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Posts from November 2014

Bruckner 7 et Mahler 6 au Concertgebouw

Concertgebouw, Amsterdam • 30.11.14 à 11h & 14h15

Radio Filharmonisch Orkest, Markus Stenz
Bruckner : symphonie n° 7

Concertgebouworkest, Daniele Gatti
Mahler : symphonie n° 6

GattiQuel bonheur de pouvoir assister à deux concerts aussi magnifiques coup sur coup… avec le plaisir supplémentaire d’un brunch délicieux en guise d’entracte. J’avoue avoir ressenti en arrivant une forme d’excitation devenue assez rare ces derniers temps. Et je n’ai pas été déçu.

J’admire Markus Stenz depuis que je l’ai entendu diriger le Ring de Cologne avec une très belle inspiration. J’ai choisi de m’installer au podium, derrière l’orchestre, pour tester un point de vue différent et passionnant (l’acoustique du Concertgebouw étant très peu directionnelle, on n’y perd quasiment rien). Cette septième symphonie de Bruckner est magnifiquement conduite ; le Radio Filharmonisch Orkest emboîte le pas au chef avec un entrain qui réchauffe le cœur.

On monte d’un cran dans le sublime avec une sixième de Mahler quasiment mystique, conduite avec une intensité extraordinaire par un Daniele Gatti incandescent. Le premier mouvement est particulièrement sublime… et les sourires sur les visages des musiciens augurent favorablement de l’entente à venir entre l’orchestre et son futur directeur musical, que je trouve de plus en plus remarquable.

Gatti (qui ressemble décidément de plus en plus à Mr. Bates) choisit de jouer le Scherzo avant l’Andante, ce qui oblige les musiciens à avancer, puis reculer dans la partition publiée. À l’écoute, je trouve le choix judicieux et convaincant : le Scherzo est assez proche du premier mouvement et en constitue une sorte de coda, tandis que l’Andante prépare fort bien la rupture que constitue l’arrivée de l’Allegro final.


“Lohengrin”

Opéra national néerlandais, Amsterdam • 29.11.14 à 18h
Richard Wagner (1850)

Direction musicale : Marc Albrecht. Mise en scène : Pierre Audi. Avec Nikolai Schukoff (Lohengrin), Juliane Banse (Elsa), Michaela Schuster (Ortrud), Evgeny Nikitin (Telramund), Günther Groissböck (le Roi Heinrich), Bastiaan Everink (le Héraut du roi)…

LohengrinC’est la direction musicale intense de Marc Albrecht qui apporte le plus à cette solide production de Lohengrin. Albrecht entraîne l’Orchestre philharmonique des Pays-Bas avec une passion communicative. Je suis installé à ma place fétiche, devant la petite harmonie, et je suis emballé par ce que j’entends (en particulier lorsque le cor anglais et la clarinette basse interviennent — parfois de concert).

La mise en scène, typique des tendances monumentales de Pierre Audi, n’est qu’à moitié convaincante. Quelques très belles images dominent, comme celle qui apparaît au lever du rideau lorsque l’on découvre les nobles du Brabant installés sur quatre niveaux en fond de scène.

La distribution est dominée par l’Ortrud de Michaela Schuster, toujours aussi bonne comédienne, dont la puissance naturelle lui permet de passer l’orchestre sans difficulté même lorsque Marc Albrecht se déchaîne dans les tutti enflammés. Tous ses collègues n’ont malheureusement pas la même facilité.

Comme d’habitude, Günther Groissböck est d’une impeccable autorité naturelle dans le rôle de Heinrich. Le reste de la distribution est solide, même si Juliane Banse se montre assez irrégulière en Elsa.


Concert Chamber Orchestra of Europe / Haitink à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 25.11.14 à 20h
Chamber Orchestra of Europe, Bernard Haitink

Brahms :
– concerto pour piano n° 2 (Emanuel Ax, piano)
– symphonie n° 4

HaitinkLe Chamber Orchestra of Europe est une phalange remarquable constituée de musiciens de grand talent… mais leur jeu dépouillé, léger et transparent convient-il à Brahms ? À mon humble avis, non. Les deux pièces au programme y perdent beaucoup de leur force habituelle, même si quelques plaisirs occasionnels viennent illuminer la représentation — comme les interventions des cors dans le concerto.

Haitink ne résout pas l’énigmatique malédiction de la quatrième symphonie, qui voit presque toujours les pupitres suivre des pulsations très légèrement décalées au début du premier mouvement. Les violoncelles et les altos ne sont en effet presque jamais synchronisés entre eux (alors qu’ils se transmettent le contre-chant deux fois par mesure), ni avec les violons. L’impression qui en résulte est l’équivalent auditif de l’observation des roues d’un vélo, lorsque les rayons donnent l’impression de tourner à l’envers.


“Honeymoon in Vegas”

Nederlander Theatre, New York • 23.11.14 à 15h
Musique et lyrics : Jason Robert Brown. Livret : Andrew Bergman, d’après le scénario du film de 1992.

Mise en scène : Gary Griffin. Direction musicale : Tom Murray. Avec Rob McClure (Jack Singer), Brynn O’Malley (Betsy Nolan), Tony Danza (Tommy Korman), Nancy Opel (Bea Singer)

HoneymoonJe suis ressorti à peu près aussi euphorique de cette nouvelle comédie musicale que lorsque j’ai découvert Dirty Rotten Scoundrels en 2005 : voici enfin une comédie musicale au sens premier du terme, dotée d’un second degré réjouissant et d’une partition aussi mélodique qu’entraînante.

