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Posts from March 2012

“Follies”

Teatro Español, Madrid • 31.3.12 à 20h
Musique et lyrics : Stephen Sondheim. Livret : James Goldman. Adaptation : Roser Batalla & Roger Peña.

Mise en scène : Mario Gas. Direction musicale : Pep Pladellorens. Avec Muntsa Rius (Sally Durant Plummer), Vicky Peña (Phyllis Rogers Stone), Pep Molina (Buddy Plummer), Carlos Hipólito (Benjamin Stone), Massiel (Carlotta Campion), Asunción Balaguer (Hattie Walker), Mónica López (Solange LaFitte), Lorenzo Valverde (Theodore Whitman), Ángel Ruiz (Young Buddy), Linda Mirabal (Heidi Schiller), Julia Möller (Young Sally), Josep Ruiz (Roscoe), Gonzalo de Salvador (Dimitri Weismann), Marta Capel (Young Phyllis), Diego Rodríguez (Young Ben), Mamen Garcia (Emily Whitman), Teresa Vallicrosa (Stella Deems), Joana Estebanell (Young Heidi).

Mario Gas est le metteur en scène qui fait connaître Sondheim aux Espagnols : après une remarquable production de Sweeney Todd (que j’ai découverte à Barcelone à 1997) et une envoûtante production de A Little Night Music (vue à Madrid en 2000), voici qu’il propose au public madrilène de découvrir Follies, dans le magnifique Teatro Español, dont il est le directeur artistique.

On ne sait quoi applaudir le plus : la superbe adaptation en castillan, qui chante merveilleusement et ne fait aucun compromis de sens ; la mise en scène, attentive aux moindres détails et d’une rigueur dramatique remarquable ; le magnifique orchestre (plus de 20 noms dans le programme — je n’ai pas vérifié qu’ils étaient tous là en même temps) ; l’excellente distribution, menée par la redoutable et excellente Vicky Peña, qui était la Mrs. Lovett de Sweeney Todd et la Désirée de A Little Night Music.

Le spectacle démarre un peu doucement, mais il prend progressivement son essor pour terminer sur l’une des séquences “Loveland” les plus réussies que j’aie vues. Gas enfonce notamment tous les autres metteurs en scène à l’occasion d’un “Losing My Mind” (“Perdiendo la Razón”) visuellement virtuose et d’une grande force. Il utilise fort bien les projections pour enrichir la mise en scène de manière toujours extrêmement pertinente.

On se régale de la performance d’Asunción Balaguer, sans doute la doyenne de la distribution, qui propose un “Broadway Baby” (devenu “Soy Corista”) plein de verve et d’un réjouissant entrain presque juvénile… avant de se lâcher, comme tout le monde, dans un éblouissant “Who’s That Woman?”. On est tout aussi enthousiaste devant les prestations de Massiel en Carlotta et de Linda Mirabal en Heidi.

Pas grand’ chose à reprocher, en somme… Le spectacle, qui ferme ses portes dans quelques jours, a manifestement rencontré l’assentiment du public, puisqu’une reprise vient d’être annoncée pour le mois de juin.

Une dizaine de danseurs apparaissent torse nu au début de la séquence “Loveland”. Je n’ose imaginer la quantité de cire qu’il a dû falloir employer pour qu’il ne subsiste absolument aucune trace de poil… alors que certains d’entre eux sont très bruns — on est en Espagne, après tout.


Les expos Chagall à Madrid

Museo Thyssen-Bornemisza & Fundación Caja Madrid, Madrid • 31.3.12

Le Musée Thyssen-Bornemisza et la Fundación Caja Madrid se sont associés pour présenter une superbe rétrospective Chagall. Poésie des couleurs libérées (ah, cette Porte rouge ! cette Maison bleue !), images oniriques se défiant des lois de la physique… La juxtaposition des œuvres, au lieu de provoquer un sentiment de saturation comme pour d’autres peintres, contribue plutôt ici à donner vie aux toiles exposées, qui se répondent et se complètent.

