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Posts from February 2016

“Road Show”

Union Theatre, Londres • 28.2.16 à 14h30
Musique et lyrics : Stephen Sondheim. Livret. John Weidman.

Mise en scène : Phil Willmott. Direction musicale : Richard Baker. Avec Howard Jenkins (Addison Meisner), Andre Refig (Wilson Meisner), Joshua LeClair (Hollis Bessamer), Steve Watts (Papa Meisner), Cathryn Sherman (Mama Meisner), …

Un hasard curieux autant qu’heureux m’a permis de voir Road Show à Londres une semaine à peine après en avoir vu une production à Arlington, de l’autre côté de l’Atlantique. Le nom des personnages (Mizner) a été “anglicisé” en Meisner, vraisemblablement pour qu’il n’y ait pas de doute sur la prononciation. Mais l’idée est curieuse, s’agissant de personnages réels.

Le Union Theatre est plus petit que le Signature Theatre, mais il n’en est pas moins ambitieux… et on ne peut qu’applaudir à cette production très réussie, marquée par un trio central un peu plus convaincant qu’à Arlington… avec une mention spéciale pour le Hollis de Joshua LeClair — son Arpad illuminait déjà l’excellent She Loves Me du Landor l’année dernière. Il n’y a en revanche pas vraiment de décor et quasiment aucun accessoire… ce qui conduit certaines scènes à ressembler un peu trop à du mime à mon goût.

Reste que la partition commence à prendre racine en moi et que je l’entends désormais avec un réel plaisir, d’autant que le petit ensemble de trois musiciens l’interprète avec beaucoup de talent. Il manque à mon sens un petit quelque chose au rayon émotion, mais ce dernier Sondheim prend petit à petit sa place au catalogue des chefs d’œuvre du maître.


“Funny Girl”

Menier Chocolate Factory, Londres • 27.2.16 à 20h
Musique : Jule Styne. Lyrics : Bob Merrill. Livret : Isobel Lennart, révisé par Harvey Fierstein.

Mise en scène : Michael Mayer. Direction musicale : Alan Williams. Avec Sheridan Smith (Fanny Brice), Darius Campbell (Nick Arnstein), Joel Montague (Eddie Ryan), Marilyn Cutts (Mrs. Rose Brice), Valda Aviks (Mrs. Meeker), Gay Soper (Mrs. Strakosh), Bruce Montague (Florenz Ziegfeld), …

Funny Girl fait partie de ces œuvres mythiques du répertoire qui ne sont que très peu produites. Pour deux raisons : d’une part parce qu’il faut une sacrée comédienne pour tenir ce rôle épuisant ; d’autre part parce que le livret, s’il tient bien la route dans le premier acte, laisse un peu sur sa faim dans le deuxième acte, dont la dynamique n’est pas très porteuse.

On est donc toujours un peu surpris lorsqu’une nouvelle production est annoncée… et encore plus lorsque l'annonce provient, comme ici, de l’un des “petits théâtres” de Londres. Je n’avais jusqu’ici vu que deux productions de Funny Girl : l’une au Paper Mill Playhouse, en 2001, qui mettait en vedette la délicieuse Leslie Kritzer… et dont les rumeurs de transfert à Broadway ne se matérialisèrent jamais ; et l’autre, de très bon standing… à l’Opéra de Nuremberg, il y a deux ans. Une autre production avait été annoncée à Los Angeles en 2012 mais fut finalement annulée, faute d’investisseurs.

L’événement est donc de taille… et les billets s’arrachèrent en un temps record à l’ouverture de la location.

Le petit théâtre de la Menier Chocolate Factory nous a habitués à faire tenir sur sa petite scène les spectacles les plus divers, mais l’exploit est encore plus remarquable avec ce Funny Girl, grâce à une conception scénique ingénieuse et superbe du talentueux Michael Pavelka et des lumières étonnantes de l’excellent Mark Henderson.

La délicieuse partition de Jule Styne ne souffre pas trop d’être ainsi confiée à un ensemble réduit de dix musiciens. La distribution est uniformément excellente, avec une mention spéciale pour l’irrésistible trio de vieilles dames de Brooklyn : Gay Soper, Marilyn Cutts et (tout particulièrement) Valda Aviks. On aime aussi beaucoup le Eddie de Joel Montague, ainsi que les deux comédiens / chanteurs / danseurs qui interprètent à eux seuls un nombre incalculable de rôles, Matthew Croke et Luke Fetherston.

