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Posts from May 2013

“Phantom”

Ye Olde Rose and Crown Theatre, Londres • 31.5.13 à 19h30
Musique & lyrics : Maury Yeston. Livret : Arthur Kopit.

Mise en scène : Dawn Kalani Cowle. Direction musicale : Aaron Clingham. Avec Kieran Brown (The Phantom), Kira Morsley (Christine), Sean Paul Jenkinson (Philippe), Tom Murphy (Carrière), Pippa Winslow (Carlotta), Andrew Rivera (Cholet), Emily Apps, Thomas Hewitt, Harriet Payne, Mark Byles, David Jay Douglas, Elizabeth Atkinson, Matthew James Willis, Rebecca Westberry, Gregory Hazel.

PhantomAndrew Lloyd Webber n’est pas le seul à avoir adapté le célèbre roman de Gaston Leroux, Le Fantôme de l’Opéra. L’histoire a retenu au moins deux autres versions : celle de Ken Hill, qui utilise des airs d’opéra existants (la chanson vedette, “While Floating High Above”, suit la musique de “Je crois entendre encore…” des Pêcheurs de perles) ; et celle de Maury Yeston et Arthur Kopit (Nine), commencée avant celle de Lloyd Webber, mais dont la création à Broadway tomba à l’eau lorsque le compositeur britannique annonça son intention de faire traverser l’Atlantique à sa comédie musicale.

Malgré tout, la version de Yeston a connu une belle carrière, bien qu’elle n’ait jamais été présentée à Broadway. Voilà longtemps que je souhaitais en voir une production, car la partition de Yeston est, comme toujours, charmante. C’est désormais chose faite grâce à la petite compagnie “All Star Productions”, grâce à laquelle j’ai déjà pu découvrir Flora the Red Menace il y a quelques mois.

C’est, encore une fois, une belle réussite compte tenu de l’exiguïté relative de l’espace de ce théâtre situé au premier étage d’un pub… et cela d’autant plus que l’espace généralement réservé à la “scène” a été diminué afin d’accueillir davantage de sièges. Le seul reproche, c’est qu’il fait une chaleur épouvantable dans cet espace non climatisé, et que la redoutable proximité des chaises des spectateurs ne facilite pas la circulation d’air — un spectateur âgé s’est d’ailleurs trouvé mal et a dû être évacué pendant la représentation.

Pour le reste, on est comblé car la pièce est remarquablement interprétée… avec une mention spéciale pour le “fantôme” de Kieran Brown qui — clin d’œil amusant — salue sans enlever son masque.


“Mârouf, savetier du Caire”

Opéra-Comique, Paris • 29.5.13 à 20h
Henri Rabaud (1914). Livret de Lucien Népoty. 

Orchestre Philharmonique de Radio-France, Alain Altinoglu. Mise en scène : Jérôme Deschamps. Avec Jean-Sébastien Bou (Mârouf), Nathalie Manfrino (Saamcheddine), Nicolas Courjal (le Sultan), Franck Leguérinel (Le Vizir), Frédéric Goncalvès (Ali), Doris Lamprecht (Fattoumah) …

MaroufBien qu’il ait été salué de son vivant comme l’un des compositeurs les plus importants de sa génération, Henri Rabaud est tombé aujourd’hui dans un oubli assez navrant. Son Mârouf est pourtant une partition d’un raffinement somptueux, bien plus profonde que ce que pourrait laisser penser sa façade de fantaisie orientaliste. C’est un véritable régal de pouvoir entendre dans d’aussi bonnes conditions une musique où abondent les notes ravéliennes… mais où l’on se plaît également à identifier des clins d’œil à Wagner, en particulier dans la scène où Saamcheddine retire son voile, lorsque la montée des cordes dans le suraigu fait irrésistiblement penser à Brünnhilde sur son rocher.

(La parenté wagnérienne ne s’arrête pas là, puisque l’acte 5 met en scène un anneau qui donne à son propriétaire le pouvoir d’ordonner à des nains de lui remettre un précieux trésor enfoui sous terre.)

On ne remerciera jamais assez l’Opéra-Comique de nous permettre de redécouvrir ce joyau d’ailleurs créé dans ses murs en 1914, il y a presque exactement 99 ans. D’autant qu’il le fait avec une distribution solide (au sein de laquelle on avouera une vraie faiblesse pour le Mârouf particulièrement charismatique de Jean-Sébasitne Bou) et dans une mise en scène assez plaisante… dont le seul défaut est d’avoir semble-t-il consacré l’intégralité de son budget à la conception des costumes (par ailleurs fort bien réussis), au détriment d’un décor globalement assez miteux.


