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“Carmen”

English National Opera (London Coliseum), Londres • 30.11.12 à 19h
Georges Bizet (1875). Livret de Henry Meilhac et Ludovic Halévy, d’après la nouvelle de Prosper Mérimée. Adaptation en anglais : Christopher Cowell.

Direction musicale : Ryan Wigglesworth. Mise en scène : Calixto Bieito. Avec Ruxandra Donose (Carmen), Adam Diegel (Don José), Leigh Melrose (Escamillo), Elizabeth Llewellyn (Micaëla), …

CarmenPar certains côtés, cette Carmen de Calixto Bieito est bien sobre par rapport à ce à quoi le metteur en scène catalan nous a habitués, même si cette sobriété n’exclut pas une forme de crudité qui démultiplie l’impact dramatique de l’œuvre.

Située dans les derniers temps du franquisme, la mise en scène de Bieito peint des personnages rudes et dénués de toute couleur locale parasite. Leurs actions sont viscérales et intenses, inspirées par des instincts animaux. La scène finale, d’une magnifique sobriété, voit José et Carmen enfermés dans un simple cercle tracé au sol… une métaphore parfaite du destin auquel ils ne sauraient échapper.

Distribution très solide, en particulier du côté des femmes, et belle direction musicale de Ryan Wigglesworth, combinant parfaitement élégance et sens théâtral. L’anglais est parfaitement compréhensible, même chez les chanteurs étrangers : on est d’autant plus facilement happé par ce très beau spectacle.


“Que faire de Mister Sloane ?”

Comédie des Champs-Élysées, Paris • 27.11.12 à 20h30
Entertaining Mr. Sloane, Joe Orton (1964). Adaptation : Vanasay Khamphommala.

Mise en scène : Michel Fau. Avec Charlotte de Turckheim (Kath), Gaspard Ulliel (Sloane), Michel Fau (Ed), Jean-Claude Jay (Ed).

SloaneJ’avais décrit en détail l’argument de cette irrésistible comédie de Joe Orton lorsque j’en avais vu une production à Londres début 2009. C’est un petit défi d’adapter une telle œuvre en français, un défi parfaitement relevé ici.

La mise en scène de Michel Fau accompagne fort intelligemment la montée de la dimension absurde de la pièce au fur et à mesure que les rôles tendent à se renverser : le style de quasi-boulevard qui domine au début s’efface progressivement pour laisser place à quelque chose de bien plus inquiétant alors que le décor lui-même prend un côté surréaliste dans le dernier acte.

Très belles prestations des comédiens : Charlotte de Turckheim se met délicieusement et magnifiquement en danger avec une interprétation sans aucune retenue, tandis que Gaspard Ulliel sait trouver une note idéalement inquiétante au fond de ses yeux. Un régal.


“A Winter’s Tale”

Landor Theatre, Londres • 25.11.12 à 15h
Musique & lyrics : Howard Goodall. Livret : Nick Stimson, d’après la pièce de Shakespeare.

Mise en scène : Andrew Keates. Direction musicale : George Dyer. Avec Pete Gallagher (Leontes), Alastair Brookshaw (Polixines), Helen Power (Ekatarina), Helena Blackman (Paulina), Christopher Blades (Camillo), Ross Barnes (Antigonus), David Brewis (Mamillius), Catherine Mort (Emilia), Fra Fee (Florizel), Abigail Matthews (Perdita), Gareth James Healey (Zeki), Denis Delahunt (Melik), Ciaran Joyce (Rob), Matthew Ronchetti (Gaoler), Lauren McGloan (Mopsa), Rachael-Louise Miller (Dorcas), Raymond Walsh (Cleomenes), Joe McCourt (Prosecutor).

WinterstaleJ’ai déjà dit (ici et , notamment) tout le bien que je pense de Howard Goodall, l’un des compositeurs anglais contemporains les plus talentueux. Voici donc que le petit Landor Theatre propose d’entendre son adaptation d’une pièce tardive de Shakespeare, A Winter’s Tale.

L’histoire est à peu près intacte par rapport à la pièce, même si quelques noms de personnages ont curieusement été modifiés. La partition est un régal de bout en bout, grâce aux réels talents mélodiques de Goodall, à son penchant pour l’écriture polyphonique (il aime aussi composer de la musique liturgique) et à ses magnifiques arrangements pour piano et violoncelle (auxquels se rajoute occasionnellement une guitare).


“Steel Pier”

Union Theatre, Londres • 24.11.12 à 19h30
Musique : John Kander. Lyrics : Fred Ebb. Livret : David Thompson.