Mais c’est sur la titulaire du rôle principal de Fanny Brice que repose par construction le succès d’une production de Funny Girl. Et on peut dire sans grand danger d’exagération que Sheridan Smith est une révélation, une véritable bombe comique capable par ailleurs de rendre justice aux nombreuses et exigeantes merveilles de la partition. Elle s’inscrit sans rougir dans la lignée quasiment impériale de la créatrice du rôle, Barbra Streisand… en y ajoutant une sacrée dose d’une personalité unique et irrésistible.

La pièce se transporte désormais dans un théâtre du West End, le Savoy Theatre, … et je ne serais pas surpris que l’on commence à entendre des rumeurs sur un voyage pour New York.


“Miss Saigon”

Prince Edward Theatre, Londres • 27.2.16 à 14h30
Musique : Claude-Michel Schönberg. Lyrics : Alain Boublil & Richard Maltby, Jr. Livret : Alain Boublil & Claude-Michel Schönberg.

Mise en scène : Laurence Connor. Direction musicale : Adam Rowe. Avec Christian Rey Marbella (The Engineer), Tanya Manalang (Kim), Chris Peluso (Chris), Natalie Chua (Ellen), Hugh Maynard (John), Sangwoong Jo (Thuy), Marsha Songcome (Gigi), …

Quand j’ai vu cette nouvelle production pour la première fois en juin 2014, je pensais qu’elle allait tenir l’affiche de nombreuses années. Les dieux de la comédie musicale en ont décidé autrement, et il est déjà l’heure de baisser le rideau définitivement. Cette avant-dernière représentation m’a permis non seulement de voir à nouveau cette somptueuse production, mais aussi de pouvoir applaudir la “deuxième distribution”, qui tirait sa révérence lors de la matinée avant que la distribution principale ne le fasse lors de la soirée qui suivait.

Rien de subalterne dans cette deuxième distribution : la Kim fragile et résolue de Tanya Manalang et l’Engineer haut en couleurs de Christian Rey Marbella n’ont rien à envier aux vedettes dont ils endossent les rôles, Eva Noblezada et Jon Jon Briones.

Pour le reste, je persiste à trouver que cette production atteint des sommets grâce à une conception visuelle magnifique : changements de décors incroyablement fluides dans une obscurité presque parfaite, lumières superlatives, prise de son impeccable. L’œuvre pourrait difficilement être mieux servie.


“Road Show”

Signature Theatre, Arlington VA • 21.2.16 à 14h
Musique et lyrics : Stephen Sondheim. Livret. John Weidman.

Mise en scène : Gary Griffin. Direction musicale : Jon Kalbfleisch. Avec Josh Lamon (Addison Mizner), Noah Racey (Wilson Mizner), Matthew Schleigh (Hollis Bessamer), Dan Manning (Papa Mizner), Sherri L. Edelen (Mama Mizner), …

Le Signature Theatre poursuit sa longue et fructueuse collaboration avec Stephen Sondheim en présentant le dernier opus en date du maître. La pièce mit longtemps à voir le jour : initialement présentée sous forme de workshop en 1999 sous le titre Wise Guys, elle ne fut réellement créée qu’en 2003 sous le titre Bounce, au Goodman Theatre de Chicago. Le spectacle fut ensuite réécrit et révisé sous la conduite du metteur en scène John Doyle : le résultat, renommé Road Show, fut présenté au Public Theatre de New York en 2008… puis à la Menier Chocolate Factory de Londres en 2011.

La pièce semble condamnée à être perpétuellement réécrite : un nouvelle version, conçue par le metteur en scène Gary Griffin, directeur artistique du merveilleux Chicago Shakespeare Theatre, fut créée en 2014 (je n’avais pas réussi à la voir, à mon grand chagrin). Et c’est cette même version qui est présentée aujourd'hui au Signature Theatre.

C’est sans doute la version la plus aboutie à ce jour. Elle raconte joliment, en prenant le recul nécessaire, l’histoire romanesque de ces deux frères très différents et pourtant perpétuellement occupés à imaginer leur aventure suivante, comme pour mieux se mesurer l’un à l’autre. Le focus clairement établi sur les deux personnages permet de donner de la consistance dramatique, ce qui permet d’autant plus d’apprécier les charmes réels de la partition de Sondheim… qui n’est pas dénuée d’humour, comme l’atteste ce lyric que j’adore : “I once was a pro / Now I’m a con”.

