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Posts from April 2015

“Rusalka”

Opéra-Bastille, Paris • 26.4.15 à 14h30
Dvořák (1901). Livret : Jaroslav Kvapil. 

Direction musicale : Jakub Hrůša. Mise en scène : Robert Carsen. Avec Kristīne Opolais (Rusalka), Pavel Černoch (Le Prince), Larissa Diadkova (Ježibaba), Dimitry Ivashchenko (L’Esprit du lac), Alisa Kolosova (La Princesse étrangère), …

JakubOn se souvient avoir été captivé par cette magnifique mise en scène de Robert Carsen lors de sa création il y a une dizaine d’années. Le metteur en scène canadien y fait la preuve de son instinct habituel pour les images fortes et signifiantes, porteuses de sens et d’émotion, toujours parfaitement synchronisées avec les péripéties de la partition. L’image finale de l’acte II reste, de ce point de vue, l’une de ses plus belles réalisations.

L’autre héros de la représentation est le chef tchèque Jakub Hrůša, qui fait étinceler de mille feux la magnifique partition de Dvořák. On se laisse, du coup, submerger par l’émotion que porte cette belle histoire romantique et déchirante.

Distribution globalement solide et joliment engagée. La Rusalka de Kristīne Opolais est souvent magnétique, tandis que le Prince de Pavel Černoch lui donne la réplique avec prestance et sensibilité.


Concert New York Philharmonic / Gilbert à la Philharmonie

Philharmonie de Paris • 25.4.15 à 20h30
New York Philharmonic, Alan Gilbert

Salonen : Nyx
Ravel :
Shéhérazade (Joyce DiDonato, mezzo-soprano)
Valses nobles et sentimentales
Strauss : Suite du Chevalier à la rose

GilbertMême s’ils interprètent Ravel de manière assez peu vernaculaire, les musiciens new-yorkais apportent avec eux une bouffée de bonne humeur et de joie de vivre qui manque d’habitude cruellement sur nos scènes parisiennes. Le plaisir évident qu’ils éprouvent à jouer ensemble démultiplie l’expérience pour l’auditeur.

Le français impeccable dans lequel et Alan Gilbert et Joyce DiDonato s’adressent au public, leur plaisir non feint de se produire dans une salle nouvelle à l’acoustique magnifique, dénotent autant le respect qu’un enthousiasme sincère. Un enthousiasme forcément communicatif. En clair, ils ont la classe.

La pièce de Salonen, que l’orchestre s’approprie avec une unanimité rare, est splendide et captivante. La Suite du Chevalier à la rose, malgré sa rutilance, parvient magnifiquement à évoquer la bouffée de mélancolie qui submerge la fin de l’œuvre.

Des bis pleins d’énergie couronnent la soirée dans une dernière bouffée de plaisir et de bonne humeur. Bravi. 


Concert Philharmonique de Radio-France / Franck au Grand Auditorium

Auditorium de Radio-France, Paris • 24.4.15 à 20h
Orchestre Philharmonique de Radio-France, Mikko Franck

Sibelius :
– “Nocturne”, extrait de la Suite du Roi Christian II
– concerto pour violon (Baiba Skride, violon)
En saga
– symphonie n° 7

MikkoL’entente entre Mikko Frank et l’Orchestre philharmonique de Radio-France est décidément prometteuse pour l’avenir. Le chef finlandais obtient en effet une superbe prestation des musiciens dans ce joli programme entièrement consacré à son compatriote Sibelius.

On est particulièrement impressionné par la belle homogénéité lyrique des cordes, dans l’acoustique chaleureuse de l’Auditorium de Radio-France, dont la scène est malheureusement toujours baignée d’une lumière blanchâtre de bloc opératoire. (Des lumières colorées font heureusement contrepoint du côté du public… mais il faut faire quelque chose pour cette scène.)

Le concerto pour violon tout en rondeurs de Baiba Skride aide à oublier le souvenir beaucoup plus mitigé de celui de Mutter il y a quelques semaines. Mais on n’échappe pas à Bach en bis.


