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Posts from December 2014

“Tristan und Isolde”

Staatsoper im Schiller Theater, Berlin • 28.12.14 à 16h
Richard Wagner (1865)

Direction musicale : Daniel Barenboim. Mise en scène : Harry Kupfer. Avec Waltraud Meier (Isolde), Peter Seiffert (Tristan), Ekaterina Gubanova (Brangäne), René Pape (le Roi Marke), Roman Trekel (Kurwenal)…

TristanSuperbe Tristan und Isolde, dirigé de manière incandescente par un Barenboim vraiment inspiré, dans la mise en scène quelque peu dépouillée de Harry Kupfer.

L’action des trois actes se déroule autour d’une gigantesque statue d’ange tombée en avant, le visage et les bras à moitié ensevelis, les ailes déployées de chaque côté. C’est beau, sans doute pas complètement à côté de la plaque sur le plan du sens… mais fort peu pratique pour les chanteurs, obligés d’évoluer sur ce promontoir sur lequel, c’est évident, ils ne se sentent pas à l’aise. Difficile de ne pas se départir de la noblesse de son personnage lorsqu’il faut s’agripper pour négocier tel franchissement ou gérer un dérapage contrôlé pour redescendre sur la scène.

C’était, si j’ai bien compris le discours en allemand à la fin de la représentation, la dernière fois que Waltraud Meier chantait Isolde à Berlin (“letzte Isolde im Berlin”). Il est sage, alors que commencent à poindre les signes que la voix ne suit plus complètement au quart de tour, de jeter l’éponge avant de devenir ridicule… mais dire que Meier possède encore son Isolde sur le bout des ongles ne rend pas assez hommage à l’intelligence d’une incarnation qui transcende toute considération technique.

Oui, Meier se bat un peu avec ses aigus de temps en temps… une caractéristique qu’elle partage d’ailleurs avec son Tristan, Peter Seiffert… mais elle propose une lecture époustouflante de profondeur et d’intensité. Son “Liebestod” est proprement déchirant.

L’autre caractéristique de cette représentation, c’est que les rôles secondaires y sont d’une qualité exceptionnelle : le roi Marke de René Pape est évidemment fabuleux ; plus rare, la Brangäne d’Ekaterina Gubanova est sans doute la plus jolie que j’aie entendue ; et le Kurwenal de Roman Trekel est remarquable.

Il me semble — sans garantie, je ne parle pas allemand — que Meier a aussi été nommée Kammersängerin de la Staatsoper de Berlin pendant les discours de fin. On lui a en tout cas remis une sorte de certificat ou de diplôme.


“Candide”

Staatsoper im Schiller Theater, Berlin • 26.12.14 à 19h
Leonard Bernstein (1956). Version concert de 1993. Livret de Leonard Bernstein et John Wells, d’après Voltaire et le livret de Hugh Wheeler. Lyrics de Richard Wilbur et al.

Direction musicale : David Robert Coleman. Mise en scène : Vincent Boussard. Avec Leonardo Capalbo (Candide), Elin Rombo (Cunegonde), Graham F. Valentine (Pangloss / Martin), Anja Silja (The Old Lady), …

CandideJe l’avais déjà dit : on ne voit jamais exactement deux fois la même version de Candide… et je ne crois pas avoir déjà croisé la route de cette “version de concert de 1993”, intermédiaire entre la version du Scottish Opera de 1988 et celle du National Theatre de 1998.

L’avantage de cette version, qui incorpore une narration, c’est qu’elle ramène la durée totale de la représentation à 2h30 entracte compris, ce qui se révèle particulièrement digeste. Contrairement à ce que pourrait laisser penser la qualification de “version de concert”, la représentation est totalement mise en scène, de manière particulièrement virtuose, par Vincent Boussard (le metteur en scène du Hamlet marseillais).

Il est vrai que Candide peut se prêter à de multiples lectures… mais la vision de Boussard, qui met les personnages dans une sorte de bocal dont ils ne sortent jamais malgré leurs voyages permanents et où ils sont soumis en permanence aux regards du chœur, placé en hauteur, illustre avec justesse le paradoxe des destins des personnages.

