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Posts from December 2013

“Chicago”

Sheikh Rashid Hall at the Dubai World Trade Centre • 29.12.13 à 20h
Musique : John Kander (1975). Lyrics : Fred Ebb. Livret : Kander & Ebb.

Mise en scène : Walter Bobbie. Chorégraphie : Ann Reinking. Avec Terra C. MacLeod (Velma Kelly), Anne Horak (Roxie Hart), Brent Barrett (Billy Flynn), Todd Buonopane (Amos Hart), Roz Ryan (Mama Morton), C. Newcomer (Mary Sunshine)…

ChicagoJe ne venais pas à Dubai pour y voir une comédie musicale… et, pourtant, le sort a bien fait les choses… comme pour mon Ring de Shanghai. Un producteur local a en effet décidé de présenter la comédie musicale Chicago pendant deux semaines environ. Et il n’a pas fait les choses à moitié, puisque c’est une exacte copie de la production qui se joue à Broadway depuis plus de 16 ans qui est présentée, avec une troupe de premier plan, dans laquelle on trouve des noms comme Brent Barrett, une star de Broadway, ou le sympathique Christophe Caballero, l’un des rares Français à avoir fait carrière outre-Atlantique.

La seule réserve que l’on puisse avoir à l’égard de l’entreprise est le choix du lieu, une sorte de hangar destiné à des conventions, dans lequel une scène a été aménagée. La section tenant lieu de parterre est désespérément plate, ce qui n’est pas idéal pour la visibilité… et la salle est tellement large que des écrans sont nécessaires pour relayer les images de la scène à l’intention des spectateurs placés sur les côtés, qui n’ont qu’une vue très partielle. (On pourrait répliquer qu’un problème similaire existe dans la plupart des salles à l’italienne, mais au moins il y a les dorures pour se consoler.)

Heureusement, le montage du spectacle lui-même est extrêmement professionnel, et toutes les composantes techniques (lumière et son, notamment) sont irréprochables. C’est d’ailleurs, parmi la vingtaine de représentations de Chicago que j’ai vues, l’une des meilleures : orchestre en grande forme, chorégraphies impeccables, premiers rôles d’excellente qualité. Les prestations des deux comédiennes principales sont assez éblouissantes : Terra C. MacLeod rappelle un peu Ute Lemper avec son physique sec et dégingandé, tandis que la curieusement nommée Anne Horak (que je me souviens avoir vue à Broadway dans Curtains) est une Roxie inhabituellement riche et complexe.


“Les Contes d’Hoffmann”

Opéra de Lyon • 22.12.13 à 16h
Jacques Offenbach (1881). Livret de Jules Barbier et Michel Carré, d’après des histoires de Ernst Theodor Amadeus Hoffmann.

Direction musicale : Philippe Forget. Mise en scène : Laurent Pelly. Avec Leonardo Capalbo (Hoffmann), Laurent Alvaro (Lindorf / Coppelius / Docteur Miracle / Dapertutto), Patrizia Ciofi (Olympia / Antonia / Giulietta / Stella), Angélique Noldus (La Muse / Nicklausse), Cyrille Dubois (Andrès / Cochenille / Frantz / Pitichinaccio), Peter Sidhorn (Maître Luther / Crespel), Christophe Gay (Hermann / Peter Schlemil), Carl Ghazarossian (Nathanaël / Spalanzani), Marie Gautrot (La Mère).

Hoffmann

L’occasion se présente enfin de voir cette mise en scène de Laurent Pelly, créée il y a quelques années au moment de la parution d’une édition critique de l’œuvre censée apporter un éclairage définitif sur les intentions de l’auteur, qui a laissé l’œuvre inachevée.

Paradoxalement, cette version est plutôt moins convaincante que celle qui est représentée habituellement. Le dernier acte, en particulier, ne ressemble plus à grand’ chose si ce n’est à une succession d’airs sans réel fil conducteur. Authenticité ne rime pas nécessairement avec efficacité dramatique, et on se surprend à surveiller sa montre du coin de l’œil.

