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Posts from November 2015

“Le Prophète”

Badisches Staatstheater, Karlsruhe • 28.11.15 à 19h
Giacomo Meyerbeer (1849). Livret : Eugène Scribe & Émile Deschamps, d’après Voltaire.

Direction musicale : Johannes Willig. Mise en scène : Tobias Kratzer. Avec Erik Fenton (Jean de Leyde), Ewa Wolak (Fidès), Agnieszka Tomaszewska (Berthe), Andrew Finden (Le Compte d’Oberthal), Avtandil Kaspeli (Zacharie), Lucia Lucas (Mathisen), James Edgar Knight (Jonas), …

Après le très intéressant Vasco da Gama de Berlin il y a deux mois, c’est encore en Allemagne, mais à Karlsruhe cette fois, qu’il faut se rendre pour continuer à entendre les chefs d’œuvre de Meyerbeer, figure tutélaire du grand opéra français, quasiment oublié en France.

Le livret de Scribe et Deschamps, inspiré par une révolte des anabaptistes en Westphalie au 16e siècle, illustre la façon dont la religion peut être utilisée pour asservir la volonté des peuples et les conduire au fanatisme, en particulier en période de difficultés économiques et sociales.

La transposition à l’époque contemporaine apparaît à la fois comme une parfaite évidence et comme un coup de génie. Tobias Kratzer s’y est attelé avec une inspiration remarquable — et une fidélité au texte presque étonnante dans ce contexte. L’imagerie à laquelle il recourt évoque les faux “prophètes” de notre époque avec une acuité étonnante. Et on y gagne sur tous les tableaux, car le parti pris permet de conserver une bonne partie des ballets, interprétés dans un style hip-hop parfaitement adapté par une attachante bande de jeunes danseurs.

La mise en scène à été créée en octobre. L’apparition de couvertures de Charlie Hebdo n’y constitue qu’un des nombreux éléments d’actualité insérés dans un propos d’une remarquable cohérence, où Internet et les réseaux sociaux figurent également en bonne place. Mais la scène finale, qui voit le personnage central de Jean de Leyde se faire sauter à l’aide d’une ceinture d’explosifs, prend, quinze jours après les attentats du 13 novembre, une dimension d’une force horriblement géniale. Oui, l’histoire semble se répéter encore et toujours… ce qui ne rend pas très optimiste sur le destin de l’humanité.

Je ne suis pas un admirateur inconditionnel du regietheater à l’allemande… mais, quand il est d’une telle pertinence et d’une telle force, aussi glaçante soit-elle, il illustre de manière magistrale le rôle fondamental du théâtre comme miroir sur le monde et pas seulement comme la perpétuation ad nauseam de codes nécrosés et d’images obsolètes. Je reconnais malgré tout avoir eu un peu de mal à applaudir après cette terrifiante image finale.

La très belle partition de Meyerbeer est superbement interprétée tant par l’orchestre que par une distribution aussi solide qu’engagée. Certes, on aimerait comprendre un mot ou deux de temps en temps — la pièce est en français, après tout —, mais on ose à peine formuler une critique à l’endroit d’un spectacle aussi réussi et aussi percutant. La Fidès d’Ewa Wolak est de loin la moins compréhensible (ce qu’elle chante n’a absolument aucun rapport, même lointain, avec les paroles réelles, même en se restreignant aux voyelles), mais elle se sort avec une ardeur admirable des redoutables difficultés techniques du rôle.

Il me semble que l’absence de troupe dans les maisons françaises explique l’oubli d’un répertoire que les chanteurs itinérants, dans leur effrayante uniformité, n’ont manifestement pas envie d’apprendre. On ne peut qu’applaudir chaleureusement à ce sain réflexe des Allemands, qui permet à un répertoire de premier plan d’éviter de glisser dans un oubli qu’il ne mérite pas.


“Singin’ in the Rain”

Théâtre du Châtelet, Paris • 27.11.15 à 20h
D’après le film de la MGM. Scénario et adaptation : Betty Comden & Adolph Green. Chansons : Nacio Herb Brown & Arthur Freed.

