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Concert Orchestre Philharmonique d’Oslo / Petrenko à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 30.11.11 à 20h
Orchestre Philharmonique d’Oslo, Vasily Petrenko

Rolf Wallin : Act
Sibelius : concerto pour violon (Joshua Bell, violon)
Tchaïkovski : symphonie n° 4

Un concert marqué par le plaisir de jouer ensemble. Il en émane une énergie communicative et euphorisante.

Le concerto de Joshua Bell, tout en tensions savamment entretenues, est à la fois exaltant et épuisant. Le style de Bell est très particulier, et il faut quelques instants pour se laisser séduire. Le jeu est mordant et sauvage, avec des coups d’archet kilométriques. Bell transforme la musique en un formidable objet dramatique : la pression monte dans la cocote-minute en même temps que le visage du soliste se recouvre d’une transpiration abondante. L’apogée n’en est que plus intense.

Son bis, un extrait d’Ysaÿe, est littéralement à couper le souffle.

Final en beauté avec une symphonie de Tchaïkovski magnifique : tout n’est pas parfaitement irréprochable sur le plan technique, mais le son est ample et généreux et Petrenko canalise avec talent le séduisant enthousiasme collectif de l’orchestre pour exalter les talents mélodiques et harmoniques du compositeur.


Concerts LSO / Gergiev à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 28 et 29.11.11 à 20h
London Symphony Orchestra, Valery Gergiev

28.11.11

Schumann : concerto pour piano (Hélène Grimaud, piano)
Chostakovitch : symphonie n° 10

29.11.11

Liadov : Le Lac enchanté
Tchaïkovski :  concerto pour violon (Anne-Sophie Mutter, violon)
Rihm : Lichtes Spiel (Mutter)
Chostakovitch : symphonie n° 6

Quel bonheur de voir et d’entendre le LSO à nouveau à Pleyel ! Difficile d’énumérer toutes les qualités de cet orchestre exceptionnel : enthousiasme collectif communicatif, capacité étonnante à parler d’une seule voix, sublime expressivité des solistes, son rutilant et quasiment aphrodisiaque. À la seconde où Emanuel Abbühl entame le solo de hautbois introductif du concerto de Schumann, on est transporté dans un autre monde.

Il faudra attendre un peu pour profiter totalement de ce paradis terrestre car le concerto d’Hélène Grimaud est bien décevant. Grimaud donne l’impression de négocier en permanence avec son piano au lieu de lui imposer sa volonté. Ses doigts restent collés sur des touches à moitié enfoncées et le peu de son qu’elle tire de son instrument refuse de prendre forme, englué qu’il est dans cette curieuse tentative de legato permanent et par la pédale omniprésente. Aucun silence, même microscopique, dans les deux premiers mouvements : il reste toujours un fond sonore, soit parce que les doigts restent sur le clavier, soit parce que la pédale reste enfoncée. Il n’y a guère que dans le troisième mouvement où, emportée par l’exigence technique de la partition, elle se libère de ses lubies et parvient à émouvoir un peu.

Même si l’on se trouve avec Anne-Sophie Mutter à un niveau infiniment plus élevé de musicalité et d’émotion, je ne parviens pas à me laisser convaincre par un son délibérément acescent, presque grinçant. Au filtre de ma sensibilité, cette manie d’accélérer les passages rapides ou techniques (souvent au-delà du raisonnable — il manque des notes) et de ralentir les passages lents ou faciles dénote un goût douteux et non un tempérament artistique supérieur. Reste que, si le concerto ne me convainc pas, le bis (un Bach, encore) sonne d’une manière merveilleusement ronde et chaleureuse, comme un marron qui grille sur le feu à Noël. Mutter propose également une très belle prestation dans l’intéressante pièce pour violon et orchestre de Rihm, Lichtes Spiel. Si seulement elle abordait Tchaïkovski dans le même état d’esprit…

Les deux symphonies de Chostakovitch sont ébouriffantes de tension et de beauté. Elles ont en commun de commencer par un long, très long, mouvement lent (très lent, même, dans le cas de la sixième). Gergiev emmène l’orchestre dans des contrées étranges et fascinantes, où les sonorités s’étirent de manière poétique et envoûtante. Les deux symphonies ont également en commun de déboucher sur des mouvements rapides ou très rapides dans lesquelles le LSO se révèle proprement stupéfiant dans sa capacité à suivre comme un seul homme la conduite d’un chef décidément charismatique. Les deux Allegro de la dixième, le Presto final de la sixième donnent l’impression grisante d’avoir pris place à bord d’un grand huit ou d’un bolide de Formule 1 lancé à fond sur un circuit aux surprises sans cesse renouvelées. C’est enivrant et exaltant, palpitant et électrisant.