Mise en scène : Paul Taylor-Mills. Direction musicale : Angharad Sanders. Avec Sarah Galbraith (Rita Racine), Jay Rincon (Bill Kelly), Ian Knauer (Mick Hamilton), Ian Kirton (Mr. Walker), Aimee Atkinson (Shelby Stevens), Lisa-Anne Wood (Precious McGuire), Rob Lines (Happy McGuire), Brett Shiels (Johnny Adel), Samuel Parker (Buddy Becker), Clare Louise Connolly (Bette Becker), Amy Anzel (Dora Foster), Ben Beard (Luke Adams), …

SteelpierCe n’est pas sans une certaine surprise que j’ai appris que le petit Union Theatre, décidément bien inattendu, allait proposer la première production professionnelle à Londres de l’une des dernières comédies musicales du légendaire duo constitué de John Kander et Fred Ebb, les auteurs de Cabaret et de Chicago.

J’ai vu Steel Pier à New York en juin 1997, à l’occasion de mon tout premier voyage. Le livret est construit autour d’un marathon de danse à Atlantic City (du type de celui que l’on peut voir dans le film They Shoot Horses, Don’t They?), mais en y injectant une dimension surnaturelle pas forcément très digeste. L’œuvre ne tint l’affiche que quelques mois grâce à la délicieuse partition de Kander & Ebb, incapables d’écrire quoi que ce soit d’ennuyeux, ainsi qu’à une distribution au sein de laquelle se trouvaient notamment la désormais légendaire Kristin Chenoweth et l’impayable Debra Monk.

Cette production est d’une qualité relativement irréprochable. Elle ne résout pas les difficultés du livret, mais elle rend un hommage fort plaisant à une très belle partition, interprétée par une distribution de très bon niveau, au sein de laquelle on remarque notamment la très bonne Rita de Sarah Galbraith. Malheureusement, le rôle principal masculin est tenu par un comédien manifestement choisi pour son physique de beau gosse, mais dont la voix se trouve nettement en-dessous de la moyenne.


“Daddy Long Legs”

St. James Theatre, Londres • 24.11.12 à 14h30
Musique & lyrics : Paul Gordon. Livret : John Caird, d’après le roman de Jean Webster.

Mise en scène : John Caird. Direction musicale : Caroline Humphris. Avec Megan McGinnis (Jerusha Abbott) et Robert Adelman Hancock (Jervis Pendleton).

DaddyEn juin 2010, alors que je séjournais à Santa Monica à l’occasion du Ring de l’Opéra de Los Angeles, je remarquai une affiche pour cette comédie musicale devant le théâtre local. Malheureusement, il était trop tard pour prévoir d’assister à une représentation. Deux ans et demi plus tard, voici que le tout nouveau St. James Theatre (construit sur le site de l’ancien Westminster Theatre, où je me souviens avoir vu une curieuse production de Babes in Arms en 2000) présente cette même pièce à l’occasion de sa saison inaugurale.

Daddy Long Legs est à l’origine un roman épistolaire de Jean Webster à propos d’une jeune orpheline à qui un mystérieux bienfaiteur anonyme décide de payer des études, à condition qu’elle ne cherche jamais à connaître son identité. On se doute un peu de la façon dont ça va se terminer. Il existe plusieurs adaptations cinématographiques du roman, dont une de 1955 avec Fred Astaire et Leslie Caron.

John Caird, connu surtout pour avoir adapté la comédie musicale Les Misérables en anglais, s’est associé au compositeur Paul Gordon, dont le Jane Eyre a été présenté à Broadway en 2000, pour concevoir une version comédie musicale de Daddy Long Legs.

Le résultat possède un charme considérable. Le livret, comme le roman, est basé sur la succession des lettres de Jerusha Abbott à Jervis Pendleton, ce qui a un petit côté linéaire. Mais la belle partition romantique de Paul Gordon, le charmant décor de David Farley et le jeu impeccable des deux comédiens font le reste : on se laisse entraîner par la fraîcheur irrésistible de cette belle histoire.

 


Le Concert James Bond du Philharmonia

Royal Festival Hall, Londres • 23.11.12 à 19h30
Philharmonia Orchestra, Carl Davis

Avec Honor Blackman (présentation), Mary Carewe & Lance Ellington (chant).

BondLe Royal Festival Hall avait pris des airs de fête pour ce concert exceptionnel. Le Philharmonia Orchestra, parfaitement à l’aise dans ce répertoire pop, interprète des extraits musicaux des 23 films de James Bond depuis 1962.

Quelle abondance de richesses ! Hors le thème immortel de Monty Norman et les innombrables contributions de John Barry, la liste des compositeurs est édifiante : Lionel Bart, Burt Bacharach, Paul McCartney, Marvin Hamlisch, Bill Conti, Michel Legrand, … Que du premier choix !