Mise en scène : Robert Carsen. Chorégraphie : Stephen Mear. Orchestre Pasdeloup, Stephen Betteridge. Avec Dan Burton (Don Lockwood), Daniel Crossley (Cosmo Brown), Clare Halse (Kathy Selden), Emma Kate Nelson (Lina Lamont), Robert Dauney (R. F. Simpson), Matthew Gonder (Roscoe Dexter), Emma Lindars (Dora Bailey / Miss Dinsmore), Matthew McKenna (Tenor), …

Reprise au Châtelet de cette production de Singin’ in the Rain, déjà vue deux fois en mars, dont on sait désormais qu’elle va prochainement traverser l’Atlantique pour ouvrir ses portes à Broadway — comme An American in Paris avant elle.

La distribution est quasiment identique… et le ressenti est similaire à celui des représentations de mars : la production est de qualité malgré le côté lassant du décor noir et blanc ; la distribution est talentueuse mais ne possède pas ce petit grain de génie qui illumine les comédiens de premier plan ; l’orchestre est sensationnel.

Ah, cet orchestre, quel pied ! Bizarrement, c’était l’Orchestre de Chambre de Paris qui était crédité lors de la première série de représentations et c’est maintenant l’Orchestre Pasdeloup. Mais je suis à peu près certain que le sublimissime trompette solo est le même — comme à d’autres pupitres de cuivres, ce sont sans doute des extras qui viennent renforcer l’effectif permanent de l’orchestre.

C’est un spectacle de fin d’année entraînant et divertissant que nous propose une fois encore le Châtelet, plus que jamais fidèle à sa vocation de proposer du théâtre musical de qualité au public parisien. Mission accomplie.


Liliane Montevecchi : “Aller-Retour”

Vingtième Théâtre, Paris • 22.11.15 à 20h30

Liliane Montevecchi, ancienne danseuse du Ballet Roland Petit et ancienne meneuse de revue, est l’une des rares Françaises à avoir réussi une carrière aux États-Unis, au cinéma, à la télévision et au théâtre. Elle a même gagné le Tony Award du meilleur second rôle féminin en 1982 pour sa prestation dans la comédie musicale Nine.

Cela fait des années que Montevecchi propose un one-woman show intitulé On the Boulevard, dont il existe d’ailleurs un enregistrement CD. Mais elle n’avait jamais eu l’occasion de le présenter dans son pays d’origine. C’est désormais chose faite, dans une version forcément un peu adaptée… à 83 ans ! (Elle en fait facilement 20 de moins. Les danseuses savent s’entretenir.)

Dire qu’elle fut irrésistible ne rend qu’imparfaitement compte du charme très particulier de Montevecchi. Elle a un chien fou ; sa gouaille est merveilleuse ; et son enthousiasme presque enfantin lui garantit instantanément l’adhésion du public. Son énergie est incroyable… et, même si sa voix n’a jamais été “élégante”, c’est la voix d’une conteuse, qui accorde une double dose d’attention à chaque mot.

Quelle belle expérience. On se dit que Montevecchi représente sans doute une espèce en voie de disparition, voire déjà disparue ; cela rend cette représentation d’autant plus précieuse.


“Bells Are Ringing”

Arts Educational Schools (Andrew Lloyd Webber Foundation Theatre), Londres • 21.11.15 à 19h30
Musique : Jule Styne (1956). Livret et lyrics : Betty Comden & Adolph Green.

Mise en scène : Ian Talbot. Direction musicale : Stuart Calvert. Avec Kirsty Ingram (Ella Peterson), Joshua St. Clair (Jeff Moss), Olly Christopher (Sandor), Kirsty Whelan (Sue), Emily Stanghan (Gwynne), Benjamin Crawford (Inspector Barnes), …

J’aime beaucoup cette charmante comédie musicale de 1956, que j’ai déjà vue à Londres et… à Lyon. J’ai d’abord trouvé étrange qu’elle soit choisie comme vitrine pour les étudiants de ArtsEd, l’une des formations londoniennes les plus en pointe… car la pièce doit être portée par une comédienne très solide, qui passe beaucoup de temps sur scène.

