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Posts from March 2013

“Parsifal”

Bayerische Staatsoper, Munich • 31.3.13 à 17h
Wagner (1882)

Direction musicale : Kent Nagano. Mise en scène : Peter Konwitschny. Avec Michael Weinius (Parsifal), Petra Lang (Kundry), Attila Jun (Gurnemanz [voix]), John Tomlinson (Gurnemanz [mouvements]), Michael Volle (Amfortas), John Wegner (Klingsor), Diogenes Randes (Titurel), …

ParsifalUn Parsifal d’exception sur le plan musical, même si aucun des chanteurs n’est inoubliable. La conduite de Nagano est tout simplement miraculeuse, et ce qu’il obtient de l’orchestre dès les premières notes du prologue est bouleversant. On est beaucoup plus proche du style de Thielemann (tout en rondeurs et en rutilances) que de celui de Gatti (intérieur, tendu, presque grinçant), mais les deux partis pris fonctionnent à merveille.

Paradoxalement, le chanteur qui fait la plus forte impression est le remplaçant de dernière minute, Attila Jun, venu chanter le rôle de Gurnemanz en urgence alors que John Tomlinson était contrait de se cantonner aux mouvements. Le pauvre devait rechanter Gurnemanz dès le lendemain à Stuttgart. Je me réjouis de l’y revoir bientôt car c’est un Gurnemanz extraordinaire, presque aussi bon que son compatriote Kwangchul Youn (il reste quelques montées dans les aigus à travailler).

Pour le reste, la distribution est homogène et de bon niveau, avec peut-être une petite préférence pour l’excellent Amfortas de Michael Volle. C’est John Wegner qui fait la moins forte impression avec son Klingsor très en retrait.

Je découvrais enfin la fameuse mise en scène de Peter Konwitschny, qui date du milieu des années 1990. Elle est bien moins désarmante que ce que laissaient présager les photos que j’en avais vues. Elle reste lisible malgré une symbolique dépouillée et parfois un peu déroutante. On y retrouve la tendance déjà vue chez Claude Guth à Zurich à considérer Klingsor comme le jumeau satanique d’Amfortas.

La faiblesse principale de cette mise en scène, c’est qu’elle semble réduire ses ambitions progressivement au fil de l’eau : si le premier acte est monumental et impressionnant, les deux autres sont assez décevants sur le plan visuel… à part la destruction du château de Klingsor, très réussie.


“Tannhäuser”

Opéra national du Rhin, Strasbourg • 30.3.13 à 19h
Wagner (1845)

TannhauserOrchestre philharmonique de Strasbourg, Constantin Trinks. Mise en scène : Keith Warner. Avec Scott MacAllister (Tannhäuser), Barbara Haveman (Elisabeth), Béatrice Uria-Monzon (Venus), Jochen Kupfer (Wolfram von Eschenbach), Kristinn Sigmundsson (le Landgrave), …

Une représentation inégale mais finalement très plaisante.

Le maillon faible, malheureusement, est le Tannhäuser de Scott MacAllister. Sa prestation dans le premier acte me met les nerfs à vif, comme ces Siegfried dont chaque montée dans l’aigu semble relever de l’exploit. La fin du deuxième acte est un désastre : les aigus ne sortent plus du tout, au point qu’on se demande s’il osera remettre les pieds sur scène pour le troisième acte. Après le deuxième entracte, surprise : non seulement MacAllister est là, mais il termine très honorablement. S’il avait été à ce niveau pendant toute la représentation, il aurait été excellent. Impressionné sans doute par sa persévérance, le public ne lui tient pas rigueur de ses faiblesses et lui réserve un accueil très chaleureux aux saluts.

Le reste de la distribution est bien plus solide. On y distingue notamment le Landgrave irrésistible de Kristin Sigmundsson (déjà remarqué à New York en Ochs), le Wolfram solide de Jochen Kupfer (qui réussit brillamment son “O Du, Mein Holder Abendstern“) et l’Elisabeth à la fois tragique et lyrique de Barbara Haveman.

Mais c’est la direction musicale bouillonnante de Constantin Trinks qui rend l’expérience électrique. Il emmène merveilleusement bien l’Orchestre philharmonique de Strasbourg et les excellents Chœurs de l’Opéra national du Rhin dans une lecture intense et passionnante de la partition de Wagner.

