Park (Angus Tuck), Terrence Mann (Man in The Yellow Suit), Fred Applegate (Constable Joe), Robert Lenzi (Miles Tuck), Michael Wartella (Hugo), Valerie Wright (Mother), Pippa Pearthree (Nana), …

C’est Shuffle Along que je devais voir, mais l’annonce a été faite en fin de matinée qu’Audra McDonald n’assurerait pas la représentation… ce qui m’a conduit à changer mon fusil d’épaule.

Tuck Everlasting est un roman pour enfants de 1975, déjà adapté deux fois pour le cinéma, dont une fois par Disney en 2002. Cette adaptation en comédie musicale est en gestation depuis plusieurs années et a précédemment été présentée à Atlanta avant de tenter sa chance à Broadway.

La partition s’avère malheureusement assez générique et globalement assez peu originale. C’est dommage, parce que la mise en scène réussit, quant à elle, à créer un univers onirique à la douce sentimentalité. J’ai beaucoup aimé aussi l’épilogue dansé, particulièrement émouvant. (Mais combien Casey Nicholaw a-t-il mis en scène de spectacles actuellement à l’affiche à Broadway ? Je n’arrive pas à compter.)

La morale de l’histoire, assez proche de celle de Peter Pan, possède une réelle résonance dans notre monde contemporain. Difficile, du coup, de ne pas être touché par cette jolie fable d’immortalité.

On repère dans la salle un critique londonien bien connu, Mark Shenton… sans doute en compagnie de certains de ses confrères new-yorkais puisque les critiques sont généralement invités lors des quelques représentations qui précèdent la première officielle, prévue dans quelques jours.


“Hamilton”

Richard Rodgers Theatre, New York • 22.4.16 à 20h
Livret, musique & lyrics : Lin-Manuel Miranda, d’après le livre de Ron Chernow.

Mise en scène : Thomas Kail. Direction musicale : Alex Lacamoire. Avec Lin-Manuel Miranda (Alexander Hamilton), Phillipa Soo (Eliza Hamilton), Leslie Odom, Jr. (Aaron Burr), Renée Elise Goldsberry (Angelica Schuyler), Christopher Jackson (George Washington), Daveed Diggs (Marquis de Lafayette / Thomas Jefferson), Okieriete Onaodowan (Hercules Mulligan / James Madison), Anthony Ramos (John Laurens / Philip Hamilton), Jasmine Cephas Jones (Peggy Schuyler / Maria Reynolds), Rory O’Malley (King George), …

Ce spectacle, que j’avais vu pour la première fois en août 2015, est devenu depuis un phénomène. La représentation à laquelle j’assistais était la 300e… quelques jours après que Lin-Manuel Miranda s’était vu décerner un Pulitzer Prize pour la pièce… une distinction réservée à neuf comédies musicales seulement depuis 1932. Résultat : il est désormais impossible pour le commun des mortels de trouver des places.

Cette deuxième visite confirme le génie de Miranda… mais, alors que c’était l’impressionnant degré d’innovation formelle qui m’avait le plus frappé la première fois, c’est cette fois la profondeur de l’inspiration musicale qui m’a scotché. Même si la pièce est décrite comme une partition rap / hip-hop, elle mêle en réalité de très nombreux styles musicaux… et c’est peu dire que Miranda brille sur tous les registres.

La distribution est quasiment identique à celle de ma première visite… à l’exception notable du rôle du Roi George, désormais tenu par Rory O’Malley… avec autant de succès comique que son illustre prédécesseur, Jonathan Groff.

Du coup, je me suis précipité sur l’album du spectacle en sortant du théâtre. Je sens que je vais beaucoup l’écouter.


Concert ONF / Gatti au TCE

Théâtre des Champs-Élysées, Paris • 21.4.16 à 20h
Orchestre National de France, Daniele Gatti

Mozart : Divertimento K. 138
Berg : Sieben frühe Lieder (Camilla Tilling, soprano)
Mahler : symphonie n° 4

Il est frappant de voir l’entente entre l’ONF et Daniele Gatti aller en croissant au moment où le chef italien s’apprête à faire ses valises pour Amsterdam. Ce concert, en tout cas, donnait l’impression d’être l’aboutissement réussi d’un processus créatif riche et fructueux.