Mais il est vrai que, par ailleurs, la pièce est pleine de tableaux dansés (la production originale fut conçue par Jerome Robbins et Bob Fosse, excusez du peu), ce qui permet de proposer beaucoup de scènes mettant en avant les talents des étudiants participant au spectacle.

Quant à la comédienne qui tient le premier rôle… Kirsty Ingram n’est peut-être pas encore au niveau de Judy Holliday (la célèbre créatrice du rôle), mais elle propose une prestation extrêmement solide, qui combine un réel instinct comique avec une très belle voix chantée.

C’est globalement une production très soignée, de très bonne qualité… et on s'habitue rapidement au format inhabituel de l’orchestre, constitué de deux pianos et de quelques instruments complémentaires (contrebasse et batterie ainsi qu’un synthétiseur discret, si ma mémoire est bonne).

Décidément, ces productions dans les écoles réservent généralement d’excellentes surprises.


“On Your Feet”

Marquis Theatre, New York • 15.11.15 à 15h
Livret : Alexander Dinelaris. Chansons de Emilio & Gloria Estefan et de Miami Sound Machine.

Mise en scène : Jerry Mitchell. Chorégraphie : Sergio Trujillo. Avec Ana Villafañe (Gloria), Josh Segarra (Emilio), Andréa Burns (Gloria Fajardo), Alma Cuervo (Consuelo), Alexandria Suarez (Little Gloria), Eduardo Hernandez, …

Feet

Cette comédie musicale est présentée comme une histoire de la carrière de la chanteuse Gloria Estefan, dont j’avoue que je ne connaissais absolument rien avant d’entrer dans le Marquis Theatre.

Je m’attendais un peu à voir un de ces spectacles relevant davantage du concert de variété que du théâtre… mais je me raccrochais à l’espoir d’être conquis par les rythmes cubains, qui m’enchantent. Si j’ai été comblé sur ce dernier point, j’ai aussi été surpris de découvrir une pièce de qualité, bien écrite, joliment mise en scène et excellemment interprétée. La chorégraphie de Sergio Trujillo, en particulier, déborde de vitalité et d’énergie positive.

Ana Villafañe est superbe dans le rôle de la chanteuse américaine d’origine cubaine. Mention particulière pour la radieuse Alma Cuervo, qui joue sa grand-mère, et dont le sourire et la bonne humeur illuminent autant qu’un rayon de soleil.

Ce spectacle m’a donné envie de découvrir un peu plus le répertoire de Gloria Estefan. Ces rythmes latins sont décidément irrésistibles.

Un problème technique a interrompu la représentation pour une dizaine de minutes pendant le deuxième acte, mais il en aurait fallu bien plus pour affecter l’enthousiasme bien naturel du public.


“First Daughter Suite”

Public Theater (Anspacher Theater), New York • 14.11.15 à 19h
Michael John LaChiusa

Mise en scène : Kirsten Sanderson. Avec Alison Fraser (Betty Ford / Nancy Reagan), Rachel Bay Jones (Rosalynn Carter), Caissie Levy (Julie Nixon Eisenhower / Patti Davis), Theresa McCarthy (Hannah Nixon / Robin Bush), Betsy Morgan (Tricia Nixon / Susan Ford), Isabel Santiago (Anita Castelo), Carly Tamer (Amy Carter), Mary Testa (Barbara Bush), Barbara Walsh (Pat Nixon).

DaughterMichael John LaChiusa fait partie de ces auteurs contemporains qui incarnent l’avant-garde de la comédie musicale (See What I Wanna See, Bernarda Alba, Queen of the Mist, Giant). On peut lui reprocher un certain intellectualisme, mais pas sa volonté d’innover tant sur la forme que sur le fond.

