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“Manon Lescaut”

Nationaltheater, Munich • 31.7.15 à 20h30
Puccini (1893). Livret : c’est compliqué… d’après L’Abbé Prévost.

Direction musicale : Alain Altinoglu. Mise en scène : Hans Neuenfels. Avec Kristine Opolais (Manon Lescaut), Jonas Kaufmann (Renato des Grieux), Markus Eiche (Lescaut), Roland Bracht (Geronte di Ravoir), Dean Power (Edmondo), …

ManonlQuelle somptuosité ! Les productions de Manon Lescaut semblent se multiplier depuis quelques années… et on semble atteindre chaque fois de nouveaux sommets.

C’est peut-être la direction musicale envoûtante d’Alain Altinoglu qui mérite le plus d’éloges. Au contraire de ce qu’on avait vécu la veille avec un Asher Fisch en pilote automatique, Altinoglu obtient de l’orchestre un sentiment d’urgence sans cesse renouvelé, alimenté de reliefs fascinants et d’accents percutants. La concentration collective est sans commune mesure avec ce que l’on observait la veille. C’est de la musique incandescente et captivante, d’une beauté à chavirer et d’une intelligence éblouissante.

Sur scène, les prestations sont portées par une fougue similaire, et le résultat est splendide. Kaufmann, bien sûr, a fait du rôle de des Grieux l’un des joyaux étincelants de son répertoire… et il s’y jette corps et âme sans aucune hésitation en ce soir de captation vidéo — la représentation est notamment projetée en direct sur un écran géant devant le théâtre. Très belle prestation également de Kristine Opolais. Et il faut saluer le Lescaut charismatique de l’excellent Markus Eiche.

La mise en scène de Hans Neuenfels, assez fascinante, n’est pas sans rappeler par certains côtés son Lohengrin de Bayreuth. On a l’impression que les protagonistes sont des marionnettes ou des cobayes, qui vivent leur drame sans savoir qu’ils appartiennent à un niveau diégétique intermédiaire et se trouvent en réalité observés comme les candidats d’un jeu de télé-réalité ou des animaux de laboratoire.

Mais, dans l’acte III, des Grieux et Manon sortent physiquement du cadre : c’est une image magnifique, assez semblable à celle de la mise en scène injustement décriée de Jonathan Kent à Londres (qui mettait déjà en vedette Kaufmann et Opolais). L’acte IV, situé dans un au-delà sans repères et sans observateurs, quasiment sans décor, voit nos deux héros affronter seuls avec leur destin tragique ; il n’en est que plus puissant et plus déchirant.

Saluts malheureusement écourtés car il faut que tout ce petit monde aille saluer le public massé devant le théâtre pour profiter de la retransmission en direct.


“Don Carlo”

Nationaltheater, Munich • 30.7.15 à 18h
Verdi (1867 pour la version originale en français)

Direction musicale : Asher Fisch. Mise en scène : Jürgen Rose. Avec Alfred Kim (Don Carlo), Anja Harteros (Élisabeth de Valois), René Pape (Philippe II), Anna Smirnova (la Princesse Eboli), Simone Piazzola (Rodrigue), Rafał Siwek (le Grand Inquisiteur), Goran Jurić (un Moine / Charles Quint)…

CarloC’est sans doute mon côté masochiste qui m’a poussé à voir pour la troisième fois cette mise en scène que je n’aime pas (après 2010 et 2012), d’autant que les musiciens bavarois ne semblent jamais capables de rendre totalement justice à cet hybride d’opéra français et d’opéra italien, que je considère comme l’une des plus belles partitions du répertoire.

La malédiction se vérifie à nouveau et les sommets dramatiques ne sont jamais gravis de manière totalement satisfaisante. Asher Fisch ne convainc pas, paraît bien mou et multiplie les bizarreries stylistiques.