“Only God Forgives”

UGC Ciné-Cité les Halles, Paris • 27.5.13 à 22h35

Nicolas Winding Refn (2013). Avec Ryan Gosling, Kristin Scott Thomas, Yayaying Rhatha Phongam, …

GodBien que ce film semble par moments prendre un plaisir presque malsain à mettre en scène des actes d’une violence extrême, il le fait avec un sens extraordinaire de la composition, de la photographie, des couleurs, des contrastes, des ombres et des lumières. Le tout dans un tempo parfaitement maîtrisé, au service d’un récit certes relativement convenu mais bien ficelé, rythmé par ce qu’il faut d’ironie et de second degré.

Si le film semble avoir été promu autour de la belle gueule de Ryan Gosling, il appartient sans équivoque à Kristin Scott Thomas, une comédienne dont le snobisme prétentieux me fatigue pourtant beaucoup, mais qui crève littéralement l’écran dans un rôle à contre-emploi dans lequel elle est tout simplement irrésistible.


“Salome”

Opéra d’Oslo • 25.5.13 à 18h
Richard Strauss (1905). Livret d’après la traduction en allemand (par Hedwig Lachmann) de la pièce Salomé d’Oscar Wilde.

Direction musicale : John Helmer Fiore. Mise en scène : Stefan Herheim. Avec Elizabeth Blancke-Biggs (Salomé), Thor Inge Falch (Hérode), Thomas Hall (Jochanaan), Hege Høisæter (Hérodias), Daniel Johansson (Narraboth), Sabrina Kögel (le Page d’Hérodias), …

SalomeCette mise en scène de Stefan Herheim a provoqué quelques polémiques lors de sa création au Festival de Salzbourg en 2011. Et pourtant, elle est d’une beauté et d’une créativité extraordinaires, qui en font un irrésistible chef d’œuvre visuel qui parvient à séparer presque aussi efficacement que l’eau et l’huile la dimension onirique et la dimension charnelle de l’opéra.

Herheim, comme toujours, a lu le texte, qui se réfère souvent au ciel, à la lune et aux étoiles… et qui semble obsédé par le regard, comme l’annonce la première phrase du texte (“How beautiful the Princess Salome is tonight”). Du coup, il a conçu un dispositif scénique dominé par un gigantesque télescope, qui fait également office de symbole phallique dans cette pièce obsédée par les rapports entre les hommes et les femmes.

Les images sublimes succèdent aux images magnifiques. Pendant la danse des sept voiles, Salomé, représentée comme une femme fatale à la Marilyn Monroe, convoque six avatars pour prendre une revanche symbolique et sanglante sur le sexe masculin. Elle paiera le prix de son insolence en étant littéralement avalée par la tête géante de Jochanaan lorsque Hérode ordonnera sa mort dans la dernière scéne.

Avec cette Salome, Herheim confirme qu’il est l’un des metteurs en scène les plus talentueux de sa génération… et l’un des derniers, hélas, à voir encore l’opéra comme un lieu de théâtre.

Belle représentation également sur le plan musical, même si la distribution a du mal à dominer complètement la redoutable musique de Strauss. Dans la fosse, en revanche, c’est un feu d’artifice de sonorités et de couleurs, qui prend régulièrement aux tripes tant cette musique est intensément expressive.


Concert Staatskapelle de Dresde / Thielemann au TCE

Théâtre des Champs-Élysées, Paris • 24.5.13 à 20h
Staatskapelle de Dresde, Christian Thielemann

Wagner :
Der fliegende Holländer, ouverture
Eine Faust-Ouvertüre
– « Allmächt’ger Vater », air extrait de Rienzi
Rienzi, ouverture
Lohengrin, prélude de l’acte I
– « In fernem Land », air extrait de Lohengrin
Henze : Fraternité
Wagner :
– « Innbrunst im Herzen », air extrait de Tannhäuser
Tannhäuser, ouverture

Johan Botha, ténor

ThielemannExcellente idée que de proposer à Paris une reprise du concert donné trois jours plus tôt à Dresde en l’honneur du bicentenaire Wagner. Le programme est identique, mais c’est Johan Botha et non Jonas Kaufmann qui assure la partie de ténor. La prestation de Kaufmann (qui était visible sur le site d’Arte pendant quelques jours) est de l’étoffe dont on fait les légendes… mais Johan Botha est un excellent ténor wagnérien, dont la force brute n’est pas incompatible avec une certaine forme de subtilité.

L’orchestre saxon est évidemment parfaitement à son aise dans cette musique, qu’il interprète avec une énergie impressionnante mais parfaitement canalisée par un Christian Thielemann qui confirme l’excellente impression qu’il m’avait faite à l’occasion du Parsifal de Vienne


“La traviata”

De Nederlandse Opera, Amsterdam • 20.5.13 à 13h30
Verdi (1853). Livret de Francesco Maria Piave, d’après Dumas Fils.