On n’imaginait pas Jason Robert Brown (The Last Five Years, 13, Parade, The Bridges of Madison County) capable d’écrire une partition aussi jubilatoire, sans arrière-pensée ni volonté d’impressionner par une forme de complexité hors de propos. Sa partition pour jazz band est une merveille, qui fait de fréquents clins d’œil aux compositeurs de l’âge d’or, comme Cy Coleman ou John Kander.

L’histoire est une comédie de qualité, qui joue souvent sur l’effet que produit l’arrivée inattendue d’une phrase complètement décalée dans ce qui s’annonce a priori comme un propos sérieux. La chanson la plus représentative de ce parti pris est “Out of the Sun”, la chanson dans laquelle Tommy évoque sa défunte femme, décédée d’un cancer de la peau.

La distribution est de qualité. J’aime beaucoup Rob McClure, dont le charme est considérable dans le rôle principal de Jack. Malheureusement, ses aigus ne sortaient qu’au prix d’efforts considérables lors de cette représentation… au point que je m’attendais presque à ce qu’il soit remplacé par sa doublure après l’entracte.

Tony Danza — le Tony de Who’s the Boss? (Madame est servie) — impressionne par sa classe naturelle et son instinct comique impeccable. Sa voix n’est pas très puissante, mais il interprète les chansons avec la grâce et le style des grands crooners. Il est proprement irrésistible.

Bref : musique superbe, comédie de qualité, interprétation soignée. On n’en demande pas plus.


“The Radio City Christmas Spectacular”

Radio City Music Hall, New York • 23.11.14 à 13h

SpectacularL’arrivée de cet irrésistible spectacle annuel est le signe le plus sûr que le compte à rebours précédant Noël a commencé à s’égréner.

Chaque année, de nouvelles innovations technologiques viennent enrichir un spectacle qui sait aussi capitaliser sur ses numéros les plus connus, dont il est impossible de se lasser. (Ci-contre, la fameuse chute au ralenti des petits soldats de bois. Les photos sans flash sont désormais autorisées.)

Pour ma part, à l’instant-même où les premiers effets lumineux sont mis en route et où l’orchestre émerge par magie de la fosse d’orchestre pour interpréter l’ouverture, je suis sous le charme. Le mélange de tradition et de modernité est parfaitement dosé, et l’ensemble du spectacle témoigne d’une capacité à s’émerveiller qui en décuple l’effet.

Derrière moi, des personnes d’un certain âge qui voient le Christmas Spectacular pour la première fois s’extasient à haute voix de la succession de tableaux plus magiques les uns que les autres. Pour une fois, ces manifestations à haute voix ne me gênent pas. Au contraire, elles me confirment l’attrait universel d’un spectacle qui sait se laisser porter par le miracle de Noël, ce moment où l’on oublie ses petits soucis quotidiens pour s’abandonner à la magie d’un épisode délicieusement onirique.

Je ressors en ayant rechargé pour un mois au moins mes batteries de bonne humeur et d’émotion positive.


“You Can’t Take It With You”

Longacre Theatre, New York • 22.11.14 à 20h
De Moss Hart & George S. Kaufman (1936)

Mise en scène : Scott Ellis. Avec James Earl Jones (Martin Vanderhof), Rose Byrne (Alice), Elizabeth Ashley (Olga), Annaleigh Ashford (Essie), Johanna Day (Mrs. Kirby), Julie Halston (Gay Wellington), Byron Jennings (Mr. Kirby), Patrick Kerr (Mr. DePinna), Fran Kranz (Tony Kirby), Mark Linn-Baker (Paul Sycamore), Kristine Nielsen (Penelope Sycamore), Reg Rogers (Boris Kolenkhov), …

TakeitCette pièce est l’une des comédies mythiques écrites par Moss Hart et George S. Kaufman, au cours d’une collaboration qui dura une dizaine d’années (et dont Hart décrivit la genèse dans son génial Act One). You Can’t Take It With You valut à ses auteurs un Pulitzer Prize et tint l’affiche deux ans, un record à l’époque.

You Can't Take It With You se passe dans la famille Sycamore, une impressionnante collection de personnages plus excentriques les uns que les autres. La fille la plus “normale” de la famille vient présenter l’homme dont elle est amoureuse, le fils d’une famille très sérieuse et très conventionnelle. La rencontre produira quelques étincelles prévisibles mais savoureuses.

La pièce a peut-être perdu un peu de son éclat en 80 ans, mais la mise en scène experte de Scott Ellis, servie par des comédiens de talent dans le très joli décor de David Rockwell, parvient à en faire étinceler l’instinct comique. On ne rit pas souvent à gorge déployée, mais on savoure avec délice l’écriture sûre et inspirée de l’un des duos d’auteurs les plus célèbres de Broadway.


“Allegro”

Classic Stage Company, New York • 22.11.14 à 15h
Musique : Richard Rodgers (1947). Livret et lyrics : Oscar Hammerstein II.

Mise en scène : John Doyle. Direction musicale : Mary-Mitchell Campbell. Avec Claybourne Elder (Joseph Taylor, Jr.), Malcolm Gets (Joseph Taylor, Sr.), Jessica Tyler Wright (Marjorie Taylor), Alma Cuervo (Grandma Taylor), Elizabeth A. Davis (Jenny Brinker), George Abud (Charlie Townsend), Jane Pfitsch (Molly / Emily), …

AllegroAllegro est le premier “flop” mythique de Richard Rodgers et Oscar Hammerstein. Après le succès phénoménal de Oklahoma! et de Carousel, Rodgers et Hammerstein entreprirent d’écrire une œuvre éminemment personnelle sur l’irréversibilité de certains choix individuels.

