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Posts from August 2014

Prom 59 : “Elektra”

Royal Albert Hall, Londres • 31.8.14 à 19h30
Richard Strauss (1909). Livret : Hugo von Hofmannsthal, d’après Sophocle.

BBC Symphony Orchestra, Semyon Bychkov. Avec Christine Goerke (Elektra), Gun-Brit Barkmin (Chrysothemis), Felicity Palmer (Klytämnestra), Robert Künzli (Aegisth), Johan Reuter (Orest), …

BychkovReprésentation sidérante et géniale, magnifiquement conduite par un Semyon Bychkov absolument enthousiasmant dans son attention aux contrastes dramatiques… et éminemment respectueux des voix.

Christine Goerke est une Elektra complètement illuminée, génialement habitée. Elle est superbement entourée — notamment par la Klytämnestra délicieusement intense de Felicity Palmer. La scène de la reconnaissance d’Oreste est d’une beauté à faire chavirer le cœur et l’âme — très belle prestation de Johan Reuter.

La Salomé du soir précédent était magnifique ; cette Elektra est époustouflante.


Prom 58 : “Salome”

Royal Albert Hall, Londres • 30.8.14 à 19h30
Richard Strauss (1905). Livret d’après la traduction en allemand (par Hedwig Lachmann) de la pièce Salomé d’Oscar Wilde. 

Orchestre du Deutsche Oper Berlin, Donald Runnicles. Avec Nina Stemme (Salomé), Burkhard Ulrich (Hérode), Samuel Youn (Jochanaan), Doris Soffel (Hérodias), Thomas Blondelle (Narraboth), Ronnita Miller (le Page d’Hérodias), Marko Mimica (Premier Soldat), Tobias Kehrer (Deuxième Soldat), Paul Kaufmann, Gideon Poppe, Jörg Schörner, Clemens Bieber, Andrew Harris (les Juifs), …

RunniclesSuperbe Salomé, gâchée un peu toutefois par la mauvaise balance des voix et de l’orchestre, du moins depuis l’endroit où je me trouve — le Hérode de Burkhard Ulrich, régulièrement inaudible, en souffre tout particulièrement.

Nina Stemme est une Salomé incandescente, habitée, tragique. L’investissement dramatique est d’autant plus efficace que la voix semble sortir avec une facilité déconcertante.

Ronald Runnicles conduit l’orchestre avec sa maîtrise et son instinct habituels. Le plaisir d’entendre la musique interprétée depuis la scène plutôt que depuis une fosse est magnifié par tous les détails savoureux qui émergent au passage. Tout au plus aimerait-on que Runnicles souligne un peu plus certains reliefs dramatiques, notamment dans l’apothéose finale.


“Dogfight”

Southwark Playhouse, Londres • 30.8.14 à 15h
Musique & lyrics : Benj Pasek & Justin Paul. Livret : Peter Duchan, d’après le film de la Warner Bros. et le scénario de Bob Comfort.

Mise en scène : Matt Ryan. Direction musicale : George Dyer. Avec Laura Jane Matthewson (Rose Fenney), Jamie Muscato (Eddie Birdlace), Nicholas Corre (Bernstein), Cellen Chugg Jones (Boland), Rebecca Trehearn (Marcy), Amanda Minihan (Mama), Ciaran Joyce (Gibbs), Joshua Dowen (Stevens), Samuel J. Weir (Fector), Matthew Cutts (Lounge Singer et al.)

DogfightJ’avais vu cette émouvante comédie musicale à sa création à New York il y a deux ans. J’ai, depuis, abondamment écouté le CD du spectacle, auquel je me suis beaucoup attaché.

Cette production londonienne est très réussie… et surpasse même un peu la production originale sur le plan de la mise en scène, en gérant très bien l’inévitable flash-back qui encadre la pièce ainsi que la délicate et très belle scène finale. L’évocation du Golden Gate Bridge avec des moyens plus que minimaux est une très belle réussite pour le décorateur Lee Newby.

Jolie distribution, un petit cran en-dessous de celle de New York pour les rôles principaux. Jamie Muscato et Laura Jane Matthewson sont très touchants, mais ils n’ont pas le charisme qui illuminait les prestations de Derek Klena et de la merveilleuse Lindsay Mendez. Ils sont aussi un peu moins bons chanteurs, notamment Matthewson, dont la voix est très fatiguée dans l’aigu. Comme à New York, on peine à trouver crédible l’idée que Matthewson est censée être moche ; ce sera, pour toujours, la malédiction de cette œuvre.

