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Posts from August 2015

“Our House”

Union Theatre, Londres • 30.8.15 à 15h
Musique & lyrics : Madness. Livret : Tim Firth.

Mise en scène : Michael Burgen. Direction musicale : Richard Baker. Avec Steven France (Joe Casey), Ailsa Davidson (Sarah), Dominic Brewer (Joe’s Dad), …

OurhouseCette comédie musicale, bâtie autour du catalogue des succès du groupe anglais Madness, a été créée à Londres en 2002. Je me souviens être allé la voir avec réticence, convaincu que ce type d’œuvre, dépourvue d’une partition originale, ne pouvait guère me toucher. J’avais en réalité été très impressionné par le résultat, tant le livret était à la fois soigné et malin.

L’histoire de Our House explore le thème de l’irréversibilité de certains de nos choix. Le héros, Joe, se trouve un jour confronté à un tel choix : ayant pénétré par effraction dans un immeuble en construction pour épater sa petite amie le jour de ses seize ans, il doit décider entre affronter ses responsabilités ou fuir lorsque la police arrive sur les lieux. Le coup de génie du livret, c’est de nous présenter ensuite les conséquences des deux scénarios. Et il le fait de manière particulièrement astucieuse, à la fois sur la forme et sur le fond. J’aime par exemple beaucoup le fait que la petite amie de Joe soit amenée à prononcer la même phrase à la conclusion des deux versions de l’histoire, dans des contextes bien sûr différents.

Par contraste, la récente comédie musicale If/Then, qui poursuivait un objectif similaire en présentant deux versions d’une même histoire selon le choix initial de l’héroïne, était infiniment moins convaincante.

Les productions du petit Union Theatre sont toujours modestes mais talentueuses… et c’est une fois encore le cas avec une distribution d’un enthousiasme précieux et communicatif. Les limitations liées à la taille de l’espace sont une fois encore contournées avec talent… et on admire le comédien Steven France d’arriver à alterner aussi bien entre les deux versions du personnage principal, le Joe “noir” et le Joe “blanc”, en quelques secondes.


“Mrs. Henderson Presents”

Theatre Royal, Bath • 29.8.15 à 19h30
Musique : George Fenton & Simon Chamberlain. Lyrics : Don Black. Livret : Terry Johnson.

Mise en scène : Terry Johnson. Direction musicale : Mike Dixon. Avec Tracie Bennett (Laura Henderson), Ian Bartholomew (Vivian Van Damm), Emma Williams (Maureen), Matthew Malthouse (Eddie), Mark Hadfield (Arthur), Samuel Holmes (Bertie), Graham Hoadly (Lord Cromer), Lizzy Connolly (Doris), Lauren Hood (Vera), Katie Bernstein (Peggy), …

HendersonC’est dans la charmante ville de Bath qu’est créée cette nouvelle comédie musicale basée sur l’adorable film de Stephen Frears de 2005. La pièce, comme le film, raconte l’histoire du Windmill Theatre, un petit théâtre anglais sauvé de l’oubli par une veuve aisée, Mrs. Henderson, et un impresario juif, Vivian Van Damm, à la veille et au début de la 2e Guerre Mondiale. Le Windmill fut le premier théâtre anglais à présenter des tableaux vivants comprenant des femmes nues, à la façon des cabarets français. Il fut aussi le dernier théâtre à conserver ses portes ouvertes durant le Blitz.

Le film utilisait surtout des chansons des grands compositeurs du début du 20e siècle (Harry Warren, Jerome Kern, Noel Gay) et un peu de musique originale, composée par George Fenton et Simon Chamberlain. Cette adaptation scénique n’utilise que de la musique originale. Ce sont les mêmes compositeurs qui se sont attelés à la tâche, mais ils n’ont curieusement conservé aucune des chansons écrites pour le film, comme le délicieux “Babies of the Blitz”.

Le livret de la pièce reste très fidèle au scénario du film. Il fonctionne très bien malgré une assez nette rupture de ton entre la première partie, légère et enjouée, consacrée aux débuts de la collaboration entre Mrs. Henderson et Vivian Van Damm et à la création des tableaux vivants dénudés, et le deuxième acte, plus sombre, marqué par la guerre et la mort du régisseur parti faire la guerre.

C’est d’ailleurs dans la deuxième partie que les auteurs se montrent particulièrement inspirés. Les chansons deviennent plus poignantes : le “Now Is Not the Time” de Vivian et le “If Mountains Were Easy to Climb” de Maureen prennent vraiment aux tripes. D’autant qu’une dose de légèreté reste présente avec l’entraînant “Anything But Young”.

La production, quoique relativement modeste, est très réussie. Le décor de Tim Shortall se débrouille avec habileté d’un budget manifestement limité. Mention spéciale à la chorégraphie inventive et toujours pertinente de l’excellent Andrew Wright. Dans “What a Waste of a Moon”, par exemple, il démontre avec talent comment une chorégraphie bien pensée peut raconter une histoire et faire rire, tout en faisant un clin d’œil inspiré au passé.

