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Posts from September 2013

“Götterdämmerung”

Deutsche Oper Berlin • 29.9.13 à 16h
Wagner (1876)

Direction musicale : Simon Rattle. Mise en scène : Götz Friedrich. Avec Evelyn Herlitzius (Brünnhilde), Lance Ryan (Siegfried), Hans-Peter König (Hagen), Markus Brück (Gunther), Heidi Melton (Gutrune), Eric Owens (Alberich), Anne Sofie von Otter (Waltraute), Ronnita Miller, Ulrike Helzel, Heidi Melton (les Nornes), Martina Welschenbach, Ulrike Helzel, Dana Beth Miller (les Filles du Rhin). 

GötterdämmerungCe Ring berlinois se finit moins mal qu’on aurait pu le craindre. Evelyn Herlitizius en a suffisamment gardé “sous le pied” pour assurer sa dernière scène de manière honnête ; elle reste malgré tout une Brünnnhilde de deuxième zone. Même Lance Ryan se rachète quelque peu en assurant un troisième acte de bonne qualité, qui lui évite les sifflets au rideau final. Le reste de la distribution est correct. Le Hagen superbement sonore de Hans-Peter König s’y distingue très nettement.

Rattle continue à briller par la beauté sidérante de sa conduite musicale.

Le public me fait à nouveau immensément plaisir en retenant longuement ses applaudissements à la fin — quelques applaudisseurs précoces, isolés, n’arrivent pas à entraîner le reste de la salle. C’est un très très joli moment, très intense, interrompu seulement lorsque deux spectateurs décident de crier “Viva Götz !”, un hommage intéressant à un metteur en scène dont la vision a pu choquer il y a trente ans mais a rejoint entre temps le rang des classiques. 

Il faut reconnaître que le concept de Götz Friedrich a bien résisté au passage du temps. Son utilisation de grandes loupes dans le palais de Gunther, par exemple, est une idée géniale. J’étais en train de me dire qu’un autre metteur en scène lui avait volé son idée lorsque je me suis souvenu que c’est à Helsinki que j’avais déjà vu cet effet… et la mise en scène du Ring d’Helsinki est signée, elle aussi, de Götz Friedrich. (On retrouve aussi à Berlin comme à Helsinki l’idée du fil rouge brisé des Nornes qui reste à l’avant-scène pendant toute la représentation.)

La scène est recouverte de blanc dans le dernier tableau, un effet simple mais efficace, malgré les bruits mécaniques et autres effets un peu trop “manuels”, comme ces figurants qui couchent le cheval de Brünnhilde et le recouvrent d’un drap de manière un peu trop exposée au regard. Viva Götz, en effet.


La Dixième de Mahler à la Philharmonie de Berlin

Philharmonie, Berlin • 28.9.13 à 20h
Berliner Philharmoniker, Daniel Harding

Mahler : symphonie n° 10 (version Deryck Cooke)

HardingUne intéressante représentation, plus longue que je ne le pensais. Je ne suis pas très fan de Harding et, même en essayant de me départir de mes préjugés, je n’arrive pas à distinguer dans sa gestique des preuves très concluantes d’une réelle influence sur l’orchestre. Orchestre qui, malgré un son assez magnifique, multiplie les petits accrocs, dûs vraisemblablement à la relative rareté de l’œuvre. On ne peut s’empêcher de penser que Mahler aurait sans doute varié un peu plus l’instrumentation des derniers mouvements s’il avait pu les achever.


“Siegfried”

Deutsche Oper Berlin • 27.9.13 à 17h
Wagner (1876)

Direction musicale : Simon Rattle. Mise en scène : Götz Friedrich. Avec Lance Ryan (Siegfried), Burkhard Ulrich (Mime), Samuel Youn (Wotan), Eric Owens (Alberich), Tobias Kehrer (Fafner), Ewa Wolak (Erda), Evelyn Herlitzius (Brünnhilde), Siobhan Stagg (Waldvogel).

SiegfriedPas grand’ chose à sauver dans ce Siegfried, que l’on oubliera rapidement.

Aucun chanteur n’est vraiment à la hauteur. Lance Ryan est assez épouvantable : émission engorgée, aucun aigu réellement chanté. Evelyn Herlitzius, souvent raide et tendue, confirme qu’elle n’a pas tout à fait les moyens de Brünnhilde, mais sa prestation n’est pas honteuse ; plusieurs notes ne sortent pas du tout. Samuel Youn montre un joli potentiel en Wanderer (surtout au dernier acte), mais il manque de soutien dans le grave. Burkhard Ulrich est un Mime attachant, très engagé dramatiquement, mais il se dispense trop de chanter les notes aiguës à mon goût. L’apparition d’Erda dans le troisième acte est généralement saisissante, mais pas avec Ewa Wolak, dont la prestation est terne.

