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Posts from June 2014

“Götterdämmerung”

Staatsoper, Vienne • 29.6.14 à 16h
Wagner (1876)

Direction musicale : Ádám Fischer. Mise en scène : Sven-Eric Bechtolf. Avec Nina Stemme (Brünnhilde), Stephen Gould (Siegfried), Attila Jun (Hagen), Markus Eiche (Gunther), Caroline Wenborne (Gutrune), Jochen Schmeckenbecher (Alberich), Janina Baechle (Waltraute), Zoryana Kushpler, Stephanie Houtzeel, Ildikó Raimondi (les Nornes), Simina Ivan, Ulrike Helzel, Alisa Kolosova (les Filles du Rhin).

GötterdämmerungJe réussis enfin à voir le dernier épisode de ce Ring viennois, dont j’avais vu la Walküre en décembre 2007 et le Siegfried en mai 2008. La mise en scène est toujours aussi peu captivante, dans un décor moche et terne. Les quelques bonnes idées disséminées ici ou là et la gestion plutôt satisfaisante du chœur ne suffisent pas à convaincre.

Mais c’est l’interprétation qui rend ce Crépuscule inoubliable.

Stephen Gould, que je trouve considérablement plus assuré que dans Siegfried, propose un mélange irrésistible de puissance et de lyrisme, d’autant plus impressionnant que la voix semble sortir avec une facilité déconcertante, y compris dans les terribles notes aiguës de l’oiseau. On découvre grâce à Gould des bribes de mélodie que l’on n’entend presque jamais.

Nina Stemme est une Brünnhilde toute en puissance, peut-être un peu monochrome, mais d’une autorité qui force l’admiration jusque dans les dernières minutes de la redoutable immolation.

Le Gunther de Markus Eiche est exemplaire, tandis qu’on est très favorablement impressionné par la Waltraute de Janina Baechle et par l’homogénéité des Filles du Rhin. Déception, en revanche, du côté des Nornes… et devant le Hagen hagard d’un Attila Jun qu’on a connu plus vif : la voix reste puissante mais incertaine, l’engagement est inégal.

Superbe prestation du toujours excellent Ádám Fischer dans la fosse, même si on note quelques dérapages inhabituels parmi les cuivres… à rapprocher sans doute du degré élevé d’humidité dans la salle.

Bechtolf termine sur une image qui évoque Adam & Eve au jardin d’Éden, une idée tellement tentante que je me suis toujours demandé pourquoi elle n’était pas plus utilisée par les metteurs en scène.

Le public réserve un véritable triomphe mérité à une distribution largement exceptionnelle.


“Manon Lescaut”

Royal Opera House, Londres • 28.6.14 à 19h
Puccini (1893). Livret : c’est compliqué… d’après L’Abbé Prévost.

Direction musicale : Antonio Pappano. Mise en scène : Jonathan Kent. Avec Kristine Opolais (Manon Lescaut), Christopher Maltman (Lescaut), Jonas Kaufmann (Renato des Grieux), Maurizio Muraro (Geronte di Ravoir), Benjamin Hulett (Edmondo), …

ManonLes deux héros de cette production, à part bien sûr Puccini, sont Antonio Pappano et Jonas Kaufmann. Pappano parce qu’il propose une lecture virtuose, enflammée et électrisante d’une partition qui parcourt une étonnante gamme de sentiments… et dont les orchestrations sont éblouissantes de la première à la dernière mesure. Kaufmann parce qu’il continue à faire preuve d’une étonnante capacité à épouser tous les styles : après Parsifal, après le Chevalier du Manon de Massenet, le voici parfaitement à son aise en ténor de l’opéra italien. Non seulement la voix se plie avec une facilité déconcertante à toutes les exigences du rôle, mais elle bénéficie grandement de sa si belle densité dans le grave dans les pages les plus tragiques.

Kaufmann rayonne tellement que, même caché dans l’ombre au lever du rideau, il attire immédiatement le regard.

Il semble que la mise en scène de Jonathan Kent ait été beaucoup critiquée… et même lourdement huée lors de la première. Elle est pourtant d’une fidélité totale au texte. Certes, elle transpose l’action à l’époque contemporaine, mais elle ne fait que mettre systématiquement en exergue une forme de laideur qui est bien présente dans le livret. La conception des décors n’est peut-être pas idéale pour optimiser la visibilité depuis un maximum de places… mais certains visuels, à l’acte 2 mais surtout à l’acte 4, sont anthologiques. Ce tronçon d’autoroute qui, de toute évidence, ne mène nulle part (et qui rappelle le Parsifal de Stuttgart) est un coup de génie visuel qui démultiplie la force du dénouement autant que la sublime musique de Puccini et le considérable talent des interprètes.