La mise en scène de Laurent Pelly est originale et stylée, mais inégale. Son efficacité semble malheureusement décroître avec le temps : l’acte d’Olympia est parfaitement réjouissant, avec sa machinerie digne de La Fura dels Baus ; l’acte d’Antonia est inspiré sur le plan visuel mais les mouvements permanents du décor, qui semblent assez gratuits, deviennent vite lassants… et les effets visuels ne sont pas si convaincants, en particulier depuis le côté de la salle ; quant à l’acte de Giulietta, il ne décolle jamais vraiment… et on ne peut s’empêcher de voir dans ce décor qui valse une pâle copie de la mise en scène de Robert Carsen pour l’Opéra de Paris.

Les prestations vocales sont correctes. Le Hoffmann de Leonardo Capalbo est solide et aurait mérité plus de reconnaissance du public à mon sens. Patrizia Ciofi tente le grand chelem en chantant tous les rôles féminins ; ce n’est que partiellement convaincant, mais la prestation mérite le respect. Les rôles secondaires sont honnêtes, avec une mention particulière pour les méchants de Laurent Alvaro.


“Hamlet”

La Monnaie, Bruxelles • 21.12.13 à 19h
Ambroise Thomas (1868). Livret : Michel Carré et Jules Barbier, d’après Shakespeare.

Direction musicale : Marc Minkowski. Mise en scène : Olivier Py. Avec Franco Pomponi (Hamlet), Rachele Gilmore (Ophélie), Sylvie Brunet-Grupposo (Gertrude), Vincent Le Texier (Claudius), Rémy Mathieu (Laërte), Jérôme Varnier (Le Spectre du feu Roi), Gijs Van der Linden (Marcellus), Henk Neven (Horatio), Till Fechner (Polonius), …

HamletC’est la première fois qu’une mise en scène d’Olivier Py me donne envie de crier au génie. Ça commence pourtant de manière assez laborieuse, sur un grand escalier encombrant qui rappelle les décors de toutes les autres productions de Py que j’ai vues, qui a l’air de rendre tout le monde nerveux… et dont le grincements permanents indiquent sans doute possible qu’il est en bois alors qu’il est peint pour ressembler à de la pierre. 

Et pourtant, les choses prennent vite vie… et Py fait des étincelles dans son traitement de l’action. Il atteint un premier sommet à la fin de l’acte II, dans la scène de la représentation théâtrale, qui est une totale merveille. Après l’entracte, l’inspiration ne se relâche presque plus… mais la confrontation entre Hamlet et sa mère est l’un des moments les plus intensément géniaux que j’aie vus sur une scène d’opéra.

Il faut dire que c’est l’un de ces moments où tout se rejoint : le génie de la mise en scène, l’intensité dramatique de la partition et les prestations enflammées de Franco Pomponi et de Sylvie Brunet-Grupposo, tous les deux incandescents. Pomponi, comme à Marseille, est un Hamlet habité et intense, à la voix ample et expressive… et à qui on pardonne bien volontiers des voyelles parfois un peu curieuses. Brunet est parfaitement dans son élément dans ce rôle tourmenté et dramatiquement expressif ; dommage quelle ne semble malheureusement qu’à moitié à l’aise avec les exigences de la production (la robe, l’escalier, etc.)

Rachele Gilmore chante merveilleusement la mort d’Ophélie ; elle est par ailleurs assez peu captivante et a du mal à se faire entendre dans le médium. Vincent Le Texier est sublime en Claudius (ces graves !!) et Jérôme Varnier est également très impressionnant dans le rôle du Spectre du feu Roi. Mention spéciale pour le chœur, somptueux.

Marc Minkowski mène son petit monde avec entrain, mais il manque parfois un peu de subtilité. L’orchestre prend de temps en temps des airs de fanfare municipale, aux antipodes de la poésie permanente que Nader Abbassi se montrait capable d’obtenir à Marseille.


“Meet Me in St. Louis”

Landor Theatre, Londres • 15.12.13 à 15h
Musique et lyrics : Hugh Martin & Ralph Blane (parmi d’autres). Livret : Hugh Wheeler. D’après le film de la MGM mis en scène par Vincente Minnelli.

(Pas de programme de salle, donc pas de distribution.)

LouisCe n’est qu’en 1989 que le célibrissime film de 1944 fut adapté pour la scène. Malgré une partition particulièrement délicieuse, la première production de Broadway ne tint l’affiche que six mois environ. C’est encore une fois le petit Landor Theatre qui nous donne à voir ce petit bijou, dans une mise en scène pleine de trouvailles, qui multiplie les très belles images… et des chorégraphies particulièrement dynamiques et entraînantes.