Tout en précisant que je ne voyais pas entièrement la scène depuis ma place, j’ai trouvé la mise en scène de Keith Warner bien peu intéressante. Pas très surprenant : son Ring de Covent Garden (R, W, S, G) était un bric-à-brac très inégal. Si on peut comprendre l’ambiance de lupanar qu’il concocte pour le Venusberg, on accepte mal que le décor reste largement le même à la Wartburg. Et l’espèce de bidule intergalactique qui descend des cintres pour transfigurer les personnages constitue un faux pas monumental, à la fois sur le plan visuel et sur le plan du sens… car on en retire l’impression que les métamorphoses du cœur et de l’âme résultent de l’action de causes extérieures.


“Los amantes pasajeros”

UGC Ciné-Cité les Halles, Paris • 29.3.13 à 20h35

AmantesPedro Almodóvar (2013). Avec Antonio Banderas, Penélope Cruz, Javier Cámara, Carlos Areces, Raúl Arévalo, Cecilia Roth, Antonio de la Torre, Hugo Silva, Guillermo Toledo, José Luis Torrijo, Miguel Ángel Silvestre, …

L’apparition de Penélope Cruz et, surtout, de Antonio Banderas dans la première scène du film donne le ton : Almodóvar revient à ses premières amours, aux comédies de sa jeunesse, à ce ton incomparable qui ont construit son mythe.

Le résultat est décevant, comme si pépé Almodóvar avait perdu la recette de ce style caractéristique fait de commentaire social subtil et de personnages délirants qui évoluent dans un monde libéré de sa rationalité conventionnelle et lourdement marqué par la libération sexuelle. Les ingrédients sont pourtant là, mais la sauce de ce film sous-écrit ne prend que rarement. Il manque la folie, le rythme, le plaisir de voir des personnages imposer au monde leur inexplicable mais implacable logique parallèle. 

La quête de la jeunesse perdue est décidément une bien triste entreprise.


Concert Orchestre de Paris / Järvi à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 28.3.13 à 20h
Orchestre de Paris, Paavo Järvi

Rachmaninov :
Caprice bohémien
– concerto pour piano n° 3 (Jorge Luis Prats, piano)
– symphonie n° 3

PratsJ’avais déjà été très déconcerté par ma précédente rencontre avec Jorge Luis Prats. Cette nouvelle tentative n’a guère été plus convaincante, tant Prats dépouille le merveilleux concerto n° 3 de son âme slave avec un acharnement qui frôle le sadisme. Le résultat n’est plus tant une pièce au romantisme débordant qu’un exercice de virtuosité stérile et ennuyeux… une virtuosité d’ailleurs loin d’être sans tâche. Prats ne se fait guère prier pour enchaîner ensuite quatre bis : si la transcription de Tristan et Isolde prend de malheureux airs de bastringue qui évoquent plus une maison close qu’autre chose, les deux extraits du répertoire cubain sont, une fois encore, enchanteurs.

Deuxième partie magnifique grâce à la superbe interprétation de la troisième symphonie par un Orchestre de Paris en grande forme : festival de timbres magnifiques, cordes d’une réjouissante générosité, un romantisme débridé qui touche l’âme comme seul Rachmaninov y parvient. Fin en apothéose avec une sublimissime Vocalise dédiée par Järvi à une altiste, dont on imagine qu’elle quitte l’orchestre.


“Oz the Great and Powerful” (3D)

UGC Ciné-Cité les Halles, Paris • 26.3.13 à 22h15

Sam Raimi (2013). Avec James Franco, Mila Kunis, Rachel Weisz, Michelle Williams, Zach Braff, …

OzCette préquelle de The Wizard of Oz est conçue et réalisée avec un tel amour pour son inspiration qu’elle en devient irrésistible en dépit de ses faiblesses scénaristiques. On apprécie tout particulièrement les multiples évocations du décor original… que l’on retrouve presque intact malgré les sauts quantiques réalisés sur le plan technique depuis 1939. James Franco joue de son charme naturel avec un second degré réjouissant. Et, comme toujours avec Disney, la 3D est admirable.

La seule frustration, au fond, c’est que le scénario prend la peine d’expliquer d’où viennent les différentes sorcières de The Wizard of Oz, il ne nous présente pas l’origine des autres personnages — le Scarecrow, le Tin Man et le Cowardly Lion… ou alors de manière tellement allusive qu’on reste sur sa faim. D’autres préquelles (comme la célèbre comédie musicale Wicked) vont plus loin. 