La mise en scène continue à décliner le thème du tunnel, avec plutôt plus de bonheur que dans Walküre. On apprécie particulièrement que la forge de Mime soit aussi réminiscente du Nibelheim de Rheingold. L’apparition d’Erda est superbement gérée — enfin en théorie seulement, parce que le mouvement de l’ascenseur de scène a bousculé la toile de fond censée représenter un mur métallique, théoriquement peu enclin à se gondoler. On aime aussi beaucoup le geste de Brünnhilde qui, à l’identique de Wotan dans l’épisode précédent, se défait de ses attributs divins avant de céder à Siegfried à la fin de la pièce.

La représentation, à l’image des prestations vocales médiocres, a été émaillée de toutes sortes d’incidents : machinistes visibles, la lance de Wotan qui se casse bien avant l’affrontement avec Siegfried au début de l’acte 3, le feu qu’il faut étouffer avec une couverture à l’apparition du rocher de Brünnhilde, …

Heureusement qu’il reste la prestation lumineuse de Simon Rattle, délicieusement expressionniste, attentive au sens et au son, dynamique en diable.


Concert ONF / Gatti au TCE

Théâtre des Champs-Élysées, Paris • 26.9.13 à 20h
Orchestre National de France, Daniele Gatti

Tchaïkovski : Roméo et Juliette
Rachmaninoff : Rhapsodie pour piano et orchestre sur un thème de Paganini (Khatia Buniatishvili, piano)
Respighi :
– Les Fontaines de Rome
– Les Pins de Rome

GattiDécidément, Gatti est un spécialiste de l’orgasme musical. Certes, Respighi lui facilite le travail dans “Les Pins de la Via Appia”, mais Gatti n’a pas son pareil dans cette façon presque cruelle de retenir l’explosion le plus longtemps possible avant de laisser enfin le jaillissement final tout emporter dans un irrésistible déferlement qui laisse épuisé et heureux. (La spatialisation n’est pas aussi saisissante que lorsque j’avais entendu la pièce à Festival Hall, mais elle est très réussie à l’échelle du théâtre.) 

L’orchestre joue fabuleusement, en particulier dans la deuxième partie. Les Fontaines comme les Pins sont un enchantement de subtilité, d’équilibre et de luxuriance sonore. Les musiciens semblent prendre un réel plaisir, à en juger par la quantité inhabituelle de sourires sur les visages.

La première partie est surtout l’occasion de se laisser impressionner une fois de plus par la merveilleuse inspiration mélodique de Tchaïkovski et de Rachmaninoff. Belle prestation de Khatia Buniatishvili, malgré de fréquents décalages avec l’orchestre ; elle parvient à ne pas trop passer pour une bête de cirque, un risque réel compte tenu de l’œuvre qu’elle interprète. Elle tombe en revanche dans le piège avec un bis qui apparaît surtout comme une démonstration de virtuosité un peu gratuite, alors qu’il eût été l’occasion de prendre le contrepied de la Rhapsodie.


“Zelda et Scott”

Théâtre La Bruyère, Paris • 24.9.13 à
Renaud Meyer

Mise en scène : Renaud Meyer. Avec Sara Giraudeau (Zelda), Julien Boisselier (F. Scott Fitzgerald), Jean-Paul Bordes (Hemingway) et le Manhattan Jazz Band : Xavier Bornens (trompette), François Fuchs (contrebasse), Aidje Tafial (batterie).

ZeldaCouple mythique du Jazz Age, Scott et Zelda Fitzgerald brûlaient la vie par les deux bouts, l’un allant chercher dans l’alcool qui allait le tuer la légèreté nécessaire à sa plume tandis que l’autre s’enfonçait lentement dans la folie. Aussi romanesques que les personnages des romans de Scott, ils ont inspiré de nombreux romans, films et pièces de théâtre… dont une comédie musicale assez réussie intitulée The Beautiful and the Damned, créée à Londres il y a une dizaine d’années.

La pièce que leur consacre Renaud Meyer est remarquable. Son écriture révèle à la fois un solide sens de la construction et un talent rare pour “sonner juste” : le texte coule, léger et profond à la fois, avec une belle sensibilité au rythme et à l’euphonie. Il donne vie à Zelda et Scott avec une remarquable économie de moyens, sans jamais céder à la facilité.

La pièce inclut de délicieux intermèdes musicaux évocateurs des années 1920, qui contribuent à établir ce climat d’insoutenable légèreté qui sous-tend la pièce.

Distribution de rêve : Sara Giraudeau et Julien Boisselier sont saisissants dans les deux rôles principaux et Jean-Paul Bordes donne une belle présence au personnage plus grave d’Hemingway. Petit miracle : la façon de dire le texte est totalement naturelle, totalement dépourvue de cette curieuse emphase artificielle qui pollue la diction de tant de comédiens français, un hommage à la qualité du texte de Meyer et sans doute aussi à ses talents de metteur en scène.

Giraudeau se sort avec les honneurs d’une longue et belle scène de folie qui aurait fait trébucher plus d’une comédienne. Elle confirme la bonne impression qu’elle m’avait inspirée dans Colombe.