On est heureux de retrouver le Violoniste, en provenance du Stedelijk d’Amsterdam (malheureusement fermé pour travaux depuis des temps immémoriaux), qui a donné son nom à la comédie musicale Fiddler on the Roof. Une autre très belle pièce de l’exposition est le dessin préparatoire final pour la décoration de la coupole du Palais Garnier. Le sommet de l’exposition est pour moi la série des eaux-fortes réalisées pour illustrer les Fables de La Fontaine : elles plongent le spectateur dans un univers visuel très différent du reste de l’œuvre de Chagall et les touches d’aquarelle ajoutées leur confèrent une personnalité unique et fascinante.

Belle occasion de refaire un tour de la sublime collection permanente du Musée Thyssen — les Kirchner me fascinent tout particulièrement — et de découvrir le magnifique bâtiment d’exposition de la Fundación Caja Madrid, idéal pour prendre du recul face aux tableaux. Je rigole tout seul en découvrant un tableau du peintre Pannini quelques instants après avoir regardé une toile du peintre vénitien Carpaccio. La visite des musées peut ouvrir l’appétit…



Concert Orchestre de Paris / Eschenbach à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 28.3.12 à 20h
Orchestre de Paris, Christoph Eschenbach

Webern : Passaglia
Berg : concerto pour violon “à la mémoire d’un ange” (Gil Shaham, violon)
Bruckner : symphonie n° 6

Joli concert dans l’ensemble, malgré quelques imperfections ici ou là. Le son clair et sans affectation de Gil Shaham est parfait pour le concerto de Berg ; ma fatigue m’empêche malheureusement de profiter de toute l’œuvre. J’ai été surpris de constater que la sixième symphonie de Bruckner ne me semblait pas aussi familière que je le pensais. Eschenbach en propose une belle lecture, précise, romantique mais sans excès — il dirige encore sans partition, ce qui m’impressionne beaucoup dans ce répertoire.


Récital Leif Ove Andsnes au TCE

Théâtre des Champs-Élysées, Paris • 26.3.12 à 20h
Leif Ove Andsnes, piano

Haydn : sonate n°33
Bartók : suite opus 14 Sz.62
Debussy : Images, Livre I
Chopin :
Valse en fa mineur (opus 70 n°2)
Valse en sol bémol majeur (opus 70 n°1)
Valse en ré bémol majeur (opus 70 n°3)
Grande Valse en la bémol majeur (opus 42)
Ballade en la bémol majeur (opus 47)
Nocturne (opus 62 n°1)
Ballade en sol mineur opus 23

Superbe programme, qui met en valeur le sens aigu du phrasé du pianiste norvégien. Ses legatos obsessionnels ne sont peut-être pas du goût de tous (Bartók y perd un peu de son mordant), mais quelle maîtrise des sonorités ! quelle musicalité ! Le programme Chopin est redoutablement bien conçu, dans une sorte de crescendo vertigineux qui culmine jusque dans les bis. Enthousiasme bien compréhensible du public devant un musicien aussi charismatique qu’inspiré.


“Assassins”

Pleasance Theatre, Londres • 25.3.12 à 14h
Stephen Sondheim (1990). Livret de John Weidman.

Mise en scène : Ray Rackham. Direction musicale : Joe Bunker. Avec Martin Dickinson (John Wilkes Booth), Brandon Force (Charles Guiteau), Alexander Forsyth (Leon Czolgosz), Padraig Breathnach (Giuseppe Zangara), Tim McArthur (Samuel Byck), Marcia Brown (Lynette Fromme), Bronwyn Baud (Sara Jane Moore), Bo Frazier (John Hinckley), Johnjo Flynn (Balladeer / Lee Harvey Oswald), Paul Burnham (Proprietor), Nova Skipp (Emma Goldman), …

Ray Rackham n’avait pas eu peur de monter Follies dans la petite salle de ce même Pleasance Theatre en juin 2011. Il s’attaque maintenant à une œuvre un peu plus intime de Sondheim, Assassins… mais, cette fois, dans la “grande” salle de l’établissement. Une grande salle malheureuesment peu remplie lors de cette représentation alors que la qualité du spectacle est excellente.

