Previous month:
January 2015
Next month:
March 2015

Posts from February 2015

Concert Concertgebouworkest / Jansons à la Philharmonie

Philharmonie 1, Paris • 20.2.15 à 20h30
Concertgebouworkest, Mariss Jansons

Strauss : Le Bourgeois Gentilhomme
Mahler : symphonie n° 4 (Dorothea Röschmann, soprano)

JansonsSi j’osais, je dirais que Mariss Jansons a donné une formidable leçon à Simon Rattle, deux jours après une Deuxième de Mahler impressionnante mais décousue, techniquement impeccable mais au goût parfois douteux.

Jansons semble touché par la grâce de ces grands chefs qui, à un certain âge, parviennent à s’effacer derrière la musique ; à n’intervenir que pour en faciliter l’épanouissement naturel, sans interférence et sans parti pris. Et avec quel résultat ! Le Ruhevoll est l’un des moments de musique les plus sublimes que j’aie entendus récemment ; un de ces moments où le temps suspend littéralement son vol et où les cœurs s’unissent spontanément dans un moment de communion intense et jubilatoire.

La technique des Amstellodamois n’est peut-être pas tout à fait aussi irréprochable que celle des Berlinois, en tout cas dans leur capacité à jouer ensemble, mais cela rend la musique d’autant plus humaine. Et les solos de cor du jeune Français Félix Dervaux, magnifiquement mis en valeur par l’acoustique de la salle, ont éclairé la soirée d’autant de moments magiques et exceptionnels. (Accessoirement, on peut légitimement s’interroger sur la difficulté des orchestres français à retenir des talents de ce calibre, notamment à des pupitres toujours délicats comme celui des cors.)

Gageons que, dans dix ans, Rattle sera lui aussi touché par la grâce. En attendant, Mariss Jansons semble comme visité par l’esprit du regretté Claudio Abbado.

On voit au fil des concerts le parquet de la salle se couvrir de son vernis sombre marche après marche… et on imagine le défi logistique que toutes ces finitions à exécuter après l’ouverture de la salle doit représenter. Le parquet de scène a-t-il aussi vocation à être recouvert de cette teinte sombre ? Venant de Jean Nouvel, un grand amoureux du noir, ce ne serait pas surprenant… mais on a un peu de mal à imaginer ce que ça donnerait.


Concert Berliner Philharmoniker / Rattle à la Philharmonie

Philharmonie 1, Paris • 18.2.15 à 20h30
Berliner Philharmoniker, Simon Rattle

Helmut Lachenmann : Tableau pour orchestre
Mahler : symphonie n° 2 (Kate Royal, soprano ; Magdalena Kožená, mezzo-soprano ; Groot Omroepkoor)

RattleOn est gâté, quelques semaines après l’ouverture de la Philharmonie de Paris, de pouvoir y entendre l’un des meilleurs orchestres du monde, qui plus est en grande forme. Le Philharmonique de Berlin est un bel outil rutilant et discipliné, qui semble parfois impatient de pouvoir déchaîner sa belle puissance sans retenue aucune. Le final en apothéose est, de fait, un intense moment cathartique et bouleversant.

Il aura cependant fallu, pour en arriver là, supporter les maniérismes de Rattle, qui semble de plus en plus abandonner toute vision globale de l’œuvre au profit de micro-effets locaux assez lassants. Ce n’est ni élégant ni puissant, c’est chichiteux et affecté. Heureusement, la partition de Mahler résiste vaillamment… avec l’aide d’ailleurs de Magdalena Kožená, dont l’Urlicht est d’une simplicité rafraîchissante, sans effets de manche.


“La Belle et la Bête”

Philharmonie 2, Paris • 17.2.15 à 20h30
Opéra de Philip Glass (1994) / Film de Jean Cocteau (1946)

The Philip Glass Ensemble, Michael Riesman. Avec Hai-Ting Chinn (La Belle), Marie Mascari (Félicie, Adélaïde), Gregory Purnhagen (La Bête, L'Officier du Port, Avenant, Ardent), Peter Stewart (Le Père Ludovic)

BellebeteBien sûr, il y a avant tout le film extraordinaire de Jean Cocteau, l’une des merveilles du septième art, dont les images ont été somptueusement rénovées. Philip Glass a eu l’idée curieuse d’écrire un opéra dont les paroles sont les répliques du film et sont donc chantées tandis que le film est projeté (ce qui a la malencontreuse conséquence de faire disparaître la partition de Georges Auric).