Un nom présent sur l’affiche aurait suffi à lui seul à me donner envie de voir la pièce : celui de Jean-Marc Stehlé, décorateur de génie, qui démontre une fois encore l’étendue infinie de son talent. Stehlé est le roi de la plasticité et de la métamorphose : la petite taille du théâtre, loin de le décourager, le force à être encore plus créatif.


“Die Walküre”

Deutsche Oper Berlin • 22.9.13 à 17h
Wagner (1870)

Direction musicale : Simon Rattle. Mise en scène : Götz Friedrich. Avec Simon O’Neill (Siegmund), Eva-Maria Westbroek (Sieglinde), Thomas Johannes Mayer (Wotan), Evelyn Herlitzius (Brünnhilde), Reinhard Hagen (Hunding), Doris Soffel (Fricka), Manuela Uhl (Gerhilde), Heidi Melton (Helmwige), Rachel Hauge (Waltraute), Ewa Wolak (Schwertleite), Martina Welschenbach (Ortlinde), Dana Beth Miller (Siegrune), Ronnita Miller (Grimgerde), Christina Sidak (Rossweisse).

WalkureUn premier acte d’anthologie, qui mérite à lui seul le prix des quatre billets. O’Neill, Westbroek et Rattle sont emportés par un tourbillon fougueux et passionné qui laisse le souffle coupé. O’Neill sort des “Wälse!” stupéfiants, parmi les plus impressionnants que j’aie entendus.

La suite est un petit cran en-dessous, mais reste de bon niveau. La Fricka de Doris Soffel est plus supportable que la veille, même si elle ne parvient pas à gérer ses bras, qui prennent régulièrement des postures de récital. On découvre en Evelyn Herlitzius (déjà vue en Kundry récemment) une Brünnhilde un peu raide, acceptable mais sans génie. Les Valkyries, quant à elles, manquent d’homogénéité.

La mise en scène doit faire face aux limites de ce concept de tunnel omniprésent. Il reste néanmoins de jolis moments, comme celui où Wotan, annonçant “Das Ende”, enlève plusieurs couches de son costume pour rester en t-shirt, dépourvu de ses attributs divins.

Rattle, lui, reste en état de grâce jusqu’à la fin.


“Das Rheingold”

Deutsche Oper Berlin • 21.9.13 à 19h30
Wagner (1869)

Direction musicale : Simon Rattle. Mise en scène : Götz Friedrich. Avec Markus Brück (Wotan), Burkhard Ulrich (Loge), Eric Owens (Alberich), Dana Beth Miller (Erda), Reinhard Hagen (Fasolt), Tobias Kehrer (Fafner), Doris Soffel (Fricka), Martina Welschenbach (Freia), Juha Uusitalo (Donner), Thomas Blondelle (Froh), Peter Maus (Mime), Siobhan Stagg (Woglinde), Christina Sidak (Wellgunde), Okka von der Damerau (Floßhilde).

RheingoldLe Deutsche Oper propose de revoir le vénérable Ring de feu Götz Friedrich, créé au milieu des années 1980, et qui a parcouru le monde à l’époque. Cette mise en scène monumentale, stylisée mais littérale, n’a pas si mal résisté au passage du temps, même si quelques éléments sont datés, notamment du côté des costumes. La conception de Friedrich, qui s’inspire visuellement des tunnels du métro de Washington, contribue à rendre les événements du livret intemporels tout en leur donnant l’ampleur qu’ils méritent. Elle met largement à contribution la machinerie du théâtre, pour mon plus grand plaisir.

Le principal bonheur de cette représentation provient de la fosse, grâce à la direction musicale enlevée de Simon Rattle, particulièrement inspiré. Les quelques mesures qui suivent la malédiction d’Alberich, par exemple, sont merveilleusement exaltées. Rattle laisse néanmoins s’installer quelques décalages scène / fosse. Et on regrette qu’il n’y ait que deux harpes dans la fosse : la fin de la représentation en souffre.

Quelques chanteurs se distinguent nettement au sein d’une distribution globalement honnête : Eric Owens est l’un des Alberich les plus lyriques du circuit international (et il finit bien mieux qu’à New York) ; Burhkard Ulrich, qu’on ne connaissait qu’en Mime, est un Loge de tout premier plan. À l’autre extrémité du spectre, je confirme que je ne m’habituerai jamais à la Fricka techniquement défaillante de Doris Soffel… et l’une des Filles du Rhin sabote malheureusement les vaillants efforts de ses camarades pour créer un ensemble homogène et harmonieux. J’écrivais l’an dernier que les jours du Wotan de Juha Uusitalo “semblent comptés” : ça y est, le voici rétrogradé en Donner.

On vient porter des fleurs à Peter Maus au rideau final, au terme d’un discours en allemand auquel, bien entendu, je ne comprends rien.


“Věc Makropulos”

Opéra Bastille, Paris • 16.9.13 à 19h30
L’Affaire Makropoulos. Leoš Janáček (1926). Livret du compositeur d’après la comédie de Karel Čapek.

