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Posts from June 2012

“Chaplin”

Guildhall School, Londres • 30.6.12 à 19h30
Musique : Roger Anderson. Lyrics : Lee Goldsmith. Livret : Ernest Kinoy.

Mie en scène : Martin Connor. Chorégraphie : Bill Deamer. Direction musicale : Steven Edis. Avec Simon Blackhall (Charlie / Charles Senior), Danielle Harrison (Hannah), Kevin Phelan (Young Sydney), Helen Ramsorrun (Louise), Sion Alun Davies (Mack Sennett), Tim Bowie (Sydney), Beatrice Walker (Hetty Kelly), Katherine Rose Morley (Mabel Normand), Rose Reynolds (Lily), Jherad Alleyne (Harlequin), Gala Gordon (Columbine), Olivier Gagnon (Pierrot), Nick Kendrick.

Il existe au moins quatre comédies musicales au sujet de Charlie Chaplin :

  • La dernière en date, composée par un dénommé Christopher Curtis, a été créée en Californie à l’automne 2010 sous le titre Limelight et est annoncée à Broadway en août prochain, où elle s’appellera Chaplin.
  • Au début des années 1990, le compositeur David Pomeranz (dont j’ai vu récemment A Tale of Two Cities) a essayé de faire produire à Londres une comédie musicale intitulée Little Tramp. La tentative a échoué, mais le spectacle est devenu vaguement mythique grâce à un CD enregistré par une brochette de chanteurs célèbres comme Petula Clark ou Lea Salonga.
  • Au début des années 1980, deux comédies musicales intitulées Chaplin visaient des productions à Broadway à peu près au même moment et semblent s’être mutuellement neutralisées. L’une était écrite par le célèbre Anthony Newley (The Roar of the Greasepaint – The Smell of the Crowd) et a disparu des radars après une série de représentations à Los Angeles en 1983. L’autre, que les étudiants de la Guildhall School créent aujourd’hui à Londres en guise de spectacle de fin d’année, possédait un léger avantage chronologique mais a dû abandonner ses espoirs de conquérir Broadway lorsque l’un des producteurs s’est retiré du tour de table peu avant le début des répétitions en 1981. Le spectacle a ensuite connu une deuxième vie dans des théâtres régionaux américains.
C’est une curieuse pièce que ce Chaplin, dont le titre est flanqué de cet étrange sous-titre : A Memory in Entertainment. Le librettiste Ernest Kinoy, dont le nom est associé à deux flops mythiques, Bajour et Golden Rainbow, a conçu la pièce comme une réminiscence de Chaplin sur sa jeunesse et les années qui ont conduit à la création de l’immortel personnage de “Little Tramp”, au prix d’ailleurs de quelques libertés prises avec la chronologie.

Le problème essentiel du livret est son manque de suite dans les idées. Le premier acte respecte le concept du récit des années d’enfance à travers les yeux de Chaplin, avec une majorité de scènes conçues comme des saynètes de “music hall”, l’équivalent anglais du vaudeville américain… le tout traversé un peu curieusement par des personnages de commedia dell’arte. Mais on se retrouve après l’entracte dans un format beaucoup plus traditionnel, dans lequel la voix de Chaplin comme narrateur a disparu, et qui conduit à une scène finale magnifique mais qui arrive un peu comme un cheveu sur la soupe.

L’œuvre ne manque cependant pas d’intérêt… et la partition de Roger Anderson, bien qu’inégale, possède de réels charmes. Les étudiants de la Guildhall School, comme toujours, font preuve d’un enthousiasme communicatif au service de la pièce, que ce soit dans la fosse, où la performance orchestrale est un régal, que sur scène.

Le rôle-titre est porté avec beaucoup de talent par le jeune Simon Blackhall. Sa voix est un peu juste pour porter les exigences de la partition, mais c’est un comédien de tout premier ordre, doté d’une belle présence, particulièrement touchant dans les scènes d’humour physique. Beaucoup de belles prestations également parmi les seconds rôles.

Solide production signée du metteur en scène Martin Connor et du chorégraphe Bill Deamer (Top Hat), qui fait preuve d’un belle inventivité, notamment dans le numéro “Drunk”, où la troupe titube collectivement dans un irrésistible mouvement d’ensemble.


“The Sunny Side of the Street”

Jermyn Street Theatre, Londres • 30.6.12 à 15h30
Conçu par Tim McArthur & Sarah Travis

Mise en scène : Tim McArthur. Direction musicale : Sarah Travis. Avec Rosemary Ashe, Leanne Jones, Helen Hobson, Jane Milligan, Shona White.

Dorothy Fields a été l’une des plus remarquables lyricistes du 20ème siècle. Elle a travaillé avec des compositeurs aussi variés que Jimmy McHugh (avec qui elle a écrit quelques standards immortels), Jerome Kern (Swing Time), Arthur Schwartz (Stars in Your Eyes) ou Cy Coleman (Sweet Charity, Seesaw).

L’art de Dorothy Fields est immense : des mots simples et sans affectation, qui se combinent avec la musique dans une harmonie saisissante. Ses chansons possèdent, du coup, un pouvoir remarquable, presque hypnotique. Cette revue, présentée dans le minuscule Jermyn Street Theatre, en témoigne de manière frappante. Les merveilles y succèdent aux merveilles, sans aucun moment creux.

Les cinq chanteuses rassemblées possèdent un sacré pédigrée. Chacune apporte une sensibilité particulière… et l’on se trouve particulièrement transporté lorsqu’elles unissent leurs voix dans des arrangements vocaux très réussis. Le très bel accompagnement au piano de Sarah Travis achève de créer une irrésistible ambiance.

Le semblant de fil conducteur censé donner du liant au spectacle ne convainc pas vraiment, mais il n’est pas bien gênant.


Concert Orchestre de Paris / Järvi à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 28.6.12 à 20h
Orchestre de Paris, Paavo Järvi

Gounod : symphonie n° 1
Saint-Saëns : concerto pour violon n° 3 (Vadim Repin, violon)
Chostakovitch : symphonie n° 1

C’est un réel plaisir de voir l’Orchestre de Paris aussi enthousiaste dans la première symphonie de Chostakovitch, d’une richesse incroyable, avec son abondance de rythmes et de couleurs, sa fantaisie grimaçante, ses citations de Wagner, son ambiance brucknéro-mahlérienne (dans le troisième mouvement) et ses accents quasiment hollywoodiens (dans le premier mouvement et, surtout, dans la folle séquence finale, où l’on a même droit à un thème introduit aux timbales).

