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Posts from April 2014

“The Beautiful Game”

Union Theatre, Londres • 27.4.14 à 14h30
Musique : Andrew Lloyd Webber. Livret & lyrics : Ben Elton

Mise en scène : Lotte Wakeham. Direction musicale : Benjamin Holder. Avec Niamh Perry (Mary), Ben Kerr (John), Stephen Barry (Del), Freddie Rogers (Thomas), Will Jeffs (Daniel), Alan McHale (Ginger), Carl McCrystal (Father O’Donnell), Joanna O’Hare (Christine), Natalie Douglas (Bernadette), Clare Inez (Protestant Girl), Tom Brandon, Shane McDaid, Charlie Royce, Mark Laverty, Leigh Lothian.

GameCette comédie musicale a vu le jour dans le West End à l’automne 2000, dans une production joliment mise en scène par… Robert Carsen. J’en ai gardé de bons souvenirs, mais l’aventure fut de courte durée, malgré une réception plutôt positive par la critique et par le public.

Il n’est pas simple de donner vie à cette histoire mêlant football, religion et amours adolescentes dans l’Irlande du Nord de la fin des années 1960. L’œuvre a été complètement réécrite par ses auteurs depuis et elle s’appelle aujourd’hui officiellement The Boys in the Photograph. La situation en Irlande du Nord ayant beaucoup évolué depuis 2000, il est maintenant possible de laisser l’histoire s’achever sur une note plus positive.

Il est du coup un peu curieux que la version présentée par le Union Theatre s’appelle encore The Beautiful Game… d’autant qu’il s’agit d’une version intermédiaire mêlant des éléments du livret original et du livret révisé. La nouvelle chanson “The Boys in the Photograph”, ajoutée lors des révisions, apporte son lot de mélancolie bien dosée… et permet de boucler la pièce sur un moment particulièrement poignant.

La production est extrêmement professionnelle et évite le mélo avec talent. Le théâtre a été configuré de telle sorte que les gradins accueillant le public se font face… ce qui forme un espace scénique qui peut effectivement évoquer un terrain de football. La chorégraphie du match de foot dans le premier acte est absolument superbe grâce à la conception magnifique de Tim Jackson et aux lumières de Derek Anderson.

Interprétation de grande qualité, qui donne à certains tableaux une belle force malgré la variété des tentatives plus ou moins réussies pour imiter l’accent irlandais. On est ainsi particulièrement touché par le duo “God’s Own Country”, qui voit une fille catholique (Niamh Perry) et une fille protestante (Clare Inez) affirmer un sentiment de propriété sur “leur” pays avec quasiment les mêmes mots.

Mention spéciale pour le Daniel génialement déjanté de Will Jeffs, pour la Bernadette gauche et touchante de Natalie Douglas (dont les vraies larmes démultiplient l’effet des derniers instants du premier acte) et pour la Christine exubérante et positive de Joanna O’Hare.

Confirmation du bon souvenir que j’avais conservé de la partition de Lloyd Webber. Les lyrics de Ben Elton ne sont pas aussi uniformément mauvais que je le pensais, même si quelques passages sont extrêmement gauches.

 


Concert London Philharmonic Orchestra / Jurowski à Festival Hall

Royal Festival Hall, Londres • 26.4.14 à 19h30
London Philharmonic Orchestra, Vladimir Jurowski

Marko Nikodijević : cvetić, kućica... / la lugubre gondola
Beethoven : concerto pour piano n° 5 (Leif Ove Andsnes, piano)
Tchaïkovski : symphonie n° 6

AndsnesLa pièce du compositeur serbe Marko Nikodijević est dérivée de la pièce de Liszt, La lugubre gondola, que l’histoire associe à la mort de Richard Wagner à Venise. L’œuvre, dont c’est la création au Royaume-Uni, convoque un univers sonore atmosphérique et captivant, que les musiciens du LPO interprètent avec une très belle intensité.

C’est le concerto de Beethoven qui constitue le sommet du concert. Andsnes est proprement impérial… et sa complicité avec Jurowski est évidente. Le chef russe s’amuse un peu avec les sonorités de l’orchestre, en tirant tantôt du côté d’un staccato un peu sec et vaguement baroquisant, tantôt en direction d’un romantisme voluptueux. Les pianissimi sont saisissants et magnifiques.

En bis, Andsnes fait un joli cadeau au public en interprétant la fameuse Lugubre gondola de Liszt, ce qui boucle joliment la boucle de la première partie.

Pathétique imposante mais inégale en deuxième partie. Les deux premiers mouvements sont assez somptueux mais le troisième, pris très vite, met trop de temps à se mettre en place. Jurowski attaque un peu rapidement le dernier mouvement pour essayer (sans succès) d’arrêter les inévitables applaudissements qui suivent le dénouement du troisième mouvement.