Ils ne parvinrent jamais à faire aboutir totalement leur vision, peut-être en partie parce qu’ils n’étaient pas entourés des bonnes personnes, et la pièce ne tint l’affiche à Broadway que grâce au nom de ses auteurs. Les critiques ne furent pas unanimement négatives ; un consensus se fit notamment sur la qualité des chansons  — Rodgers et Hammerstein étaient incapables d’écrire de mauvaises chansons, même dans un spectacle pas complètement abouti. 

Le jeune Stephen Sondheim participa à l’aventure comme stagiaire, et il a souvent dit qu’il avait passé sa vie à tenter de réécrire Allegro. Plus précisément, il est vraisemblable que le style très expérimental de la pièce l’ait poussé à continuer à repousser les frontières du genre au cours de sa carrière. Le style narratif d’Allegro, très singulier avec ses trois chœurs grecs et ses personnages morts qui continuent à commenter l’action sur une scène sans réel décor, pose en effet la base des nombreuses innovations formelles qui seront la marque de fabrique de Sondheim et de ses co-auteurs.

Quelques rares tentatives ont été menées pour ressusciter Allegro. La plus convaincante est un double CD publié en 2009, qui présente de manière particulièrement luxueuse l’intégralité de la musique de la pièce, y compris ses longs ballets (et sur lequel on peut entendre les voix de Stephen Sondheim et d’Oscar Hammerstein). Les chansons principales y sont interprétées magnifiquement, le “Come Home” d’Audra McDonald et le “The Gentleman is a Dope” de Liz Callaway étant particulièrement sublimes.

John Doyle, le metteur en scène anglais connu surtout pour faire interpréter la musique de ses spectacles par les comédiens eux-mêmes, a conçu une version condensée d’Allegro qui réduit la durée du spectacle de moitié environ en éliminant notamment la quasi-intégralité des ballets (chorégraphiés, dans la production originale, par Agnes de Mille, qui assurait également la mise en scène).

Sur une scène presque vide que les comédiens ne quittent jamais et où la lumière joue un rôle important, cette approche permet de donner à la pièce une forme d’intensité… et de se concentrer sur la beauté indéniable de la musique. Les arrangements instrumentaux et vocaux sont de toute beauté, et ils sont interprétés par une distribution talentueuse, au sein de laquelle on reconnaît plusieurs habitués des productions de John Doyle.

On peut regretter la suppression de la moitié de la pièce, mais cette version réussit à présenter Allegro sous une forme qui respecte l’intention des auteurs tout en mettant en valeur les points forts de l’écriture. Je veux bien abandonner pour l’occasion mon habituelle prévention envers le travail de John Doyle : c’est de la belle ouvrage.

À l’issue de la représentation, très intéressante séance de discussion avec Ted Chapin, le patron de la Rodgers and Hammerstein Organization, qui veille sur le catalogue des auteurs d’Allegro pour le compte des ayants droit.


“Beautiful, the Carole King Musical”

Stephen Sondheim Theatre, New York • 21.11.14 à 20h
Paroles et musique : Gerry Goffin & Carole King, Barry Mann & Cynthia Weil. Livret : Douglas McGrath.

Mise en scène : Marc Bruni. Direction musicale : Jason Howland. Avec Jessie Mueller (Carole King), Scott J. Campbell (Gerry Goffin), Anika Larsen (Cynthia Weil), Daniel Torres (Barry Mann [understudy / remplaçant]), Paul Anthony Stewart (Don Kirshner), Liz Larsen (Genie Klein), …

BeautifulCarole King : le nom ne me parlait pas particulièrement… et c’est la raison pour laquelle je ne m’étais pas précipité pour aller voir cette comédie musicale dont la première représentation a eu lieu il y a un an exactement, le 21 novembre 2013.

Carole King est une auteur-compositrice très populaire aux États-Unis depuis le début des années 1960. Elle se consacra d’abord avec son mari Gerry Goffin à l’écriture de chansons pour d’autres interprètes avant d’entamer une carrière de chanteuse, marquée notamment par le succès de son album Tapestry de 1971.

Cette comédie musicale entreprend de raconter la première partie de la carrière de Carole King en y intégrant non seulement les chansons qu’elle écrivit avec son mari, mais aussi celles d’un autre couple d’auteurs célèbres, Barry Mann & Cynthia Weil, qui furent proches de King & Goffin. Elle valut un Tony Award à Jessie Mueller, qui tient le rôle-titre de Carole King.

Le livret, quoique linéaire, est bien ficelé, plein d’humour… et il amène habilement les chansons, plus entraînantes les unes que les autres, qui rappellent manifestement de nombreux souvenirs au public. La mise en scène, particulièrement fluide, enchaîne de superbes transitions dans le joli décor de Derek McLane.

On s’attache vite aux personnages, campés avec talent et juste ce qu’il faut d’émotion. Jessie Mueller est effectivement assez saisissante dans le rôle de Carole King. On prend un plaisir particulier à voir les comédiens interpréter des groupes mythiques comme les Shirelles (interprètes de “Will You Love Me Tomorrow”, l’un des premiers gros succès de Goffin & King) ou les Drifters (interprètes du mythique “On Broadway” de Mann & Weil).

La pièce commence et s’achève lors du concert que donna Carole King à Carnegie Hall en 1971. La carrière de Carole King était alors loin d’être terminée.