Direction musicale : Susanna Mälkki. Mise en scène : Krzysztof Warlikowski. Avec Ricarda Merbeth (Emilia Marty), Atilla Kiss-b (Albert Gregor), Vincent Le Texier (Jaroslav Prus), Jochen Schmeckenbecher (Kolenatý), Andreas Conrad (Vítek), Andrea Hill (Krista), Ladislav Elgr (Janek), Ryland Davies (Hauk-Šendorf).

MakropulosJe confirme l’enthousiasme que m’avait inspiré cette production en 2007 (en notant au passage que l’on avait alors le bon goût de faire commencer les représentations “courtes” à 20h). La mise en scène de Warlikowski n’a pas la classe de celle de Robert Carsen mais elle vise parfaitement juste avec sa puissante métaphore hollywoodienne, malgré ses incursions obligées aux limites du bon goût.

Pas convaincu par la direction musicale de Susanna Mälkki : le décalage est énorme entre l’énergie apparemment déployée et un résultat bien mou… tout en reconnaissant que l’acoustique de Bastille pourrait expliquer en partie la déperdition. L’ouverture, en particulier, manque cruellement de mordant. Heureusement, un regain d’énergie sauve la dernière demi-heure, qui prend aux tripes.

Joli plateau dominé par une Ricarda Merbeth joliment engagée. Vincent Le Texier confirme son excellente prestation en Prus.

La salle est loin d’être pleine en ce soir de première, mais l’enthousiasme final du public fait plaisir, notamment à l’endroit de Warlikowski, qui semble presque surpris de ne pas être hué.


“Sweeney Todd”

Volksoper, Vienne • 14.9.13 à 19h
Musique et lyrics : Stephen Sondheim. Livret : Hugh Wheeler. Adaptation en allemand : Wilfried Steiner.

Mise en scène : Matthias Davids. Direction musicale : Joseph R. Olefirowicz. Avec Morten Frank Larsen (Sweeney Todd), Dagmar Hellberg (Mrs. Lovett), Alexander Pinderak (Anthony Hope), Anita Götz (Johanna), Tom Schimon (Tobias), Robert Meyer (Richter Turpin), Kurt Schreibmayer (Büttel Bamford), Vincent Schirrmacher (Pirelli), Patricia Nessy (Bettlerin), …

SweeneyLe Volksoper continue à explorer avec bonheur le répertoire de la comédie musicale en présentant une remarquable production de Sweeney Todd, dont cette première représentation a d’ailleurs lieu en présence de Stephen Sondheim lui-même.

La mise en scène est absolument magnifique, dans un décor somptueux d’un dénommé Mathias Fischer-Dieskau, le fils aîné de Dietrich. Les chanteurs se tirent honorablement des redoutables difficultés de l’écriture de Sondheim, même si quelques passages leur donnent beaucoup de fil à retordre (le “Quatuor” n’est pas très réussi). Comme toujours, le bonheur est intense d’entendre un orchestre au grand complet interpréter les sublimes orchestrations de Jonathan Tunick : le cor, particulièrement mis en valeur, est fréquemment à défaillir de bonheur.

Bonne idée marketing : le public repart avec une terrine de foie et un pot de Worcestershire Sauce étiqueté “Sweeney Todd”.


“Siegfried”

De Nederlandse Opera, Amsterdam • 8.9.13 à 13h30
Wagner (1876)

Orchestre Philharmonique des Pays-Bas, Harmut Haenchen. Mise en scène : Pierre Audi. Avec Stephen Gould (Siegfried), Wolfgang Ablinger-Sperrhacke (Mime), Thomas Johannes Mayer (Wotan), Werner Van Mechelen (Alberich), Jan-Hendrick Rootering (Fafner), Marina Prudenskaja (Erda), Catherine Naglestad (Brünnhilde), Jules Serger (Waldvogel).

SiegfriedDécidément, ce Ring amstellodamois confirme son très grand standing. Après un Rheingold et une Walküre déjà très impressionnants, ce Siegfried semble franchir une étape supplémentaire tant est forte la convergence de toutes les énergies.

On apprécie beaucoup les efforts de Pierre Audi pour proposer une mise en scène spectaculaire, visuellement inspirée, réellement engagée sur le plan dramatique, non dénuée d’humour, parfaitement à l’écoute de la musique.

Je remarque pour la première fois que le texte fait référence à Wotan comme le “Light Alberich” (par opposition à Alberich lui-même, qui est le “Dark Alberich”). Cette correspondance établie entre les deux personnages (qui est un peu la même que celle entre Amfortas et Klingsor) est magnifiquement exploitée par Pierre Audi, qui représente Wotan et Alberich avec des costumes similaires bien que contrastés sur le plan des couleurs (et vaguement réminiscents de Robert Wilson).

Harmut Haenchen continue à faire preuve d’une inspiration déterminée et lumineuse à la tête d’un orchestre en grande forme.

Sur scène, à part le Fafner un peu poussif de Jan-Hendrick Rootering et la Brünnhilde légèrement irrégulière (mais extrêmement honnête) de Catherine Naglestad, on semble au sommet de ce qu’on peut attendre aujourd’hui dans les différents rôles : difficile de rêver meilleur Mime, meilleur Wanderer, meilleur Alberich, meilleure Erda.