Direction musicale : Giuliano Carella. Mise en scène : Willy Decker. Avec Joyce el Khoury (Violetta), Ismael Jordi (Alfredo), Dimitris Tiliakos (Germont)…

TraviataC’est par une curieuse odeur de colle que l’on est accueilli dans la salle de l’Opéra d’Amsterdam… une odeur vraisemblablement due à une réparation de dernière minute sur l’imposant décor quelque peu austère servant de toile de fond à la production de Willy Decker.

Decker accumule les poncifs : Traviata en robe rouge brûlant la vie par les deux bouts sous l’œil lugubre de la mort (le personnage, souvent présent sur scène, est en fait le médecin de l’acte 3), tandis qu’une horloge géante égrène implacablement le passage du temps… quand elle ne s’emballe pas pour symboliser le tourbillon dans lequel l’héroïne semble emportée. Mais la réalisation est remarquablement soignée, et le tout possède une vraie qualité esthétique.

La direction musicale est remarquable : la tension des premiers accords du prologue glace les sangs ; la battue de la valse, qui laisse la place à une petite hésitation, est remarquable.

Joli duo de premiers rôles : Joyce el Khoury a une belle présence scénique malgré quelques faiblesses de projection. Ismael Jordi possède une réelle prestance et il propose un chant extrêmement lyrique, avec de belles phrases superbement liées, chantées d’un seul souffle ; on lui pardonne, du coup, des aigus parfois un peu laborieux.

Je rêve de me glisser secrètement dans la fosse avant une représentation de Traviata afin d’y subtiliser les cymbales. Je suis sûr que les dernières mesures auraient moins l’allure d’une parade de cirque ambulant.


“Das Rheingold”

Opéra de Leipzig • 18.5.13 à 20h
Wagner (1869)

Gewandhausorchester, Ulf Schirmer. Mise en scène : Rosamund Gilmore. Avec Tuomas Pursio (Wotan), Thomas Mohr (Loge), Jürgen Linn (Alberich), Nicole Piccolomini (Erda), Stephan Klemm (Fasolt), James Moellenhoff (Fafner), Karin Lovelius (Fricka), Sandra Trattnigg (Freia), Michael Kraus (Donner), James Allen Smith (Froh), Dan Karlström (Mime), Eun Yee You (Woglinde), Kathring Göring (Wellgunde), Sandra Janke (Floßhilde).

RheingoldLes célébrations en l’honneur du 200e anniversaire de la naissance de Richard Wagner battent leur plein dans le monde entier… et notamment, bien sûr, dans sa ville natale de Leipzig, qui lui consacre un festival riche de nombreux événements. (“Richard ist Leipziger”, affirme en une un magazine local, comme s’il ne fallait pas oublier de revendiquer cette paternité).

Cette production de Rheingold est contrastée car elle semble avoir été réalisée avec des moyens contraints — décor unique, distribution passable —, qui contrastent avec le luxe musical qui émane de la fosse, où le Gewandhausorchester propose une musique d’un infini lyrisme, sous la direction d’un Ulf Schirmer dont le seul défaut est de ne pas appuyer davantage certains accents. Les cors, en particulier, sont tout simplement sublimes.

Si la qualité des chanteurs est variable, on s’agace de devoir supporter le Fasolt très défaillant de Stephan Klemm, incapable de tenir une note longue sans partir dans des trémolos incontrôlés qui ne méritent pas l’appellation de vibrato. La meilleure prestation est celle du Loge espiègle de Thomas Mohr (mon Siegmund de Cologne d’il y a sept ans — il était déjà excellent).

La mise en scène est assez convaincante malgré le budget manifestement limité. Rosamund Gilmore utilise de manière assez aboutie une série de figurants / danseurs : c’est infiniment plus intelligent que ce que propose le duo Cassiers / Cherkaoui à Milan et plus convaincant que les tentatives un peu désordonnées de Kriegenburg à Munich. Et elle marque beaucoup de points dans mon estime en marquant visuellement de manière très nette le basculement que constitue à mon avis l’introduction du thème du renoncement à l’amour.

Et, pendant ce temps, Leipzig accueille comme chaque année l’un des plus grands rassemblements mondiaux de gothiques et assimilés. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il y a du spectacle dans la rue.


“Falsettos”

Daniels Spectrum, Toronto • 12.5.13 à 14h
Musique & lyrics : William Finn. Livret : William Finn & James Lapine.