“Jacques Brel Is Alive and Well and Living in Paris”

Charing Cross Theatre, Londres • 15.11.14 à 19h45
Musique : Jacques Brel. Conception & lyrics en anglais : Eric Blau & Mort Shuman.

Mise en scène : Andrew Keates. Direction musicale : Dean Austin. Avec Gina Beck, Daniel Boys, David Burt, Eve Polycarpou.

BrelEnchaîner les chansons de Brel, sans logique particulièrement apparente, c’est la raison d’être un peu faiblarde de ce spectacle créé Off-Broadway à New York en 1968 et qui tint l’affiche quatre ans et demi… avant de tenter sans succès l’aventure de Broadway en 1972.

N’étant pas fanatique de Brel, je n’ai rien trouvé dans ce spectacle qui retînt mon attention… d’autant que la distribution ne m’a pas enthousiasmé. Les maniérismes de Brel sont déjà pénibles à observer ; copiés par d’autres, ils deviennent insupportables.

Je suis, pour une fois, parti à l’entracte, n’espérant rien d’un spectacle qui m’avait passablement ennuyé pendant ses 45 premières minutes.


“Catch Me If You Can”

The Andrew Lloyd Webber Foundation Theatre, ArtsEd, Londres • 15.11.14 à 14h30
Musique : Marc Shaiman. Lyrics : Scott Wittman & Marc Shaiman. Livret : Terrence McNally.

Mise en scène : Paul Foster. Direction musicale : Paul McCarthy. Avec Jake Small (Frank Abagnale, Jr.), Omari Douglas (Carl Hanratty), Iain Mattley (Frank Abagnale, Sr.), Nell Martin (Paula Abagnale), Amy Perry (Brenda Strong)…

CatchmeArtsEd est l’une des meilleures formations aux métiers du théâtre de Londres et c’est toujours un plaisir d’y voir les spectacles interprétés par les étudiants, généralement d’excellente qualité grâce à l’encadrement de profesionnels de haut niveau. Depuis ma dernière visite, un somptueux petit théâtre y a été construit grâce à la Fondation Andrew Lloyd Webber.

Cerise sur le gâteau, on y présente ce qui constitue, sauf erreur de ma part, la première production londonienne de Catch Me If You Can, la comédie musicale tirée du célèbre film de 2002, que j’avais vue à Seattle en août 2009 et à Broadway en avril 2011. L’histoire suit les péripéties de Frank Abagnale, un escroc qui utilise son charme naturel pour échapper à toute poursuite alors qu’il encaisse des chèques falsifiés, se fait passer pour un pilote ou un médecin, etc.

Chantilly sur la cerise, cette production est mise en scène par l’excellent Paul Foster, un metteur en scène aussi talentueux que discret, dont le Grand Hotel et le Bells Are Ringing, entre autres splendeurs, m’ont laissé de très beaux souvenirs.

Le plus bel exploit de la mise en scène est de parvenir à rendre cohérent le livret de la pièce, qui utilise un procédé assez peu convaincant pour raconter l’histoire en flash-back : au moment d’être arrêté après avoir échappé de multiples fois aux poursuites du FBI, le héros, Frank Abagnale, se met à raconter son histoire comme s’il était dans un show télévisé. Ce choix, incompréhensible pour les spectateurs au début de la pièce alors qu’ils n’ont pas encore fait connaissance avec le héros, fait démarrer la représentation sur un faux pas qui plombait beaucoup la production originale, d’autant que Frank se mettait ensuite régulièrement à parler “à la caméra” pendant la pièce, au détriment de ses interactions avec les autres personnages.

Foster a réussi à rendre cet épisode initial aussi fluide que possible et il a sagement gommé la plupart des références ultérieures à ce curieux procédé narratif, que l’on ne retrouve que dans la scène finale. Le décor à deux niveaux et l’entrée à portes coulissantes au fond du décor permettent de gérer de manière créative les nombreuses contraintes de lieu. Le tempo est soutenu, les transitions sont superbement travaillées et les traits d’humour sont soulignés avec soin. Les mouvements de foule sont très joliment conçus et contribuent beaucoup à la fluidité d’ensemble. Surtout, les personnages gagnent en profondeur par rapport à la production originale.

Quelques scènes-clés sont traitées avec un soin réjouissant, comme celle où l’on voit Frank affiner sa technique de faussaire, colle et ciseaux en mains… ou encore la très belle scène qui clôt le premier acte, dans laquelle Frank et Hanratty, l’agent du FBI qui le poursuit avec obstination, discutent par téléphone le soir de Noël alors qu’il se trouvent tous les deux complètement seuls.

Le seul petit reproche est qu’il y a quelques instants qui mériteraient d’être encore plus mis en exergue, par un effet sonore ou un effet de lumière : notamment les moments où le héros a soudain l’idée de l’une de ses nouvelles escroqueries… ou encore lorsque l’un de ses interlocuteurs l’arrête avec un “wait!” qui pourrait laisser entendre qu’ïl a été découvert.

Frank Small est parfait dans le rôle de Frank Abagnale : il a un charisme fou, un véritable instinct de comédien et une très belle voix. Il éclipse largement le souvenir de Aaron Tveit, dont je n’ai jamais bien compris ce qu’on lui trouvait (outre bien sûr qu’il est jeune et beau).

Malheureusement, le comédien qui lui donne la réplique dans le rôle de Hanratty n’a pas le talent d’un Norbert Leo Butz… et leurs interactions n’ont, du coup, pas la force qu’on pourrait espérer. C’est d’autant plus regrettable que le personnage de Hanratty est vraiment très bien écrit… mieux écrit, par certains côtés, que celui de Frank. Les scènes entre les agents du FBI manquent de rythme et on reprend conscience brusquement que l’on est en train d’entendre des étudiants réciter des répliques apprises par cœur.