Il faut une bonne dose de courage pour marcher dans les pas de Judy Garland, l’inoubliable Esther Smith du film, à qui revient l’honneur d’interpréter les trois tubes immortels que sont “The Boy Next Door”, “The Trolley Song” et “Have Yourself a Merry Little Christmas”, toutes les trois composées par les géniaux Hugh Martin et Ralph Blane (d’autres chansons du film sont signées d’autres auteurs). Et c’est un sans faute de la part de l’équipe de cette bien sympathique production.

On repart ému et enchanté, les oreilles pleines de la musique d’un âge d’or lointain mais toujours aussi magique.


“El Niño”

Royal Festival Hall, Londres • 14.12.13 à 19h30
London Philharmonic Orchestra, Vladimir Jurowski

John Adams : El Niño (Nativity Oratorio)

Avec Rosemary Joshua (soprano), Kelley O’Connor (mezzo-soprano), Matthew Rose (basse), Daniel Bubeck, Brian Cummings, Steven Rickards (contre-ténors), London Philharmonic Choir, Coloma St Cecilia Singers, Trinity Boys Choir.

JurowskiUn régal. Je regrettais depuis longtemps de ne pas avoir assisté à la création de cet opéra/oratorio de John Adams au Châtelet il y a treize ans. L’occasion était donc idéale… d’autant que les trois contre-ténors sont ceux de la création (deux d’entre eux figuraient aussi à l’affiche de The Gospel According to the Other Mary, créé plus récemment, qui est le pendant pascal de cet oratorio de Noël).

Le charme de El Niño provient en partie de la variété des textes utilisés dans le livret, qui incorporent aussi bien des extraits des évangiles apocryphes (le passage dans lequel Joseph rentre de voyage et trouve Marie enceinte est impayable) que des poèmes de langue espagnole dont certains sont de pures merveilles.

La musique de John Adams est théâtrale, captivante, baignée d’ardeur et non dénuée d’humor. Elle est interprétée magnifiquement par le London Philharmonic Orchestra et par les excellents chanteurs réunis pour l’occasion. Il y a un peu du Messie de Haendel dans cette entreprise, une référence qu’Adams cite du bout des lèvres mais qui définit assez bien cette œuvre originale et envoûtante.


“Dialogues des Carmélites”

Théâtre des Champs-Élysées, Paris • 13.12.13 à 19h30
Francis Poulenc (1957)

Philharmonia Orchestra, Jérémie Rhorer. Mise en scène : Olivier Py. Avec Patricia Petibon (Blanche de la Force), Rosalind Plowright (Madame de Croissy), Véronique Gens (Madame Lidoine), Sophie Koch (Mère Marie de l’Incarnation), Sabine Devieilhe (Sœur Constance), Philippe Rouillon (le Marquis de la Force), Topi Lehtipuu (le Chevalier de la Force), François Piolino (L’Aumônier), …

DialoguesIl fallait bien que ça arrive : après des années à voir toutes les productions des Dialogues qui me tombent sous la main, en voici une qui ne me fait pas vibrer du tout.

La responsabilité en incombe principalement au train de sénateur cataleptique adopté par Jérémie Rhorer, à la tête d’un orchestre qui ne semble pas capter les idiomatismes de la partition de Poulenc. Rhorer gomme beaucoup de reliefs pourtant sublimes ; les cuivres jouent souvent en sourdine ; plusieurs phrases s’étirent bien au-delà du raisonnable. On est très loin du travail remarquable effectué par Jacques Lacombe à Angers, par Kazushi Ono à Lyon ou par Yoel Levi à Massy.

C’est dommage, parce que la mise en scène est intéressante et visuellement somptueuse, même si elle reste relativement classique dans sa conception, aux antipodes du travail fascinant de Christophe Honoré à Lyon. Rien de révolutionnaire ni dans la multiplication de symboles christiques, ni dans le travail sur les personnages, remarquablement fidèle au texte. On est un peu déçu par la scène finale, qui ne capitalise clairement sur aucun des fils tissés au cours de la représentation.