Heureusement, la distribution est superlative. À part peut-être le Carlos légèrement irrégulier d’Alfred Kim, parfois un peu terne, on ne sait où distribuer le plus de louanges : Anja Harteros est une Élisabeth sensationnelle, tandis que René Pape est quasiment devenu propriétaire du rôle de Philippe II tant il semble lui remuer les entrailles. Rafał Siwak est tout simplement le Grand Inquisiteur le plus trippant que j’aie entendu tant la voix est merveilleusement sonore jusques à ses deux extrémités. Quant à Anna Smirnov, elle emporte aisément les suffrages du public avec une Eboli torturée au dernier degré, d’une rare intensité dramatique.

Malgré mes réserves, le dernier duo entre Carlos et Élisabeth me prend aux tripes comme rarement, ce qui me permet d’atteindre la fin de la représentation dans un état quasi second.

Mais comment Asher Fisch supporte-t-il l’indiscipline généralisée parmi les contrebasses ? Outre que les mouvements et fous rires permanents sont très distrayants, ils révèlent aussi un manque de concentration flagrant et expliquent sans doute pourquoi la mayonnaise prend aussi peu au sein de l’orchestre.


“Les Contes d’Hoffmann”

Festspielhaus, Bregenz • 26.7.15 à 11h
Jacques Offenbach (1881). Livret de Jules Barbier et Michel Carré, d’après des histoires de Ernst Theodor Amadeus Hoffmann.

Direction musicale : Johannes Debus. Mise en scène : Stefan Herheim. Avec Daniel Johansson (Hoffmann), Michael Volle (Lindorf / Coppelius / Docteur Miracle / Dapertutto), Kerstin Avemo (Olympia / Giulietta), Mandy Fredrich (Antonia / Giulietta), Rachel Frenkel (La Muse / Nicklausse), Christophe Mortagne (Andrès / Cochenille / Frantz / Pitichinaccio), Ketil Hugaas (Maître Luther / Crespel), Bengt-Ola Morgny (Spalanzani), …

HoffmannLe Festival de Bregenz est doté depuis 1980 d’une salle intérieure assez classique, ce qui permet de présenter plusieurs spectacles en parallèle pendant le Festival.

On ressort de cette représentation avec la conviction que Stefan Herheim est décidément un metteur en scène d’un génie incommensurable, capable de donner de l’homogénéité et de consolider le sens d’une œuvre aussi complexe que ces Contes d’Hoffmann grâce à une inspiration abondante mariée à un solide instinct théâtral.

Dès que le rideau se lève sur un immense escalier digne des grandes heures du Casino de Paris, on est fasciné. Herheim s’est complètement approprié cette juxtaposition de paraboles sur les natures multiples de l’amour et a tissé en tous sens des liens d’une admirable virtuosité. En faisant des trois femmes des avatars de Hoffmann lui-même ; en superposant Giulietta avec les deux autres femmes ; en utilisant de manière virtuosissime les multiples variations du sublime décor de Christof Hetzer ; en ajoutant quelques objets (la plume, l’étui à violon) permettant de donner une continuité quasiment miraculeuse à l’action.

Il se permet aussi de joyeuses fantaisies, comme cette idée sympathique de grimer les personnages secondaires incarnés par Christophe Mortagne pour leur donner l’apparence d’Offenbach lui-même, ce qui permet de multiples clins d’œil.

Mais ce qui rend Herheim le plus sympathique, c’est qu’il met en scène en écoutant la partition, qui lui fournit des points d’appui pour sa mise en scène, toujours parfaitement synchrone avec le relief dramatique de la musique.

La distribution est solide, même si Michael Volle domine tout le monde de la tête et des épaules. On aime beaucoup le Hoffmann de Daniel Johansson, dont la principale faiblesse est la prononciation du français. De façon générale, on est séduit par l’engagement collectif de la distribution et du chœur pour donner vie à une vision aussi riche et aussi réjouissante.


“Turandot”

Seebühne, Bregenz • 25.7.15 à 21h15
Puccini (1926). Livret : Giuseppe Adami & Renato Simoni.