Il avait déjà écrit une First Lady Suite, consacrée aux épouses de présidents des États-Unis, en 1993. Le voici attelé à une First Daughter Suite, qui se préoccupe cette fois des filles… du moins en apparence, car les épouses restent en réalité à l’avant-scène.

Ces épouses, ce sont en l’occurrence Pat Nixon, Betty Ford, Rosalynn Carter, Nancy Reagan, Barbara Bush et Laura Bush, interprétées ici par une brochette de comédiennes absolument magnifiques, de la merveilleuse Barbara Walsh à la géniale Mary Testa, en passant par l’irrésistible Alison Fraser.

Elles sont mises en situation dans quatre scènes assez différentes et, au final, assez inégales. Si la scène entre Pat Nixon et ses filles — perturbée par l’apparition de la mère décédée de Richard Nixon — manque de relief, celle dans laquelle Barbara Bush rumine sur la façon dont son fils détruit ce qu’elle perçoit comme l’héritage de son mari (et le sien, manifestement) est très forte. J’ai beaucoup aimé aussi une scène entre Rosalynn Carter et sa fille rebelle Patti, qui se termine sur un rebondissement délicieux.

La scène la plus déjantée, censée être un rêve d’Amy Carter, la jeune fille du Président Carter, a dérouté plus d’un spectateur et explique sans doute les quelques sièges vides au retour de l’entracte. C’est pourtant celle où la musique est la plus attrayante… et celle où Alison Fraser propose une prestation irrésistible avec sa Betty Ford qui ne pense qu’à boire et à danser.

Une œuvre inégale mais captivante, illuminée par des prestations magnifiques d’une impressionnante brochette de comédiennes de tout premier plan.


“The Color Purple”

Bernard B. Jacobs Theatre, New York • 14.11.15 à 14h (avant-première / preview)
Musique & lyrics : Brenda Russell, Allee Willis & Stephen Bray. Livret : Marsha Norman, d’après le roman d’Alice Walker.

Mise en scène : John Doyle. Direction musicale : Jason Michael Webb. Avec Cynthia Erivo (Celie), Joaquina Kalukango (Nettie), Isaiah Johnson (Mister), Kyle Scatliffe (Harpo), Danielle Brooks (Sofia), Jennifer Hudson (Shug Avery), …

ColorCette comédie musicale fut initialement créée à Broadway en 2005, où elle ne m’avait guère enthousiasmé. En 2013, John Doyle proposait une production beaucoup plus intimiste à la petite Menier Chocolate Factory de Londres, et le résultat était beaucoup plus touchant.

Et voici que cette mise en scène de John Doyle est présentée à Broadway, dans un théâtre de taille moyenne. Le changement d’échelle est, à mon sens, fatal au sentiment de proximité que Doyle avait réussi à créer à Londres, et on retrouve cette grandiloquence qui rendait la pièce rébarbative à l’origine.

La représentation est par ailleurs émaillée d’un nombre inconcevable de difficultés techniques — pour l’essentiel, des micros défaillants ou non ouverts. On est certes dans la toute première semaine de représentations et la première officielle est encore loin, mais ce manque de professionnalisme est inhabituel à Broadway.

On retrouve avec plaisir l’excellente Cynthia Erivo, qui incarnait déjà à Londres avec beaucoup de talent la belle et touchante héroïne de cette épopée singulière. Le reste de la distribution est également de bon niveau, mais on aimerait retrouver cette intimité émotionnelle qui faisait la force de la production londonienne.


“Dames at Sea”

The Helen Hayes Theatre, New York • 13.11.15 à 20h
Musique : Jim Wise. Livret et lyrics : George Haimsohn & Robin Miller.

Mise en scène et chorégraphie : Randy Skinner. Direction musicale : David Gursky. Avec John Bolton (Hennesey / The Captain), Mara Davi (Joan), Danny Gardner (Lucky), Eloise Kropp (Ruby), Lesli Margherita (Mona Kent), Cary Tedder (Dick).