Mise en scène : Robert McQueen. Direction musicale : Reza Jacobs. Avec Stephen Patterson (Marvin), Eric Morin (Whizzer), Glynis Ranney (Trina), Darrin Baker (Mendel), Michael Levinson (Jason), Sarah Gibbons (Cordelia), Sara-Jeanne Hosie (Dr. Charlotte).

FalsettosCela faisait plus d’un an que j’attendais ce moment avec excitation (le communiqué de presse date du 6 avril 2012). Falsettos occupait en effet depuis au moins quinze ans la première place sur ma liste de comédies musicales à voir absolument… mais les productions, malheureusement, sont rares (il y a eu quelques occasions ratées).

Falsettos, que l’on doit à l’inclassable et génial William Finn, raconte sur un mode éminemment original le destin d’une famille juive bien peu conventionnelle (le mari a quitté sa femme pour vivre avec un autre homme ; elle se réconforte dans les bras du psychanalyste de service ; leur fils continue néanmoins à constituer un solide trait d’union entre eux), finalement brisée par le Sida. Il s’agissait à l’origine des deuxième et troisième parties d’une trilogie, March of the Falsettos et Falsettoland, créées Off-Broadway respectivement en 1981 et 1990, puis rassemblées en un ouvrage unique présenté à Broadway sous le titre Falsettos en 1992.

La partition de William Finn ne ressemble à rien de connu et elle crée un univers très particulier, hautement attachant, où comédie et tragédie cohabitent joyeusement, ce qui en démultiplie l’effet.

L’heureuse surprise, c’est que cette production a comblé toutes mes attentes, avec une distribution excellente, une mise en scène au cordeau et une interprétation musicale de toute première qualité. Je ne pouvais rêver meilleure expérience, et la très haute estime dans laquelle je tiens Falsettos depuis vingt ans en est ressortie largement confirmée.


“Murder Ballad”

Union Square Theatre, New York • 11.5.13 à 17h
Musique & lyrics : Juliana Nash. Livret & lyrics : Julia Jordan.

Mise en scène : Trip Cullman. Direction musicale : Justin Levine. Avec John Ellison Conlee (Michael), Rebecca Naomi Jones (Narrator), Caissie Levy (Sara), Will Swenson (Tom).

BalladCe n’était pas ma journée. Après m’être copieusement ennuyé avec Jekyll & Hyde, j’ai eu l’impression de franchir encore une étape vers l’insupportable avec cette comédie musicale rock, heureusement assez courte, qui enchaîne les lieux communs musicaux comme dramatiques.

Installé dans un théâtre à l’italienne transformé en bar pour l’occasion (sacrilège !), Murder Ballad raconte l’histoire d’un triangle amoureux et de sa fin tragique. Le seul intérêt de l’aventure, c’est que le titre amène naturellement à essayer de deviner qui va tuer qui parmi les quatre protagonistes. Le dénouement de la pièce choisit d’ailleurs une voie de traverse assez peu acceptable en ne capitalisant nullement sur ce qu’on a pu entrapercevoir des personnages pendant 70 douloureuses minutes.

On perçoit dans tout cela une tentative assez peu convaincante d’être “à la page”. Le résultat est prétentieux, paresseux et copieusement ennuyeux.


“Jekyll & Hyde”

Marquis Theatre, New York • 11.5.13 à 14h
Musique : Frank Wildhorn. Livret & lyrics : Leslie Bricusse.

JekyllMise en scène : Jeff Calhoun. Direction musicale : Steven Landau. Avec Constantine Maroulis (Jekyll / Hyde), Deborah Cox (Lucy Harris), Teal Wicks (Emma Carew), Laird Mackintosh (John Utterson), Richard White (Sir Danvers Carew), …

J’avais évoqué cette comédie musicale lorsque je l’avais vue dans un petit théâtre londonien en juin 2012. Et voici que Broadway accueille une tournée du spectacle, qui pose ses valises au Marquis Theatre pendant quelques semaines, avec dans les rôles-titres un finaliste de l’émission de télé-réalité “American Idol”, Constantine Maroulis. [La durée de séjour à Broadway a été écourtée et je voyais l’une des dernières représentations.]

Contrairement à la production londonienne, qui évitait de tomber dans la caricature, cette mise en scène de Jeff Calhoun semble vouloir grossir le trait en soulignant de manière systématique le côté gothique de l’œuvre. Du coup, on éprouve très vite une forme d’écœurement très difficile à combattre — pour ma part, je me suis délibérément autorisé à m’endormir dans le deuxième acte pour échapper, ne serait-ce que temporairement, à cette accumulation caricaturale.

Disons-le, le pauvre Constantine Maroulis ne parvient pas vraiment à trouver le “poids” de son personnage. On a d’ailleurs envie de rigoler lorsqu’on voit arriver son personnage du Docteur Jekyll, avec ses longs cheveux permanentés rassemblés en queue de cheval sortant à l’arrière de son chapeau-melon dans la première scène.