Si la distribution est globalement solide, on est un peu douché au lever de rideau par le Marquis défaillant de Philippe Rouillon et par le Chevalier stylistiquement discordant de Topi Lehtipuu. Heureusement, les rôles féminins sont autrement plus convaincants, même si Rosalind Plowright vient grossir les rangs des chanteuses qui n’ont plus les moyens de chanter Madame de Croissy mais qui compensent par un sur-investissement dramatique un peu lassant.


Concert de l’Orchestre de Paris à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 12.12.13 à 20h
Orchestre de Paris

Prokofiev : concerto pour piano n° 3 (Alexander Toradze, piano)

AicheCe concert devait être dirigé par le génial Mikko Franck, mais celui-ci fit un malaise peu avant le début du concert de la veille et fut remplacé au pied levé par l’un des concertmasters de l’Orchestre de Paris, le talentueux Philippe Aïche. Scénario identique pour ce concert du jeudi, Mikko Franck n’étant pas rétabli.

Même si Aïche se sort remarquablement de l’aventure, le résultat n’est vraiment pas réussi… et démontre au passage par l’absurde à quel point un bon chef peut faire la différence. Le concerto se transforme en une curieuse valse-hésitation ; les décalages de toutes sortes se multiplient… et Toradze lui-même semble curieusement absent — on l’entend à peine dans certains passages, alors que l’orchestre ne se lâche pourtant pas vraiment.

Nous sommes partis à l’entracte, même si la deuxième partie était assurée par l’un des assistants de Paavo Järvi, le Letton Andris Poga. Je me réjouissais pourtant d’entendre la 7e symphonie de Chostakovitch, que j’adore.


“My Fair Lady”

Théâtre du Châtelet, Paris • 11.12.13 à 20h
Musique : Frederick Loewe (1956). Livret et lyrics : Alan Jay Lerner, d’après Pygmalion de George Bernard Shaw.

Orchestre Pasdeloup, Jayce Ogren. Mise en scène : Robert Carsen. Avec Katherine Manley (Eliza Doolittle), Alex Jennings (Henry Higgins), Nicholas Le Prevost (Pickering), Lee Delong (Mrs. Pearce), Caroline Blakiston (Mrs. Higgins), Donald Maxwell (Alfred P. Doolittle), Ed Lyon (Freddy Eynsford-Hill), Stephanie Campion (Mrs. Eynsford-Hill), Simon Butteriss (Zoltan Karpathy)…

FairladyJ’avais dit tout l’enthousiasme que m’inspirait cette magnifique production lors de sa création il y a trois ans. Cette reprise confirme sans hésitation la qualité du travail de Robert Carsen.

Superbe prestation de l’Orchestre Pasdeloup, magnifiquement dirigé par le talentueux Jayce Ogren, qu’on se souvient avoir applaudi au New York City Opera.

On retrouve avec beaucoup de plaisir l’excellent Alex Jennings, peut-être le meilleur Higgins du moment. Belle prestation de Katherine Manley en Eliza et de Nicholas Le Prevost en Pickering, malgré quelques problèmes de mémoire.

On se passerait volontiers des grimaces de Lee Delong en Mrs. Pearce. Et Ed Lyon m’a agacé prodigieusement en réécrivant la fin de “On The Street…” pour faire le paon, une épidémie qui affecte presque exclusivement les ténors… et une preuve qu’on peut avoir beaucoup travaillé avec William Christie et n’avoir aucun respect pour un compositeur sous prétexte qu’il s’agit de musique légère. Lyon oublie en outre ma réplique préférée, “I want to drink in the street where she lives”.

 


“I Puritani”

Opéra-Bastille, Paris • 9.12.13 à 19h30
Bellini (1835). Livret : Carlo Pepoli.

Direction musicale : Michele Mariotti. Mise en scène : Laurent Pelly. Avec Maria Agresta (Elvira), Dmitri Korchak (Arturo), Mariusz Kwiecien (Riccardo), Michele Pertusi (Giorgio), …

PuritaniBelle production d’une œuvre sans génie. On admire tout particulièrement la belle direction musicale claire, légère et précise du subtil Michele Mariotti, qui arrive presque à faire oublier les inévitables volées de cymbales.