La distribution secondaire est absolument épatante, notamment l’impayable Rebecca Trehearn qui, grimmée en Marcy, est le portrait craché de Fran Drescher, et la lumineuse Amanda Minihan, dont le sourire est si radieux.

Mes réserves sur l’œuvre se sont un peu estompées depuis deux ans. Le numéro d’ouverture, en particulier, est sans doute l’un des plus réussis de ces dernières années. La combinaison de la très belle partition de Pasek & Paul et d’une histoire fine et touchante est gagnante : je défie quiconque de ne pas terminer la représentation noyé dans un océan de larmes.


“The Apple Tree”

Ye Olde Rose and Crown, Londres • 24.8.14 à 15h
Musique : Jerry Bock. Lyrics : Sheldon Harnick. Livret : J. Bock & S. Harnick.

Mise en scène : Brendan Matthew. Direction musicale : Aaron Clingham. Avec  Daniel Donskoy (Snake / Balladeer / Narrator), Rafe Watts (Adam), Catriona Mackenzie (Eve), Luke Wilson (Sanjar), Rosie Glossop (Princess Barbara), Michaela Cartmell (Ella), Xandy Champken (Flip Charming), Lauren Austin (Nadjira), Danny Holmes (King Arik), Adam Corrigan (Producer / Mr. Fallible / Prisoner).

AppletreeCette délicieuse comédie musicale de 1966 est l’une des œuvres les moins connues de Jerry Bock et Sheldon Harnick (Fiddler on the Roof, She Loves Me), mais j’ai toujours eu une tendresse particulière pour cette collection de trois mini pièces en un acte.

L’œuvre a été conçue a l’origine pour que ce soit la même star féminine qui joue les rôles principaux dans les trois pièces (c’était le cas récemment à Broadway avec Kristin Chenoweth), mais la sympathique compagnie “All Star Productions”, qui produit beaucoup de spectacles de qualité dans ce pub de Walthamstow, a décidé de confier ces rôles à trois comédiennes différentes… et ça marche très bien. Cette configuration ne met que davantage au premier plan le comédien qui traverse les trois pièces dans un rôle de narrateur / commentateur, l’excellent Daniel Donskoy.

Curieusement, alors que ma préférence va normalement à la première pièce, “The Diary of Adam and Eve”, ce sont les deux autres qui m’ont ici particulièrement plu… notamment l’irrésistible “Passionella” et sa perspective contemporaine sur l’histoire de Cendrillon. Il faut dire que la prestation collective de la troupe dans les numéros musicaux y est particulièrement excellente.


“Dessa Rose”

Trafalgar Studios (Studio 2), Londres • 23.8.14 à 19h45
Musique : Stephen Flaherty. Livret et lyrics : Lynn Ahrens. D’après le roman de Sherley Anne Williams.

Mise en scène : Andrew Keates. Direction musicale : Dean Austin. Avec Cynthia Erivo (Dessa Rose), Cassidy Janson (Ruth), John Addison, Edward Baruwa, Sharon Benson, Miquel Brown, Alexander Evans, Cameron Leigh, Fela Lufadeju, Gabriel Mokake, Abiona Omonua, Jon Robyns.

DessaroseDessa Rose est l’une des rares comédies musicales de Stephen Flaherty et Lynn Ahrens (Once On This Island, Ragtime, Lucky Stiff, Rocky, A Man of No Importance, The Glorious Ones, Seussical) que je ne connaissais pas encore, n’ayant pas réussi à trouver du temps pour la voir à sa création à New York en 2005.

J’étais donc très heureux lorsque cette opportunité s’est présentée, même si je savais que je n’allais pas forcément sortir enthousiaste — le CD de la production originale est quasiment inécoutable.

Cette comédie musicale est adaptée d’un roman sur l’amitié de deux femmes — une noire, une blanche — dans le Sud américain d’avant la Guerre de Sécession. La noire est une esclave fugitive ; la blanche est la femme du propriétaire d’une plantation qui est parti un jour sans explication et dont les esclaves s’enfuient les uns après les autres.

Les problèmes de l’œuvre sont nombreux.

Pour commencer, l’histoire présentée sur scène a beaucoup trop de ramifications. On imagine que Lynn Ahrens n’a pas voulu ou pas osé se débarrasser des intrigues parallèles du roman, ce qui est une grosse erreur. La soupe est indigeste.