La juxtaposition avec la première symphonie de Gounod, autrement plus académique, n’en est que plus frappante, même si cette dernière sait se faire charmante par endroits.

Le concerto de Saint-Saëns est joliment interprété par un Vadim Repin en grande forme, même si son insistance à attaquer les cordes avec une forme de violence primordiale produit un son extrêmement brut, qui donne parfois l’impression qu’il joue faux.

C’est en tout cas un concert qui donne envie de retrouver l’Orchestre de Paris dès la rentrée…


Concert Philharmonia Orchestra / Salonen au TCE

Théâtre des Champs-Élysées, Paris • 25.6.2012 à 20h
Phiharmonia Orchestra, Esa-Pekka Salonen

Bartók :
Le Prince de bois, suite d’orchestre
– concerto pour piano n° 3 (Nikolaï Lugansky, piano)
– concerto pour orchestre

Ce dernier concert du cycle Bartók de Salonen, dont on avait beaucoup apprécié l’épisode de janvier dernier, continue à impressionner.

On se demande si l’orchestre ne s’est pas trompé de partition lorsqu’il attaque la suite du Prince de bois, tant les premiers instants font penser au prologue de Rheingold.

Le concerto pour piano est le point bas du concert car Lugansky, comme il l’avait fait il y a quelques mois dans le 3ème concerto de Rachmaninoff, semble se tromper d’univers stylistique. Sauf dans la montée finale, sublime et quasiment orgasmique, il se réfugie dans un legato omniprésent et fait tout pour faire oublier que le piano est un instrument de percussion. Le deuxième mouvement s’en trouve assez joliment sublimé, mais le reste du concerto en souffre. (En rentrant chez moi, je me suis précipité sur le très bel enregistrement gravé par le même Philharmonia sous la baguette de Boulez, avec un excellent Daniel Barenboim au piano.)

Final en beauté avec un Concerto pour orchestre plein de fantaisie, même si l’orchestre perd un peu de son homogénéité dans le dernier mouvement sous l’effet du tempo infernal imposé par Salonen. C’est un plaisir de voir autant de pupitres prendre la vedette à tour de rôle… et on remarque particulièrement le plaisir des altos lorsque vient leur moment de gloire. On observe avec amusement la discordance visuelle relative lorsque les violons font leurs sforzandos en tirant alors que les altos les font en poussant…


“West Side Story”

Royal Albert Hall, Londres • 24.6.12 à 14h30
Jerome Robbins & Robert Wise (1961)

Royal Philharmonic Concert Orchestra, Jayce Ogren

On a semble-t-il, trouvé le moyen d’isoler complètement l’orchestre de la bande son de West Side Story. Résultat : cette séance de projection du film au Royal Albert Hall, tandis que le Royal Philharmonic Concert Orchestra interprétait la musique en direct. On se régale d’entendre la partition de Leonard Bernstein dans d’aussi bonnes conditions, notamment lorsque les percussionnistes s’emballent dans le mambo.


“Billy Budd”

English National Opera, Londres • 23.6.12 à 19h30
Britten (1951). Livret : E. M. Forster & Eric Crozier, d’après Herman Melville.

Direction musicale : Edward Gardner. Mise en scène : David Alden. Avec Benedict Nelson (Billy Budd), Kim Begley (Captain Vere), Matthew Rose (Claggart), Jonathan Summers (Mr. Redburn), Darren Jeffery (Mr. Flint), Henry Waddington (Lieutenant Ratcliffe), Michael Colvin (Red Whiskers), …

Le charme de Billy Budd tient sans doute autant au caractère mystérieux de l’intrigue — quels sont les ressorts sous-jacents de cette troublante histoire ? — qu’à la partition envoûtante de Britten. L’interprétation proposée par l’ENO est magnifique, sous la direction musicale d’un Edward Gardner aux choix décidément très sûrs. Dans la scène de l’attaque, au début du deuxième acte, il conduit l’orchestre, les chanteurs et le chœur à un irrésistible et somptueux paroxysme dramatique — la présence de tambours dans les loges rajoute la petite touche idéale pour créer l’atmosphère idoine.

Malheureusement, la triste mise en scène de David Alden est largement indéchiffrable et fréquemment incompatible avec le livret. Transposée à l’époque contemporaine, elle est plombée par une forme de sérieux exagéré… et parvient même à faire rire à ses dépens lors de la scène pourtant touchante où Budd tue accidentellement Claggart.

 


“Singin’ in the Rain”

Palace Theatre, Londres • 23.6.12 à 15h
D’après le film de la MGM. Scénario et adaptation : Betty Comden & Adolph Green. Chansons : Nacio Herb Brown & Arthur Freed.

Mise en scène : Jonathan Church. Chorégraphie : Andrew Wright. Direction musicale : Robert Scott. Avec Adam Cooper (Don Lockwood), Daniel Crossley (Cosmo Brown), Scarlett Strallen (Kathy Selden), Katherine Kingsley (Lina Lamont), Michael Brandon (R F Simpson), Peter Forbes (Roscoe Dexter), Sandra Dickinson (Dora Bailey / Miss Dinsmore), David Lucas (Production Tenor / Diction Coach), …

Ce spectacle, que j’avais tant aimé à Chichester l’année dernière, a fait le voyage de Londres, où il s’est intallé dans le magnifique Palace Theatre. On retrouve avec plaisir la partition inspirée de Nacio Herb Brown et Arthur Freed, la sympathique distribution de Chichester, la mise en scène inventive de Jonathan Church et la chorégraphie pleine de fantaisie d’Andrew Wright.

J’aime décidément beaucoup Daniel Crossley, qui succède dignement à Donald O’Connor en campant un Cosmo Brown charismatique et charmeur. Son “Make ’em laugh” est un triomphe de précision comique.


Concert LSO / Haitink à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 18.6.12 à 20h
London Symphony Orchestra, Bernard Haitink

Purcell : Chaconne en sol mineur
Mozart : concerto pour piano n° 23 (Maria-João Pires, piano)
Schubert : symphonie n° 9

Concert presque identique à celui du 10 juin dernier à Londres, à l’exception du concerto pour piano. Le 23ème concerto de Mozart me touche nettement moins que le 20ème, qui était au programme à Londres. Même impression malgré tout d’une Pires qui a acquis une telle intimité avec Mozart qu’elle en tire une sorte de substrat fondamental, qui s’exprime dans une communion parfaite avec l’orchestre.

La symphonie m’a semblé encore plus longue qu’à Londres, à croire qu’Haitink a rajouté des reprises.