Même si je n’ai pas retrouvé le même niveau d’enthousiasme que lors de ma dernière rencontre avec l’œuvre, à San Francisco, je me suis régalé devant la qualité dramatique d’une œuvre relativement conceptuelle, qui explore avec beaucoup de finesse les motivations de ces hommes et de ces femmes qui ont essayé d’assassiner un président de la république… certains avec succès.

Rackham est particulièrement inspiré dans la dernière scène, où tous les assassins se retrouvent à Dallas un jour de novembre 1963 au moment où un certain Lee Harvey Oswald a l’intention de mettre un terme à ses jours. Cette scène-clé est superbement interprétée et elle se révèle extrêmement forte.


Concert London Philharmonic Orchestra / Elder à Festival Hall

Royal Festival Hall, Londres • 24.3.12 à 19h30
London Philharmonic Orchestra, Mark Elder

Julian Anderson : The Discovery of Heaven (création mondiale) (Ryan Wigglesworth, direction)
Delius : Sea Drift (Roderick Williams, baryton)
Elgar : symphonie n° 1

Et encore un magnifique concert de musique anglaise (après cet exellent concert du Philharmonia). C’est le délicieux Sea Drift de Delius, basé sur un célèbre texte de Walt Whitman, qui constitue le sommet du concert grâce notamment à la voix chaleureuse et expressive du souriant Roderick Williams. Elder mène ensuite l’imposante symphonie d’Elgar avec détermination vers sa conclusion triomphante, qui déclenche une réaction particulièrement enthousiaste du public.


“Gypsy”

Curve, Leicester • 24.3.12 à 14h15
Livret : Arthur Laurents. Musique : Jule Styne. Lyrics : Stephen Sondheim.

Mise en scène : Paul Kerryson. Direction musicale : Michael Haslam. Avec Caroline O’Connor (Rose), David Fleeshman (Herbie), Victoria Hamilton-Barrit (Louise), Daisy Maywood (June), Jason Winter (Tulsa), Lucinda Shaw (Mazeppa), Jane Fowler (Electra), Geraldine Fitzgerald (Tessie Tura), …

Représentation exceptionnelle tant la prestation de Caroline O’Connor dans le rôle principal de cette comédie musicale mythique est superbe. J’ai toujours beaucoup aimé Caroline O’Connor, mais ses prestations récentes (On the Town et Sweeney Todd à Paris, Follies à Chicago, la Prom du John Wilson Orchestra à Londres en 2011) pouvaient laisser craindre que sa voix ne survive pas aux exigences de la partition.

Craintes infondées, car Caroline O’Connor interprète les sublimes airs de Jule Styne avec une assurance extraordinaire et une voix parfaitement maîtrisée. Elle se permet même quelques petits mélismes qui ne sont pas sans rappeler les manies de la créatrice du rôle la légendaire Ethel Merman. O’Connor laisse loin derrière les autres interprètes contemporaines de Gypsy comme Patti LuPone ou Bernadette Peters.

Belle production par ailleurs, même si je trouve toutes les mises en scène de Gypsy que j’ai vues assez superposables. Mon angoisse en ne voyant que dix musiciens dans le programme s’est révélée elle aussi infondée car le charme des orchestrations originales reste à peu près intact… à part dans l’ouverture, quelque peu malmenée par la réduction.