La mise en scène de Laurent Pelly est élégante et autorise une belle fluidité visuelle, même si les révolutions permanentes du décor au premier acte sont un peu lassantes. On est malgré tout un peu surpris de voir des chanteurs devoir pousser des éléments de décor pour les sortir de scène à l’acte 2. Pelly se tire en outre plutôt bien de la gestion des chœurs, une qualité rare chez les metteurs en scène.

Pour une fois, je suis complètement en phase avec les réactions du public vis à vis des chanteurs : triomphe pour Michele Pertusi, une basse magnifique au style impeccable, déjà remarqué dans La Sonnambula ; applaudissements polis pour Maria Agresta, Elvira techniquement correcte mais au charisme déficient, qui donne curieusement l’impression de hennir dans ses vocalises descendantes ; et huées pour Dmitri Korchak, qui accumule les phrases bien laides, en particulier au premier acte. Belle prestation également du toujours solide Mariusz Kwiecien.


“Satyagraha”

English National Opera (Coliseum), Londres • 8.12.13 à 15h
Philip Glass (1980). Livret : Philip Glass & Constance De Jong.

Direction musicale : Stuart Stratford. Mise en scène : Phelim McDermott. Avec Clare Eggington, Janis Kelly, Stephanie Marshall, Alan Oke, Nicholas Folwell, Nicholas Masters, Sarah Pring, Eddie Wade.

SatyagrahaJe n’avais encore jamais réussi à voir cette magnifique production bien qu’elle date de 2007. Satyagraha est une œuvre difficile, avec son livret en sanskrit, mais Phelim McDermott a réussi à créer, en collaboration avec la compagnie Improbable, un univers visuel fascinant et foisonnant.

La musique n’est pas sans rappeler celle d’Einstein on the Beach. Les nombreuses images qui prennent vie sur scène équilibrent le côté un peu abscons du livret et les nombreux rebondissements visuels prennent d’une certaine façon le contrepied des répétitions de la partition.

C’est un très joli spectacle, dominé par la très belle prestation d’Alan Oke dans le rôle central de Gandhi. L’orchestre et les chœurs, impeccables, contribuent beaucoup au succès de la représentation. Le public semble fasciné.


“Chicago”

Curve, Leicester • 7.12.13 à 20h
Musique : John Kander (1975). Lyrics : Fred Ebb. Livret : Kander & Ebb.

Mise en scène : Paul Kerryson. Chorégraphie : Drew McOnie. Avec Verity Rushworth (Velma Kelly), Gemma Sutton (Roxie Hart), David Leonard (Billy Flynn), Matthew Barrow (Amos Hart), Sandra Marvin (Mama Morton), Adam Bailey (Mary Sunshine)…

ChicagoLorsque j’ai vu que le Curve de Leicester programmait Chicago, j’ai pensé à tort qu’il s’agissait d’une tournée de la production qui fait le tour du Monde depuis plus de 25 ans et que j’ai vue une bonne quinzaine de fois. Mais j’ai fini par comprendre qu’il s’agit en réalité d’une nouvelle production, mise en scène par le maître des lieux, Paul Kerryson, et chorégraphiée par Drew McOnie, une étoile montante au talent solide.

Il faut une sacrée dose de culot pour “réinventer” cette mise en scène qui doit tant au monumental talent du légendaire Bob Fosse (le dernier avatar de Chicago était mis en scène et chorégraphié “dans le style de Fosse” par Ann Reinking, une muse et élève du maître). Kerryson et McOnie ne se permettent d’ailleurs pas de tout changer, certaines séquences conservant une très forte ressemblance à l’original.

L’orchestre, qui occupait le centre de la scène dans la mise en scène de Reinking, est relégué à l’arrière-scène, ce qui libère un espace immense. La scène du Curve, en effet, est gigantesque… et Kerryson a tendance à utiliser tout l’espace, qui paraît souvent un peu vide. Kerryson et son décorateur ont imaginé un décor abstrait à base de barreaux, plafonniers et escaliers… et qui bouge beaucoup, accompagné par des lumières elles aussi très dynamiques.

On oscille pas mal entre l’admiration pour certaines des trouvailles nouvelles et le regret de perdre des visuels classiques. Quelques passages du livret qui avaient disparu de la version Reinking ont refait leur apparition, ce qui réjouira les complétistes. La représentation est globalement de bon niveau, avec une distribution solide, notamment dans les rôles secondaires… et une excellente compagnie de danseurs pour exécuter les tableaux de McOnie.