“Götterdämmerung”

Művészetek Palotája, Budapest • 17.6.12 à 16h
Wagner (1876)

Orchestre symphonique de la Radio hongroise, Ádám Fischer. Mise en scène : Hartmut Schörghofer. Avec Iréne Theorin (Brünnhilde), Christian Franz (Siegfried), Matti Salminen (Hagen), Oskar Hillebrandt (Gunther), Erika Markovics (Gutrune), Harmut Welker (Alberich), Judit Németh (Waltraute), Erika Gál, Judit Németh, Tünde Szabóki (les Nornes), Eszter Wierdl, Lúcia Megyesi Schwartz, Viktória Mester (les Filles du Rhin).

Final en beauté malgré une fatigue intermittente perceptible à certains des pupitres de l’orchestre, en partie responsable d’un premier acte un peu inégal. 

Le deuxième acte, en revanche, est sans doute l’un des plus réussis que j’aie vus. Les occasions de trébucher sont pourtant nombreuses : le rythme est plus soutenu, les interventions du chœur peuvent être source de relâchement, Hagen doit faire face à son plus redoutable solo, … Ádám Fischer tient son monde avec une fabuleuse maestria et il conduit l’acte à un climax bouleversant. On remarque au passage la qualité superlative du chœur, qui chante comme dans un souffle unique, avec une sidérante homogénéité stylistique.

Mais c’est aussi l’incroyable énergie d’Iréne Theorin et de Christian Franz qui contribue à porter la représentation de sommet en sommet. Ils se soutiennent mutuellement autant qu’ils se défient en mettant la barre vraiment très haut. Franz, du coup, ne tombe pas dans ses travers habituels : il joue avec intensité et chante avec application jusqu’à la dernière note de Siegfried. La voix est fatiguée, forcément, mais au moins il continue à chanter.

Theorin émerge comme grande Brünnhilde. Il lui reste à domestiquer complètement ses aigus, parfois un peu bruts… mais, pour le reste, elle porte une formidable palette d’émotions et elle est encore capable, dans sa dernière scène, alors qu’elle est sans doute proche de l’hyperventilation, de sortir des pianissimi parfaitement maîtrisés, d’une beauté à tomber. Elle porte la représentation à une apothéose sublime, tandis que Fischer lui donne un coup de main en mettant lui aussi le feu… dans la fosse.

Le reste de la distribution est dominé par un Matti Salminen impérial en Hagen. Il n’a plus tout à fait 100 % des moyens du rôle, mais il reste enthousiasmant de maîtrise et d’autorité.

Le metteur en scène réussit une image géniale à la fin de l’acte 2 : alors que retentit la musique de préparation des mariages, on voit Siegfried derrière l’écran transparent chercher sans succès “sa” promise dans la foule des choristes alors que Gutrune regarde, interloquée. On apprécie aussi la jolie touche consistant à étendre à l’écran des surtitres l’incendie qui ravage Walhalla avant que le monde ne renaisse de ses cendres.

Plusieurs secondes de silence entre la dernière note et les applaudissements : j’aime le public hongrois !


“Rebecca”

Operettszínház, Budapest • 16.6.12 à 19h
Musique : Sylvester Levay. Livret et lyrics : Michael Kunze. Adaptation en hongrois : Müller Péter Sziámi.

Mise en scène : Béres Attila. Direction musicale : Makláry László. Avec Vágó Zsuzsi (“Én”), Szabó P. Szilveszter (Maxim de Winter), Polyák Lilla (Mrs. Danvers)…

J’avais vu la toute première production de cette comédie musicale inspirée du roman de Daphné du Maurier à Vienne fin 2007. Alors que le spectacle est annoncé à Broadway pour l’automne prochain, Budapest a droit à sa version locale, dans cette magnifique bonbonnière qu’est le Operettszínház, un théâtre entièrement consacré à l’opérette et à la comédie musicale. Petit bonus : des surtitres en anglais permettent de suivre sans problème… alors que j’avais dû me reposer davantage sur mon intuition à Vienne (je ne suis pas germanophone). Les lyrics en anglais se superposent en outre parfaitement avec la musique : il s’agit donc bien d’une version destinée à être chantée et non d’une simple traduction utilitaire… ce qui pourrait s’expliquer par le fait que le spectacle devait originellement voir le jour à Londres. Ce sont sans doute ces textes qui seront représentés à Broadway.

Le compositeur, Sylvester Levay, bien que né en Serbie, est semble-t-il aujourd’hui de nationalité hongroise, ce qui explique que son nom soit orthographié à la hongroise sur les affiches du spectacle : Lévay Szilveszter.

Je suis ressorti de la représentation sans avoir modifié mon jugement sur l’œuvre. Un drame comme Rebecca n’est pas le candidat idéal à une adaptation en comédie musicale. La structure scène / chanson / scène / chanson ne rend pas facilement justice à la profondeur psychologique des personnages et au tempo dramatique de l’histoire. Les lyrics (en tout cas la version anglais utilisée pour le surtitrage) ont du mal à s’élever et à éviter une certaine trivialité, même si on note quelques jolies touches : la première chanson, par exemple, commence par un vers joliment scandé, “Last night I dreamt of Manderley”, une déformation du célèbre incipit du roman, “Last night I dreamt I went to Manderley again”, un alexandrin (plus précisément, un hexamètre iambique).

Levay n’est pas dénué de talent, mais il écrit dans un style qui évoque la variété plus que le théâtre. Il y a bien deux ou trois chansons plus légères, voire comiques, dans la partition mais, pour l’essentiel, son écriture verse facilement dans un style déclamatoire et héroïque qui peut lasser. De surcroît, il a tendance à beaucoup se répéter, un défaut qu’il partage avec Andrew Lloyd Webber. Néanmoins, il sait établir des ambiances… et quelques uns des thèmes de Rebecca sont vraiment frappants — le thème de la chanson-titre, notamment, est assez difficile à se sortir de la tête.

La très bonne surprise, en revanche, c’est que l’orchestre de Budapest sonne infiniment mieux que celui de Vienne, où j’avais été étonné de découvrir à l’entracte beaucoup de “vrais” instruments dans la fosse alors qu’on n’entendait quasiment que des synthétiseurs. Les synthétiseurs sont toujours là, mais on entend aussi beaucoup les cordes, les trombones et les cors, ce qui rend l’expérience musicale bien plus plaisante.

