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Posts from March 2016

“Tristan und Isolde”

Festspielhaus, Baden-Baden • 25.3.16 à 18h
Richard Wagner (1865)

Berliner Philharmoniker, Simon Rattle. Mise en scène : Mariusz Treliński. Avec Eva-Maria Westbroek (Isolde), Stuart Skelton (Tristan), Sarah Connolly (Brangäne), Stephen Milling (le Roi Marke), Michael Nagy (Kurwenal)…

Je suis ressorti de cette représentation assez peu enthousiaste… et pas du tout bouleversé.

La faute en incombe au premier chef à la mise en scène inutilement intellectuelle de Mariusz Treliński, dont le parti pris (l’enfermement dans un bateau) passe son temps à rentrer en collision avec le livret. Le texte défendant le parti pris dramaturgique dans le programme de salle est un salmigondis indigeste et inextricable. Les images scéniques sombres, presque glauques, enferment l’action dans un univers visuel très froid et créent de la distance avec les spectateurs, décourageant toute empathie.

Mais on a aussi envie de mettre une partie du blâme au passif de Simon Rattle. On aime pourtant généralement bien ses pics d’enthousiasme dénués de toute inhibition, qui fonctionnent plutôt très bien dans le Ring. Mais, dans Tristan, on y perd en subtilité et en émotion. Considérablement.

Une musique généralement trop lumineuse et une mise en scène généralement trop crépusculaire : c’est un peu comme essayer de mélanger de l’eau et de l’huile… et la magie n’opère qu’exceptionnellement. Ce qui n’enlève rien aux excellentes prestations de Skelton et de Westbroek. Elles se perdent malheureusement un peu dans ce naufrage partiel.


“Passion”

Théâtre du Châtelet, Paris • 23.3.16 à 20h
Musique et lyrics : Stephen Sondheim (1994). Livret : James Lapine. D’après le fim d’Ettore Scola, Passione d’Amore, lui-même inspiré du roman Fosca, d’Iginio Ugo Tarchetti.

Mise en scène : Fanny Ardant. Orchestre Philharmonique de Radio-France, Andy Einhorn. Avec Ryan Silverman (Giorgio), Natalie Dessay (Fosca), Erica Spyres (Clara), Shea Owens (Colonel Ricci), Karl Haynes (Doctor Tambourri), …

Sans surprise, cette deuxième visite confirme l’exceptionnelle qualité de cette production, sans doute l’une des plus abouties de l’histoire récente du Châtelet. On trouve sur Internet une vidéo montrant Sondheim écraser une larme à la fin de la générale ; comme on le comprend.

Assis au premier rang du parterre, je me délecte tout particulièrement de la prestation subtile et crépusculaire de l’Orchestre Philharmonique de Radio-France. L’entrée de Fosca, un solo de hautbois interprété avec une sensibilité extraordinaire, restera dans ma mémoire comme l’un des moments les plus saisissants d’une production quasiment parfaite.


Concert Chamber Orchestra of Europe / Pappano à la Cité de la Musique

Cité de la Musique, Paris • 22.3.16 à 20h30
Chamber Orchestra of Europe, Antonio Pappano

Mozart : symphonie n° 25
Strauss : concerto pour hautbois (François Leleux, hautbois)
Fauré : Pavane
Bizet : symphonie en ut majeur

Un concert chaleureux, qui me confirme dans la conviction que le hautbois est l’instrument le plus ensorcelant de l’orchestre, à égalité peut-être avec le violoncelle. C’est d’autant plus évident quand c’est François Leleux qui officie : ses phrasés au legato cajoleur, soutenus par un souffle apparemment inépuisable, réchauffent le cœur et l’âme.

Pappano fait preuve de son habituelle fougue à la tête d’un orchestre magnifique et lumineux. Une délicieuse intimité s’installe entre la salle et les musiciens ; le pouvoir de la musique est évident en cette journée marquée par les monstrueux attentats de Bruxelles.


Concert Los Angeles Philharmonic / Dudamel à la Philharmonie

Philharmonie de Paris • 20.3.16 à 16h30
Los Angeles Philharmonic, Gustavo Dudamel

Mahler : symphonie n° 3 (Tamara Mumford, mezzo-soprano)

DudamelPremier mouvement déterminé, peut-être un peu trop brillant mais marqué par des choix de mise en relief forts d’un Dudamel en intimité profonde avec les stratifications de la partition.