“Carousel”

Arcola Theatre, Londres • 28.6.14 à 14h30
Musique : Richard Rodgers. Livret et lyrics : Oscar Hammerstein II, d’après la pièce Liliom de Ferenc Molnár.

Mise en scène : Luke Fredericks. Direction musicale : Andrew Corcoran. Avec Tim Rogers (Billy Bigelow), Gemma Sutton (Julie Jordan), Vicki Lee Taylor (Carrie Pipperidge), Joel Montague (Enoch Snow), Amanda Minihan (Nettie Fowler), Richard Kent (Jigger Craigin), Susanna Porter (Louise), …

CarouselCette petite production de Carousel est à bien des égards remarquables. Elle peut s’enorgueillir d’un travail en profondeur sur les personnages et sur les situations qui est la marque d’un metteur en scène intelligent qui ne considère rien comme acquis.

Même si la matière première dramatique de Carousel est dense et riche, la pièce ne résiste pas toujours complètement à un examen aussi intense… et certains choix, notamment ceux qui donnent à l’action une coloration brechtienne (comme la Mrs. Mullin de Valerie Cutko), peuvent paraître plus prétentieux que foncièrement éclairés. La décision de situer l’action au moment de la Grande dépression relève largement du plaisir gratuit.

Le spectacle est plaisant grâce à l’inventivité de la mise en scène (très beau tableau pendant l’ouverture, qui montre Julie Jordan se laisser entraîner dans ses souvenirs) et à de superbes chorégraphies, signées par Lee Proud, d’une belle richesse dramatique. La distribution est globalement de qualité, même si Tim Rogers a de grandes difficultés à contrôler une voix manifestement bien fatiguée.

Au total, ce Carousel est l’un de ces spectacles dont la qualité globale semble inférieure à la somme de ses composantes. Il y a malgré tout beaucoup de choses admirables dans cette production de l’un des plus grands chefs d’œuvre du répertoire.


Concert Orchestre de Paris / Noseda à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 25.6.14 à 20h
Orchestre de Paris, Gianandrea Noseda

Liszt : Les Préludes
Bruch : concerto pour violon n° 1 (Sergey Khachatryan, violon)
Respighi :
Fontaines de Rome
Pins de Rome

NosedaQuelle belle fin de saison pour l’Orchestre de Paris !

Si on peine un peu à accrocher au concerto de Bruch, les deux œuvres de Respighi constituent l’un des moments de musique les plus merveilleux de la saison parisienne. Noseda entraîne l’orchestre dans un monde follement poétique, nourri de timbres étonnants et d’images fascinantes.

Après des Fontaines d’un lyrisme ensorcelant, les Pins finissent de subjuguer le public grâce à une palette orchestrale luxuriante et à la spatialisation idéale du final, magistral.

Noseda embrasse sa partition avant de saluer. Une confirmation du lien intense qu’il entretient avec une musique dont il réussit magistralement à magnifier la beauté.


“Mistinguett (et puis c’est tout !)”

Vingtième Théâtre, Paris • 24.6.14 à 20h
Un spectacle musical conçu par Christophe Mirambeau et Jean-Philippe Maran

Direction artistique : Christophe Mirambeau. Direction musicale : Jean-Yves Aizic. Avec Charlène Duval, Franck Jeuffroy, Guillaume Beaujolais, David Jean et Éric Traonouez.

MistinguettDe temps à autre, l’inoxydable Charlène Duval, alias Jean-Philippe Maran, remonte sur scène le temps d’une paire de représentations pour le plus grand plaisir d’un groupe d’admirateurs aussi fidèles qu’enthousiastes.

Ce spectacle consacré à Minstinguett est de loin le meilleur récital de la Duval auquel on ait assisté.

D’abord parce que le choix de rendre hommage à Mistinguett par le biais de numéros peu connus tirés de ses revues — dont nombre de duos incluant des interactions avec des compères — plutôt qu’en ayant recours une fois de plus aux chansons les plus connues de la Miss est particulièrement inspiré.