Concert Staatskapelle Berlin / Barenboim à la Philharmonie

Philharmonie de Paris • 23.4.15 à 20h30
Staatskapelle Berlin, Daniel Barenboim

Beethoven : concerto pour piano n° 1 (Martha Argerich, piano)
Wagner : Parsifal, Prélude de l’Acte I et “Enchantement du Vendredi-Saint”

MarthaUne occasion rêvée d’entendre à nouveau le Parsifal de Barenboim, quelques jours à peine après une représentation d’anthologie. On retrouve avec bonheur la tension infinie que Barenboim imprime à une partition qu’il aborde avec autorité et intériorité.

Bonus bien agréable avec une Martha Argerich toujours au sommet de son art, dans un concerto qui me séduit de plus en plus. Il faut malheureusement supporter en bis un interminable Schubert à quatre mains, dans lequel on se demande bien pourquoi Martha laisse la partie du dessus à Barenboim, qui ne fait pas le poids à côté d’elle.

Je suis parti après Parsifal même si le concert prévoyait un complément de programme, ce qui me semble à peu près aussi hérétique que de jouer un bis après une neuvième de Mahler. Mon cerveau est incapable d’écouter quoi que ce soit après Parsifal tant est intense ce sentiment d’avoir vécu une révélation métaphysique.


“Le Cid”

Palais-Garnier, Paris • 21.4.15 à 19h30
Massenet (1885). Livret : Adolphe d’Ennery, Louis Gallet, Édouard Blau, d’après Guillén de Castro et Corneille.

Direction musicale : Michel Plasson. Mise en scène : Charles Roubaud. Avec Roberto Alagna (Rodrigue), Sonia Ganassi (Chimène), Paul Gay (Don Diègue), Nicolas Cavallier (Alphonse VI), Annick Massis (l’Infante), Laurent Alvaro (le Comte de Gormas), …

PlassonJ’aime décidément beaucoup cet opéra, comme je l’avais déjà indiqué lors de la création de cette mise en scène à l’Opéra de Marseille en juin 2011. Non seulement la partition regorge de passages d’une grande inspiration (à côté d’autres pages certes un peu plus banales), mais le livret est lui aussi un bonheur pour les oreilles tant la scansion en est agréable (“J’offense en t’écoutant / Et la tombe et le ciel.”)

Le petit plus de cette reprise parisienne, c’est la conduite magnifiquement inspirée du vénérable Michel Plasson, qui régale de part en part. C’est sans doute à Plasson que l’on doit la réintégration de quelques pages du ballet et de son tour d’Espagne des styles chorégraphiques, curieusement déplacées à la jonction des troisième et quatrième actes. Je ne sais pas si c’est un effet acoustique lié à la place que j’occupais, mais j’ai trouvé le tuba très présent… et je ne m’en plains nullement.

Comme à Marseille, on retrouve l’inoxydable et généreux Roberto Alagna dans le rôle-titre. Il n’est ni dans un jour de grande forme, ni dans un jour de grande méforme, contrairement à l’expérience que j’ai de ses prestations. Il s’améliore un peu au fil de la représentation, mais ce n’est pas le Alagna des grands jours, malgré un engagement et une prestance difficiles à égaler. Et son intimité évidente avec le “style français” le rend éminemment sympathique.

Grosse déception du côté de la Chimène de Sonia Ganassi, dont la voix engorgée et la prononciation plus qu’approximative confirment l’impression que m’avait laissée son Eboli de Londres. Du coup, on ne goûte qu’imparfaitement le plaisir d’entendre des airs aussi envoûtants que “Pleurez, pleurez, mes yeux”.

Très belle distribution dans les rôles secondaires, particulièrement de la part de Paul Gay, qui campe un Don Diègue superbement enveloppé dans son honneur.

On a un peu de peine pour Annick Massis, tristement sous-employée dans un rôle qui ne met qu’imparfaitement en valeur son immense talent. Au moins a-t-on rétabli pour elle le charmant “Plus de tourments et plus de peine”, l’air un peu incongru que l’Infante chante à l’acte II en faisant l’aumône juste avant le ballet. Et on lui doit un superbe contre-ré qui fait beaucoup pour rendre la scène finale électrique.