Les mouvements intermédiaires sont impeccables : solo de trombone somptueux de James Miller et solo de cor de postillon nostalgique à souhait, joué au cornet à pistons par Thomas Hooten. Je n’ai pas particulièrement accroché au “O Mensch!” de Tamara Mumford, à la voix légèrement voilée, et aux “Bimm bamm” un peu trop discrets.

Dernier mouvement monumental et mystique grâce à la tension magistralement entretenue d’un bout à l’autre par un Dudamel réellement habité. Aucun effet inutile, aucun geste déplacé, toute l’énergie de l’orchestre tend vers une résolution aussi inéluctable que sublime, rendue plus bouleversante encore par l’incroyable point d’orgue final, qui semble durer une éternité. Les cordes, dont l’homogénéité laisse bouche bée, apparaissent comme l’atout-maître d’un orchestre dont la parenté européenne, via la filière hollywoodienne, est patente.

L’émerveillement final est aussi visuel : les trois paires de cymbales ; les deux timbaliers qui ont poussé le professionnalisme jusqu’à synchroniser parfaitement leurs mouvements.

L’effacement de Dudamel, sur le podium comme pendant les saluts, deviendrait presque agaçant…


Concert Orchestre Colonne / Petitgirard à la Philharmonie

Philharmonie de Paris • 20.3.16 à 11h
Orchestre Colonne, Laurent Petitgirard

Œuvres de John Williams

PetitgirardOn ne peut qu’applaudir l’idée de consacrer un concert aux pages les plus connues de John Williams, l’un des plus talentueux compositeurs de notre époque. Chemin faisant, les commentaires éclairants de Laurent Petitgirard permettent de saisir quelques clés de l’écriture de Williams.

L’Orchestre Colonne s’implique avec une bonne humeur évidente dans cette aventure et s’acquitte fort honnêtement de la tâche, malgré quelques imprécisions ici et là. Les (très) nombreux enfants présents dans le public se tiennent (très) majoritairement à carreau pendant les 90 minutes du concert : un exploit.

Petitgirard est en forme : il introduit l’extrait de Jaws en indiquant qu’il s’agit de l’histoire d’un petit poisson rouge. “Enfin, pas vraiment petit… et pas vraiment rouge.” La bonne humeur est communicative : lorsque l’orchestre applaudit le piccolo après l’introduction du leitmotiv d’E.T., le public se joint volontiers (et à juste titre) à l’hommage.   

De l’échantillon représenté, je persiste à penser que la partition de E.T. est la plus riche et la plus aboutie. Mais il n’y a vraiment rien à jeter dans ces pages. Seul regret : on aurait apprécié l’ajout du magnifique concerto pour violon de Schindler’s List. (Peut-être eût-il été difficile de trouver le bon soliste ?)

Le placement libre m’a poussé à aller explorer des recoins inexplorés de la Philharmonie. L’occasion de découvrir que, de certaines places (au 2e balcon de côté, à jardin, en l’occurence), l’acoustique est déplorable : son pâteux et informe, comme dans une église.


Concert Los Angeles Philharmonic / Dudamel à la Philharmonie

Philharmonie de Paris • 19.3.16 à 20h30
Los Angeles Philharmonic, Gustavo Dudamel

John Williams : Soundings (création française)
Alberto Ginastera : concerto pour piano n° 1 (Sergio Tiempo, piano)
Andrew Norman : Play: Level 1 (création française)
Aaron Copland : Appalachian Spring (suite)

Dudamel2On apprécie la volonté de proposer un programme sortant des sentiers battus, consacré à différentes facettes de la musique américaine contemporaine.

On commence par Soundings, une œuvre composée par John Williams à l’occasion de l’inauguration du Walt Disney Concert Hall, la “Philharmonie” de Los Angeles, en 2003. C’est une très belle idée que de l’interpréter en un lieu encore relativement jeune et tout aussi monumental.

On enchaîne avec l’inégal concerto pour piano de Ginastera, curieux mélange d’influences diverses, rendu intéressant par l’interprétation déterminée et spectaculaire de Sergio Tiempo.