Comme pour toutes ces représentations “en répertoire”, la qualité et l’engagement des protagonistes sont inégaux. On admire la fougue et l’implication de l’excellent Leonardo Capalbo dans le rôle-titre, et on regrette que ses airs magnifiques ne soient pas plus salués par le public (son Hoffmann lyonnais avait connu le même sort). Excellent Pangloss de Graham F. Valentine, dont l’engagement dramatique est exemplaire.

On est moins impressionné par la Cunegonde d’Elin Rombo, qui ne passe “Glitter and Be Gay” que très approximativement… et on a de la peine pour Anja Silja, qui a l’air de se demander ce qu’elle fait dans le rôle de la Vieille Dame. Son “I Am Easily Assimilated”, largement incompréhensible, la voit balancer d’une jambe sur l’autre de manière aléatoire, selon un rythme totalement incompatible avec celui de la musique.

L’orchestre a des petits airs de routine, mais il s’en sort honorablement malgré la distraction du tubiste dans le premier acte.


“Le Magicien d’Oz”

Palais des Congrès, Paris • 22.12.14 à 20h30
The Wizard of Oz. Musique : Harold Arlen. Lyrics : E. Y. Harburg. Musique additionnelle : Andrew Lloyd Webber. Lyrics additionnels : Tim Rice. Adaptation du livret : Andrew Lloyd Webber & Jeremy Sams.

[Encore cette fichue manie des producteurs français de ne pas fournir de programme. Le seul comédien que j’aie reconnu est le toujours excellent Franck Vincent dans le rôle du Magicien.]

OzDieu sait comment cette production quelque peu réinventée de The Wizard of Oz, que j’avais décrite lorsque je l’ai vue à Londres en 2011, s’est retrouvée sur la scène du Palais des Congrès le temps de quelques représentations.

Mais la véritable surprise n’est pas tant que le spectacle soit présenté à Paris. C’est que cette version représentée en français soit aussi réussie — à condition toutefois de supporter les horreurs qui émaillent la scansion des lyrics en français. (Heureusement, “Over the Rainbow” reste largement en anglais.)

Même si la mise en scène originale de Jeremy Sams ne peut pas être complètement reproduite à l’occasion d’une tournée, on retrouve beaucoup des très belles images de la production, parfois repensées pour des raisons pratiques. Les visuels sont globalement somptueux grâce à la combinaison d’un décor ingénieux, de très belles lumières et de projections particulièrement inventives.

La prise de son n’est pas très subtile… et l’acoustique de la salle est notoirement peu adaptée au théâtre… mais on finit pas s’habituer à l’ambiance sonore, et il faut bien reconnaître que l’orchestre est de très bonne qualité. Certaines portions de la partition doivent être préenregistrées — ou produites par des équipements électroniques avancés —, parce que je ne pense pas qu’on puisse produire tout cela avec onze musiciens.

C’est donc beau à regarder, beau à écouter… et les comédiens sont tous étonnants. Aucune de ces intonations curieuses qui font parfois surface chez les comédiens français, un vrai sens du rythme dramatique, des personnalités qui passent les feux de la rampe. La comédienne qui interprète Dorothy est même largement meilleure que la fameuse Danielle Hope, choisie au terme d’un reality show télévisé pour interpréter le rôle à Londres.

Si la série de représentations n’avait pas été aussi courte, j’y serais retourné avec plaisir.


“Cats”

London Palladium • 20.12.14 à 19h30
Musique : Andrew Lloyd Webber (1981). Lyrics : T. S. Eliot & Trevor Nunn. Livret : Andrew Lloyd Webber, Trevor Nunn & Gillian Lynne, d’après Old Possum’s Book of Practical Cats de T. S. Eliot.

Mise en scène : Trevor Nunn. Chorégraphie : Gillian Lynne. Direction musicale : Anthony Gabriele. Avec Nicole Scherzinger (Grizabella), … [beaucoup de remplaçants annoncés au début de la représentation, impossible de s’y retrouver]

CatsRetour du spectacle triomphal d’Andrew Lloyd Webber qui, avec 21 ans de représentations non-stop à Londres, occupe le n° 6 au palmarès des plus grands succès du West End (et la troisième place du classement similaire de Broadway, avec 18 ans de représentations).

