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Posts from January 2014

“La Maladie de la mort”

Théâtre du Vieux-Colombier, Paris • 26.1.14 à 16h
Marguerite Duras
 
Mise en scène : Muriel Mayette-Holtz. Avec Alexandre Pavloff (Lui), Suliane Brahim (Elle).
 
PavloffBelle idée que de présenter ce court et fascinant texte de Duras, dont je n’ai pourtant jamais réussi à terminer un roman (une caractéristique qu’elle partage avec Mishima et avec Malraux). Curieux titre s’agissant d’un texte sur l’amour… ou le non-amour, ou l’incompréhension des mécanismes de l’amour… traversé par des questions dont on sent qu’elles remuent l’auteur au plus profond de son être.
 
L’utilisation de la deuxième personne, qui rappelle le nouveau roman et l’un de mes textes fétiches, La Modification de Michel Butor, “aspire” le spectateur, incapable de rester à l’extérieur. “Elle vous dit… Vous lui répondez… ” : l’empathie est immédiate.
 
Enfin un comédien qui sait dire un texte de 45 minutes sans bafouiller (enfin seulement une fois). Très belle prestation d’Alexandre Pavloff, forte, sensible, sans emphase inutile, joliment rythmée. La façon de scénariser le monologue en le faisant précéder de l’histoire sans parole d’une jeune-femme qui reste sur scène en toile de fond pendant toute la représentation est une belle idée.
 
Très belle musique originale de Cyril Giroux. On ressort impressionné par la force de ce texte… et obsédé par l’idée d’une odeur d’héliotrope et de cédrat.

“Werther”

Opéra Bastille, Paris • 25.1.14 à 19h30
Musique : Jules Massenet (1892). Livret : Édouard Blau, Paul Milliet et Georges Hartmann, d’après Goethe.
 
Direction musicale : Michel Plasson. Mise en scène : Benoît Jacquot. Avec Robert Alagna (Werther), Karine Deshayes (Charlotte), Jean-François Lapointe (Albert), Jean-Philippe Lafont (Le Bailli), Hélène Guilmette (Sophie), …
 
WertherJ’avoue que j’ai eu des regrets aussitôt mon billet acheté, tant mes souvenirs de la mise en scène de Benoît Jacquot il y a quatre ans étaient mitigés. Je craignais aussi que Robert Alagna, que j’ai trouvé en bien petite forme les dernières fois que je l’ai vu sur scène, ne souffre cruellement de la comparaison avec Jonas Kaufmann, qui avait été impérial.
 
Sur le premier point, mes craintes étaient avérées. La mise en scène de Jacquot, qui se résume à une image par tableau, est à périr d’ennui. Certes, le livret n’est pas palpitant, mais c’est justement dans ces circonstances que l’on a besoin d’un metteur en scène inspiré. Jacquot se rachète dans le dernier tableau, superbe, mais on aimerait que le reste soit à l’avenant.
 
Quant à Alagna, surprise : sa prestation parfaitement maîtrisée lui permet de défendre haut la main sa couronne de plus grand ténor romantique français du moment. La beauté des lignes est un régal ; les phrasés sont soignés ; les montées dans l’aigu, même si elles demandent quelques efforts perceptibles, passent sans encombre. Seules les tenues sont un peu laborieuses. Surtout, Alagna fait montre d’une diction absolument sidérante, chaque syllabe de chaque mot étant d’une clarté totale. Prestation d’autant plus remarquable qu’en face d’Alagna, Karine Deshayes semble chanter dans une autre langue. Je n’ai pas compris une seule phrase de Charlotte ; le recours aux surtitres était indispensable : torticolis garanti depuis le deuxième rang du parterre.
 
Mais le héros de la soirée est Michel Plasson : sous sa direction, la belle partition de Massenet étincelle et rutile. Quelle passion, quelle beauté des timbres ! Les cuivres, en particulier, sont éblouissants. On est subjugué par autant de beauté.
 
Karine Deshayes est visiblement émue quand l’orchestre joue “Joyeux anniversaire” à son intention au moment de son salut.

Concert ”¡ Viva las Américas !”