Ensuite parce que Charlène est en grande forme — voix assurée et aisance totale… une aisance sans doute facilitée par le choix — lui aussi intelligent — de ne pas chercher à imiter Mistinguett mais d’incarner plutôt une sorte de version contemporaine de cette icône du music-hall.

Enfin parce que la Duval est merveilleusement entourée… tout particulièrement par un bien attachant orchestre qui interprète avec beaucoup d’esprit les merveilleuses orchestrations de Jean-Yves Aizic, Antoine Lefort et Roland Seilhes.


“Zanna, Don’t!”

Landor Theatre, Londres • 22.6.14 à 15h
Musique, lyrics et livret : Tim Acito. Contributions additionnelles au livret et aux lyrics : Alexander Dinelaris.

Mise en scène : Drew Baker. Direction musicale : Isaac McCullough. Avec Ben Sell (Zanna), Ceris Hine (Kate), Liam Christopher Lloyd (Steve), Carol Heffernan (Candi), Thomas Wright (Tank), Jennifer Saayeng (Roberta), Jonathan Dudley (Mike), Jonathan Wooldridge (Arvin), …

ZannaJ’avais évoqué ici cette comédie musicale construite sur l’idée originale qu’il puisse exister un monde où l’homosexualité serait la norme — et l’hétérosexualité, la “déviance” (la pièce ne prend pas la peine d’expliquer comment est géré le renouvellement des générations dans ce contexte).

Le propos est un peu trop dégoulinant de bons sentiments à mon goût, mais c’est surtout l’écriture paresseuse du livret et des lyrics qui classe Zanna, Don’t! (un jeu de mot idiot sur Xanadu) parmi les œuvres de troisième zone. Le dénouement, en particulier, est mal fagotté et aurait mérité plus de soins.

Je suis néanmoins heureux d’avoir pu voir une production professionnelle de cette comédie musicale, interprétée avec conviction par des comédiens talentueux. 


“Ubu Roi”

Barbican Theatre, Londres • 21.6.14 à 19h45
Alfred Jarry (1896)

Mise en scène : Declan Donnellan, pour la compagnie Cheek by Jowl. Avec Xavier Boiffier (Bordure), Camille Cayol (Mère Ubu), Vincent de Bouard (Le Roi Wenceslas), Christophe Grégoire (Père Ubu), Cécile Leterme (La Reine Rosemonde), Sylvain Levitte (Bougrelas). 

UburoiJe ne me souvenais plus qu’Ubu Roi datait des dernières années du 19e siècle. Cette pièce surréaliste se prête pourtant à des lectures d’une surprenante modernité, surtout lorsqu’elle est confiée à un metteur en scène de la trempe de Declan Donnellan, dont l’inspiration est ici éblouissante.

Le coup de génie de Declan Donnellan est d’avoir “mis” la pièce dans la tête d’un adolescent appartenant à une famille bourgeoise qui s’apprête à recevoir des invités pour le dîner. Coup de génie, car Ubu Roi est une œuvre de jeunesse de Jarry, inspirée par de petites satires qu’il avait conçues, adolescent, avec ses camarades de lycée.

Notre adolescent prend un plaisir malsain à traquer avec sa caméra — jusque dans les toilettes — de petites taches quasiment invisibles, qui tranchent vivement avec la décoration immaculée de l’appartement. Après un long prologue presque muet figurant les préparatifs du dîner, l’adolescent, tel un marionnettiste, prend le pouvoir sur les adultes… et la pièce démarre dans toute sa géniale absurdité. (Elle est représentée en français, avec des surtitres à l’intention du public non francophone.)

De temps à autre, le marionnettiste fait une pause… et le dîner reprend dans son monde parallèle. Les chuchottements des comédiens rendus à leurs comportement bourgeois permettent, sans ajouter de texte, de rendre ces ruptures particulièrement savoureuses.

La mise en scène multiplie les idées réjouissantes, tandis que les comédiens donnent au texte une incarnation savoureuse et hautement physique. C’est du théâtre inventif, intelligent et captivant.

Un petit mot de soutien au mouvement des intermittents est glissé dans le programme.


“The Producers”

Bridewell Theatre, Londres • 21.6.14 à 15h
Musique et lyrics : Mel Brooks. Livret : Mel Brooks et Thomas Meehan, d’après le film de 1968 écrit et réalisé par Mel Brooks.