Et puis la chronologie du récit est beaucoup trop complexe, avec une quantité effrayante de sauts temporels que les moyens limités du minuscule théâtre qui reçoit cette production ne permettent pas toujours de rendre très lisibles.

Mais la faiblesse principale de cette œuvre est la monotonie stylistique de sa partition, qui quitte rarement le registre du sermon en musique. C’est d’autant plus étrange que l’histoire est bourrée de péripéties plutôt légères — ou dont on a l’impression qu’elles devraient être vécues comme telles par les personnages — mais le registre très sérieux de la musique les laisse rarement décoller.

On n’accroche pas vraiment, du coup… même s’il faut bien reconnaître que la musique de Stephen Flaherty est inspirée à défaut d’être stylistiquement variée et que la distribution est riche en talents impressionnants. Entendue en contexte et aussi bien interprétée, la musique convainc finalement plus qu’à l’écoute du CD.

Pour une fois, la taille du théâtre (cent places) semble plus un obstacle qu’un catalyseur, même si Andrew Keates et le reste de l’équipe créative trouvent beaucoup de moyens malins de compenser l’exiguïté des lieux. En plus de la douzaine de comédiens, il faut faire de la place sur scène à deux des quatre musiciens — les deux autres étant relégués dans des coins incongrus de la salle.


“Porgy and Bess”

Regent’s Park Open Air Theatre, Londres • 23.8.14 à 14h15
Musique : George Gershwin. Lyrics : Ira Gershwin & DuBose Heyward. Livret : DuBose Heyward. Adaptation en comédie musicale : Suzan-Lori Parks (livret) et Diedre L. Murray (musique).

Mise en scène : Timothy Sheader. Direction musicale : Simon Lee. Avec Rufus Bonds, Jr. (Porgy), Nicola Hughes (Bess), Cedric Neal (Sporting Life), Jade Ewen (Clara), Leon Lopez (Jake), Golda Rosheuvel (Serena), Sharon D. Clarke (Mariah), Oliver Lidert (Crown), …

PorgyPorgy and Bess fait partie de ces œuvres qui ne sont jamais représentéees deux fois exactement dans la même version. L’opéra d’origine, créé en 1935, présente lui-même de nombreuses variantes d’une production à l’autre. Depuis quelques années, on voit émerger des versions “adaptées en comédie musicale”, d’abord à Londres sous la houlette Trevor Nunn, puis à Broadway avec la version controversée de Susan Lori-Parks et Diane Paulus : deux versions que, pour ma part, j’ai adorées.

C’est la version de Broadway que le Théâtre en plein-air de Regent’s Park propose au public cette saison.

C’est un bien curieux objet théâtral qui est présenté. Dans un décor non figuratif meublé seulement de tables et de chaises, les comédiens semblent vivre l’histoire dans un tempo déroutant : beaucoup de scènes sont gérées comme des tableaux en mouvement, quasiment chorégraphiés, plus que comme des épisodes dramatiques. Les costumes sans époque gomment toute référence temporelle. On se trouve, du coup, dans un étonnant univers stylisé qui évoque parfois plus le monde du ballet et de la pantomime que celui de l’opéra ou de la comédie musicale. Le propos, en tout cas, pourrait difficilement être plus concentré.

Cette impression d’atemporalité est renforcée par des orchestrations qui emmènent les numéros musicaux dans une étonnante variété d’univers stylistiques, dont certains feraient presque penser au style Motown.

La sonorisation, dans le Théâtre de Regent’s Park, est toujours problématique car l’orchestre se trouve derrière la scène — il n’y a évidemment pas de fosse — et il est rare que le son qui émane des hauts-parleurs soit très naturel. Des progrès ont néanmoins été réalisés cette année… et la relative économie de moyens des orchestrations — le piano solo des premières mesures, la clarinette qui tient très souvent un rôle de premier plan — parvient à rendre le son moins pâteux et donc plus naturel. Plusieurs numéros sont de surcroît interprétés partiellement ou totalement a cappella.

Seul reproche à adresser à la conception sonore : sa spatialisation défaillante. En étant assis plus près des hauts-parleurs de gauche que de ceux de droite, on a l’impression que 80 % du son vient de la gauche. Du coup, le son ne semble jamais “suivre” le comédien qui est en train de chanter, une condition pourtant indispensable pour que la sonorisation soit supportable pour le cerveau.