C’est Stephen Gould, néanmoins, qui éblouit avec son Siegfried à la fois engagé sur le plan dramatique, éblouissant sur le plan vocal… qui franchit la ligne d’arrivée sans avoir éprouvé la moindre faiblesse.

Malheureusement, je dois maintenant attendre février pour le dernier épisode de ce Ring magnifique.


“Paul Bunyan”

Peacock Theatre, Londres • 7.9.13 à 19h30
Benjamin Britten (1941, révisé en 1976). Livret : W. H. Auden.

Southbank Sinfonia, Peter Robinson. Mise en scène : William Kerley. Avec Will Edelsten (The Voice of Paul Bunyan), Louise Kemeny (Tiny), Samuel Smith (Johnny Inkslinger), Peter Kirk (Hot Biscuit Slim), Christopher Jacklin (Narrator / Balladder), Alex Aldren (Sam Sharkey), Oskar Palmblad (Ben Benny), Timothy Connor (Hel Helson), …

BunyanCette petite merveille a été écrite par Britten et Auden alors qu’ils résidaient à New York, dans la fameuse “February House”, dont je parlais ici à propos de la comédie musicale qui lui a été récemment consacrée. C’est une merveille de fantaisie surréaliste — ce n’est sans doute pas un hasard si le décor semble évoquer la panse du Père Ubu —, mêlant la langue infiniment poétique de Auden à la musique variée et magnifiquement inspirée de Britten — on pense tour à tour à Gilbert et Sullivan, au blues, à Kurt Weill, …

La forme est inhabituelle : il y a un “narrateur” (qui chante) et le personnage titulaire (qui est un géant) s’exprime par le truchement d’une “voix” (qui ne chante pas, mais qui parle normalement depuis la coulisse). Opéra ? Opérette ? Comédie musicale ? On ne sait pas très bien dans quelle case ranger Paul Bunyan, signe de l’originalité et de l’attrait d’une œuvre assez irrésistible.

C’est le sympathique British Youth Opera, dont la mission est d’aider de jeunes chanteurs à effectuer la transition entre leurs études et le début d’une carrière professionnelle, qui propose cette excellente production — un choix d’autant plus indiqué que le spectacle a été conçu par Britten et Auden pour la Columbia University, où il a été créé.

Le Southbank Sinfonia propose une interprétation impeccable dans la fosse, tandis que la qualité d’ensemble sur scène est réellement impressionnante. On remarque tout particulièrement la délicieuse Louise Kemeny, qui interprète sublimement la complainte de Tiny, “Whether the Sun Shines Upon Children Playing”, et le solide Peter Kirk, qui interprète un Slim très attachant.

On fête cette année le centenaire de la naissance de Britten. Espérons que les hommages qui s’annoncent ici et là permettront au public de redécouvrir un compositeur dont la notoriété me semble très en décalage avec l’intensité de son talent.


“The Color Purple”

Menier Chocolate Factory, Londres • 7.9.13 à 15h30
Musique & lyrics : Brenda Russell, Allee Willis & Stephen Bray. Livret : Marsha Norman, d’après le roman d’Alice Walker.

Mise en scène : John Doyle. Direction musicale : Tom Deering. Avec Cynthia Erivo (Celie), Abiona Omonua (Nettie), Christopher Colquhoun (Mister), Adebayo Bolaji (Harpo), Sophia Nomvete (Sofia), Nicola Hughes (Shug Avery), …

ColorpJ’avais résumé en quelques mots cinglants ce que m’avait inspiré cette comédie musicale lors de sa création à Broadway fin 2005 : bruyante, peu subtile, trop chargée, grandiloquente. En en proposant une production dans l’espace réduit du théâtre de la Menier Chocolate Factory, John Doyle ne résout pas tous les problèmes de l’œuvre mais il parvient à donner l’illusion d’un spectacle plus “resserré” en installant l’action dans un espace par nature restreint, presque totalement dénué de décor (à part quelques chaises… un procédé qui rappelle une autre comédie musicale, The Scottsboro Boys, bientôt à l’affiche à Londres).

Si ce Color Purple fonctionne mieux qu’à New York, c’est aussi grâce à une distribution épatante, dominée par la merveilleuse Celie de Cynthia Erivo, au sein de laquelle se distinguent aussi l’irrésistible Sofia de Sophia Nomvete (déjà vue dans Ragtime et dans The Drowsy Chaperone) et la séduisante Shug de Nicola Hughes (qui était la Bess du récent Porgy and Bess).

Résultat : on se laisse volontiers entraîner dans cette émouvante histoire d’émancipation d’une femme belle et forte, qui aborde les difficultés de la vie avec une détermination admirable... et on finit sacrément retourné.


“Inside Wagner’s Head”

Linbury Studio Theatre, Londres • 6.9.13 à 19h45

Un spectacle conçu et interprété par Simon Callow. Mise en scène : Simon Stokes. 