Mise en scène : David Taylor. Direction musicale : Colin Guthrie. Avec Philip Halpin (Max Bialystock), Daniel Bogod (Leo Bloom), Katie Waller (Ulla), Lee Thompson (Franz Liebkind), Edward Walsh (Roger DeBris), Angus Jacobs (Carmen Ghia), …

ProducersC’est assez gonflé de la part de la troupe d’amateurs Tower Theatre — dont j’avais déjà vu une production de The Boy Friend — de monter une comédie musicale comme The Producers. Il faut en effet deux très solides comédiens-chanteurs pour porter les deux rôles principaux, une distribution principale capable d’incarner une galerie de personnages particulièrement hauts en couleurs… et un effectif particulièrement nombreux.

Le résultat est honorable sans être inoubliable. L’enthousiasme collectif est perceptible. La plupart des rôles principaux sont assez convaincants. C’est un sacré défi pour Philip Halpin, en particulier, de se glisser dans le personnage de Max Bialystock, marqué par l’inoubliable prestation de Nathan Lane, et dont on mesure en le voyant à quel point il est consommateur d’énergie. Il ne tente d’ailleurs même pas l’espèce de numéro de bravoure inséré au milieu de la chanson “Betrayed”, pendant laquelle Max récapitule l’ensemble de la pièce en reprenant à grande vitesse quelques répliques et quelques courts extraits de chaque chanson.

La mise en scène doit beaucoup à Susan Stroman, qui a originellement conçu le spectacle à Broadway. On regrette vivement le peu d’attention porté aux lumières, qui auraient pu contribuer à accompagner beaucoup mieux le spectacle… en évitant notamment tous ces changements de décors en pleine lumière.

C’est du côté de la musique que le bât blesse le plus. L’orchestre n’est pas vraiment à la hauteur des difficultés (certes considérables) de la partition… et le pauvre trompettiste, en particulier, semble fréquemment dépassé par les événements, au point que certains passages sont à peine reconnaissables. C’est aussi dans les grands numéros musicaux impliquant le chœur que la prestation musicale des comédiens est la moins réussie, tant est grande l’hétérogénéité des compétences vocales au sein de la distribution.


“The King and I”

Théâtre du Châtelet, Paris • 20.6.14 à 20h
Musique : Richard Rodgers (1951). Livret et lyrics : Oscar Hammerstein II, d’après le roman de Margaret Landon.

Mise en scène : Lee Blakeley. Orchestre Pasdeloup, James Holmes. Avec Christine Buffle (Anna Leonowens), Lambert Wilson (le Roi), Lisa Milne (Lady Thiang), Je Ni Kim (Tup-Tim), Damian Thantrey (Lun Tha), …

KingandiDeuxième visite à cette très belle production. Je tombe à nouveau sur l’excellente Christine Buffle, qui alterne dans le rôle d’Anna avec Susan Graham. Elle a un charme fou et sa prestation est un véritable régal.

En fermant les yeux sur la prestation décidément peu inspirée de Lambert Wilson et sur la regrettable idée de démarrer l’ouverture toutes lumières allumées, on a la confirmation de l’excellente qualité de ce spectacle soigné et intelligemment conçu.

La musique est somptueuse ; les visuels sont exquis ; la plupart des chanteurs sont excellents. Difficile de ne pas avoir la gorge nouée à la fin de la représentation 


“La traviata”

Opéra-Bastille, Paris • 14.6.14 à 19h30
Verdi (1853). Livret de Francesco Maria Piave, d’après Dumas Fils.

Direction musicale : Francesco Ivan Ciampa. Mise en scène : Benoît Jacquot. Avec Diana Damrau (Violetta), Francesco Demuro (Alfredo), Ludovic Tézier (Germont)…

TraviataSi l’on vient pour entendre la célèbre partition de Verdi, on repartira enchanté par la qualité de l’interprétation. L’Orchestre de l’Opéra de Paris offre une prestation voluptueuse, sous la baguette précise et inspirée de Francesco Ivan Ciampa. Malgré un léger décalage stylistique, Diana Damrau est impériale : l’intensité de son interprétation est telle qu’on jurerait qu’elle fait vibrer les murs. Son Alfredo, Francesco Demuro, possède toutes les caractéristiques du ténor italien vaniteux, mais sa prestation est assez irréprochable. Germont magnifique du superbe Ludovic Tézier, qui ressort peut-être comme le grand triomphateur de cette production.