Concert Orchestre de Paris / Honeck à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 21.3.12 à 20h
Orchestre de Paris, Manfred Honeck

Otto Nicolai : Les Joyeuses Commères de Windsor, ouverture
Strauss : Don Quixote (Truls Mørk, violoncelle)
Dvořák : symphonie n° 8

Je n’ai malheureusement pas beaucoup profité de la première partie compte tenu de ma fatigue, mais la huitième de Dvořák fut un grand moment de bonheur. Magnifique interprétation lumineuse et stylée, contrastée mais sans emphase inutile, d’un orchestre porté par un chef charismatique. Les dernières mesures sont exécutées magistralement et me donnent la chair de poule, même si j’aurais aimé entendre davantage la partie de trompette. Je suis fasciné par l’enthousiasme du tubiste, Stéphane Labeyrie, qui sourit aux anges et marque le rythme en dansant sur sa chaise.

 


“Die Lustige Witwe”

Palais-Garnier, Paris • 19.3.12 à 19h30
La Veuve joyeuse, Franz Lehár (1905). Livret de Victor Léon & Leo Stein, d’après Meilhac.

Direction musicale : Asher Fisch. Mise en scène : Jorge Lavelli. Avec Susan Graham (Hanna Glawari), Bo Skovhus (Graf Danilo Danilowitsch), Harald Serafin (Baron Mirko Zeta), Ana Maria Labin (Valencienne), Daniel Behle (Camille de Rosillon), Franz Mazura (Njegus), Francis Dudziak (Kromow), Francis Bouyer (Bogdanovitch), Claudia Galli (Sylviane), François Piolino (Raoul de St-Brioche), Edwin Crossley-Mercer (Vicomte Cascada), Andrea Hill (Olga), Fabrice Dalis (Pritschitsch), Michèle Lagrange (Praskowia), …

Mauvaise série… Cette représentation m’a plongé dans un ennui insondable. Lavelli semble vouloir chercher un second degré parfaitement inexistant dans une œuvre qui exige littéralité et légèreté décomplexée. Le décor indéchiffrable et caverneux, la scène largement vide et les éclairages crépusculaires donneraient presque le cafard. On n’arrive pas à se faire une opinion sur la prestation des chanteurs tant ils sont livrés à eux-mêmes, presque systématiquement à la face lorsqu’ils chantent leurs airs. La prestation de Bo Skovhus me confirme mon habituelle indifférence à son égard.


Concert Orchestre National du Capitole de Toulouse / Sokhiev à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 18.3.12 à 16h
Orchestre National du Capitole de Toulouse, Tugan Sokhiev

Mahler : symphonie n° 2
(Chœur Orfeon Donostiarra, Anastasia Kalagina, Janina Baechle)

Il fallait bien que ça arrive. J’avais élevé Sokhiev au rang de dieu vivant, transformant tout ce qu’il touche en or. L’alchimie ne fonctionne malheureusement pas dans cette symphonie, qui me laisse froid et déçu. Sokhiev étire terriblement les tempi : malgré l’investissement réel d’un orchestre et d’un chœur de très bon niveau, il n’en résulte aucune tension dramatique, juste une impression de lenteur à la limite du supportable et un discours musical fragmenté, sans âme. Belle prestation d’Anastasia Kalagina, qui console un peu dans la dernière ligne droite.


Concert Royal Concertgebouw Orchestra / Gergiev à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 17.3.12 à 20h
Royal Concertgebouw Orchestra, Valery Gergiev

Dutilleux : Métaboles
Sibelius : concerto pour violon (Leonidas Kavakos, violon)
Prokofiev : symphonie n° 5

L’Orchestre du Concertgebouw semblait avoir mangé du lion pour ce concert absolument magnifique. Certes, on pourrait leur reprocher cette tentation de rester très souvent tout en haut du spectre dynamique, avec une sous-utilisation des nuances médianes… dans une salle dont l’acoustique semble exceptionnellement brillante pour l’occasion.

Mais comment résister à ces vagues sonores infiniment colorées, à ces ensembles impeccables, à l’unité totale de l’orchestre devant l’élasticité de la pulsation de Gergiev, à ces levées toujours si parfaitement synchronisées que tous les instruments semblent s’être mystérieusement fondus en un seul ?