La distribution est très attachante et tout à fait convaincante sur le plan stylistique. C’est Janie Dee qui avait été annoncée pour le rôle de Mrs. Henderson. Je ne sais pas ce qui s’est passé, mais il est finalement tenu par Tracie Bennett. Difficile d’oublier la monumentale prestation de Judi Dench dans le film, mais Bennett parvient à exister intelligemment et son émotion dans les scènes finales est assez bouleversante.


“The Three Little Pigs”

Palace Theatre, Londres • 29.8.15 à 10h30
Musique : George Stiles. Lyrics et livret : Anthony Drewe.

Mise en scène : Anthony Drewe. Avec Taofique Folarin (Bar), Leanne Jones (Bee), Daniel Buckley (Q), Alison Jiear (Mother Pig), Simon Webbe (Big Bad Wolf).

PigsJ’avais évoqué le duo George Stiles & Anthony Drewe dans ce billet. Ils proposent aujourd’hui une version musicale de la célèbre histoire des Trois Petits Cochons, dans un format de 55 minutes spécialement pensé pour les enfants. La production est installée au Palace Theatre, qui accueille aussi la comédie musicale The Commitments

La pièce est globalement charmante, même si les tentatives d’y insérer des messages à caractère pédagogique ne sont qu’à moitié convaincantes. Malheureusement, la musique est interprétée par un synthétiseur épouvantable, dont les couinements sont à des années-lumières des timbres qu’il est censé évoquer. Un simple piano, même électrique, aurait été largement préférable.

La partition est inspirée et entraînante. La distribution est attachante, mais Simon Webbe n’a pas dû être très assidu à ses cours d’art dramatique. Même si elle a bien changé ces dernières années, Alison Jiear  est excellente dans le rôle de la Mère.

Bien entendu, la pièce est un peu interactive, et le Loup se fait régulièrement “siffler” comme c’est la coutume envers les méchants dans les spectacles de pantomime. Je suis malgré tout un peu surpris d’entendre plusieurs enfants crier au Loup pour lui dire où se cachent les Cochons : bel état d’esprit !


“Siegfried”

Festspielhaus, Bayreuth • 24.8.15 à 16h
Direction musicale : Kirill Petrenko. Mise en scène : Frank Castorf. Avec Stefan Vinke (Siegfried), Andreas Conrad (Mime), Wolfgang Koch (Wotan), Albert Dohmen (Alberich), Andreas Hörl (Fafner), Nadine Weissmann (Erda), Catherine Foster (Brünnhilde), Mirella Hagen (Waldvogel).

SiegfriedCe Siegfried confirme le caractère exceptionnel de cette production du Ring. À part le recyclage d’un poncif (Mime dans sa caravane, une image empruntée à Zambello, qui elle-même l’a volée à Carsen), Castorf y développe un discours virtuose et pas forcément très réjouissant sur le thème “humanité et communisme”.

D’un côté du vertigineux décor d’Aleksandar Denić, un Mont Rushmore repensé à la gloire de la pensée communiste, figurant Marx, Staline, Lénine et Mao. De l’autre côté, une reconstitution presque glaçante de l’Alexanderplatz, curieusement renommée Exanderplatz, comme symbole des illusions d’optique de la grande époque de l’Allemagne de l’Est, où la célèbre horloge universelle d’Erich John occupe une place de choix.

Castorf accumule les coups de génie dramatiques en continuant de ramener sur terre, comme il l’a fait consciencieusement dans Rheingold et dans Walküre, des personnages qui se révèlent bien plus riches que la mythologie wagnérienne ne pourrait le laisser penser. Et il le fait sans négliger d’occasionnelles touches d’humour, comme cet Oiseau tellement volumineux qu’il passe son temps à rester bloqué dans les embrasures de porte et les escaliers trop étroits : un paradoxe pour un oiseau censé pouvoir s’envoler où bon lui semble.

La promesse esquissée dans Rheingold de donner de la chair à la relation entre Wotan et Erda est réalisée avec brio. Et la scène finale entre Siegfried et Brünnhilde, entourés par les vieux crocodiles fatigués et inoffensifs d’un communisme moribond, est un triomphe dramatique. Siegfried semble hésiter une seconde à partir avec l’Oiseau qu’il vient de sauver de la gueule d’un crocodile… mais non, c’est Brünnhilde qu’il choisit : un choix qui conduit sur la voie sans retour du Crépuscule. “Das Ende” est en route.

Le plaisir est d’autant plus grand que l’interprétation est quasiment parfaite. Stefan Vinke est un Siegfried d’un charisme rare ; je le trouve un peu “plat” dans ses notes tenues de la fin, mais il y met une énergie restée miraculeusement intacte. Andreas Conrad fait partie des Mime “qui crient” ; je préfère à titre personnel la catégorie, minoritaire, des Mime “qui chantent”, mais il se rachète par un délicieux investissement dramatique. Wolfgang Koch est impérial, peut-être encore plus que dans les épisodes précédents, et il réussit la sortie de Wotan de manière magistrale. Quant à Catherine Foster, c’est une Brünnhilde de rêve, stupéfiante à tous points de vue.

