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Posts from February 2014

“La Fanciulla del West”

Opéra-Bastille, Paris • 22.2.14 à 19h30
Puccini (1910). Livret : Guelfo Civinini & Carlo Zangarini, d’après la pièce de David Belasco.

Direction musicale : Carlo Rizzi. Mise en scène : Nikolaus Lehnhoff. Avec Nina Stemme (Minnie), Claudio Sgura (Rance), Marco Berti (Dick Johnson), … 

FanciullaQuelle somptuosité ! Cette partition, une commande du Metropolitan Opera, est peut-être la plus envoûtante que Puccini ait écrite. Carlo Rizzi en livre une interprétation magnifique, pleine de couleurs et de sonorités irrésistibles.

L’Opéra de Paris est allé chercher une mise en scène conçue par le génial Nikolaus Lehnhoff (on se souvient de son Parsifal) pour l’Opéra d’Amsterdam. Lehnhoff a vite fait de mettre au jour la trame dramatique d’un livret un peu inhabituel pour l’opéra, mais d’une banalité totale dans la mystique américaine, celle de la fille à la forte personnalité et au passé sans doute compliqué qui, plongée dans un monde d’hommes, apporte une forme de confort moral vaguement ambigu à ceux qui l’entourent tout en travaillant silencieusement à sa propre rédemption. Une Marie-Madeleine du Far-West, en somme.

Lehnhoff enchaîne les visuels irrésistibles… jusqu’à une scène finale qui emprunte à tellement de codes qu’elle en est une sorte d’orgasme théâtral à elle seule. La collision avec une esthétique hollywoodienne archétypique est particulièrement savoureuse. 

La pièce est portée avec autorité et talent par la sublime Nina Stemme. Pas forcément facile, quand on chante Brünnhilde tous les deux jours, de redevenir aussi humaine… même si Minnie est incontestablement une forte femme. Stemme se tire admirablement de l’aventure, même si elle gagnerait à alléger un tout petit peu sa prestation par moments.

Elle est très bien entourée, notamment par Claudio Sgura et Marco Berti, qui se glissent avec aisance dans les deux personnages masculins tout aussi classiques : le gentil un peu méchant sur les bords… et le méchant incompris qui est un gentil qui a mal tourné.

Une mise en scène qui prend du recul sur un livret beaucoup moins littéral qu’on pourrait le penser : que du bonheur. Le point haut de cette saison de l’Opéra de Paris.

On a au passage la confirmation de l’influence de Puccini : on entend dans la partition non seulement une préfiguration du thème de Star Wars de John Williams… mais aussi des phrases entières de Phantom of the Opera de Lloyd Webber.


L’intégrale Chostakovitch du Mariinsky / Gergiev (3/3)

Salle Pleyel, Paris • 16.2.14 à 16h • 17.2.14 et 18.2.14 à 20h
Orchestre du Théâtre Mariinsky, Valery Gergiev

Chostakovitch :

Dimanche 16.2.14
– concerto pour violon n° 2 (Alena Baeva, violon)
– symphonie n° 7

Lundi 17.2.14
– symphonie n° 12
– symphonie n° 8

Mardi 18.2.14
– concerto pour violon n° 1 (Vadim Repin, violon)
– symphonie n° 11

GergievValery Gergiev achève cette intégrale Chostakovitch entamée en janvier 2013 et poursuivie en décembre 2013… dont pas un seul concert n’aura commencé à l’heure.

Je n’aurai finalement assisté qu’à sept des huit concerts. En dépit de l’effet d’accumulation qui a pu résulter de cette folle programmation (j’avoue avoir eu du mal à me concentrer sur le dernier concert), l’impression qui résulte de cette série est celle d’une intégrale anthologique et géniale, révélatrice d’une intimité étonnante de Gergiev avec une œuvre qui convient merveilleusement à son goût pour l’expérimentation.

En témoigne la septième symphonie, dont je possède plus d’enregistrements que de n’importe quelle autre œuvre du répertoire… et dont le premier mouvement, pris très rapide, fut une sensationnelle révélation, le type d’expérience qu’on vit peut-être une fois tous les cinq ans.

Autres très jolis souvenirs avec les deux concertos pour violon… ou encore une superbe douzième, aussi épique qu’intensément romantique.

Tout cela semble avoir été enregistré pour la postérité. Tant mieux.