La distribution est particulièrement solide au rayon du chant. On se régale bien sûr d’entendre cette succession de merveilles dans d’aussi bonnes conditions. Tant le Porgy de Rufus Bonds, Jr. que la Bess de Nicola Hughes (qui était déjà la Bess de Trevor Nunn en 2006) sont absolument excellents. 

Reste que le traitement théâtral enlève de la vie à la pièce en transformant partiellement les personnages de chair et de sang en archétypes un peu plats. La récente production de Broadway m’avait davantage convaincu.

Si la quasi-totalité de la troupe est bien sûr composée de comédiens/chanteurs noirs, on est surpris, lorsque l’orchestre vient saluer, de ne voir aucun noir parmi les quatorze musiciens. Comme dans la plupart des orchestres symphoniques de la planète…


“The Visit”

Williamstown Theatre Festival (Massachusetts) • 16.8.14 à 20h
Musique : John Kander. Lyrics : Fred Ebb. Livret : Terrence McNally, d’après la pièce de Friedrich Dürrenmatt.

Mise en scène : John Doyle. Chorégraphie : Graciela Daniele. Direction musicale : David Loud. Avec Chita Rivera (Claire Zachanassian), Roger Rees (Anton Schell), Michelle Veintimilla (Young Claire), John Bambery (Young Anton), Melanie Field (Ottilie), David Garrison (Peter Dummermut), Diana Dimarzio (Annie Dummermut), Judy Kuhn (Matilde), Timothy Shew (Hans Nusselin), Aaron Ramey (Otto Hahnke), Rick Holmes (Father Josef), Jude McCormick (Karl), Jason Danieley (Frederich Kuhn), Tom Nelis (Rudi), Matthew Deming (Louis Perch), Chris Newcomer (Jacob Chicken).

VisitCette adaptation en comédie musicale de la géniale pièce de Dürrenmatt n’a toujours pas eu les honneurs de Broadway alors qu’elle a été créée à Chicago en 2001 avant d’être représentée au Signature Theatre d’Arlington, où je l’avais vue en 2008.

C’est une version remaniée qui est présentée cette année au Festival de Williamstown, dans le Massachusetts : un seul acte d’un peu plus d’une heure et demie… mais toujours, en point fixe, la même star : la légendaire Chita Rivera, qui a officiellement 81 ans… et à qui le rôle de Claire Zachanassian va tellement bien qu’on n’ose pas imaginer qu’on puisse le confier à quiconque d’autre.

Cette nouvelle production est mise en scène par John Doyle, dont je ne suis pas un fan inconditionnel… mais qui a su trouver l’atmosphère idéale pour rendre justice au délicieux surréalisme de l’histoire, par ailleurs si bien porté par la musique. Il faudrait regarder en détail quelles modifications ont été apportées à la partition depuis la version de 2008, mais j’ai été beaucoup plus convaincu que je ne l’avais été alors.

C’est une vision brechtienne de l’œuvre qui est proposée, avec un succès considérable : l’apparence des habitants du village semble inspirée par des gravures de Dürer, tandis que l’omniprésence sur scène de tous les personnages (un “truc” qui m’agace d’habitude, mais qui fonctionne ici très bien) crée un irrésistible sentiment d’oppression. Les lumières de Japhy Weideman contribuent aussi beaucoup à créer l’ambiance idéale.

La pièce n’est toujours pas parfaite — la fin, en particulier, semble bâclée —, mais les moments forts sont nombreux… et beaucoup d’entre eux se produisent lorsque Chita Rivera occupe le devant de la scène. Rivera est une “pro” hors du commun ; son charisme est considérable.

Malheureusement, l’alchimie avec l’Anton Schell de Roger Rees est bien moindre que lorsque c’était le superbe George Hearn qui lui donnait la réplique à Arlington. Rees constitue, au fond, le seul maillon faible d’une distribution par ailleurs remarquable, au sein de laquelle on retrouve avec plaisir de grands noms de la comédie musicale.

Alors… Broadway ou pas Broadway ? Il semble en tout cas que ce soit maintenant ou jamais.


“Carousel”

Glimmerglass Festival, Cooperstown (New York) • 16.8.14 à 13h30
Musique : Richard Rodgers. Livret et lyrics : Oscar Hammerstein II, d’après la pièce Liliom de Ferenc Molnár.