“Три сeстры”

Wyndham’s Theatre, Londres • 26.4.14 à 14h30
Les Trois Sœurs, Anton Tchekhov (1901)

Mise en scène : Andrei Konchalovksy. Avec Larisa Kuznetsova (Olga), Yulia Vysotskaya (Masha), Galina Bob (Irina), Alexey Grishin (Andrei), Natalya Vdovina (Natalia), Alexander Domogarov (Vershinin), Alexander Bobrovsky (Kulygin), Pavel Derevyanko (Tuzenbakh), Vitaly Kishchenko (Soleny), Vladas Bagdonas / Alexander Filippenko (Chebutykin), Evgeny Ratkov (Rodé), Vladislav Bokovin (Fedotik), Irina Kartasheva (Anfisa), Vladimir Goryushin (Ferapont), …

ChekhovLes Londoniens peuvent découvrir le temps de quelques représentations deux des productions du Théâtre Mossovet de Moscou : Oncle Vanya et Les Trois Sœurs de Tchekhov, dans des mises en scène de Andrei Konchalovsky représentées en version originale, en russe.

L’occasion était trop belle d’entendre Tchekhov dans le texte original. J’avais relu la pièce le matin-même, ce qui m’a permis de me concentrer sur la pièce sans avoir les yeux fixés sur les surtitres. La mise en scène est un peu déroutante par moments — la scène d’ouverture, par exemple, est un terrible bazar avec une Olga tellement survoltée qu’on la dirait à la limite de la démence, une Masha qui siffle en continu et les autres personnages qui tiennent de véritables conversations pendant que les sœurs parlent.

Le rythme de l’action est parfois curieux, irrégulier… mais on est fasciné par ce temps qui passe en modifiant radicalement mais presque subrepticement la vie de la famille (rien ne change et pourtant tout change) et par cet horizon toujours repoussé d’un hypothétique retour à Moscou, complètement fantasmatique.

Konchalovsky concocte quelques belles images… notamment un tableau muet très bref au lever du rideau… et dans le dernier tableau, par le biais de projections. Des interviews des comédiens sont projetées sur le rideau pendant les précipités.

Pendant les saluts, les visages des comédiennes qui interprètent les trois sœurs portent encore la marque de la douleur finale. Elles ne semblent pas se remettre de l’émotion.


“Frozen”

20.4.14

Frozen

  • Histoire sans génie, marinée dans le politiquement correct insipide. Belles images, toutefois.
  • Une impressionnante brochette de stars de Broadway : Idina Menzel (Wicked, If/Then), Jonathan Groff (Spring Awakening), Josh Gad (The Book of Mormon), Santino Fontana (Cinderella, Act One).
  • Les chansons de Robert Lopez (Avenue Q) et de son épouse Kristen Anderson-Lopez ressemblent à mes oreilles à une pâle imitation d’Alan Menken. Autant profiter de l’original avec par exemple Tangled, nettement plus réussi à mon goût.

“Peter Grimes”

Opéra de Lyon • 19.4.14 à 20h
Britten (1945). Livret : Montagu Slater, d’après le poème de George Crabbe.

Direction musicale : Kazushi Ono. Mise en scène : Yoshi Oida. Avec Alan Oke (Peter Grimes), Michaela Kaune (Ellen Orford), Andrew Foster-Williams (Balstrode), Kathleen Wilkinson (Auntie), Caroline McPhie, Laure Barras (Nieces), Colin Judson (Bob Boles), Károly Szemerédy (Swallow), Rosalind Plowright (Mrs. Sedley), Jeff Martin (Reverend Adams), Benedict Nelson (Ned Keene), …

GrimesAttention chef d’œuvre absolu !

Je ressors presque toujours de l’Opéra de Lyon en me demandant pourquoi Kazushi Ono n’est pas déjà confortablement installé dans les fosses de Vienne, Londres ou New York. Ce musicien exceptionnel a porté l’Orchestre de l’Opéra de Lyon à un niveau d’excellence proprement stupéfiant et il transforme n’importe quelle partition en une sublime merveille.

Quand la partiton est déjà un bijou, comme avec Peter Grimes, le résultat est forcément à couper le souffle. La texture orchestrale est un bonheur ; les interludes orchestraux prennent aux tripes comme jamais.

Interprétation tout aussi magnifique de la part d’une distribution excellente dont se distinguent le Peter Grimes génialement introverti de Alan Oke (récemment admiré en Gandhi dans Satyagraha) et, surtout, la merveilleuse Ellen de Michaela Kaune, si juste et si touchante dans la sollicitude dont elle entoure Grimes. Le Chœur aussi est superbement préparé par Alan Woodbridge.

Mise en scène tout simplement géniale de Yoshi Oida, dont on se souvient pour son rôle dans The Pillow Book de Peter Greenaway. Le décor de Tom Schenk utilise avec beaucoup de créativité des conteneurs maritimes et du matériel de levage : quoi de plus naturel représenter une histoire portuaire ? Les métamorphoses du décor pendant les interludes orchestraux sont chorégraphiées comme des ballets. Les lumières savamment réglées de Lutz Deppe projettent des ombres magnifiques.

Certaines scènes comme le quatuor “From the Gutter” entre Ellen, “Auntie” et les deux “Nièces” atteignent un tel niveau de perfection qu’on voudrait que le temps suspende son vol…

They are children when they weep,
We are mothers when they strive,
Schooling our own hearts to keep
The bitter treasure of their love.