DamesC’est une bien curieuse idée de proposer à Broadway cette petite comédie musicale de 1966 conçue pour des scènes minuscules et une distribution de six comédiens… et connue notamment parce que Bernadette Peters faisait partie de la distribution originale — elle a d’ailleurs conservé la très jolie chanson “Raining in My Heart” au programme de ses récitals.

Dames at Sea est une délicieuse petite parodie des comédies musicales des années 1930, avec un accent particulier sur une chorégraphie réservant une large part aux claquettes. L’œuvre a connu un réel succès non seulement aux États-Unis mais aussi dans le monde entier — elle a d’ailleurs été produite dans le West End de Londres… ainsi qu’à Paris, en 1971, sous le titre Les P’tites Femmes de Broadway. J’avais beaucoup apprécié la petite production vue à Londres au Union Theatre en août 2011.

J’étais heureux de pouvoir me changer les idées en allant voir cette délicieuse production au moment où Paris était secouée par une série d’attentats terroristes, mais il reste que Dames at Sea ne semble pas vraiment à sa place sur une scène de Broadway, fût-elle celle du petit Helen Hayes Theatre, le plus petit théâtre de Broadway avec moins de 600 sièges.

C’est le génial Jonathan Tunick qui s’est chargé d’orchestrer la partition et le résultat est  bien sûr tout à fait charmant. La mise en scène est pleine d’esprit et les comédiens — menés par l’excellente Lesli Margherita — s’installent confortablement dans un 2e degré parfaitement adapté, sans excès. La pièce respire la légèreté et l’insouciance : on n’en demande pas plus en l’occurrence.


“Allegiance”

Longacre Theatre, New York • 12.11.15 à 19h
Musique et lyrics : Jay Kuo. Livret : Marc Acito, Jay Kuo & Lorenzo Thione.

Mise en scène : Stafford Arima. Direction musicale : Laura Bergquist. Avec Lea Salonga (Kei Kimura), Telly Leung (Sammy Kimura), George Takei (Sam Kimura / Ojii-chan), Katie Rose Clarke (Hannah Campbell), Michael K. Lee (Frankie Suzuki), Christòpheren Nomura (Tatsuo Kimura), Greg Watanabe (Mike Masaoka), …

AllegianceJe ne connaissais pas le traitement réservé aux Américains d’origine japonaise par l’administration Roosevelt durant la 2e guerre mondiale. Plus de 100 000 d’entre eux furent bonnement et simplement forcés de quitter leurs maisons et leurs emplois pour être enfermés dans des camps d’internement, jusqu’à la fin de la guerre.

Le comédien George Takei est connu surtout pour avoir joué le rôle de Sulu dans la série originale Star Trek. Il a connu ces camps avec sa famille lorsqu’il était enfant, et ce sont ses souvenirs qui ont inspiré cette nouvelle comédie musicale, bien qu’il ne figure pas parmi les auteurs.

Après avoir été créée à San Diego, Allegiance s’est donc installée à Broadway, où la première a eu lieu il y a quelques jours.

C’est une pièce touchante, dans laquelle la partition joue un rôle central. Et c’est une partition de qualité même si elle n’est pas d’une grande originalité et si elle verse peut-être un peu dans la grandiloquence, à la manière des succès des années 1980. L’ajout d’instruments asiatiques dans les orchestrations ajoute une forme de couleur locale.

La mise en scène, fluide, est particulièrement bien conçue grâce à un décor plein de ressources et à des lumières pleines de créativité.

Mais c’est la distribution qui contribue le plus au succès de l’œuvre. George Takei, à 78 ans, reste immensément charismatique. Telly Leung fait montre d’une belle énergie et son investissement dramatique est remarquable. Quant à Lea Salonga, sa voix a conservé ce charme considérable qui lui a valu le Tony Award pour Miss Saigon en 1991 et qui en a fait l’une des “princesses Disney” les plus attachantes.

On ressort réellement ému par cette belle et touchante histoire où le concept de gaman (我慢), un mot japonais décrivant une forme de stoïcisme, joue un rôle central.