Après une autre création française moins passionnante mais dont la fin est électrisante (l’art de la fin étant particulièrement peu maîtrisé par les compositeurs), l’orchestre attaque le bouquet final du concert, avec la fabuleuse suite du Appalachian Spring de Copland. (Quel à-propos : c’est effectivement le printemps !) Étonnamment, on aurait aimé un peu plus de “couleur locale” : Dudamel semble vouloir écraser un peu trop ce qui fait la voix distinctive de l’œuvre. Le contraste est frappant avec l’enregistrement de Bernstein qui a bercé une partie de ma jeunesse.

Mais le meilleur reste à venir. On avait bien repéré quelques chaises restées vides pendant la deuxième partie. Alors que le public ovationne l’orchestre, on voit entrer un florilège des instruments les plus jouissifs de l’orchestre : clarinette basse, contre-basson, cor anglais. C’est que l’œuvre proposée en bis a été composée par un orchestrateur de génie, Bernard Herrmann. Sa “Scène d’amour” extraite de la partition de Vertigo est renversante par son écriture : des motifs qui semblent identiques mais qui muent doucement… des instruments qui entrent progressivement… la harpe, notamment, qui donne des frissons incontrôlables… puis, au dernier moment, les cuivres. L’interprétation qu’en propose le Los Angeles Philharmonic est tout bonnement bouleversante, avec des cordes à la beauté céleste. On est soufflé.

 


Concert Symphonieorchester des Bayerischen Rundfunks / Jansons au TCE

Théâtre des Champs-Élysées, Paris • 17.3.16 à 20h
Symphonieorchester des Bayerischen Rundfunks, Mariss Jansons

Beethoven : Coriolan, ouverture symphonique
Mahler : symphonie n° 5

JansonsJ’étais malheureusement souffrant et n’ai pu profiter que par intermittence de ce magnifique concert.

J’ai néanmoins été frappé de voir que Jansons, qui obtient des interprétations si subtiles du Concertgebouworkest, rencontre moins de succès avec cet orchestre bavarois aux tendances un peu clinquantes. L’amplitude dynamique absurde entre les pianissimi et les fortissimi est épuisante : les tutti saturent d’ailleurs l’acoustique du Théâtre, un phénomène que je rencontrais sauf erreur pour la première fois.

Ça reste malgré tout de la très belle et très grande musique, parsemée de nombreux et irrésistibles coups de génie et guidée avec un talent immense par un chef au sommet de son art.


“Passion”

Théâtre du Châtelet, Paris • 16.3.16 à 20h
Musique et lyrics : Stephen Sondheim (1994). Livret : James Lapine. D’après le fim d’Ettore Scola, Passione d’Amore, lui-même inspiré du roman Fosca, d’Iginio Ugo Tarchetti.

Mise en scène : Fanny Ardant. Orchestre Philharmonique de Radio-France, Andy Einhorn. Avec Ryan Silverman (Giorgio), Natalie Dessay (Fosca), Erica Spyres (Clara), Shea Owens (Colonel Ricci), Karl Haynes (Doctor Tambourri), …

PassionComment décrire le sentiment de perfection qui m’a étreint d’un bout à l’autre de cette représentation inoubliable ?

Passion est une œuvre inclassable de Sondheim, infiniment sombre et formellement assez proche de l’opéra (même si les maisons d’opéra se sont plutôt emparées de Sweeney Todd). La partition, conçue d’un seul bloc, sans “numéro” isolable, est un bijou dont les orchestrations infiniment inspirées de Jonathan Tunick rehaussent l’éclat.

Le Châtelet nous propose une production phénoménalement aboutie de ce chef d’œuvre du répertoire :

  • l’Orchestre Philharmonique de Radio-France rend un hommage bouleversant à la beauté de la partition de Sondheim et Tunick, sous la baguette experte d’Andy Einhorn, souvent aperçu dans les fosses de Broadway (par exemple pour Bullets Over Broadway) ;
  • la mise en scène de Fanny Ardant réalise un sans-faute dans le décor magnifiquement inspiré de Guillaume Durrieu, superbement éclairé par Urs Schönebaum ;
  • la distribution est extraordinaire : aucun maillon faible n’est à déplorer, des rôles principaux (Natalie Dessay et Ryan Silverman sont bouleversants) au dernier des rôles secondaires. Ryan Silverman jouait déjà le rôle de Giorgio à la perfection dans une récente production new-yorkaise (mais il n’y avait alors que neuf musiciens !)