La qualité de la production est étonnante. La très belle mise en scène de Béres Attila s’appuie sur des visuels frappants conçus par quelqu’un qui se fait appeler “Kero®” (et dont le vrai nom est, semble-t-il, Kerényi Miklós Gábor). La scène finale de l’incendie de Manderley est moins spectaculaire qu’à Vienne, mais les décors utilisent un mélange efficace de bons vieux effets classiques (l’escalier monumental sur une tournette double, les petites plateformes qui sortent de la scène) et de projections, avec le soutien de lumières très travaillées — qui évoquent peut-être un peu trop par moments un concert de variétés.

Le seul réel reproche que l’on a envie de faire à la conception scénique est l’utilisation de “fantômes” qui apparaissent dans des miroirs, puis se mêlent aux personnages dans certaines scènes. Cela relève d’une manière “gothique” qui a trop sévi dans la comédie musicale européenne et à laquelle il va vraiment falloir tordre le cou une bonne fois pour toutes.

Très très belle distribution : les comédiens sont bien meilleurs chanteurs que ce que l’on rencontre habituellement dans le milieu de la comédie musicale. Le fait que le théâtre se consacre également à l’opérette explique sans doute cet excellent niveau.

Je reste dubitatif sur les chances de succès de Rebecca à Broadway car la transposition de l’histoire manque à beaucoup d’égards de subtilité et les lyrics, en tout cas ceux qui sont projetés à Budapest, manquent d’élévation. Pour une raison inconnue, la mise en scène sera partagée entre Francesca Zambello (qui était aux commandes à Vienne) et Michael Blakemore, ce qui n’est pas nécessairement bon signe… même si on peut espérer que Blakemore parvienne à donner un peu de légèreté supplémentaire à l’œuvre pour la faire mieux respirer.

Un coup d’œil au programme du Operettszínház donne envie de revenir souvent : plusieurs comédies musicales américaines alternent en effet avec des opérettes de Kálmán, Leo Fall ou Lehár. Si la qualité est toujours comparable à celle de cette production, ce doit être un régal.


“Siegfried”

Művészetek Palotája, Budapest • 15.6.12 à 16h
Wagner (1876)

Orchestre symphonique de la Radio hongroise, Ádám Fischer. Mise en scène : Hartmut Schörghofer. Avec Christian Franz (Siegfried), Gerhard Siegel (Mime), Juha Uusitalo (Wotan), Harmut Welker (Alberich), Matti Salminen (Fafner), Erika Gál (Erda), Iréne Theorin (Brünnhilde), Gabi Gál (Waldvogel).

Et on poursuit ce Ring budapestois avec une nouvelle représentation de très haut vol, même si j’ai retrouvé au début la difficulté intermittente que j’éprouve à m’intéresser complètement à ce troisième volet de la Tétralogie.

Gerhard Siegel et Christian Franz ont malheureusement en commun de ne pas chanter toutes leurs notes… et l’espèce d’aboiement qu’ils substituent aux notes qu’ils choisissent d’ignorer me tape vraiment sur les nerfs. Je dois cependant reconnaître que Christian Franz, dont j’ai souvent dit beaucoup de mal, chante environ 90 % de la partition, ce qui est déjà remarquable pour quelqu’un qui s’enchaîne tout un Ring (Loge / Siegmund / Siegfried) en six jours.

L’Alberich de Harmut Welker est marginalement en meilleure voix que dans Rheingold, mais son vibrato très large et très mal contrôlé dans l’aigu trahit une sérieuse absence de maîtrise. Matti Salminen est sublime en Fafner, tandis que Juha Uusitalo réussit magistralement la sortie de Wotan. En faisant exception d’un petit trou de mémoire passager à l’acte 3, c’est quasiment le seul à chanter complètement son rôle sans verser accidentelement dans une sorte de parlando temporaire. Jolies prestations de la part d’Erika Gál en Erda et de Gabi Gál en Oiseau de la forêt.

Je ne sais pas si quelque chose s’est produit pendant le deuxième entracte ou si c’est moi qui suis revenu dans de meilleures dispositions, mais l’acte 3 fut une telle accumulation de splendeurs qu’il va se ranger très très haut au palmarès des expériences vécues : orchestre incandescent, un Siegfried et une Brünnhilde en état de grâce… et une standing ovation largement méritée.

Le concept de mise en scène commence à montrer ses limites, avec des visuels qui manquent d’homogénéité et de suite dans les idées. La présence sur scène du cor anglais (chargé des couacs que Siegfried tire de son roseau mal taillé) et du remarquable cor solo au deuxième acte est une jolie surprise, après l’enclume du premier acte (jouée par un musicien et non par les chanteurs comme d’accoutumée).


“Macskák”

Madách Színház, Budapest • 14.6.12 à 19h
Cats. Musique : Andrew Lloyd Webber (1981). Lyrics : T. S. Eliot & Trevor Nunn. Livret : Andrew Lloyd Webber, Trevor Nunn & Gillian Lynne, d’après Old Possum’s Book of Practical Cats de T. S. Eliot. Adaptation en hongrois : Romhányi József.

Mise en scène : Szirtes Tamás. Mise en scène et chorégraphie : Seregi László. Direction musicale : Zádori Laszló. Avec Laklóth Aladár (Gus, Gastrofar George – Bustopher Jones), Bencze Ilona (Grizabella), Ambrus Ákos (Old Csendbelenn – Old Deuteronomy), Sándor Dávid (Munkustrapp – Munkustrap), Kökényessy Ági (Lengelingéla – Jennyannydots), Fábián Anita (Bombalurina), Csutka István (Quaxo), Ladinek Judit (Mindlevery – Rumpleteazer), Weil Róbert (Ben Mickering – Mungojerrie), Szente Vajk (Elvis Trén – Skimbleshanks), Barabás Kiss Zoltán (Micsel Rumli – Rum Tum Tugger), Kalapács József (Mefisztulész I. – Mr. Mistoffelees), Csuja Gergely (Mefisztulész II., Nagy Hirig Macska – Macavity), Póka Éva (Cassandra), Veress Zsuzsanna (Victória, Gimbgömb), Barát Attila (Koricipat – Coricopat).

Mon passage par Budapest m’a permis de voir cette vénérable production de Cats, qui se joue en répertoire au non moins vénérable Théâtre Madách depuis 28 ans et qui approche de sa 1400ème représentation. La production budapestoise est l’une des toutes premières productions internationales à avoir ouvert ses portes, en 1983 (la pièce a démarré sa vie à Londres en 1981). Le 33 tours de la production originale en hongrois faisait partie de ces objets que les collectionneurs regardaient avec curiosité, d’autant que la pochette se permettait une fantaisie en inscrivant le logo officiel du spectacle dans une sorte de cadre gris fort peu standard. Cet enregistrement est bien sûr désormais disponible en CD.