Mise en scène : Charles Newell. Direction musicale : Doug Peck. Avec Ryan McKinny (Billy Bigelow), Andrea Carroll (Julie Jordan), Sharin Apostolou (Carrie Pipperidge), Joe Shadday (Enoch Snow), Deborah Nansteel (Nettie Fowler), Ben Edquist (Jigger Craigin), Carolina M. Villaraos (Louise), …

CarouselC’est Francesca Zambello qui préside aux destinées de ce festival installé au bord du Lac Otsego, rendu célèbre par The Last of the Mohicans, dont l’auteur, James Fenimore Cooper, était originaire de la ville voisine de Cooperstown. Les représentations ont lieu dans un théâtre doté de nombreuses fenêtres, que des panneaux coulissants viennent oculter au début des représentations.

Glimmerglass est avant tout un festival d’opéra. Aussi y représente-t-on la comédie musicale dans les conditions de l’opéra, c’est-à-dire sans aucune amplification. Un tel parti pris est non seulement extrêmement rare mais aussi très exigeant, dans la mesure où les chanteurs de comédie musicale n’apprennent plus aujourd’hui à projeter leur voix sans micro. Même lorsque le New York Philharmonic présente sa comédie musicale annuelle, il le fait avec amplification.

C’est donc une troupe très majoritairement issue du monde de l’opéra qui a été rassemblée… avec un Billy qui, par exemple, a aussi Amfortas et Kurwenal à son répertoire. Elle est accompagnée par un orchestre de quarante-deux musiciens, l’effectif pour lequel les sublimes orchestrations de Don Walker on été conçues en 1945.

Entendre l’œuvre dans des conditions aussi idéales ne laisse aucun doute sur la pertinence du jugement du magazine Time, qui a décerné à Carousel le titre de meilleure comédie musicale du 20e siècle. Je n’ai rien contre l’utilisation de micros — du moins lorsque l’ingénieur du son a un minimum de talent —, mais certaines œuvres n’ont sans doute pas grand’ chose à y gagner.

C’est simple, on va de pâmoison en pâmoison. Il est évident que le metteur en scène et le directeur musical ont travaillé main dans la main pour donner force et cohérence à l’œuvre. Le résultat est idéalement équilibré : le texte est parfaitement compréhensible et chaque mot fait mouche.

La chorégraphie de Daniel Pelzig est un curieux mélange d’élévation et de pantomime. Elle est particulièrement excellente dans la scène où Billy observe la jeune Louise. En incorporant Billy, le Heavenly Friend et le Starkeeper dans sa conception, il réussit à en démultiplier l’effet et le sens.

Les interprètes ne sont pas seulement d’excellents chanteurs, ils sont aussi de très bons comédiens, du Billy un peu paumé de Ryan McKinny, très touchant, jusqu’au Jigger Craigin irrésistiblement fébrile du talentueux Ben Edquist. La distribution féminine est également remarquable ; la lumineuse Sharin Apostolou tire particulièrement bien son épingle du jeu avec sa Carrie délicieusement espiègle (il faut dire que le rôle est bien écrit).

Je regrette de devoir partir dès la représentation terminée car le Festival propose aux spectateurs qui le souhaitent d’assister au changement de décor entre celui de Carousel et celui du spectacle du soir, An American Tragedy. Je suis sûr que je me serais régalé.


“Sunday in the Park With George”

Signature Theatre, Arlington (Virginie) • 15.8.14 à 20h
Musique et lyrics : Stephen Sondheim. Livret : James Lapine.

Mise en scène : Matthew Gardiner. Direction musicale : Jon Kalbfleisch. Avec Claybourne Elder (Georges / George), Brynn O’Malley (Dot / Marie), Mitchell Hèbert (Jules / Bob Greenberg), Valerie Leonard (Yvonne / Naomi Eisen), Donna Migliaccio (An Old Lady / Blair Daniels), Maria Egler (Nurse / Mrs. / Harriet Pawling), Joseph Mace (Louis / Billy Webster), Paul Scanlan (A Boatman / Dennis), Gregory Maheu (A Soldier / Alex), Susan Derry (Celeste 1 / Waitress), Erin Driscoll (Celeste 2 / Elaine), Evan Casey (Franz / Lee Randoph), Angela Miller (Frieda / Betty), Dan Manning (Mr. / Charles Redmond),  …

SundayLe Signature Theatre a depuis toujours une affinité particulière avec les œuvres de Stephen Sondheim. Ce Sunday in the Park With George en est une nouvelle illustration… d’autant plus convaincante que la pièce a été conçue pour un théâtre de taille moyenne.