Le seul tout petit point faible de cette production, c’est sa prise de son relativement peu subtile… mais, pour le reste, il n’y a qu’un mot pour décrire ce Passion : perfection.


“Die Meistersinger von Nürnberg”

Opéra-Bastille, Paris • 13.3.16 à 14h
Wagner (1868)

Direction musicale : Philippe Jordan. Mise en scène : Stefan Herheim. Avec Gerald Finley (Hans Sachs), Brandon Jovanovich (Walther von Stolzing), Bo Skovhus (Sixtus Beckmesser), Julia Kleiter (Eva), Günther Groissböck (Veit Pogner), Toby Spence (David), Wiebke Lehmkuhl (Magdalena), …

MeistersingerL’occasion se présente enfin de revoir à Paris cette production qui m’avait ébloui à Salzbourg à l’été 2013. Comme on pouvait le craindre, la géniale mise en scène de Stefan Herheim est un peu moins à l’aise sur la scène de l’Opéra-Bastille, ce qui en diminue quelque peu le charme… mais l’idée de faire de la pièce un rêve (ou un cauchemar) de Sachs reste toujours aussi fructueuse et réjouissante.

Je sais que les avis sont partagés, mais je préfère marginalement la conduite de Daniele Gatti à celle de Philippe Jordan. Ce dernier fait malgré tout de l’excellent travail dans la fosse. Comme d’habitude, on aimerait qu’il arrive à “se lâcher” un peu plus de temps en temps. Ses enthousiasmes mesurés ne se transmettent qu’imparfaitement dans une maison aussi spacieuse. 

J’avais entendu des horreurs sur le Sachs de Gerald Finley. Il était pourtant parfaitement aux commandes de sa voix lors de cette représentation… et a d’ailleurs semblé étonné que le public lui réserve une ovation lors des saluts — j’imagine qu’il a dû y avoir des sifflets aux représentations précédentes. À part le David de Toby Spence, dont la voix ne franchit parfois que difficilement la fosse, la distribution est tout à fait solide. Le Pogner magnifique de Günther Groissöck mérite cependant une mention spéciale, tant sa voix moelleuse est enchanteresse.

Il est heureux que les opportunités de voir ce chef d’œuvre semblent se multiplier. Le (long) troisième acte atteint de tels sommets (dès son prélude sublimement mélancolique) qu’il semble passer en un clin d’œil.


“Miss Atomic Bomb”

St. James Theatre, Londres • 12.3.16 à 19h30
De : Adam Long, Gabriel Vick & Alex Jackson-Long

Mise en scène : Bill Deamer & Adam Long. Directeur musical : Richard John. Avec Catherine Tate (Myrna Ranapapadophilou), Dean John-Wilson (Joey Lubowitz), Florence Andrews (Candy Johnson), Simon Lipkin (Lou Lubowitz), …

MabCette nouvelle comédie musicale s’appuie sur un fait historique — les essais nucléaires réalisés dans les années 1950 dans le désert du Nevada, à proximité de Las Vegas — pour construire une histoire un peu folle de concours de beauté organisé pour promouvoir un hôtel appartenant à la mafia et tenu par le frère d’un déserteur. Le simple énoncé de l’argument illustre le caractère hétéroclite de l’œuvre, qui manque un peu de focus et qui semble toujours à deux doigts de sombrer dans l’humour potache.

C’est par ailleurs une entreprise plutôt aimable : partition inspirée bien que regardant fixement du côté de la pop, personnages hauts en couleur joliment campés par une distribution sympathique et talentueuse, mise en scène pleine d’inventivité dans un théâtre de taille moyenne aux moyens techniques limités.

Mais on ressort plus avec l’impression d’avoir vu un spectacle de fin d’année un peu déjanté qu’avec le sentiment d’avoir assisté à la naissance d’une œuvre de théâtre musical destinée à survivre à cette première présentation.