C’est toujours le même bonheur dans la fosse : Kirill Petrenko mène son petit monde avec un enthousiasme fou, en faisant ressortir nombre de traits extraordinaires, sans jamais oublier les grands équilibres d’ensemble, que ce soit entre les masses de l’orchestre ou entre la fosse et la scène. Dans ces conditions, la partition de Wagner apparaît vraiment comme un diamant étincelant. 

Malheureusement, je dois quitter Bayreuth sans aller au bout de ce Ring. J’espère bien réussir à voir le Crépuscule l’année prochaine. Heureusement pour moi, ce seront le même Siegfried et la même Brünnhilde. La grosse évolution se fera dans la fosse.


“Tristan und Isolde”

Festspielhaus, Bayreuth • 23.8.15 à 16h
Richard Wagner (1865)

Direction musicale : Christian Thielemann. Mise en scène : Katharina Wagner. Avec Evelyn Herlitzius (Isolde), Stephen Gould (Tristan), Christa Mayer (Brangäne), Georg Zeppenfeld (le Roi Marke), Iain Paterson (Kurwenal)…

TristanCette production inégale est la nouveauté de cette cuvée 2015 du Festival de Bayreuth. Katharina Wagner y fait montre d’une inspiration intermittente, rarement originale et souvent superficielle. Le premier acte est prometteur, avec ses passerelles en mouvement qui peuvent figurer, au choix, les hasards de la vie et de l’amour, la défaite du libre arbitre dans un univers mécanisé… ou, pour les plus jeunes, les aléas d’un jeu vidéo. On aimerait plus de densité dramatique, mais on a envie de voir la suite.

Malheureusement, le deuxième acte est en panne d’inspiration : il commence comme du Neuenfels, avec nos héros enfermés dans une prison diabolique où les acolytes du roi Marke les observent minutieusement du haut du décor, comme des rats de laboratoire. Mais l’idée se révèle peu féconde et l’intensité dramatique en prend un sacré coup… à l’exception d’une scène plus réussie qui lorgne du côté des vidéos de Bill Viola pour la mise en scène de Peter Sellars.

Puis on finit en beauté avec un troisième acte qui rend hommage, à sa façon, au “nouveau Bayreuth” de Wieland Wagner. Pour l’essentiel, et même si ça s’essouffle dans la dernière ligne droite, c’est inspiré, assez efficace visuellement, aussi bien conçu que réalisé… et ça présente l’avantage de donner à Tristan l’occasion d’éprouver son talent dramatique.

Distribution d’excellent standing, malgré les limitations d’une Isolde qui gère mal la distance : Herlitzius oublie d’en garder sous le pied pour le troisième acte, et elle finit exsangue, tel un marathonien qui aurait méjugé son endurance mais qui se forcerait, pour la noblesse du geste, à franchir quand même la ligne d’arrivée. Rien de tel du côté de Stephen Gould, impérial, qui donne l’impression qu’il pourrait continuer encore plusieurs heures à incarner un Tristan aussi subtil que passionné (et, partant, passionnant).

Abondance de richesses dans les seconds rôles, dominés par la Brangäne de Christa Mayer, qui menace plusieurs fois d’éclipser sa maîtresse, et par le Marke sublimement sonore du génial Georg Zeppenfeld, intensément habité (quels yeux !).

Dans la fosse, Thielemann, comme à son habitude, ne ménage guère les chanteurs en exagérant peut-être quelque peu une fougue louable mais dangereuse. On est frappé par le son très compact de l’orchestre ; c’est de l’anti Petrenko : certains instruments sont noyés dans la masse au point d’en devenir parfois inaudibles.

L’arrivée de l’orchestre sur scène pour les saluts nous rappelle un peu violemment qu’il n’y a pas de dress code dans la fosse de Bayreuth, quasiment invisible pour les spectateurs (sauf du premier rang, où je me trouve) et réputée pour sa température infernale. Le Konzertmeister en chaussettes et sandales nous semble malgré tout franchir une ligne jaune tout aussi invisible qu’infranchissable.


“Die Walküre”

Festspielhaus, Bayreuth • 22.08.15 à 16h
Wagner (1870)

Direction musicale : Kirill Petrenko. Mise en scène : Frank Castorf. Avec Johan Botha (Siegmund), Anja Kampe (Sieglinde), Wolfgang Koch (Wotan), Catherine Foster (Brünnhilde), Kwangchul Youn (Hunding), Claudia Mahnke (Fricka), Allison Oakes (Gerhilde), Christiane Kohl (Helmwige), Claudia Mahnke (Waltraute), Nadine Weissmann (Schwertleite), Dara Hobbs (Ortlinde), Julia Rutigliano (Siegrune), Simone Schröder (Grimgerde), Alexandra Petersarner (Roßweiße).