Belle distribution : le succès de l’œuvre dépend forcément beaucoup du couple de comédiens qui incarne les deux frères. On s’inquiète néanmoins un peu pour les aigus de Noah Racey, déjà assez laborieux alors qu’on est au début de la série de représentations.

L’essentiel de l’accompagnement musical est fourni par un piano solo, au demeurant excellent. Les comédiens saisissent de temps à autre des instruments divers pour ajouter un peu d’épaisseur à l’orchestration, mais ils le font discrètement depuis l’arrière-scène, une modalité moins agaçante que ce à quoi John Doyle nous a habitués.


“Lost in the Stars”

Kennedy Center (Eisenhower Theater), Washington DC • 20.2.16 à 19h30
Musique : Kurt Weill (1949). Livret et lyrics : Maxwell Anderson. D’après le roman Cry, the Beloved Country de Alan Paton.

Mise en scène : Tazewell Thompson. Direction musicale : John DeMain. Avec Eric Owens (Stephen Kumalo), Lauren Michelle (Irina), Sean Panikkar (The Leader), Wynn Harmon (James Jarvis), Manu Kumasi (Absalom Kumalo), Cheryl Freeman (Linda), Kevin McAllister (John Kumalo), Caleb McLaughlin (Alex), …

Kurt Weill, arrivé à New York en 1935, fut vite convaincu que l’avenir du théâtre musical se jouait non à l’opéra mais sur les scènes de Broadway. C’est ainsi qu’il écrivit une série extraordinaire d’œuvres plus magnifiques les unes que les autres, dont les plus connues sont Johnny Johnson (1936, avec Paul Green), Knickerbocker Holiday (1938, avec Maxwell Anderson), Lady in the Dark (1941, avec Moss Hart et Ira Gershwin), One Touch of Venus (1943, avec Ogden Nash), The Firebrand of Florence (1944, avec Ira Gershwin), Street Scene (1947, avec Elmer Rice et Langston Hughes) et Love Life (1948, avec Alan Jay Lerner).

Sa dernière partition pour Broadway, avant sa mort soudaine en 1950, sera l’adaptation d’un roman sur la situation raciale en Afrique du Sud publié quelques mois avant l’entrée en vigueur de l’apartheid, Cry, the Beloved Country. Weill, grand admirateur de Porgy and Bess, saura donner avec Maxwell Anderson une voix originale et captivante à l’histoire de ce pasteur noir qui fait un long voyage pour Johannesbourg dans l’espoir d’y retrouver son fils… malheureusement tombé sous de mauvaises influences. La fin, tragique, constitue aussi un embryon d’espoir quant à la capacité des blancs et des noirs à cohabiter dans ce pays compliqué.

Weill, dont chaque partition est un bijou, s’est encore surpassé avec Lost in the Stars, dont les commentateurs n’arrivent pas à décider s’il s’agit d’un opéra ou d’une comédie musicale — la quantité de dialogues faisant plutôt pencher la balance du côté de la deuxième catégorie. Les numéros musicaux sont uniques autant par leurs mélodies et leurs harmonies que par les inimitables instrumentations pour un orchestre de chambre dénué de violons mais doté d’une harpe et d’un accordéon.

Cette version, initialement co-produite par l’Opéra du Cap et par le Festival de Glimmerglass, est une merveille. Visuellement superbe (grâce notamment aux magnifiques lumières expressionnistes de Robert Wierzel), elle se distingue par la qualité superlative de l’interprétation, individuelle comme collective. Les passages choraux, en particulier, sont tous à fondre de bonheur.

La distribution est menée par l’excellent Eric Owens, qui donne au personnage central une intensité captivante… et une voix extraordinaire. On pourrait citer tous les autres comédiens… mais on se contentera d’une mention spéciale pour la magnifique Irina de Lauren Michelle, qui fait étinceler les deux chansons de son personnage, “Trouble Man” et “Stay Well”.

Du très bon, de l’excellent, du magnifique théâtre musical.


“Das Lächeln einer Sommernacht”

Cuvilliés-Theater, Munich • 14.2.16 à 18h
A Little Night Music. Musique et lyrics : Stephen Sondheim. Livret : Hugh Wheeler. D’après un film d’Ingmar Bergman. Adaptation en allemand: Eckart Hachfeld.