“Henry V”

Noël Coward Theatre, Londres • 15.2.14 à 19h30
Shakespeare (ca. 1599)

Mise en scène : Michael Grandage. Avec Jude Law (King Henry), …

HenryvJe devais voir cette production en décembre, mais j’avais abandonné au dernier moment pour m’adonner à une sieste bien nécessaire. Le souvenir d’un Jude Law très charismatique dans Hamlet me donnait cependant envie de voir sa prestation… et c’est ainsi que je me suis retrouvé à la toute dernière représentation de la série, particulièrement people (j’ai eu l’impression de voir plusieurs visages célèbres… mais la seule que j’aie reconnue avec certitude est la fascinante Anna Wintour).

Confirmation que Jude Law est un comédien lumineux… même s’il est paradoxalement desservi par la scène de comédie avec Catherine de Valois vers la fin de la pièce, qu’il joue avec un instinct comique remarquable. Sa prestation dans le reste de la pièce s’en trouve comme dévalorisée a posteriori car jamais aussi intensément géniale que ce dernier épisode.

Belle mise en scène sobre et centrée sur le texte. Marque de fabrique de Michael Grandage, l’environnement lumineux et sonore, particulièrement soigné, contribue à créer de belles images baignées dans une atmophère intensément dramatique. Le texte est largement coupé, ce qui rend la pièce digeste et étonnamment contemporaine. Du bien joli théâtre.


“Götterdämmerung”

De Nederlandse Opera, Amsterdam • 14.2.14 à 17h30
Wagner (1876)

Orchestre Philharmonique des Pays-Bas, Harmut Haenchen. Mise en scène : Pierre Audi. Avec Catherine Foster (Brünnhilde), Stephen Gould (Siegfried), Kurt Rydl (Hagen), …

GötterdämmerungFin en apothéose pour ce Ring amstellodamois, vu “en pièces détachées” : Das Rheingold en novembre 2012, Die Walküre en avril 2013 et Siegfried en septembre 2013. Au rideau final, Pierre Audi remet symboliquement l’anneau à Harmut Haenchen, qui fut l’inspirateur original de cette production en 1997 et qui ressort triomphant de cette série de représentations.
 
Cette dernière représentation est sublimement menée par Haenchen, dont l’intimité avec la musique de Wagner est saisissante. Assis au premier rang d’orchestre, j’entends un peu plus l’orchestre que les chanteurs mais je m’en réjouis car la contribution de la petite harmonie, assise juste devant moi, regorge de traits sublimes et lumineux.
 
Du premier rang, on voit aussi très bien que les chanteurs portent de discrets micros, dont l’histoire nous dira peut-être s’ils servaient à enregistrer la représentation ou à améliorer subtilement l’acoustique d’une salle sans doute pas optimisée pour une configuration scénique aussi inhabituelle — on sait que la question de l’amplification dans les salles d’opéra est l’un des derniers grands tabous de notre époque.
 
Catherine Foster et Stephen Gould constituent sans doute l’une des meilleures distributions possibles pour le couple central de ce dernier épisode. On pardonne à Kurt Rydl une voix en bout de course car l’autorité naturelle du chanteur autrichien reste époustouflante. Et on retrouve avec bonheur l’excellente Michaela Schuster dans le rôle de Waltraute.

“Once On This Island”

Daniels Spectrum, Toronto • 9.2.14 à 14h
Musique : Stephen Flaherty. Livret & lyrics : Lynn Ahrens, d’après le roman de Rosa Guy.

Mise en scène : Nigel Shawn Williams. Direction musicale : Lily Ling. Avec Jewelle Blackman (Ti Moune), Chris Sams (Daniel), Daren A. Herbert (Papa Ge), Alana Hibbert (Erzulie), Jivaro Smith (Agwe), Nicholas Lawrence (Asaka), Arlene Duncan (Mama Euralie), Tom Pickett (Tonton Julian), …

IslandIl y a longtemps que je voulais voir cette délicieuse comédie musicale de Stephen Flaherty et Lynn Ahrens (les auteurs, entres autres, de Ragtime), jouée à Broadway pendant un peu plus d’un an en 1990/1991. Quelques occasions se sont présentées (comme la saison dernière au Paper Mill de Millburn), mais je n’avais jusqu’à présent pu en saisir aucune.

C’est donc encore une fois la superbe troupe de l’Acting Stage Company, à qui je dois déjà une grosse émotion avec Falsettos en mai 2013, qui me permet de combler cette lacune.

Once On This Island est inspirée d’un roman d’une auteur(e) caraïbe, Rosa Guy, qui pourrait être une variation locale de La Petite Sirène. C’est une pièce courte (un acte, 90 minutes), dotée d’une partition absolument enchanteresse, baignée bien sûr d’influences antillaises.