Je découvrais les lieder de Berg, délicieusement interprétés par une Camilla Tilling à la personnalité séduisante dans sa robe d’organza vieux-rose (elle remplace Christine Schäfer, qui était annoncée dans le programme de saison). La partition, qui fait des clins d’œil au jazz, n’est pas sans rappeler certaines pages de Kurt Weill. Autant dire que j’ai été charmé.

Symphonie maîtrisée jusque dans ses moindres détails. Avec Gatti, pas question de s’adonner au plaisir gratuitement : il faut passer par diverses étapes d’un travail pointilleux, pour ne pas dire pointilliste, avant que ne vienne l’autorisation de se laisser aller à la beauté de l’orgasme orchestral.

Tilling trouve un bel équilibre entre intensité et expressivité dans le captivant dernier mouvement, qui s’achève sur des mesures encores parfaitement maîtrisées… et une dernière note de harpe qui parvient à s’épanouir majestueusement jusqu’au fond du théâtre dans un joli silence captivé avant que ne retentissent des acclamations très enthousiastes par rapport à la norme du lieu.


“Tristan und Isolde”

Opéra de Hambourg • 17.4.16 à 17h
Wagner (1865)

Mise en scène : Ruth Berghaus. Direction musicale : Kent Nagano. Avec Ian Storey (Tristan), Ricarda Merbeth (Isolde), Lioba Braun (Brangäne), Wilhelm Schwinghammer (le Roi Marke), Werner van Mechelen (Kurwenal), …

Prise de rôle de Ricarda Merbeth en Isolde. Elle s’en sort avec les honneurs, malgré un démarrage un peu nerveux… vraisemblablement dû en partie au fait qu’elle ne donne pas la réplique au Tristan avec qui elle a répété. Stephen Gould, en effet, a chanté la générale avant d’être victime d’une allergie qui l’a empêché d’assurer la représentation. Ian Storey, qui le remplace au pied levé, est tout à fait excellent bien qu’il ne soit pas familier avec la mise en scène.

Une mise en scène d’ailleurs particulièrement insipide, surtout aux deux premiers actes. Le niveau remonte un peu au III, mais on se demande bien pourquoi l’Opéra de Hambourg conserve à son répertoire une conception aussi crétine. (Les hommes-transats du I m’ont rappelé l’épouvantable mise en scène de Guy Cassiers pour le Fliegende Holländer de la Scala.)

C’est Kent Nagano qui sort en grand triomphateur de la représentation. Il imprime à la partition un relief dramatique saisissant : on a peine à se convaincre qu’on entend le même orchestre que celui qui proposait une version bien plan-plan de Eugène Onéguine il y a à peine deux semaines sous une baguette autrement moins géniale.


“Der Traumgörge”

Staatsoper Hannover, Hanovre • 16.4.16 à 19h30
Musique : Alexander Zemlinksy (1906). Livret : Leo Feld.

Direction musicale : Mark Rohde. Mise en scène : Johannes von Matuschka. Avec Robert Künzli (Görge), Kelly God (Gertraud), Solen Mainguené (Grete), Christopher Tonkin (Hans), …

Bien que terminé en 1906 (en vue d’une création à l’Opéra de Vienne qui fut remise en cause par la démission de Mahler puis l’indifférence de Weingartner), Der Traumgörge ne fut créé… qu’en 1980, à Nuremberg.

Et c’est bien triste, car cette partition magnifique aurait mérité de voir la lumière plus tôt. Foisonnante sur le plan mélodique, pleine d’harmonies enchanteresses, elle évoque à merveille le monde onirique et décalé de Görge le rêveur. On croit y discerner des échos de Wagner et de Mahler mais surtout de Strauss, ainsi qu’une certaine influence de la musique française, en raison notamment de la façon dont la petite harmonie porte les atmosphères. On se surprend d’ailleurs à fredonner un air de Ravel en quittant le théâtre.