“Parsifal”

Staatsoper im Schiller Theater, Berlin • 18.4.15 à 16h
Wagner (1882)

Direction musicale : Daniel Barenboim. Mise en scène : Dmitri Tcherniakov. Avec Andreas Schager (Parsifal), Anja Kampe (Kundry), René Pape (Gurnemanz), Wolfgang Koch (Amfortas), Tómas Tómasson (Klingsor), Matthias Hölle (Titurel), …

DanyUne représentation pour les annales, en bonne partie grâce à la conduite incandescente et passionnée d’un Daniel Barenboim en fusion thermonucléaire, qui accentue les contrastes dramatiques dans des proportions épiques. L’orchestre, de manière incroyable, le suit sans hésiter à la fois lorsqu’il ralentit certains passages de manière presque douloureuse… et lorsqu’il accélère le pas de manière inouïe — je ne pense pas avoir jamais entendu la Verwandlungsmusik jouée aussi rapidement.

On est au moins autant fasciné par la mise en scène de Dmitri Tcherniakov, qui prend intelligemment du recul tout en prêtant une attention sans faille au texte et à la musique — j’ai retrouvé un peu l’impression que m’avait laissée le Parsifal de Claus Guth à Zurich. La direction d’acteurs au cordeau force le respect. Les actes I et II sont anthologiques ; l’acte III laisse un peu plus sur sa faim, d’autant que tout le monde semble fatigué. La scène finale, si elle laisse d’abord un peu dubitatif, révèle à la réflexion une logique implacable d’autant plus évidente qu’elle est d’une grande simplicité.

Tcherniakov multiplie les coups de génie : le sang de la blessure d’Amfortas recueilli dans le Graal ; le Klingsor en savates et tricot informe, qui recoiffe sa dernière mèche de cheveux de manière compulsive ; le baiser intensément psychanalytique de Kundry et Parsifal, qui vient trouver un écho dans l’enfance de ce dernier, etc.

La distribution est époustouflante. Exceptées les filles-fleurs, insupportablement stridentes, on ne voit guère ce qui pourrait être amélioré.

René Pape est le Gurnemanz de référence actuel — sa façon d’être là sans y être complètement convient idéalement à un personnage qui est au moins commentateur qu’acteur… du moins jusqu’à ce que Tcherniakov lui donne une occasion en or de bouleverser les choses dans la dernière scène.

Anja Kampe incarne excellemment mais sans excès la complexité tourmentée de Kundry. Wolfgang Koch offre un engagement dramatique à peu près aussi succulent que le timbre autoritaire et généreux d’une voix au sommet. Tómas Tómasson porte avec une conviction irrésistible la vision de Tcherniakov pour Klingsor. 

Andreas Schager, enfin, confirme qu’il est le ténor wagnérien dont rien ne semble vouloir entraver la triomphale ascension. On l’admirait déjà en Siegfried, un rôle qu’il chante avec une facilité déconcertante, sans réel effort apparent. Le voici désormais en route vers le sommet avec un Parsifal intense et complexe, dont l’évolution dramatique est proprement stupéfiante.


Concert Russian National Orchestra / Liss à la Philharmonie

Philharmonie de Paris • 13.4.15 à 20h30
Russian National Orchestra, Dmitri Liss

Tchaïkovski :
Ouverture en fa majeur
– concerto pour piano n° 1 (Nikolaï Lugansky, piano)
– symphonie n° 5

LuganskyTrès joli concert, malgré une Ouverture qui aurait pu, encore une fois, continuer à prendre la poussière au fond d’un tiroir. L’équilibre piano / orchestre du concerto me rassure quant à la capacité de la salle à mettre en valeur le roi des instruments, particulièrement bien traité par Nikolaï Lugansky, en grande forme.

Dmitri Liss, qui remplace Michael Pletnev, souffrant, semble fasciné par les nombres impairs : il choisit en effet de jouer la cinquième symphonie avec 7 contrebasses, 9 violoncelles, 11 altos, 13 violons II et 15 violons I, pour un effectif total de 55 cordes. Faut-il y voir une forme de superstition ?