La délicieuse Honor Blackman, la Pussy Galore de Golfinger, accompagne chaque extrait d’un commentaire amusant. Les deux chanteurs sont excellents et le public se régale. C’est presque trop court.


Concert ONF / Grams au TCE

Théâtre des Champs-Élysées, Paris • 22.11.12 à 20h
Orchestre National de France, Andrew Grams

Poulenc : Les Biches, suite d’orchestre
Mozart : concerto pour piano n° 20 (Pascal Rogé, piano)
Poulenc : concerto pour deux pianos (Pascal Rogé et Ami Rogé, pianos)
Mozart : symphonie n° 36

Au plaisir d’entendre la rare mais délicieuse partition de Poulenc pour Les Biches a succédé la déception d’entendre Pascal Rogé donner une bien peu convaincante interprétation du pourtant sublime vingtième concerto de Mozart. J’avais encore en tête l’émotion qu’avait provoquée la version de Maria-João Pires avec le LSO en juin dernier ; Rogé est à des années-lumières, et pas seulement parce que la technique n’est plus au rendez-vous dans les passages les plus virtuoses (je ne sais même pas comment décrire ce qui a servi de cadence au troisième mouvement). Cette espèce de toucher “à la française”, obsessif et sans génie, prive l’œuvre de sa poésie. L’orchestre lui-même est entraîné dans une curieuse spirale, tellement attentif aux phrasés qu’il en perd le contact avec la musique et avec le soliste.

Excellente surprise dans la deuxième partie : Pascal Rogé est manifestement beaucoup plus à son aise dans le sublime concerto pour deux pianos de Poulenc, y compris les traits les plus exigeants. Malgré une main droite parfois peu audible, l’interprétation multiplie les moments merveilleux et les atmosphères envoûtantes, l’harmonie avec l’orchestre étant, cette fois, parfaitement au rendez-vous.

Je ne pensais pas être aussi captivé, enfin, par la symphonie de Mozart, très joliment jouée par un ONF au son très homogène et maîtrisé malgré un effectif surprenant pour ce répertoire.


“Das Rheingold”

De Nederlandse Opera, Amsterdam • 18.11.12 à 15h
Richard Wagner (1869)

Orchestre Philharmonique des Pays-Bas, Harmut Haenchen. Mise en scène : Pierre Audi. Avec Thomas Johannes Mayer (Wotan), Stefan Margita (Loge), Werner Van Mechelen (Alberich), Marina Prudenskaja (Erda), Stephen Milling (Fasolt), Jan-Hendrick Rootering (Fafner), Doris Soffel (Fricka), Anna Gabler (Freia), Vladimir Baykov (Donner), Marcel Reijans (Froh), Wolfgang Ablinger-Sperrhacke (Mime), Lisette Bolle (Woglinde), Barbara Senator (Wellgunde), Bettina Ranch (Floßhilde).

L’Opéra des Pays-Bas reprend enfin son magnifique Ring conçu par Pierre Audi il y a une quinzaine d’années (et disponible en DVD). L’imposant décor abstrait évoque un univers post-industriel avec ses immenses plans inclinés qui se déplacent en pivotant pour délimiter les principaux lieux de l’action. L’univers visuel est vaguement intermédiaire entre celui d’un Patrice Chéreau et celui créé par Ivo van Hove pour l’Opéra des Flandres.

Le décor dégage cependant quelque chose d’un peu générique, qui l’empêche de jouer complètement son rôle dramatique… sauf lors de la séquence du Nibelheim, où les effets lumineux et pyrotechniques lui donnent vie de façon spectaculaire avec, cerise sur le gâteau, un dragon très réussi. On plaint un peu les chanteurs de devoir jouer sur des surfaces aussi inclinées (comme à Los Angeles), mais ils s’en sortent avec les honneurs. Inévitablement, certains des cubes dorés qui représentent l’or du Rhin glissent et tombent de manière incontrôlable — je suis étonné que le problème n’ait pas été mieux anticipé.

De temps en temps, Audi charme avec quelques idées simples, comme celle de faire entrer et sortir Loge et Erda dans un panache de fumée.

L’exécution musicale est impeccable. L’excellent Harmut Haenchen mène l’orchestre de manière magistrale. La plupart des chanteurs sont des spécialistes de leur rôle ; je pense les avoir déjà tous vus. Stefan Margita semble maîtriser encore mieux son Loge irrésistible chaque fois que je le vois. Seule Doris Soffel est légèrement en-dessous du niveau général avec une Fricka un peu poussive. On ne regrette nullement d’avoir dû patienter trente minutes alors qu’un problème technique empêchait la représentation de commencer.

Vivement la suite…


“Sweet Smell of Success”

Arcola Theatre, Londres • 17.11.12 à 19h30
Musique : Marvin Hamlisch. Lyrics : Craig Carnelia. Livret : John Guare. D’après le film de 1957.