Difficile de ne pas être captivé par une œuvre qui exalte à la fois le pouvoir des rêves… mais dont le deuxième acte, à sa façon, constitue aussi une forme de rappel à la réalité. L’ambiance générale n’est pas sans évoquer celle d’un autre joyau longtemps oublié, Die Tote Stadt… dont le compositeur, Korngold, fut un élève de Zemlinsky.

Jolie production de l’Opéra de Hanovre, simple mais efficace. Les images qui accompagnent la fin du premier acte (et qui reviennent dans le bref épilogue) sont particulièrement inspirées. Sur le plan vocal, les suffrages vont sans doute à la Gertraud de Kelly God, mais c’est le remarquable investissement dramatique du Görge de Robert Künzli qui porte la représentation… ainsi que la très belle prestation de l’orchestre, mené avec beaucoup de sensibilité par Mark Rohde.

Je me sens un peu idiot d’avoir autant négligé Zemlinsky jusqu’à présent. C’est toujours un grand bonheur de découvrir les recoins injustement négligés du répertoire, surtout quand le pouvoir d’enchantement de la musique est aussi considérable.


Concert Philharmonia Orchestra / Ashkenazy au TCE

Théâtre des Champs-Élysées, Paris • 15.4.16 à 20h
Philharmonia Orchestra, Vladimir Ashkenazy

Rachmaninov :
Vocalise
– concerto pour piano n° 1 (Boris Berezovsky, piano)
– symphonie n° 2

Un programme absolument irrésistible, faisant la part belle à quelques unes des pages les plus voluptueuses et, pour certaines, les plus aphrodisiaques d’un compositeur qui met son considérable talent de mélodiste au service de l’exaltation de l’âme russe.

Même s’il faut quelques minutes pour s’habituer à l’acoustique du TCE, tellement différente de celle de la Philharmonie, on se plonge vite avec un total abandon dans ce foisonnement exubérant et bouleversant.

Boris Berezovsky, égal à lui-même, domine la musique avec la distance requise pour y révéler l’exaltation qu’elle recèle. Vladimir Ashkenazy, qui faisait jadis la même chose avec tant de talent, a rejoint le podium, où il illumine la représentation d’un enthousiasme apparemment sans limite. Ses choix musicaux, notamment dans la symphonie, privilégient la complétude, parfois au détriment de la lisibilité. Mais la magie opère et la grâce descend sur un public hypnotisé par tant de beauté.


Concert LSO / Rattle à la Philharmonie

Philharmonie de Paris • 12.4.16 à 20h30
London Symphony Orchestra, Simon Rattle

Messiaen : Couleurs de la cité céleste (Pierre-Laurent Aimard, piano)
Bruckner : symphonie n° 8

SimonLa façon dont Rattle approche cette Huitième de Bruckner est d’autant plus remarquable qu’il serait facile de céder à la monumentalité de l’édifice et d’en faire une sorte d’orgasme ininterrompu, une tentation qui n’est jamais complètement étrangère au chef britannique. Mais, au contraire, Rattle adopte une approche qui rappelle plus un Gatti qu’un Karajan, en accumulant les tensions et en ne saturant jamais l’acoustique pourtant extraordinairement favorable de la Philharmonie.

Le résultat n’en est que plus bouleversant et révèle les multiples facettes d’une œuvre-cathédrale, d’une richesse et d’une intensité rares.

On retrouve avec plaisir les magnifiques solistes du LSO, en particulier son harmonie si attachante. Cuivres et vents viennent ponctuer Couleurs de la cité céleste à intervalles réguliers en interrompant les divagations du piano et des percussions : leurs interventions, basées sur des progressions harmoniques aussi déjantées que patriciennes, sont un régal. L’une d’entre elles devrait s’appeler “Frère Jacques a encore abusé des champignons hallucinogènes“…


“Tartuffe”

Comédie-Française (Salle Richelieu), Paris • 10.4.16 à 20h30
Molière (1664)

Mise en scène : Galin Stoev. Avec Claude Mathieu (Madame Pernelle), Didier Sandre (Orgon), Elsa Lepoivre (Elmire), Christophe Montenez (Damis), Anna Cervinka (Mariane), Nâzim Boudjenah (Valère), Denis Podalydès (Cléante), Michel Vuillermoz (Tartuffe), Cécile Brune (Dorine), …

Une de ces mises en scène un peu génériques où l’on court en tous sens pour exprimer un trop-plein d’énergie… mais qui finit quand même par rendre joliment hommage à l’un des chefs d’œuvre de Molière.