Le résultat est étrange et captivant. Glass parvient à donner du rythme là où c’est nécessaire, à accélérer le pouls dans les moments de tension et à le relâcher ensuite expertement. Le plus gros reproche qu’on puisse adresser à l’entreprise, c’est que certains chanteurs sont un peu fâchés avec la prononciation du français.

Pour le reste, on s’abandonne volontiers à cette belle rencontre entre le cinéma et la musique.


“She Loves Me”

Landor Theatre, Londres • 15.2.15 à 15h
Musique : Jerry Bock. Lyrics : Sheldon Harnick. Livret : Joe Masteroff. D’après la pièce Illatszertár de Miklós László.

Mise en scène : Robert McWhir. Direction musicale : Iain Vince-Gatt. Avec John Sandberg (Georg Nowack), Charlotte Jaconelli (Amalia Balash), Emily Lynne (Ilona Ritter), Matthew Wellman (Steven Kodaly), Ian Dring (Mr. Maraczek / Waiter), David Herzog (Ladislav Sipos), Joshua LeClair (Arpad Laszlo), …
 
PerfumerieLe Landor Theatre continue à enchanter avec une magnifique petite production de l’une des plus charmantes partitions des années 1960, She Loves Me. Le décor art déco de David Shields (qui rappelle beaucoup les arabesques d’Hector Guimard) est une petite merveille ; la mise en scène de Robert McWhir est fluide et pleine d’idées ; la réduction pour piano, violon et violoncelle est presque parfaite.
 
On remarque tout particulièrement la prestation charismatique et chaleureuse de l’excellent John Sandberg, dont le seul défaut est de ne pas être maigre, ce qui pose plusieurs problèmes de cohérence avec le livret. Charlotte Jaconelli, qui lui donne la réplique en Amalia, est apparemment issue d’une émission de télé-réalité ; elle se distingue grâce à une voix aux jolis aigus pleins de pureté — elle va chercher sans effort visible la note de bravoure de son grand air de l’Acte II, “Vanilla Ice Cream”.
 
Dans une distribution globalement excellente, on remarque tout particulièrement le Ladislav génialement quelconque de David Herzog et l’Arpad de Joshua LeClair, au sourire irrésistible. Mention spéciale pour Ian Dring, un habitué des productions du Landor, qui étonne par son énergie inépuisable à un âge que l’on devine quelque peu avancé.

“The Mastersingers of Nuremberg”

English National Opera, Londres • 14.2.15 à 15h
Die Meistersinger von Nürnberg, Wagner (1868). Adaptation en anglais : Frederick Jameson, Martin Fitzpatrick & Iain Paterson

Direction musicale : Edward Gardner. Mise en scène : Richard Jones. Avec Iain Paterson (Hans Sachs), Gwyn Hughes Jones (Walther von Stolzing), Andrew Shore (Sixtus Beckmesser), Rachel Nicholls (Eva), David Stout (Veit Pogner), Nicky Spence (David), Madeleine Shaw (Magdalena), …

MastersingersUne excellente surprise, avant tout grâce à la direction musicale inspirée du décidément génial Edward Gardner, l’un des chefs les plus talentueux de sa génération. Il souligne avec un instinct assuré les reliefs dramatiques de la partition… et l’apothéose finale n’en est que plus puissante. On admire une fois de plus l’extraordinaire capacité de l’orchestre de l’ENO à briller dans une large palette de styles musicaux ; c’est peut-être d’ailleurs cela qui rend son interprétation aussi profonde.