Cette production est absolument splendide sur tous les plans… et, à part quelques notes aiguës un peu laborieuses chez Jewelle Blackman, on est impressionné par la qualité globale de l’interprétation, en particulier compte tenu de la réelle complexité de la musique.

La mise en scène, qui utilise très joliment l’espace du théâtre, sait se faire poétique grâce à de fort belles images sublimées par les lumières magnifiques de Bonnie Beecher. Magnifique chorégraphie de Marc Kimelman, simple et forte, pleine d’une belle énergie communicative.

Bref, un bonheur.

Je suis frappé par la ressemblance entre la chanson “The Human Heart” et la chanson-titre de Beauty and the Beast : même contexte, même propos… et harmonies quasiment superposables.


“Buyer & Cellar”

Barrow Street Theatre, New York • 8.2.14 à 14h30
Jonathan Tollins

Mise en scène : Stephen Brackett. Avec Michael Urie.

BuyerLe point de départ de cette pièce à un seul personnage pourrait paraître curieux, voire franchement kitsch : un comédien au chômage est embauché pour aller “travailler” dans le sous-sol de la maison de Barbra Streisand à Malibu, où elle a fait installer des “boutiques” (comme à Las Vegas, ou à Disneyland) pour installer ses collections de robes, d’antiquités, de poupées, etc.

Ce sous-sol est bien réel. Le reste, bien sûr, relève de la pure fiction. Mais ce qu’en a fait Jonathan Tollins est un bonheur : un monologue de 100 minutes dans lequel le personnage d’Alex finit par rencontrer la Streisand au cours de scènes superbement bien écrites. Et avec une vraie belle fin comme on les aime.

On n’arrête quasiment jamais de rire pendant la pièce — et je suis pourtant un public difficile. Au-delà de l’inventivité de l’écriture, le mérite en revient à l’interprétation sensationnelle du génial Michael Urie (connu pour la série télévisée Ugly Betty, mais que j’avais déjà vu au théâtre à New York dans The Temperamentals). La prestation de Urie est à couper le souffle : non seulement il débite son texte à une vitesse époustouflante sans bafouiller une seule fois, mais il incarne au passage plusieurs personnages sans jamais qu’on se perde.

Très joli décor d’Andrew Boyce, mis en valeur par d’exquises lumières d’Eric Southern et des projections d’Alex Koch. La grande qualité de la pièce est de ne jamais s’essouffler et de ne jamais laisser retomber l’espèce de folie mise en branle dès les premières minutes. On est absolument enthousiasmé, comme du reste l’ensemble du public, qui fait un triomphe retentissant à Michael Urie.


“Little Me”

New York City Center • 7.2.14 à 20h
Musique : Cy Coleman. Lyrics : Carolyn Leigh. Livret : Neil Simon.

Mise en scène : John Rando. Direction musicale : Rob Berman. Avec Christian Borle (Noble Eggleston / Amos Pinchley / Val du Val / Fred Poitrine / Otto Schnitzler / Prince Cherney / Noble Junior), Judy Kaye (Miss Poitrine today), Rachel York (Belle / Baby), Tony Yazbeck (George Musgrove), Lee Wilkof (Bernie Buchsbaum), Lewis J. Stadlen (Bennie Buchsbaum), David Garrison (Patrick Dennis), Harriet Harris (Mrs. Eggleston) …

LittlemeUn triomphe absolu pour cette nouvelle livraison des “Encores!”, cette série qui propose de réentendre, le temps d’une demi-douzaine de représentations, les œuvres de l’âge d’or de la comédie musicale qui n’ont vraisemblablement plus de potentiel commercial.

C’est amusant : j’ai attendu près de vingt ans une occasion de voir enfin Little Me, créé en 1962 et dont j’ai loupé de quelques jours une reprise (malheureusement courte) à Broadway en 1998/99. Puis deux occasions se sont présentées coup sur coup : à San Francisco en mai 2013, puis à Londres trois mois plus tard. Mais ces deux petites productions ne jouaient évidemment pas dans la même catégorie que cette représentation dans une salle de plus de 2500 places, qui emploie un orchestre au grand complet pour interpréter les fabuleuses orchestrations du génial Ralph Burns, sur lequel j’ai déjà l’occasion de m’extasier il y a quelques jours au sujet de Funny Girl.