WalküreUne vision, un souffle, un enthousiasme, une somme ahurissante de talents font de cette Walküre un triomphe sans partage.

S’il fallait choisir, à reculons, un héros singulier à cette soirée d’anthologie, ce serait Kirill Petrenko, qui parvient à rendre éblouissante chaque note de chaque mesure de cette monumentale partition, sans aucune affectation, sans aucun effet de manche. Les tensions et les relâchements prennent aux tripes ; la beauté des lignes mélodiques est bouleversante ; la stupéfiante richesse des orchestrations émerveille, tandis que l’acoustique du Festspielhaus permet au tissu musical de conserver une totale clarté. On admire les musiciens de suivre avec autant d’enthousiasme, jusqu’au dernier moment, une conduite certes charismatique mais aussi exigeante et dynamique.

Frank Castorf, quant à lui, suit avec une belle détermination le fil rouge qu’il s’est fixé en faisant de ce Ring un commentaire sur le rôle géopolitique du pétrole — l’or noir — depuis la révolution industrielle.  L’essai qui figurait dans le programme du Rheingold d’il y a deux ans prend tout son sens en découvrant cette Walküre. Chaque acte voit les personnages plongés dans un contexte historique différent, mais avec suffisamment de rémanences pour donner de l’homogénéité à l’ensemble — comme l’idée assez inspirée de faire refaire par Sieglinde, au début de l’acte III, les mêmes gestes que ceux qu’elle effectue au lever de rideau au début de la pièce.

L’autre élément de cohérence important, c’est le superbe décor d’Aleksandar Denić, peut-être encore plus génial que celui, déjà impressionnant de Rheingold. Castorf peut, avec l’aide des superbes lumières de Rainer Casper, y créer des images d’une beauté à tomber — l’acte III, en particulier, est une succession d’émerveillements pour les yeux. Il peut aussi, comme dans la scène des Valkyries, jouer avec virtuosité sur la spatialisation des personnages pour donner du sens et créer de l’impact.

On chercherait en vain une meilleure distribution pour finir de bâtir l’édifice. Tous les chanteurs, sans exception, proposent de leurs rôles des lectures d’anthologie. Johan Botha et Anja Kampe sont éblouissants. Wolfgang Koch et Catherine Foster proposent une scène finale d’une beauté et d’une intensité déchirantes. La maîtrise parfaite des lignes mélodiques décuple l’effet du déferlement des sentiments ; la qualité de l’investissement dramatique permet de terminer sur l’un des sommets dramatico-lyriques les plus poignants auxquels il nous ait été donné d’assister.

Et s’il fallait ne retenir qu’un instant de cette Walküre d’anthologie, ce serait le silence magique qui suivit le déchirant “Das Ende!” de Wotan à l’acte II. Un silence parfait et partagé qui, en peut-être deux secondes, réussit à inspirer les sentiments les plus violents et les plus délicieux à la fois.


“Das Rheingold”

Festspielhaus, Bayreuth • 21.08.15 à 18h
Wagner (1869)

Direction musicale :  Kirill Petrenko. Mise en scène : Frank Castorf. Avec Wolfgang Koch (Wotan), John Daszak (Loge), Albert Dohmen (Alberich), Nadine Weissmann (Erda), Wilhelm Schwinghammer (Fasolt), Andreas Hörl (Fafner), Claudia Mahnke (Fricka), Allison Oakes (Freia), Daniel Schmutzhard (Donner), Lothar Odinius (Froh), Andreas Conrad (Mime), Mirella Hagen (Woglinde), Julia Rutgliano (Wellgunde), Anna Lapkovskaja (Floßhilde).

RheingoldUn mot suffirait à qualifier l’expérience : exceptionnelle.

J’avais découvert cette mise en scène de Frank Castorf il y a deux ans et j’avais déjà été soufflé par la virtuosité éblouissante d’une conception certes radicale et un peu éloignée du livret, mais d’une invention et d’une profondeur telles que l’on est tenté de crier au génie.

Castorf situe l’action dans un motel texan de la Route 66, le bien nommé Golden Motel. Wotan est le caïd local, tandis que les autres personnages constituent diverses engeances de la pègre. C’est un peu une variation sur le thème de la famille Ewing, au centre de la série télévisée Dallas, mais en moins glamour. 

Non content d’exploiter avec une habileté stupéfiante les codes et poncifs de tout un pan du cinéma américain, Castorf se fait aussi réalisateur de film en projetant sur un grand écran situé au sommet du décor des images filmées en direct, un peu à la manière de la télé-réalité. De temps en temps, les images se figent et se transforment en de magnifiques tableaux vivants d’une très grande force expressive .

On est tellement fasciné par ce foisonnement visuel à l’inspiration inépuisable qu’on en oublierait presque d’écouter l’opéra. Et on aurait bien tort, parce que la prestation musicale est elle aussi exceptionnelle.