Les autres comédiens sont tous de bon niveau… et on apprécie tout particulièrement la très belle voix grave de Iain Mattley (bien plus en forme que celle de Tom Wopat) dans le rôle du père. L’orchestre de cinq musiciens fait des étincelles… et notre plaisir serait total s’il n’y avait pas autant de problèmes de micros pas ouverts.


“Go Down, Moses”

Théâtre de la Ville, Paris • 11.11.14 à 20h30
Romeo Castellucci

MosesUn spectacle virtuosissime, constitué d’une série de visuels inspirés par le personnage de Moïse, sur un scène séparée du public par un voile transparent. Les scènes successives sont fortes, toujours inattendues, souvent bouleversantes… et les transitions — la dernière, surtout — sont d’une beauté à chavirer de bonheur. L’ambiance sonore, obsessive, parfaitement calibrée, complète admirablement l’ensemble.

Seul reproche : avec sa lumière dosée derrière le voile transparent, la dernière scène n’est pas évidente à voir depuis la place où je me trouve. C’est dommage, car elle ne semble pas avoir vocation à être floue dans l’esprit de Castellucci.

On ressort avec l’impression étrange et vaguement enivrante d’avoir vécu quelque chose d’unique et d’exceptionnel, aussi étrange que signifiant, aussi inttendu que profondément bouleversant. Un spectacle au-delà des mots, qui est en lui-même un magnifique hommage à la puissance du théâtre comme moyen d’expression.


“Elmer Gantry”

Signature Theatre, Arlington (Virginie) • 9.11.14 à 19h
Musique : Mel Marvin. Livret : John & Lisa Bishop. Lyrics : Bob Satuloff. D’après le roman de Sinclair Lewis.

Mise en scène : Eric Schaeffer. Direction musicale : William Yanesh. Avec Charlie Pollock (Elmer Gantry), Mary Kate Morrissey (Sharon Falconer), …

GantryBien que Elmer Gantry soit considéré aujourd’hui comme l’un des classiques de la littérature contemporaine américaine, sa publication en 1926 fit scandale dans les cercles religieux. Le personnage éponyme, incarné par Burt Lancaster dans l’adaptation cinématographique de 1960, est un prédicateur qui a du mal à n’utiliser son charisme naturel qu’à des fins altruistes. La rencontre avec une autre prêcheuse, Sharon Falconer, va donner une direction nouvelle à sa vie.

Une adaptation en comédie musicale fut tentée en 1970 à Broadway, mais elle ferma ses portes le soir de sa première — le rôle de Sharon y était tenu par Rita Moreno.

Et voici que le toujours innovant Signature Theatre nous en propose une nouvelle version, écrite par des auteurs peu connus, à part peut-être le librettiste principal, John Bishop, plutôt connu en-dehors des cercles de la comédie musicale.

Difficile de ne pas penser aux autres créations récentes dont le personnage principal était aussi un prédicateur : Leap of Faith, mais aussi Scandalous. Ce qui fait la force d’Elmer Gantry, c’est cette découverte subtile par le héros de son côté le plus humain, sans qu’il vive pour autant une rédemption épiphanique. 

La partition est excellente… et les nombreux numéros de gospel figurent parmi les plus entraînants que j’aie entendus sur une scène de théâtre.

Tous les comédiens sont excellents, jusque dans les rôles secondaires (génial Bobby Smith), mais je retiendrai surtout la prestation de Charlie Pollock dans le rôle-titre. Le personnage est certes bien écrit, mais Pollock y ajoute une physicalité toujours à la limite de la concupiscence qui le rend irrésistible.

Jolie mise en scène, qui se termine en apothéose sur une très belle image évoquant de manière très réussie l’effondrement et l’incendie de la “cathédrale” construite pour Sharon.

Du théâtre fort et intelligent.


“Little Dancer”

Eisenhower Theatre, Kennedy Center for the Performing Arts, Washington, DC • 9.11.14 à 13h30
Musique : Stephen Flaherty. Livret & lyrics : Lynn Ahrens.

Mise en scène et chorégraphie : Susan Stroman. Direction musicale : Shawn Gough. Avec Boyd Gaines (Edgar Degas), Rebecca Luker (Marie van Goethem, adulte), Tiler Peck (Marie van Goethem, jeune), Janet Dickinson (Mary Cassatt), Karen Ziemba (Martine van Goethem), Kyle Harris (Christian), …

DancerDans quelles circonstances Degas créa-t-il sa célèbre sculpture La Petite Danseuse de quatorze ans, dont l'inclusion dans la sixième exposition des impressionnistes, en 1881, fit beaucoup de bruit ? C’est l’histoire que cette comédie musicale cherche à raconter… sur une base largement fictive, dans la mesure où l’on semble ne pas savoir grand’ chose de Marie van Goethem, le jeune rat de l’Opéra de Paris qui servit de modèle à Degas.

Ce n’est pas la première fois qu’une comédie musicale s’intéresse à la création d’une œuvre d’art célèbre. On pense tout de suite, évidemment, à Sunday in the Park With George. Mais Little Dancer ne cherche nullement à explorer les ressorts de la création artistique ; le seul but des auteurs est de raconter une histoire en musique et en lumière.

Triple réussite.