“Jeff Wayne’s Musical Version of ‘War of the Worlds’”

Dominion Theatre, Londres • 12.3.16 à 15h
Musique : Jeff Wayne. Lyrics : Jeff Wayne & Gary Osborne. Livret : Doreen Wayne, d’après le roman de H. G. Wells.

Mise en scène : Bob Tomson. Direction musicale : Jeff Wayne. Avec Michael Praed (George Herbert, 1898), Madalena Alberto (Carrie), Jimmy Nail (Parson Nathaniel), Heidi Range (Beth), Daniel Bedingfield (The Artilleryman), David Essex (The Voice of Humanity), … et Liam Neeson (George Herbert, 1904, enregistré).

WotwUn bien curieux objet théâtral. 

En 1978, le compositeur Jeff Wayne publiait un album présentant une version musicale du célèbre roman de H. G. Wells, War of the Worlds, dans un style “rock symphonique”. De nombreux chanteurs de variété anglais y participaient… et le rôle du narrateur était tenu par Richard Burton.

L’album a connu un immense succès — il s’est vendu à plusieurs millions d’exemplaires — et il a produit toutes sortes de produits dérivés, dont des jeux vidéos, ainsi que des versions traduites dans d’autres langues. L’une des chansons “Forever Autumn”, est l’un des plus gros succès de l’histoire du hit parade anglais.

Il était incontournable que l’œuvre finisse par être présentée sur scène… mais les péripéties furent nombreuses, et ce n’est qu’en 2006 que Jeff Wayne’s Musical Version of “War of the Worlds” fut enfin présentée “live”. 

C’est dans la continuité de cette histoire que s’inscrit la série de représentations actuellement à l’affiche du Dominion Theatre de Londres. Un orchestre rock / symphonique de bonne taille, dirigé par Jeff Wayne lui-même (avec une douzaine de cordes, tout de même), occupe le fond de la scène, tandis que des comédiens / chanteurs interprètent l’œuvre dans une mise en scène riche en projections et en effets visuels et sonores.

Le rôle du narrateur, préenregistré, est désormais tenu par Liam Neeson. La distribution est de qualité : on y retrouve David Essex, présent dans l’aventure depuis 1978 (mais désormais dans un rôle différent), ainsi que des noms confirmés du théâtre musical anglais comme Madalena Alberto ou Michael Praed.

Il faut aimer ce style curieux, un peu grandiloquent… qui n’est pas sans rappeler certaines de nos comédies musicales rock “à la française”. Mais on ne peut que saluer l’ambition de l’entreprise et son indéniable et impressionnant succès commercial. J’ai commencé à m’embêter ferme pendant la deuxième partie, mais je suis heureux d’avoir pu voir cette œuvre très originale et bien curieuse.


“Broadway and the Bard”

Lion Theatre, New York • 6.3.16 à 15h
Conception : Len Cariou, Barry Kleinbort & Mark Janas

Mise en scène : Barry Kleinbort. Direction musicale : Mark Janas. Avec Len Cariou.

Len Cariou, ce formidable comédien d’origine canadienne, est bien sûr connu comme le créateur du rôle de Sweeney Todd. Mais sa carrière fut riche et variée, et les grands rôles shakespeariens y ont occupé une place privilégiée. Le titre du one man show qu’il propose aujourd’hui à 76 ans, Broadway and the Bard, est donc particulièrement approprié.

Le spectacle alterne quelques unes des grandes tirades shakespeariennes les plus connues avec un florilège de chansons issues du répertoire de la comédie musicale. Certains choix, comme “By Myself” (couplé avec “Reviewing the Situation”) ou “September Song”, conviennent particulièrement bien à la personnalité de Cariou, même s’il finit en beauté avec un “Brush Up Your Shakespeare” vraiment réjouissant.

Si Cariou n’a plus sa voix de jeune homme, on est frappé par la clarté de chaque syllabe, de chaque mot, de chaque phrase… que ce soit dans les lyrics des chansons ou dans les vénérables tirades shakespeariennes. L’exploit qu’il réalise en disant son texte d’un bout à l’autre sans la moindre hésitation est presque secondaire en comparaison de l’autorité — l’évidence, presque — avec laquelle il donne du sens à tout ce qu’il dit.

Quelle présence ! Quel comédien ! Quel homme !