Orchestre superbe, qui donne une interprétation irrésistible de la brillante partition de John Kander avec seulement sept musiciens.


“Stephen Ward”

Aldwych Theatre, Londres • 7.12.13 à 14h30 (preview / avant-première)
Musique : Andrew Lloyd Webber. Livret & lyrics : Christopher Hampton & Don Black.

Mise en scène : Richard Eyre. Direction musicale : Graham Hurman. Avec Alexander Hanson (Stephen Ward), Charlotte Spencer (Christine Keeler), Charlotte Blackledge (Mandy Rice-Davies), Anthony Calf (Lord Astor / Griffith-Jones), Martin Callaghan (Rachman), Ricardo Coke-Thomas (Lucky Gordon), Ian Conningham (Yevgeny Ivanov), Joanna Riding (Valerie Hobson), …

WardOn savait que Lloyd Webber voulait depuis longtemps concevoir une comédie musicale autour du célèbre scandale Profumo, du nom de ce ministre anglais obligé de démissionner au début des années 1960 après la révélation d’une ancienne liaison passagère avec une certaine Christine Keeler, une habituée de soirées libertines organisées à l’intention d’hommes de la bonne société anglaise par un dénommé Stephen Ward, ostéopathe de son état. Sans que ce soit jamais clairement établi, Keeler aurait été en mesure de transmettre des secrets d’État à un espion russe à qui elle avait aussi été liée. On chercha ensuite sans doute à faire payer à Stephen Ward son implication en l’accusant de proxénétisme… et il se suicida le dernier jour de son procès.

La pièce est désespérément linéaire et le personnage de Stephen Ward, qui sert aussi de narrateur, déroule les péripéties successives avec le systématisme d’un article Wikipedia. On se laisse malgré tout happer par cette bien curieuse histoire qui mêle politique, guerre froide et libertinage mondain. La solide distribution y est sans doute pour quelque chose. Elle est menée par l’excellent Alexander Hanson, qui — comme Stephen Ward sur la photo figurant dans le programme — a de faux airs de Cary Grant. Malheureusement, la voix de Hanson semble avoir du mal à supporter les exigences de la partition ; ses aigus sont déjà extrêmement laborieux (les représentations n’ont pourtant commencé qu’il y a quelques jours).

La mise en scène s’appuie sur un dispositif assez inhabituel conçu autour de deux rideaux circulaires complétés de divers éléments de décor et de projections. Le résultat est plutôt réussi, bien qu’il projette surtout l’impression de moyens limités.

La musique, qui part un peu dans tous les sens sur le plan stylistique, se laisse malgré tout écouter avec un certain plaisir… et les orchestrations — de Lloyd Webber lui-même — sont très réussies. Les lyrics, en revanche, manquent sérieusement d’élévation et plombent quelque peu l’expérience.

Ni franchement bon, ni franchement mauvais, ce Stephen Ward se situe dans le ventre mou des créations de Lloyd Webber. Saura-t-il convaincre le public ? On peut en douter, dans la mesure où il ressemble plus à un reportage télé qu’à une véritable œuvre dramatique.


Concert Orchestre de Paris / K. Järvi à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 5.12.13 à 20h
Orchestre de Paris, Kristjan Järvi

Arturo Márquez : Danzón n° 2
Paulo Aragão : Concerto Nazareth, pour guitare et orchestre (Yamandu Costa, guitare)
Yamandu Costa : Passeios, suite pour guitare à 7 cordes, accordéon et orchestre (Alessandro “Bebê” Kramer, accordéon)
Copland : symphonie n° 3

KjCette exploration de répertoires différents est une excellente idée, même si le résultat est quelque peu mitigé. L’orchestre a notamment beaucoup de mal à se “décoincer” pendant les œuvres sud-américaines de la première partie — le contraste auditif et visuel avec la prestation aérienne et dansante de Yamandu Costa est frappante (et j’ai pourtant beaucoup de mal avec la guitare). Le Danzón de Márquez, que Järvi prend plus lentement qu’Alondra de la Parra en avril dernier, est nettement moins réussi, sans cohésion et sans élan, malgré quelques solos somptueux. Le seul musicien qui se libère réellement de la routine de la pulsation est le trompettiste.