Théâtre du Châtelet, Paris • 25.1.14 à 16h
Orchestre Pasdeloup, Pierre Dumoussaud
Olivier Besnard, piano
 
Carlos Gardel : Las Golondrinas
Louis Moreau Gottschalk :
– Grande Tarentelle
– Noche en los tropicos, “Fiesta criolla”
Carlos López Buchardo : Escenas argentinas, “Día de fiesta”
Ernesto Lecuona : Rapsodia cubana
Manuel María Ponce : Chapultepec, “Primavera”
Ernesto Lecuona : Rapsodia argentina
Joseph-Ermend Bonnal : Tombeau d’Argentina
María Misael Gauchat : Tornasoles, création
Carlos Guastavino : Tres romances argentinos, “Las Niñas”
Arturo Márquez : Conga del fuego nuevo
 
Besnard
Olivier Besnard
Un rayon de soleil enchanteur dans la grisaille de ce mois de janvier. Christophe Mirambeau a préparé à l’intention de l’Orchestre Pasdeloup un programme consacré à la musique d’Amérique centrale et du sud. Si des compositeurs comme Gottschalk et Márquez commencent à être connus de ce côté de l’Atlantique, il n’en reste pas moins qu’il s’agit d’un répertoire très peu mis en valeur — même en Argentine, d’après ce que j’y ai vu, les concerts symphoniques sont presque exclusivement consacrés à des compositeurs européens.
 
Beaucoup parmi les compositeurs programmés ont étudié en Europe. Leur musique, souvent au confluent de la tradition musicale européenne et du folklore sud-américain, est colorée, rythmée et d’une exubérance souvent communicative. On se régale devant toutes ces découvertes, plus passionnantes les unes que les autres. Les pièces avec piano sont superbement interprétées par Olivier Besnard, qui aborde avec une belle discipline des œuvres souvent virtuoses.
 
On sent que l’orchestre n’a pas beaucoup eu le temps de répéter : la mise en place est, la plupart du temps, perfectible. Mais peu importe : la découverte de ces pièces méconnues est tellement passionnante que je me serais contenté d’une lecture à vue.
 
Grand bonheur d’entendre en ouverture et en clôture (en bis) certains des superbes arrangements de pièces de Carlos Gardel que Michel Plasson avait commandés pour l’Orchestre du Capitole de Toulouse, peut-être le CD de ma collection que j’ai le plus écouté.
 
Si vous avez besoin d’un petit coup de booster pour oublier la froidure hivernale, allez donc voir ça.
 
Full disclosure : Christophe est un ami et je n’ai pas payé ma place.

Concert Orchestre de Paris / Blomstedt à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 23.1.14 à 20h
Orchestre de Paris, Herbert Blomstedt

Brahms :
Nänie pour choeur et orchestre
Gesang der Parzen pour choeur et orchestre
Schicksalslied pour choeur et orchestre
– symphonie n° 2

BlomstedtJ’avais eu du mal à m’intéresser à la dernière prestation de Blomstedt à la tête de l’Orchestre de Paris en septembre 2012, mais je reste malgré tout sur le souvenir ébloui de sa cinquième de Bruckner à Amsterdam.

Ce concert est couronné par une symphonie magnifique menée par Blomstedt avec le recul que seuls les grands anciens peuvent se permettre. L’équilibre des masses sonores est remarquable ; la transparence reste de mise même dans les tutti, dans lesquels on ne perd ni l’intention mélodique, ni la vision méticuleuse des tensions à l’œuvre.

Très belles intervention du cor (décidément, le cor dans les symphonies de Brahms, c’est toute une histoire d’amour)… et plusieurs très beaux solos à la petite harmonie. Malheureusement, l’impression d’ensemble se délite un peu dans le dernier mouvement : du coup, la symphonie ne s’achève pas aussi triomphalement qu’elle l’aurait pu.

En première partie, belle prestation du Chœur de l’Orchestre de Paris dans des pièces qui ne sont pas toutes passionnantes mais que l’on entend avec intérêt.


“Putting It Together”

St. James Theatre, Londres • 19.1.14 à 16h
Musique et lyrics : Stephen Sondheim

Mise en scène : Alastair Knights. Direction musicale : Theo Jamieson. Avec David Bedella, Daniel Crossley, Janie Dee, Damian Humbley, Caroline Sheen.

TogetherQuel triomphe ! Cette revue constituée uniquement de chansons de Stephen Sondheim a été créée en 1992 et est reprise régulièrement depuis — je l’avais notamment déjà vue à Broadway en 1999.

Les chansons de Sondheim étant devenues dorénavant des classiques, c’est avant tout le talent des comédiens-chanteurs que l’on vient admirer. Dire qu’on est servi royalement sous-estime sans doute encore la qualité superlative de ce qui nous est donné à voir par les cinq protagonistes de cette production enchanteresse.

Je n’ai jamais caché mon admiration profonde pour la délicieuse et talentueuse Janie Dee, qui brûle la scène malgré des problèmes vocaux qui l’empêchent de monter dans l’aigu — du coup, elle parle un peu et transpose beaucoup… mais on lui pardonne sans hésiter tant son charme est irrésistible.