Direction musicale : Paolo Carignani. Mise en scène : Marco Arturo Marelli. Avec Erika Sunnegardh (Turandot), Rafael Rojas (Calaf), Marjukka Tepponen (Liù), Dimitry Ivashchenko (Timur), Thomas Oliemans (Ping), Peter Marsh (Pang), Kyungho Kim (Pong), Manuel von Senden (Altoum), …

TurandotLe festival de Bregenz présente chaque année une production spectaculaire d’un opéra (ou, occasionnellement, d’une comédie musicale) sur son imposante scène lacustre en plein air installée au bord du Lac de Constance. La subtilité est bien sûr hors de propos face à 7000 spectateurs disposés sur un gigantesque gradin : le décor et la mise en scène sont donc obligatoirement plus grands que nature ; les effets spéciaux visuels abondent ; et la représentation est amplifiée.

Ce n’est donc pas de l’opéra qu’on vient voir, mais un spectacle — deux heures sans entracte. Le public n’est pas majoritairement un public d’opéra… et c’est tant mieux, parce qu’il est impossible d’apprécier véritablement la prestation de l’orchestre ou celle des chanteurs, malgré l’apparente sophistication du système sonore.

C’est un joli spectacle, avec acrobates et effets pyrotechniques. La première apparition de Turandot sur un bateau couvert de lanternes chinoises est particulièrement réussie. Le disque qui se soulève comme le couvercle d’une boîte à pilules pour présenter un écran chargé d’effets spéciaux est impressionnant.

Les scènes plus intimes sont malheureusement un peu perdues… et, malgré les lumières, il arrive que l’on soit obligé de chercher où est le personnage qui est en train de chanter. On ne peut pas s’empêcher de penser que Liù ressemble beaucoup à l’Éponine des Misérables lorsqu’elle observe Calaf à distance, emmitouflée dans ce qui ressemble beaucoup à un imperméable beige.

On n’est pas fâché de n’avoir trouvé qu’une place au 28e rang lorsque des jets d’eau se déclenchent au sommet du décor pendant le finale et que le vent les rabat sur le public. Les premiers rangs ont l’air d’en prendre plein la figure ; même du 28e rang, on sent les éclaboussures.


“La Maison de Bernarda Alba”

Comédie-Française (Salle Richelieu), Paris • 22.7.15 à 20h30
La casa de Bernarda Alba, Federico García Lorca (1936). Traduction : Fabrice Melquiot.

Mise en scène : Lilo Baur. Avec Claude Mathieu (la Servante), Véronique Vella (Angustias), Cécile Brune (Bernarda), Sylvia Bergé (Prudencia), Florence Viala (María Josefa), Coraly Zahonero (Magdalena), Elsa Lepoivre (Poncia), Adeline d’Hermy (Adela), Jennifer Decker (Martirio), Elliot Jenicot (Pepe le Romano), Claire de la Rüe du Can (Amelia).

BernardaEntrée au répertoire du Français de la formidable dernière pièce de García Lorca. Les talents de l’auguste maison s’additionnent pour donner force à cette noire tragédie lourde et poignante : superbe Elsa Lepoivre dans le rôle de la gouvernante, Poncia, dont la personnalité est peut-être la plus complexe et la plus réjouissante ; magnifique Florence Viala dans le rôle de la grand-mère dont le cerveau égaré mélange sans logique l’innocence d’une petite fille et le recul prudent de la femme qui a connu les péripéties de l’existence.

Comme d’habitude, je ne suis qu’à moitié convaincu par la mise en scène de Lilo Baur, qui fait le choix éminemment contestable de remettre sur scène ce que García Lorca a pris tant de soin d’écarter : les hommes. Le drame de ces femmes littéralement échauffées par l’idée de l’homme me semble bien plus puissant si l’objet de leurs obsessions reste fantasmé… même s’il faut reconnaître qu’à tout prendre, Elliot Jenicot campe un fantasme assez réussi.

Pour le reste, Baur imagine quelques belles images, certaines plus faciles à décrypter que d’autres. Néanmoins, les changements de décors et les ouvertures sur l’extérieur rompent l’unité de lieu : le sentiment de huis-clos étouffant, que la pièce semble pourtant appeler assez clairement, s’en trouve largement diminué. 