Je n’avais de surcroît vu Cats, l’un des plus grands succès de tous les temps, que deux fois dans ma vie, à Londres : en 1984 ou 1985, puis en 1996. L’occasion était donc trop belle… et m’a permis de me rappeler combien j’aime cette partition d’Andrew Lloyd Webber, qui puise son inspiration dans des styles musicaux très variés et qui utilise des modes inhabituels (myxolydien ? phrygien ?) pour évoquer l’univers onirique de la poésie de T. S. Eliot. Son seul défaut est de s’achever sur la moins bonne chanson, “The Ad-Dressing of Cats”. On peut aussi lui reprocher un son très synthétique, mais c’est pour une fois un choix délibéré pour tenter d’établir une atmosphère originale.

Évidemment, l’absence d’un réel livret (les héritiers d’Eliot ont interdit les ajouts) fait que le spectacle ressemble plus à un enchaînement de scènes d’exposition sans autre lien entre elles que la perspective pas très claire de la “rédemption” de l’un des chats, appelé à accéder à la fin du spectacle à une forme de réincarnation.

Le spectacle repose donc encore plus que d’habitude sur le talent et l’énergie des comédiens et sur l’inventivité de la mise en scène et de la chorégraphie. Sur ce plan, on ne peut guère faire de reproches à cette production, toujours en excellente forme après 28 ans. La qualité des prestations est de très bon niveau, plus encore au rayon de la danse qu’à celui du chant. La grande scène dite du “Jellicle Ball”, vers la fin du premier acte, est bourrée d’énergie.

La seule bizarrerie que j’ai repérée est le “dédoublement” de Mr. Mistoffelees en un personnage chantant et un personnage dansant, sans doute pour permettre à un comédien d’un certain âge de continuer à chanter le rôle alors qu’il ne peut plus assurer la redoutable chorégraphie. Pour le reste, cette production présente la caractéristique d’être restée très proche de la version originale de Cats compte tenu de la date de sa création, alors que toutes sortes de petites retouches ont été apportées par ailleurs au fil du temps, notamment à l’occasion des tournées.  

La représentation s’ouvre sur une image étonnante : le rideau de scène (qui n’est pas spécifique à Cats, c’est celui du théâtre) ne s’ouvre ni “à l’allemande”, ni “à l’italienne”, ni ”à la grecque”… mais il se détache progressivement de la perche à laquelle il est attaché tout en s’enroulant sur lui-même pour disparaître dans la coulisse à jardin. Dans une lumière bien étudiée et avec un peu de fumée, c’est magique.

Le décor, très simple mais très efficace, évoque l’intérieur d’une maison, avec des objets très grands pour respecter la proportion avec les chats. Il est plutôt plus joli que celui de la production originale avec sa décharge publique.

Curieusement, dans le deuxième acte, les comédiens commencent à saluer à la fin de leurs tableaux respectifs. Le premier à le faire est Skimbleshanks. C’est le seul aspect de cette production que je trouve hautement contestable : l’œuvre est suffisamment discontinue comme ça, inutile d’en rajouter.

À en juger par le taux de remplissage de la salle, bondée, et par l’enthousiasme du public à la fin de la représentation, je pense que le spectacle a encore quelques années devant lui. D’autant que les surtitres en anglais (excellente initiative) permettent aux touristes anglophones de suivre la pièce sans comprendre le hongrois.


“Die Walküre”

Művészetek Palotája, Budapest • 13.6.12 à 16h
Wagner (1870)

Orchestre symphonique de la Radio hongroise, Ádám Fischer. Mise en scène : Hartmut Schörghofer. Avec Christian Franz (Siegmund), Michaela Kaune (Sieglinde), Juha Uusitalo (Wotan), Iréne Theorin (Brünnhilde), Walter Fink (Hunding), Judit Németh (Fricka), Tünde Szabóki (Gerhilde), Gertrúd Wittinger (Helmwige), Dóra Érsek (Waltraute), Annamária Kovács (Schwertleite), Beatrix Fodor (Ortlinde), Éva Várhelyi (Siegrune), Kornélia Bakos (Grimgerde), Viktória Mester (Rossweisse).

J’avais trouvé Das Rheingold assez enthousiasmant sans être parfait. Cette Walküre se rapproche nettement de la perfection et atteint, du coup, de réels sommets.

Christian Franz, dont j’avais peu apprécié le Loge la veille, nous sort le grand jeu pour nous proposer un Siegmund stylistiquement magnifique. Il retombe dans ses travers à l’acte 2 et ne se fatigue plus à poser ses aigus, mais sa prestation reste globalement de très bonne tenue. La Sieglinde de Michaela Kaune lui donne magnifiquement la réplique et elle réussit sa sortie comme rarement, malgré une prononciation bizarre (elle est pourtant allemande). Hunding irrésistible de Walter Fink, dont les graves sonores sont un régal.

Judit Németh convainc beaucoup plus que dans Rheingold, et sa Fricka reste joliment digne dans sa blessure. Je n’avais jamais entendu Iréne Theorin en Brünnhilde, et je dois avouer avoir été très impressionné par sa facilité et son endurance apparentes — il me tarde de l’entendre dans Siegfried et, surtout, dans Götterdämmerung. Les Valkyries forment un ensemble très homogène malgré une voix un peu trop présente dans le lot. Il est très rare que les Valkyries restent aussi bien disciplinées jusqu’au bout de leur prestation.

Le Wotan de Juha Uusitalo continue à impressionner par la noblesse du chant, mais il me rend un peu nerveux tant les traits de bravoure semblent lui demander d’efforts. D’une certaine façon, cela sert la psychologie du personnage de Wotan… et Uusitalo a réussi à éviter tout dérapage, mais les jours de son Wotan semblent comptés.

La mise en espace et les illustrations proposées derrière les chanteurs alternent des traits plutôt inspirés (les loups, les chiens, les chevaux) et des tentatives moins convaincantes dans un style chorégraphique assez abscons, à la limite de la prétention. Certains passages, comme la fin de l’acte 2, ne sont pas compréhensibles visuellement pour quelqu’un qui ne connaîtrait pas l’histoire. L’avatar de Loge tout de rouge vêtu que l’on avait découvert dans Rheingold fait de nombreuses apparitions, notamment à la fin des deux premiers actes, où on ne l’attend pourtant pas.