Mise en scène : Mehmet Ergen. Direction musicale : Bob Broad. David Bamber (J. J. Hunsecker), Adrian der Gregorian (Sidney Falcone), Caroline Keiff (Susan), Stuart Matthew Price (Dallas), …

Au commencement était le magnifique film noir de 1957 avec Burt Lancaster et Tony Curtis, baigné par la sublime et envoûtante partition de Elmer Bernstein. C’est en 2002 qu’une solide équipe en présenta une adaptation en comédie musicale à Broadway. La partition était signée de l’excellentissime Marvin Hamlisch, le compositeur de A Chorus Line, malheureusement disparu récemment.

J’ai beaucoup aimé la version scénique de Sweet Smell of Success lorsqu’elle a été créée à Broadway. Malheureusement, le spectacle ne tint l’affiche que trois mois malgré une superbe prestation de John Lithgow dans le rôle principal. Le CD reste à ce jour l’un des mes préférés parmi les créations récentes. Hamlisch a en effet réussi à recréer une ambiance musicale voisine de celle du film, mais en y injectant une forme d’énergie indispensable à la métamorphose scénique.

Sauf erreur, Londres n’avait jamais vu ce spectacle. Et c’est encore un petit théâtre qui s’y colle… avec de résultats proprement époustouflants. J’avais déjà vu un spectacle de l’Arcola Theatre, mais à une époque où il occupait un autre bâtiment, dans un autre quartier de Londres. Ce spectacle m’a donc également permis de découvrir le bâtiment dans lequel le théâtre est désormais installé, un immeuble industriel reconverti dans le quartier de Dalston.

Je n’aurai pas de mots assez élogieux pour dire combien cette production est réussie. Mise en scène au cordeau, orchestre incandescent, comédiens superbes et particulièrement convaincants dans le domaine du chant. Les bijoux de la partition, comme le sublime “I Cannot Hear the City”, sont irrésistibles.


“Victor/Victoria”

Southwark Playhouse, Londres • 17.11.12 à 15h
Musique : Henry Mancini. Lyrics : Leslie Bricusse. Livret : Blake Edwards. Chansons additionnelles : Frank Wildhorn.

Mise en scène : Thom Southerland. Direction musicale : Joe Atkins. Avec Anna Francolini (Victoria Grant), Richard Dempsey (Toddy), Matthew Cutts (King Marchand), Kate Nelson (Norma), Michael Cotton (Squash), …

Victor/Victoria est à l’origine un délicieux film musical de 1982 écrit et réalisé par Blake Edwards sur la base d’un film allemand des années 1930 dans le but de mettre en valeur les multiples talents de son épouse, Julie Andrews. L’idée d’en concevoir une version scénique émergea dans les années 1990… et c’est en 1995 que le spectacle fut créé à Broadway, avec Andrews dans le rôle-titre. Je suis arrivé à New York pour la toute première fois, en 1997, alors que Raquel Welch venait de reprendre le rôle et j’ai décidé de passer mon tour… une décision que je regrette encore, d’autant que les producteurs décidèrent de baisser définitivement le rideau quelques jours plus tard.

Transformer un film en pièce de théâtre n’est jamais simple, peut-être moins encore quand il s’agit d’une comédie. L’approche très stylisée de Blake Edwards, qui penche légèrement du côté du dessin animé, crée des défis complémentaires. Mais la difficulté principale à laquelle cette version scénique eut à faire face fut la disparition du génial compositeur Henry Mancini, que l’on remplaça étonnamment par Frank Wildhorn (Jekyll and Hyde, Wonderland, Bonnie & Clyde).

Le résultat, c’est que l’adaptation scénique de Victor/Victoria est plutôt moins réussie que le film qui l’a inspirée. Les nouvelles chansons possèdent rarement le charme de celles d’Henry Mancini ; certaines scènes-clés du film, comme celle où Julie Andrews regarde manger les clients d’un restaurant avec des yeux pleins d’envie, sont quasiment impossibles à transposer… comme d’ailleurs toutes celles qui reposent sur des gros plans sur la formidable brochette d’acteurs.

Heureusement, tout n’est pas perdu au passage, et il reste heureusement certaines chansons formidables comme “Le Jazz Hot” ou “Crazy World”.

Cette représentation fut un peu frustrante car les lumières sont tombées en panne vers le milieu du premier acte, obligeant la représentation à se poursuivre avec les lumières de salle allumées. Les lumières contribuent pourtant beaucoup à faire naître la fameuse magie du théâtre. La situation est particulièrement problématique lorsque, comme ici, il n’y a pas réellement de décor (la “scène” se trouve entre deux gradins qui se font face).