Manifestement, on peut être pensionnaire de la Comédie-Française et ne pas savoir contrôler sa respiration lorsque son personnage est censé être mort. La scène finale en perd malheureusement un peu de son impact…


“Die Meistersinger von Nürnberg”

Passionsspielhaus, Erl • 19.7.15 à 11h
Wagner (1868)

Direction musicale : Gustav Kuhn. Avec Michael Kupfer-Radecky (Hans Sachs), Wolfgang Schwaninger (Walther von Stolzing), James Roser (Sixtus Beckmesser), Joo-Anne Bitter (Eva), Giovanni Battista Parodi (Veit Pogner), Iurie Ciobanu (David), Anna Lucia Nardi (Magdalene), …

MeistersingerHeureusement, cette deuxième production du Festival d’Erl est autrement plus réussie que le Tristan de la veille. On retrouve avec plaisir la vénérable salle de la Passionsspielhaus, même s’il y fait une chaleur accablante… mais on a l’habitude.

Ces Meistersinger sont un plaisir total, dans une mise en scène vivante et pleine d’idées originales et pertinentes. Ils sont servis par une distribution fort sympathique, très engagée… et dominée par le Sachs sublime du décidément génial Michael Kupfer-Radecky (que l’on avait adoré l’an dernier en Wotan dans Rheingold et en Gunther dans Götterdämmerung). Parmi les autres rôles, le David charismatique et charmant de Iurie Ciobanu mérite une mention spéciale.

Les passages choraux donnent la chair de poule… et l’orchestre est véritablement somptueux. Gustav Kuhn cède de temps à autre à son habituelle tentation d’accélérer, mais il sait aussi ménager de superbes apothéoses, notamment à la fin de la pièce.

On attend maintenant avec impatience le programme de la saison prochaine.


“Tristan und Isolde”

Festspielhaus, Erl • 18.7.15 à 17h
Richard Wagner (1865)

Direction musicale : Gustav Kuhn. Avec Bettine Kampp (Isolde), Gianluca Zampieri (Tristan), Hermine Haselböck (Brangäne), Franz Hawlata (le Roi Marke), Michael Mrosek (Kurwenal)…

TristanLe Festival d’Erl s’est doté en 2012 d’une deuxième salle plus moderne que sa vénérable Passionsspielhaus, lieu conçu dans les années 1950 pour accueillir au premier chef les fameuses Passions. Cette salle nouvelle ne devait initialement pas accueillir les opéras montés dans le cadre du Festival créé par Gustav Kuhn en 1998. Et pourtant, on nous y présente, à titre expérimental nous dit-on, ce Tristan und Isolde.

Contrairement à la Passionsspielhaus, où l’orchestre est installé en gradin derrière la scène, la Festspielhaus dispose d’une fosse… recouverte d’un tissu opaque, ce qui est assez frustrant pour qui aime observer aussi les musiciens au travail. Contrairement à l’acoustique presque miraculeuse de la salle historique, celle de la nouvelle salle n’est pas très convaincante : si l’on entend bien l’orchestre, on est en revanche un peu frustré par la façon dont les voix se font entendre. Selon l’emplacement des chanteurs sur scène, des résonances parasites viennent perturber le son… et la balance avec l’orchestre n’est jamais très satisfaisante.

La représentation est de surcroît un peu académique et dépourvue de réelle passion, du moins dans les deux premiers actes. La mise en scène est statique et ne fait rien pour mettre en exergue le tourbillon des sentiments. Heureusement, l’acte III décolle nettement plus grâce à un Tristan soudain engagé et à quelques bonnes idées de mise en scène — comme celle consistant à faire passer le cor anglais en ombre chinoise devant le cyclo du fond pour jouer l’envoûtant air du berger. Isolde, malheureusement, reste les bras ballants pendant sa scène finale, qu’elle chante malgré tout assez correctement.


“Hand to God”

Booth Theatre, New York • 12.7.15 à 15h
Robert Askins

Mise en scène : Moritz von Stuelpnagel. Avec Steven Boyer (Jason / Tyrone), Geneva Carr (Margery), Marc Kudisch (Pastor Greg), Michael Oberholtzer (Timothy), Sarah Stiles (Jessica).

HandDans le sous-sol d’une église texane, une femme aide des adolescents perturbés à s’exprimer par le truchement de marionnettes qu’ils conçoivent eux-mêmes. Rapidement, la situation dégénère et l’une des marionnettes acquiert un pouvoir quasiment satanique qui échappe au contrôle de son créateur.