La symphonie de Copland est plus réussie, mais jamais elle ne parvient réellement à évoquer les grandes plaines sauvages d’Amérique du Nord. La fanfare du dernier mouvement en met plein les oreilles, mais on l’a tellement entendue par des orchestres américains qu’on reste légèrement sur sa faim. Direction assez peu lisible de Kristjan Järvi, qui semble rarement dans la bonne ambiance et qui danse sur son podium dans des passages qui demandent une rigueur métronomique.

Trop de musiciens ont oublié de mettre leurs bouchons d’oreilles et sont obligés d’utiliser leurs mains. Il n’y a rien de pire à regarder qu’un musicien qui se bouche les oreilles.


“La Belle au bois dormant”

Opéra-Bastille, Paris • 4.12.13 à 19h30
Musique : Tchaïkovski. Chorégraphie : Rudolf Noureev, d’après Marius Petipa

Direction musicale : Fayçal Karoui. Avec Eleonora Abbagnato (La Princesse Aurore), Mathieu Ganio (Le Prince Désiré), …

BeautyPeut-on attraper le diabète en regardant un ballet ? C’est la question qui m’a effleuré à plusieurs reprises en contemplant les riches couleurs acidulées du décor d’Ezio Frigerio et des costumes de Franca Squarciapino, notamment au lever de rideau de l’acte III… l’équivalent visuel d’une indigestion de bonbons.

La chorégraphie de Noureev implique une sérieuse dose de pantomime et n’est pas toujours complètement palpitante, mais l’effort de reconstitution du travail de Petipa a au moins un intérêt historique.

Pas convaincu par Abbagnato, dont le charisme est quelque peu déficient et qui semble souffrir dans ses numéros de bravoure technique. Le regard converge beaucoup plus naturellement vers Mathieu Ganio, mais son physique tout en muscles ne s’accorde pas si bien au style de l’œuvre… et sa technique n’est pas toujours irréprochable.

Ganio est, du coup, un peu éclipsé par les très belles prestations de Mathias Heymann (dans l’Oiseau bleu) et d’Audric Bézard (dans les Pierres précieuses). Tous deux ont des physiques plus élancés et plus naturellement en accord avec le style Noureev. Ils brûlent les planches grâce à une prestance supérieure, un port impeccable et une technique impressionnante.

Karoui succombe à la malédiction classique du ballet et se trouve souvent réduit à battre la mesure pour donner la bonne cadence aux danseurs… quand il n’est pas en train de redresser son nœud de cravate, auquel il accorde une attention largement disproportionnée. On ne peut s’empêcher, du coup, de percevoir une petite impression de routine…


L’intégrale Chostakovitch du Mariinsky / Gergiev (2/3)

Salle Pleyel, Paris • 1.12.13 à 16h et 2.12.13 à 20h
Orchestre du Théâtre Mariinsky, Valery Gergiev

Chostakovitch :

Dimanche 1.12.13
– symphonie n° 9
– concerto n° 1 pour piano, trompette et orchestre à cordes (Daniil Trifanov, piano ; Timur Martynov, trompette)
– symphonie n° 4

Lundi 2.12.13
– symphonie n° 14 (Veronika Djoeva, soprano ; Mikhail Petrenko, basse)
– symphonie n° 5

GergievDeux concerts absolument magnifiques, qui confirment la qualité exceptionnelle de cette intégrale entamée en janvier dernier et qui s’achèvera en février prochain. Je regrette d’autant plus d’avoir manqué le troisième concert de cette deuxième séquence.

Le sommet de ces deux concerts restera pour moi une cinquième symphonie absolument éblouissante de part en part, et sans doute très difficile à égaler. Aussi inspirée dans les fabuleux tutti que dans les déchirantes pages élégiaques, la conduite de Gergiev pousse l’orchestre dans d’incroyables retranchements, et le résultat est tout simplement ahurissant de beauté et d’intensité.

Difficile de choisir parmi le reste de programmes tant la qualité d’ensemble est élevée, du magnifique concerto et ses deux solistes étonnants (il vaut mieux, néanmoins, éviter de regarder Trifanov si on veut éviter le mal de mer) à la somptueuse symphonie n° 4. Même la symphonie n° 14, plus difficile d’accès, bénéficie d’une interprétation fascinante grâce à Djoeva et Petrenko.