Londres n’avait pas vu Cats depuis 2002… et il semble que les conditions soient réunies pour relancer la machine.

C’est pourtant une bien curieuse pièce que cette histoire de chats, dont le texte est un cycle de poèmes quelque peu surréaliste de T. S. Eliot, que les auteurs ont dû utiliser en l’état car les héritiers ne souhaitaient pas de modification.

Bien que n’étant pas un grand admirateur de Lloyd Webber, j’aime assez sa partition pour Cats, même s’il y succombe à son habituelle paresse en se répétant un peu trop. Curieusement, j’ai été moins séduit par cette représentation que par celle que j’ai vue il y a deux ans et demi à Budapest. C’est un peu comme si la spontanéité originelle s’était perdue au profit de la recherche d’une profondeur pourtant absente.

Il me semble qu’il faut jouer Cats au premier degré, sans se poser de question, sans quoi on ne fait que souligner l’absurdité de l’histoire. Or cette distribution londonienne semble vouloir y mettre un supplément de substance, au détriment de la fraîcheur des années 1980.

On ne voit pas plus l’utilité d’avoir transformé Rum Tum Tugger en rappeur pour se mettre “au goût du jour”. Le comédien qui l’interprète est de surcroît assez mauvais.

Mais les bons moments compensent ces points faibles : le “Jellicle Ball” est toujours aussi entraînant… et je suis toujours transporté par “Skimbleshanks the Railway Cat” (qui vient comme un véritable libération après l’interminable séquence consacrée à “Gus the Theatre Cat”).


“The Mikado”

Charing Cross Theatre, Londres • 20.12.14 à 15h
Musique : Arthur Sullivan (1885). Livret : W. S. Gilbert.

Mise en scène : Thom Southerland. Chorégraphie : Joey McKneely. Direction musicale : Dean Austin. Avec Mark Heenehan (le Mikado), Matthew Crowe (Nanki-Poo), Hugh Osborne (Ko-Ko), Steve Watts (Pooh-Bah), Jacob Chapman (Pish-Tush), Leigh Coggins (Yum-Yum), Cassandra McCowan (Pitti-Sing), Sophie Rohan (Peep-Bo), Rebecca Caine (Katisha).

MikadoThe Mikado est l’une des opérettes les plus délicieuses de Gilbert & Sullivan. Cette petite production, placée sous la conduite de l’excellent Thom Southerland, spécialiste des petits espaces, en tente une lecture quasiment chambriste.

Si l’on est aisément convaincu par la belle réduction pour deux pianos, malgré une qualité d’interprétation un peu approximative, on reste sur sa faim face à une distribution composée majoritairement de chanteurs peu à l’aise avec le style vocal requis. Rebecca Caine est la seule à posséder la technique lyrique adéquate ; les autres trichent comme ils peuvent… c’est-à-dire assez médiocrement. Dès la délicieuse chanson de Nanki-Poo, “A Wand’ring Minstrel I”, on se réfugie dans une forme d’incrédulité mêlée de déception.

Le charme de l’œuvre reste pourtant bien présent. Il est de coutume de mettre à jour les références à l’actualité de l’époque dans plusieurs chansons, notamment dans “As Some Day It May Happen”, la chanson à liste de Ko-Ko. On y retrouve avec plaisir une référence au film The Interview et au régime nord-coréen, ainsi qu’un clin d’œil à la famille dynastique des Strallen, omniprésente sur les scènes londoniennes.


“Tristan und Isolde” (actes I & II)

The Royal Opera, Londres • 14.12.14 à 15h
Richard Wagner (1865)

Direction musicale : Antonio Pappano. Mise en scène : Christof Loy. Avec Nina Stemme (Isolde), Stephen Gould (Tristan), Sarah Connolly (Brangäne), John Tomlinson (le Roi Marke), Iain Paterson (Kurwenal)…

TristanJ’étais malheureusement un peu trop fatigué pour profiter pleinement de la représentation… et j’étais rongé par la frustration de devoir partir au deuxième entracte compte tenu de mes contraintes d’emploi du temps.