Mise en scène : Josef E. Köpplinger. Direction musicale : Jürgen Goriup. Avec Sigrid Hauser (Desirée Armfeldt), Gisela Ehrensperger (Madame Armfeldt), Erwin Windegger (Fredrik Egerman), Daniel Prohaska (Graf Carl-Magnus Malcolm), Julia Klotz (Gräfin Charlotte Malcolm), Susanne Seimel (Petra), Christof Messner (Henrik Egerman), Beate Korntner (Anne Egerman), Amelie Spielmann (Fredrika Armfeldt), …

Je ne sais pas quel était le plaisir le plus grand : découvrir enfin cette incroyable bonbonnière qu’est le Cuvilliès-Theater, lieu de la création d’Idomeneo, désormais impeccablement restauré… ou voir A Little Night Music aussi bien monté, avec notamment une prestation orchestrale enthousiasmante (mention spéciale pour le cor somptueux).

La belle mise en scène utilise de manière créative une grande “tournette” qui occupe presque toute la scène, barrée en diagonale par un rideau de théâtre en velours rouge découpé en plusieurs sections. Les enchaînements sont extrêmement fluides… et on apprécie l’attention au texte et aux détails, qui donne l’occasion au metteur en scène de se distinguer par quelques trouvailles plutôt bien conçues.

La seule idée contestable est la réinsertion d’une partie de la chanson “Silly People”, qui devait être interprétée par Fritz, mais qui fut supprimée avant la première en 1973… ce qui rendit le rôle du valet de Madame Armfeldt complètement muet. La tentative est d’autant moins convaincante que la musique est vraiment difficile à chanter… et que le comédien qui interprète Fritz ne s’en sort pas très bien.

Il est bien le seul… car la distribution est par ailleurs excellente. Je n’ai en particulier presque jamais entendu le “Later” de Henrik aussi bien chanté. Mais tous sont très bons… avec une minuscule réserve pour la Charlotte de Julia Klotz, dont le grain de folie très appuyé n’est pas loin de la faire passer pour demeurée.


“A Bronx Tale”

Paper Mill Playhouse, Millburn (NJ) • 13.2.16 à 13h30
Musique : Alan Menken. Lyrics : Glenn Slater. Livret : Chazz Palminteri, d’après sa pièce.

Mise en scène : Robert de Niro & Jerry Zaks. Direction musicale : Jonathan Smith. Avec Jason Gotay (Calogero), Nick Cordero (Sonny), Richard H. Blake (Lorenzo), Lucia Giannetta (Rosina), Vincenzo Faruolo (Young Calogero), Coco Jones (Jane), …

A Bronx Tale fut d’abord (en 1990) une pièce à un personnage dans laquelle Chazz Palminteri racontait un épisode de son enfance dans la zone italienne du Bronx dans les années 1960. Puis ce fut (en 1993) un film, le premier à être réalisé par Robert de Niro, qui y jouait également le rôle du père du personnage principal. C’est désormais également une comédie musicale dotée d’une partition du génial Alan Menken, très prolixe en ce moment. Et c’est au Paper Mill Playhouse qu’elle vient d’être créée.

C‘est une histoire touchante que celle du jeune Calogero, manifestement destiné à quitter son ghetto de quartier, qui se lie d’amitié avec un truand local au grand dam de son père. Il y a aussi une histoire d’amour digne de West Side Story avec une jeune noire du ghetto voisin. La belle morale de l’aventure est aussi inattendue qu’émouvante, et cette adaptation lui rend largement justice.

C’est Jerry Zaks, qui avait déjà mis en scène la pièce d’origine lorsqu’elle avait été présentée à Broadway en 2007, qui co-dirige cette version musicale avec Robert de Niro, le réalisateur de la version cinématographique. On reste en famille ! Sergio Trujillo fournit la belle chorégraphie, tandis que le sublime décor est encore une fois l’œuvre de l’inépuisable et génial Beowulf Boritt, dont le nom suffirait à me faire faire des milliers de kilomètres.

La partition évoque joliment la période des années 1960. Elle a des hauts et des bas, mais Alan Menken est incapable de la moindre médiocrité. La chanson de Sonny vers le début du deuxième acte, “One of the Great Ones”, est peut-être l’une des plus belles qu’il ait écrites.