Si, en revanche, on arrive encore bercé de l’illusion que l’opéra est aussi un lieu théâtral, on fera l’expérience d’une amère déconvenue. La mise en scène de Benoît Jacquot est, en un mot, navrante. Laide, paresseuse, statique, complaisante au dernier degré, elle constitue un magistral coup de poignard dans le dos de l’art dramatique. Comme dans Werther, chaque scène est traitée comme une image fixe dont tout mouvement à vocation vaguement dramatique est banni. La gestion du chœur est lamentable. Jacquot semble tellement haïr l’idée-même de mouvement que, dans l’acte II, il place carrément les décors des deux scènes côte à côte, ce qui lui évite d’avoir à gérer — horreur ! — une transition entre les deux. Seule bonne idée : alors que la lumière est crépusculaire pendant toute la représentation (ce qui est assez irritant), elle augmente d’intensité au moment où Violetta croit revivre alors qu’elle est en train de rendre son dernier souffle.

Il va falloir envisager de verrouiller les portes au début des saluts, car l’exode massif du public dès le tomber du rideau est ridicule. Je découvre aussi que l’apparition de neige carbonique sur scène n’est pas le seul phénomène de nature à déclencher des quintes de toux dans le public. Il y a aussi le mot “phtisie” (dans l’acte III). Véridique.


“The King and I”

Théâtre du Châtelet, Paris • 14.6.14 à 15h
Musique : Richard Rodgers (1951). Livret et lyrics : Oscar Hammerstein II, d’après le roman de Margaret Landon.

Mise en scène : Lee Blakeley. Orchestre Pasdeloup, James Holmes. Avec Christine Buffle (Anna Leonowens), Lambert Wilson (le Roi), Lisa Milne (Lady Thiang), Je Ni Kim (Tup-Tim), Damian Thantrey (Lun Tha), …

KingandiDécidément, tout ce que nous propose Lee Blakeley au Châtelet est d’une qualité ahurissante. Cette production du célèbre The King and I, sans doute ma comédie musicale préférée dans la production de Richard Rodgers et Oscar Hammerstein II, ne fait pas exception.

Il faut saluer avant tout la superbe prestation de l’Orchestre Pasdeloup, qui interprète de manière somptueuse ce bijou musical, orchestré avec un talent infini par le mythique Robert Russell Bennett. Le plaisir est d’autant plus intense qu’il n’y a quasiment pas de coupure dans la partition, qui regorge de transitions, d’épisodes orchestraux et d’underscoring d’une beauté confondante.

La production est superbement conçue, dans de magnifiques décors de Jean-Marc Puissant. Si certains visuels sont assez classiques et semblent se retrouver d’une production à l’autre, d’autres — comme l’image initiale de Miss Anna en ombre chinoise sur la voile du bateau qui l’amène à Bangkok ou encore le décor de la dernière scène du premier acte — sont d’une créativité et d’une beauté remarquables.

La distribution est assez uniformément excellente. Il semble cependant étonnant qu’il n’ait pas été possible de trouver des artistes asiatiques pour interpréter certains rôles principaux. [La première version de ce billet citait l’exemple de Damian Thantrey, mais on m’a gentiment fait remarquer qu’il est partiellement d’ascendance asiatique. Dont acte.]

Christine Buffle est absolument irrésistible dans le rôle de Miss Anna — je me demande si j’ai jamais entendu ce rôle aussi bien interprété et chanté. Elle n’est pourtant que la “deuxième” Miss Anna, le rôle étant interprété aux autres représentations — dont la première — par la quasi-légendaire Susan Graham.

Reste le cas épineux de Lambert Wilson. J’avais entendu des éloges de sa prestation, mais je n’ai pas été convaincu. Outre qu’il parle anglais de manière un peu singulière à mes oreilles et qu’il chante beaucoup moins bien que le reste de la troupe, c’est son incapacité à faire émerger la complexité de son personnage qui m’a perturbé. Le Roi est un concentré de contradictions : monarque absolu et autoritaire, il a l’intuition qu’une transition vers les “lumières” est nécessaire, mais le chemin lui est douloureux et il passe son temps à devoir choisir entre tradition et modernité, à devoir faire le tri parmi ses instincts. Wilson ne fait rien paraître de cette lutte intérieure, qui déchire le Roi et précipite sa fin. Il semble bien trop gentil et bien trop lisse… et on se demande bien pourquoi Louis dit à la fin qu’il lui a toujours fait peur.