Certains n’aiment pas Pappano dans Wagner : je le trouve pourtant d’une fougue réjouissante. Certes, il n’a pas l’habileté d’un Gatti pour laisser s’installer des clairs-obscurs d’une infinie tension, horriblement délicieux, sur lesquels la lumière jaillit de manière aussi inattendue que savoureuse… mais l’instinct dramatique est bien présent dans sa direction.

Mise en scène conceptuelle, qui permet aux personnages principaux de s’isoler dans un espace intérieur où ils peuvent donner libre cours à leurs pensées tandis que la vie se poursuit à l’arrière-scène dans son grand théâtre.

Nina Stemme et Stephen Gould sont des inteprètes d’exception et ils sont au sommet de leur art — même si Gould peine parfois un peu dans l’aigu. Malheureusement, la voix chevrotante de John Tomlinson rend le monologue de Marke assez insupportable.


“The Sound of Music”

Curve, Leicester • 13.12.14 à 19h30
Musique : Richard Rodgers. Lyrics : Oscar Hammerstein II. Livret : Howard Lindsay et Russel Crouse.

Mise en scène : Paul Kerryson. Direction musicale : Ben Atkinson. Avec Laura Pitt-Pulford (Maria), Michael French (Captain Von Trapp), Susannah Van Den Berg (The Mother Abbess), Emma Harrold (Liesl), Mark Inscoe (Max), Jack Wilcox (Rolf), Emma Clifford (Baroness Schraeder)…

SoundofmusicOn retrouve toujours avec plaisir ce grand classique du répertoire… d’autant plus volontiers en l’occurrence que les productions du Curve de Leicester sont généralement de qualité. Le livret de The Sound of Music est signé par Howard Lindsay et Russel Crouse, les auteurs de l’une des itérations du livret de Anything Goes, vu plus tôt dans l’après-midi.

Bien que le théâtre de Leicester soit tout neuf, je n’y suis que rarement enthousiasmé par la conception des décors. Ce Sound of Music ne fait pas exception à la règle, notamment quant aux transitions entre l’abbaye et la maison des Von Trapp, assez curieusement gérées. Je ne suis pas non plus convaincu par la pertinence de faire figurer une immense reproduction de L’Annonciation de Botticelli comme toile de fond du bureau de la Mère supérieure — j’ai toujours trouvé ce tableau inquiétant, voire vaguement malsain.

Les orchestrations ont été fort joliment réduites par Ben Atkinson, qui excelle dans l’art du contre-chant enchanteur. Le plaisir musical est d’autant plus fort que la distribution est particulièrement solide dans le domaine du chant : des chants liturgiques dans l’abbaye (certains passages a cappella étant particulièrement remarquables) aux célèbres chansons de la famille Von Trapp, on se régale face à tant de beauté vocale.

Les comédiennes qui jouent Maria ont rarement l’âge du rôle. Dans le cas de Laura Pitt-Pulford, cependant, cela m’a semblé poser un problème de crédibilité. Excellent Capitaine du solide Michael French, un vétéran du West End que l’on ne voit plus beaucoup ces temps-ci, sauf erreur. Les rôles secondaires sont également solides, mais on aimerait être un peu plus surpris face à des personnages qui apparaissent toujours à peu près identiques d’une production à l’autre.


“Anything Goes”

Crucible Theatre, Sheffield • 13.12.14 à 14h
Musique et lyrics : Cole Porter (1934). Livret de Guy Bolton & P.G. Wodehouse, révisé par Howard Lindsay & Russel Crouse, puis par Timothy Crouse & John Weidman.