Le concert commence très fort, avec les Métaboles de Dutilleux, dans une interprétation qui rend justice à son statut de chef d’œuvre du 20ème siècle. Le passage jazzy dans “Obsessionnel” est un véritable enchantement. Suit un somptueux concerto de Sibelius par un Leonidas Kavakos dans une forme éclatante, en totale et parfaite symbiose avec Gergiev (un mauvais point pour le Bach en bis, néanmoins). La symphonie de Prokofiev exude une telle énergie primale et un tel enthousiasme collectif que l’on finit à bout de souffle, dans un agréable état de béatitude mâtinée d’euphorie.

Paris, patrie des râleurs et de l’irrespect ? Une première bardée de huées, incompréhensible, accueille les photographes venus immortaliser la visite de la Princesse Máxima des Pays-Bas, marraine de l’Orchestre. Máxima, radieuse, fait un geste discret en direction des photographes, qui s’exécutent. Deuxième série de huées lorsque le Ministre de la culture monte sur scène pour prononcer une courte allocution de bienvenue. Franchement pas fier de l’image que donne notre pays…


“Rusalka”

La Monnaie, Bruxelles • 16.3.12 à 19h
Dvořák (1901). Livret : Jaroslav Kvapil.

Direction musicale : Ádám Fischer. Mise en scène : Stefan Herheim. Avec Myrtò Papatanasiu (Rusalka), Paval Černoch (Prince), Annalena Persson (Princesse étrangère), Willard White (Vodník), Renée Morloc (Ježibaba), Julian Hubbard (Chasseur & Prêtre), Ekaterina Isachenko, YoungHee Kim, Nona Javakhidze (Nymphes des bois), André Grégoire (Boucher), Marc Coulon (Policier).

Les performances vocales ne sont malheureusement pas inoubliables mais, pour le reste, quelle merveille !

La direction musicale d’Ádám Fischer — que je peux très bien observer depuis ma place — met idéalement en valeur le relief dramatique de la partition. L’orchestre, magnifique, semble se trouver en état de grâce. (C’est la dernière représentation : lorsqu’il revient dans la fosse au début du troisième acte, Fischer trouve un cœur rouge — qui fait d’ailleurs écho à un accessoire de la mise en scène — sur son pupitre. Des bonbons ?) On distingue une influence wagnérienne dans la gestion des leitmotive, mais aussi dans l’écriture des fins d’actes : les emballements à la fin des premier et deuxième actes ne sont pas sans rappeler ceux de la Valkyrie. Ils laissent sur le même sentiment d’euphorie.

Je me déclare officiellement inconditionnel de Stefan Herheim. Après son Parsifal de Bayreuth, son Eugène Onéguine d’Amsterdam, sa Bohème d’Oslo, j’ai été conquis par une vision qui combine une fois encore une véritable intelligence du texte et de la musique à un instinct visuel éminemment théâtral. Herheim est le metteur en scène qui réconcilie le Regietheater avec l’intelligence.

La Rusalka d’Herheim est racontée du point de vue de l’Esprit du Lac, devenu un homme commun dans une ville grise et pluvieuse. Les personnages masculins et les personnages féminins ont tendance à y être superposables, à devenir des archétypes de l’Homme et de la Femme, grâce à des trouvailles visuelles étonnantes — dont certaines se trouvaient malheureusement hors de mon champ de vision en raison d’un angle mort depuis ma place (mais, heureusement, il y a des miroirs en fond de scène). Ce parti pris semble d’autant plus défendable pour une œuvre où les personnages sont tous désignés par des noms génériques (l’Ondine, le Prince, l’Esprit du Lac, la Sorcière, etc.)