En outre, le Southwark Playhouse se trouve dans d’immenses salles voûtées qui soutiennent les voies ferrées aériennes de la gare de London Bridge. L’acoustique y est toujours problématique, même si certaines productions arrivent à concevoir un son acceptable. Ce n’est guère le cas de ce Victor/Victoria, dont la sonorisation n’est pas très réussie, notamment du côté de l’orchestre, dont la plupart des instruments sont méconnaissables tellement leur timbre est déformé (ce qui est d’autant plus dommage qu’il y a une dizaine de musiciens).

Heureusement, l’excellente qualité de la distribution permet de compenser en partie ces inconvénients. On retrouve avec plaisir l’excellente Anna Francolini, que j’ai beaucoup vue sur les scènes londoniennes à une époque, dans le rôle-titre. Elle a enfin abandonné cette abondante chevelure frisée qui, à mon sens, lui portait préjudice.

Elle est très bien entourée, même si on peut s’interroger sur le choix de Richard Dempsey pour jouer le rôle de Toddy. Il est excellent, mais il a au moins vingt ans de moins que Robert Preston dans le film, ce qui enlève beaucoup à son personnage.

Je découvre avec tristesse qu’Alex Karras, l’inoubliable interprète de Squash dans le film, est décédé il y a un mois.


“Der ferne Klang”

La Filature, Mulhouse • 11.11.12 à 15h
Franz Schreker (1912)

Orchestre philharmonique de Strasbourg, Marko Letonja. Mise en scène : Stéphane Braunschweig. Avec Helena Juntunen (Grete), Will Hartmann (Fritz), Martin Snell (Graumann), Teresa Erbe (Mme Graumann), Stephen Owen (Dr Vigelius / Le Baron), Stanislas de Barbeyrac (Le Chevalier), Geert Smits (Le Comte), Livia Budai (une vieille femme), Patrick Bolleire, Kristina Bitene, Marie Cubaynes, Sahara Sloan, …

Quel enchantement… Après le Der Schatzgräber magnifique de l’Opéra d’Amsterdam, c’est au tour de l’Opéra du Rhin de nous proposer un autre bijou méconnu de Franz Schreker. Et on est subjugué par la poésie de l’œuvre, si bien portée par Marko Letonja, qui tire de l’orchestre des accents d’une beauté confondante.

Der ferne Klang est marqué par le mouvement symboliste — on pense à Maeterlinck, à Bruges-la-Morte — mais il se caractérise aussi par une dimension romantique, celle de la tragédie du quotidien. Stéphane Braunschweig l’exprime avec talent et élégance… même s’il tente une mise en abyme pas totalement convaincante : d’autre maîtrisent mieux que lui l’utilisation du théâtre dans le théâtre (une idée qui, il est vrai, découle assez naturellement du livret).

On est frappé — et enchanté — par l’engagement de la distribution. La Grete de Helena Juntunen est un concentré de vitalité, d’expressivité et d’engagement dramatique. Et on pardonne volontiers à Will Hartmann ses légères difficultés dans l’aigu tant il est attachant par ailleurs.

Au premier entracte, j’entends une dame expliquer qu’elle a tellement aimé l’œuvre à Strasbourg qu’elle est venue jusqu’à Mulhouse la voir une deuxième fois. Pas étonnant.


Concert Russian National Orchestra / Pletnev à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 10.11.12 à 20h
Orchestre national de Russie, Mikhaïl Pletnev

Pletnev

Prokofiev : concerto pour violon n° 1 (Sergej Krylov, violon)
Rachmaninov : L’Île des morts
Scriabine : Poème de l’extase

Répertoire sublime, exécution impeccable, d’un lyrisme stupéfiant : un résumé magnifique de ce que l’âme russe a produit de plus beau et de plus bouleversant.


Les musiciens de l’Orchestre de chambre de Paris à la Salle Cortot

Salle Cortot, Paris • 10.11.12 à 17h30

Marina Chamot-Leguay, flûte
Livia Stanese, violoncelle
Romain Descharmes, piano
Sarah Jouffroy, mezzo-soprano

Saint-Saëns : Une Flûte invisible, pour mezzo, flûte et piano
Poulenc : sonate pour fûte et piano
Ravel : Chansons madécasses pour mezzo, flûte, violoncelle et piano
Poulenc : sonate pour violoncelle et piano
Nikolaï Kasputin : sonate pour violoncelle flûte et piano, op. 86

Kapustin

C’est pour la sonate pour flûte de Poulenc, que j’aime tant, que j’ai choisi ce sympathique concert, qui m’a permis en outre de découvrir un passionnant compositeur, l’Ukrainien Nikolaï Kasputin, dont les œuvres mélangent avec beaucoup de bonheur des influences issues du classique, du jazz et de la musique latine. Sa sonate pour violoncelle, flûte et piano est un réel enchantement… même si on aimerait que les musiciens se laissent un peu plus porter par la musique et se crispent un peu moins sur la pulsation.