“Das Rheingold”

Grand Théâtre de Genève • 24.3.13 à 15h
Wagner (1862)

Orchestre de la Suisse Romande, Ingo Metzmacher. Mise en scène : Dieter Dorn. Avec Tom Fox (Wotan), Corby Welch (Loge), John Lundgren (Alberich), Andreas Conrad (Mime), Alfred Reiter (Fasolt), Steven Humes (Fafner), Thomas Oliemans (Donner), Christoph Strehl (Froh), Elena Zhidkova (Fricka), Agneta Eichenholz (Freia), Maria Radner (Erda), Polina Pasztircsák (Woglinde), Stephanie Lauricella (Wellgunde), Laura Nykänen (Floßhilde).

RheingoldJusqu’aux deux tiers de la représentation environ, je me disais que j’étais en train de voir l’un des meilleurs Rheingold de ma vie : prestations très solides de chanteurs peu connus, mise en scène inspirée, direction musicale inhabituellement rapide mais étonnamment efficace du bouillonnant Ingo Metzmacher. Puis les choses se sont distendues sur la fin et l’exaltation est retombée.

On peut ne pas aimer les tempi de Metzmacher, mais il emmènent l’opéra dans une sorte de tourbillon irrésistible, d’autant que l’orchestre et les chanteurs suivent vaillamment le rythme. On est particulièrement impressionné par l’Alberich de John Lundgren et par la Fricka d’Elena Zhidkova : tous deux chantent leur rôle jusque dans les dernières notes de leur tessiture, contrairement à beaucoup de chanteurs wagnériens, qui ont tendance à prendre des raccourcis (les Alberich étant particulièrement tentés par l’aboiement dans les passages les plus difficiles).

On apprécie beaucoup la mise en scène, qui utilise généreusement la machinerie du théâtre. C’est généralement le signe de metteurs en scène d’un certain âge… mais c’est aussi le signe d’une foi dans la force du théâtre qui semble avoir déserté la jeune génération. Le Nibelheim est particulièrement spectaculaire… et l’utilisation de la technique du Pepper’s ghost pour les métamorphoses d’Alberich est tellement évidente qu’on se demande pourquoi elle n’est pas plus fréquente.

J’étais inquiet de voir que l’on sortait les harpes de la fosse pendant la représentation… mais c’était pour préparer l’apparition de six harpes sur scène au moment du tableau final. À ce moment-là, la mise en place laissait à désirer… mais rien ne pouvait me faire plus plaisir, moi qui trouve souvent que l’on n’entend pas assez ces arpèges finals.


“Die Zauberflöte”

Festspielhaus, Baden-Baden • 23.3.13 à 18h
Mozart (1791). Livret : Emanuel Schikaneder.

Orchestre Philharmonique de Berlin, Simon Rattle. Mise en scène : Robert Carsen. Avec Pavol Breslik (Tamino), Kate Royal (Pamina), Dimitry Ivashchenko (Sarastro), Ana Durlovski (Königin der Nacht), Michael Nagy (Papageno), Regula Mühlemann (Papagena), Annick Massis (Erste Dame), Magdalena Kožená (Zweite Dame), Nathalie Stutzmann (Dritte Dame), José van Dam (Sprecher), James Elliott (Monostatos), …

FloteQuelle distribution luxueuse ! Simone Kermes avait dû renoncer à chanter La Reine de la nuit quelques jours avant la représentation (sa remplaçante, très solide, sera à Bastille la saison prochaine), mais Massis / Kožená / Stutzmann dans les trois Dames, on croit rêver. La distribution est dominée par le Sarastro génial d’autorité et d’élégance de Dimitry Ivashchenko, le Papageno irrésistible de Michael Nagy et, dans une moindre mesure, la Pamina lumineuse de Kate Royal. Le seul vrai maillon faible est le Monostatos très médiocre de James Elliott.

Malheureusement, Rattle semble viser une forme d’élégance qui lasse assez vite. Du coup, la musique manque cruellement de sel.