Du côté de la fosse, on verse fréquemment dans le sublime, avec un orchestre parfaitement étonnant… même si l’on conserve une toute petite réserve concernant les cors. Fischer continue à insuffler une énergie considérable à la musique, au prix d’ailleurs d’un sacré investissement physique. Le prélude ainsi que les dernières mesures des actes 1 et 2, qui me mettent toujours dans tous mes états, sont absolument incandescents. Les cordes sont toujours aussi fascinantes. L’harmonie des bois rend le “War es so schmählich…” de Brünnhilde bouleversant. Les trombones sont proprement coruscants.

Deux entractes d’une heure, c’est inhabituel, mais finalement pas désagréable. Comme à Bayreuth, une fanfare tirée de l’acte à venir invite les spectateurs à regagner la salle… (mais les choix sont différents de ceux de Bayreuth).


“Das Rheingold”

Művészetek Palotája, Budapest • 12.6.12 à 18h
Wagner (1869)

Orchestre symphonique de la Radio hongroise, Ádám Fischer. Mise en scène : Hartmut Schörghofer. Avec Juha Uusitalo (Wotan), Christian Franz (Loge), Harmut Welker (Alberich), Annamária Kovács (Erda), Gábor Bretz (Fasolt), Walter Fink (Fafner), Judit Németh (Fricka), Tünde Szabóki (Freia), Oskar Hillebrandt (Donner), Ladislav Elgr (Froh), Gerhard Siegel (Mime), Eszter Wierdl (Woglinde), Lúcia Megyesi Schwartz (Wellgunde), Viktória Mester (Floßhilde).

Début en fanfare pour ce Ring budapestois, particulièrement séduisant sur le plan musical. L’énergie étonnante qui émane de la fosse est une source permanente d’ébahissement. Ce n’est pas que ce soit parfait, mais ça traduit un tel enthousiasme, un tel engagement que l’on ne peut qu’être séduit. Les cordes se distinguent par leur énergie collective ; les bois, par la beauté des timbres et par leur harmonie d’ensemble. Les cors sont malheureusement un poil en-dessous, ce qui se remarque beaucoup plus dans le Ring que dans n’importe quelle autre partition. La direction d’Ádám Fischer confirme tout le bien que m’avait inspiré sa magnifique Rusalka de Bruxelles. Il explore sans complexe la totalité du spectre dynamique, ce qui produit des pianissimi sublimes et des fortissimi d’anthologie. L’acoustique de la salle s’y prête parfaitement et les chanteurs parviennent quand même à se faire entendre sans trop de difficultés (le réglage sonore de la salle est, sauf erreur, signé par le même acousticien que celui qui a conçu le sublime Symphony Hall de Birmingham).

La distribution vocale n’est pas tout à fait au même niveau, mais l’énergie impulsée par Fischer se transmet par capillarité et entraîne tout le monde très haut. On remarque notamment le Fasolt sublime de Gábor Bretz et la Freia claire et sonore et Tünde Szabóki (elle n’a évidemment pas grand’ chose à faire… mais elle le fait fort bien). À l’opposé, l’Alberich de Hartmut Welker accumule les dérapages dans l’aigu et le Loge de mon vieil ami Christian Franz — avec qui j’ai une relation en dents de scie — ne chante pas ses aigus, il les crie. Entre les deux, le Wotan de Juha Uusitalo est d’une exquise noblesse chancelante, mais on sent la voix bien fragile. Très jolie prestation des Filles du Rhin.

La représentation bénéficie d’une sorte de “demi” mise en scène : les chanteurs sont en “white tie” (sauf Christian Franz, en col ouvert et Nike), mais ils effectuent quelques mouvements. Derrière eux se trouve un écran composé de douze panneaux de “Smart Glass”, ce verre capable de passer instantanément de l’état opaque à l’état transparent et inversement. Lorsqu’il est opaque, il peut recevoir des projections venant de l’arrière. Lorsqu’il est transparent, il permet de révéler les mouvements de figurants et/ou de danseurs qui complètent ou illustrent l’action en cours. Loge est d’ailleurs flanqué d’un “alter ego” parmi les figurants, un vieux bonhomme aux cheveux blancs habillé d’un frac rouge qui effectue quelques mouvements généralement assez bizarres. Les projections permettent notamment de gérer la transformation d’Alberich en dragon (pas terrible) et en crapaud (très bien).

Tout n’est pas très inspiré… et certaines images commencent à être un peu usées… mais c’est quand même plutôt bien vu dans l’ensemble.

Une très belle représentation, donc, qui donne vraiment envie de voir la suite.


“Salome”

Royal Opera House, Londres • 11.6.12 à 20h
Richard Strauss (1905). Livret d’après la traduction en allemand (par Hedwig Lachmann) de la pièce Salomé d’Oscar Wilde. 

Direction musicale : Andris Nelsons. Mise en scène : David McVicar. Avec Angela Denoke (Salomé), Stig Andersen (Hérode), Egils Silinš (Jochanaan), Rosalind Plowright (Hérodias), Will Harmann (Narraboth), Sarah Castle (le Page d’Hérodias), Scott Wilde (Premier Soldat), Alan Ewing (Deuxième Soldat), Peter Bronder, Hubert Francis, Timothy Robinson, Pablo Bemsch, Jeremy White (les Juifs), …

Cette mise en scène de David McVicar avait été remarquée lors de sa création en 2008, en particulier à cause de sa transposition au 20ème siècle, vraisemblablement pendant les années 1930. Le décor monumental de Es Devlin — en haut, une salle à manger ; en bas, une gigantesque cuisine servant de salle commune où sont satisfaits les besoins les plus… bas — est à la hauteur des ambitions du metteur en scène.

Après un spectaculaire changement à vue, la danse des sept voiles nous entraîne dans une longue enfilade de sept pièces où Salomé, seule avec Hérode, semble revivre ou représenter tous les fantasmes qu’elle lui inspire. La conception visuelle en est extraordinaire.

On avait aussi beaucoup parlé au moment de la création du comédien choisi pour jouer le bourreau, un body-builder remarqué par McVicar dans la rue, où il s’enduisait de peinture pour figurer une statue. Duncan Meadows est d’ailleurs visible sur la pochette de l’enregistrement DVD du spectacle.

Belle distribution dans l’ensemble, avec notamment un Hérode particulièrement lubrique de la part de Stig Andersen. Angela Denoke a la voix un peu fatiguée, mais elle reste une Salomé extraordinairement charismatique, dont l’engagement dramatique ne peut que susciter l’enthousiasme. Très belle prestation également de Will Harmann en Narraboth.