L’histoire imaginée par Lynn Ahrens s’appuie sur la technique bien éprouvée du flash back mais elle fonctionne à merveille, avec ses allers-retours entre l’Opéra de Paris, l’atelier de Degas et le logis modeste où Marie habite avec sa mère alcoolique et sa petite sœur. On n’échappe ni aux lieux communs sur Paris, ni aux lointains et curieux échos de Phantom of the Opera, mais l’attention portée à la construction dramatique emporte l’adhésion. La fin, sublime, rappelle étrangement la fin d’Aida (la comédie musicale, pas l’opéra), et elle est tout aussi touchante.

La partition de Flaherty et Ahrens est la plus belle qu’ils aient écrite depuis Ragtime. Elle est, elle aussi, pleine de réminiscences curieuses… de leurs œuvres précédentes, mais aussi d’autres auteurs. On y retrouve notamment le Paris de dessin animé qu’ils avaient si joliment mis en musique dans Anastasia.

Mais cette production est surtout un véritable enchantement visuel. Le travail de conception scénique de Beowulf Boritt, dont je parle toujours avec une immense admiration (encore récemment avec On the Town), est remarquable : son décor, parfaitement fluide, se métamorphose sans effort d’une scène à l’autre, tandis que des projections somptueuses recréent l’ambiance lumineuse et colorée des toiles de Degas. C’est presque trop de splendeurs. La scène finale, en particulier, est tellement touchante sur le plan visuel que l’on aimerait la revivre encore et encore.

Tous ces éléments sont coordonnés de main de maître par la géniale Susan Stroman, dont l’inventivité est décidément sans borne. Elle signe ici encore une mise en scène d’anthologie, dont toutes les composantes contribuent de manière équilibrée à l’émergence d’une atmosphère magique et émouvante.

Belle distribution. On est heureux de retrouver la talentueuse Rebecca Luker, dont la voix ne semble toutefois plus très en forme… tandis que l’on se régale de voir la sympathique Karen Ziemba continuer à réussir aussi brillamment sa transition de danseuse en comédienne. Belle prestation également de Boyd Gaines, qui campe un Degas crédible et attachant.

Alors… Broadway ou pas Broadway ? Ce serait incompréhensible pour moi qu’une œuvre aussi aboutie n’ait pas sa chance à New York.

Et une comédie musicale qui renoue avec l’ancienne tradition du Dream Ballet gagne forcément beaucoup de points dans mon esprit…


“The Band Wagon”

New York City Center • 8.11.14 à 20h
Musique : Arthur Schwartz. Lyrics : Howard Dietz. Livret : Douglas Carter Beane, d’après le scénario du film de la MGM, de Betty Comden & Adolph Green.

Mise en scène et chorégraphie : Kathleen Marshall. Direction musicale  Todd Ellison. Avec Brian Stokes Mitchell (Tony Hunter), Tracey Ullman (Lily Martin), Michael McKean (Lester Martin), Tony Sheldon (Jeffrey Cordova), Laura Osnes (Gabrielle Gerard), Michael Berresse (Paul Byrd), Don Stephenson (Hal Meadows), …

BandwagonThe Band Wagon (1953) est l’un des films musicaux les plus réussis de la MGM, même s’il n’a pas atteint en France la même réputation que Singin’ in the Rain (1952). À titre personnel, je trouve qu’il n’y a pourtant pas photo entre l’élégance aérienne de Fred Astaire dans le premier et l’approche plus terrienne et athlétique de Gene Kelly dans le second.

Le film s’inspire vaguement d’une revue présentée à Broadway en 1931, mais il n’en conserve qu’une chanson, le génialissime “Dancing in the Dark” de Schwartz & Dietz, l’une des plus belles chansons jamais écrites, tous répertoires confondus. Il n’y a jamais eu à ma connaissance de version scénique du film de 1953 ; aussi cette production, présentée “en concert” pour quelques représentations, constitue-t-elle une première significative.

Indépendamment de toute autre considération, on ne peut qu’être emballé par une partition qui enchaîne des merveilles comme “That’s Entertainment”, “By Myself” ou le déjà cité “Dancing in the Dark”. L’orchestre ne contient certes que douze musiciens, mais il fait la part belle aux instruments à vent, qui y font des interventions exquises.

Le livret de Douglas Carter Beane a au moins la vertu de lier les chansons entre elles, même s’il choisit sans raison particulièrement convaincante de s’écarter du scénario du film. On m’objectera sans doute que le scénario n’était pas à l’épreuve des balles, mais je le trouve au moins aussi valable que cette nouvelle tentative — on parle, après tout, de Comden & Green, deux des auteurs les plus talentueux de l’histoire de la comédie musicale.

La distribution est de qualité, même si les deux rôles principaux ont curieusement été confiés à des comédiens qui ne sont pas particulièrement connus pour leurs qualités de danseurs. Au moins Brian Stokes Mitchell possède-t-il une voix chaleureuse de “crooner”, particulièrement adaptée à ce répertoire.

Dans les rôles secondaires, on est particulièrement séduit par la Lily de Tracey Ullman (dans l’un des ces rôles de lyriciste femme qui semble omniprésent dans le répertoire : 42nd Street, Curtains, …) et par le Jeffrey Cordova de Tony Sheldon — il y a donc une vie après Priscilla.


“Show Boat”

Avery Fisher Hall, New York • 8.11.14 à 14h
Musique : Jerome Kern (1927). Livret & lyrics : Oscar Hammerstein II, d’après le roman de Edna Ferber.

New York Philharmonic, Ted Sperling. Mise en scène : Ted Sperling. Chorégraphie : Randy Skinner. Avec Fred Willard (Captain Andy), Lauren Worsham (Magnolia), Julian Ovenden (Gaylord Ravenal), Wanessa Williams (Julie Laverne), NaTasha Yvette Williams (Queenie), Norm Lewis (Joe),...