Je me hasarderai à dire que ce Little Me est une phénoménale réussite sur tous les tableaux, pas seulement sur le plan musical. La mise en scène espiègle de John Rando est pleine d’idées légères et divertissantes. La chorégraphie inventive de Joshua Bergasse est illuminée de petits coups de génie irrésistibles (mention spéciale pour le “ballet des invalides”). Toutes les pages musicales destinées à servir de toile de fond à des tableaux chorégraphiés ont semble-t-il été conservées (la production originale était après tout chorégraphiée par Bob Fosse), ce qui donne l’occasion à Bergasse d’illustrer un talent manifestement protéiforme. 

Triomphe personnel pour Christian Borle (Peter and the Starcatcher), dont la prestation devrait en toute logique lui assurer un statut de superstar jusqu’à la fin de ses jours. Il est superbement entouré : Judy Kaye est parfaite dans le rôle de la “vieille” Belle Poitrine, tandis que la prestation de Rachel York dans le rôle de Belle “jeune” est fréquemment spectaculaire. Mention spéciale également pour la superbe prestation chorégraphique de Tony Yazbeck, éblouissant dans “I’ve Got Your Number”, l’un des numéros les plus entraînants.

J’imagine que les rumeurs d’un possible transfert à Broadway ne vont pas tarder…


“12 Years a Slave”

AMC Empire 25, New York • 7.2.14 à 15h20

Steve McQueen (2013). Avec Chiwetel Ejiofor (Solomon Northup), Michael Fassbender (Edwin Epps), Benedict Cumberbatch (Ford), Lupita Nyong’o (Patsey), Brad Pitt (Bass), Sarah Paulson (Mistress Epps), Paul Giamatti (Freeman), …

SlaveL’histoire de cet homme noir né libre, kidnappé pour être revendu comme esclave dans les plantations de Louisiane, est poignante mais désespérément linéaire et sans réel relief — la première véritable péripétie, une tentative avortée de communiquer avec sa famille, arrive vers les deux tiers du film ; la plupart des personnages secondaires se contentent de faire de la figuration.

Ce sont les prestations des acteurs qui rendent l’expérience forte : le superbe Chiwetel Ejiofor (l’inoubliable héros de Dirty Pretty Things)… mais aussi Benedict Cumberbatch et Michael Fassbender, dont le jeu complexe et nuancé est réjouissant. Même chez la brute épaisse et alcoolisée qu’incarne Fassbender, on sent une forme de respect — parfois même de crainte — à l’endroit du formidable Solomon Northup, un homme éduqué et constructif.

Pour le reste, le film est un peu long… et les manies de McQueen (les plans très rapprochés, les longs plans larges presque fixes) finissent par lasser un peu. Par certains côtés, on apprécie ce cinéma qui prend son temps, mais la fine matière dramatique finit par s’étirer un peu trop.


“The Bridges of Madison County”

Gerald Schoenfeld Theatre, New York • 6.2.14 à 20h (preview / avant-première)
Musique & lyrics : Jason Robert Brown. Livret : Marsha Norman. D’après le roman de Robert James Waller.

Mise en scène : Bartlett Sher. Direction musicale : Tom Murray. Avec Kelly O’Hara (Francesca), Steven Pasquale (Robert), Hunter Foster (Bud), Cass Morgan (Madge), Michael X. Martin (Charlie), Derek Klena (Michael), Caitlin Kinnunen (Carolyn), Whitney Bashor (Marian / Chiara), …

BridgesLe roman The Bridges of Madison County est l’un des plus gros succès de librairie du 20e siècle : il est en effet resté pendant plus de trois ans en tête du classement des meilleures ventes publié par le New York Times. (Il a bien sûr été l’objet d’une adaptation cinématographique, avec Meryl Streep et Cint Eastwood, en 1995.)

L’histoire de Francesca, une Italienne déracinée par son mariage avec un GI qui l’emmène élever une famille dans une ferme de l’Iowa, n’est pas très originale. Pas plus que l’épiphanie qu’elle vit lorsqu’un séduisant photographe hippie arrive par hasard à sa porte un jour où elle se trouve seule chez elle.

Peut-on construire une comédie musicale convaincante sur la base d’une intrigue un peu facile dont on a deviné la quasi-totalité cinq minutes après le début de la pièce ? Sans doute… mais cette tentative signée de Marsha Norman et de Jason Robert Brown (Parade, The Last Five Years, 13) ne convainc pas complètement.