Carsen signe, comme toujours, une mise en scène ingénieuse et inventive, très lisible (ce qui n’est pas gagné d’avance, avec ce livret)… mais la réalisation fait un peu pauvre. Je suis presque surpris qu’il ne soit pas hué aux saluts pour ses quelques audaces… mais on est beaucoup plus ouvert, de ce côté de la frontière.


“Carousel”

Théâtre du Châtelet, Paris • 18.3.13 à 20h
Musique : Richard Rodgers. Livret et lyrics : Oscar Hammerstein II, d’après la pièce Liliom de Ferenc Molnár.

Mise en scène : Jo Davies. Orchestre de chambre de Paris, Kevin Farrell. Avec Duncan Rock (Billy Bigelow), Kimy McLaren (Julie Jordan), Rebecca Bottone (Carrie Pipperidge), David Curry (Enoch Snow), Lisa Milne (Nettie Fowler), Nicholas Garrett (Jigger Craigin), Beverley Grant (Louise), …

CarouselReprise au Châtelet de cette excellente production d’Opera North que j’avais vue au Barbican en août dernier. La soirée est un régal, même si j’étais resté sur l’euphorie d’avoir entendu la partition interprétée par le New York Philharmonic quelques jours plus tôt. Dans la fosse, l’Orchestre de chambre de Paris semble extrêmement nerveux et il fait suer Kevin Farrell à grosses gouttes, mais il met beaucoup de cœur à la tâche. (La fausse note du cor anglais alors qu’il était à l’unisson des voix dans “You’ll Never Walk Alone” continuera néanmoins à me glacer les sangs jusqu’à la fin de mes jours.)

La distribution est complètement différente de celle que j’avais vue à Londres, mais elle est excellente. On se réjouit de ce que le public parisien puisse découvrir ce chef d’œuvre dans d’aussi bonnes conditions grâce à la programmation décidément très inspirée de Jean-Luc Choplin.


“The Secret Garden”

King’s Head Theatre, Londres • 17.3.13 à 15h
Musique : Lucy Simon. Livret et lyrics : Marsha Norman. D’après le roman de Frances Hodgson Burnett.

GardenMise en scène : Matthew Gould. Direction musicale : David Keefe. Avec Zoë Curlett (Lily), Alexander Evans (Archibald Craven), Martin Dickinson (Dr. Neville Craven), Rachael McCormick (Martha), Jordan Lee Davies (Dickon), Freddie Davies (Ben Weatherstaff), Amanda Goldthorpe-Hall (Mrs. Medlock), Pippa Winslow (Miss Winthorpe), …

Je n’avais pas revu cette délicieuse comédie musicale depuis la création britannique proposée par la Royal Shakespeare Company à Stratford en décembre 2000. Inspirée du roman de Frances Hodgson Burnett, un classique de la littérature enfantine, The Secret Garden est connue en particulier pour une très belle chanson que tous les chanteurs de comédie musicale rêvent de chanter, “Lily’s Eyes”. Le petit King’s Head Theatre, blotti à l’arrière d’un pub du quartier d’Islington, propose une représentation en concert de fort bon niveau, accompagnée par un petit orchestre parfaitement enchanteur.

 


“The Gospel According to the Other Mary”

Barbican Hall, Londres • 16.3.13 à 19h30
Musique : John Adams. Livret : Peter Sellars. 

GospelLos Angeles Philharmonic, Gustavo Dudamel. Mise en scène : Peter Sellars. Avec Kelley O’Connor (Mary), Tamara Mumford (Martha), Russell Thomas (Lazarus), Daniel Bubeck, Brian Cummings, Nathan Medley (narrators), …

Création européenne du nouvel opéra de John Adams, conçu en collaboration avec son complice habituel Peter Sellars. Plus qu’un opéra, The Gospel According to the Other Mary est un oratorio construit autour de saynètes tirées de la Passion du Christ, ou plutôt d’une Passion du Christ, car la narration est très libre et souvent déroutante. Comme d’habitude, la musique de John Adams est resplendissante. Elle est interprétée avec infiniment d’élégance par le Los Angeles Philharmonic et par des solistes solides, sous la baguette attentive et précise d’un Gustavo Dudamel aussi discret qu’efficace.