En se forçant, on peut peut-être trouver un ou deux défauts ici ou là — j’avoue par exemple ne pas être vraiment fan du Loge de John Daszak, bien que ce soit éminemment subjectif —, mais la qualité globale est rien moins que superlative. D’autant que les chanteurs entrent avec une belle unanimité dans le jeu de la mise en scène, qui leur demande infiniment plus d’efforts qu’une conception plus traditionnelle. (Beaucoup de personnages restent en scène après que le livret les en a théoriquement fait sortir. Beaucoup sont amenés à jouer des scènes muettes projetées en gros plan sur l’écran de cinéma, avec les gestes larges et expressifs d’une Norma Desmond. Et ils sont tous excellents, voire impayables.)

Quant à la prestation de l’orchestre, elle est tout bonnement sublime, sous la direction d’un Kirill Petrenko qui semble encore plus inspiré qu’il y a deux ans. Le tempo d’ensemble, qui est très soutenu (la représentation dure environ 2h20), n’empêche nullement la mise en valeur d’une multitude de traits fascinants, à laquelle l’acoustique de la salle permet de s’épanouir dans des conditions idéales.


"Bye Bye Birdie"

Ye Olde Rose & Crown, Londres . 16.8.15 à 15h
Musique : Charles Strouse. Lyrics : Lee Adams. Livret : Michael Stewart.

Mise en scène : James Hume. Direction musicale : Aaron Clingham. Avec Ryan Forde Iosco (Albert Peterson), Zac Hamilton (Conrad Birdie), Liberty Buckland (Rose Alvarez), Abigail Matthews (Kim MacAfee), Jayne Ashley (Mae Patterson / Ursula Merkle), Benedikt de la Bedoyere (Hugo Peabody), …

BirdieCette charmante comédie musicale de 1960, dont le livret est signé par Michael Stewart, comme Mack & Mabel, est inspirée par l'agitation médiatique causée par l'enrôlement d'Elvis Presley dans l'armée en 1958.

On apprécie les efforts déployés pour donner vie à l'histoire dans l'espace réduit dont dispose le théâtre, situé au premier étage d'un pub londonien. L'oeuvre inclut plusieurs ballets, insérés à l'origine en partie pour illustrer le talent de Chita Rivera, qui jouait le rôle de Rosie dans la production originale. Ils sont été conservés et repensés, notamment le "Shriner's Ballet", dont la version originale, conçue par Gower Champion, est un petit bijou.

La distribution est solide, avec une mention particulière pour la Rosie de Liberty Buckland, une jolie personnalité pleine d’énergie.

On ressort charmé par cette comédie musicale plus fréquente aux États-Unis qu’en Angleterre. Encore une belle expérience dans ce quartier quelque peu excentré de Londres.


“Mack & Mabel”

Festival Theatre, Chichester • 15.8.15 à 19h30
Musique & lyrics : Jerry Herman. Livret : Michael Stewart, révisé par Francine Pascal.

Mise en scène : Jonathan Church. Direction musicale : Robert Scott. Avec Michael Ball (Mack Sennett), Rebecca LaChance (Mabel Normand), Anna-Jane Casey (Lottie Ames), Jack Edwards (Fatty Arbuckle), Mark Inscoe (William Desmond Taylor), …

MackCette adorable comédie musicale de Jerry Herman s'intéresse à la relation complexe (et, en l'occurrence, fortement romancée) qui unit Mack Sennett, un génie du cinéma muet, inventeur des "Keystone Kops" et des "Bathing Beauties", à sa muse Mabel Normand. Malgré une partition d'une délicieuse richesse mélodique (et des lyrics particulièrement affûtés), Mack & Mabel n'a jamais connu un grand succès ; la faute en est généralement attribuée à un livret plombé par la descente aux enfers de Mabel Normand, morte à 37 ans de la tuberculose.

Cette production du Festival de Chichester était la quatrième que je voyais. Etonnamment, les trois précédentes étaient toutes anglaises, une curiosité s'agissant d'un joyau du répertoire américain.

La pièce est dominée par une prestation singulièrement habitée de l'étonnant Michael Ball, qui a bien changé depuis qu'il incarnait le sémillant Marius dans la production originale des Misérables. Sa voix parlée a tendance à descendre très bas et elle rappelle parfois un peu celle de Harvey Fierstein. Du coup, sa voix chantée lui demande des efforts... et quelques transpositions. Mais dire qu'il s'en sort honorablement ne rend qu'imparfaitement justice à la force d'un engagement qu'on ne voit presque jamais sur une scène de comédie musicale.

Ball ne reçoit malheureusement qu'une aide limitée de la part de Rebecca LaChance, qui propose une Mabel assez fade, sans réel tempérament... et à la voix très moyenne. Par contraste, la toujours fiable Anna-Jane Casey ne fait qu'une bouchée du rôle secondaire de Lottie, ce qui lui permet de mener le grand numéro de claquettes du deuxième acte, "Tap Your Troubles Away", qu'elle avait déjà conduit avec maestria en bis d’une Prom de 2012. On se surprend à imaginer Casey dans le rôle principal de Mabel, et on se dit qu'on aurait sans doute gagné au change.