Les épisodes qui suivent constituent une délicieuse plongée dans un délire de plus en plus déjanté, marqué par une succession de situations absurdes et l’amoncellement incontrôlable de jurons.

Les ingrédients d’une farce réussie sont réunis, d’autant que les comédiens s’en donnent à cœur joie. Le plus délirant est Steven Boyer, dans le rôle de l’adolescent qui donne naissance au diable… mais la prestation de Geneva Carr est tout aussi impressionnante dans le rôle de la conseillère dépassée par les événements… et dont le propre fils fait partie des jeunes-gens qu’elle est censée conseiller.

Il ne faut surtout pas se poser de question et se laisser entraîner dans ce tourbillon absurde et délicieux — installé une fois encore dans un décor remarquable du génial Beowulf Boritt (tellement réaliste qu’un spectateur est monté un jour sur scène pour brancher son téléphone portable dans une prise bien entendu inopérante).


“Amazing Grace”

Nederlander Theatre, New York • 11.7.15 à 20h
Musique & lyrics : Christopher Smith. Livret : Christopher Smith & Arthur Giron.

Mise en scène : Gabriel Barre. Direction musicale : Joseph Church. Avec Josh Young (John Newton), Erin Mackey (Mary Catlett), Tom Hewitt (Captain Newton), Chuck Cooper (Pakuteh [Thomas]), Chris Hoch (Major Gray), Stanley Bahorek (Robert Haweis), Harriett D. Foy (Princess Peyai), Laiona Michelle (Nanna), Rachael Ferrera (Yema), Elizabeth Ward Land (Mrs. Catlett), …

GraceJe n’avais aucune idée de ce à quoi je devais m’attendre en allant voir cette toute nouvelle comédie musicale, dont la publicité dit seulement qu’elle raconte l’histoire de la création de l’hymne chrétien “Amazing Grace”.

Sauf que ce n’est pas du tout le cas. Le spectacle raconte un épisode de la vie de John Newton, le compositeur de la chanson… mais bien avant qu’il ne la compose. La chanson n’est interprétée qu’à la fin du spectacle, en forme d’épilogue.

Dans l’Angleterre du 18e siècle, la traite des esclaves est encore considérée comme une activité économique normale, malgré l’opposition d’abolitionnistes organisés en société secrète. Au cours de la pièce, Newton prendra progressivement conscience de l’abomination que représente le commerce d’êtres humains.

Amazing Grace est un spectacle épique et ambitieux : beaucoup de scènes se passent sur un bateau ; la scène sous-marine qui clôt le premier acte est à couper le souffle ; beaucoup d’autres très belles images en mettent plein les yeux.

Trouvera-t-il son public pour autant ? La question se pose. On ne peut s’empêcher de penser à des comédies musicales comme The Scarlet Pimpernel, Doctor Zhivago ou Gone With the Wind… un peu trop ambitieuses pour fonctionner vraiment dans l’espace contraint d’un théâtre. D’autant que la partition de Christopher Smith, un compositeur atypique dont la bio se contente d’expliquer qu’il n’a reçu aucune formation musicale et qu’il réalise avec Amazing Grace ses débuts professionnels, n’est pas inoubliable, malgré quelques passages un peu plus mémorables.


“Ruthless!”

St. Luke’s Theatre, New York • 11.7.15 à 14h
Musique : Marvin Laird. Livret & lyrics : Joel Paley.

Mise en scène : Joel Paley. Direction musicale : Ricky Romano. Avec Peter Land (Sylvia St. Croix), Kim Maresca (Judy Denmark), Tori Murray (Tina Denmark), Rita McKenzie (Lita Encore), Andrea McCullough (Miss Thorn), Tracy Jai Edwards (Louise Lerman / Eve Allabout).

RuthlessRuthless! est une délicieuse farce musicale créée Off-Broadway en 1995. En regardant attentivement le programme de la production originale, on remarque d’ailleurs deux noms devenus fort célèbres parmi les remplaçantes : Natalie Portman et Britney Spears.