ShowboatComme il le fait régulièrement, le New York Philharmonic propose d’entendre un classique du répertoire dans des conditions particulièrement luxueuses (les orchestrations de Robert Russell  Bennett sortent vraiment à leur avantage d’une interprétation aussi soignée) et avec une mise en scène plus ou moins élaborée selon les cas.

Privée d’une bonne partie de son livret, l’œuvre ne fait apparaître qu’indirectement son caractère révolutionnaire — elle est considérée par beaucoup comme marquant un tournant dans l’histoire de la comédie musicale, à la fois par le niveau d’intégration des chansons et du livret, mais aussi par sa volonté de traiter des thèmes “sérieux” à une époque où frivolité et légèreté étaient les maîtres-mots.

Ce Show Boat n’atteint pas la sophistication que le génial metteur en scène Lonny Price avait apportée aux récentes présentations de Company ou de Sweeney Todd, mais la partition n’en est pas moins envoûtante.

La distribution est solide… et si on est légèrement déçu par le Joe un peu timide de Norm Lewis, on est en revanche bien plus convaincu par la beauté du chant de Vanessa Williams dans le rôle de Julie. Les deux plus belles prestations viennent néanmoins de Lauren Worsham et de Julian Ovenden, dont les voix sont idéalement adaptées à ce répertoire, et qui donnent aux rôles de Magnolia et de Gaylord une vraie profondeur.


“Billy Elliot” au cinéma

UGC Bercy, Paris • 7.11.14 à 20h
Musique : Elton John. Livret et lyrics : Lee Hall, d’après le film de 2000.

Mise en scène : Stephen Daldry. Chorégraphie : Peter Darling. Avec Elliott Hanna (Billy), Ruthie Henshall (Mrs. Wilkinson), … (Michael), Deka Walmsley (le père), Ann Emery (la grand-mère), etc.

BillyelliotL’idée de filmer une comédie musicale scénique se heurte toujours à de nombreux obstacles, à commencer par la crainte des producteurs que le public choisisse de regarder l’enregistrement à la maison plutôt que de se déplacer au théâtre.

Aussi se réjouit-on toujours lorsque les concepteurs d’une œuvre acceptent de franchir le pas, comme ils viennent de le faire avec la touchante comédie musicale Billy Elliot, actuellement diffusée au cinéma avant d’être disponible en DVD et en Blu-ray.

Cela fait bientôt dix ans que Billy Elliot a ouvert ses portes à Londres. J’ai vu le spectacle à Londres (deux fois), à New York et à Séoul… et j’en suis ressorti chaque fois un peu plus impressionné par cette adaptation en comédie musicale du génial film de Stephen Daldry de 2000.

C’est que Billy Elliot parvient à combiner la belle histoire de son personnage central avec des considérations matures et intelligentes sur les bouleversements sociaux qu’a connus le nord de l’Angleterre au moment de la grève des mineurs du milieu des années 1980.

Une trentaine de comédiens se sont succédés sur la scène du Victoria Palace Theatre de Londres depuis la création du rôle par Liam Mower, devenu aujourd’hui un danseur de premier plan, dans une péripétie où la réalité rejoint la fiction. Il fait une apparition remarquée dans cette captation, dans le rôle de Billy adulte.

Le rôle de Billy est actuellement partagé entre quatre garçons. C’est le charismatique et charmant Elliott Hanna qui a été choisi pour cette captation… et c’est peu de dire qu’il a une personnalité redoutablement attachante. C’est en voyant le spectacle, il y a plusieurs années, qu’il a décidé qu’il voulait tenter de jouer le rôle principal. Une belle histoire qui culmine en un très joli moment de théâtre.

La distribution est excellente. On y retrouve l’excellente Ann Emery, qui semble jouer le rôle de la grand-mère depuis toujours… tandis que le rôle magnifique de Mrs. Wilkinson y est désormais tenu par la célèbre Ruthie Henshall, qui y fait des étincelles.

La captation est très réussie… et s’achève sur un très joli montage interprété par une bonne partie des comédiens ayant interprété le rôle de Billy Elliot au fil de ces dix années — vingt-sept d’entre eux. Le seul reproche est qu’elle démarre par un reportage qui trahit une partie des rebondissements visuels à attendre du spectacle.

Espérons que ce Billy Elliot sera le premier d’une longue série.


Kraftwerk : “Autobahn”

Fondation Louis Vuitton, Paris • 6.11.14 à 20h30

AutobahnLa Fondation Louis Vuitton accueille le mythique groupe allemand Kraftwerk pour une rétrospective en huit concerts de l’ensemble de ses compositions. Ce premier concert porte le nom de son album de 1974, Autobahn, mais il inclut des œuvres d’autres origines.

Kraftwerk ont été des pionniers de la musique électronique : ils ont ouvert un nombre hallucinant de voies nouvelles à la musique populaire, de la variété à la techno en passant par la musique de film.

Cette série de concerts est accompagnée de superbes projections en 3D conçues de manière similaire à la musique : un vocabulaire restreint et cohérent, décliné de manière répétitive avec quelques variations incrémentales.

Certains classiques, comme “Trans Europe Express”, sont de petits bijoux. On ressort impressionné par la clarté de la vision et par la qualité de l’exécution.


“Die Entführung aus dem Serail”

Palais-Garnier, Paris . 5.11.14 à 19h30
L'Enlèvement au sérail. Mozart (1782). Livret : Gottlieb Stephanie.