L’interprétation est globalement excellente (avec une mention particulière pour le Tartuffe de Michel Vuillermoz et pour le Cléante de Denis Podalydès)… et on pensait avoir échappé à tout bégaiement lorsque la diction de Didier Sandre sembla littéralement rendre l’âme dans la dernière ligne droite. Orgon est certes KO debout devant la révélation de la fausseté de Tartuffe, mais il ne peut pas en perdre la parole ; pas au Français.

Beaucoup de toux dans la salle en cette période de rhume des foins.


“Bar Mitzvah Boy”

Upstairs at the Gatehouse, Londres • 9.4.16 à 19h30
Musique : Jule Styne. Lyrics : Don Black. Livret : Jack Rosenthal, d’après sa pièce écrite pour la télévision, revisité par David Thompson.

Mise en scène : Stewart Nicholls. Avec Adam Bregman (Eliot Green), Lara Stubbs (Lesley), Nicholas Corre (Harold), Sue Kelvin (Rita Green), Robert Maskell (Victor Green), …

Je ne pensais pas que l’opportunité se présenterait un jour de voir cette rareté de Jule Styne, créée en 1978 dans le West End, où elle ne tint l’affiche que quelques semaines. L’œuvre fut présentée Off-Broadway en 1987 mais ne connut jamais les honneurs de Broadway.

La partition de Styne est charmante (comment pourrait-il en être autrement ?), mais le livret (l’histoire d’un jeune garçon qui a des états d’âme au moment de sa Bar Mitzvah) semble au fond bien maigre.

La représentation est agréable grâce à l’énergie d’une distribution qui n’hésite pas à grossir les traits caricaturaux des personnages de la famille juive typique… et surtout grâce à la belle prestation du jeune Adam Bregman, particulièrement impressionnant dans le rôle principal. Mais on n’est guère surpris que l’œuvre soit tombée dans les oubliettes de l’histoire de la comédie musicale.


“Sunset Boulevard”

English National Opera, Londres • 9.4.16 à 14h30
Musique : Andrew Lloyd Webber. Livret et lyrics : Don Black & Christopher Hampton, d’après le film de Billy Wilder.

Mise en scène : Lonny Price. Direction musicale : Michael Reed. Avec Glenn Close (Norma Desmond), Michael Xavier (Joe Gillis), Siobhan Dillon (Betty Shaefer), Fred Johanson (Max von Mayerling), Julian Forsyth (Cecil B de Mille), …

L’English National Opera a réussi un “coup” en programmant cette version semi-concertante de Sunset Boulevard, l’une des comédies musicales les plus réussies de Andrew Lloyd Webber, inspirée du film immortel de Billy Wilder. Le coup est d’autant plus spectaculaire que le rôle principal de Norma Desmond y est tenu par Glenn Close, qui reprend plus de 20 ans plus tard le rôle qu’elle a créé à Broadway en 1994 — un an après que Patti LuPone l’eut créé à Londres.

Glenn Close n’est plus toute jeune (elle a 69 ans), et la voix peine désormais un peu à affronter toutes les difficultés du rôle, même si le résultat reste honnête. Close reste une comédienne magnétique, et le public est instantanément conquis par son tempérament et sa passion.

Le séduisant Michael Xavier lui donne la réplique de manière compétente, mais je trouve que son charisme, autrefois considérable, a tendance à s’émousser depuis quelques années.

La mise en scène / mise en espace est bien pensée compte tenu des limitations évidentes du format d’une version concert. L’utilisation des lumières est particulièrement remarquable. La scène dans laquelle un opérateur lumière reconnaît Norma Desmond de retour dans les studios qui l’ont rendue célèbre, avec cette poursuite qui démarre dans la salle pour aller s’immobiliser sur la star étincelante, reste l’un des moments forts de la pièce.