Mais la soirée appartient à Andris Nelsons, qui transforme la partition de Strauss en une sorte de feu d’artifice d’une beauté déchirante, d’une crudité primale, d’une énergie transcendante. Jamais je n’avais entendu Salome comme ça. C’est viscéral, brut, violent… et tout bonnement bouleversant.


“Merrie England”

Finborough Theatre, Londres • 11.6.12 à 16h
Musique : Edward German (1902). Livret : Basil Hood.

Mise en scène : Alex Sutton. Direction musicale : Eamonn O’Dwyer. Avec Jamie Birkett (The May Queen), Nichola Jolley (Jill-All-Alone), Gemma Sandzer (Bessie Throckmorton), Virge Gilchrist (Queen Elizabeth I), Stuart Hickey (Big Ben), Christopher Killik (Long Tom), Daniel Cane (Walter Wilkins), Michael Riseley (Sir Walter Raleigh), Stephen Darcy (The Earl of Essex), Tom Giles (Silas Simkins), Alexander Beck (A Butcher), Luke Courtier (A Baker), Rhys Saunders (A Tinker), Brendan Matthew (A Tailor), Ruth Leavesley, Rachel Holbrook, Jody Ellen Robinson, Sammy Andrews, Rachel Holbrook.

Cela faisait plus de cinquante ans que Londres n’avait pas eu la chance de revoir cette opérette de 1902, dotée pourtant d’une partition somptueuse. Edward German est parfois considéré comme le successeur d’Arthur Sullivan. Comme lui, il a souffert de ne pas être reconnu pour des œuvres plus sérieuses. Mais je le trouve supérieur à Sullivan par la variété de l’inspiration mélodique, sa relative modernité et, surtout, la beauté confondante de son écriture chorale. Les numéros à deux, trois, quatre voix ou plus abondent… et ils sont tous superbes.

Le livret de Basil Hood, qui place l’action à la cour d’Elizabeth I, est un petit bijou bourré de traits d’esprit réjouissants. L’espèce de parodie “alphabétique” de Romeo and Juliet écrite pour le personnage de Walter Wilkins est un régal.

Production impeccable du petit Finborough Theatre, qui poursuit son œuvre de redécouverte de pages moins connues du théatre musical anglais. Mise en scène au cordeau, servie par une distribution fort jeune mais aussi très talentueuse — le Walter Winkins de Daniel Cane, notamment, est un triomphe comique permanent. À une exception près, les voix sont tout aussi remarquables, avec une mention spéciale pour la Bessie irrésistible de Gemma Sandzer (qui ne fait qu’une bouchée de la redoutable et magnifique chanson “She Had a Letter From Her Love”).

Il faut bien sûr se contenter d’un piano… malheureusement électrique… mais, devant autant de richesses, il serait mal venu de faire la fine bouche.

Et comme on célèbre le Jubilée de diamant d’Élisabeth II, celle-ci apparaît lors des saluts… sous la forme d’une silhouette en carton plus vraie que nature…


“Prometheus” (3D)

Curzon Soho, Londres • 11.6.12 à 12h40.
Ridley Scott (2012). Avec Noomi Rapace, Michael Fassbender, Charlize Theron, Idris Elba, Guy Pearce, Logan Marshall-Green, …

Même s’il accumule les clichés, le scénario est un peu moins lacunaire que mes lectures préalables ne me le laissaient craindre. Oui, il reste un certain nombre de points obscurs et de nœuds non dénoués à la fin du film, mais pas suffisamment pour se sentir frustré. On est surtout étonné de voir les personnages accumuler les gestes imprudents, comme si tout principe de précaution avait disparu en 2093. Pas étonnant que ça ne finisse pas très bien…

La réalisation est soignée, et la 3D est à la fois discrète et efficace. Les effets spéciaux sont réussis… notamment la plongée dans le flux sanguin d’une créature, avec gros plan sur de l’ADN en double hélice et mitose à grande vitesse (à moins que ce ne soit une méiose ?) 

J’ai beaucoup aimé l’ambiance sur le vaisseau spatial avant le réveil des occupants : décor familier, bruit blanc, prélude de Chopin, … Lorsque l’ordinateur parle à l’incontournable androïde de service, David, on ne peut s’empêcher de repenser à l’ordinateur de 2001: A Space Odyssey parlant au personnage nommé… Dave avec quasiment la même voix.


Concert LSO / Haitink au Barbican

Barbican Hall, Londres • 10.6.12 à 19h30
London Symphony Orchestra, Bernard Haitink

Purcell : Chaconne en sol mineur
Mozart : concerto pour piano n° 20 (Maria-João Pires, piano)
Schubert : symphonie n° 9 

Entendre jouer Purcell par le LSO est un bonheur : les cordes sont soyeuses, chantantes, festives… et justes. Ça donne envie de réécouter de la musique baroque. (Mais à condition que ce soit aussi beau : la plupart des versions que je trouve sur YouTube ou Spotify me font grincer des dents.) 

Le vingtième concerto pour piano de Mozart est peut-être le plus envoûtant de tous. En tout cas, sous les doigts de Maria-João Pires, il est juste sublime, même si elle doit se battre un peu pour se détacher de l’orchestre. Le phrasé est miraculeux, la musicalité est enivrante. Quel sens aigu du récit ! Après quelques accrocs minimes dans le premier mouvement, le reste du concerto se déroule dans une perfection technique absolue, qui ne fait qu’amplifier l’inspiration de l’interprétation. Je suis gagné par les frissons dans le deuxième mouvement. Dans le troisième, la façon dont le piano et l’orchestre se répondent dans le même souffle est sidérante.

La symphonie me fait nettement moins vibrer… mais elle bénéficie de l’approche “terre à terre” de Haitink, qui n’en rajoute pas au rayon effets et fanfreluches. Tout repose sur la qualité du son : à ce rayon-là, le LSO a du répondant.

Haitink dispose désormais d’un podium personnalisé muni non seulement d’un garde-corps, mais également d’une sorte de béquille conçue pour faciliter la montée et la descente.


“Jekyll and Hyde”

Union Theatre, Londres • 10.6.12 à 14h
Musique : Frank Wildhorn. Livret et lyrics : Leslie Bricusse.

Mise en scène : Luke Fredericks. Direction musicale : Dean Austin. Avec Tim Rogers (Henry Jekyll / Edward Hyde), Joanna Strand (Emma Carew), Madalena Alberto (Lucy Harris), Mark Turnbull (Sir Danvers Carew), Antony Lawrence (Simon Stride), Michael Blore (Sir Archibald Proops), Rodney Ward (Lord Savage), Tim Benton (General Glossop / Bisset), Andrea Miller (Lady Beaconsfield), Paul Tate (Bishop of Basingstoke), Mark Goldthorp (John Utterson), Lydia Jenkins (Nellie), John McLarnon (Spider), Patsy Blower (Poole), Hayley Driscoll (Frankie), Louise Stanton (Nina).