“The Book of Mormon”

Prince of Wales Theatre, Londres • 16.3.13 à 14h30
Livret, musique et lyrics : Trey Parker, Robert Lopez & Matt Stone

MormonMise en scène : Casey Nicholaw & Trey Parker. Direction musicale : Nick Finlow. Avec Gavin Creel (Elder Price), Jared Gertner (Elder Cunningham), Alexia Khadime (Nabulungi), Stephen Ashfield (Elder McKinley), Giles Terera (Mafala Hatimbi),…

Depuis que je l’ai vue à sa création à New York en avril 2011, cette comédie musicale due pour partie aux auteurs de South Park connaît un grand succès public. Voici qu’elle débarque à Londres, dans une réplique exacte de la mise en scène d’origine. La troupe est majoritairement anglaise, mais elle est menée par deux comédiens qui assuraient jusque-là la tournée nationale américaine, Gavin Creel et Jared Gertner. Le public anglais semble réagir avec enthousiasme à une œuvre qui reste marquée par un humour potache pas toujours des plus subtils… heureusement équilibré par un humanisme sincère et touchant. La partition, bien qu’assez peu originale, réserve de réels plaisirs.

 


Concert LSO / Strobel à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 15.3.13 à 20h
London Symphony Orchestra, Frank Strobel

John Williams : extraits des B.O. de Jurassic Park, Jaws, Schindler’s List, Indiana Jones and The Kingdom of the Crystal Skull, Raiders of the Lost Ark, Hook, War of the Worlds, Close Encounters of the Third Kind, Empire of the Sun, The Terminal, E.T. the Extra-Terrestrial (et, en bis, Munich, 1941 et… Star Wars).

StrobelQuel plaisir d’entendre le LSO interpréter avec autant de classe et de talent toutes ces partitions qu’il a créées et rendues célèbres… et que, pour certaines, j’ai écouté en boucle des douzaines de fois.

Le concert confirme ce que je savais déjà : je dois être génétiquement prédisposé à me laisser envahir par la chair de poule en entendant certaines des compositions de Williams. Le thème de Schindler’s List, très joliment interprété par le décidément sympathique Carmine Lauri, constitue l’apogée de la première partie. C’est le sublime “Adventures on Earth” de E.T. (que j’ai, pour le coup, écouté à coup sûr plusieurs centaines de fois) qui clôt le concert sur une note de pure exultation.

Applaudissements nourris et enthousiastes. Le public espère secrètement que le thème de Star Wars sera interprété en bis. On doute cependant un peu car tout le programme du concert est consacré à des films de Steven Spielberg. Premier bis : Munich. Deuxième bis : 1941. On insiste. Moment d’espoir en voyant Carmine Lauri se réaccorder discrètement… et les cinq trompettistes se préparer. Frank Strobel donne le signal du départ… et le public applaudit spontanément en reconnaissant le plus célèbre introït de l’histoire de la musique de film. Exultation ? Ivresse, plutôt. Catalepsie. Béatitude.

Et pendant ce temps, Laurent Bayle a l’air de découvrir tout ce peut faire un Vari-Lite. Il faut dire que effets de lumière sont rares, Salle Pleyel — à part la “mort” d’Abbado à la fin de sa neuvième de Mahler.


“Cloud Atlas”

UGC Ciné-Cité les Halles, Paris • 14.3.13 à 21h45

Tom Tykwer, Andy & Lana Wachowski (2012). Avec Tom Hanks, Halle Berry, Jim Broadbent, Hugo Weaving, Jim Sturgess, Doona Bae, Ben Whishaw, Keith David, James d’Arcy, Xun Zhou, David Gyasi, Susan Sarandon, Hugh Grant, Robert Fyfe, …

CloudCe film aurait eu le potentiel de devenir un classique s’il n’était malencontreusement plombé par une petite partie de son scénario, issue d’un besoin idiot de tirer une morale explicite d’une très belle histoire, parfaitement auto-suffisante par ailleurs… morale exprimée dans une hallucinante accumulation de platitudes aussi triviales qu’indigestes.

Mais on ne peut qu’être impressionné par l’imbrication des multiples brins d’histoire qui se suivent, se répondent et s’imbriquent avec brio ; par la virtuosité de la réalisation, de la photo et du montage… et par une multitude de bonnes, très bonnes et excellentes performances d’acteurs. Mentions spéciales aux excellents Jim Broadbent et Ben Whishaw, à qui l’on doit les melleurs moments du film.


“Follies”

Opéra de Toulon • 10.3.13 à 14h30
Musique et lyrics : Stephen Sondheim. Livret : James Goldman.