Oh, il est incontestable que Brown écrit de la belle musique. Il y a de très belles pages dans cette nouvelle partition, à commencer par une très émouvante chanson d’entrée dont les premiers instants ne sont accompagnés qu’au violoncelle et au violon — pour une fois pas amplifiés de manière immonde comme on l’entend trop ces temps-ci. Mais on ressent régulièrement une impression de “déjà entendu” ; certains passages, par exemple, rappellent étonnamment The Light in the Piazza, du compositeur Adam Guettel, créée entre autres par… Kelli O’Hara.

Cette histoire de femme effacée qui se sent soudain incapable de continuer à vivre dans un monde de conventions en rappelle d’autres : celle de Margaret dans… The Light in the Piazza (encore)… ou encore celle de Cathy dans Far From Heaven, du compositeur Scott Frankel, où… Kelli O’Hara (encore) donnait la réplique à Steven Pasquale (déjà).

La mise en scène, dans laquelle les comédiens passent leur temps à déplacer des morceaux de décor, est assez irritante. Le fait de laisser les comédiens sur scène quand ils ne jouent pas, comme pour illustrer le regard omniprésent des autres, apparaît comme un procédé aussi inefficace que grossier. Les images ne sont jamais très belles… et on a presque envie de rire lorsqu’on voit un comédien (ou un machiniste) déplacer une porte sur roulettes pour que Kelli O’Hara puisse “entrer” et “sortir” de la maison à deux endroits différents à quelques instants d’intervalle.

Il reste bien sûr la qualité supérieure de l’interprétation. Kelli O’Hara comme Steven Pasquale constituent la distribution idéale. Ils sont tous les deux immensément charismatiques et talentueux, au point de faire oublier les faiblesse de l’œuvre. À leurs côtés, les autres comédiens sont un peu sous-utilisés : Hunter Foster, en particulier, mais aussi la merveilleuse Cass Morgan, impayable dans le rôle de la voisine bienveillante.

La pièce n’a pas encore officiellement joué sa première, donc des ajustements sont encore possibles, mais on craint d’être — comme avec Big Fish récemment — face à un nouvel exemple de difficulté à exploiter de manière complètement convaincante un matériau dramatique pourtant riche.


“Saving Mr. Banks”

Regal E-Walk Stadium 13, New York • 6.2.14 à 14h05

John Lee Hancock (2013). Avec Emma Thompson (P. L. Travers), Tom Hanks (Walt Disney), Colin Farrell (Travers Goff), Paul Giamatti (Ralph), Jason Schwartzman (Richard Sherman), B. J. Novak (Robert Sherman), Bradley Whitford (Don DaGradi), …

BanksCe film inattendu et touchant s’intéresse aux conditions dans lesquelles la redoutable P. L. Travers, la créatrice du personnage de Mary Poppins, a été amenée à collaborer avec les équipes Disney (notamment Walt Disney lui-même, mais aussi le célèbre scénariste Don DaGradi et les brillants compositeurs Richard et Robert Sherman) en vue de la création du film consacré à son héroïne.

La tradition orale rapporte que Travers détestait tout ce que Disney représentait à ses yeux et qu’elle n’approuva jamais vraiment le film bien qu’étant contractuellement dotée d’un pouvoir de contrôle absolu sur le scénario. Inutile de préciser que les recettes du film lui permirent de profiter confortablement des dernières années de sa vie.

Le scénario du film, nécessairement romancé, fait le choix de penser que l’hostilité de Travers cachait en réalité bien d’autres problèmes non résolus liés à son enfance — elle avait fait en sorte que ses origines australiennes modestes disparaissent derrière la façade parfaitement britannique qu’elle s’était construite. Il existe quelques raisons de penser que Travers n’était pas si déçue que ça par le film… et force est de constater que la Mary Poppins du film n’est pas si éloignée des écrits de Travers si on veut bien retourner les lire.

Quelle que soit la fidélité du scénario à la réalité, le film est un petit bonheur, marqué par quatre prestations d’acteurs ébouriffantes de la part d’Emma Thompson (juste sublime), Tom Hanks (impérial), Paul Giamatti (chaleureux et attachant) et Colin Farrell (au charme irrésistible). Sans compter la jeune Annie Rose Buckley, qui crève littéralement l’écran dans le rôle de Travers jeune. Les rôles secondaires sont tout aussi remarquables : Ruth Wilson (la mère de Travers), Jason Schwartzman et B. J. Novak (les frères Sherman) et Bradley Whitford (Don DaGradi).

On pourrait accuser le scénario de verser dans le sentimentalisme… mais le traitement du sujet est tellement bien ficelé et l’interprétation tellement soignée qu’on se laisse entraîner sans aucune résistance. Un régal.