C’est paradoxalement l’écoute de l’orchestre qui se révèle l’expérience la plus intéressante du spectacle. Les orchestrations sont beaucoup plus subtiles que ce que mériterait la partition de Frank Wildhorn, et il y a dans la fosse un corniste qui pourrait donner des leçons à beaucoup de ses confrères des orchestres symphoniques de la planète.


“Sleep No More”

McKittrick Hotel, New York • 10.5.13 à 23h15

SleepnomoreIl est malheureusement impossible de décrire ce spectacle sans en déflorer le charme. La compagnie Punchdrunk s’est rendue célèbre en concevant des expériences théâtrales dans lesquelles le spectateur se trouve immergé dans un monde inattendu et foisonnant. C’est le cas de ce Sleep No More, inspiré de Macbeth, mais dans lequel on trouve également l’écho des années folles — le monde de Gatsby n’est pas loin non plus. Installé dans un immeuble de Chelsea occupé autrefois par un célèbre lieu nocturne, le spectacle constitue à la fois une gigantesque installation et une série de performances aussi inattendues qu’admirables.

C’est du théâtre qui ne ressemble à rien d’autre… et on en ressort en ayant vécu une expérience personnelle unique et forte. Peu de spectacles réussissent à obtenir un tel effet. Absolument incontournable pour qui prétend s’intéresser au théâtre.


“Kinky Boots”

Al Hirschfeld Theatre, New York • 10.5.13 à 20h
Musique & lyrics : Cyndi Lauper. Livret : Harvey Fierstein.

Mise en scène : Jerry Mitchell. Direction musicale : Brian Usifer. Avec Stark Sands (Charlie Price), Billy Porter (Lola), Annaleigh Ashford (Lauren), Celina Carvajal (Nicola), Daniel Stewart Sherman (Don), Marcus Neville (George), …

BootsKinky Boots est à l’origine un film anglais (avec l’excellent Chiwetel Ejiofor, dont la prestation dans Dirty Pretty Things a marqué les mémoires). Cette histoire au grand cœur raconte le sauvetage d’une fabrique de chaussures en difficulté financière grâce à une diversification inattendue dans le domaine des bottes pour Drag Queens.

On voit, du coup, d’où vient l’idée d’en faire une comédie musicale. Je ne sais, en revanche, d’où vient l’idée d’en confier la partition à Cyndi Lauper… mais le pari n’était finalement pas si insensé vu le résultat, d’autant que cette native du Queens possède manifestement la culture du théâtre musical et sait écrire des chansons adaptées aux personnages et aux situations d’une œuvre dramatique.

Kinky Boots met en scène la rencontre de deux mondes peu compatibles au premier abord et, même si tout paraît finalement trop simple dans ce livret dégoulinant de bons sentiments, il est difficile de rester insensible à cette histoire humaine et émouvante.

La partition se laisse écouter ; la mise en scène est inventive et énergique ; les comédiens sont attachants… avec une mention spéciale pour la Lauren délicieusement déjantée d’Annaleigh Ashford. Au total, donc, un spectacle léger et touchant qui se laisse regarder avec plaisir.


“On Your Toes”

New York City Center • 9.5.13 à 19h30
Musique : Richard Rodgers. Lyrics : Lorenz Hart. Livret : Rodgers & Hart et George Abbott.

ToesMise en scène : Warren Carlyle. Direction musicale : Rob Fisher. Avec Christine Baranski (Peggy Porterfield), Kelli Barrett (Frankie Frayne), Walter Bobbie (Sergei Alexandrovitch), Jeremy Cohen (Sidney Cohn), Joaquin De Luz (Beggar), Irina Dvorovenko (Princess Zenobia), Dalton Harrod (Phil Dolan III, Junior), Randy Skinner (Phil Dolan II), Shonn Wiley (Phil Dolan III), Karen Ziemba (Lil Dolan), …

La série des “Encores!” réserve généralement d’excellentes surprises : en se fixant comme objectif d’interpréter, le temps de quelques représentations, les grandes partitions du passé avec des moyens orchestraux que les productions commerciales ne pourraient plus financer, elle permet souvent de découvrir ou de redécouvrir des œuvres magnifiques.

Dire de la partition de Richard Rodgers pour On Your Toes (1936) qu’elle est magnifique ne lui rend qu’imparfaitement justice, tant Rodgers y affiche un génie aux multiples facettes, aussi à l’aise quand il écrit une ballade immanquablement destinée à devenir un standard (“Glad to Be Unhappy”, “Quiet Night” — dont la polyphonie donne la chair de poule, “There’s a Small Hotel”), une parodie de ballet classique (“Princess Zenobia”, une merveille) ou encore un ballet jazzy, l’immortel “Slaughter On Tenth Avenue”, toujours au répertoire de plusieurs compagnies de danse.