La distribution des rôles principaux est un sans-faute total… mais le jeune Vincenzo Faruolo, qui joue la version “jeune” du personnage principal et narrateur, Calogero, mérite d’autant plus une mention spéciale que ma prévention à l’endroit des enfants-acteurs reste vive.


“Cabin in the Sky”

New York City Center • 12.2.16 à 20h
Musique : Vernon Duke. Lyrics : John Latouche. Livret : Lynn Root.

Direction musicale : Rob Berman. Mise en scène : Ruben Santiago-Hudson. Avec LaChanze (Petunia Jackson), Michael Potts (Little Joe Jackson), Carly Hughes (Georgia Brown), Chuck Cooper (The Head Man), Norm Lewis (The Lord’s General), Harvy Blanks (John Henry), Marva Hicks (Lily), Jonathan Kirkland (Domino Johnson), Forrest McClendon (Dude), J.D. Webster (Brother Green), …

En 1940, un dénommé Lynn Root, qui devint plus tard un scénariste respecté à Hollywood, eut l’idée d’écrire un livret de comédie musicale autour d’une histoire qui rappelle un peu celle du Liliom de Ferenc Molnár et, partant, celle de la comédie musicale Carousel, qui ne verrait le jour qu’en 1945 : quand Little Joe prend la direction de l’Enfer après qu’il a été poignardé, les ferventes prières de sa femme Petunia lui obtiennent un répit pendant lequel il pourra essayer de se montrer digne du Paradis.

Bien que les personnages du livret soient tous noirs, ce ne sont (bien sûr) que des blancs qui œuvrèrent à la création de Cabin in the Sky. George Balanchine sauta sur l’occasion de mettre en scène une comédie musicale après plusieurs spectacles dont il n’avait été que le chorégraphe. Vernon Duke, un compositeur déjà au sommet de la gloire, y trouva une source d’inspiration. Et John Latouche, qui était plutôt en début de carrière, se sentit capable de mettre des lyrics dans la bouche de personnages noirs.

Le spectacle connut un joli succès lors de sa création : son écriture économe, ses personnages “vrais”, exempts de traits caricaturaux, en faisaient une véritable œuvre dramatique dépouillée de la frivolité qui restait encore la règle à Broadway à l’époque. En outre, la distribution, dominée de la tête et des épaules par la merveilleuse Ethel Waters, mais dans laquelle figurait aussi le Porgy original, Todd Duncan, forçait le respect.

À part l’adaptation cinématographique de 1943, qui prend beaucoup de libertés en extrapolant plusieurs chansons, Cabin in the Sky ne ressort presque jamais des archives. Jusqu’à ce que la série des “Encores!” nous permette de revoir cette œuvre forte de l’histoire de Broadway.

Il y avait du travail : beaucoup de choses ont été perdues, comme la connaissance précise de l’emplacement des ballets (il y en avait plusieurs, Balanchine oblige) et, surtout, les orchestrations originales. Un minutieux travail de reconstitution / réécriture a été engagé (la façon dont on présentait des personnages noirs sur scène en 1940 pose forcément problème aujourd'hui) et c’est au génial Jonathan Tunick qu’on a demandé d’écrire des orchestrations dans l’esprit de l’époque. Seule entorse à l’authenticité, la chanson de Harold Arlen et Yip Harburg, “Happiness is a Thing Called Joe”, ajoutée au film de 1943, à également été insérée.

Le résultat est un enchantement. L’ouverture, un tour de force de Jonathan Tunick, utilise à merveille les deux grosses masses orchestrales présentes dans l’orchestre : big band de jazz à droite, généreuse section de cordes à gauche. La mise en scène, sobre, souligne aussi bien les passages dramatiques qu’elle met en valeur les touches d’humour bien pensées.

Les ballets ont été conservés. Magnifiquement repensés par Camille A. Brown, ils sont interprétés avec une réelle élégance par des danseurs extrêmement attachants.

La distribution est superbe… et l’on est particulièrement impressionné par le sans-faute de LaChanze, une actrice/chanteuse de tout premier plan, qui parvient à reconstituer un style très compatible avec les années 1940, débarrassé de tous les artifices qui encombrent un peu trop les prestations de certains comédiens de nos jours.

En bref, c’est une superbe réussite… et un grand moment de bonheur pour le public.


“Kiss Me, Kate!”