Mise en scène : Daniel Evans. Chorégraphie :  Alistair David. Direction musicale : Tom Brady. Avec Debbie Kurup (Reno Sweeney), Hugh Sachs (Moonface Martin), Matt Rawle (Billy Crocker), Zoë Rainey (Hope Harcourt), Stephen Matthews (Lord Evelyn Oakleigh), Jane Wymark (Mrs. Evangeline Harcourt), Simon Rouse (Elisha J. Whitney), …

AnythingAnything Goes est l’une des comédies musicales des années 1930 à avoir le mieux résisté au passage du temps. Le livret a été réécrit plusieurs fois : c’est donc bien la partition éblouissante de Cole Porter qui explique la longévité de ce spectacle exubérant, typique des divertissements destinés à faire oublier la rigueur des années qui ont suivi la Grande Dépression.

Le Crucible Theatre de Sheffield propose une nouvelle production de ce grand classique, qui partira ensuite en tournée nationale. Comme toujours à Sheffield, on ne lésine pas sur les moyens. Le décor de Richard Kent, magnifique, prend ses distances par rapport à la conception visuelle de toutes les autres productions de Anything Goes que j’ai vues en montrant le bateau où se déroule l’essentiel de la pièce non seulement de face, mais aussi du dessus.

La mise en scène et la chorégraphie sont pleines d’énergie et d’humour… et on sait gré à Alistair David d’éviter les lieux communs chorégraphiques pour aller chercher un vocabulaire original au-delà des combinaisons de claquettes que l’on voit partout. Le ballet associé à la chanson “Blow, Gabriel, Blow”, en particulier, est d’une originalité et d’une créativité réjouissantes.

L’orchestre est éblouissant : on y retrouve avec bonheur l’incomparable Owain Harries, un trompettiste incroyable déjà remarqué dans 9 to 5. Il contribue beaucoup à sublimer l’expérience musicale.

La distribution est très solide… même si je suis de moins en moins sensible aux charmes de Matt Rawle, dont le Billy Crocker ne me séduit pas beaucoup. Chapeau, en revanche, au Lord Oakleigh irrésistiblement drôle de l’excellent Stephen Matthews. Le fait que Debbie Kurup, qui interprète le rôle de Reno Sweeney, soit une excellente danseuse permet de l’intégrer aux grands numéros dansés (un point commun avec la récente production new-yorkaise), contrairement aux productions faisant appel à des chanteuses vedettes.

Un grand classique monté avec des idées nouvelles et une bonne dose de créativité et de talent : on n’en demande pas plus.


“White Christmas”

Dominion Theatre, Londres • 6.12.14 à 19h30
Musique et lyrics : Irving Berlin. Livret : David Ives & Paul Blake.

Mise en scène : Morgan Young (mise en scène originale : Walter Bobbie). Direction musicale : Andrew Corcoran. Avec Jonathan Halliwell (Ralph Sheldrake), Aled Jones (Bob Wallace), Rachel Stanley (Betty Haynes), Louise Bowden (Judy Haynes), Graham Cole (General Henry Waverly), Wendi Peters (Martha Watson), …

WhitexmasC’est une semaine thématique : après An American in Paris et Victor Victoria, deux comédies musicales inspirées par des films, voici White Christmas, un spectacle qui trouve lui aussi sa source dans un film de 1954 et que j’avais déjà vu à New York début 2009.

White Christmas enchaîne à un rythme soutenu les magnifiques chansons d’Irving Berlin, délicieusement orchestrées par le talentueux Larry Blank, qui les fait étinceler de mille feux. C’est le son enivrant d’un jazz band somptueusement cuivré qui envahit la salle dès la première note et dont la chaleur accompagne chaque scène jusqu’au dénouement exubérant.

Le spectacle, doté d’un ingénieux décor à malices, propose notamment de grands numéros dansés dans la plus pure tradition de l’âge d’or : les chorégraphies spectaculaires sont interprétées de manière parfaitement synchronisée par une troupe de grande qualité. Quand les indispensables claquettes viennent s’ajouter au mélange, le plaisir atteint des sommets.

C’est une comédie musicale idéale pour accueillir la période des fêtes : légère et chaleureuse, son optimisme sans vergogne lui donne la saveur du vin chaud en vente dans le hall.