“Burlesque”

Jermyn Street Theatre, Londres • 27.11.11 à 15h30
Musique : Adam Meggido. Livret et lyrics : Adam Meggido & Roy Smiles

Mise en scène : Adam Meggido. Direction musicale : Duncan Walsh-Atkins. Avec Linal Haft (Freddie Le Roy), Buster Skeggs (Lula Malkah), Chris Holland (Rags Ryan), Jon-Paul Hevey (Johnny Reno), Alicia Davies (Honey Hogan), Sinead Mathias (Georgia Mitchell), Victoria Serra (Amy Delamero), Alex Bartram (Bill Henry), Jeremiah Harris-Ward (Saul Sunday).

C’est à la fois incroyable et typique de l’état actuel de la comédie musicale que ce soit dans le microscopique Jermyn Street Theatre, où je n’étais pas allé depuis longtemps mais où j’ai d’excellents souvenirs, que se joue une nouvelle pièce ambitieuse et intelligente, dont la partition est deux fois plus entraînante que celles de Ghost, Matilda, Lend Me a Tenor et Betty Blue Eyes réunies.

1952, quelque part aux États-Unis : un théâtre s’accroche à un genre mourant, le “burlesque”, enchaînement de tableaux comiques et musicaux alternant avec de vrais/faux strip-teases — quiconque a vu la comédie musicale Gypsy visualise sans doute très bien l’atmosphère. Pendant ce temps, le maccarthysme, sous prétexte de protéger la nation contre le communisme, sème la terreur. Les auteurs font bien sûr un parallèle silencieux avec les États-Unis d’aujourd’hui et leur “guerre contre la terreur”.

La pièce alterne des tableaux “à la façon du burlesque” et des scènes pour le petit monde qui peuple les coulisses du “Palace Theater”. Il y a les deux vieux comédiens reconvertis en organisateurs de spectacles ; le talentueux comique condamné à jouer dans des théâtres de seconde zone parce qu’il est blacklisté par les maccarthystes ; son compère, un Irlandais homosexuel et alcoolique ; et les trois ecdysiastes (je ne crois pas que le mot existe en français, mais je ne peux pas résister) qui font partie du spectacle.

Il suffit de dix secondes au début de la pièce pour que l’émotion s’installe : les merveilleux Linal Haft et Buster Skeggs (qui sont mari et femme dans la vie), les yeux vagues et la voix embuée, se remémorent le passé dans une vraie/fausse nostalgie, point de départ d’un magnifique et virtuose numéro d’ouverture comme on en voit peu. Ils inaugurent une série de personnages plus touchants les uns que les autres, le sommet étant atteint avec le duo comique de Johnny Reno et Rags Ryan, les sublimes Paul Hevey et Chris Holland.

La partition enchaîne les moments de bonheur. Un piano, une batterie, une clarinette doublant le saxophone : il ne faut rien de plus pour accumuler les ambiances délicieuses. Les moments forts de la partition sont trop nombreux pour être tous cités, mais le numéro final du premier acte, “Luck Of The Irish”, et le numéro d’ouverture du deuxième acte, “Little Red Riding Hood”, sont particulièrement jubilatoires.

La mise en scène et la magie de la pièce parviennent à nous faire oublier que la scène fait la taille d’un timbre poste.

Mais que fait Burlesque dans un aussi petit théâtre ? Et où nous cachait-on ce Adam Meggido jusqu’à présent ? J’espère pour lui que son téléphone a beaucoup sonné ces dernières semaines.

Deux choses à bannir absolument dans les théâtres : les cigarettes au maïs (à tout prendre, je préfère encore les vraies) et la musique de fond qui se déclenche automatiquement dès que les lumières de la salle sont allumées, y compris pendant les saluts !


“Ruddigore, or The Witch’s Curse”

Barbican Theatre, Londres • 26.11.11 à 19h15
Musique : Arthur Sullivan. Livret & lyrics : William Schwenck Gilbert.

Opera North Orchestra, John Wilson. Mise en scène : Jo Davies. Avec Amy Freston (Rose Maybud), Gillene Herbert (Zorah), Anne-Marie Owens (Dame Hannah), Grant Doyle (Robin Oakapple / Sir Ruthven Murgatroyd), Richard Angas (Old Adam Goodheart), Hal Cazalet (Richard Dauntless), Heather Shipp (Mad Margaret), Richard Burkhard (Sir Despard Murgatroyd), Steven Page (Sir Roderic Murgatroyd), …

Une occasion en or d’entendre l’une des plus belles opérettes de Gilbert & Sullivan interprétée dans des conditions exceptionnelles sous les auspices de la troupe ambulante Opera North et sous la baguette du génial John Wilson, pour lequel j’admets une admiration inconditionnelle en raison de ses concerts annuels (2009, 2010, 2011) aux Proms.