La mise en scène n’utilise pas de projections comme beaucoup de productions récentes ; elle revient à une approche plus traditionnelle qui rappelle la production originale (heureusement préservée pour la postérité). Le décor de Daniel Conway se prête très bien à l’évocation des quatre ou cinq lieux de l’action, mais je serais vraiment intéressé de connaître la raison d’être de cette colonne grecque qui n’est pas du tout, mais vraiment pas du tout, à sa place.

Le petit orchestre de onze musiciens interprète les orchestrations originales de Michael Starobin exactement comme elles ont été conçues à l’origine : même si la version enrichie présentée au Châtelet l’année dernière était splendide, on ne peut s’empêcher de ressentir un frisson particulier à entendre la musique telle qu’elle avait été voulue par les créateurs, dans une économie de moyens qui n’est pas sans rappeler le manifeste artistique de Georges Seurat, le sujet de la pièce.

La distribution est superbement choisie et se distingue autant par ses qualités musicales que par sa capacité à porter les belles nuances dramatiques introduites par une mise en scène pleine de finesse et d’intelligence, qui s’attache à donner du sens à chaque mot, qu’il soit parlé ou chanté. La cohésion d’ensemble est remarquable et traduit autant une belle entente au sein de la troupe qu’un véritable travail collectif en profondeur.

On tombe particulièrement sous le charme de Brynn O’Malley, une Dot pleine de nuances et de douceur, jamais aussi touchante que lorsqu’elle parle ou chante sotto voce. Claybourne Elder, que j’avais déjà vu à New York dans Road Show et dans Bonnie & Clyde, est joliment habité ; il est particulièrement touchant en George dans le deuxième acte.


“Lohengrin”

Festspielhaus, Bayreuth • 9.8.14 à 16h
Richard Wagner (1850)

Direction musicale : Andris Nelsons. Mise en scène : Hans Neuenfels. Avec Klaus Florian Vogt (Lohengrin), Edit Haller (Elsa), Petra Lang (Ortrud), Thomas J. Mayer (Telramund), Wilhelm Schwinghammer (le Roi Heinrich), Samuel Youn (le Héraut du roi)…

LohengrinLa mise en scène de Hans Neuenfels, créée en 2012, transforme Lohengrin en une sorte d'expérience de laboratoire dans laquelle le chœur (le bon peuple, donc) apparaît le plus souvent sous les traits de rats, tandis que seuls les protagonistes principaux conservent visage humain.

Même si on n'est pas complètement sûr de suivre la pensée du metteur en scène, on semble percevoir une forme de virtuosité combinée à un souci rigoureux du détail dans l'exécution. Ce Lohengrin vient ainsi grossir les rangs de ces conceptions pas évidentes à déchiffrer mais manifestement issues d'un cerveau brillant.

Le premier et le troisième actes sont particulièrement réussis, tandis que le deuxième acte semble s'éterniser, victime d'une panne temporaire d'inspiration — au moment, il est vrai, où la partition a tendance elle aussi à montrer des signes de faiblesse.

La qualité de l'interprétation est superlative. Une fois n'est pas coutume, c'est le chœur, encore plus somptueux que dans le Holländer de la veille, qui mérite d'être salué en premier.

Edith Haller est une Elsa charismatique, tandis que Petra Lang est une Ortrud idéale — le costume qu’elle porte à la fin de la pièce la transforme en une sorte de Folle de Chaillot plus vraie que nature. On remarque aussi l’excellente prestation du charismatique Wilhelm Schwinghammer, qui donne une profondeur inhabituelle au rôle du Roi.

Le public réserve une longue ovation triomphale au merveilleux Lohengrin de Klaus Florian Vogt — il me faudra plusieurs heures pour que mes oreilles s'en remettent. Même si ses aigus perdent facilement leur couleur, la facilité avec laquelle il projette une ligne de chant tout en rondeurs, d'un lyrisme souvent bouleversant, semble proprement miraculeuse.

Une fois de plus, Andris Nelsons propose une lecture particulièrement envoûtante de la partition à la tête d'un orchestre absolument magnifique.


“Der fliegende Holländer”

Festspielhaus, Bayreuth • 8.8.14 à 18h
Richard Wagner (1843).

Direction musicale : Christian Thielemann. Mise en scène : Jan Philipp Gloger. Avec Samuel Youn (Der Holländer), Ricarda Merbeth (Senta), Tomislav Mužek (Erik), Kwangchul Youn (Daland), Christa Mayer (Mary), Benjamin Bruns (Der Steuermann).