Le bonheur de voir ce spectacle charmant se double de celui de pouvoir pénétrer à nouveau dans le monumental Dominion Theatre, occupé très (trop) longtemps par la comédie musicale We Will Rock You.


“Victor Victoria”

Bridewell Theatre, Londres • 6.12.14 à 14h30
Musique : Henry Mancini. Lyrics : Leslie Bricusse. Livret : Blake Edwards. Musique additionnelle : Frank Wildhorn.

Mise en scène : Angus Jacobs. Direction musicale : Matt Gould. Avec Emma Walton (Victoria), Wayne Burke (Toddy), Alex Magliaro (King Marchan), Hannah Roberts (Norma Cassidy), Chris Starkey (Squash Bernstein), Andrew Macpherson (Henri Labisse), …

VictorLa troupe de semi-amateurs Sedos propose plusieurs fois par saison des productions ambitieuses et de qualité, dont le niveau semble augmenter avec le temps — le récent Into the Woods était particulièrement impressionnant.

C’est cette fois la charmante comédie musicale Victor Victoria, adaptation scénique du génial film de Blake Edwards de 1982, qui a les honneurs du petit Bridewell Theatre. C’est la troisième fois que je voyais Victor Victoria sur scène, après une production dont je n’ai gardé aucun souvenir dans ce même Bridewell Theatre en 2004 et une version solide mais imparfaite au Southwark Playhouse en 2012.

La version scénique est moins irrésistible que le film — plusieurs très bonnes chansons sont passées à la trappe et de nouvelles chansons, inférieures, ont été rajoutées. La pièce reste malgré tout réjouissante de drôlerie et touchante par son traitement intelligent d’un sujet déjanté : dans le Paris des années 1930, une soprano anglaise de seconde zone, Victoria, devient une vedette lorsqu’un acolyte ouvertement homosexuel a l’idée de la faire passer pour un homme, Victor, qui se produit en travesti : une femme qui se fait passer pour un homme qui se fait passer pour une femme. L’histoire se complique lorsqu’un caïd de Chicago, flanqué d’une authentique greluche, tombe amoureux de Victoria… ou est-ce de Victor ?

Très belle production, à la solide distribution, notamment dans les rôles principaux. On a peine à croire que le métier principal d’Emma Walton, qui joue excellemment le rôle-titre, est d’enseigner l’histoire. Le public réserve une ovation méritée à la Norma absolument impayable d’Hannah Roberts. Et on se prend volontiers d’affection pour le Toddy de Wayne Burke, le King Marchan d’Alex Magliaro et le Squash de Chris Starkey. 

Et quel orchestre ! La qualité de l’interprétation est exceptionnelle — et les orchestrations très jazzy sont véritablement à la fête.


“An American in Paris”

Théâtre du Châtelet, Paris • 3.12.14 à 20h
Musique & lyrics : George & Ira Gershwin. Livret : Craig Lucas.

Mise en scène et chorégraphie : Christopher Wheeldon. Direction musicale : Brad Haak. Avec Robert Fairchild (Jerry Mulligan), Leanne Cope (Lise Dassin), Veanne Cox (Madame Baurel), Jill Paice (Milo Davenport), Brandon Uranowitz (Adam Hochberg), Max Von Essen (Henri Baurel), Victor J. Wisehart (Mr. Z), Scott Willis (Monsieur Baurel), Rebecca Eichenberger (Olga).

AmericanPour une raison mystérieuse, les deux “grosses” comédies musicales au programme du Châtelet cette saison (et même trois si l’on inclut Les Parapluies de Cherbourg) sont des pièces inspirées de films musicaux : An American in Paris (1951) et Singin’ in the Rain (1952), deux films imparfaits dont l’attrait repose en partie sur le charme à mon sens tout relatif de Gene Kelly.

Contrairement à Singin’ in the Rain, dont l’adaptation scénique existe depuis les années 1980, l’idée de transposer An American in Paris au théâtre est relativement récente. On trouve trace d’une première expérience à Houston, restée sans suite à ma connaissance, en 2008. Le Châtelet fait un gros coup en accueillant la deuxième tentative… avant que la pièce ne s’installe à Broadway, au Palace Theatre, en mars prochain.