Do we smile or do we weep
Or wait quietly till they sleep?

La fin, inutile de le préciser, est d’une beauté sublimement déchirante.

Je ne sais pas quelle est la recette de l’Opéra de Lyon pour enchaîner ainsi des productions plus somptueuses les unes que les autres, mais il me semble que les autres maisons devraient en prendre de la graine. Aucun autre spectacle ne m’a rendu aussi euphorique cette saison, en France ou à l’étranger.


“The Turn of the Screw”

Opéra de Lyon • 18.4.14 à 20h
Britten (1954). Livret : Myfanwy Piper, d’après la nouvelle de Henry James

Direction musicale : Kazushi Ono. Mise en scène : Valentina Carrasco. Avec Andrew Tortise (Prologue, Peter Quint), Heather Newhouse (Governess), Remo Ragonese (Miles), Loleth Pottier (Flora), Katharine Goeldner (Mrs. Grose), Giselle Allen (Miss Jessel).

ScrewUne fois encore, l’Opéra de Lyon crée l’événement en proposant un mini-festival Britten aussi opportun qu’impeccablement conçu. Après une reprise du Curlew River qui m’avait enthousiasmé en 2008, ce sont deux œuvres majeures qui ont droit à de nouvelles productions, The Turn of the Screw et Peter Grimes.

Ce Tour d’écrou est un régal, impeccablement interprété aussi bien dans la fosse que sur le plateau, dans un décor à malices merveilleusement inventif de Carles Berga. Les obsessions visuelles viennent se superposer aux obsessions sonores tandis que l’intrigue se laisse progressivement submerger par le surnaturel. La fin est une merveille totale, simple et intense à la fois.

Superbe Gouvernante de Heather Newhouse, mais il serait injuste de ne pas saluer les prestations étonnantes des jeunes Remo Ragonese et Loleth Pottier, absolument bluffants.


“Tristan und Isolde”

Opéra-Bastille, Paris • 17.4.14 à 18h
Richard Wagner (1865)

Direction musicale : Philippe Jordan. Mise en scène : Peter Sellars. Vidéo : Bill Viola. Avec Violeta Urmana (Isolde), Robert Dean Smith (Tristan), Janina Baechle (Brangäne), Franz-Josef Selig (le Roi Marke), Jochen Schmeckenbecher (Kurwenal)…

TristanJe n’avais pas revu cette production historique depuis 2008. La distribution n’est peut-être pas aussi géniale (les aigus d’Urmana sont métalliques et trop vibrés ; Smith manque d’endurance), mais je reprends volontiers ce que j’écrivais alors : “On ressort de la représentation convaincu plus que jamais  que le troisième acte de Tristan est peut-être l’œuvre la plus prodigieuse, la plus bouleversante, la plus fabuleusement poétique et finalement la plus sublime de la musique occidentale.”

L’avantage de Tristan und Isolde, c’est que chaque acte est environ dix fois plus sublime que le précédent. Je me considère officiellement réconcilié avec Philippe Jordan, qui conduit la partition avec une sensibilité infinie, sans jamais perdre de vue l’arc narratif.

Le positionnement de certaines interventions vocales ou instrumentales dans la salle produit de bien jolis effets de spatialisation, qui viennent faire oublier le son très estompé de l’orchestre — j’éviterai à l’avenir le premier balcon, d’où le son est bien moins riche qu’à mes places fétiches du parterre (je n’ai plus le courage de monter au deuxième balcon à mon âge avancé, mais c’est là que se trouvent les meilleures places sur le plan acoustique).

Les seconds rôles sont remarquables, notamment le Roi Marke délicieusement autoritaire de Franz-Josef Selig, mais aussi le Kurwenal assuré de Jochen Schmeckenbecher… ainsi que, au deuxième acte du moins, la Brangäne de Janina Baechle.

La combinaison des vidéos de Bill Viola et de la direction inspirée de Philippe Jordan donne au Liebestod une force indescriptible. On est plongé dans un état second par la beauté hypnotique de cette fin sublime et sans doute insurpassable.


Concert Russian National Orchestra / Pletnev à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 14.4.14 à 20h
Russian National Orchestra, Mikhail Pletnev

Prokofiev :
– extraits de Roméo et Juliette
– concerto pour piano n° 3 (Nikolaï Lugansky, piano)

LuganskyNous sommes partis à l’entracte, pas convaincus d’avoir le courage de supporter les 50 minutes d’extraits de La Belle au bois dormant (le ballet de Tchaïkovski)… mais la première partie fut un magnifique feu d’artifice.

Le troisième concerto de Prokofiev est l’un des mes concertos préférés du répertoire… et l’interprétation de Lugansky, intelligemment soutenue par un Pletnev parfaitement à l’écoute, en fut exemplaire, avec un parfait mélange de sauvagerie et de romantisme… le tout dans une technique parfaitement maîtrisée. Un régal.


“Cabaret Jaune Citron”

L’Auguste Théâtre, Paris • 13.4.14 à 17h
Livret et lyrics : Stéphane Ly-Cuong. Musique et lyrics : Christine Khandjian. Musiques additionnelles : An Ton-That.