J’avais découvert Ruthless! en 2002 à l’occasion d’une petite et délicieuse production londonienne. Le charme de l’œuvre repose largement sur la capacité de la jeune comédienne qui joue le rôle de Tina Denmark à donner du relief au rôle de la petite fille prête à tout pour devenir une star de Broadway… et, plus généralement, sur la faculté de la distribution de se laisser entraîner dans l’espèce de crescendo délirant du livret, qui enchaîne les péripéties plus énormes les unes que les autres tout en égrenant les références à l’histoire du théâtre, de la comédie musicale et du cinéma.

Contrat parfaitement rempli en l’occurrence par cette petite production dont le seul défaut est d’être installée dans ce qui doit être la crypte d’une église, dont la configuration ne permet guère d’installer les sièges de manière optimale pour la visibilité. Heureusement que je suis grand.


“Dear Evan Hansen”

Arena Stage (Kreeger Theatre), Washington DC • 10.7.15 à 20h
Musique & lyrics : Benj Pasek & Justin Paul. Livret : Steven Levenson.

Mise en scène : Michael Greif. Direction musicale : Ben Cohn. Avec Ben Platt (Evan Hansen), Will Roland (Jared Kleinman), Rachel Bay Jones (Heidi Hansen), Jennifer Laura Thompson (Cynthia Murphy), Mike Faist (Connor Murphy), Laura Dreyfuss (Zoe Murphy), Michael Park (Larry Murphy), Alexis Molnar (Alana Beck).

EvanBenj Pasek & Justin Paul sont les jeunes gens qui montent dans l’univers de la comédie musicale américaine. À à peine 30 ans (ils ont à peu près le même âge), ils se sont déjà fait remarquer avec Edges, le touchant Dogfight (que j’aime de plus en plus) et l’excellent A Christmas Story.

Ils abordent avec ce Dear Evan Hansen une aventure singulière : créer une nouvelle comédie musicale qui ne soit inspirée d’aucun matériau existant — roman, pièce de théâtre, film ou autre —, seulement d’un souvenir de jeunesse. Ils sont accompagnés dans cette aventure par un scénariste aguerri reconverti dans l’écriture théâtrale, Steven Levenson.

Et quelle réussite ! Dear Evan Hansen est l’histoire d’un garçon aux tendances autistes dont une série de malentendus conduit à penser qu’il était le meilleur ami d’un adolescent asocial récemment suicidé. Au lieu de démentir, Evan Hansen s’embourbe dans le mensonge… et il apporte à la famille de l’adolescent en question une forme de réconfort qui rend tout le monde heureux — lui le premier.

Ce n’est ni la mise en scène de Michael Greif (dont toutes les mises en scène se ressemblent, on se croirait dans Next to Normal ou dans Rent) ni, curieusement, la partition de Pasek & Paul (trop saturée de guitares à mon goût) qui rendent la pièce si plaisante. C’est son livret si bien construit jusqu’à son dénouement doux-amer et la qualité de sa distribution.

Dans le rôle-titre, le charismatique Ben Platt apporte une profondeur impressionnante à son personnage. Il est très bien entouré… avec une mention particulière pour le comédien qui joue le rôle de l’adolescent suicidé, Mike Faist, et pour celui qui joue l’“ami” un peu déjanté de Evan, Will Roland.

C’est l’un des grands théâtres régionaux de Washington qui accueille cette aventure pour l’instant. Alors… Broadway ou pas Broadway ?


“Lohengrin”

Opéra de Zurich • 4.7.15 à 19h
Richard Wagner (1850)

Direction musicale : Simone Young. Mise en scène : Andreas Homoki. Avec Klaus Florian Vogt (Lohengrin), Elza van den Heever (Elsa), Petra Lang (Ortrud), Martin Gantner (Telramund), Christof Fischesser (le Roi Heinrich), Michael Kraus (le Héraut du roi)…

LohengrinLes saisons de l’Opéra de Zurich sont d’une richesse et d’une qualité quasiment sans égal. Ce Lohengrin, même s’il n’est pas parfait, en est une illustration frappante.