Je n’ai pas fini de m’extasier devant l’acoustique de la salle. Les moments de grâce sont foison : le solo de cor de l’Andante prend aux tripes comme jamais ; les quatre coups de timbale finaux sont génialement glaçants. À la fin de l’Andante, je surprends le chef à faire un mouvement que je fais moi-même souvent : il lève les yeux vers le ciel comme pour mieux suivre du regard l’ascension presque mystique du son vers les cimes. Magique.


“Nick & Nora”

Eureka Theatre, San Francisco • 11.4.15 à 18h
Musique : Charles Strouse. Lyrics : Richard Maltby, Jr. Livret : Arthur Laurents, d’après le roman The Thin Man de Dashiell Hammett.

Mise en scène : Greg MacKellan. Direction musicale : Dave Dobrusky. Avec Ryan Drummond (Nick Charles), Brittany Danielle (Nora Charles), Allison F. Rich (Tracy Gardner), Reuben Uy (Yukido), Davern Wright (Selznick / Another Juan), Brian Herndon (Max Bernheim), William Giammona (Victor Moisa), Justin Gillman (Spider Malloy / Juan), Nicole Frydman (Lorraine Bixby), Michael Kern Cassidy (Edward J. Connors), Michael Barrett Austin (Lt. Wolfe), Megan Stetson (Maria Valdez), Cindy Goldfield (Lily Connors), …

Pre-show :

Post-show :

PS : J’ai oublié de parler d’Asta, le chien de Nick de Nora Charles, qui avait semble-t-il séduit le public de la production originale (ah, les enfants et les chiens sur scène…) Cette production se contente de l’évoquer par le biais d’aboiements enregistrés chaque fois que retentit la sonnerie de la porte. Malin…


Concert Orchestre de Paris / Vedernikov à la Philharmonie

Philharmonie de Paris • 8.4.15 à 20h30
Orchestre de Paris, Alexander Vedernikov

Tchaïkovski : Hamlet, Ouverture-fantaisie
Prokofiev : concertos pour piano n° 1 et n° 2 (Boris Berezovsky, piano)
Scriabine : Poème de l’extase

VedernikovTrès joli concert qui, s’il confirme qu’il y a parfois de bonnes raisons quand certaines œuvres (l’ouverture de Tchaïkovski) sont peu jouées, confirme aussi l’autorité fascinante de Boris Berezovsky face à son piano dans les deux premiers concertos de Prokofiev, ces deux bijoux étincelants bourrés de passages somptueux.

On découvre au passage que l’acoustique de la Philharmonie est légèrement moins optimale que d’habitude dans les concertos pour piano… même si le son du piano semble curieusement plus présent dans le deuxième concerto que dans le premier.

Belle prestation de l’orchestre dans le fascinant Poème de l’extase de Scriabine, dont le final en apothéose est d’autant plus trippant que l’acoustique immersive de la salle place les spectateurs au centre de l’expérience sonore.


“New York Spring Spectacular”

Radio City Music Hall, New York • 5.4.15 à 17h

Mise en scène : Warren Carlysle. Direction musicale : Patrick Vaccariello. Avec les Rockettes, Laura Benanti, Derek Hough, Lenny Wolpe, …

SpectacularNouveauté au Radio City Music Hall, qui crée un Spring Spectacular dont le nom-même suggère qu’il est une sorte de déclinaison saisonnière du mythique Christmas Spectacular. Annoncé à l’origine pour 2014, le spectacle avait dû être annulé pour cause de difficultés techniques. Il a finalement ouvert ses portes cette année et semble rencontrer un assez grand succès — ce n’est pas si simple de remplir cette salle de plus de 6000 places dont, dit-on, aucune n’a une mauvaise vue.