Mise en scène : Stéphane Ly-Cuong. Avec Clotilde Chevalier, Tanguy Duran et Ayano Baba.

CitronCréée en 2011, cette pièce musicale bien sympathique raconte avec humour et émotion le ressenti d’une Française née de parents vietnamiens en évitant plutôt adroitement la miévrerie et les poncifs sur le “retour aux sources”. L’écriture, rythmée et stylée, manie l’humour et l’ironie avec subtilité mais en fait des révélateurs de sincérité. Rien n’est pris au second degré, tout est sincère et candide. Les épisodes musicaux fournissent de jolies ponctuations intelligentes et inspirées.

Chapeau à la sympathique Clotilde Chevalier, qui porte toujours aussi bien la pièce. La mise en scène de Stéphane Ly-Cuong est d’une simplicité qui en démultiplie l’efficacité. On ressort touché par l’émotion authentique qui infuse ce joli parcours introspectif. Ça sent le vécu.


“Into the Woods”

Bridewell Theatre, Londres • 12.4.14 à 19h30
Musique et lyrics : Stephen Sondheim (1987). Livret : James Lapine.

Mise en scène : Matthew Gould. Direction musicale : Ryan Macaulay. Avec Andrew Overin (Baker), Kara McLean (Baker’s Wife), Emily Sidonie Grossman (Witch), Amanda Stewart (Cinderella), Chris Warner (Wolf / Cinderella’s Prince), Lotte Gilmore (Little Red Ridinghood), Chris McGuigan (Jack), Susan Booth (Jack’s Mother), Hettie Hobbs (Rapunzel), Sam Harrison-Baker (Rapunzel’s Prince), Jo Webber (Cinderella’s Stepmother), Emma Walton (Florinda), Skyla Loureda (Lucinda), Sarah Shephard (Cinderella’s Mother / Giant / Granny / Snow White), Fran Rafferty (Narrator), Robin Crowley (Mysterious Man), Stephen Beeny (Steward), Deborah Lean (Sleeping Beauty).

WoodsJ’en suis encore sidéré. Cette modeste production de la troupe de semi-amateurs Sedos (dont j’avais déjà vu et apprécié les produtions de Parade et de A Man of No Importance), montée dans un petit théâtre de 200 places environ, se hisse à un niveau d’excellence absolument époustouflant.

D’abord parce que les magnifiques orchestrations originales de Jonathan Tunick y sont interprétées avec brio par un orchestre de quinze musiciens, tous excellents (avec une mention particulière aux deux cornistes, brillantissimes dans le deuxième acte).

Ensuite parce que le superbe décor, même s’il a visiblement été inspiré par celui de la récente production du Théâtre en plein air de Regent’s Park en 2010, permet de donner à la représentation une fluidité remarquable en minimisant les transitions. Le metteur en scène (professionnel) Matthew Gould y enchaîne des images plus belles les unes que les autres, avec l’aide de très beaux éclairages.

Enfin parce que la qualité de l’interprétation est bluffante. À une ou deux exceptions près, les chanteurs sont excellents… pour certains d’entre eux bien meilleurs que leurs homologues de la production du Châtelet (la Sorcière et la Mère de Jack étant les cas les plus flagrants). À la fin de la pièce, on est terrassé par l’émotion grâce au “No More” magnifique du Boulanger et de son père. Si les aigus de Cendrillon avaient été un peu plus justes dans “No One is Alone”, on aurait crié au chef d’œuvre absolu.

Certaines scènes-clés, comme celle de la transformation de la Sorcière, sont gérées avec plus de succès qu’au Châtelet. Ces amateurs ont un sacré talent.


“Seven Brides For Seven Brothers”

Theatre Royal, Brighton • 12.4.14 à 14h30
Musique : Gene de Paul. Lyrics : Johnny Mercer. Livret : Lawrence Kasha & David S. Landay. Nouvelles chansons : Al Kasha & Joel Hirschhorn.

Mise en scène et chorégraphie : Patti Colombo. Direction musicale : Bruce Knight. Avec Sam Attwater (Adam Pontipee), Helena Blackman (Milly), …

BridesCette comédie musicale fut initialement conçue pour le grand écran — et le film de 1954, bien qu’il ait été réalisé à l’économie (toutes les scènes extérieures ont été tournées en studio), est devenu l’un des films musicaux les plus appréciés grâce à la magnifique partition de Gene de Paul et Johnny Mercer et aux talents de son metteur en scène Stanely Donen et de son chorégraphe Michael Kidd.

Ce n’est qu’à la fin des années 1970 que Seven Brides… fut adaptée pour la scène. Le succès ne fut pas au rendez-vous (cinq représentations à Broadway seulement), même si la pièce a connu depuis de nombreuses productions régionales. Malgré l’ajout de chansons bien moins inspirées que celles du film, la version scénique possède un charme considérable, pour peu qu’elle soit portée par une troupe tonique et une mise en scène dynamique. (On se souvient d’ailleurs de l’excellente production d’origine italienne importée aux Folies-Bergère il y a une quinzaine d’années.)

Dans l’ensemble, cette production actuellement en tournée au Royaume-Uni est à la hauteur du challenge.