Il paraît qu’Angela Lansbury assistait à la représentation de la veille au soir. Il devait y avoir de l’ambiance…


“Disaster!”

Nederlander Theatre, New York • 5.3.16 à 20h
De Seth Rudetsky & Jack Plotnick

Mise en scène : Jack Plotnick. Direction musicale : Steve Marzullo. Avec Roger Bart (Tony), Kerry Butler (Marianne), Kevin Chamberlin (Maury), Adam Pascal (Chad), Faith Prince (Shirley), Rachel York (Jackie), Seth Rudetsky (Professor Ted Scheider), Jennifer Simard (Sister Mary Downy), Max Crumm (Scott), Baylee Littrell (Ben / Lisa), Lacretta Nicole (Levora), …

Ce curieux objet théâtral a débuté sa vie Off-Broadway en 2012 avant de connaître diverses incarnations. Il a été conçu par Seth Rudetsky, un musicien familier des fosses d’orchestre de Broadway, et Jack Plotnick, un comédien surtout connu pour les nombreuses séries télévisées dans lesquelles il collectionne les rôles secondaires.

Disaster! se présente comme une parodie des films catastrophes des années 1970… et s’appuie pour cela sur une partition constituée exclusivement de chansons de variété de l’époque. Il est un peu curieux qu’un tel spectacle trouve sa place à Broadway, même si le public était nombreux — et conquis — à cette représentation.

Le charme repose avant tout sur le talent comique collectif d’une distribution particulièrement bien sélectionnée, dominée par l’inimitable Faith Prince et par la prestation absolument hilarante de l’irrésistible Jennifer Simard, qui incarne avec une remarquable maestria comique le rôle de la religieuse de service, Sister Mary Downy. Mention spéciale également pour l’excellente Rachel York, que l’on n’imaginait pas forcément aussi convaincante dans un rôle comique.

À l’opposé, la prestation la moins bonne est sans doute possible celle de Seth Rudetsky lui-même : personne ne doute qu’il soit un excellent musicien, mais ses talents dramatiques laissent beaucoup à désirer.

La pièce flotte bien sûr sur l’humour et la bonne humeur… mais on a un peu de mal à oublier le décor à l’économie, qui serait plus à sa place dans une maison plus petite. L’avenir dira s’il était sage de présenter un tel spectacle à Broadway.


“The Robber Bridegroom”

Laura Pels Theatre, New York • 5.3.16 à 14h
Musique : Robert Waldman. Livret & lyrics : Alfred Uhry.

Mise en scène : Alex Timbers. Direction musicale : Justin Levine. Avec Steven Pasquale (Jamie Lockhart), Ahna O’Reilly (Rosamund), Leslie Kritzer (Salome), Lance Roberts (Clement Musgrove), Greg Hildreth (Goat), Andrew Durand (Little Harp), Evan Harrington (Big Harp), Nadia Quinn (Raven / Goat’s Mother), Devere Rogers (Airie).

Peut-être saura-t-on un jour ce qui a bien pu donner envie au vénérable Roundabout Theatre de sortir des cartons cette comédie musicale de 1975 (dont le titre évoque paradoxalement plutôt les opérettes des années 1930).

Certes, c’est l’occasion de confier une nouvelle mise en scène au magicien visuel qu’est Alex Timbers, dont la créativité à déjà enchanté Broadway avec Bloody Bloody Andrew Jackson et Peter and the Starcatcher. Et il faut reconnaître que Timbers accumule les jolies trouvailles visuelles et qu’il utilise la lumière d’une manière extrêmement originale.

Mais il faut endurer cet étrange conte comique, sorte de rencontre entre Robin des Bois et Zorro, dont la partition est écrite presque exclusivement dans un style au carrefour de la country et du bluegrass, qui me donne la nausée après dix minutes.

La distribution, excellente, ne parvient pas à compenser le caractère indigeste de la partition. On y retrouve notamment avec plaisir l’attachante Leslie Kritzer, révélée par le Funny Girl du Paper Mill en 2001 et, bien sûr, le séduisant Steven Pasquale, élevé au rang de matinée idol depuis son apparition dans The Bridges of Madison County.

Heureusement, la pièce est courte et jouée sans entracte.