Grosse erreur de Blakeley, qui fait démarrer l’ouverture alors que les lumières de la salle sont toujours allumées. Le public continue ses discussions comme si de rien n’était. Il faudra plus de cinq minutes pour que les conversations prennent fin les unes après les autres.


“Les Fiancés de Loches”

Théâtre du Palais-Royal, Paris • 13.6.14 à 21h
Musique : Hervé Devolder. Livret et lyrics : Jacques Mougenot, d’après la pièce de Georges Feydeau.

Mise en scène : Hervé Devolder. Avec Christine Bonnard, Charlotte Filou, Clara Hesse, Claudine Vincent, Adrien Biry-Vicente, Arnaud Denissel, Fabrice Fara, Patrice Latronche, Frank Vincent.

FiancésL’idée est séduisante : faire une comédie musicale de l’une des pièces de Feydeau, Les Fiancés de Loches (1888). Le résultat est plutôt réussi. L’humour de Feydeau y est traité avec intelligence, sans lourdeur ni maladresse.

Hervé Devolder a composé une partition légère et de bon goût… tandis que les lyrics de Jacques Mougenot — c’est suffisamment rare pour être souligné — se scandent sans arracher l’oreille toutes les trois secondes. 

La bien sympathique distribution — au sein de laquelle on reconnaît plusieurs visages connus — donne vie à ce petit format idéal et rythmé : 1h30 sans entracte.

C’est fin et élégant, léger et sans prétention : une comédie légère et rafraîchissante au seuil de l’été.


“Le Songe d’une nuit d’été”

Comédie-Française (Salle Richelieu), Paris • 8.6.14 à 14h
A Midsummer Night’s Dream, William Shakespeare (ca. 1595)

Mise en scène : Muriel Mayette-Holtz. Avec Martine Chevallier (Titania), Michel Vuillermoz (Thésée), Julie Sicard (Hippolyta), Christian Hecq (Obéron), Stéphane Varupenne (Lecoing), Suliane Brahim (Hermia), Jérémy Lopez (Bottom), Adéline d’Hermy (Héléna), Elliot Jenicot (Égée et la Fée), Laurent Lafitte (Démétrius), Louis Arene (Puck), Benjamin Lavernhe (Flûte), Pierre Hancisse (Philostrate), Sébastien Pouderoux (Lysandre), …

SongeChapeau. Je ne suis pourtant pas fanatique des mises en scène qui “cassent le quatrième mur” (comme disent les Anglais) en installant les comédiens dans la salle avec le public… ni des choix dramatiques qui forcent le trait au point de transformer en farce ce qui n’est à l’origine qu’une comédie légère… mais force est de constater que le traitement proposé par Muriel Mayette-Holtz font de ce Songe un objet théâtral aussi inattendu que réjouissant.

C’est un peu ce que Jérôme Deschamps avait fait avec son Fil à la patte : du théâtre physique, aux gestes larges et aux accents marqués. Sauf que tout cela semble moins naturel dans Shakespeare que dans Feydeau.

Cela fonctionne pourtant à merveille… en bonne partie grâce à une distribution épatante, dans laquelle on retrouve beaucoup des “jeunes recrues” de Muriel Mayette, tous bien sympathiques. Chapeau à l’Obéron déjanté de Christian Hecq, toujours aussi irrésistible, et au Puck complexe et touchant de Louis Arene.

Les superbes costumes de Sylvie Lombart et la séduisante musique originale de Cyril Giroux contribuent aussi beaucoup à la réussite de l’entreprise.


“Dialogues des Carmélites”

Royal Opera House, Londres • 7.6.14 à 19h
Francis Poulenc (1957)

Direction musicale : Simon Rattle. Mise en scène : Robert Carsen. Avec Sally Matthews (Blanche de la Force), Deborah Polaski (Madame de Croissy), Emma Bell (Madame Lidoine), Sophie Koch (Mère Marie de l’Incarnation), Anna Prohaska (Sœur Constance), Thomas Allen (le Marquis de la Force), Yann Beuron (le Chevalier de la Force), Alan Oke (L’Aumônier), …

DialoguesJ’étais content de revoir cette mise en scène de Robert Carsen, découverte à Amsterdam en 2001. Le dépouillement visuel est désormais la norme dans la plupart des productions de ces Dialogues, mais la vision de Carsen inclut toutes sortes de petites trouvailles intelligentes et porteuses de sens que j’ai été heureux de redécouvrir tout au long de la représentation.