InsideDans ce monologue commandité par le Royal Opera House, Simon Callow cherche à mettre en perspective l’attrait fondamental qu’exerce l’œuvre de Wagner avec les péripéties d’une vie complexe et mouvementée… sans éviter bien sûr le sujet de l’anti-sémitisme bien connu du compositeur. Pour cela, il adopte une approche largement chronologique, qui se révèle heureusement moins linéaire qu’on pourrait ne le craindre.

Callow n’apporte aucune révélation bouleversante, mais il se rend sympathique en prenant un recul sain et raisonnablement érudit avec une œuvre qu’il a l’air de bien connaître. Surtout, Callow est un raconteur extraordinaire et passionné… et sa voix seule suffit à captiver l’auditoire pendant plus d’une heure et demie (il y a bien quelques éléments de mise en scène, mais ils restent largement secondaires).


“On a Clear Day You Can See Forever”

Union Theatre, Londres • 5.9.13 à 19h30
Musique : Burton Lane. Livret et lyrics : Alan Jay Lerner.

Mise en scène : Kirk Jameson. Direction musicale : Inga Davis-Rutter. Avec Vicki Lee Taylor (Daisy Gamble), Nadeem Crowe (Dr. Mark Bruckner), Matt Beveridge (Edward Moncrief), Howard Jenkins (Warren Smith), …

CleardayCette comédie musicale de 1965 est sans doute surtout connue grâce à son adaptation cinématographique de 1970 avec Barbra Streisand et Yves Montand. Le livret, l’histoire d’une Américaine dotée de capacités de perception extrasensorielle et dont des séances d’hypnose semblent révéler qu’elle a été une aristocrate anglaise dans une vie antérieure, n’est pas très bien fichu, notamment à la fin… mais la partition de Burton Lane est exquise de bout en bout.

Encore une fois, le petit Union Theatre fait des miracles. Cette production, qui utilise une configuration inhabituelle mais bien plus cohérente de l’espace, est absolument délicieuse, notamment grâce à la délicieuse réduction de la partition pour piano, clarinette/flûte et percussions… mais aussi grâce aux deux comédiens qui jouent les rôles principaux, Vicki Lee Taylor et Nadeem Crowe (dont on apprend avec surprise dans sa bio qu’il mène sa profession d’acteur en parallèle d’une carrière médicale).

J’étais agacé d’avoir manqué la récente reprise de l’œuvre à Broadway avec Harry Connick, Jr, à quelques jours près. Mais pourquoi traverser l’Atlantique quand nos petits théâtres londoniens continuent à nous régaler avec des spectacles d’une telle qualité ?


“Götterdämmerung”

KKL, Lucerne • 4.9.13 à 17h
Wagner (1876)

Bamberger Symphoniker, Rundfunkchor Berlin, Jonathan Nott. Avec Petra Lang (Brünnhilde), Andreas Schager (Siegfried), Mikhail Petrenko (Hagen), Michael Nagy (Gunther), Anna Gabler (Gutrune), Peter Sidhom (Alberich), Elisabeth Kulman (Waltraute), Viktoria Vizin, Ulrike Helzel, Meagan Miller (les Nornes), Viktoria Vizin, Ulrike Helzel, Martina Welschenbach (les Filles du Rhin).

KklFin en beauté avec un Götterdämmerung assez époustouflant.

On avait appris avec bonheur la veille le remplacement de Torsten Kerl par l’excellent Andreas Schager, entendu en juin à Milan (et qui ne ressemble plus aux photos de lui que l’on trouve sur Internet : il semble avoir maigri, et ses cheveux sont éclaircis de grandes mèches blondes, qui jurent un peu avec sa complexion très brune). Il se confirme que Schager est un Siegfried exceptionnel, même si on ne peut s’empêcher de penser que sa façon de se mettre en danger en permanence finira bien par lui jouer des tours — il est d’ailleurs obligé de s’interrompre brièvement dans sa dernière scène, quand il reprend le chant de l’oiseau, parce qu’il est perdu dans son texte.

Petra Lang n’est plus tout à fait au sommet de son art, mais sa prestation reste de fort belle tenue. Elle fait d’ailleurs partie de ces chanteuses qu’il vaut mieux ne pas regarder pour les apprécier. Curieusement, ses aigus sortent beaucoup mieux que le reste. Du coup, elle ne finit pas à son avantage puisque Wagner ne lui donne pas une note finale aiguë (pas plus qu’à Siegfried, d’ailleurs, qui ne peut pas en profiter pour crâner une dernière fois).

Le reste de la distribution est excellent : Petrenko est un bien meilleur Hagen qu’à Milan (il est même carrément étonnant) ; Michael Nagy, que j’avais tant aimé en Papageno à Baden-Baden, est l’un des meilleurs Gunther que j’aie vus (il faudrait seulement qu’il fasse quelque chose pour masquer ce teint cadavérique) ; et Anna Gabler est une Gutrune très solide (je l’avais déjà vue dans le rôle à Hambourg, avant de la voir en Freia dans le Rheingold d’Amsterdam et, récemment, en Eva dans les Meistersinger de Salzbourg).