Théâtre du Châtelet, Paris • 9.2.16 à 20h
Musique et lyrics : Cole Porter. Livret : Sam & Bella Spewack.

Mise en scène : Lee Blakeley. Chorégraphie : Nick Winston. Direction musicale : David Charles Abell. Avec Christine Buffle (Lilli Vanessi), David Pittsinger (Fred Graham), Francesca Jackson (Lois Lane), Alan Burkitt (Bill Calhoun), Martyn Ellis (First Man), Daniel Robinson (Second Man), John Paval (General Harrison Howell), Jasmine Roy (Hattie), Fela Lufadeju (Paul), …

Deuxième visite et confirmation de la qualité de la production. L’orchestre est un tout petit plus détendu que lors de ma première visite, ce qui rend l’expérience musicale encore plus agréable. Confirmation également que la distribution principale manque un peu de charisme, mais on ne va pas faire la fine bouche devant autant de beauté. Les deux gangsters, Martyn Ellis et Daniel Robinson, font un tabac bien mérité — comme dans toutes les productions de Kiss Me, Kate!


“Andy Capp”

Finborough Theatre, Londres • 7.2.16 à 19h30
Musique : Alan Price. Lyrics : Alan Price & Trevor Peacock. Livret : Trevor Peacock. D’après le “comic strip” de Reg Smythe.

Mise en scène : Jake Smith. Direction musicale : Tim Shaw. Avec Roger Alborough (Andy Capp), Lynn Robertson Hay (Florence Capp), Tom Pepper (Elvis Horsepole), Tori Hargreaves (Raquel Scrimmett), Paddy Navin (Mrs. Scrimmett), Terence Frisch (Mr. Scrimmett), David Muscat (Geordie), Todd James (Chalkie), …

Le petit Finborough Theatre continue de mettre à l’honneur les œuvres oubliées du théâtre musical anglais (après Perchance to Dream, Gay’s the Word, Merrie England ou encore Free As Air). C’est cette fois Andy Capp, une comédie musicale de 1981 inspirée par les personnages d’un “comic strip” bien connu des Anglais (il est publié quotidiennement depuis 1957 dans The Guardian), qui a droit à sa résurrection.

C’est une bien curieuse pièce. Si les personnages sont attachants… et joués avec cœur par des comédiens de qualité… la partition, en revanche, semble bien terne. Les producteurs de cette série de représentations n’ont sans doute pas mis tous les atouts de leur côté en choisissant les acteurs plus sur leurs compétences dramatiques que sur leurs voix, qui ne sont globalement pas de très grande qualité.

Il reste que l’on se laisse prendre par le charme de l’histoire et que Roger Alborough réussit l’exploit de rendre le personnage de Andy Capp touchant alors qu’il faut chercher longtemps pour lui trouver des qualités (par certains côtés, il rappelle Wally, le personnage de Dilbert pour qui ne rien faire est autant un art qu’un idéal).


“(And) The World Goes ’Round”

St. James Theatre (Studio), Londres 7.2.16 à 15h
Musique : John Kander. Lyrics : Fred Ebb. Conception : Scott Ellis, Susan Stroman & David Thompson.

Direction musicale : Kris Rawlinson. Avec Debbie Kurup, Oliver Tompsett, Steffan Lloyd-Evans, Sally Samad, Alexandra da Silva.

J’ai déjà dit quelques mots de ce spectacle lorsque j’en avais vu une production au petit Union Theatre il y a deux ans. Le plaisir d’entendre les magnifiques chansons de Kander & Ebb l’a emporté sur le côté rébarbatif d’un catalogue de chansons enchaînées sans réelle logique, en dehors de leur élément naturel — le programme ne donne d’ailleurs aucun nom de metteur en scène.

Les cinq chanteurs (deux hommes, trois femmes) sont très engagés… et globalement convaincants malgré quelques difficultés d’harmonie ici ou là (“Class”, la chanson de Chicago, est un peu massacrée). On n’est pas toujours complètement en phase avec certains de leurs partis pris d’interprétation, mais le génie de Kander & Ebb résiste largement à quelques choix malheureux.

Mention spéciale pour Oliver Tompsett, qui chante “Kiss of The Spider Woman”, une chanson normalement écrite pour une femme, avec un talent assez remarquable.