Du côté masculin, on est encore enchanté — comme à chacun de ses apparitions — par l’excellent Daniel Crossley, pour qui tout semble si facile. Crossely a du charme et du talent à revendre ; je ne comprends pas qu’on ne le voie pas plus souvent sur les scènes londoniennes (il est plutôt habitué de Sheffield, où je l’ai vu dans Me and My Girl, ou Chichester — Singin’ in the Rain).

La combinaison du talent de l’auteur et de celui des interprètes (l’orchestre est tout aussi excellent) opère vraiment comme une pilule euphorisante : on ressort sur un petit nuage.


“Lost Boy”

Charing Cross Theatre, Londres • 18.1.14 à 19h30
Musique : Phil Willmott & Mark Collins. Livret & lyrics : Phil Willmott.

Mise en scène : Phil Willmott. Direction musicale : Isaac McCullough. Avec Andrew C. Wadsworth (J. M. Barrie / Mr. Darling / Captain Hook), Steven Butler (Captain George Llewellyn Davies / Peter Pan), Grace Gardner (Wendy Darling), Joseph Taylor (Michael Darling / Lost Boy), Richard James-King (John Darling / Lost Boy), David Scotland (Lost Boy Slightly), Luka Markus (Lost Boy Nibs), Max Panks (Lost Boy Tootles), Hannah Grace (Lost Wife Lady Edith), Lauren Cocoracchio (Lost Wife Mabel), Natalie Lipin (Tiger Lilly / Lost Wife Cissie), Joanna Woodward (Tinker Bell / Lost Wife Gwendolyn).

BoyGeorge Llewellyn Davies est connu pour avoir inspiré à J. M. Barrie le personnage de Peter Pan (pour plus de détails, on se reportera au film Finding Neverland). Cette nouvelle comédie musicale originale met en scène George au moment où, jeune lieutenant de 21 ans, il doit mener ses hommes au combat dans les tranchées des Flandres en 1915.

Dans ses rêves, George reprend l’histoire de Peter Pan plusieurs années après le point où J. M. Barrie la laisse dans son livre. Tous les personnages ont plus ou moins bien réussi à se réintégrer à une vie normale. Peter est amoureux de Wendy. ; Michael est un artiste de music-hall… et il côtoie le Capitaine Crochet, devenu magicien ; Tinker Bell est une prostituée, …

Le livret jette de nombreux ponts en direction de l’histoire originale, mais l’auteur a du mal à faire aboutir ses idées complètement. La pièce, construite comme une série de rencontres entre Peter et les autres personnages, manque d’une réelle colonne vertébrale ; plusieurs scènes, du coup, semblent un peu gratuites et finissent par apparaître inutilement mélodramatiques.

La musique est pourtant plutôt bien écrite. Deux numéros, en particulier, sortent du lot : “Music Hall”, la chanson de Michael Darling et “Jungian Dream Analysis”, celle de John.

Malgré tous ses défauts, Lost Boy possède un réel pouvoir émotionnel et on ne peut s’empêcher de ressentir un pincement au cœur lorsque George, ayant retrouvé son courage grâce à son rêve, emmène ses hommes au front avec détermination. Il mourra d’une balle dans la tête peu après.


“American Psycho”

Almeida Theatre, Londres • 18.1.14 à 14h30
Musique & lyrics : Duncan Sheik. Livret : Roberto Aguirre-Sacasa.

Mise en scène : Rupert Goold. Direction musicale : Genevieve Wilkins. Avec Matt Smith (Patrick Bateman), Ben Aldridge (Paul Owen), Jonathan Bailey (Tim Price), Susannah Fielding (Evelyn Williams), Cassandra Compton (Jean), …

PsychoPar l’effet du hasard, voici que je vais voir un spectacle mettant en vedette le onzième Doctor Who, Matt Smith, le lendemain du Richard II avec David Tennant, qui était son prédécesseur dans le rôle.

American Psycho est ce film-culte de 2000 inspiré d’un roman de Bret Easton Ellis dans lequel un banquier d’affaire narcissique et psychopathe enchaîne les meurtres les plus violents et les plus sanglants en bénéficiant d’une chance insolente pour échapper à toute suspicion — y compris lorsqu’il essaie de se dénoncer. C’est à la fois un portrait psychologique simpliste mais frappant, un étalement grand-guignolesque de meurtres sanglants (on pense à Sweeney Todd) et un bel exercice de style d’humour noir.