Du côté positif : une débauche de moyens scéniques exploitant à fond la machinerie incroyable du théâtre et incluant des projections digitales dont certaines sont absolument sidérantes ; un orchestre éblouissant en formation “big band” dont le podium émerge régulièrement de la fosse pour mieux y replonger ; une séquence inoubliable au sommet de l’Empire State Building, sur deux des plus belles chansons jamais écrites, “The Way You Look Tonight” et “I Won’t Dance”, toutes deux composées par Jerome Kern ; des prestations fort sympathiques des deux stars du spectacle, la toujours délicieuse Laura Benanti, … mais surtout l’irrésistible Derek Hough, un danseur magnétique, rendu célèbre par ses succès multiples dans l’émission Dancing With the Stars (à côté de lui, Benanti fait un peu de peine lorsqu’elle doit danser). Et le fou-rire irrésistible de Laura Benanti au moment où une scène ne s’est apparemment pas déroulée comme prévu.

Du côté négatif : un spectacle qui ressemble parfois à une série de brochures d’office de tourisme ; une trame absurde, mal écrite et, du coup, mal jouée ; des références assez convenues aux nouvelles technologies ; des choix musicaux pas toujours convaincants.

La magie opère malgré tout, mais pas avec la même intensité que lors du Christmas Spectacular. Gageons cependant que le spectacle sera affiné et amélioré dans l’avenir. Il mérite sans doute une nouvelle visite.


“On the Twentieth Century”

American Airlines Theatre, New York • 5.4.15 à 14h
Musique : Cy Coleman. Livret & lyrics : Betty Comden & Adolph Green, d’après des pièces de Ben Hecht, Charles MacArthur et Charles Bruce Millholland.

Mise en scène : Scott Ellis. Direction musicale : Kevin Stites. Avec Kristin Chenoweth (Mildred Plotka / Lily Garland), Peter Gallagher (Oscar Jaffee), Andy Karl (Bruce Granit), Mark Linn-Baker (Oliver Webb), Michael McGrath (Owen O’Malley), Mary Louise Wilson (Letitia Peabody Primrose), …

CenturyLa petite production du Union Theatre de Londres m’avait déjà enchanté début 2011. Cette comédie musicale de 1978 est en effet une délicieuse farce musicale portée en particulier par la partition du génial Cy Coleman 

Superbe mise en scène de Scott Ellis, qui s’adonne sans réserve aux péripéties de cette comédie burlesque. Le décor somptueux de David Rockwell évoque avec félicité le luxe art-nouveau du train mythique qui reliait Chicago à New York de 1902 à 1967.

L’annonce du casting de Kristin Chenoweth dans le rôle principal de Lily Garland a suscité pas mal d’interrogations. Chenoweth, après avoir été la reine de Broadway, a été aspirée par Hollywood ; son précédent retour, dans Promises, Promises, avait laissé les commentateurs plutôt sceptiques (moi y compris). C’est avec plaisir que l’on constate que Chenoweth retrouve ici son aura : elle est complètement déchaînée… et excelle autant dans la comédie que dans les difficultés vocales de la partition.

On est un peu plus réservé quant à la prestation de Peter Gallagher dans le rôle principal masculin. Le comédien a manqué plusieurs représentations pour cause de problèmes vocaux… et force est de constater qu’il a perdu l’agilité et la puissance pour lesquelles il était connu. Il reste néanmoins très investi sur le plan dramatique, sans parvenir à se hisser tout à fait à la hauteur de sa co-vedette.

Excellente distribution secondaire, au sein de laquelle on a envie de distinguer l’étonnant Andy Karl, qui passe sans difficulté apparente du rôle-titre grave et introverti de Rocky à celui d’un comédien narcissique et présomptueux, qui ne rate aucune occasion de faire rire à ses dépens.

On est particulièrement séduit par le quatuor de grooms chantants et dansants qui apparaît régulièrement. Leurs numéros déchaînés sont particulièrement réjouissants, en particulier lorsqu’ils se mettent à faire des claquettes avec une énergie communicative.


“The King and I”

Vivian Beaumont Theatre, Lincoln Theatre, New York • 4.4.15 à 20h (preview / avant-première)
Musique : Richard Rodgers. Livret & lyrics : Oscar Hammerstein II. D’après le roman Anna and the King of Siam de Margaret Landon.