Certes, il faut une sacrée résistance aux sons synthétiques pour supporter la prestation du minuscule orchestre. Je me suis même demandé à un moment s’il y avait vraiment des musiciens dans la fosse ou si le chef d’orchestre gesticulait pour la galerie. Oui, il y avait bien une poignée de musiciens… mais les gesticulations du chef s’adressaient manifestement autant aux chanteurs, obligés de se caler sur le tempo des pistes programmées dans les synthétiseurs.

Certes, le premier rôle masculin, malgré un réel charisme, possède de sérieuses lacunes dans l’aigu, au point de modifier certaines mélodies pour ne pas se trouver en difficulté.

Mais il est difficile de résister à l’exubérance des numéros musicaux, tous excellemment montés par Patti Colombo (dont le nom est lié à plusieurs projets en préparation de l’autre côté de l’Atlantique) et dans lesquels les solides danseurs qui constituent la troupe rivalisent d’énergie. Helena Blackman est une Milly pleine de charme et elle met très joliment en valeur les plus belles chansons de la partition.

On est heureux de constater que le public est manifestement sous le charme.


Concert Orchestre Philharmonique de Radio-France / Chung à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 11.4.14 à 20h
Orchestre Philharmonique de Radio France, Myung-Whun Chung

Mahler : symphonie n° 2 (Christina Landshamer, soprano ; Marie-Nicole Lemieux, contralto)

ChungÉtonnante “Résurrection”, très bien gérée par Chung malgré son habituelle rigidité. Si on regrette qu’il ne se montre pas plus élastique dans sa conduite et qu’il gère la plupart des contrastes comme des ruptures purement dynamiques, il faut reconnaître que l’ensemble se développe de manière spectaculaire et que le dernier mouvement prend aux tripes, comme il se doit.

Orchestre et chœur se montrent engagés et largement à la hauteur du challenge, mais la voix de Marie-Nicole Lemieux est un peu trop claire à mon goût. Longue prestation remarquée d’un téléphone portable pendant un pianississimo du deuxième mouvement, qui aura au moins eu le mérite de me tirer définitivement de l’état de demi-torpeur dans lequel j’avais attaqué le concert.


Récital Annick Massis / Michael Spyres à la Salle Favart

Opéra-Comique, Paris • 9.4.14 à 20h
Orchestre symphonique de Mulhouse, Emmanuel Plasson

Annick Massis, soprano
Michael Spyres, ténor

Airs de Auber, Rossini, Halévy, Massenet, Berlioz, Boieldieu, …
Napoléon-Henri Reber : symphonie n° 4, 1er mouvement

MassisC’est une agréable plongée dans l’univers de l’opéra français du 19e siècle que ce récital nous proposait. Annick Massis et Michael Spyres y apparaissent joliment complémentaires alors qu’ils n’ont pas grand’ chose en commun sur le papier : Massis, grande dame du chant français, éternellement juvénile, à nouveau au sommet de son art après quelques années difficiles ; Spyres, étoile montante des scènes internationales, prototype du ténor fougueux et quelque peu arrogant — mais non sans raison.

Si le concert démarre un peu lentement, il prend vite son essor. Le choix d’airs est intéressant même s’il fait la part belle aux “tubes” de l’opéra français. Massis est éblouissante dans l’air “du miroir” de Thaïs (triomphe mérité du public)… et le récital s’achève sur le duo “du séminaire” de Manon, d’une sensualité qui pourrait alarmer les ligues de vertu.

Belle prestation de l’Orchestre symphonique de Mulhouse, dirigé avec un style peut-être un poil trop nerveux par l’attentif Emmanuel Plasson. Découverte intéressante également avec la symphonie de Reber, que l’on n’entend évidemment jamais en concert.


“Into the Woods”

Théâtre du Châtelet, Paris • 8.4.14 à 20h
Musique et lyrics : Stephen Sondheim (1987). Livret : James Lapine.

Mise en scène : Lee Blakeley. Direction musicale : David Charles Abell. Avec Nicholas Garrett (Baker), Christine Buffle (Baker’s Wife), Beverley Klein (Witch), Kimy McLaren (Cinderella), Damian Thantrey (Wolf / Cinderella’s Prince), Francesca Jackson (Little Red Ridinghood), Pascal Charbonneau (Jack), Rebecca de Pont Davies (Jack’s Mother), Louise Alder (Rapunzel), David Curry (Rapunzel’s Prince), Jasmine Roy (Cinderella’s Stepmother), Elisa Doughty (Florinda), Lucy Page (Lucinda), Kate Combault (Cinderella’s Mother / Granny), Leslie Clack (Narrator / Mysterious Man), Jonathan Gunthorpe (Steward), Scott Emerson (Cinderella’s Father), Dorine Cochenet (Snow White), Cecilia Proteau (Sleeping Beauty). Et la voix (toujours méconnaissable) de Fanny Ardant.

WoodsDeuxième visite à cette magnifique production de l’un des chefs d’œuvre du répertoire. Les constats formulés à l’occasion de la première restent largement valables : mise en scène magnifique dans un décor de rêve, prestation somptueuse de l’Orchestre de chambre de Paris sous la direction de David Charles Abell, distribution solide et engagée mais pas totalement à la hauteur des redoutables difficultés vocales de la partition.