La direction musicale de l’excellent Simon Rattle est chargée de tensions relâchées avec un instinct assez assuré, mais on se demande par moments si les effets ne se font pas au détriment du recueillement nécessaire à l’épanouissement de l’œuvre. On apprécie malgré tout le tempo de la première scène, bien plus haletant ce que donnent à entendre la plupart des chefs — sans doute par égard pour les chanteurs — mais tellement plus approprié à cet épisode du récit.

La reconstitution de la mise en scène est soignée et l’interprétation, de bonne qualité. Il manque néanmoins un petit quelque chose pour que le drame se noue avec toute la force requise. Une certaine hétérogénéité dans la distribution et la prononciation relativement approximative du français en sont partiellement responsables — il y a heureusement quelques exceptions, comme le Marquis impérial de Thomas Allen.

Fait relativement rare, ma gorge ne s’est pas nouée dans la dernière scène.


“Miss Saigon”

Prince Edward Theatre, Londres • 7.6.14 à 14h30
Musique : Claude-Michel Schönberg. Lyrics : Alain Boublil & Richard Maltby, Jr. Livret : Alain Boublil & Claude-Michel Schönberg.

Mise en scène : Laurence Connor. Direction musicale : Alfonso Casado Trigo. Avec Jon Jon Briones (The Engineer), Eva Noblezada (Kim), Alistair Brammer (Chris), Tamsin Carroll (Ellen), Hugh Maynard (John), Kwang-Ho Hong (Thuy), Rachelle Ann Go (Gigi), …

SaigonLa production originale de Miss Saigon avait plus de onze ans lorsqu’elle ferma ses portes au Theatre Royal Drury Lane de Londres en janvier 2001. Treize ans plus tard, voici qu’une nouvelle production ouvre ses portes… cette fois au Prince Edward Theatre, un autre théâtre magnifique… où fut d’ailleurs représentée une autre comédie musicale de Boublil & Schönberg, Martin Guerre, une œuvre à mon sens injustement boudée par le public et par la critique.

C’est Laurence Connor, l’artisan de la superbe nouvelle version de Les Misérables, qui est le maître d’œuvre de cette nouvelle production. J’en avais eu un aperçu récemment à Utrecht, où elle a été mise au point tranquillement en attendant de s’installer à Londres. Mais je ne m’attendais pas à être autant bouleversé par la qualité de la représentation.

C’est avant tout un spectacle magnifique qui nous est présenté au Prince Edward Theatre, un tour de force visuel qui — comme me le faisait remarquer l’ami avec qui j’ai assisté à la représentation, plus habitué à l’opéra qu’à la comédie musicale — laisse rêveur quant à ce qu’on ose encore appeler “mise en scène” sur la plupart des scènes d’opéra mondiales.

Les visuels de cette nouvelle production sont un véritable enchantement et la fluidité parfaite des enchaînements, d’autant plus spectaculaires que la scène peut être plongée dans une pénombre totale sans aucune lumière parasite — un exploit presque jamais égalé à une époque où le moindre équipement possède un témoin de fonctionnement lumineux —, est une source permanente d’émerveillement. Les lumières de Bruno Poet sont sublimes, les effets sonores sont utilisés avec inventivité et les deux pièces-maîtresses du deuxième acte — l’hélicoptère et la cadillac — sont bien présentes (l’hélicoptère était remplacé par une projection à Utrecht).

Mais c’est la qualité de l’interprétation qui fait la différence. Aucune comparaison possible avec Utrecht de ce point de vue : les chanteurs de cette version londonienne atteignent collectivement des sommets vertigineux (à l’exception peut-être de Tamsin Carroll, dont la Ellen n’est pas inoubliable). On se régale d’assister à la rencontre de talents aussi différents que l’Engineer complexe et attachant de Jon Jon Briones (qui a joué le rôle un peu partout, y compris dans la production originale dans ses dernières années) et la Kim charismatique de l’excellente Eva Noblezada, aussi fraîche et touchante que pouvait l’être la désormais légendaire Lea Salonga dans la production originale.

La musique est interprétée magnifiquement… et la perfection de la prise de son permet d’apprécier comme jamais les subtilités fascinantes des orchestrations de William David Brohn, qui introduisent de subtiles couleurs orientales dans une musique qui reste fondamentalement occidentale. On apprécie aussi tout particulièrement d’entendre chaque mot avec une clarté totale, même dans les passages à plusieurs voix. Chapeau à Mick Potter : je crois n’avoir jamais entendu une conception sonore aussi parfaite.