Le livret de Roberto Aguirre-Sacasa réussit tant bien que mal à construire un objet dramatique satisfaisant à partir d’un scénario un peu faible. La scène entre Patrick et l’agent immobilier, vers la fin de la pièce, est une petite merveille de non-dit ouvrant la porte à de multiples interprétations. Un point en revanche me paraît assez incohérent : Paul Owen persiste à penser qu’il a affaire à quelqu’un d’autre qu’au héros, Patrick Bateman, alors que d’autres autour de lui s’adressent à lui en l’appelant par son vrai nom… et qu’il assiste même à une fête donnée pour son anniversaire. Le livret ne parvient pas non plus à éviter la caricature dans la façon dont sont dépeints ces banquiers superficiels et obsédés par les apparences — dont on se demande bien quand ils travaillent réellement.

La partition a été confiée à Duncan Sheik, l’auteur à succès de Spring Awakening, une œuvre que je n’aime pas. Le style musical est à peu près le même — au point que les comédiens prennent aussi de temps en temps des micros —, mais il choque beaucoup moins dans le contexte d’une intrigue contemporaine. Mieux : la partition accompagne fort bien les images scéniques très léchées utilisant force projections et effets lumineux. C’est de la très belle ouvrage… dans un style très contemporain, qui rappelle un peu Ghost.

Superbe distribution, menée par l’étonnant Matt Smith, dont le regard étrangement inquiétant fascine dès les premières minutes de la pièce. Il se révèle très bon chanteur, alors que le style de Duncan Sheik est tout sauf évident à maîtriser.

Ce n’est sans doute pas le chef d’œuvre de la comédie musicale contemporaine, mais cet American Psycho est, à sa façon, une belle réussite.


“Richard II”

Barbican Theatre, Londres • 17.1.4 à 19h15
Shakespeare (ca. 1595)

Mise en scène : Gregory Doran. Avec David Tennant (Richard II), Michael Pennington (John of Gaunt), Nigel Lindsay (Bollingbroke), Antony Byrne (Thomas Mowbray), Oliver Ford Davies (Duke of York), Jane Lapotaire (Duchess of Gloucester), Sean Chapman (Earl of Northumberland), …

RichardiiLa Royal Shakespeare Company attaque une intégrale des pièces de Shakespeare qui s’étendra de 2014 — 450e anniversaire de la naissance de Shakespeare — à 2016 — 400e anniversaire de sa mort.

Richard II se déroule pendant les dernières années du règne du souverain. Destitué en 1399 pour être remplacé par son cousin Bollingbroke (qui accèdera au trône sous le nom de Henry IV), Richard II laisse le souvenir d’un roi patron des arts, souffrant de troubles de la personnalité et asseyant son autorité sur des actes excessifs, en particulier vis-à-vis de ses proches.

C’est un rôle en or pour David Tennant, qui interprète le rôle-titre avec une forme de détachement assez réjouissant et une attention au texte qui l’élève très au-dessus des autres comédiens. Quel charisme !

Belle mise en scène de Gregory Doran, qui s’appuie sur de solides visuels ainsi qu’une très belle partition de Paul Englishby, interprétée en direct par cinq musiciens et trois chanteuses. On apprécierait cependant une plus grande homogénéité de ton… et les petits clins d’œil comiques ajoutés hors texte ne sont peut-être pas tous indispensables. On a aussi l’impression que certains comédiens parmi les plus vénérables — la légendaire Jane Lapotaire, par exemple — se battent un peu trop avec leur mémoire.

Le CD publié par la Royal Shakespeare Company contient la superbe musique de Paul Englishby, quelques monologues extraits de la pièce… ainsi que la musique écrite par Ralph Vaughan Williams pour une production de Richard II de 1913, dont la partition n’était jamais ressortie des archives depuis.



“(And) The World Goes ’Round”

Union Theatre, Londres • 16.1.14 à 19h30 (preview / avant-première)
Musique : John Kander. Lyrics : Fred Ebb. Conception : Scott Ellis, Susan Stroman & David Thompson.

Mise en scène : Kirk Jameson. Direction musicale : Michael Riley. Avec Susan Fay, Emma Francis, Simon Green, Gareth Snook, Lisa Stokke, …

Cette revue, créée Off-Broadway en 1991, regroupe certaines des chansons les moins connues de Kander & Ebb. Du moins à l’époque car, entre temps, la reprise de Chicago a connu un succès planétaire.