Mise en scène : Bartlett Sher. Direction musicale : Ted Sperling. Avec Ken Watanabe (The King of Siam), Kelli O’Hara (Anna Leonowens), Ruthie Ann Miles (Lady Thiang), Paul Nakauchi (Kralahome), Ashley Park (Tuptim), Conrad Ricamora (Lun Tha), …

KingCette production très attendue du Lincoln Center Theater (à qui on doit un magnifique South Pacific qui a marqué les esprits) ne réussit que partiellement à transformer l’essai.

Le metteur en scène, Bartlett Sher, cherche à impressionner par son audace visuelle, mais cette tentative d’esbroufe se retourne contre lui. Il ouvre le spectacle sur une image très impressionnante, qui crée à juste titre l’enthousiasme dans le public. Mais voilà : d’une part, cette image ne peut être “démontée” que par des régisseurs intervenant en pleine lumière sur la scène de manière extrêmement maladroite… et, d’autre part, rien dans ce qui suit ne parvient jamais à égaler ce moment.

C’est une règle de base du théâtre que l’on ne peut pas commencer par l’apothéose, faute de quoi la suite n’est qu’une lente glissade vers la déception. D’autant que le décor de Michael Yeargan ne remplit qu’imparfaitement l’immense scène du théâtre… et que l’on fatigue de voir l’immense rideau être fermé puis rouvert pour masquer des changements de décors dont on se demande bien ce qui les empêcherait d’avoir lieu à vue. La récente production du Châtelet était autrement plus satisfaisante d’un point de vue visuel.

Belle distribution, même si l’excellente Kelli O’Hara a un peu de mal à s’approprier le rôle légendaire d’Anna. Elle peine à faire oublier qu’elle est une Américain pur jus en train de jouer une préceptrice anglaise… et son parti pris de tout sous-jouer l’empêche de vraiment s’imposer.

Cela d’autant plus que le Roi de Ken Watanabe, lui, sur-joue systématiquement toutes ses scènes, en multipliant les gestes larges et en recherchant les effets comiques. Et il m’a fallu du temps pour m’habituer à son accent et pour le comprendre. L’émergence d’un sentiment amoureux entre les deux protagonistes ne semble, du coup, jamais vraiment plausible.

La pièce n’a pas encore officiellement ouvert ses portes, donc des ajustements sont peut-être encore possibles. Mais Bartlett Sher n’a pas réussi à faire coup double avec ce King and I, nettement moins inoubliable que son South Pacific


“The Hunchback of Notre-Dame”

Paper Mill Playhouse, Millburn (NJ) • 4.4.15 à 13h30
Musique : Alan Menken. Lyrics : Stephen Schwartz. Livret : Peter Parnell. D’après le roman de Victor Hugo, avec les chansons du dessin animé Disney.

Mise en scène : Scott Schwartz. Direction musicale : Brent-Alan Huffman. Avec Michael Arden (Quasimodo), Erik Liberman (Clopin Trouillefou), Patrick Page (Dom Claude Frollo), Ciara Renée (Esmeralda), Andrew Samonsky (Captain Phoebus de Martin), …

HunchbackCe n’est pas la première fois que ce dessin animé mythique des Studios Disney est porté à la scène.

La première fois, c’était… à Berlin, en 1999, dans une somptueuse production dirigée par James Lapine. La représentation que j’avais vue avait dû être interrompue deux fois à cause de dysfonctionnements du décor, mais les effets visuels étaient saisissants et enthousiasmants. Je n’ai jamais compris pourquoi Disney s’est abstenu de présenter cette version à Broadway.

Et voici qu’une autre version, beaucoup plus modeste, est présentée dans des théâtre régionaux américains sous la houlette de Scott Schwartz, le fils du lyriciste du film. Le nom de Disney est quasiment absent du programme, si ce n’est pour rappeler que les chansons proviennent, pour partie, du film de Disney. Et on doit se contenter d’un unique décor fixe qui contraste beaucoup avec la démesure de Berlin.

Curieusement, et bien que le décor unique m’ait un peu chagriné, j’ai beaucoup aimé aussi cette nouvelle version.