Mon seul regret est que le directeur musical, au piano, n’ait pas pris la peine d’apprendre les accompagnements de Chicago — celui de “All That Jazz”, en particulier. Les contre-chants sont à moitié massacrés alors qu’ils font partie intégrante de la partition et qu’ils sont totalement canoniques.


“Crazy For You”

Opéra de Göteborg • 6.2.16 à 19h30
Musique et lyrics : George & Ira Gershwin. Livret : Ken Ludwig. Adaptation en suédois : Erik Fägerborn.

Mise en scène : Mattias Carlsson. Direction musicale : ?. Avec Denny Lekström (Bobby Barn), Jenny Holmgren (Polly Baker), Tobias Ahlsell (Bela Zangler), Elisabeth Hammersbeen Rustad (Irene Roth), David Lundqvist (Lank Hawkins), Monica Einarson (Lottie Barn), Lars Hjertner (Everett Baker), Karolin Funke (Eugene Fodor), Carina Söderman (Patricia Fodor), …

La découverte de Crazy For You pendant mon premier “grand” voyage musical à Londres en 1995 fut un choc. Voilà un spectacle bourré à craquer de chansons irrésistibles de George & Ira Gershwin, doté d’un livret plein d’humour conçu avec un plaisir évident par Ken Ludwig et dont la production originale en 1992 était un véritable festival de folle créativité de la part notamment de la chorégraphe Susan Stroman.

L’Opéra de Göteborg continue à consacrer une partie de son activité à produire de la comédie musicale de qualité. J’y ai vu notamment de belles productions de Mary Poppins et de Sunset Boulevard. La barre est toujours très haut avec ce Crazy For You plein d’énergie et de fantaisie.

L’orchestre, plus habitué à l’opéra qu‘à la comédie musicale, parvient à donner du swing aux excellentes chansons des frères Gershwin, d’autant que les orchestrations de William David Brohn, conçues pour le spectacle, sont particulièrement réjouissantes.

L’ensemble du spectacle, des décors à la mise en scène en passant par la chorégraphie, est fidèle à la production d’origine, mais quelques touches de fantaisie viennent l’enrichir ici ou là. L’équilibre général des couleurs et des lumières ainsi que la conception assez spécifique des costume tirent les visuels du côté de la bande dessinée, nettement plus qu’à l’origine.

La distribution est solide. Il faudrait en théorie des danseurs exceptionnels dans les deux rôles principaux. On n’a ici que de très bons danseurs, ce qui est déjà très bien. Les seconds rôles sont particulièrement savoureux… et l’on apprécie tout particulièrement la Irene d’Elisabeth Hammersbeen Rustad et le Lank de David Lundqvist, dont l’instinct comique est excellent.

Le spectacle se termine sur un magnifique visuel. Comme lorsque j’ai vu le spectacle à Londres pour la première fois, il donne envie de se précipiter pour revoir le spectacle aussitôt sorti. Je regrette presque de ne pas avoir organisé mon voyage de façon à voir les deux représentations de ce samedi.


Concert Concertgebouworkest / Bychkov à la Philharmonie

Philharmonie de Paris • 5.2.16 à 20h30
Concertgebouworkest, Semyon Bychkov

Beethoven : concerto pour piano n° 5 (Nelson Freire, piano)
Strauss : Ein Heldenleben

Concert magnifique d’un bout à l’autre. Nelson Freire parvient encore à donner une transparence presque miraculeuse au concerto "L’Empereur”, tandis que l’orchestre vibre en parfaite résonance avec lui — l’étonnant pianissimo aux timbales en constituant la preuve la plus époustouflante.

Grand moment de musique avec un Heldenleben animé et coloré. Les musiciens se sont parfaitement approprié l’acoustique de la salle, qui leur permet de mettre en valeur comme rarement leur capacité à jouer ensemble de manière aussi aboutie.

Les solos (au violon, au cor) sont merveilleux… tandis que c’est un plaisir de voir les musiciens prêter autant d’attention les uns aux autres, sous la conduite attentive et bienveillante d’un Semyon Bychkov dont chaque apparition confirme qu’il vieillit vraiment très bien. Les contrebassistes, dont le soliste est particulièrement déchaîné, semblent tout droit venus d’un orchestre hongrois survitaminé.


“Kiss Me, Kate!”

Théâtre du Châtelet, Paris • 4.2.16 à 20h
Musique et lyrics : Cole Porter. Livret : Sam & Bella Spewack.