L'une des caractéristiques de Mack & Mabel, c'est qu'on ne voit jamais vraiment le même livret, que la fille du librettiste, feu Michael Stewart, s'acharne à vouloir corriger... et cette production ne semble pas faire exception. La pièce constitue un récit en flashback, ce qui permet ne pas baisser le rideau sur la mort de Mabel et de rebondir sur une pensée finale plus positive.

La star la plus incandescente de cette production, néanmoins, c'est le somptueux orchestre aux magnifiques sonorités cuivrées mené de main de maître par l'excellent Robert Scott. On est souvent gâté, à Chichester, du côté de la musique, et ce Mack & Mabel ne fait nullement exception. On est partagé entre chair de poule et frissons de bonheur en écoutant ces harmonies efficaces, aussi joliment orchestrées, interprétées avec un enthousiasme évident.


“On the Town”

Lyric Theatre, New York • 9.8.15 à 14h
Musique : Leonard Bernstein. Livret & lyrics : Betty Comden & Adolph Green, sur une idée de Jerome Robbins.

Mise en scène : John Rando. Chorégraphie : Joshua Bergasse. Direction musicale : James Moore. Avec Tony Yazbeck (Gabey), Jay Armstrong Johnson (Chip), Cody Williams (Ozzie), Megan Fairchild (Ivy Smith), Alysha Umphress (Hildy Esterhazy), Elizabeth Stanley (Claire de Loone), Jackie Hoffman (Madame Dilly / DIana Dream / Dolores Dolores), Michael Rupert (Pitkin), Allison Guinn (Lucy Schmeeler), …

TownMalheureusement, il se produit ce que les chiffres de fréquentation laissaient craindre depuis un moment : le meilleur spectacle actuellement à l’affiche à Broadway, On the Town, fermera ses portes le 6 septembre prochain. Il aura finalement tenu l’affiche près d’un an, et il faut sans doute en remercier des producteurs tenaces qui ne doivent pas beaucoup rentabiliser leur investissement depuis quelques semaines.

Je suis heureux d’avoir eu le temps de voir On the Town une nouvelle fois (après octobre et janvier) avant la date fatidique car cette visite m’a encore plus enchanté que les précédentes.

Il serait fastidieux de faire la liste de tout ce qui fait le charme considérable de ce spectacle : la partition somptueuse de Leonard Bernstein, le livret délicieux de Betty Comden & Adolph Green, la mise en scène pleine d’énergie et d’espiéglerie de John Rando, le magnifique décor de Beowulf Boritt, la chorégraphie géniale de Joshua Bergasse, la distribution sympathique et talentueuse… qui, même quelques jours après l’annonce de la fin de l’aventure, met une énergie considérable — peut-être supérieure à ce qu’elle était précédemment — à souligner les merveilles considérables de la pièce.

Le rôle de Ozzie est tenu par un remplaçant en ce dimanche après-midi. Il se hisse sans difficulté au niveau des autres rôles principaux et offre une prestation excellente, d’une qualité irréprochable. Sa très belle voix grave ne gâche évidemment rien.

Bien que parfaitement conscient des qualités considérables d’une œuvre comme Hamilton, qui mérite les superlatifs dont on la couvre depuis quelque temps, rien ne me fera jamais vibrer comme les chefs d’œuvre de l’âge d’or. On the Town figure très haut sur la liste de ces chefs d’œuvre, et on pourrait difficilement imaginer meilleur hommage que cette production inoubliable.


“Hamilton”

Richard Rodgers Theatre, New York • 8.8.15 à 20h
Livret, musique & lyrics : Lin-Manuel Miranda, d’après le livre de Ron Chernow.

Mise en scène : Thomas Kail. Direction musicale : Alex Lacamoire. Avec Lin-Manuel Miranda (Alexander Hamilton), Phillipa Soo (Eliza Hamilton), Leslie Odom, Jr. (Aaron Burr), Renée Elise Goldsberry (Angelica Schuyler), Christopher Jackson (George Washington), Daveed Diggs (Marquis de Lafayette / Thomas Jefferson), Okieriete Onaodowan (Hercules Mulligan / James Madison), Andrew Chappelle (John Laurens / Philip Hamilton), Jasmine Cephas Jones (Peggy Schuyler / Maria Reynolds), Jonathan Groff (King George), …

HamiltonJe devais voir cette nouvelle comédie musicale en février dernier, lors de sa création au Public Theater, Off-Broadway. Mais une contrainte professionnelle m’a empêché de quitter Paris au dernier moment.

Entre temps, la pièce a connu un succès exceptionnel et s’est désormais installée à Broadway, auréolée d’une réception particulièrement enthousiaste de la part de la critique comme du public.

Hamilton raconte, sous une forme d’une grande originalité, l’histoire d’Alexander Hamilton, l’un des moins connus parmi les Pères fondateurs des États-Unis. Né aux Antilles, Hamilton devint le premier Ministre des finances de Washington et contribua activement à la conception de la Constitution des États-Unis. À ce titre, son effigie figure sur les billets de dix dollars.