D’abord parce que la partition d’Alan Menken me plaît toujours autant. Et qu’elle est ici interprétée avec l’aide d’un chœur (oui, d’un chœur) de plus de trente personnes installé à l’arrière du décor. Cette configuration, inédite à ma connaissance, permet à certains airs — en particulier les nombreux passages de Requiem — de prendre un essor considérable.

Ensuite parce que Scott Schwartz réussit particulièrement bien à faire oublier son décor fixe. Il utilise, sans affectation excessive, un procédé qui m’agace souvent mais qui, dans ce contexte, m’a convaincu : les comédiens, qui portent au début tous une sorte de robe de bure, l’enlèvent les uns après les autres pour incarner leur personnage. Un peu comme si nous assistions à une forme de passion médiévale.

L’entrée en scène de Quasimodo, qui répond à cette même logique, est la plus réussie. Michael Arden, qui arrive depuis le fond de la scène, enlève sa robe, ajuste sa fausse bosse, enfile son costume, se passe une main dans les cheveux pour les mettre en bataille et l’autre sur son visage pour le barbouiller ; puis il prend sa position tordue pour achever la métamorphose.

Le processus s’inverse à la fin de la représentation, lorsque les personnages s’effacent peu à peu… et que les comédiens reviennent tous, y compris ceux dont le personnage est mort, interpréter les dernières mesures de la musique.

On ne voit guère ce Hunchback traverser l’Hudson pour venir s’installer à Broadway. La partition de Menken & Schwartz est pourtant l’une des plus belles créations proposées par Disney dans les années 1990. 


“Doctor Zhivago”

Broadway Theatre, New York • 3.4.15 à 20h (preview / avant-première)
Musique : Lucy Simon. Lyrics : Michael Korie & Amy Powers. Livret : Michael Weller, d’après le roman de Boris Pasternak.

Mise en scène : Des McAnuff. Direction musicale : Ron Melrose. Avec Bradley Dean (Yurii Zhivago [understudy / remplaçant]), Kelli Barrett (Lara Guishar), Tom Hewitt (Viktor Komarovsky), Paul Alexander Nolan (Pasha Antipov / Strelnikov), Lora Lee Gayer (Tonia Gromeko), Jamie Jackson (Alexander Gromeko), Jacqueline Antaramian (Anna Gromeko), …

ZhivagoC’est en 2006 que cette comédie musicale a été créée à San Diego, puis elle a été présentée en Australie en 2011 avant que ne se profile la perspective d’une production new-yorkaise. La musique est signée par Lucy Simon, surtout connue pour avoir écrit la partition de la comédie musicale The Secret Garden, créée à Broadway en 1991. 

C’est l’une des toutes premières représentations que je voyais, la pièce n’ouvrant officiellement ses portes que le 21 avril. La veille, la représentation avait été annulée pour cause de maladie du comédien interprétant Jivago, Tam Mutu, car son understudy n’était pas encore prêt à le remplacer au pied levé. C’était donc également la toute première  représentation de Bradley Dean à laquelle j’assistais.

Adapter une épopée de l’ampleur de Docteur Jivago est un sacré défi. Le livret de cette comédie musicale a le mérite d’avoir resserré l’action autour de quelques personnages-clés et de rendre l’histoire compréhensible. Mais, en dépit d’une mise en scène spectaculaire dans un décor en constante transformation, l’action manque de souffle.

La responsabilité en revient sans doute au premier chef à une partition qui ne prend que rarement son envol malgré deux ou trois chansons un peu plus mémorables. Il est possible aussi que Bradley Dean n’ait pas été en mesure de “porter” les moments-clés de l’action autant que ne l’aurait fait Tam Mutu.

On ne peut s’empêcher de penser à Les Misérables, adaptation autrement plus convaincante d’un roman à peu près aussi long et à peu près aussi épique. Lucy Simon et les autres créateurs de ce Doctor Zhivago n’ont pas réussi à  insuffler à cette comédie musicale la dose de pathos et d’exaltation nécessaire.

Il reste encore quelques jours avant la première officielle. Des améliorations peuvent encore être intégrées… et le retour du comédien principal changera peut-être la donne.