“Cake Off”

Signature Theatre, Arlington (Virginie) • 11.11.15 à 19h30
Musique : Adam Kwon. Lyrics : Julia Jordan & Adam Gwon. Livret : Sheri Wilner & Julia Jordan. D’après la pièce de Sheri Wilner.

Mise en scène : Joe Calarco. Direction musicale (piano) : Andrea Grody. Avec Sherri L. Edelen (Rita Gaw), Todd Buonopane (Paul Hubbard), Jamie Smithson (Jack DeVault / Lenora Nesbit / Nancy DeMarco), Ian Berlin (Wyatt).

CakeoffLe Pillsbury Bake-Off est un concours de pâtisserie organisé depuis 1949, annuellement à l’origine, puis de manière plus irrégulière. En 1996, le grand prix a été porté de 50 000 à un million de dollars, ce qui a semble-t-il attiré beaucoup plus de candidats de sexe masculin.

Sheri Wilner s’est inspirée de ce concours pour écrire une pièce, Bake Off, créée en 2002, et adaptée aujourd’hui en comédie musicale sous le titre Cake Off. C’est une petite pièce de 90 minutes mettant en scène trois personnages : deux participants au concours — un homme et une femme — et le présentateur de la retransmission télévisuelle de l’événement.

Il s’agit d’une comédie généralement inspirée et bien troussée. Les moments plus sérieux, relatifs à la vie personnelle des deux candidats, sont moins convaincants et se perdent parfois dans une rhétorique un peu floue.

L’ajout de chansons n’apporte malheureusement pas grand’ chose à la pièce… et l’essentiel de la substance dramatique se trouve en réalité dans les scènes parlées. La partition a été confiée à Adam Gwon, un compositeur connu surtout pour une œuvre intitulée Ordinary Days, apparemment jouée aux quatre coins du monde… et que je trouve à titre personnel relativement inécoutable. La musique de ce Cake Off est sans couleur, sans saveur et largement sans intérêt. Les lyrics ne remontent pas beaucoup le niveau.

Mais cela n’empêche pas la pièce de décoller car la substance comique fonctionne bien, et les comédiens s’en donnent à cœur joie. On rit beaucoup lorsque Jamie Smithson, qui incarne le présentateur, réapparaît pour jouer un deuxième rôle… féminin !… puis un troisième rôle, tout aussi féminin ; il en fait des tonnes, mais l’effet est réussi. 


Concert Lucerne Festival Orchestra / Nelsons à la Philharmonie

Philharmonie de Paris • 10.11.15 à 20h30
Lucerne Festival Orchestra, Andris Nelsons

Prokofiev : concerto pour piano n° 3 (Martha Argerich, piano)
Mahler : symphonie n° 5

NelsonsOn ressort de ce concert-hommage à Claudio à Abbado avec des sentiments très mitigés.

Certes, les musiciens de cet orchestre sans égal sont extraordinaires, et la simple beauté de leur jeu laisse régulièrement sans voix.

Mais Nelsons, que l’on a connu plus inspiré, ne sait visiblement pas quoi faire d’un instrument aussi fabuleux. Tel un gamin dans un magasin de bonbons, il semble passer son temps à se faire plaisir en mettant en exergue tel trait ou tel pupitre et se perd en détours et en minauderies non seulement sans intérêt, mais souvent d’un goût douteux. Même si l’adagietto est plus réussi, la symphonie est pleine de chichis et de plaisirs gratuits ; on dirait un peu un de ces CD livrés avec les chaînes hi-fi avec des échantillons de différents instruments et de différents styles musicaux : un catalogue de belles choses sans unité et sans fil conducteur.

Martha Argerich passe les difficultés techniques du concerto de Prokofiev avec une facilité ahurissante, mais on aime ce concerto plus “brut”, plus incisif… et, pour tout dire, un peu plus en place du côté de l’orchestre.


“Close To You”

Criterion Theatre, Londres • 8.11.15 à 14h30
Conçu par Kyle Riabko autour de la musique de Burt Bacharach.

Mise en scène : Steven Hoggett. Avec Kyle Riabko, Daniel Bailen, Greg Coulson, Anastacia McCleskey, Stephanie McKeon, Renato Paris, James Williams.