Œuvre d’un seul homme, Hamilton a en effet de quoi impressionner. Miranda réussit à donner une vie étonnante à ce qui reste malgré tout une biographie historique. Il recourt pour cela à un style très personnel, où le hip-hop et le rap occupent une place privilégiée  (pas seulement : les chansons du roi George font plus penser aux Beatles), mais qui frappe surtout par une écriture à la fois originale, compacte et pleine d’humour, qui multiplie les anachronismes au service de l’efficacité du récit.

Miranda connaît parfaitement le répertoire de la comédie musicale. Son style, aussi original soit-il, s’inscrit avec fierté dans la continuité d’une histoire à laquelle il rend hommage toutes les deux phrases : les citations d’autres comédies musicales sont nombreuses, mais jamais hors de propos.

Le parti pris stylistique de l’écriture est répliqué sur scène avec, d’une part, une distribution faisant une large part aux comédiens noirs et latinos, un symbole puissant du melting pot américain, et, d’autre part, une mise en scène très libre, qui se rapproche plusieurs fois du concert de variété — on y sort même des micros, comme dans Spring Awakening, pour un concours de slam.

Le dynamisme de cette mise en scène portée en particulier par les lumières extraordinaires de Howell Binkley, fait beaucoup pour donner vie à cette œuvre singulière du surdoué Miranda (qui, non content d’avoir écrit Hamilton de A à Z, en interprète avec talent le personnage éponyme). Il explique sans doute pour partie l’enthousiasme du public, dont la majorité se moque sans doute comme de sa première chemise de l’histoire singulière et peu connue d’Alexander Hamilton.

Miranda est un peu ce professeur d’histoire dont nous avons tous rêvé, capable de donner une vie trépidante, avec des mots d’aujourd’hui, à des événements vieux de plusieurs siècles. Pas une trace de poussière à l’horizon ; le passé n’a jamais été aussi contemporain.


“Aladdin”

New Amsterdam Theatre, New York • 8.8.15 à 14h
Musique : Alan Menken. Lyrics : Howard Ashman & Tim Rice. Livret et lyrics additionnels : Chad Beguelin.

Mise en scène et chorégraphie : Casey Nicholaw. Direction musicale : Michael Kosarin. Avec Adam Jacobs (Aladdin), James Monroe Iglehart (Genie), Courtney Reed (Jasmine), Ben Jeffrey (Babkak), Jonathan Schwartz (Omar), Steel Burkhardt (Kassim), Jonathan Freeman (Jafar), Clifton Davis (Sultan), Don Darryl Rivera (Iago), …

AladdinDeuxième visite à cette délicieuse comédie musicale, manifestement partie pour tenir longtemps à Broadway. La distribution est quasiment la même que lors de ma première visite, et le spectacle est toujours aussi entraînant, porté par la magnifique partition d’Alan Menken et le somptueux décor de Bob Crowley.

Il me semble que le volume sonore, qui était excessif, a été ramené à un niveau plus raisonnable. Le spectacle y gagne beaucoup. 

La prochaine fois que je verrai Aladdin, ce sera à Hambourg, sous les auspices de Stage Entertainment. La prochain étape sera-t-elle à Paris ? (Franck Vincent peut commencer à répéter “Friend Like Me”).


“The Spitfire Grill”

Union Theatre, Londres • 2.8.15 à 15h
Musique : James Valcq. Lyrics : Fred Alley. Livret : Valcq & Alley, d’après le film de David Zlotoff.

Mise en scène : Alastair Knights. Direction musicale : Simon Holt. Avec Belinda Wollaston (Percy Talbott), Natalie Law (Shelby Thorpe), Hilary Harwood (Hannah Ferguson), Chris Kiely (Sheriff Joe Stutter), Hans Rye (Caleb Thorpe), Katie Brennan (Effy Krayneck), Andrew Borthwick (The Visitor).

SpitfireCette touchante comédie musicale, adaptée du film éponyme de 1996, a été créée à New York en 2001. L’accueil critique très favorable de l’époque a permis d’installer solidement l’œuvre dans le répertoire des théâtres régionaux. Bien qu’un enregistrement de la production originale soit disponible, l’œuvre reste peu connue.

Le petit Union Theatre propose la première production londonienne de The Spitfire Grill. Et c’est peut-être l’une des expériences les plus émouvantes que nous ait proposées ce théâtre, malgré un décor réduit à sa plus simple expression.

Il y a d’abord l’histoire. L’histoire belle et simple d’une jeune-femme qui, tout juste sortie de prison, vient chercher dans un coin paumé du Wisconsin les germes d’une vie nouvelle. Et qui va transformer par la beauté de son âme la vie des habitants de la petite ville de Gilead. Une histoire écrite avec une belle inspiration, avec des mots justes et simples, dans un livret dont la linéarité ne pose nullement problème.