Pas de narration inutile, pas de tentative pour donner du liant de manière artificielle : les chansons sont enchaînées sans autre forme de transition… ce qui fait reposer sur les seules épaules du metteur en scène la responsabilité de donner un peu de cohérence au tout. Un défi seulement partiellement relevé par Kirk Jameson, dont on note cependant un réel talent pour monter les numéros comiques.

On ressort pas totalement convaincu par les performances vocales des cinq comédiens principaux, dont les voix — à l’exception peut-être de celle de Lisa Stokke — sont bien fatiguées. Heureusement qu’ils compensent en présence scénique et en charisme ce qui leur manque en puissance vocale.

Mais il reste bien sûr l’essentiel : les superbes chansons de John Kander et Fred Ebb, autant de joyaux magnifiquement ciselés qui sont autant de leçons pour les auteurs d’aujourd’hui.


“Lakmé”

Opéra-Comique, Paris • 12.1.14 à 15h
Léo Delibes (1883). Livret : Edmond Gondinet et Philippe Gille.

Les Siècles, François-Xavier Roth. Mise en scène : Lilo Baur. Avec Sabine Devieilhe (Lakmé), Frédéric Antoun (Gérald), Élodie Méchain (Mallika), Paul Gay (Nilakantha), Jean-Sébastien Bou (Frédéric), Marion Tassou (Ellen), Roxane Chalard (Rose), Hanna Schaer (Mistress Bentson), Antoine Normand (Hadji), …

LakmeLe seul vrai mérite de cette production, c’est qu’elle est bien, voire très bien, chantée.

Pour le reste, on se désole un peu devant la pauvreté de la mise en scène, qui ne relève aucun des défis associés au fait de monter avec des moyens limités un opéra conçu comme une œuvre à grand spectacle. Tout cela est douloureusement statique et on ne compte pas le nombre de fois où le texte clashe avec les images scéniques. Images au demeurant assez laides, du moins aux premier et deuxième actes (où le décor se résume respectivement à un tas de terre et à un empilement de pots et casseroles assortis).

L’orchestre appartient à la secte des contempteurs du vibrato… et il apparaît assez paradoxal que la seule source de vibration soit le glockenspiel de l’air des clochettes.

Superbe prestation de Sabine Devieilhe en Lakmé, bien entourée par l’excellent Nilakantha de Paul Gay et le très bon Gérald de Frédéric Antoun.

L’œuvre reste malgré tout bien peu passionnante. C’était la première fois que je la voyais sur scène ; ce sera sans doute la dernière. Maintenant, il faut que je me sorte le “Duo des fleurs” de la tête.

Encore un type qui engueule les autres spectateurs parce qu’ils applaudissent “au milieu” de l’air des clochettes. Cela n’est-il pas un bel hommage à la chanteuse, susceptible de lui donner des ailes pour la suite ? Pourquoi se mettre dans un tel état (il est au bord de l’apoplexie) ?


Récital E. Pahud / É. Le Sage au TCE

Théâtre des Champs-Élysées, Paris • 12.1.14 à 11h

Transcription de sonates pour violon et piano
Schumann : sonate en la mineur, op. 105
Mozart : sonate en mi mineur, K. 304 
Mendelssohn : sonate en fa majeur

Emmanuel Pahud, flûte
Éric Le Sage, piano

PahudLe lendemain du spectacle Einstein on the Beach, il est approprié d’entendre la sublime sonate K. 304, que le bon Albert décrivit comme “l’une des œuvres miraculeuses de Mozart”.

Sublime concert, enthousiasmant d’un bout à l’autre. Pahud émerveille par la largeur de sa palette expressive et, bien sûr, sa virtuosité stupéfiante. Les œuvres sont magnifiquement choisies… et je suis heureux de reconnaître les premières notes du deuxième mouvement de la sonate de Poulenc au moment du bis. Les nombreux enfants présents semblent sous le charme ; on ne les entend pas.

Un spectateur s’agace à haute voix des applaudissements qui suivent le premier mouvement de la sonate de Schumann. De quel droit ? Le silence entre les mouvements est une invention du 20e siècle. En quoi cela pose-t-il problème que des spectateurs manifestent spontanément leur enthousiasme ? 


“Einstein on the Beach”

Théâtre du Châtelet, Paris • 11.1.14 à 18h40

Musique et lyrics : Philip Glass. Mise en scène : Robert Wilson. Chorégraphie : Lucinda Childs. Direction musicale : Michael Riesman. Avec Helga Davis, Kate Moran, Antoine Silverman, The Lucinda Childs Dance Company, The Philip Glass Ensemble.