Direction musicale : Philippe Jordan. Mise en scène : Zabou Breitman. Avec Jürgen Maurer (Selim), Erin Morley (Konstanze), Anna Prohaska (Blonde), Bernard Richter (Belmonte), Paul Schweinester (Pedrillo), Lars Woldt (Osmin), …

SeraglioJ'ai craqué à l'entracte. Pour accrocher l'attention, il faut à cet opéra une distribution et un orchestre dans une forme exceptionnelle. Ces conditions ne sont nullement remplies ici, certains choix de distribution des rôles étant même étonnants.

La mise en scène, fondée sur l'idée faussement originale de présenter des images "à l'ancienne", ne fait rien pour impulser un peu d'énergie à la représentation. Je reste malgré tout fan de Jean-Marc Stehlé, le génial créateur des décors.

Les meilleurs airs sont de toute façon dans la première partie...


“Damn Yankees”

Landor Theatre, Londres . 2.11.14 à 15h
Musique et lyrics : Richard Adler & Jerry Ross (1955). Livret : George Abbott & Douglass Wallop.

Mise en scène : Robert McWhir. Direction musicale : Michael Webborn. Avec Jonathan D. Ellis (Applegate), Poppy Tierney (Lola), Alex Lodge (Joe Hardy), Nova Skipp (Meg Boyd), Gary Bland (Joe Boyd), ...

YankeesUne fois de plus, le petit Landor Theatre fait des étincelles en présentant une version extraordinairement aboutie de ce classique de l'âge d'or de Broadway. Outre les prestations remarquables des comédiens interprétant les rôles principaux, on est particulièrement sensible à la qualité d'ensemble de la troupe, qui se lance avec talent et énergie dans d'ambitieuses chorégraphies, comme si la scène était bien plus grande que sa taille réelle.

La partition est un régal. On va de bonheur en bonheur grâce au soin que lui apportent tant l’orchestre que les chanteurs.


“Made in Dagenham”

Adelphi Theatre, Londres • 1.11.14 à 19h30
Musique : David Arnold. Lyrics : Richard Thomas. Livret : Richard Bean, d’après le scénario du film.

Mise en scène : Rupert Goold. Direction musicale : Tom Deering. Avec Gemma Arterton (Rita O’Grady), Adrian Der Gregorian (Eddie O’Grady), Isla Blair (Connie), David Cardy (Monty), Heather Craney (Clare), Sophie-Louise Dann (Barbara Castle), Julius D’Silva (Hopkins), Naomi Frederick (Lisa Hopkins), Steve Furst (Tooley), Mark Hadfield (Harold Wilson), Sophie Isaacs (Sandra), Sophie Stanton (Beryl), Naana Agyei-Ampadu (Cass), …

DagenhamCette comédie musicale est l’adaptation d’un film récent (2010), consacré à la grève des ouvrières de l’usine Ford de Dagenham pour obtenir les mêmes salaires que les hommes à travail équivalent, en 1968. Cette grève, qui eut des répercussions nationales, est entrée dans l’histoire au même titre que les grèves de mineurs des années Thatcher.

C’est un film social sur fond de comédie légère, comme les Anglais savent si bien les faire. Depuis que je l’ai vu, il y a deux mois environ, je me demande comment on peut imaginer en tirer une comédie musicale, même si l’Angleterre nous a déjà donné des comédies musicales à thématique sociale, comme Blood Brothers (1983), Spend Spend Spend (1998), ou encore Billy Elliot (2005).

Le résultat est un bien curieux objet théâtral, aussi difficile à décrire qu’à juger.

Les auteurs ont en effet choisi de forcer le trait dans tous les domaines : l’humour (il y a plus de one-liners que dans tout un spectacle de Florence Foresti), la caricature (le pauvre Harold Wilson devient l’équivalent d’une marionnette des Guignols ; l’arrivée du patron américain donne lieu à un numéro délirant), une  forme de grossièreté délibérée… et un visuel absolument pas réaliste, qui fait très “bande dessinée” — l’usine y est représentée par des “grappes” de pièces, comme si on y assemblait des maquettes géantes.

Il nous semble reconnaître dans cette tendance la patte de Richard Thomas, l’un des auteurs de Jerry Springer the Opera

Le seul point sur lequel les auteurs n’ont pas forcé le trait, au fond, c’est sur l’aspect social. L’appartement des O’Grady y est plutôt plus élégant que dans le film… et la grève et ses conséquences pour les ouvriers ne sont paradoxalement évoquées que de manière assez indirecte.

Du coup, la pièce prend une direction vaguement surréaliste qui rappelle un peu The Witches of Eastwick, Next to Normal ou Nine to Five. On y perd une partie de l’humanité des personnages et une forme d’ancrage dans le réel sans lequel le récit a du mal à s’épanouir. Difficile de s’attacher à des personnages qui évoluent dans un monde aussi fantasmatique, surtout quand leurs préoccupations sont censées être aussi matérielles.

La partition est utilitaire plus que créative. La distribution est solide — on y retrouve l’excellente Sophie-Louise Dann, que l’on avait tant aimée en Dot dans Sunday in the Park With George au Châtelet —, mais je suis resté assez insensible aux charmes de Gemma Arterton dans le rôle principal de Rita O’Grady.

C’est, au total, une bien curieuse aventure, dont on se demande quelles sont ses chances de connaître un succès durable. Le public ressort heureux car la pièce s’achève bien entendu sur la victoire du mouvement de grève… mais sera-ce suffisant ?