HolländerQuelle belle expérience ! Dès les premières secondes, on se laisse envoûter par la magie du lieu et par l'impression d'être enveloppé par la musique... une sensation quasiment religieuse puisqu’on ne voit pas les musiciens compte tenu de la configuration de la fosse. Le plaisir confinerait à l'expérience mystique si l'on n'entendait pas aussi bien le moindre mouvement des pieds des spectateurs sur le plancher en bois.

La mise en scène s'annonce de haut vol avec un premier visuel hypnotique. L'image d'un univers de lumière, de circuits et de chiffres qui se reflète dans un sol brillant (une évocation de la surface de la mer) sur lequel est posée une barque solitaire crée la métaphore d'un monde déshumanisé, abandonné aux apparences, à la consommation et à la technologie triomphante.

Malheureusement, la suite est moins convaincante... même si on discerne dans le deuxième acte la mise en opposition de la vérité de l'amour de Senta pour le Hollandais avec la “fabrique de vent” installée dans la maison de Daland — on y construit des ventilateurs. Mais l'idée n'est pas exploitée au maximum de son potentiel... et la chute — le recyclage de l'image de l'amour en objet de consommation qui vient détrôner le ventilateur — semble inutilement triviale, excessivement déprimante et, surtout, en opposition trop frontale avec le message du livret.

Très belle distribution dominée par le Daland puissamment sonore et merveilleusement expressif du décidément génial Kwangchul Youn, impérial de la première à la dernière note de sa tessiture. Ricarda Merbeth est une belle Senta malgré des aigus un peu tendus et un engagement dramatique fluctuant.

Le héros de la soirée est Christian Thielemann, dont la conduite est élégante, racée et épique, tout en conservant une clarté exemplaire. La salle lui réserve, à juste titre, une formidable ovation.


Le “24-Stunden-Ring” d’Erl

Passionsspielhaus, Erl (Autriche)
Wagner

ErlOrchestre et chœur du Tiroler Festspiele Erl. Direction musicale et mise en scène : Gustav Kuhn.

1.8.14 à 19h
Das Rheingold (1869). Avec Michael Kupfer (Wotan), Johannes Chum (Loge), Thomas Gazheli (Alberich), Giorgio Valenta (Mime), Franz Hawlata (Fasolt), Andrea Silvestrelli (Fafner), Frederik Baldus (Donner), Ferdinand von Bothmer (Froh), Hermine Haselböck (Fricka), Joo-Anne Bitter (Freia), Elena Suvorova (Erda), Yukiko Aragaki (Woglinde), Michiko Watanabe (Wellgunde), Misaki Ono (Floßhilde).

2.8.14 à 17h
Die Walküre (1870). Avec Andrew Sritheran (Siegmund), Marianna Szivkova (Sieglinde), Vladimir Baykov (Wotan), Bettine Kampp (Brünnhilde), Raphael Sigling (Hunding), Hermine Haselböck (Fricka), Bernadette Flaitz (Gerhilde), Manuela Dumfart (Helmwige), Anne Schuldt (Waltraute), Alena Sautier (Schwertleite), Leonora del Rio (Ortlinde), Veronika Farkas (Siegrune), Michela Bregantin (Grimgerde), Aurora Faggioli (Roßweiße).

2.8.14 à 23h
Siegfried (1876). Avec Michael Baba (Siegfried), Wolfram Wittekind (Mime), Thomas Gazheli (Wotan), Oskar Hillebrandt (Alberich), Andrea Silvestrelli (Fafner), Elena Suvorova (Erda), Nancy Weißbach (Brünnhilde), Bianca Tognocchi (Waldvogel).

3.8.14 à 11h
Götterdämmerung (1876). Avec Mona Somm (Brünnhilde), Gianluca Zampieri (Siegfried), Andrea Silvestrelli (Hagen), Michael Kupfer (Gunther), Susanne Geb (Gutrune), Thomas Gazheli (Alberich), Anne Schuldt (Waltraute), Rena Kleifeld, Svetlana Kotina, Anna Princeva (les Nornes), Yukiko Aragaki, Michiko Watanabe, Misaki Ono (les Filles du Rhin).

J’avais déjà goûté aux charmes étonnants de ce festival tyrolien avec un très bon Parsifal il y a deux ans. Je ne m’attendais pas à être autant emballé par la qualité de ce Ring présenté l’espace d’un week-end : Das Rheingold le vendredi soir, puis les trois “journées” en moins de vingt-quatre heures : Die Walküre le samedi à 17h, Siegfried dans la foulée à 23h après une heure et demie de pause environ… puis Götterdämmerung le dimanche à 11h, après une interruption d’environ sept heures, permettant de dormir quatre heures… peut-être cinq pour les plus chanceux.