EinsteinEt de trois ! Après Londres et Amsterdam, l’occasion s’est enfin présentée de voir cette œuvre fascinante et monumentale à Paris. Œuvre d’art totale, Einstein on the Beach combine de manière indissociable l’instinct visuel de Bob Wilson, la somptueuse créativité de la chorégraphe Lucinda Childs et la partition étrange et entêtante de Philip Glass.

Einstein on the Beach repose sur un art subtil d’introduire en permanence de légères variations apparemment aléatoires dans un flux répétitif. Toujours pareil mais jamais semblable. Pendant la représentation, je pensais à Verlaine : “Ni tout à fait la même / Ni tout à fait une autre”.

Le premier “Knee Play” m’a plongé dans un état d’euphorie profonde : Philip Glass, les yeux fermés, dirige la fameuse séquence dans laquelle les chanteurs répètent “one two three four / one two three four five six / one two three four five six seven eight” pendant qu’un orgue électrique joue la séquence descendante “la / sol / do”. D’un geste des deux mains, il indique aux chanteurs à quel moment substituer un silence à l’un ou plusieurs des “one”. Émaillée de ces petits accidents irréguliers qui semblent décidés de manière aléatoire, la trame répétitive devient une suite de phrases imprévisibles. Sublime et scotchant.

Les tableaux chorégraphiés de Luncinda Childs produisent exactement le même effet : sur la base de quelques cellules de base, les mouvements se déploient de manière apparemment aléatoire. Les cellules s’associent et se dissocient comme mues par des forces aussi implacables qu’imprévisibles, comme celles qui guident les électrons et les protons dans des atomes en mouvement. C’est un monde d’une variété infinie qui se déploie sur la base d’un vocabulaire volontairement restreint. Sublime, encore.

On retrouve avec plaisir les sympathiques et solides chanteurs, aussi différents dans leur apparence physique — beaucoup de bouilles improbables, avec leurs sourcils de Martiens — qu’homogènes dans les redoutables et pyrotechniques numéros choraux. Les danseurs, quant à eux, sont étonnamment homogènes dans la facilité avec laquelle ils donnent vie aux tableaux imaginés par Childs. C’est la lumineuse et fascinante Kate Moran qui attire le plus les regards. Malhreusement, on entend beaucoup moins sa voix qu’à Londres et Amsterdam pendant le tableau où elle répète une cinquantaine de fois “I was in this prematurely air-conditioned supermarket…”, le passage le plus hypnotique du spectacle.

L’exécution de la partition est de loin supérieure à tout ce qui existe jusqu’à présent en CD. Espérons que cette production soit enregistrée car Philip Glass peut s’enorgueillir de léguer à la postérité l’un des spectacles les plus indescriptiblement fascinants de ces cinquante dernières années.


Concert Philharmonia Orchestra / Ashkenazy au TCE

Théâtre des Champs-Élysées, Paris • 7.1.14 à 20h
Philharmonia Orchestra, Vladimir Ashkenazy

Tchaïkovski :
Voyevoda, ballade symphonique
– concerto pour piano n° 1 (Evgeny Kissin, piano)
– symphonie n° 5

AshkenazyUn des concerts les plus intenses de ces dernières semaines, en particulier grâce à une symphonie d’une exaltation et d’un romantisme extraordinaires. Ashkenazy, en état de grâce, obtient de l’orchestre une palette expressive d’une grande variété et l’interprétation est traversée par une tension magnifique. Le deuxième mouvement, avec son solo de cor bouleversant, est particulièrement sublime.

Kissin mûrit… et son concerto est marqué par une forme de recul qui prive le concerto d’une partie de sa spontanéité romantique. Mais le jeu est fabuleusement clair et lumineux. J’ai cependant entendu d’autres versions qui parlaient plus à l’âme.


“Swan Lake”

Sadler’s Wells, Londres • 5.1.14 à 19h30
Musique : Tchaïkovski. Mise en scène et chorégraphie : Matthew Bourne.

Swan

Je devais voir la délicieuse opérette d’Ivor Novello, Valley of Song, au Finborough Theatre mais, la représentation ayant été annulée à la dernière minute, je me suis replié sur une reprise du déjà légendaire Lac des Cygnes de Matthew Bourne, déjà vu à Paris il y a huit ans.

Je me suis à nouveau régalé devant tant d’invention et devant le talent de raconteur de Matthew Bourne, qui combine émotion et humour de manière savamment dosée. L’une des forces de Bourne est de ne jamais se répéter : là où un chorégraphe “classique” répète le même mouvement à l’envi, Bourne suit le fil d’une histoire qui ne passe jamais deux fois par les mêmes péripéties ou les mêmes intentions. Il y a bien quelques passages dont la mise en place serait perfectible mais, dans l’ensemble, on est scotché du début à la fin.