On apprécie que la partition — l’une des meilleures de Lloyd Webber — soit interprétée par un effectif orchestral aussi significatif. L’expérience est globalement très réussie… et on se demande, du coup, si l’English National Opera pourrait envisager de renouveler l’expérience avec d’autres œuvres mythiques du répertoire.

Le public semble en tout cas au rendez-vous. Je n’avais jamais vu le Coliseum aussi plein : je ne sais pas si on joue à guichets fermés, mais ça y ressemble fort.


“Princess Caraboo”

Finborough Theatre, Londres • 3.4.16 à 15h
Musique : Phil Willmott & Mark Collins. Livret & lyrics : Phil Willmott.

Mise en scène : Phil Willmott. Directeur musical : Freddie Tapner. Avec Nikita Johal (Princess Caraboo), Christian James (Eddie Harvey), Phil Sealey (Sir Charles Worrall), Sarah Lawn (Lady Elizabeth Worrall), Oliver Stanley (Lord Marlborough), Joseph O’Malley (Osvaldo Agathias), …

Cette comédie musicale, qui avait initialement été commandée par le Bristol Old Vic, s’inspire d’une imposture qui se produisit réellement au début du 19e siècle. La soi-disant Princesse Caraboo, prétendument rescapée d’on ne sait quel royaume étrange et lointain, était en réalité une servante particulièrement bien versée dans l’art dramatique.

La pièce ne fut jamais créée, au premier chef pour des raisons budgétaires. Le minuscule Finborough Theatre lui permet de voir le jour… dans des conditions très éloignées de celles qui étaient envisagées originellement. Il a fallu réécrire en partie le livret, et la partition est interprétée par une poignée de musiciens seulement.

On imagine assez bien ce que les auteurs avaient en tête : une épopée historico-romantique appartenant à un genre fréquent sur les scènes de Londres et de Broadway il y a encore vingt ans… mais dont le souffle s’est progressivement éteint. Il n’est, du coup, pas si surprenant que Princess Caraboo ne soit jamais vraiment sortie des cartons, d’autant que la partition possède un côté vaguement générique qui la “date”, ou en tout cas qui date ses compositeurs.

Cela n’empêche nullement la production d’être plaisante, d’autant que la distribution y met beaucoup d’énergie positive. On imagine assez bien ce que l’œuvre aurait donné sur une plus grande scène. La représentation a fait remonter dans ma mémoire beaucoup de productions londoniennes des années 1990 et même 2000, comme par exemple l’inénarrable La Cava.


“Евгений Онегин”

Hamburgische Staatsoper, Hambourg • 2.4.16 à 19h30
Eugène Onéguine (1879). Musique de Piotr Illitch Tchaïkovski. Livret du compositeur, d’après Pouchkine.

Direction musicale : Stefano Ranzani. Mise en scène : Adolf Dresen. Avec Alexey Bogdanchikov (Eugène Onéguine), Iulia Maria Dan (Tatyana), Dovlet Nurgeldiyev (Lensky), Nadezhda Karyazina (Olga), Alexander Tsymbalyuk (Gremin), …

Cette vénérable production a été créée en 1979 et Adolf Dresen est mort depuis 15 ans. Il n’est cependant pas très surprenant que l’Opéra de Hambourg ait choisi de conserver à son répertoire une mise en scène classique sans excès, qui installe chaque scène dans un visuel joliment travaillé — c’est celui de la scène du duel qui suscite le plus d’admiration dans le public, à raison.

Il y a un côté plan-plan dans la façon dont Stefano Ranzani dirige les opérations dans la fosse, mais cela n’empêche pas la belle émotion de l’œuvre de s’épanouir. D’autant que la distribution est remarquablement équilibrée. Il n’y a certes aucune étoile de première amplitude sur cette scène (à part peut-être le Gremin somptueux d’Alexander Tsymbalyuk), mais tous les chanteurs sont talentueux et attentifs à la trajectoire dramatique de leur personnage.

Dovlet Nurgeldiyev propose une très belle incarnation de Lensky… et on se rend compte dans la dernière scène que la tension de la relation entre Onéguine et Tatyana a été cultivée avec suffisamment d’intelligence dramatique pour que les derniers instants soient d’une délicieuse violence émotionnelle.