“Die Fledermaus”

Metropolitan Opera, New York • 5.2.14 à 19h30
Johan Strauss II (1874). Livret orioginal : Karl Haffner & Richard Genée. Lyrics anglais : Jeremy Sams. Dialogues anglais : Douglas Carter Beane.

Direction musicale : Paul Nadler. Mise en scène : Jeremy Sams. Avec Christopher Maltman (Gabriel von Eisenstein), Susanna Phillips (Rosalinde), Jane Archibald (Adele), Betsy Wolfe (Ida), Michael Fabiano (Alfred), Anthony Roth Costanzo (Prince Orlofsky), Paulo Szot (Dr. Falke), Danny Burstein (Frosch), Mark Schowalter (Dr. Blind), Patrick Carfizzi (Frank), Jason Simon (Ivan), …

FledermausJ’approchais cette nouvelle production de Die Fledermaus avec hésitation car les échos que j’en avais eus étaient pour le moins mitigés.

Il est vrai que l’adaptation en anglais cosignée par Jeremy Sams (pour les lyrics) et Douglas Carter Beane (pour le livret) fait grincer des dents. À répétition. J’ai décidément une relation en dents de scie avec Douglas Carter Beane, dont j’avais pourtant aimé la récente pièce The Nance. Son livret, nourri d’humour de sitcom de bas étage, flirte en permanence avec le mauvais goût et la vulgarité. Il est coutumier d’intégrer quelques références contemporaines dans Fledermaus, mais celles qui nous sont proposées (deux citations de Follies, des clins d’œil à The Producers…) ne font pas vraiment rire. Qui sait ? Le livret original est peut-être dans la même veine… mais j’aurais préféré que les auteurs évitent cette accumulation de sous-entendus grivois et d’humour facile.

L’orchestre devait être dirigé par l’excellent Ádám Fischer, mais c’est Paul Nadler qui était finalement sur le podium pour cause de maladie du Maestro. On y a sans doute perdu un peu en légèreté et en entrain, mais Nadler a réussi à insuffler un peu de légèreté viennoise à l’imposant orchestre du Metropolitan Opera.

La mise en scène est un semi-succès. Si le premier et le troisième actes sont traités aux petits oignons, avec une combinaison gagnante de visuels splendides et de direction d’acteurs au cordeau, le deuxième acte, en revanche, sombre dans une espèce de marasme indépêtrable : visuel grandiloquent qui ne laisse aucune place à la comédie, “grumeaux” de chanteurs et de choristes en permanence à l’avant-scène sans aucune direction lisible.

Très belle distribution, engagée avec la même énergie au service de la musique, du texte et de la mise en scène, ce qui est très inhabituel dans une maison d’opéra aussi vénérable. Le parti pris de confier le rôle d’Orlofsky à un contre-ténor plutôt qu’à une mezzo “en pantalon” fonctionne plutôt bien… et permet au librettiste d’ajouter un ou deux clins d’œil plutôt réussis. Excellente Rosalinde de Susanna Phillips et délicieuse Adele de Jane Archibald. Mention spéciale, bien sûr, pour l’excellent comédien Danny Burstein qui, dans le rôle parlé de Frosch, fait un tabac mérité.

Surprise : le rideau de scène figure le carton d’invitation au bal d’Orlofsky. Un carton parfaitement rectangulaire alors que les personnages de la pièce passent leur temps à se montrer une invitation en forme de chauve-souris, qui est au centre de l’intrigue…


“The Glass Menagerie”

Booth Theatre, New York • 5.2.14 à 14h
Tennesse Williams (1944)

Mise en scène : John Tiffany. Avec Cherry Jones (Amanda), Zachary Quinto (Tom), Celia Keenan-Bolger (Laura), Brian J. Smith (The Gentleman Caller).

MenagerieThe Glass Menagerie est l’un des joyaux du théâtre américain du 20e siècle, et cette nouvelle production a été saluée avec raison comme l'un des événements de la saison théâtrale new-yorkaise.

La mise en scène de John Tiffany isole les protagonistes dans un décor magnifique de Bob Crowley qui apparaît comme une représentation parfaite de leur univers mental, dans une solitude bordée par des territoires inconnus, fascinants et terrifiants à la fois. Les superbes lumières de Natasha Katz, combinées à la belle partition de Nico Muhly (le compositeur du superbe Two Boys), achèvent de créer une atmosphère idéalement propice à l’épanouissement du potentiel dramatique d’un texte puissant et virtuose.