Plusieurs distributions alternent, donc je ne peux pas donner les noms des solistes que j’ai vus, mais ils étaient tous excellents… avec une mention spéciale pour la “Petite Amie”, qui danse très peu mais qui réussit à déclencher l’hilarité à chacune de ses interventions.


“Candide”

Menier Chocolate Factory, Londres • 5.1.14 à 15h30
Musique : Leonard Bernstein (1956). Lyrics : Richard Wilbur, Stephen Sondheim, John Latouche, Dorothy Parker, Lilian Hellman et Leonard Bernstein. Livret : Hugh Wheeler, d’après Voltaire.

Mise en scène : Matthew White. Direction musicale : Seann Alderking. Avec Fra Fee (Candide), Scarlett Strallen (Cunegonde), James Dreyfus (Pangloss / Cacambo / Martin), David Thaxton (Maximilian), Cassidy Janson (Paquette), Jackie Clune (Old Lady),…

CandideLa Menier Chocolate Factory frappe encore fort avec cette belle production de Candide, dont l’action se déroule un peu partout autour du public, à la façon de la légendaire production de Hal Prince en 1974. Le seul problème de ce type de production, c’est qu’aucune place n’est vraiment bonne et qu’il y a toujours des moments où l’on ne voit pas ce qui se passe — quand on a l’action dans le dos… ou quand des comédiens se tiennent debout devant soi.

On est un peu triste d’entendre la sublime partition de Bernstein réduite pour quelques instruments… et il faut reconnaître que l’ouverture fait un peu pitié. Il n’y a rien de plus irritant qu’un violon suramplifié. De surcroît, le trompettiste est en petite forme, ce qui prive la représentation de quelques jolis moments.

Il y a autant de versions du livret de Candide que de productions… et j’avoue que certains passages ne me semblaient pas très familiers. Malgré la qualité indéniable de la mise en scène, j’ai trouvé la représentation bien longue.

La distribution est excellente : Fra Fee (qui était le Courfeyrac de la récente version cinématographique de Les MIsérables ainsi que le Young Buddy du Follies de Toulon) est un Candide très attachant, tandis que Scarlett Strallen est autrement plus convaincante en Cunegonde qu’elle ne pouvait l’être en Cassie dans la récente production de A Chorus Line. On retrouve avec plaisir l’inénarrable James Dreyfus en Pangloss, tandis que Jackie Clune (dont on garde un excellent souvenir dans 9 to 5) ne fait qu’une bouchée du rôle irrésistible de la Vieille Dame.

La force principale de cette production est la qualité du chant. Tout est magnifiquement chanté d’un bout à l’autre… et le numéro final, l’un des plus beaux du répertoire, est un bonheur absolu.


“Oliver!”

Crucible Theatre, Sheffield • 4.1.14 à 19h15
Livret, musique et lyrics : Lionel Bart (1960), d’après Oliver Twist de Dickens.

Mise en scène : Daniel Evans. Direction musicale : Jonathan Gill. Avec Tom Edden (Fagin), Hayley Gallivan (Nancy), Ben Richards (Bill Sikes), Jack Skilbeck-Dunn (Oliver), Jack Armstrong (Artful Dodger), David Phipps-David (Mr. Bumble), Rebecca Lock (Widow Corney), Chris Vincent (Mr. Sowerberry), Liza Sadovy (Mrs. Sowerberry/Mrs. Bedwin)…

OliverAprès un My Fair Lady très réussi l’année dernière, c’est un autre classique du répertoire que le Crucible propose cette année : Oliver!, l’adaptation en comédie musicale du Oliver Twist de Dickens. La production, de très bonne qualité, est assez classique. Daniel Evans utilise avec intelligence l’ample espace scénique du théâtre et trouve ici et là quelques petites idées originales qui donnent de la personnalité à sa conception.

Evans choisit d’attaquer de front un sujet qui pollua un peu la vie de Dickens : le fait que Fagin est amplement décrit dans le roman — du moins dans sa première édition — comme un juif. A priori pas par antisémitisme, mais parce que Dickens s’était inspiré d’un fait divers dans lequel un juif avait “formé” un groupe d’enfants à voler pour son compte. Evans a beaucoup forcé le trait… et il me semble même que les orchestrations ont été un peu modifiées dans ce sens. Du coup, Tom Edden rappelle un peu Louis de Funès dans Rabbi Jacob, jusque dans les chorégraphies (à la fin de “You’ve Got to Pick a Pocket or Two”, Fagin donne un coup de pied par terre en levant les deux bras au ciel). Sans doute par réflexe conditionné, ce recours à une forme un peu dangereuse de caricature m’a mis mal à l’aise.