Concert Orchestre de Paris / Järvi à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 8.11.12 à 20h
Orchestre de Paris, Paavo Järvi

Ravel : Le Tombeau de Couperin
Mozart : concerto pour piano n° 24 (Andreas Haefliger, piano)
Karol Beffa : La Vie antérieure, pour piano et orchestre, création mondiale (Haefliger)
Stravinski : Le Sacre du printemps

Karol Beffa

Une fois n’est pas coutume, c’est la superbe création de Karol Beffa qui constitua l’apogée du concert, avec une partition qui réussit miraculeusement à évoquer l’irrésistible beauté de la poésie de Baudelaire, qui l’a inspirée.

Le concerto de Mozart me laisse en revanche particulièrement froid, tandis que l’Orchestre réussit une prestation très inspirée avec un Sacre d’une grande beauté.


“Skyfall”

Max Linder Panorama, Paris • 7.11.12 à 21h20
Sam Mendes (2012). Avec Daniel Craig, Judi Dench, Javier Bardem, Naomie Harris, Ralph Fiennes, Albert Finney, Ben Whishaw, Rory Kinnear, Ola Rapace, …

Ce nouvel épisode de la saga des James Bond — le premier que je vois avec Daniel Craig — est un régal, malgré quelques longueurs dans la première partie. Le scénario est léger, plein d’humour et particulièrement propice à de remarquables numéros d’acteur, notamment de la part de Bardem (irrésistible) et de Dench (qui crève l’écran même dans les scènes les plus banales, comme celle où elle appuie sur un interrupteur sans parler dans la dernière séquence). La réalisation, d’une grande élégance, s’appuie sur une photo somptueuse, peut-être légèrement trop stylisée à la fin du film.


Concert Pittsburgh Symphony Orchestra / Honeck à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 5.11.12 à 20h
Pittsburgh Symphony Orchestra, Manfred Honeck

Steven Stucky : Silent Spring
Sibelius : concerto pour violon (Nikolaj Znaider, violon)
Dvořák : symphonie n° 9

Manfred Honeck

Un concert de bonne qualité, dont la séquence la plus plaisante fut le concerto de Sibelius, interprété avec autorité par le toujours solide Nikolaj Znaider. Le déchaînement de l’orchestre provoque ensuite une sensation d’écœurement : l’écriture de Dvořák est tellement brillante qu’il faut déployer une certaine subtilité pour ne pas verser dans la grandiloquence. Ce ne fut pas le cas, Honeck multipliant au contraire les effets jusqu’à l’indigestion.


“Giant”

Public Theater (Newman Theater), New York • 4.11.12 à 13h
Musique & lyrics : Michael John LaChiusa. Livret : Sybille Pearson. D’après le roman de Edna Ferber.

Mise en scène : Michael Greif. Direction musicale : Chris Fenwick. Avec Brian d’Arcy James (Jordan ‘Bick’ Benedict), Kate Baldwin (Leslie Lynnton Benedict), Michele Pawk (Luz Benedict), PJ Griffith (Jett Benedict), Bobby Steggert (Jordy Benedict, Jr.), Raul Aranas (Polo Guerra), John Dossett (Uncle ‘Bawley’ Benedict), Natalie Cortez (Juana Guerra), Miguel Cervantes (Angel Obregon, Sr./Jr.), …

Michael John LaChiusa est l’un de ces compositeurs américains qui essaient de doter la comédie musicale d’une voix contemporaine et originale. C’est un auteur aux talents variés, dont les œuvres ne sont pas toujours très faciles d’accès. Ses compositions sont plutôt destinées aux théâtres moyens du Off-Broadway (Hello Again, See What I Wanna See, Bernarda Alba, Queen of the Mist), même si deux d’entre elles, The Wild Party et Marie Christine, ont eu les honneurs de Broadway.

Edna Ferber est l’une des grandes dames de la littérature américaine du 20e siècle. Elle est surtout connue pour avoir écrit le roman qui a inspiré la comédie musicale Show Boat, l’un des chefs d’œuvre du répertoire. C’est un autre de ses romans, Giant (dont l’adaptation cinématographique rassemblait rien moins que Rock Hudson, Elizabeth Taylor et James Dean), qui fournit la base de cette création nouvelle.

Il y a beaucoup à admirer dans ce Giant, à commencer par une distribution superbe et une fort belle partition, peut-être un peu moins difficile d’accès que les créations précédentes de LaChiusa. Mais la pièce, à l’image sans doute du roman (que je n’ai pas lu), est trop ambitieuse : on ne peut raconter à la fois la façon dont la découverte du pétrole a transformé le Texas et l’évolution des rapports entre Américains et Mexicains au milieu du 20e siècle tout en peignant la vaste fresque d’une épopée familiale sur deux générations sans courir le risque de ne jamais capter complètement l’attention de son public.