Elisabeth Kulman fait à nouveau un tabac mérité avec une Waltraute superbe et fascinante. Et Peter Sidhom consent à chanter une partie significative des notes d’Alberich, pour notre plus grand plaisir.

Mais c’est l’orchestre qui sort de cette représentation en grand triomphateur. Sa prestation est superbe de bout en bout ; aucune des faiblesses qui avaient émaillé Siegfried ne se reproduit. Les cuivres, notamment, sont tous dans une forme éblouissante. Le seul reproche que l’on puisse faire à Jonathan Nott, c’est de forcer un peu trop sur la dynamique et de perdre plusieurs occasions de marquer un peu plus les pianissimi… notamment dans les derniers instants.

Le public me fait un cadeau inattendu en attendant à nouveau un long moment avant d’applaudir, à la fin. Le silence, chargé d’émotion, est simplement magnifique… et tant pis si je n’arrive plus à respirer.

J’avais échangé mon billet avant la représentation pour me mettre au troisième rang d’orchestre. Le point de vue y est très différent, et fréquemment passionnant… même si c’est aussi l’endroit d’où on voit un peu trop les souliers mal cirés, les tatouages qui dépassent des robes des dames… ou l’état lamentable de l’habit de Jonathan Nott, qui n’a pas dû passer au pressing depuis longtemps (il me semble qu’il en a changé pour le dernier acte… ou une bonne âme le lui a défroissé en coulisse).


Concert Concertgebouworkest / Gatti au KKL

KKL, Lucerne • 3.9.13 à 19h30
Concertgebouworkest, Daniele Gatti

Lutosławski : Musique funèbre pour orchestre à cordes
Bartók : concerto pour piano n° 3 (Yefim Bronfman, piano)
Prokofiev : Suite tirée du ballet Roméo et Juliette 

GattiDécidément, je trouve Gatti très en forme, en ce moment… et l’entente avec l’Orchestre du Concertgebouw est admirable.

La pièce de Lutosławski met divinement en valeur les cordes de l’orchestre… et notamment encore ces fichus violoncelles, sacrément attachants. Pas de partage de pupitre au premier rang, chaque musicien a sa partition car les solos abondent.

Le concerto de Bartók permet de retrouver le génial Yefim Bronfman, mais il est déroutant : Bronfman se joue tellement des difficultés techniques qu’il peut se permettre, comme par défi, une interprétation où domine le legato et une forme très atténuée, presque étouffée, de staccato. Gatti ayant adopté un parti pris similaire, les aspérités habituelles de la partition se trouvent un peu gommées… mais le résultat possède un charme intense et fascinant.

Le deuxième mouvement est magique et le temps semble plusieurs fois suspendre son vol. On jurerait que plus personne ne respire dans la salle.

Le Roméo et Juliette parvient à faire mentir la règle qui veut que la musique de ballet ait du mal à soutenir l’intérêt en version concert. C’est surtout une illustration frappante de l’entente entre l’orchestre et le chef, ainsi que de l’intensité frappante de l’engagement des musiciens.

Je finis le concert fasciné par un violoncelliste du dernier rang qui se trouve plusieurs fois à contre-archet de ses collègues… et qui me semble bien avoir continué à jouer à un endroit où les autres s’étaient arrêtés.


“Siegfried”

KKL, Lucerne • 2.9.13 à 17h
Wagner (1876)

Bamberger Symphoniker, Jonathan Nott. Avec Torsten Kerl (Siegfried), Peter Galliard (Mime), Albert Dohmen (Wotan), Peter Sidhom (Alberich), Mikhail Petrenko (Fafner), Christa Mayer (Erda), Eva Johansson (Brünnhilde), Sophie Bevan (Waldvogel). 

Johansson
Eva Johansson :
à fuir !
Un Siegfried mémorable, mais pas pour les bonnes raisons.

Le premier acte m’ennuie à mourir. Ce n’est pas inhabituel, mais le sentiment est bien plus lourd que d’habitude. On commence de surcroît à entrapercevoir la médiocrité de la distribution. Torsten Kerl est sur la réserve, mais c’est surtout le Mime de Peter Galliard qui surprend : il ne doit chanter à tout prendre qu’un quart des notes, remplaçant le reste par des gesticulations et des cris. Ce rôle doit être inchantable parce que la plupart des Mime ont cette tendance, mais Galliard remporte la palme d’or haut la main.

Au retour du premier entracte, le temps inhabituel qui s’écoule avant la reprise de la représentation laisse présager une annonce. Elle arrive, en effet — en allemand seulement (pas sympa) : Kerl éprouve des difficultés vocales mais il a accepté de poursuivre la représentation en demandant l’indulgence du public. Soit.