ClosetoyouJe suis un grand admirateur de Burt Bacharach, auteur de nombreux succès de variété des années 1970 et 1980. Ce spectacle en forme d’hommage a été créé initialement à la Menier Chocolate Factory, où j’avais dû renoncer à le voir en raison d’un conflit d’agenda.

Ce transfert dans un théâtre du West End à l’issue des représentations de la Menier Chocolate Factory m’a donné une nouvelle occasion. Et c’est presque une malchance.

Le spectacle est conçu et arrangé par un seul homme, également affublé du titre de directeur musical dans le programme. Cela aurait dû déclencher une alerte sur mon radar, car ces œuvres d’un seul homme sont généralement d’immenses démontrations d’égo.

En l’occurrence, les numéros musicaux sont peut-être inspirés par des chansons de Bacharach, mais ils sont arrangés et interprétés de telle façon à les rendre largement méconnaissables : beaucoup de guitares, l’irruption de rythmes de reggae ici ou là… le tout interpété avec l’enthousiasme d’un groupe de scouts surexcités autour d’un feu de camp.

Je me plains souvent de la présence de synthétiseurs dans les orchestres de comédies musicales écrites bien avant l’invention de cet instrument infernal. Mais, en l’occurrence, c’est l’absence de synthétiseur qui pose problème tant l’instrument était incontournable dans la musique de variété des années 1970 et 1980. Interpréter la musique de Bacharach sans synthétiseur, c’est un peu comme le hamburger végétarien : un non-sens.

Bref, deux heures perdues et pénibles.


“Gypsy”

Savoy Theatre, Londres • 7.11.15 à 19h30
Musique : Jule Styne. Livret : Arthur Laurents. Lyrics : Stephen Sondheim.

Mise en scène : Jonathan Kent. Direction musicale : Nicholas Skilbeck. Avec Imelda Staunton (Rose), Peter Davison (Herbie), Gemma Sutton (Louise), Lauren Hall (June), Dan Burton (Tulsa), Louise Gold (Mazeppa), Julie Legrand (Electra), Anita Louise Combe (Tessie Tura), …

ImeldaCette production de l’un des chefs d’œuvre immortels du répertoire a été créée initialement au Festival de Chichester, où je l’ai vue il y a un peu plus d’un an. J’en avais déjà dit beaucoup de bien à l’époque, mais je ne m’attendais pas à l’état d’éblouissement avancé dans lequel j’ai quitté le théâtre cette fois.

La Rose d’Imelda Staunton, qui a pris encore de l’assurance depuis Chichester, est absolument phénoménale. On savait Staunton excellente comédienne (je ne suis sans doute pas le seul à garder un souvenir ébahi d’un film comme Vera Drake), mais on n’imaginait pas à quel point sa voix avait aussi progressé. Elle est absolument époustouflante, aussi efficace dans les scènes de comédie que dans les moments plus lourds, voire tragiques.

Le reste de la distribution semble porté par l’énergie d’Imelda Staunton, qui emmène la pièce sur un tempo assez soutenu et absolument irrésistible. Curieusement, Gemma Sutton, qui interprétait le rôle de June à Chichester, joue maintenant celui de Louise.

La prestation de l’orchestre également est à couper le souffle. Les cuivres sont dans une forme olympique ; on n’avait jamais entendu la sublime partition de Jule Styne étinceler à ce point. Aussi curieux que cela puisse paraître, c’est donc à Londres que l’on rend le mieux hommage au magnifique répertoire de l’âge d’or de Broadway. Cette production de Gypsy mérite de rester dans les annales comme l’une des plus réussies de l’histoire.

On se demande bien à quoi Staunton va s‘atteler après ça. Si elle veut continuer à suivre les pas d’Angela Lansbury, après Mrs. Lovett et Rose, il y a la fabuleuse Mame.


“Xanadu”

Southwark Playhouse, Londres • 7.11.15 à 15h
Livret : Douglas Carter Beane. Musique et lyrics : Jeff Lynne & John Farrar. D’après le film de Universal Pictures.