Comme je l’expliquais récemment, le compositeur Frank Wildhorn n’a connu que deux succès relatifs à Broadway malgré de nombreuses tentatives. Jekyll and Hyde, qui a ouvert ses portes en 1997 et a tenu l’affiche presque quatre ans, est celui qui le plus attiré le public… alors qu’il s’agit selon moi de sa moins bonne partition, si l’on excepte une poignée de chansons à la mélodie aguicheuse mais bien peu théâtrales. C’est pour cela que je n’ai jamais vu le spectacle à Broadway. Ni ailleurs… alors que c’est sans doute la plus représentée des œuvres de Wildhorn. (La production de Broadway a été filmée commercialement et est disponible en DVD… avec David Hasselhoff dans le(s) rôle(s)-titre(s).)

L’occasion s’est finalement présentée de voir Jekyll and Hyde dans un petit théâtre londonien réputé pour la qualité de ses productions, le Union Theatre, ce qui m’a permis de combler une lacune.

J’ai surtout été frappé par l’état de délabrement vocal des comédiens, dont les voix semblent avoir durement souffert du style très déclamatoire des chansons de Wildhorn, qui exigent de longues notes tenues et des excursions régulières aux extrémités de la tessiture — surtout dans l’aigu. On devine que Tim Rogers, qui tient le rôle sans doute épuisant de Jekyll & Hyde, doit avoir d’habitude une voix plutôt agréable et stylée… mais elle ne tient plus qu’à force d’artifices assez pénibles. Même constat du côté des deux rôles principaux féminins, et tout particulièrement pour Madalena Alberto, que l’on a entendue en meilleure forme lorsqu’elle interprétait Fantine dans la production du 25ème anniversaire des Misérables à Paris (elle était déjà fatiguée à Londres). Parmi les seconds rôles, certains semblent avoir complètement perdu leur voix.

La représentation m’a par ailleurs confirmé le manque d’attrait de la partition, pourtant interprétée avec beaucoup de soin par un bel ensemble de cinq instruments (piano, synthétiseur, flûte/saxophone, violoncelle et guitare). C’est le type de musique qui pourrait être supportable si les interprètes étaient tous au sommet de leur art (comme dans le CD de la distribution originale). Mais, compte tenu du niveau général de fatigue, il y a des passages franchement désagréables.

Reste que cette production est sauvée en partie par sa remarquable conception scénique. Luke Fredericks a fait des miracles dans le minuscule Union Theatre, qui utilise une configuration que l’on n’avait pas revue depuis Assassins. Son décorateur, Stewart Charlesworth, multiplie les idées géniales pour repousser virtuellement les murs du théâtre… et quelques projections viennent utilement compléter le dispositif. Fredericks se distingue par une direction d’acteurs exemplaire et l’on ne peut être que très impressionné par la fluidité qu’il parvient à donner à une œuvre manifestement conçue pour un grand théâtre. La mise en scène du tableau “Murder, Murder” du début du deuxième acte est presque une “masterclass” à lui tout seul.

Fredericks a transposé l’action à l’époque contemporaine, ce qui a le double effet de rendre l’histoire moins “gothique”, mais aussi, paradoxalement, d’en souligner les invraisemblances, dans la mesure où la confrontation avec un environnement moins exotique ne peut que souligner le côté fantasmatique de l’intrigue.

On aurait aimé, du coup, entendre des chanteurs en meilleure forme. Le comédien principal, Tim Rogers, est manifestement doué : c’est sur lui seul, ou presque, que repose le contraste entre Jekyll et Hyde car il n’est pas possible de jouer sur le maquillage ou sur d’autres effets. Sur ce chapitre, il est plutôt convaincant. Sa scène finale est aussi particulièrement réussie. Mais avec une voix aussi fatiguée, on ne peut être complètement satisfait.


“Titanic, the Musical”

Empire Theatre, Liverpool • 9.6.12 à 19h30
Musique et lyrics : Maury Yeston (1997). Livret : Peter Stone.

Mise en scène : Sharon Henderson. Direction musicale : Rob Bowness. Avec la troupe d’amateurs de la West Kirby Light Opera Society (WKLOS).

J’avoue que les mots me manquent pour décrire à quel point je suis sidéré par la qualité de cette production de la monumentale comédie musicale de Maury Yeston et Peter Stone consacrée au naufrage du Titanic, que j’ai vue à Broadway lors de sa création en 1997, puis à Amsterdam et à Liège.

Car c’est une troupe d’amateurs, l’une de ces nombreuses operatic societies assez courantes en Grande-Bretagne, qui est à l’origine de l’aventure. Non contents de s’attaquer à l’une des œuvres les plus difficiles du répertoire, qui nécessite un effectif substantiel, ils ont de surcroît installé leur spectacle dans l’un des plus grands théâtres du pays, le majestueux Empire Theatre de Liverpool, dont la jauge dépasse 2300 places (et dont le manteau d’arlequin porte opportunément la représentation d’un trois-mâts).

Le décor est magnifique et se prête parfaitement aux changements de lieux permanents du livret. Il est fort bien éclairé et très intelligemment complété par des projections et par des messages affichés sur deux écrans de télévision. La gestion visuelle de la scène montrant le départ de l’un des canots de sauvetage est tout simplement géniale et dépasse tout ce que j’ai vu jusqu’à présent, y compris à Broadway. Les concepteurs de cette scénographie n’ont pas trouvé le moyen de faire basculer le décor pour évoquer le naufrage du navire, comme dans les autres productions, mais ce n’est pas réellement un problème, sauf peut-être dans la toute dernière scène, dans laquelle l’ingénieur Thomas Andrews, le concepteur du Titanic, est censé mourir écrasé par le piano du grand salon.

La musique est superbement interprétée par un orchestre de 22 musiciens, tandis que les talents vocaux abondent sur scène. À l’exception d’une faible proportion de chanteurs qui n’ont pas les moyens des rôles qu’ils interprètent, le niveau est souvent comparable à celui d’une production professionnelle. Et compte tenu du nombre d’interprètes, les ensembles à plusieurs voix si chers à Maury Yeston donnent des frissons. C’est particulièrement vrai du tableau final du premier acte, juste avant que le Titanic ne heurte l’iceberg, qui montre plusieurs scènes qui se superposent visuellement et musicalement.