On se plaît à rêver que le Châtelet continue ainsi à parcourir le reste du répertoire de Stephen Sondheim au rythme d’une œuvre par saison. Si jamais la rumeur faisant état d’une production à venir de Passion devait s’avérer, j’espère qu’une attention particulière entourera le choix des personnages principaux… car il faut des chanteurs de très très grand standing pour que le génie de l’œuvre se révèle vraiment.


“Die Zauberflöte”

Opéra-Bastille, Paris • 6.4.14 à 19h30
Mozart (1791). Livret : Emanuel Schikaneder.

Direction musicale : Philippe Jordan. Mise en scène : Robert Carsen. Avec Julia Kleiter (Pamina), Pavol Breslik (Tamino), Daniel Schmutzhard (Papageno), Franz-Josef Selig (Sarastro), Sabine Devieilhe (La Reine de la nuit), …

ZauberfJe retrouve avec encore plus de plaisir cette très belle mise en scène du souvent génial Robert Carsen, après l’avoir découverte à Baden-Baden l’année dernière. Carsen a débarrassé intelligemment l’œuvre d’une partie de l’imagerie mystico-ésotérico-cabalistique qui la plombe souvent et il simplifie le trait au maximum : du noir et du blanc, de l’ombre et de la lumière, le passage des saisons, de vastes espaces uniformes, un trou comme porte entre “ici” et “ailleurs”.

De nombreuses et pertinentes touches d’humour, fort bien relayées par les chanteurs, viennent aérer agréablement le tout et empêchent le propos de sombrer dans une sorte d’abstraction métaphysique. Le livret de Schikaneder ne s’en trouve pas métamorphosé pour autant, mais il gagne en comestibilité.

Musicalement aussi on est comblé, au premier chef par la superbe prestation de l’Orchestre de l’Opéra, menée par Philippe Jordan, décidément excellent lorsqu’il reste à distance de Wagner. On a cepedant du mal à se convaincre que le son qui remplit aussi bien la salle soit le pur produit de l’acoustique naturelle de Bastille, que l’on n’a jamais connue aussi enveloppante. On est tout aussi enthousiasmé par la Pamina vocalement lumineuse de Julia Kleiter, presque un peu trop bonne par rapport à la qualité moyenne du plateau.

Heureusement, le Tamino de Pavol Breslik et le Papageno de Daniel Schmutzhard sont fort attachants, même si ce dernier n’a pas le dixième du charisme de Michael Nagy, qui emportait tous les suffrages à Baden. Sarastro sonore du toujours solide Franz-Josef Selig, tandis que Sabine Devieilhe passe avec une facilité déroutante — et, l’avouerai-je ?, presque décevante — toutes les difficultés techniques de la Reine de la nuit.

Si les trois Dames sont de complètes inconnues pour moi (comment rivaliser avec le trio Massis – Kožená – Stutzmann de Baden ?), elles n’en sont pas moins pétillantes. Seul le Monostatos de François Piolino est nettement en-dessous. 


Concert Concertgebouworkest / Jansons à Barbican Hall

Barbican Hall, Londres • 5.4.14 à 18h30
Koninklijk Concertgebouworkest, Mariss Jansons

Beethoven : concerto pour piano n° 1 (Lars Vogt)
Bruckner : symphonie n° 9

JansonsCe cycle de trois symphonies s’achève en apothéose avec une magnifique neuvième, qui confirme la beauté de la vision d’un Mariss Jansons au sommet de son art. Bien que la symphonie soit inachevée, le troisième mouvement semble conduire l’inconscient de l’auditeur vers un lointain point de fuite qui serait à la fois la borne de l’univers connu et — comme le bel unisson prolongé des cors semble l’annoncer à la fin — une porte entrouverte sur un mystérieux au-delà.

Moi qui professe à l’endroit du premier concerto pour piano de Beethoven un enthousiasme pour le moins limité, me voilà en position de l’entendre pour la deuxième fois en trois jours. Mon opinion sur l’œuvre s’en trouve d’autant plus confirmée que je frôle la crise de démence pendant l’in-ter-mi-nable cadence de Lars Vogt à la fin du premier mouvement.


“Thérèse Raquin”

Finborough Theatre, Londres • 5.4.14 à 15h
Musique : Craig Adams. Livret et lyrics : Nona Sheppard, d’après le roman d’Émile Zola.

Mise en scène : Nona Sheppard. Direction musicale : James Simpson. Avec Julie Atherton (Thérèse), Tara Hugo (Madame Raquin), Jeremy Legat (Camille), Ben Lewis (Laurent), …

RaquinCe n’est pas la première fois que le roman d’Émile Zola inpire une comédie musicale. On se souvient du Thou Shalt Not de Harry Connick Jr., qui transposait l’histoire à la Nouvelle Orléans, qui ne tint l’affiche que quelques mois à Broadway en 2001.