Distribution magnifique. La grande Cherry Jones donne au rôle monumental d’Amanda juste ce qu’il faut de fragilité latente. Son curieux accent (qui, à mes oreilles, n’évoque pas vraiment le sud) demande cependant quelques minutes d’adaptation. Zachary Quinto, que l’on connaît pour sa carrière cinématographique, s’affirme comme un talent de premier plan avec son interprétation traversée par une énergie débordante et tangible. Je ne suis d’habitude pas un fan inconditionnel de Celia Keenan-Bolger (je continue à penser qu’elle n’avait pas grand’ chose à apporter à Merrily We Roll Along), mais sa Laura est un trésor de fragilité et d’intelligence introvertie.

Comme beaucoup de commentateurs l’ont noté, c’est le Gentleman Caller charismatique et chaleureux de Brian J. Smith qui emporte malgré tout les suffrages grâce à une prestation qui irradie la bonté et l’intelligence. Il nous offre, en compagnie de Celia Keenan-Bolger, une inoubliable scène d’anthologie, qui illustre avec une force indicible la beauté irrésistible de la pièce.


“Wicked”

Gershwin Theatre, New York • 4.2.14 à 19h
Musique et lyrics : Stephen Schwartz. Livret : Winnie Holzmann, d’après le roman de Gregory Maguire.

Mise en scène : Joe Mantello. Direction musicale : Bryan Perri. Avec Lindsay Mendez (Elphaba), Alli Mauzey (Glinda), Kyle Dean Massey (Fyero), Tom McGowan (The Wonderful Wizard of Oz), Kathy Santen (Madame Morrible [understudy / remplaçante]), Brian Munn (Dr. Dillamond [understudy / remplaçant]), Catherine Charlebois (Nessarose), Michael Wartella (Boq), …

WickedBien que n’étant pas fan de Wicked, le fait que cette comédie musicale vienne de fêter ses dix ans à Broadway m’a donné envie de revoir cette monumentale production… et cela d’autant plus que le rôle d’Elphaba est tenu (jusqu’à la fin du mois de février seulement) par Lindsay Mendez, que j’avais déjà vue dans The Marvelous Wonderettes et dans Dogfight. Les quelques extraits que j’avais vus ici ou là de Mendez dans le rôle d’Elphaba semblaient prometteurs…

Et pour cause ! Lindsay Mendez est simplement sensationnelle en Elphaba. Sa voix se prête incroyablement bien aux pyrotechnies vocales exigées par la partition… et elle parvient à conserver toujours un magnifique “velours”… une douceur… dont la créatrice du rôle, Idina Menzel, dotée d’une voix très “pop”, se départissait assez souvent quand elle ne donnait pas l’impression de crier purement et simplement dans les passages les plus héroïques.

Mendez est de surcroît une excellente comédienne… et c’est peu dire qu’elle forme une fine équipe avec la Glinda déjantée de Alli Mauzey (qui en rajoute beaucoup, mais le rôle s’y prête) et le Fyero noble et attachant de Kyle Dean Massey. Beaucoup de bonnes surprises également dans les rôles secondaires, avec une mention particulière pour le Boq irrésistible de Michael Wartella (déjà vu dans Seussical et dans The Kid).

La pièce y gagne beaucoup… et j’avoue m’être beaucoup plus facilement pris au jeu que lors de mes visites précédentes. Le livret — dont j’avais oublié une bonne partie — est décidément solide… et, si la partition de Schwartz reste à mon sens le point faible de l’aventure, la qualité d’ensemble de la distribution constitue un atout très significatif.


“Funny Girl”

Staatstheater, Nuremberg • 2.2.14 à 19h
Jule Styne (1964). Lyrics : Bob Merrill. Livret : Isobel Lennart. Adaptation en allemand : Heidi Zerning 

Direction musicale : Gábor Káli. Mise en scène : Stefan Huber. Avec Frederike Haas (Fanny Brice), Bernhard Bettermann (Nick Arnstein), Andreas Röder (Eddie Ryan), Johanna Schoppa (Mrs. Brice), Richard Kindley (Florenz Ziegfeld), …

FunnygirlQuelle surprise de découvrir cette comédie musicale sur le programme de la saison de l’Opéra de Nuremberg ! Car s’il s’agit de l’un des joyaux du répertoire (du moins son premier acte), on n’imagine guère cette histoire purement américaine — le livret retrace l’ascension de la célèbre comédienne Fanny Brice et ses mésaventures sentimentales avec son premier mari “Nicky” Arnstein — traverser les frontières avec succès.