Le traitement réservé à On Your Toes dans le cadre de cette production est royal, et pas seulement parce que la musique est interprétée de manière irrésistible par un orchestre époustouflant. La recréation des chorégraphies originales de George Balanchine (oui, Balanchine) y contribue aussi de manière significative. On apprécie également le fait que la mise en scène parvienne à rester relativement “détendue”, ce qui donne à l’ensemble un air de facilité assez déconcertant.

Le seul point agaçant, au fond, est cette fichue manie de la série des “Encores!” de supprimer certains passages du livret… ce qui rend l’intrigue, certes maigre, difficile à suivre. Et on regrettera aussi le relatif manque de charisme du pourtant talentueux Shonn Wiley, qui tient le rôle central et sur qui repose le ballet final.


“Little Me”

Eureka Theatre, San Francisco • 8.5.13 à 19h30
Musique : Cy Coleman. Lyrics : Carolyn Leigh. Livret : Neil Simon.

LittlemeMise en scène : Eric Inman. Direction musicale : Brandon Adams. Avec Jason Graae (Noble Eggleston, Mr. Pinchley, Val du Val, Fred Poitrine, Otto Schnitzler, Prince Cherney, Noble Junior), Teressa Byrne (Miss Poitrine today), Sharon Rietkerk (Belle, Baby), Darlene Popovic, Zack Thomas Wilde, Kelly Brandenburg, Janine Burgener, Caleb Haven Fraper,  Nicole Frydman, Stewart Kramar, Zac Schuman, David Visini, Skye Violet Wilson.

Enfin ! Voilà longtemps que j’avais envie de voir cette comédie musicale de Cy Coleman, après avoir loupé la dernière reprise à Broadway, en 1998/1999. Little Me constitue un sacré défi car il faut un comédien capable de jouer sept rôles différents, ceux des amants et maris successifs de la bien nommée Belle Poitrine.

San Francisco possède sa version locale des “Lost Musicals” de Londres ou des “Encores!” de New York. La série est intitulée “42nd Street Moon” ; j’avais déjà assisté en décembre 2002, dans ce même Eureka Theatre, à une production de la très rare comédie musicale Too Many Girls de Rodgers & Hart. Et c’est donc grâce à “42nd Street Moon” que j’ai pu biffer Little Me de ma liste de comédies musicales à voir.

Malgré des moyens limités (deux instrumentistes seulement, un décor largement fixe), les productions de “42nd Street Moon” sont professionnelles et de qualité. Ce Little Me le confirme. C’est Jason Graae, un excellent comédien doté d’une expérience significative à Broadway, qui s’attelle aux sept rôles créés par le redoutable Sid Caesar en 1962 ; il est absolument et exquisément excellent.

Il est assez bien entouré, notamment par la délicieuse Sharon Rietkerk, qui passe beaucoup de temps en scène (et pour cause, la pièce est censée raconter l’histoire de sa vie).

Le livret de Neil Simon, très bien écrit, est excessivement drôle. Quant à la partition de Cy Coleman, elle possède, comme toujours, une abondance de chansons superbes : “The Other Side of the Tracks”, “Real Live Girl”, “I’ve Got Your Number” ou encore “Poor Little Hollywood Star”… d’autant plus irrésistibles que les lyrics de Carolyn Leigh possèdent une forme de facilité rarement égalée. Un régal.


Une journée à San Francisco

7.5.13

Petit-déjeuner chez Boudin, une boulangerie spécialisée dans le sourdough, ce délicieux pain au levain typique de San Francisco. On y sert une brouillade au fromage (entre autres) dans une boule de pain évidée et grillée. Beurre et confiture sont également fournis pour savourer le pain (ou la mie retirée, qui est conservée).

La ligne de tramway F, puis le bus n° 21 m’emmènent à l’entrée est du Golden Gate Park, ce grand parc urbain de plus de 400 hectares qui dessine un rectangle parfait dans la carte de la ville. Je m’y promène tout l’après-midi, pour en ressortir finalement au coin nord-ouest, où l’on débouche tout à coup sur un moulin à vent, puis sur une plage fréquentée par les surfeurs.

Je m’attarde particulièrement à la roseraie et au jardin botanique… mais surtout dans le paisible Japanese Tea Garden, qui me donne envie de sauter dans le premier vol pour Kyoto.