Résultat : le spectacle est trop long et, à l’image de ces enfants souffrant de déficits de l’attention, ne se fixe jamais sur rien, laissant personnages et situations en suspension. C’est dommage car, à une époque où la moyenne des nouvelles comédies musicales ne vole pas bien haut, Giant se distingue par une qualité d’écriture et de réalisation très supérieure à la moyenne.


“Scandalous”

Neil Simon Theatre, New York • 3.11.12 à 20h (preview / avant-première)
Musique : David Pomeranz et David Friedman. Livret, lyrics et musique additionnelle : Kathie Lee Gifford.

Mise en scène : David Armstrong. Direction musicale : Joel Fram. Avec Carolee Carmello (Aimee Semple McPherson), George Hearn (James Kennedy / Brother Bob), Candy Buckley (Minnie Kennedy), Edward Watts (Robert Semple / David Hutton), Roz Ryan (Emma Jo Schaeffer), Andrew Samonsky (Kenneth Ormiston), … 

ScandalousCette nouvelle comédie musicale, assez inhabituelle, raconte la vie d’Aimee Semple McPherson, une évangéliste du début du 20e siècle, connue pour avoir su utiliser habilement les médias. Elle fonda à Los Angeles une église apparentée au pentecôtisme protestant. Elle serait l’inspiration principale du personnage de Reno Sweeney dans Anything Goes.

Le spectacle a été conçu par Kathie Lee Gifford, surtout connue pour avoir présentée pendant douze ans l’émission télévisée matinale “Live! with Regis and Kathie Lee”. Une première version intitulée Saving Aimee avait été présentée en 2007 au Signature Theatre d’Arlington.

La musique a été confiée notamment à David Pomeranz, dont j’ai vu récemment le A Tale of Two Cities à Londres.

Le premier acte de Scandalous est assez faible. La description des aspirations de l’adolescente attirée autant par le théâtre que par la religion (au grand dam de sa mère), son mariage à un pasteur itinérant, la mort de ce dernier en Chine, son deuxième mariage, la rencontre avec une tenancière de maison close qui va devenir son assistante, la fondation de son église… tout cela est raconté sans inspiration et sans génie, de manière plate et linéaire, tandis que la partition ne s’élève jamais vraiment.

Heureusement, le deuxième acte est nettement plus réussi, avec en particulier la représentation très humoristique des tableaux que “Sister Aimee” présentait dans son église : Adam et Eve à Eden, Moïse et Pharaon, etc. La pièce devient plus intéressante lorsque les événements se précipitent : Aimee perd la maîtrise de son destin au fur et à mesure qu’elle augmente la consommation de psychotropes et qu’elle collectionne les aventures avec des hommes plus ou moins bien intentionnés. C’est aussi à cette occasion que la musique décolle vraiment et sort de sa relative médiocrité.

La production est spectaculaire par certains aspects, mais la conception du décor ne convainc pas : l’espèce de double escalier monumental blanc qui est censé représenter essentiellement l’intérieur de l’église ne quitte jamais vraiment la scène — il se scinde en deux éléments qui viennent se positionner de chaque côté. Du coup, aucun autre décor ne paraît très naturel, tant ces deux énormes éléments peinent à faire oublier leur présence. On pourrait certes objecter que, la pièce étant racontée en flashback, les deux escaliers servent, au propre comme au figuré, de framing device. Mais cela ressemblerait plus à une mauvaise excuse pour un choix malheureux.

Carolee Carmello réalise une performance remarquable en ne quittant que très peu la scène du début à la fin de la pièce mais, malgré un réel investissement personnel, on ne peut pas dire que sa prestation impresionne tant que ça. À ses côtés, le vétéran George Hearn est excellent mais un peu sous-utilisé. Très belle prestation de Roz Ryan dans le rôle d’Emma Jo.

Au total, cette nouvelle comédie musicale peine à convaincre. Quel avenir Broadway réservera-t-il à Scandalous ? À mon avis, la pièce risque de rapidement quitter l’affiche. Mais ça ne serait pas la première fois que je me tromperais.


“Closer Than Ever”

York Theatre Company, New York • 3.11.12 à 14h30
Musique : David Shire. Lyrics : Richard Maltby, Jr. Conception : Steven Scott Smith.

Mise en scène : Richard Maltby, Jr. Direction musicale : Andrew Gerle. Avec George Dvorsky, Marya Grandy, Anika Larsen, Sal Viviano.