Difficile de trouver quoi que ce soit à redire à cette sympathique entreprise : l’œuvre est interprétée avec esprit et enthousiasme par une troupe irréprochable, dans laquelle on remarque particulièrement l’excellent Dick Dauntless de Hal Cazalet. La mise en scène réussit à se débrouiller fort honnêtement de moyens manifestement limités, notamment lorsqu’il faut donner vie aux ancêtres morts qui sortent de leurs portraits respectifs à l’acte 2.

La musique est évidemment interprétée de manière superlative sous la baguette infaillible de John Wilson. L’orchestre d’Opera North trouve le ton idéal pour rendre justice aux accents de la musique de Sullivan, parfois aussi acérés que l’humour du livret de Sullivan. On note tout particulièrement l’excellente prestation du trompette solo, Murray Greig.


“Matilda the Musical”

Cambridge Theatre, Londres • 26.11.11 à 14h30
Musique & lyrics : Tim Minchin. Livret : Dennis Kelly, d’après le roman pour enfants de Roald Dahl.

Mise en scène : Matthew Warchus. Direction musicale : Bruce O’Neil. Avec Bertie Carvel (Miss Trunchbull), Paul Kaye (Mr. Wormwood), Josie Walker (Mrs. Wormwood), Lauren Ward (Miss Honey), Peter Howe (Michael Wormwood), Melanie LaBarrie (Mrs. Phelps), Matthew Malthouse (The Escapologist), Emily Shaw (The Acrobat), Tim Walton (Teacher / Doctor), Gary Watson (Rudolpho), … Et les enfants : Cleo Demetriou (Matilda), Ruby Bridle (Lavender), Zachary Harris (Bruce), William Keeler (Nigel), Lucy May Pollard (Amanda), Louis Suc (Eric), Jemima Morgan (Alice), Katie Lee (Hortensia).

Roald Dahl est l’un des auteurs pour enfants les plus connus du 20ème siècle : Charlie and the Chocolate Factory, James and the Giant Peach, Fantastic Mr. Fox, c’est lui. Dahl a aussi écrit pour les adultes, et je me souviens avoir dévoré ses deux volumes autobiographiques, Boy et Going Solo, avec délectation peu après leur publication.

La Royal Shakespeare Company a eu l’idée de commander une adaptation en comédie musicale d’une histoire pour enfants de Dahl manifestement très connue par les Anglais : Matilda. Créée il y a à peu près exactement un an à Stratford Upon Avon (où je souhaitais la voir, mais mon emploi du temps ne me l’a pas permis), elle a été tellement bien reçue par la critique qu’elle a finalement été installée à Londres, dans le petit Cambridge Theatre, où se jouait naguère la comédie musicale Chicago.

Matilda est un excellent spectacle. Mais les échos étaient tellement dithyrambiques que je m’attendais à être un peu plus enthousiasmé. Ma déception relative vient pour une bonne part de la partition de Tim Minchin qui, à l’exception de la chanson “When I Grow Up”, beaucoup utilisée pour promouvoir la pièce, me semble assez peu inspirée. (Si vous n’avez jamais entendu parler de Tim Minchin, faites une recherche sur son nom dans YouTube…)

Pour le reste, on ne peut qu’admirer la qualité de l’adaptation de Dennis Kelly, qui parvient à conserver le style si particulier de Dahl alors que le medium théâtral est bien différent de son mode d’expression original. L’histoire conserve tout son mordant et son acidité, des dimensions essentielles de l’œuvre de Dahl, qui ne sont évidemment pas étrangères à son succès auprès des enfants. La mise en scène de Matthew Warchus est une source inépuisable d’émerveillement, en partie grâce au sublime décor de Rob Howell, qui pourrait faire retrouver une âme d’enfant au plus endurci des spectateurs.

Belle distribution du côté des adultes. Le choix de faire jouer la redoutable directrice d’école Miss Trunchbull par un homme travesti, dans la droite ligne de la tradition très anglaise de la pantomime, est peut-être le choix le plus contestable de cette adaptation. Du côté des enfants, on doit admettre une certaine admiration pour cette troupe pleine d’entrain et de talent, d’autant qu’il faut trois titulaires pour chaque rôle compte tenu des contraintes légales et pratiques. Cleo Demetriou, qui interprète le rôle-titre lors de cette représentation, ne peut que forcer l’admiration compte tenu de sa capacité à mémoriser un rôle d’une longueur quasi-shakespearienne et à le restituer avec un naturel et un professionnalisme désarmants.