C’est donc la première fois de l’histoire de la comédie musicale que Paris sert de ville de “tryout” à une comédie musicale destinée à Broadway. Chapeau à Jean-Luc Choplin.

Malheureusement, la pièce elle-même laisse rêveur. Pour le moins.

Christopher Wheeldon, le chorégraphe qui l’a imaginée en compagnie du librettiste Craig Lucas, n’a semble-t-il pas d’expérience significative dans le domaine de la comédie musicale. Et ça se voit. Le livret, indigent dans son traitement de l’intrigue centrale (trois hommes sont amoureux de la même femme), s’éparpille inutilement pour évoquer l’Occupation sur un registre dont le ton clashe avec celui du reste de la pièce.

Le sentiment de schizophrénie est permanent : l'apparent souci d'éviter à tout prix de céder à la légèreté pourtant consubstantielle aux chansons de Gershwin conduit à toutes sortes de choix curieux. Les scènes sont jouées au ralenti et sans rythme (un paradoxe lorsque la mise en scène est signée par un chorégraphe !) ; les orchestrations évitent consciencieusement de devenir trop brillantes ; les lumières restent souvent crépusculaires. Peut-être plus grave encore, la chorégraphie, qui cherche à utiliser la danse pour évoquer les sentiments humains, apparaît souvent plus maladroite, voire prétentieuse, que véritablement créative. N’est pas Jerome Robbins qui veut.

Lorsqu’on arrive enfin à “I’ll Build a Stairway to Paradise” et qu’apparaissent des chorus girls tout droit sorties d’une production de Susan Stroman — Stroman dont le spectre plane sur toute la production, elle qui a si bien mis les chansons des Gershwin en énergie dans Crazy For You —, on se dit que Wheeldon va enfin se lâcher. Eh bien non. La demi-teinte reste la règle.

Mais surtout : où est l’escalier ? Où est l’escalier ??? Présenter “I’ll Build a Stairway to Paradise” sans escalier est d’une incongruité sans nom.

Paradoxe ultime : le niveau sonore est trop faible ! Comment se laisser entraîner par l’émotion alors qu’il faut tendre l’oreille en permanence ? Moi qui me plains toujours que l’amplification de la plupart des spectacles musicaux est exagérée, je ne m’attendais pas à devoir me plaindre un jour du phénomène inverse. (Accessoirement : combien y a-t-il de musiciens dans cette fosse ? Le programme ne l’indique pas, mais le son semble bien fluet et synthétique. Le minimum syndical du nombre de musiciens au Palace Theatre, l’un des plus grands théâtres de Broadway, est pourtant de 18, sauf erreur. Les producteurs vont-ils payer des musiciens à ne rien faire ?)

Cerise sur le gâteau, si je puis dire, la distribution manque terriblement de charisme. Certes, la mise en scène ne met guère les comédiens en valeur mais, à part Robert Fairchild qui sauve à peu près la mise, les autres acteurs ne parviennent qu’imparfaitement à surnager. Même Max Von Essen, qui a pourtant un certain pedigree, fait de la peine avec son épouvantable accent français. On reste également circonspect quant au choix de Leanne Cope pour le rôle principal de Lise : elle n’est ni très bonne comédienne ni très bonne chanteuse… et on se dit qu’elle va éblouir dans les tableaux dansés. Encore un espoir déçu.

Certes, le dispositif scénique de Bob Crowley est magnifique… et les images somptueuses sont légion, même si l’on fatigue quelque peu de voir les comédiens et figurants pousser des éléments de décor sur roulettes en guise de transition. Mais un décor ne fait pas une pièce.

Tout est possible d’ici mars : la pièce est officiellement encore “en cours de conception”… et cette représentation n’était qu’une avant-première. Il m’est avis que, si les producteurs de Broadway veulent avoir la moindre chance de revoir leur argent, ils auraient intérêt à faire conseiller Christopher Wheeldon par un metteur en scène expérimenté. Et à se doter d’un escalier. Et à monter le son.