“She Loves Me”

Studio 54, New York • 4.3.16 à 20h
Musique : Jerry Bock. Livret : Joe Masteroff. Lyrics : Sheldon Harnick. D’après une pièce de Miklos Laszlo.

Mise en scène : Scott Ellis. Direction musicale : Paul Gemignani. Avec Laura Benanti (Amalia Balash), Zachary Levi (Georg Nowack), Jane Krakowski (Ilona Ritter), Gavin Creel (Steven Kodaly), Michael McGrath (Ladislav Sipos), Byron Jennings (Mr. Maraczek), Nicholas Barasch (Arpad Laszlo), Peter Bartlett (Headwaiter), …

Cette charmante comédie musicale, créée en 1963, évoque avec bonheur l’ambiance des opérettes d’Europe centrale. C’est la deuxième fois qu’elle est reprise à Broadway (après la magnifique production de 1993), et la qualité de la distribution ne pouvait laissait augurer qu’un triomphe absolu.

Curieusement, ce n’est pas tout à fait le cas, même si j’ai un peu de mal à mettre le doigt sur ce qui cloche.

Une partie de la responsabilité en incombe peut-être à la direction musicale un peu pépère du vénérable Paul Gemignani. Comme d’habitude, il dirige assis, le corps parfaitement immobile, ce qui ne projette pas un grand dynamisme.

Il faut aussi regarder du côté de la mise en scène : la recherche de l’humour à tout prix se marie assez mal avec le romantisme subtil de la pièce. L’introduction d’une conga dans le dance break de la chanson “A Romantic Atmosphere”, par exemple, semble bien mal avisée. Et je ne parle pas de l’idée de faire faire la roue à Georg au milieu de la chanson-titre.

Il n’en reste pas moins que cette production possède de réels mérites.

Il y a d’abord le décor somptuosissime de David Rockwell, qui est un enchantement permanent (et que le public applaudit au lever du rideau).

Et puis il y a une distribution d’enfer, menée par la délicieuse Laura Benanti. On y retrouve des valeurs sûres comme Jane Krakowski, un temps éloignée de Broadway par une carrière télévisuelle, ou Michael McGrath, l’un des comédiens les plus discrets et les plus attachants que je connaisse. Je n’ai en revanche jamais été fan de Gavin Creel, ce qui convient finalement assez bien dans la mesure où son personnage est censé ne pas être très aimable.

Je reste partagé quant au choix de Zachary Levi, sans doute plus connu pour sa carrière télévisuelle que pour son pédigrée théâtral. Il a un certain charisme, mais il ne semble jamais occuper complètement son personnage. Le public a pourtant l’air d’être sensible à son charme.


Concert ONF / Krivine à l’Auditorium de Radio-France

Auditorium de Radio-France, Paris • 3.3.16 à 20h
Orchestre National de France, Emmanuel Krivine

Berlioz : Le Corsaire, ouverture
Saint-Saëns : concerto pour piano n° 2 (Bertrand Chamayou, piano)
Chostakovitch : symphonie n° 5

KrivineJe voyais beaucoup Emmanuel Krivine quand il était à la tête de l’Orchestre de Lyon, mais je l’avais perdu de vue depuis qu’il se consacre à la quête d’une théorique authenticité musicale à la tête d’un ensemble jouant sur instruments “d’époque”. Il aura donc fallu une indisposition de Riccardo Muti pour que je le retrouve… une expérience assez oubliable tellement la conduite très convenue de Krivine manque à la fois d’élévation et de légèreté.

La symphonie de Chostakovitch, en particulier, est empesée, sans fantaisie. Elle en perd son caractère mordant, grinçant qui en fait normalement le charme. Pas beaucoup de génie non plus dans la première partie, mais le choix des œuvres en est au moins autant responsable que l’interprétation.

Curieuse allocution de Krivine à la fin du concert qui utilise une métaphore inextricable basée sur Cendrillon pour essayer d’expliquer que l’Auditorium de Radio-France vaut au moins autant le déplacement que la Philharmonie. C’est peut-être vrai sur le plan acoustique, mais cette lumière blafarde et l’ambiance de fin du monde qui règne dans les espaces publics explique peut-être aussi un peu le manque d’entrain du public.