Excellent travail de Simone Young dans la fosse. À défaut d’être subtile, elle sait être efficace… et les grandes envolées passionnées rappellent beaucoup les enthousiasmes de Rattle. L’orchestre suit avec un entrain magnifique ; les cuivres sont somptueux de bout en bout.

Magnifique distribution, dominée par le toujours superlatif Klaus Florian Vogt. Une annonce avant la représentation nous a appris que Vogt porterait un appareil orthopédique au genou et que cela restreindrait quelque peu sa liberté d’action. En effet, il claudique et peine visiblement à poser son pied gauche… mais cela ne l’empêche nullement d’enchanter la soirée avec son lyrisme romantique et ses aigus de chérubin.

Les méchants sont croustillants à souhait : le Telramund de Martin Gantner est puissant et sans subtilité inutile, tandis que Petra Lang se surpasse en Ortrud. Il faut dire que Lang semble toujours un peu possédée, avec son regard curieux et son port de tête quelque peu… incliné. La mise en scène tire génialement parti de cette prédisposition naturelle, notamment dans le premier acte, où elle attire souvent les regards même lorsqu’elle ne chante pas (c’est-à-dire très souvent).

L’Elsa d’Elza van den Heever est tout à fait solide, mais la mise en scène en fait un personnage tellement apathique, tellement faible, tellement mollasson (elle passe la deuxième partie du troisième acte à s’évanouir aux quatre coins de la scène) qu’on a envie de la secouer. Méchamment.

Ah ! La mise en scène… J’avais été enthousiasmé par le Capriccio de Homoki à Amsterdam, ce qui avait nourri mes espoirs. Malheureusement, et même si Homoki se distingue de la quasi-totalité des metteurs en scène contemporains par une utilisation intelligente de l’espace (les triangles et les carrés de personnages se forment et se déforment en permanence), il enferme la totalité de l’action dans une boîte déprimante et moche, dans laquelle des tables et des chaises permettent de vaguement reconfigurer l’espace d’une scène à l’autre.

On ne saura jamais vraiment ce que représente cette boîte sans fenêtre dans laquelle les personnages sont habillés en tenue folklorique bavaroise, ce qui ne contribue guère à élever l’action… même si je dois reconnaître que le look de l’Ortrud de Petra Lang est relativement impayable. Tout aussi surprenant, ni Elsa, ni Ortrud ne s’effondre à la fin… alors que le retour de Gottfried est, lui, plutôt très bien réussi par Homoki.


“Adriana Lecouvreur”

Opéra Bastille, Paris • 3.7.15 à 19h30
Francesco Cilèa (1902). Livret : Arturo Colautti, d’après la pièce de Scribe et Legouvé.

Direction musicale : Daniel Oren. Mise en scène : David McVicar. Avec Angela Gheorghiu (Adriana Lecouvreur), Marcelo Álvarez (Maurizio), Luciana d’Intino (La Princesse de Bouillon), Wojtek Smilek (Le Prince de Bouillon), Alessandro Corbelli (Michonnet), Raúl Giménez (L’Abbé de Chazeuil), …

AdrianaCette Adriana constitue une façon plutôt agréable d’achever la saison parisienne… d’autant que la direction musicale vraiment très inspirée de Daniel Oren met extraordinairement en valeur une partition gentiment puccinienne, assez répétitive mais sublimement orchestrée.

Gheorghiu et Álvarez sont parfaitement dans leur élément… et parfaitement à l’aise, même s’ils ne donnent jamais l’impression d’être présents à 100 % sur scène. On remarque d’autant plus la redoutable Bouillon de Luciana d’Intino et le touchant Michonnet d’Alessandro Corbelli, plus clairement engagés et beaucoup plus touchants.

Mise en scène purement décorative de David McVicar, que l’on a connu plus inspiré. L’idée du théâtre dans le théâtre est omniprésente, mais l’utilisation qu’en fait McVicar — à part une belle image finale — est d’une pauvreté quasiment criminelle. On ose à peine imaginer ce qu’un Carsen aurait fait d’un tel décor. Seule une petite et agréable dose d’humour (notamment pendant “Le Jugement de Pâris”) vient sauver la pièce d’une littéralité assommante.