Verdict partagé : l’entreprise est ambitieuse pour un aussi petit théâtre, et on ne peut qu’admirer la façon dont le magnifique décor de Laura Cordery évoque la mercerie sombre et cafardeuse de Madame Raquin. Le besoin viscéral de Thérèse d’échapper à son étouffant ennui est clairement dépeint, mais sans réelle subtilité. Et la culpabilité des amants après qu’ils se sont débarrassés du mari encombrant est un peu vite expédiée.

C’est le ton du récit et de la partition qui ne convainc pas. Dès les premières minutes, les auteurs adoptent un style grave, austère… celui de la tragédie — les personnages se regroupent d’ailleurs régulièrement en une sorte de chœur grec. Le ton est chargé de pathos, l’expression sombre régulièrement dans le grandiloquent.

Je n’arrivais pas à saisir ce que chantaient les comédiens au début de la pièce. Vérification faite, c’était “Sang et nerfs” (en français), une allusion directe au roman (“L’amant donnait de son sang, l’amante de ses nerfs…”), mais au service d’une scène d’exposition pas très réussie qui présente Thérèse et Laurent comme “deux animaux humains parmi tant d’autres”… une scène reprise à la fin pour conclure la pièce sur un procédé vu trop souvent pour qu’il conserve encore de son attrait.

La plupart des comédiens sont excellents, en particulier la Madame Raquin de Tara Hugo, dont les yeux sont superbement expressifs. Ils sont également tous très bons chanteurs car la partition, qui multiplie les harmonies tordues et les polyphonies chargées, est pour le moins exigeante.

S’il est indéniable que la partition est l’œuvre d’un musicien éclairé, elle est aussi nettement trop tortueuse à mon goût. Cette façon d’éviter systématiquement tout ce qui pourrait apparaître comme de la facilité (qui rappelle tant les éternels “jeunes compositeurs de Broadway”) finit par lasser… et la monotonie du ton, qui ne se départit jamais d’une forme de solennité, dessert la pièce en la privant d’un forme d’équilibre qui ne lui ferait pas de mal.

Beaucoup de talent, donc, mais un résultat mitigé pour le moins.


Concert Concertgebouworkest / Jansons à Barbican Hall

Barbican Hall, Londres • 4.4.14 à 19h30
Koninklijk Concertgebouworkest, Mariss Jansons

Haydn : concerto pour violoncelle n° 1 (Truls Mørk, violoncelle)
Bruckner : symphonie n° 7

JansonsIl était plus simple pour moi de voir la suite des concerts Bruckner de l’Orchestre du Concertgebouw à Londres. Et comme les couplages symphonies / concertos sont différents de ceux de Paris, cela me donne l’occasion de réentendre l’excellent Truls Mørk dans le concerto de Haydn.

Nouvelle avalanche de ce son riche et chaleureux. Mørk semble prendre un tout petit moins de risques qu’à Pleyel avec ses doigtés — peut-être parce que le concert est radiodiffusé. Même bis qu’à Paris.

Très belle septième de Bruckner, dans laquelle Jansons confirme sa capacité à donner forme et sens même aux passages les plus méandriques de la partition. À certains endroits, sa lecture provoque de véritables petites révélations.

Curieusement, alors que le chef letton semble insister pour faire entendre toutes les parties instrumentales, même celles qui sont parfois reléguées à l’arrière plan, la musique conserve une légèreté et une limpidité étonnantes.

Beaucoup de très belles prestations parmi les pupitres de cuivres. Les cors sont encore lourdement mis à contribution.


Concert Orchestre de Paris / Järvi à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 3.4.14 à 20h
Orchestre de Paris, Paavo Järvi

Webern : Langsamer Satz, transcription Gerard Schwarz
Beethoven : concerto pour piano n° 1 (Radu Lupu, piano)
Mahler : symphonie n° 4 (Katoja Dragojevic, mezzo-soprano)

JärviUn concert magnifique, même si le concerto de Beethoven ne m’a pas passionné — j’ai pourtant découvert récemment, grâce à Géza Anda et à Karajan, que je l’aimais beaucoup, contrairement à ce que je pensais.

La transcription pour orchestre du Mouvement lent de Webern est un premier régal, qui prépare à une superbe symphonie de Mahler, très bien gérée par Järvi. Le tempo est parfois un peu lent, mais les prestations des différents pupitres sont tellement belles que la symphonie y gagne en majesté tranquille. L’orchestre est en grande forme et les traits délicieux se multiplient. Grâce à Järvi, plusieurs prestations sont très joliment mises en valeur. J’ai en particulier beaucoup aimé la façon de souligner les interventions de la harpe… et le moment choisi pour faire entrer la chanteuse dans les derniers moments du “Ruhevoll”, le 3e mouvement.

On en reprendrait…


“Into the Woods”

Théâtre du Châtelet, Paris • 1.4.14 à 20h
Musique et lyrics : Stephen Sondheim (1987). Livret : James Lapine.