Mise en scène : Lee Blakeley. Chorégraphie : Nick Winston. Direction musicale : David Charles Abell. Avec Christine Buffle (Lilli Vanessi), David Pittsinger (Fred Graham), Francesca Jackson (Lois Lane), Alan Burkitt (Bill Calhoun), Martyn Ellis (First Man), Daniel Robinson (Second Man), John Paval (General Harrison Howell), Jasmine Roy (Hattie), Fela Lufadeju (Paul), …

Quel plaisir de revoir à Paris ce chef d’œuvre de Cole Porter, couronné par le Tony Award de la meilleure comédie musicale en 1949 (et que j’ai décrit lorsque je l’ai vu à Chichester en 2012) ! La dernière fois, c’était au Théâtre Mogador, en 1993, dans la belle mise en scène espiègle d’Alain Marcel, qui en signait également la brillante adaptation en français.

Comme toujours, le Châtelet voit les choses en grand, et l’on ne peut qu’être impressionné par l’opulence des moyens déployés, qu’il s’agisse du décor ou des costumes, même si certains partis pris esthétiques peuvent surprendre.

On est particulièrement gâté d’entendre les sublimes orchestrations de Robert Russell Bennett interprétées avec autant de soin par l’orchestre placé sous la direction de David Charles Abell, auteur il y a quelques années de l’édition critique de la partition. Difficile de distinguer une chanson dans le lot, mais l’accompagnement de “Were Thine That Special Face” est particulièrement irrésistible.

On sait que le Châtelet ne va jamais chercher des comédiens de tout premier plan, mais la distribution est sympathique et solide — les deux rôles principaux exigeant des voix particulièrement charpentées. On est amusé de retrouver le sympathique Fela Lufadeju, vu en 2011 dans Grand Hotel alors qu’il étudiait encore l’art dramatique, interpréter le rôle de Paul, qui a l’honneur de présider au grand tableau qui ouvre l’acte 2, “Too Darn Hot”.

Décidément, les Parisiens que nous sommes sont gâtés.


“Il Trovatore”

Opéra-Bastille, Paris • 3.2.16 à 20h30
Verdi (1853). Livret : Salvadore Cammarano & Leone Emanuele Badare, d’après Antonio García Gutiérrez.

Mise en scène : Àlex Ollé (La Fura dels Baus). Direction musicale : Daniele Callegari. Avec Ludovic Tézier (Il Conte di Luna), Anna Netrebko (Leonora), Ekaterina Semenchuk (Azucena), Marcelo Álvarez (Manrico), …

Un chef qui pense que la musique doit rester discrètement à l’arrière-plan n’a rien à faire dans une maison d’opéra. Car, en ne poussant pas les chanteurs, il sabote l’expérience dramatique. La représentation devient une sorte de récital — un genre bien peu excitant.

Les chanteurs sont livrés à eux-mêmes pour essayer de donner un peu de lustre à la soirée, mais ils s’en sortent de manière inégale. Le seul réellement doté de ce que les Anglo-saxons dénomment star quality est Marcelo Álvarez : s’il lui arrive de cabotiner, il semble aussi attirer la lumière à lui comme par magie. C’est tout le contraire de Ludovic Tézier, dont la prestation vocale est justement saluée par le public, mais qui souffre d’un net déficit de charisme.

Anna Netrebko semble penser que ses magnifiques aigus cristallins feront oublier une prononciation tellement curieuse que j’aurais juré à un moment qu’elle avait embrayé par erreur sur une version allemande de l’œuvre. Ekaterina Semenchuk, enfin, propose une prestation intense et équilibrée sur le plan dramatique comme sur le plan vocal.

Je suis partagé sur les mérites de la mise en scène d’Àlex Ollé, fondée sur un dispositif scénique ingénieux et sublimement éclairé par Urs Schönebaum, mais qui se trouve rarement en phase avec le relief dramatique de l’œuvre… sauf dans la scène finale, où un dernier mouvement de décor accompagne très joliment la résolution musicale, par ailleurs insuffisamment accentuée par l’orchestre.

Cette production constitue un peu la preuve par l’absurde qu’une distribution constituée presque exclusivement de noms connus n’a pas de valeur intrinsèque si les autres aspects de l’expérience théâtrale ne sont pas soignés. Dans certaines maisons, on fait de l’opéra autrement plus excitant avec des distributions bien moins prestigieuses.