Mise en scène : Olivier Bénézech. Direction musicale : David Charles Abell. Avec Charlotte Page (Sally Durant Plummer), Liz Robertson (Phyllis Rogers Stone), Jérôme Pradon (Buddy Plummer), Graham Bickley (Benjamin Stone), Nicole Croisille (Carlotta Campion), Julia Sutton (Hattie Walker), Denis d’Arcangelo (Solange Lafitte), John Conroy (Theodore Whitman), Fra Fee (Young Buddy), Marilyn Hill Smith (Heidi Schiller), Jessie May (Young Sally), Joe Shovelton (Roscoe, Max Deems), Larrio Ekson (Dimitri Weismann), Sophie May Wake (Young Phyllis), Stuart Neal (Young Ben), Jo Cameron Brown (Emily Whitman), Sarah Ingram (Stella Deems), …

2013-03-07-lp-0028C’est assez incroyable : les spectateurs français auront pu découvrir en quelques années la plupart des œuvres majeures de Stephen Sondheim. Après A Little Night Music et Sweeney Todd au Châtelet, voici que l’Opéra de Toulon propose le génial et redoutable Follies… avant que le Châtelet ne prenne à nouveau le relais avec Sunday in the Park With George prochainement, puis Into the Woods la saison prochaine. (Il restera encore quelques merveilles à découvrir — Passion, Pacific Overtures, Assassins. Gageons que c’est désormais une question de mois…)

J’ai beaucoup évoqué Follies ces derniers temps car les productions semblent se multiplier comme des champignons : Washington en mai 2011, Londres en juin 2011, New York en novembre 2011, Chicago dans la foulée, Madrid en mars 2012, pour ne citer que les plus récentes. Il n’est guère étonnant que les metteurs en scène soient fascinés par cette mise en abyme de la chose théâtrale, doublée d’une réflexion virtuosissime sur l’irréversibilité des choix implicites ou explicites dont la vie est faite.

Sans compter que la partition de Sondheim est une accumulation de merveilles, magnifiée par les sublimes orchestrations de Jonathan Tunick. Et c’est la partition qui reçoit à Toulon le traitement le plus exquis entre les mains de l’excellent David Charles Abell, à la tête d’un orchestre qui, après Dialogues des Carmélites et Ciboulette, démontre une remarquable capacité d’adaptation. Aucune réserve : l’interprétation musicale est splendide de part en part ; les cuivres sont particulièrement excellents.

La distribution, à dominante anglo-saxonne, est très solide. Je suis un fan de longue date de Graham Bickley, vu récemment dans Guys and Dolls… et il est très intéressant de voir la célèbre Liz Robertson (la huitième et dernière femme du mythique Alan Jay Lerner) s’attaquer au rôle de Phyllis. Mention spéciale à la délicieuse Julia Sutton (déjà remarquée dans Sister Act), qui fait un carton avec l’un des tubes les plus célèbres de la pièce, l’irrésistible “Broadway Baby”.

J’avais été surpris de découvrir que le rôle de Carlotta avait été confié à Nicole Croisille. Eh bien, Croisille est tout simplement excellente : non seulement son anglais est parfaitement convaincant, mais elle interprète le redoutable “I’m Still Here” avec une compréhension manifeste de chaque bout de sens et de chaque référence culturelle obscure (certaines sont pourtant devenues incompréhensibles pour le commun des mortels). Un modèle de professionnalisme et d’intelligence.

Je ne comprends pas le parti pris de confier le rôle de Solange Lafitte à un travesti — c’est décidément une manie, après la Comtesse de Castiglione travestie de Michel Fau dans Ciboulette. Denis d’Arcangelo est un comédien excellent, en homme comme en femme, mais une Solange travestie, ce n’est plus Follies, c’est un numéro de cabaret.

La mise en scène d’Olivier Bénézech est honnête et elle doit vraisemblablement s’accommoder de moyens limités (le “grand escalier” du début fait vraiment de la peine). Reste que le piège habituel de Follies se referme lentement sur une conception scénique qui peine à montrer la dynamique des relations dans une pièce dans laquelle — avant la grande crise de nerfs généralisée du dernier tableau, en tout cas — le point de mire se déplace constamment, tandis que l’intrigue principale se trouve découpée en pointillés auxquels il s’agit de donner un semblant de continuité. Les mises en scène les plus réussies reposent sur des éclairages aussi complexes que subtils pour guider à la fois le regard et la compréhension des spectateurs. Rien de tel à Toulon, les lumières étant reléguées au rang d’utilités, voire d’encombrements.