Les bus 18 et 71 me ramènent à Market en longeant notamment Haight, la rue emblématique du mouvement hippie-bohème des années 1960. L’histoire semble se répéter, car j’y repère beaucoup plus de looks hippies invraisemblables que lors de mes précédents passages.

Il est 18h, je vais dîner au Zuni Café, une recommandation du blog Domestic Daddy. Délicieux dîner : salade César, flétan, sablé aux fraises… accompagnés d’un verre de pinot noir californien et, au dessert, d’un sublime Tokaji Aszú hongrois qui me rappelle Budapest. Tout est blanc éclatant : les murs, les nappes, les chemises des serveurs.

Comme il fait encore jour, je reprends le bus n° 21 pour monter à Alamo Square, l’un de ces parcs offrant une très belle vue panoramique sur la ville. Mais il fait un drôle de temps, avec du vent, et la visibilité n’est pas très bonne.

Retour par le même bus et le tramway F, qui me ramène jusqu’à Fisherman’s Wharf.

L’album photo de la journée.


“Parsifal”

Staatstheater, Stuttgart • 5.5.13 à 16h
Wagner (1882)

Direction musicale : Sylvain Cambreling. Mise en scène : Calixto Bieito. Avec Andrew Richards (Parsifal), Christiane Iven (Kundry), Attila Jun (Gurnemanz), Levente Molnár (Amfortas), Martin Winkler (Klingsor), Matthias Hölle (Titurel), …

ParsifalJe savais que je prenais un risque en allant voir un Parsifal dirigé par Sylvain Cambreling, mais je sous-estimais le talent destructeur du chef français. Certains font de l’assurance “zéro tracas, zéro blabla” ; eh bien, Cambreling fait de la musique “zéro tension”. C’est-à-dire de la non-musique. Une succession ordonnée de notes sans la moindre trace de contenu dramatique. À croire qu’on lui a greffé un métronome dans le cerveau et que la moindre déviation par rapport à une battue réglée à la milliseconde lui envoie une décharge électrique pour le punir.

Le premier acte, qui n’est qu’une succession de tensions et de détentes, en souffre tout particulièrement. Au point que j’ai trouvé l’heure et demie interminable et que je me suis demandé au premier entracte si j’allais rester. Mais comme Stuttgart n’offre pas nécessairement beaucoup d’alternatives, j’ai descendu un grand verre de Riesling et j’y suis retourné courageusement.

Calixto Bieito fait partie de ces metteurs en scène que je suis avec intérêt (sauf erreur, ma dernière rencontre avec lui date du Carmen de l’ENO). Son Parsifal est glauque mais intéressant — transposé dans un monde post-apocalyptique et dystopique, la rédemption y prend une connotation nettement moins spirituelle que celle imaginée par Wagner. Comme toujours avec Bieito, c’est la chair et ses faiblesses qui prennent le devant la scène.

La distribution n’est pas très enthousiasmante, même si Andrew Richards est un Parsifal solide. Il termine la pièce nu (la marque de fabrique de Bieito) et on découvre qu’il a un très joli… sourire, très américain, lors des saluts. Christiane Iven est un peu juste pour chanter Kundry — ses aigus sont stridents et laids. Attila Jun est un très bon Gurnemanz, mais il n’est pas aussi spectaculaire que lors du remplacement de dernière minute qu’il a assuré à Munich récemment. Amfortas et Klingsor très honnêtes de Levente Molnár et Martin Winkler.

Sans doute le moins bon Parsifal que j’aie vu depuis un moment.

Autant j’étais plutôt moins habillé que la moyenne la veille à Dresde, autant à Stuttgart, je n’ai pas l’ombre d’un complexe. Il y a même un jeune-homme en short et débardeur très échancré au parterre. S’il y a une caractéristique qui unit tous les publics de la Terre, c’est la propension à se mettre à tousser dès qu’une vague trace de fumée — pourtant parfaitement inerte et inodore — apparaît sur scène. Le public de Stuttgart est particulièrement tonique ce ce point de vue — il faut dire que, contrairement à Dresde ou Lucerne, les bonbons Ricola ne sont pas fournis à l’entrée.


“Manon Lescaut”

Semperoper, Dresde • 4.5.13 à 19h
Puccini (1893). Livret : c’est compliqué… d’après L’Abbé Prévost.

Direction musicale : Asher Fisch. Mise en scène : Stefan Herheim. Avec Norma Fantini (Manon Lescaut), Christoph Pohl (Lescaut), Thiago Arancam (Renato des Grieux), Maurizio Muraro (Geronte di Ravoir), Giorgio Berrugi (Edmondo), …

ManonStefan Herheim est devenu pour moi depuis quelque temps le metteur en scène à suivre. Après son Parsifal de Bayreuth, son Eugène Onéguine d’Amsterdam, sa Bohème d’Oslo, sa Rusalka de Bruxelles, je guette avec trépidation chacune de ses nouvelles aventures. Je ne prétendrai pas avoir compris tous les aspects de sa mise en scène de Manon Lescaut, qui repose sur un triangle étonnant constitué de Puccini lui-même (un rôle muet), un des Grieux qui, tel Bartholdi, est en train de concevoir la Statue de la Liberté (magnifique décor de Heike Scheele)… et une Manon qui semble être restée dans son époque originelle.