Le rideau se lève sur une longue et virtuose scène silencieuse montrant des gens s’engoufrant dans une bouche de métro un jour de pluie dans une ville grisâtre : elle m’a beaucoup rappelé la pièce The Hour We Knew Nothing of Each Other de Peter Handke, un auteur que Herheim, sauf erreur, a déjà mis en scène.

Mon plaisir aurait été parfait si mon voisin n’avait pas choisi de faire un malaise — cardiaque, je pense — environ dix minutes avant la fin de la représentation, à un moment particulièrement intense sur le plan musical et dramatique. Le temps nécessaire pour aller chercher les secours m’a privé de quelques instants assurément délicieux. (C’était la deuxième fois que cela m’arrivait : jamais deux sans trois ?)


“Parsifal”

Opéra de Lyon • 11.3.12 à 15h
Wagner (1882)

Direction musicale : Kazushi Ono. Mise en scène : François Girard. Avec Nikolai Schukoff (Parsifal), Elena Zhidkova (Kundry), Georg Zeppenfeld (Gurnemanz), Gerd Grochowski (Amfortas), Alejandro Marco-Buhrmester (Klingsor), Kurt Gysen (Titurel), …

Décidément, l’Opéra de Lyon a la main heureuse avec Wagner. Après un excellent Tristan l’an dernier, il nous propose un Parsifal de très haut vol, aussi magnifique sur le plan musical qu’il est réussi sur le plan de la mise en scène.

La conception visuelle de François Girard est relativement dépouillée, mais elle est riche de sens. Le décor des premier et troisième actes illustre de manière frappante l’état de déshérence dans lequel se trouvent des chevaliers qui tournent littéralement en rond entre deux “shoots” au Graal. Le visuel de la scène liturgique du premier acte, s’il n’est pas d’une originalité folle, est en revanche parfaitement approprié et tellement bien réalisé qu’il en décuple la force déjà considérable de cet épisode. Mais la trouvaille la plus géniale est cette faille qui traverse la scène… et qui permet de faire une transition visuelle totalement convaincante avec l’antre de Klingsor, donnant ainsi à l’œuvre une réjouissante cohérence visuelle.

Très belle direction musicale d’un Kazushi Ono tout en rondeurs. Les tempi sont moins élastiques que ceux de Gatti et les “coups de poing” musicaux sont, du coup, moins nombreux… mais cette régularité a aussi des mérites car elle permet de travailler la tension dramatique sur la durée. La combinaison de cette conduite musicale déterminée et d’une mise en scène particulièrement inspirée donne au troisième acte une force rare : il se termine sur un sentiment d’exaltation qui perdure bien au-delà de la représentation.

Superbe distribution, dans laquelle se distingue tout particulièrement le Gurnemanz très charismatique de Georg Zeppenfeld. Le Parsifal de Nikolai Schukoff est d’excellente tenue — j’aurai une occasion de le revoir dans les semaines qui viennent et je m’en réjouis.


“Parsifal”

Théâtre des Champs-Élysées, Paris • 9.3.12 à 18h
Wagner (1882)

Orchestre National de France, Daniele Gatti. Avec Christopher Ventris (Parsifal), Mihoko Fujimura (Kundry), Kurt Rydl (Gurnemanz), Detlef Roth (Amfortas), Lucio Gallo (Klingsor), Andreas Hörl (Titurel), …

Superbe représentation en concert, micro-dirigée par un Gatti qui se passe étonnamment de partition. C’est la troisième fois que j’entends Gatti diriger Parsifal, chaque fois avec un orchestre différent : son incroyable intimité avec l’œuvre fait des merveilles. Comme je le notais à Zurich, la maîtrise des tensions musicales est admirable. Quand l’orchestre suit — et le moins qu’on puisse dire est que le National est en phase —, le résultat est à couper le souffle. La libération qu’apporte la Verwandlungsmusik après une heure de retenue déclenche une vague irrésistible d’émotions sublimes et enivrantes.