Bien que le Festival dispose désormais d’une deuxième salle magnifique, c’est la salle historique où se jouent les spectacles de la Passion qui accueille ce Ring

La grande originalité de cette Passionsspielhaus, c’est que l’orchestre est installé sur un immense gradin en fond de scène, ce qui permet non seulement d’observer les musiciens pendant l’ensemble des représentations mais aussi d’écouter la musique dans des conditions particulièrement luxueuses.  Les proportions wagnériennes sont respectées, avec les soixante cordes règlementaires, une palanquée de pupitres à l’harmonie, où tous les instruments semblent présents en six exemplaires au moins… et six harpes magnifiques, majestueusement perchées au sommet du gradin. La musique se pare de couleurs envoûtantes et la situation de l’orchestre permet d’observer et d’entendre toutes sortes de subtilités souvent noyées dans la fosse.

Gustav Kuhn dirige ce petit monde avec un flair remarquable. S’il adopte des tempos plutôt rapides, il obtient de splendides reliefs dramatiques et il sait ménager aussi des silences d’une grande efficacité. L’orchestre, dont la moyenne d’âge ne semble pas très élevée, est remarquable. Il semble même de plus en plus habité au fur et à mesure des représentations. Si quelques très rares faiblesses éminemment pardonnables émaillent la première moitié de Götterdämmerung, ce n’est que pour mieux préparer l’un des finales les plus somptueux que j’aie entendus.

Faute de cintres, la mise en scène se trouve assez forcément contrainte. Or c’est souvent de la contrainte que naissent les idées les plus fructueuses. Et la mise en scène de ce Ring ne manque pas d’idées… outre qu’elle emploie des codes dont on devine qu’ils sont hérités des spectacles de la Passion et que l’on retrouvait déjà dans Parsifal, comme l’utilisation d’échelles… ou encore la participation de nombreux enfants.

Quelques coups de génie font une très forte impression : la vingtaine d’enclumes réparties des deux côtés de la salle qu’autant de percussionnistes viennent frapper dans une fascinante superposition rythmique au début et à la fin du tableau du Nibelheim dans Das Rheingold ; l’effet visuel saisissant qui vient souligner l’union de Siegmund et de Sieglinde à la fin du premier acte de Die Walküre ; les six harpes descendues de leur gradin et placées juste derrière le rocher de Brünnhilde à la fin de Die Walküre (avec des harpistes habillées en rouge feu) ; ou encore toute la gestion visuelle de la fin de Götterdämmerung, d’une simplicité et d’une efficacité d’autant plus saisissantes qu’elle achève un édifice patiemment construit au cours des représentations précédentes.

La qualité globale de la distribution, dont certains chanteurs sont issus de l’Académie de Montegral, fondée par Gustav Kuhn en Italie, est remarquable. Il serait mal venu de citer les deux ou trois exceptions qui confirment cette règle d’excellence ; aussi se contentera-t-on de noter qu’on a entendu l’un des Rheingold les plus uniformément excellents de ces dernières années… trois des meilleurs Wotan / Wanderer que l’on ait jamais entendus (parmi lesquels également un Gunther d’exception, par la grâce des distributions tournantes)… et un couple Siegmund / Sieglinde de classe mondiale.

Reste Mona Somm dans Götterdämmerung. Sa Brünnhilde avait impressionné par un départ solide, mais on ne s’attendait pas à l’état de pure transcendence dans lequel elle réussit à interpréter sa dernière scène. C’est presque une autre chanteuse qui est venue officier, tendue vers un autre état de conscience, dans une communion tellement parfaite avec un orchestre lui aussi en état d’extase que le temps sembla véritablement suspendre son cours pour mieux laisser s’épanouir l’apothéose de cette intense et passionnante aventure musicale.

Le hasard faisant parfois très bien les choses, l’orage qui menaçait depuis des heures a éclaté violemment au début de la représentation de Die Walküre, ce qui a fourni une ambiance sonore absolument idéale aux premières pages de l’opéra.

Si j’avais prolongé mon séjour, j’aurais pu assister le dimanche soir à une représentation locale de My Fair Lady… une comédie musicale dont la première scène, on s’en souviendra, voit la foule sortir de l’Opéra à Covent Garden après une représentation de… Götterdämmerung.