Mais ce n’est pas que sur scène que Puccini est mis en valeur. L’orchestre mené par Asher Fischer (décidément génial dans Puccini — sa Bohème du TCE était incandescente) fait des merveilles avec l’une des plus belles partitions du répertoire, remarquable pour son inspiration mélodique et harmonique autant que pour les trouvailles de son instrumentation ou encore son irrésistible intensité dramatique. Je trouve le génie musical de Puccini sous-estimé… il y a même dans la musique de Manon Lescaut une préfiguration du thème de Star Wars.

Le sublime Intermezzo qui sert normalement de jointure entre l’acte 2 et l’acte 3 a été transformé en ouverture (par Christian Thielemann, qui dirigeait la première). On sent bien qu’il n’a rien à faire là, mais la musique en est tellement magnifique qu’on s’en fiche éperdument. Le sommet musical de la représentation est le défilé des courtisanes qui embarquent à l’acte 3 : la stratification de la musique et des voix en est aussi virtuose que fascinante… et l’expérience fut d’autant plus réussie que le chœur était impeccable.

Distribution contrastée : Norma Fantini a une voix un peu “lourde” pour le rôle, mais au moins elle assure dans les climax ; Thiago Arancam a fait faire une annonce avant la représentation (enfin je pense que c’était pour lui, je n’ai rien compris)… et, effectivement, la voix était fatiguée et régulièrement couverte par l’orchestre, même si Asher Fisch se montrait particulièrement attentif à son égard. Les seconds rôles sont, quant à eux, globalement solides.

Quelques photos de Dresde ici.


“The Full Monty”

Théâtre Comédia, Paris • 3.5.13 à 20h15
Musique et lyrics : David Yazbek. Livret : Terrence McNally, d’après le film. Adaptation en français : Nathaniel Brendel et Baptiste Charden. 

Mise en scène : ?. Direction musicale : Olivier Decrouille. Avec Sylvain Gultz (Jerry), Alexandre Jerome (Malcolm), Guillaume Bouchède (Dave), Olivier Ruidavet (Harold), Christophe Peyroux (Etalon), Grégory Amsis (Ethan), Lina Lamara (Pam), Dalia Constantin (Vicki), Dominique Nobles (Jeannette), Juliette Moraine (Georgie).

FullmontyJe ne suis pas le seul à penser que les débuts du compositeur David Yazbek avec The Full Monty en 2000 marquaient l’entrée de la comédie musicale dans le 21e siècle. Yazbek réalise en effet une synthèse heureuse et intelligente entre la tradition de Broadway et le répertoire pop/rock. Bien que The Full Monty ait tenu l’affiche deux ans et ait été nominé pour dix Tony Awards (sans en gagner un seul), Yazbek a ensuite connu deux échecs relatifs avec Dirty Rotten Scoundrels et Women on the Verge of a Nervous Breakdown (encore deux adaptations de films… et deux partitions solides — j’ai réévalué mon appréciation de la seconde à l’écoute du CD). Aujourd’hui, il semble malheureusement avoir tourné la page et être passé à autre chose.

J’avoue avoir approché cette production française du spectacle avec un a priori négatif. Eh bien je dois faire amende honorable et reconnaître la qualité de l’entreprise. Certes, la malédiction française est bien toujours présente et certains comédiens éprouvent une réelle difficulté à “parler juste”… difficulté en partie excusable compte tenu de la qualité assez inégale des textes français. Certes, certains choix laissent rêveur, comme celui de distribuer le rôle de Jeannette à Dominique Nobles, qui est beaucoup trop jeune.

Mais, dans l’ensemble, on n’est guère habitué à une telle qualité en-dehors du Châtelet et de Mogador : de vrais décors nombreux et réussis (qui rappellent beaucoup ceux de Broadway) ; un orchestre excellent, constitué notamment d’une remarquable brochette de cuivres ; une mise en scène raisonnablement fluide et professionnelle.

Du coup, la sauce prend progressivement… et on se retrouve sous le charme de cette histoire touchante et de ces personnages attachants. 

Encore un spectacle sans programme de salle. Je déroge exceptionnellement à ma règle consistant à ne pas me fatiguer à aller chercher le nom des comédiens dans ce cas.