Belle distribution, même si toutes les voix fatiguent pendant la représentation — à l’exception peut-être de l’excellent Christopher Ventris.

Grand n’importe quoi au moment des applaudissements, qui arrivent presque toujours trop tôt, alors que Gatti essaie désespérément de les retenir. Le bazar est accentué par le fait que certains pensent encore, à tort, que Wagner ne voulait pas d’applaudissements à la fin du premier acte. Summum du ridicule à la fin du troisième acte, lorsqu’un spectateur crie “ta gueule !” à l’intention d’un applaudisseur précoce.


Concert Rundfunk-Sinfonieorchester Berlin / Janowski à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 6.3.12 à 20h
Rundfunk-Sinfonieorchester Berlin, Marek Janowski

Webern : Six Pièces, op. 6
Wagner : Wesendonck Lieder (Nina Stemme, soprano)
Strauss : Mort et Transfiguration
Wagner : Tristan et Isolde, Prélude et Mort d’Isolde (Stemme)

Un “petit” concert, assez peu excitant.

Les Wesendonck Lieder font partie de ces quelques (rares) œuvres pour lesquelles je vénère tellement un enregistrement discographique que j’ai beaucoup de mal à apprécier toute autre interprétation. En l’occurrence, c’est la version — assez peu connue, me semble-t-il — d’Elisabeth Meyer-Topsøe qui me semble bien difficile à égaler.

Quelques jours après le concert inoubliable de Birmingham, les extraits de Tristan et Isolde semblent, eux aussi, bien fades. Nina Stemme est très en-dessous des souvenirs que m’a laissés sa Brünnhilde de San Francisco.


Concert Chamber Orchestra of Europe / Haitink à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 5.3.12 à 20h
Chamber Orchestra of Europe, Bernard Haitink

Beethoven :
– symphonie n° 1
– symphonie n° 9
(Grand Chœur de la Radio néerlandaise, Jessica Rivera, Karen Cargill, Roberto Saccà, Hanno Müller-Brachmann)

J’avais jeté l’éponge au dernier moment quelques jours plus tôt à l’occasion du premier concert de cette série parisienne du Chamber Orchestra of Europe. J’ai quand même écouté le concert en direct sur le web : sublime prise de son, “Pastorale” la plus longue de l’histoire (il y a vraiment autant de reprises ou ils en ont rajouté par perversité ?)

Le Chamber Orchestra of Europe est une remarquable phalange, mais elle se heurte à un curieux paradoxe : si la formation réduite favorise un son allégé et débarrassé d’une emphase inutile, les individualités des musiciens sont telles que l’ensemble manque, à mes oreilles, d’harmonie.

La première symphonie, d’habitude un peu fadasse, y gagne en caractère, même si j’ai cru que le deuxième mouvement n’en finirait jamais. La neuvième, en revanche, devient dans certains passages une sorte de mélasse curieuse : comme Haitink aime bien de surcroît que l’on entende tous les pupitres, on perd régulièrement la mélodie. C’est particulièrement frappant dans le troisième mouvement : je suis obligé de le réécouter en arrivant chez moi pour me le remettre en tête.

Non, décidément, ce n’est pas pour moi… Je me console en écoutant mon enregistrement de Josef Krips à la tête du LSO, qui me “parle” plus…


“Patience”

Union Theatre, Londres • 4.3.12 à 14h
Musique : Arthur Sullivan. Livret : W. S. Gilbert.

Mise en scène : Sasha Regan. Direction musicale (piano) : Richard Bates. Avec Edward Charles Bernstone (Patience), Stiofàn O’Doherty (Archibald Grosvenor), Dominic Brewer (Reginald Bunthorne), Sean Quigley (The Lady Jane), Matthew James Willis (The Duke of Dunstable), Thomas Heard (Major Murgatroyd), Edward Simpson (Colonel Calverley), James Lacey (The Lady Angela), Mark Gillon (The Lady Saphir), Matthew Markwick (The Lady Ella), Oliver Metcalfe (Maiden), William Whelton (Maiden), Daniel Bartlett (Maiden), Raymond Tait (Dragoon), Jarred Page (Dragoon), Gareth Andrews (Dragoon).