C’est le plus beau cadeau que l’on puisse faire à cette œuvre touchante et sincère : une production qui atteint des sommets sur absolument tous les critères d’appréciation. On espère que c’est reparti pour une bonne dizaine d’années.


Concert Orchestre National du Capitole de Toulouse / Sokhiev à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 5.6.14 à 20h
Orchestre National du Capitole de Toulouse, Tugan Sokhiev

Chostakovitch : Katerina Ismaïlova (suite)
Tchaïkovski :
Variations sur un thème rococo (Narek Hakhnazaryan, violoncelle)
– symphonie n° 6

NarekCe concert fut l’occasion de découvrir l’étonnant violoncelliste Narek Hakhnazaryan, à la virtuosité déconcertante et au son enchanteur, même si je ne suis pas inconditionnel des Variations sur un thème rococo. Les trois bis furent époustouflants et, pour deux d’entre eux en tout cas, particulièrement inhabituels.

Très belle Pathétique conduite avec son habituelle maestria par le sympathique et talentueux Tugan Sokhiev, qui continue à porter très haut l’Orchestre du Capitole et à en tirer des couleurs d’une grande beauté. Impossible d’éviter les applaudissements à la fin du 3e mouvement ; aucun chef ne semble avoir trouvé le bon truc.


“Cabaret”

Studio 54, New York • 1.6.14 à 14h
John Kander (1966). Lyrics de Fred Ebb. Livret de Joe Masteroff, d’après John Van Druten et Christopher Isherwood.

Mise en scène : Sam Mendes et Rob Marshall. Avec Alan Cumming (le Maître de Cérémonies), Michelle Williams (Sally Bowles), Linda Emond (Fräulein Schneider), Danny Burnstein (Herr Schultz), Bill Heck (Clifford Bradshaw), Aaron Krohn (Ernst Ludwig), Gayle Rankin (Fräulein Kost), …

CabaretDix ans après avoir fermé ses portes, en 2004, voici que l’inoubliable production de Cabaret signée par Sam Mendes, créée à Broadway en 1998 (et inspirée par une production londonienne du Donmar Warehouse de 1993) s’installe à nouveau au Studio 54.

Cette production (dont on a pu voir une adaptation aux Folies-Bergère en 2007) atteint des sommets vertigineux et elle démultiplie l’impact dramatique déjà considérable de la pièce, l’un des plus beaux chefs d’œuvre du répertoire.

C’est Alan Cumming, à nouveau, qui interprète le rôle du Maître de Cérémonies, plus de vingt ans après avoir créé le rôle à Londres. Il fait d’ailleurs maintenant allusion au fait qu’il se produisait déjà dans ce théâtre “au siècle dernier”. L’interprétation de Cumming est entrée dans l’histoire… et on lui pardonne, du coup, les petites manies typiques des comédiens qui ont joué un rôle trop souvent : il reste malgré tout absolument excellent.

Cumming est très bien entouré. Le choix de Michelle Williams, une comédienne assez connue (même si je suis bien en peine de trouver dans sa filmographie ce qui la rend aussi populaire), permet sans doute d’attirer du public nouveau. Sa Sally Bowles est tout à fait correcte, même si elle n’a pas la fragilité que Natasha Richardson apportait au rôle lors de la création.

Parmi les autres rôles, on est enchanté de retrouver l’excellentissime et attachant Danny Burstein dans le rôle de Herr Schultz, qui lui va comme un gant… et on soulignera également les très bonnes prestations de Linda Emond en Fräulein Schneider (quel joli rôle, décidément) et de Bill Heck en Cliff Bradshaw.

J’avais “acheté” un siège du Studio 54 en 2008 lors d’une campagne de levée de fonds du Roundabout Theatre, mais je n’avais jamais réussi, malgré de nombreuses visites, à vérifier que la plaque avait été installée — il y a tellement peu de lumière au balcon qu’on ne voit rien. J’ai eu l’idée de regarder le dossier de mon siège pendant l’entracte en éclairant avec mon téléphone… et j’ai eu la satisfaction mêlée de surprise d’y trouver mon nom. Je n’étais pourtant plus très sûr du numéro du siège que j’avais choisi à l’époque.