CloserCette comédie musicale de 1989 est l’un des derniers exemples de “revue”, ce format dans lequel s’enchaînent des chansons pas forcément unies par un livret commun.

Sauf que Closer Than Ever est bien plus qu’un paquet désordonné de chansons rassemblées sans logique. Il s’agit d’un ensemble cohérent et stylistiquement homogène d’observations pointues sur la variété des expériences humaines, avec un accent particulier sur la relation amoureuse. Les chansons sont remarquables de finesse, mais elles surprennent aussi par leur capacité à capturer ces petits traits faussement anodins qui émaillent le vécu collectif. Plus d’une fois, on se surprend à penser “bien vu !”

Certaines chansons sont devenues de petits classiques : “Miss Byrd”, “Patterns” (reprise dans la comédie musicale Baby), “I Sing”. Toutes sont admirables sur le plan musical… et le formidable duo piano / basse qui accompagne le spectacle leur rend hommage de manière spectaculaire.

Cette production de la York Theatre Company devait durer initialement cinq semaines, et elle aura finalement tenu l’affiche cinq mois. Mise en scène par Richard Maltby lui-même, elle met en vedette une distribution tout à fait irrésistible — sachant que plusieurs changements sont intervenus depuis l’origine.

Décor simple mais efficace, éclairages superbes… c’est une très belle production qui nous est présentée, aussi bien jouée qu’elle est chantée.


“The Mystery of Edwin Drood”

Studio 54, New York • 2.11.12 à 20h (preview / avant-première)
Musique, lyrics & livret : Rupert Holmes, d’après le roman inachevé de Charles Dickens.

Mise en scène : Scott Ellisw. Chorégraphie : Warren Carlyle. Direction musicale : Paul Gemignani. Avec Jim Norton (Chairman), Stephanie J. Block (Edwin Drood), Betsy Wolfe (Rosa Budd), Will Chase (John Jasper), Chita Rivera (Princess Puffer), Jessie Mueller (Helena Landless), Andy Karl (Neville Landless), Gregg Edelman (Rev. Crisparkle), Peter Benson (Bazzard), Robert Creighton (Durdles), Nicholas Barasch (Deputy), …

 

DroodMon enthousiasme pour cette comédie musicale de 1985, basée sur le dernier roman — inachevé — de Charles Dickens, va grandissant avec le temps. C’est pourquoi l’annonce d’une reprise à Broadway m’avait transporté de joie.

Et mes espoirs n’ont pas été déçus, car cette nouvelle production est une merveille.

D’abord et avant tout parce qu’elle rend un hommage particulièrement réussi à la sublime partition de Rupert Holmes. Au Studio 54, les musiciens prennent place dans des loges de part et d’autre de la salle : l’acoustique n’en est que meilleure pour apprécier les fabuleuses orchestrations de Rupert Holmes lui-même, qui font appel à un magnifique ensemble d’instruments à vent — trombones, trompettes, cor, cor anglais, …

Mais aussi parce qu’elle multiplie de somptueux décors à l’ancienne comme on n’en voit quasiment plus ; parce qu’elle est mise en scène avec inventivité (et peut-être un poil de second degré en trop) et chorégraphiée avec une réelle inspiration ; parce qu’elle est pleine d’entrain, de vitalité et de bonne humeur.

La distribution est absolument irrésistible. On y retrouve notamment, dans le rôle de l’impayable Princess Puffer, la vénérable Chita Rivera, la créatrice du rôle d’Anita dans West Side Story en… 1957. À 79 ans (officiellement, du moins), elle est toujours aussi fringante et jamais elle ne marque le moindre moment d’hésitation ou de faiblesse. Au contraire, elle fait montre d’un enthousiasme communicatif et brille autant quand il s’agit de jouer la comédie, de chanter… ou même de lancer ses jambes en l’air dans une impressionnante série de high kicks.

Il y a quelques nouveautés, comme la réintégration de deux chansons qui avaient été supprimées du spectacle lors de sa création, “Ceylon” et “An English Music-Hall”, ainsi que l’apparition d’undescoring que je n’avais jamais entendu auparavant. Je n’avais non jamais vu non plus le ballet “Jasper’s Vision” dans le premier acte, mais il semble qu’il ait toujours fait partie du spectacle ; ce sont donc les productions que j’ai vues qui l’avaient supprimé.

Le charme de Drood, c’est que c’est le public qui décide, au milieu du deuxième acte, comme la pièce va se terminer. Pour cette représentation, c’est Bazzard, excellement interprété par Peter Benson, qui a été choisi comme meurtrier. Puis le public, facétieux, a décidé que c’est Princess Puffer (Chita Rivera, donc) et le très jeune comédien qui joue le Deputy, Nicholas Barasch, qui finiraient dans les bras l’un de l’autre. Impayable.