Mise en scène : Lee Blakeley. Direction musicale : David Charles Abell. Avec Nicholas Garrett (Baker), Christine Buffle (Baker’s Wife), Beverley Klein (Witch), Kimy McLaren (Cinderella), Damian Thantrey (Wolf / Cinderella’s Prince), Francesca Jackson (Little Red Ridinghood), Pascal Charbonneau (Jack), Rebecca de Pont Davies (Jack’s Mother), Louise Alder (Rapunzel), David Curry (Rapunzel’s Prince), Jasmine Roy (Cinderella’s Stepmother), Elisa Doughty (Florinda), Lucy Page (Lucinda), Kate Combault (Cinderella’s Mother / Granny), Leslie Clack (Narrator / Mysterious Man), Jonathan Gunthorpe (Steward), Scott Emerson (Cinderella’s Father), Dorine Cochenet (Snow White), Cecilia Proteau (Sleeping Beauty). Et la voix (méconnaissable) de Fanny Ardant.

WoodsPour la quatrième saison consécutive, le Théâtre du Châtelet propose une production de l’une des œuvres majeures de Stephen Sondheim. Après A Little Night Music en 2010, Sweeney Todd en 2011 et Sunday in the Park With George en 2013, c’est donc au tour de Into the Woods d’être présentée au public parisien.

Le livret de Into the Woods mélange habilement plusieurs contes de fées : Cendrillon, Le Petit Chaperon rouge, Raiponce, Jacques et le haricot magique, … ainsi qu’un conte original imaginé par les auteurs pour l’occasion, Le Boulanger et sa femme. Dans le premier acte, les contes se déroulent comme prévu tandis que leurs protagonistes se croisent et interagissent, le conte du Boulanger et sa femme fournissant le socle sur lequel leurs destins se lient.

À la fin du premier acte, une seule conclusion est possible : “Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants.”

Sauf que… le deuxième acte, beaucoup plus noir, explore un scénario dans lequel ce bonheur est finalement de courte durée. Les conséquences collatérales des événements du premier acte conduisent les protagonistes à des destins tragiques… et seuls certains d’entre eux auront finalement la possibilité de se construire, ensemble, une vie dont ils seront cette fois des acteurs et non des personnages passifs.

L’entreprise est à la fois très intellectuelle et immensément réjouissante tant les auteurs s’amusent de manière virtuose avec les codes et les conventions… en livrant finalement au public une morale autonome qui échappe aux matériaux bruts qui nourrissent l’intrigue.

La partition de Sondheim n’est pas l’une de ses plus accessibles, même si des chansons au sens traditionnel du terme font leur apparition de temps à autre, notamment dans le deuxième acte. Elle est ici interprétée de manière magistrale par l’Orchestre de chambre de Paris, conduit avec son charisme habituel par le talentueux David Charles Abell. Les sublimes orchestrations de Jonathan Tunick sont tellement mises en valeur que certains passages constituent presque des révélations. (Les accords qui accompagnent la première énumération des objets exigés par la sorcière, par exemple, sont d’une indescriptible splendeur, digne des meilleures pages de la musique contemporaine.)

Comme c’était déjà le cas les années précédentes, le Châtelet a consacré à cette production des moyens qu’aucune autre maison ne semble aujourd’hui capable de mobiliser. La combinaison du décor génial d’Alex Eales et des lumières sublimes d’Oliver Fenwick permet de créer quelques-unes des plus belles images scéniques que j’aie vues de ma vie. (Grosse) cerise sur le gâteau, le metteur en scène Lee Blakeley a treize idées à la douzaine pour utiliser au mieux ce décor à facettes multiples, monté sur tournette, qui se métamorphose magnifiquement pendant l’entracte. On imagine qu’une armée de machinistes est nécessaire en coulisse pour donner rythme et mouvement à la pièce : à part quelques micros non ouverts (le retour de la malédiction française), la conduite technique de la représentation fut pourtant un relatif sans-faute en ce soir de première. (Deux membres de l’équipe créative ont été vus avalant un gin-tonic quasiment cul sec au bar voisin du théâtre avant la représentation : on imagine que le stress d’une première aussi complexe devait être considérable.)

La seule faiblesse de cette production, s’il fallait absolument en trouver une, serait à chercher plutôt du côté de la distribution. Une distribution certes engagée, sympathique et pleine de qualités, mais dont presque aucun membre ne se montre tout à fait à la hauteur de son rôle. Il faut reconnaître que ces rôles sont atrocement exigeants et que Sondheim a placé la barre très haut du côté du chant. La nervosité d’une première représentation dans une production faisant la part belle à la technique explique aussi sans doute pour partie cette impression. Mais la musique de Into the Woods est aujourd’hui tellement interprétée que l’on arrive fatalement avec quelques repères. Je n’ai pas pu m’empêcher de ressentir une petite déception… mais j’ai d’ores et déjà prévu une deuxième visite afin de voir si, l’inconfort de la première s’estompant, les comédiens se sont un peu détendus.

Si l’on met de côté quelques choix peu heureux (la vache est l’une des moins réussies que j’aie vues, le choix de Fanny Ardant pour enregistrer la voix de la géante en anglais est d’autant moins compréhensible que celle-ci est atrocement déformée par des moyens électroniques), cette production reste malgré tout une réussite exceptionnelle, un ovni dans le paysage de la comédie musicale contemporaine… et la source d’une réelle fierté quand Paris, l’espace d’une soirée, devient de fait la capitale de la planète comédie musicale.