Distribution de bonne qualité, à l’exception du Bill Sikes vocalement limité de Ben Richards. Les nombreux enfants de la distribution proposent des prestations de qualité, même si (le par ailleurs excellent) Jack Armstrong doit se battre avec une voix en pleine mue, qui l’oblige à tenter des maœuvres périlleuses pour aller accrocher sa voix de tête.


“La Grande Duchesse”

Théâtre de l’Athénée – Louis-Jouvet, Paris • 3.1.14 à 20h
D’après La Grande Duchesse de Gérolstein de Jacques Offenbach, livret : Henri Meilhac & Ludovic Halévy

Mise en scène : Philippe Béziat. Direction musicale : Christophe Grapperon. Avec Isabelle Druet (La Grande-Duchesse), François Rougier (Fritz), David Ghilardi (le Soldat Krak), Olivier Hernandez (le Prince Paul), Antoine Philippot (le Général Boum), Flannan Obé (le Baron Puck), Emmanuelle Goizé (le Baron Grog), …

DuchesseJ’avoue que je n’aime pas beaucoup ce que la compagnie Les Brigands est devenue ces derniers temps. Après quelques productions d’anthologie, le ton semble de plus en plus pencher vers la farce, ce que j’interprète à tort ou à raison comme une défiance au moins inconsciente envers les œuvres présentées. Oui, le théâtre musical est souvent le lieu du trait un peu épais… mais une comédie comme La Grande Duchesse de Gérolstein est bien plus subtile que ce qui nous est donné à voir sur cette scène.

L’œuvre reste malgré tout splendide et la plupart des chanteurs rendent justice à la beauté de l’écriture d’Offenbach… avec, en tête, la superbe Duchesse d’Isabelle Druet, dont le “Dites-Lui”, en particulier, est somptueux. À part ce parler si curieux de la plupart des chanteurs, la distribution est très solide.

Le choix de doter Fritz d’un petit ami masculin en lieu et place de sa fiancée Wanda m’a d’abord agacé. Mais force est de reconnaître que la substitution fonctionne à merveille pour justifier l’imperméabilité totale de Fritz aux avances de la Grande-Duchesse. En revanche, le traficotage de la fin, constituant à faire de Grog une femme travestie en homme, ne convainc qu’à moitié.

Si on oublie les grimaces, les gestes trop larges et les incessants mouvements de l’orchestre sur scène… bref, si on ferme les yeux, la magie de la partition opère et on se laisse volontiers emporter par la beauté d’une œuvre trop peu représentée à mon sens.


“La Revue des Ambassadeurs”

Opéra de Rennes • 1.1.14 à 16h
Musique et lyrics : Cole Porter (pour l’essentiel).

Conception et direction artistique : Christophe Mirambeau. Direction musicale : Larry Blank. Mise en espace : Valéry Rodriguez. Avec Lisa Vroman, Katherine Strohmaïer, Doug La Brecque, David Engel, Valéry Rodriguez

AmbassadeursJ’avais déjà évoqué en mai 2012 le travail minutieux conduit par Christophe Mirambeau pour recréer cette revue écrite par Cole Porter pour un cabaret parisien en 1928 et largement oubliée depuis. Le spectacle a été quelque peu reconfiguré entre-temps et il inclut désormais quelques clins d’œil à d’autres œuvres de Porter, voire à d’autres compositeurs (Gershwin, Coward).

On se régale devant autant de subtilité et de talent, que ce soit face aux lyrics ciselés de Cole Porter ou en entendant la délicieuse partition, sublimement réorchestrée et magnifiquement interprétée par l’Orchestre de Bretagne, qui a manifestement eu la possibilité de répéter plus longuement que l’Orchestre Pasdeloup à la Mutualité.

Le seul reproche que l’on puisse faire au spectacle, c’est qu’une partie du public se sent partiellement exclue en l’absence de tout dispositif de surtitrage ou de description de chansons dont le texte en anglais est pourtant tout sauf secondaire.

Pour le reste, c’est un régal… et, bien que n’étant nullement puriste en la matière, je dois reconnaître que l’absence de micros est assez reposante… même si les chanteurs d’aujourd’hui ne sont plus vraiment formés à se faire entendre dans ces conditions. Du quatrième rang d’orchestre, c’était largement tolérable.