L’esthétique utilisée dans le grand tableau final, “Loveland”, peut faire débat… mais au moins note-t-on un réel parti pris créatif fort et assumé.

Mention spéciale, pour conclure, à la très belle chorégraphie de la toujours excellente Caroline Roëlands… même si elle se trouve associée, peut-être malgré elle, à la plus grande incompréhension à l’issue du spectacle : comment, mais comment, peut-on imaginer un seul instant que la chanson “The Right Girl” puisse se passer de chorégraphie ?


“Donnybrook!”

Irish Repertory Theatre, New York • 3.3.13 à 15h
Musique et lyrics : Johnny Burke. Livret : Robert E. McEnroe, d’après la nouvelle The Quiet Man de Maurice Walsh.

Mise en scène : Charlotte Moore. Direction musicale : John Bell. Avec James Barbour (Sean Enright), Jenny Powers (Mary Kate Danaher), Ted Koch (Will Danaher), Kathy Fitzgerald (Kathy Carey), Patrick Cummings, Mary Mallen, David Sitler, Terry Donnelly, Barbara Marineau, Kevin McGuire, Kern McFadden, Samuel Cohen.

DonnybrookVoici un ajout dans la catégorie des comédies musicales que jamais, mais alors jamais, je ne pensais avoir l’occasion de voir sur scène : Donnybrook!, créée à Broadway en 1961, et qui ferma ses portes après 68 représentations seulement.

Le petit Irish Repertory Theatre (où j’ai déjà vu Take Me Along et New Girl in Town) propose de redécouvrir cette œuvre oubliée. L’expérience est plaisante… très plaisante, même, grâce à une mise en scène inventive et rythmée, à une très belle performance orchestrale (malgré l’effectif réduit à quatre musiciens) et à de solides prestations de la part des comédiens, notamment de la rayonnante Jenny Powers (déjà remarquée dans Happiness et dans It’s a Bird… It’s a Plane… It’s Superman).

Certains se sont offusqués que le livret ait été adapté pour l’occasion… et, surtout, que deux chansons (dont Johnny Burke n’est pas le compositeur mais le parolier) aient été ajoutées. J’ai lu le livret original juste avant de voir la représentation et les différences ne sont pourtant pas si significatives. Quant aux chansons ajoutées, elles servent plus à créer l’atmosphère qu’à faire avancer l’intrigue ou la cause des personnages.

Modifié ou pas, le livret se termine cependant sur une situation qui met à peu près aussi mal à l’aise que la fin de Grease ou, par certains côtés, de Kiss Me, Kate! : l’héroïne se lamente que son mari refuse de la traiter en épouse dominée… et elle ne se déclarera finalement satisfaite que lorsqu’elle aura été remise vertement à sa place. J’ai beau plaider contre l’invasion universelle du politiquement correct, j’ai du mal à me satisfaire de ce dénouement.


“Passion”

Classic Stage Company, New York • 2.3.13 à 20h
Musique et lyrics : Stephen Sondheim (1994). Livret : James Lapine. D’après le fim d’Ettore Scola, Passione d’Amore, lui-même inspiré du roman Fosca, d’Iginio Ugo Tarchetti.

Mise en scène : John Doyle. Direction musicale : Rob Berman. Avec Ryan Silverman (Giorgio), Judy Kuhn (Fosca), Melissa Errico (Clara), Stephen Bogardus (Colonel Ricci), Tom Nelis (Doctor Tambourri), …

PassionJ’avais décrit cette comédie musicale de Stephen Sondheim lorsque j’avais vu la production du Donmar Warehouse de Londres à l’automne 2010. C’est une production “grand luxe” que propose le petit théâtre de la Classic Stage Company, sous l’égide du metteur en scène John Doyle (Company, A Catered Affair, Road Show).

Grand luxe car les sublimes orchestrations de Jonathan Tunick sont interprétées magnifiquement par un excellent petit orchestre de neuf musiciens — dont l’un alterne entre hautbois et cor anglais avec infiniment de sensibilité.