Paradoxalement, il gère plutôt bien son deuxième acte, chouchouté par Nott, qui met l’orchestre en sourdine. Peter Sidhom est sidérant en Alberich : il ne sort, ni même ne tente, aucun aigu ; tout est crié, de manière fort laide au demeurant. La scène entre Alberich et Mime ressemble, du coup, à un concours d’aboiements. Curieusement, les deux chanteurs seront chaudement ovationnés — Sidhom, en particulier.

Albert Dohmen continue à gérer très bien son Wotan et Petrenko fait mourir Fafner avec style (après Hunding, il maîtrise très bien l’art de mourir en scène en version concert).

L’orchestre, pendant ce temps, montre des signes de fatigue : le tuba dérape beaucoup au début du II (il est pourtant très présent puisque le thème de Fafner revient sans cesse)… puis il passe le relais aux trompettes, qui trébuchent plusieurs fois à la fin de l’acte.

Mais c’est le troisième acte qui décroche le pompon. L’orchestre commence bien (la rupture stylistique est évidente), mais Nott se lâche trop compte tenu de l’état général des voix, et il est sans doute responsable d’une partie du naufrage qui va suivre. 

La première victime est Albert Dohmen. Il a dû trop puiser dans ses réserves en sous-estimant l’effort final ; ses dernières minutes sur scène sont beaucoup moins bien maîtrisées. Dommage de rater ainsi sa sortie.

Mais c’est Eva Johansson qui va tirer la représentation au fond de l’abîme. Dès son “Heil dir, Sonne”, on est tiré de sa relative indifférence : que se passe-t-il ? un moment de nervosité initiale ? Eh bien non, la dernière scène est à la limite du supportable… et je suis pourtant tout sauf puriste en matière de voix, surtout dans Wagner (j’ai, après tout, enduré plusieurs Siegfried de Christian Franz, je suis prêt à tout). Mais la Brünnhilde de Johansson est épouvantable : timbre irrégulier, émission mal contrôlée, prononciation curieuse (les “i” sonnent comme des “a” ou des “o”), aucune ligne de chant identifiable, solfège approximatif, … on entend trois ou quatre chanteuses différentes et chaque note aiguë, un peu plus stridente que la précédente, est une épreuve supplémentaire à traverser. On dirait un peu la tante Suzanne qui, le matin sous la douche, s’essaie au réveil de Brünnhilde… mais avec une insolence possible seulement en l’absence de témoin.

Un malheur ne venant jamais seul, ce sont les cors qui se mettent à faiblir à ce moment-là. Même les cordes si belles laissent échapper de curieux bruits mécaniques en jouant l’éveil de Brünnhilde.

Du coup, Torsten Kerl finit plutôt bien, compte tenu du marasme ambient.

Seules Erda et l’Oiseau se sortent très honorablement de l’aventure.

Je me rends compte en lisant les surtitres que les fameuses assonances que j’avais repérées dans l’une des traductions en anglais sont bien présentes dans les paroles originales… par exemple, lorsque Alberich chante “Dämmerst du dort / durch das Dunkel her?” au début du II ou, encore mieux, lorsque Siegfried doit articuler “Mir schwebt und schwankt / und schwirrt es umher! /Sehrendes Sehnen / zehrt meine Sinne; / am zagenden Herzen / zittert die Hand! -” juste avant l’éveil de Brünnhilde. On dirait les exercices de diction de My Fair Lady.


Concert Concertgebouworkest / Gatti au KKL

KKL, Lucerne • 1.9.13 à 18h30
Concertgebouworkest, Daniele Gatti

Mahler : symphonie n° 9

GattiConcert sensationnel. On se souvient d’une excellente neuvième de Gatti avec l’ONF il y a deux ans au Châtelet. Avec l’orchestre du Concertgebouw, Gatti poursuit son ascension des sommets.

Dès les premières notes des violoncelles — si simples mais si difficiles à poser —, on sent qu’on est parti pour une expérience unique. Le son des musiciens amstellodamois est merveilleux — les cordes sont irrésistibles, tout particulièrement dans le dernier mouvement… et le corniste solo est tout simplement fabuleux.

Gatti utilise tout son corps pour infléchir le cours d’une partition avec laquelle il se sent manifestement en résonance — il dirige d’ailleurs de mémoire, comme c’est semble-t-il devenu son habitude. Il sculpte le son, retient juste ce qu’il faut avant de lâcher, donne la direction sans ambiguïté même dans les tutti où la confusion pourrait s’installer. Paradoxalement, il continue par ailleurs à donner beaucoup de départs.

Comme souvent, avec Gatti, je me sens comme hypnotisé par une force quasiment magnétique qui ne se relâche quasiment jamais… ou alors l’espace d’une seconde, mais pour ensuite mieux reprendre son emprise. Le dernier mouvement rappelle l’émotion ressentie avec Abbado.

Le silence final, presque parfait, est merveilleux : on a l’impression que plus personne ne respire (à part ma voisine de derrière, qui s’est endormie, après avoir parfumé fortement les environs en retirant ses chaussures). Gatti a du mal à émerger de l’émotion qui l’a, lui aussi, envahi. La façon dont il étreint le premier violon pour le remercier est touchante.