Mise en scène : Paul Warwick Griffin. Avec Carly Anderson (Clio / Kira), Samuel Edwards (Sonny), Nigel Barber (Danny Maguire/Zeus), Alison Jiear (Melpomene), Lizzy Connolly (Calliope), …

XanaduJ’avais décrit la genèse de cette comédie musicale lorsque je l’ai vue à Broadway en 2007. Elle arrive enfin à Londres, à l’excellent Southwark Playhouse.

En adaptant pour la scène un film musical considéré comme terriblement kitsch et involontairement comique par moments, les auteurs de la comédie musicale ont mis le paquet sur un deuxième degré très marqué, bourré d’autocommentaires intradiégétiques d’autant plus réussis que les comédiens s’approprient excellemment ce niveau de discours avec un faux détachement d’une efficacité redoutable.

À l’opposé, la partition de Xanadu, pour laquelle j’avoue un faible immense, est conservée quasiment intacte par rapport au film. Les numéros musicaux sont tous immensément plaisants, en particulier l’étonnant “Dancin’", dans lequel deux styles musicaux très différents, un trio à la Andrews Sisters et une version hard rock, se superposent de manière très réussie.

Je n’en crois pas mes yeux lorsqu’une spectatrice assise au premier rang se penche pour tater les muscles du bras de Samuel Edwards, qui joue le rôle principal masculin. Il n’en revient pas non plus mais parvient à poursuivre. Mais d’où sort cette femme ?


Programme A. T. de Keersmaeker au Palais Garnier

Palais-Garnier, Paris • 6.11.15 à 19h30
Ballet de l’Opéra national de Paris. Chorégraphie : Anne Teresa de Keersmaeker.

Quatuor n° 4
Bartók : quatuor n° 4

Die grosse Fuge
Beethoven : La Grande Fugue, op. 133

Verklärte Nacht
Schönberg : Verklärte Nacht, version pour orchestre à cordes

KeersmaekerAnne Teresa de Keersmaeker confie au Ballet de l’Opéra de Paris trois œuvres “de jeunesse” et l’on ne peut qu’être frappé par l’avidité avec laquelle les danseurs s’approprient un style aussi singulier.

Un style fait d’un désordre savamment organisé et d’asymétries savamment réglées, dans lequel on semble passer de l’état debout à l’état couché et vice-versa sans passer par un quelconque état intermédiaire.

C’est la chorégraphie de Die grosse Fuge qui produit l’effet le plus marquant, même si c’est aussi de loin le choix musical le moins agrippant. La deuxième partie, qui fait place à une forme plus traditionnelle d’expression des sentiments, donne surtout l’occasion d’entendre une Verklärte Nacht somptueusement interprétée dans la fosse.


“Le Misanthrope”

Comédie-Française (Salle Richelieu), Paris • 2.11.15 à 20h30
Molière (1666)

Mise en scène : Clément Hervieu-Léger. Avec Loïc Corbery (Alceste), Adeline d’Hermy (Célimène), Éric Génovèse (Philinte), …

MisanthropeUne mise en scène dépouillée, très centrée sur le texte, à la fois intense et délibérée. On apprécie l’attention à chaque phrase, à chaque mot, qui rend plus supportables certaines lenteurs et certains clichés comme celui consistant à faire soudain courir les comédiens, comme pour exprimer un trop-plein d’émotion.

Loïc Corbery propose un Alceste à la limite de la neurasthénie. Il se distingue par un engagement dramatique d’une intensité jamais prise en défaut et par une diction parfaite du premier au dernier mot, une qualité devenue trop rare de nos jours, y compris au Français. Il passe son “j’ose exiger” sans sourciller alors qu’il doit déjà être épuisé par une prestation intensément physique.

Très belle prestation aussi d’un Éric Génovèse qui sait imposer une présence singulière sur scène et qui jamais ne se fond dans le décor, à la différence d’autres comédien(ne)s moins charismatiques.