Grand luxe également par la qualité de sa distribution, riche en “noms” de Broadway. La légendaire Judy Kuhn est tout simplement géniale dans le rôle difficile et intense de Fosca, la femme maladive pour qui tout se superpose — vie, amour, mort.


“Parsifal”

Metropolitan Opera, New York • 2.3.13 à 12h
Wagner (1882)

Direction musicale : Daniele Gatti. Mise en scène : François Girard. Avec Jonas Kaufmann (Parsifal), Katarina Dalayman (Kundry), René Pape (Gurnemanz), Peter Mattei (Amfortas), Evgeny Nikitin (Klingsor), Rúni Brattaberg (Titurel), …

Parsifal

Le Met crée à son tour cette mise en scène de François Girard, coproduite avec l’Opéra de Lyon, où je l’avais vue l’année dernière.

La lecture de la distribution à elle-seule suffit à donner le vertige. Mais le héros de la représentation est Daniele Gatti, au sommet de son art, qui donne une lecture proprement somptueuse de la partition de Wagner, dont il tire des phrases d’une indescriptible beauté, toutes en tensions internes et en couleurs chatoyantes. L’entente avec l’orchestre du Met est étonnante, en particulier du côté des cuivres. Dès la première citation du thème du Graal à la trompette dans le prologue, on monte sur un petit nuage dont on ne redescend presque jamais… sauf par moments dans le deuxième acte, décidément en-dessous des deux autres.

On bénéficie simultanément avec Kaufmann, Pape et Mattei de l’un des meilleurs Parsifal, de l’un des meilleurs Gurnemanz et de l’un des meilleurs Amfortas du moment. Tous sont parfaitement en phase avec Gatti. Kaufmann et Pape, en particulier, sont capables d’un merveilleux mezza voce qui décuple la puissance dramatique de certains passages — le long récit de Gurnemanz, au premier acte, en est une illustration frappante. Frissons prolongés garantis.


“Carousel”

Avery Fisher Hall, New York • 1.3.13 à 20h
Musique : Richard Rodgers. Livret et lyrics : Oscar Hammerstein II, d’après la pièce Liliom de Ferenc Molnár.

New York Philharmonic, Rob Fisher. Mise en scène : John Rando. Chorégraphie : Warren Carlyle. Avec Nathan Gunn (Billy Bigelow), Kelli O’Hara (Julie Jordan), Jessie Mueller (Carrie Pipperidge), Jason Danieley (Enoch Snow), Stephanie Blythe (Nettie Fowler), Shuler Hensley (Jigger Craigin), Tiler Peck (Louise), … 

CarouselUne fois par saison, le New York Philharmonic rend hommage à ce style bien américain qu’est la comédie musicale. Après Company l’année dernière, c’est sur le mythique Carousel que s’est arrêté cette année le choix de la phalange new-yorkaise.

Carousel est l’un des chefs d’œuvre de Rodgers et Hammerstein, créé en 1945. Son livret, une histoire de rédemption par l’amour, est inspiré d’une pièce hongroise de Ferenc Molnár de 1909, dont Puccini avait déjà souhaité faire un opéra, mais sans réussir à obtenir l’accord de l’auteur. La partition, combinaison des fulgurances de Richard Rodgers comme compositeur et du talent d’orchestrateur ahurissant de Don Walker, est l’une des plus sublimes du répertoire.

Entendre une telle merveille interprétée par le New York Philharmonic (70 musiciens sur scène !) constitue forcément une expérience intense, bouleversante. C’est le cas en l’occurrence grâce à la conduite assurée de l’excellent Rob Fisher, qui donne à entendre la quasi-totalité de la partition, y compris des underscores parfois coupés. (Seul manque le ballet du premier acte.)

Sans faute du côté de la distribution, qui associe avec bonheur des voix d’opéra et des comédiens issus du monde de la comédie musicale. Dans la première catégorie, Nathan Gunn est parfait dans le rôle de Billy, qu’il interprète avec un réel sens des nuances dramatiques. Et Stephanie Blythe, que l’on connaît notamment pour son excellente Fricka, est une véritable révélation dans le rôle de la Tante Nellie. Dans la deuxième catégorie, on croule sous le talent cumulé de la délicieuse Kelli O’Hara, du toujours excellent Jason Danieley et de Shuler Hensley, charismatique en diable.

Un très grand moment de musique.