Le petit Union Theatre propose une production fort plaisante d’une opérette de Gilbert & Sullivan un peu moins connue que d’autres mais dotée d’une partition tout à fait exquise. Comme d’habitude, la mise en scène se débrouille fort bien de l’exiguïté des lieux… et la chorégraphie inventive du décidément talentueux Drew McOnie ajoute une touche d’originalité fort appréciable.

Reste une énigme : pourquoi diable avoir choisi de faire jouer tous les rôles par des hommes ? Ce n’est pas comme si Londres manquait de chanteuses capables de rendre justice au sublime chœur “Twenty Lovesick Maidens We” qui ouvre l’opérette. Ce n’est pas qu’ils chantent mal, non… mais entendre des hommes chanter deux heures en voix de fausset est un peu épuisant. (Le théâtre anglais aime bien les rôles travestis… On en trouve notamment dans les “pantos”, un genre assez incompréhensible pour les continentaux.)


“Tristan und Isolde”

Symphony Hall, Birmingham • 3.3.12 à 16h
Richard Wagner (1865)

City of Birmingham Symphony Orchestra, Andris Nelsons. Avec Stephen Gould (Tristan), Lioba Braun (Isolde), Christianne Stotijn (Brangäne), Matthew Best (Marke), Brett Polegato (Kurwenal), Benedict Nelson (Melot / Helmsman), Ben Johnson (Sailor / Shepherd).

Une représentation proprement époustouflante, qui confirme la réputation qu’Andris Nelsons est en train d’acquérir à la tête de l’Orchestre symphonique de Birmingham, dont il est le directeur musical depuis 2008. Une version concert de Lohengrin en 2010 avait déjà fait grand bruit : j’avais prévu d’y assister, mais j’avais changé mon programme au dernier moment.

Ce Tristan est une merveille : le jeu de l’orchestre balaie une gamme infinie d’émotions… avec des pointes dramatiques littéralement à couper le souffle — je me suis trouvé plusieurs fois en apnée pendant le troisième acte, qui était par moments rien moins qu’incandescent. Nelsons utilise intelligemment la géographie du magnifique Symphony Hall pour spatialiser quelques interventions.

Distribution très solide, manifestement choisie pour sa capacité à rivaliser avec l’orchestre quand il se lâche.

Stephen Gould, qui ne m’avait jamais impressionné par sa capacité à tenir la distance, se donne avec un abandon total. Il rencontre quelques microscopiques difficultés techniques (émission peu maîtrisée dans les pianissimi, quelques respirations mal placées, un aigu craqué), mais ce n’est rien à côté d’une prestation impériale combinant sensibilité et puissance, intériorité et abandon. Sa prestation du troisième acte, renforcée par une symbiose totale avec l’orchestre, restera dans ma mémoire comme l’un des moments d’opéra les plus époustouflants que j’aie vus de ma vie. J’espère pour lui qu’il arrivera à la reproduire car il semblait porté par les dieux.

L’Isolde de Lioba Braun est un régal. Elle aussi possède une étonnante puissance naturelle qu’elle utilise sans compromettre une belle subtilité interprétative. Ses aigus vibrés ne sont peut-être pas du goût de tout le monde, mais le talent est considérable. Tous les autres rôles sont remarquables, avec des mentions particulières pour la Brangäne de Christianne Stotijn et le Marke de Matthew Best.

C’est l’unité d’intention générale qui frappe le plus : sans doute grâce à la conduite de Nelsons, orchestre et chanteurs vivent le relief dramatique considérable de la partition dans un total synchronisme. La force déjà considérable de l’œuvre s’en trouve démultipliée. Je suis sorti de là particulièrement secoué.