La mise en scène de Richard Jones est réfléchie et intelligente. Elle parvient en particulier à “gérer” la fin sans que le monologue de Sachs sur la supériorité de l’art allemand ne crée de malaise. Des portraits d’artistes et scientifiques allemands, y compris postérieurs à l’époque de l’opéra (que la mise en scène déplace au 19e siècle), sont dévoilés progressivement par le chœur et par les chanteur, tandis que la musique atteint joliment son apogée.

On retiendra tout particulièrement la mise en scène du début de l’acte III, dans le plus joli décor de la production, l’intérieur de la maison de Sachs. Jones y démontre une capacité — malheureusement rare chez les metteurs en scène d’opéra — à s’appuyer sur la musique pour démultiplier les effets dramatiques.

C’est que Iain Paterson est un Sachs souvent bouleversant. Il fait partie de ces chanteurs qui s’attachent à rester homogènes et cohérents dans la représentation de leur personnage indépendamment des exigences musicales. Il donne une belle et touchante intériorité à un des personnages les plus humains de Wagner.

Le reste de la distribution est solide (Walther joliment lyrique de Gwyn Hugh Jones, Beckmesser complètement déjanté d’Andrew Shore)… et on admire une fois de plus la qualité et l’homogénéité du chœur.


“Le Petit Prince”

Théâtre du Châtelet, Paris • 9.2.15 à 20h
Musique et livret : Michaël Levinas

Orchestre de Picardie, Arie van Beek. Mise en scène : Lilo Baur. Avec Jeanne Crousaud (Le Petit Prince), Vincent Lièvre-Picard (L’Aviateur), Catherine Trottmann (La Rose), Rodrigo Ferreira (Le Renard / Le Serpent), Céline Soudain (La Rose Multiple), Alexandre Diakoff, Benoît Capt, …

MalinkiprinzJe dois être l’exception qui confirme la règle : Le Petit Prince n’a nullement bercé mon enfance… et j’aurais d’ailleurs été bien incapable d’en saisir le génie subtil.

Cette adaptation en opéra m’a laissé de marbre en dépit d’une réelle singularité visuelle et de l’engagement total d’une distribution assez attachante.

Le livret reste très fidèle au texte d’origine mais la partition, avec ses intervalles obsessifs et ses suraigus usants, semble vivre dans un univers parallèle ; elle ne résonne avec aucun des registres — poétique, philosophique — de l’œuvre.

Heureusement que c’est court.


Programme “Paul / Rigal / Millepied / Lock” au Palais-Garnier

Palais-Garnier, Paris • 5.2.15 à 19h30

Répliques
Musique : György Ligeti
Chorégraphie : Nicolas Paul (2009)

Salut
Musique : Joan Cambon
Chorégraphie : Pierre Rigal (création)

Together Alone
Musique : Philipe Glass
Chorégraphie : Benjamin Millepied (création)

Andréauria
Musique : David Lang
Chorégraphie : Édouard Lock (2002)

J’ai beaucoup rigolé pendant Salut, une chorégraphie espiègle de Pierre Rigal qui, comme son nom le laisse entendre, commence par un salut des danseurs sur des applaudissements enregistrés (bizarrement suivis par quelques spectateurs étonnamment enthousiastes). La logique formelle des saluts se trouve progressivement déformée par des perturbations locales d’apparence aléatoire qui rappellent un peu la Lucinda Child de Einstein on the Beach. On se régale devant ces mouvements browniens en forme de clins d’œil auxquels les danseurs donnent vie avec un réel sens de l’humour.
 
J’ai pleuré, aussi, pendant le joli pas-de-deux imaginé par Benjamin Millepied pour Aurélie Dupont et Hervé Moreau sur l’envoûtante Étude pour piano n° 20 de Philip Glass. La communion est totale : musique, poésie des corps envahis par des influx soudains et fusionnels. Je me suis abandonné avec un plaisir rare à la magie d’une émotion simplement viscérale.
 
Le plaisir provoqué par les autres pièces est plus formel, plus intellectuel. Répliques, en particulier, repose sur de jolies compositions visuelles, dont les échos et les mises en abyme répondent très justement aux accents de la musique de Ligeti.