Et puis il y a une distribution de rêve, qui donne vie avec un talent exceptionnel à ces personnages plus attachants les uns que les autres. On est tout tout particulièrement enthousiasmé par Belinda Wollaston, magnifique dans le rôle principal de Percy ; elle semble comme éclairée de l’intérieur… et elle est extrêmement touchante autant dans les scènes parlées que dans ses chansons. Une mention aussi par l’excellente Hilary Harwood, superbe Hannah dont la carapace pourtant épaisse peine à dissimuler un cœur beau et généreux.

On ressort enchanté, dans tous les sens du terme.

La partition, solide, qui lorgne occasionnellement du côté de la country mais qui sait aussi donner vie aux effusions de l’âme, est soutenue par de belles orchestrations qui incluent — c’est rare — une mandoline. 


“Seven Brides for Seven Brothers”

Regent’s Park Open Air Theatre, Londres • 1.8.15 à 19h45
Musique : Gene de Paul. Lyrics : Johnny Mercer. Livret : Lawrence Kasha & David S. Landay. Nouvelles chansons : Al Kasha & Joel Hirschhorn.

Mise en scène : Rachel Kavanaugh. Chorégraphie : Alistair David. Direction musicale : Stephen Ridley. Avec Alex Gaumond (Adam Pontipee), Laura Pitt-Pulford (Milly), …

BridesOn cherche en vain ce qu’on pourrait ne pas aimer dans cette production dynamique et intelligemment originale de cette comédie musicale décidément délicieuse.

Le décor de Peter McKintosh se fond comme par magie dans les bosquets du parc de Regent’s Park, où se situe ce théâtre en plein air. La mise en scène pleine d’humour met en exergue la dimension comique de l’œuvre sans toutefois départir les personnages de leur épaisseur dramatique. La chorégraphie, tout en restant dans l’esprit du film, fait preuve d’une créativité réjouissante, tandis que la partition égrène les bijoux de Gene de Paul et Johnny Mercer.

Alex Gaumond et Laura Pitt-Pulford brillent dans les deux rôles principaux. Leur complicité est évidente et rend leurs prestations respectives encore plus efficaces. Tous les rôles secondaires sont superbement distribués… majoritairement à des comédiens dont la danse est le talent principal — et c’est normal.

Oui, le son est toujours problématique dans cet espace, et on met un peu de temps à s’habituer aux accents un peu métalliques d’un orchestre pas idéalement amplifié. Mais c’est un détail que l’on oublie au fur et à mesure qu’on se laisse séduire par la belle énergie communicative de cette fine équipe, alors que la nuit tombe doucement sur Londres.


“Grand Hotel”

Southwark Playhouse, Londres • 1.8.15 à 15h
Livret : Luther Davis. Musique et lyrics : George Forrest et Robert Wright. Musique et lyrics additionnels : Maury Yeston.

Mise en scène : Thom Southerland. Direction musicale : Michael Bradley. Avec George Rae (Otto Krigelein), Scott Garnham (Baron Felix Von Gaigern), Christine Grimandi (Elizaveta Grushinskaya), Victoria Serra (Flaemmchen), Valerie Cutko (Raffaela), David Delve (Colonel-Doctor Ottenschlag), Jacob Chapman (Herman Preysing), Jonathan Stewart (Erik Litnauer), Jammy Kasongo, Durone Stokes (Two Jimmys), …

HotelJ’ai déjà eu l’occasion de dire plusieurs fois à quel point je suis fan de cette comédie musicale inspirée par le mythique film de 1932 avec Greta Garbo.

Le Southwark Playhouse nous en propose une production d’un grand professionnalisme, divinement bien chantée et joliment chargée de pathos grâce à l’habileté de la mise en scène et à des lumières délicieusement expressionnistes. 

C’est à Thom Southerland, l’un des spécialistes des petits espaces, que l’on doit cette conception efficace. Ma seule réserve est que je ne suis pas convaincu par son choix de mettre face à face les deux gradins où se tient les public, de sorte que l’action se déroule sur une bande de scène tout en longueur, sans réelle possibilité de décor.

Les mouvements des comédiens semblent chorégraphiés même lorsqu’ils ne dansent pas, si bien qu’on a un peu l’impression d’être entraîné dans une ronde incessante et infernale semblable au mouvement infatigable de la porte à tambour du Grand Hotel, que l’on a presque l’impression de voir alors qu’elle n’est pas là.

Southerland termine la pièce sur une scène curieuse dans laquelle les employés de l’hôtel se retournent contre les clients, qu’ils dépouillent de leurs bagages et d’une partie de leurs vêtements. Certes, la pièce évoque ouvertement la lutte des classes, entre les “haves” (ceux qui possèdent) et les “have-nots” (les autres), dans la séquence d’ouverture… mais je ne suis pas sûr que cela justifie cette fin révolutionnaire. 

Au sein d’une distribution de grande qualité, mention particulière à l’excellent Baron de Scott Garnham et, c’est rare, au Colonel-Doctor de David Delve, un rôle trop souvent négligé alors qu’il est central pour donner une colonne vertébrale solide à la pièce.