Je me répète, mais il y a quelque chose de paradoxal à constater qu’il faut désormais sortir des États-Unis pour entendre la superbe partition de Jule Styne et les orchestrations sublimes de Ralph Burns interprétées par un orchestre de 25 musiciens environ. Un orchestre d’opéra, certes, mais qui se montre capable de choses étonnantes, notamment du côté des cuivres, beaucoup sollicités.

La pièce n’est que rarement montée aux États-Unis (il n’y a pas eu de reprise à Broadway depuis la production originale de 1964) car il est devenu quasiment impossible de trouver une comédienne capable de “porter” le rôle redoutable de Fanny Brice, qui demande un réel talent pour la comédie, combiné à une voix en acier trempé, sans compter une endurance de compétition. On croyait avoir trouvé l’oiseau rare avec Leslie Kritzer, remarquée pour sa prestation sidérante dans une production du Paper Mill de Millburn en 2001, mais les espoirs d’un transfert à Broadway ne s’étaient jamais concrétisés. Plus récemment, une production annoncée pour 2012 à Los Angeles, qui devait mettre Lauren Ambrose en vedette et dont on pensait qu’elle visait elle aussi un transfert à Broadway, dut être annulée faute d’investisseurs (ce qui me valut un voyage pour rien).

Il faut dire aussi que, si la partition de Jule Styne est un joyau absolu, le livret d’Isobal Lennart, qui tient la route dans le premier acte, perd toute direction claire dans le deuxième acte, au demeurant assez déprimant. La difficulté de faire quelque chose de consistant du deuxième acte est bien sûr d’autant plus forte que le premier enchaîne les sommets les uns après les autres.

C’est donc à cette œuvre à la fois mythique et redoutable que l’Opéra de Nuremberg a décidé de s’attaquer… avec un succès assez remarquable. La mise en scène est pleine de bonnes idées : Stefan Huber, à qui l’on doit de très belles productions de Silk Stockings et de Sweet Charity, a décidément bien du talent, même si les moyens à sa disposition sont visiblement limités.

La distribution est généralement excellente, à l’exception de Bernhard Betterman, un assez mauvais chanteur, dont le choix est contestable pour le rôle de Nick Arnstein. On est en revanche très impressionné par les prestations du fort sympathique Andreas Röder en Eddie et par la Mrs. Brice plus grande que nature de l’excellente Johanna Schoppa.

Quant à Frederike Haas, elle possède toutes les qualités requises pour incarner une Fanny Brice charismatique, aussi touchante dans les passages introspectifs qu’efficace dans les scènes de comédie. Sa voix s’adapte bien à l’ensemble des registres sollicités par le rôle… et sa reprise de “Don’t Rain on My Parade” à la fin de la pièce permet à la représentation de se terminer sur un moment intense qui constitue un point d’orgue idéal à une production de très grande qualité.


“Der Fliegende Holländer”

Opéra national du Rhin, Strasbourg • 1.2.14 à 20h
Richard Wagner (1843)
 
Direction musicale : Marko Letonja. Mise en scène : Nicolas Brieger. Avec Jason Howard (le Hollandais), Ricarda Merbeth (Senta), Thomas Blondelle (Erik), Kristinn Sigmundsson (Daland), …
 
HolländerDécidément, Marko Letonja est un chef wagnérien de tout premier plan. Ses Ring de Lisbonne et de Strasbourg étaient somptueux ; il propose à nouveau ici une lecture parfaitement équilibrée, tout en nuances et en subtilité, d’un romantisme haletant, qui illustre encore une fois la qualité de l’orchestre.
 
Du côté de la mise en scène, en revanche, on reste circonspect. Brieger semble vouloir faire un parallèle — pas toujours très facile à déchiffrer — entre la quête du Hollandais et les pérégrinations du juif errant, avec des références un peu lourdes à l’Holocauste. Ça laisse un peu (beaucoup) sur sa faim. Le seul mérite de Brieger par rapport à d’autres productions est de maintenir une bonne lisibilité des interactions entre les personnages.
 
Jason Howard, nous dit-on, a été admis aux urgence dans l’après-midi en raison d’une grave crise d’allergie et il assure quand même la représentation tant bien que mal. Ce n’est pas inoubliable, mais ce n’est pas honteux non plus (et c’est vrai qu’il n’a pas l’air dans son assiette) ; il chante un peu comme à une générale, mais ça ne manque pas de style. Très belle Senta de Ricarda Merberth, qui semble un peu isolée du reste de la distribution du fait d’une exaltation apparemment très supérieure à la moyenne.
 
Heureusement qu’il y a Letonja…