“Eugene Onegin”

English National Opera, Londres • 25.11.11 à 19h
Eugène Onéguine (1879). Musique : Tchaïkovski. Livret du compositeur, d’après Pouchkine. Version en anglais de Martin Pickard.

Direction musicale : Edward Gardner. Mise en scène : Deborah Warner. Avec Audun Iversen (Onegin), Amanda Echalaz (Tatyana), Toby Spence (Lensky), Brindley Sherratt (Gremin), Claudia Huckle (Olga), Adrian Thompson (Triquet), …

L’English National Opera propose une nouvelle mise en scène d’Eugène Onéguine, conçue par Deborah Warner. Comme il se doit à l’ENO, l’œuvre est donnée en anglais… ce qui m’attirait d’autant plus que j’admire beaucoup le CD disponible chez Chandos avec Kiri Te Kanawa et Thomas Hampson. Le texte de Martin Pickard trouve les accents appropriés : “Onegin, I confess it gladly / I worship my Tatyana madly”, annonce Gremin dans son grand air.

La musique de l’ouverture m’avait hanté toute la journée, et je n’ai pas été déçu lorsque le décidément talentueux Edward Gardner a baissé sa baguette et que le magnifique orchestre de l’ENO a commencé à jouer : alternant de purs moments d’extase romantique et les envolées furieuses des transports amoureux, l’orchestre de l’ENO se pare d’une irrésistible âme russe. De ma place désormais devenue fétiche, d’où l’acoustique est un régal, je savoure tout particulièrement le jeu magnifique des bois — hautbois et basson en tête.

La mise en scène de Deborah Warner se complait dans les belles images. Belles mais peu cohérentes : la mise en scène est pleine d’entrées et de sorties illogiques et de situations contredites par le livret, notamment quand les personnages disent à quel point le jardin est délicieux alors qu’ils sont dans une sorte de grange (qui, semble-t-il, sert aussi de chambre à Tatyana… Onéguine y viendra lui faire la leçon parmi les cageots de coloquintes).

Et pourtant, on sent que le public accroche — je suis encore sidéré que les huit colonnes qui encombrent l’essentiel de l’espace scénique au troisième acte (allez danser une polonaise dans un espace pareil !) aient été applaudies par le public au lever du rideau. Warner avait déjà recueilli des éloges injustifiés à mon sens pour sa mise en scène prétentieuse de Dido And Æneas ; elle récidive ici en recueillant des compliments qui reviennent en réalité au compositeur et à l’orchestre.

Warner ne sait pas gérer les mouvements du chœur, garde des espaces trop ouverts à cause de lui, incorpore des chorégraphies contemporaines risibles et accepte des lumières ratées (et même épouvantables dans la scène de la lettre). Elle fait des choix bizarres en faisant embrasser Tatyana par Onéguine — sur la bouche — à la fin du I, ou encore en demandant à Lensky d’envoyer Olga au tapis — deux fois ! — quand il s’emporte contre elle.

Certains partis pris sont plus classiques, et plus réussis aussi : on découvre Lensky assis sur un grand tronc mort au milieu de la steppe recouverte de givre au début de la scène du duel. Parmi les choix de Warner auxquels je souscris figure aussi celui de faire tomber le rideau entre chaque tableau. Le livret en a besoin ; paradoxalement, l’action y gagne beaucoup en rythme dramatique.

La distribution est de qualité très diverse. Toby Spence s’y distingue très nettement avec un Lensky exceptionnel, combinant à merveille la légèreté et l’introspection du jeune romantique. Spence possède des graves d’une qualité rare et son air du deuxième acte est une merveille : sobre et intense à la fois, sans manières déplacées.

On retrouve aussi avec un plaisir non dissimulé le Gremin irréprochable de Brindley Sherratt, déjà admiré à Covent Garden en 2008 (et qui était aussi un Sparafucile remarquable). Les notes finales de son air sont saisissantes tant elles sont justes et sonores.

Le Onéguine de Audun Iversen est correct, sans plus. Il n’est pas très charismatique et fait même un peu plouc là où on attend un snobinard de province un peu blasé.

Je n’aime pas non plus la Tatyana d’Amanda Echalaz. Presque transparente, elle manque singulièrement de présence et n’incarne réellement aucune des dimensions tragiques de son héroïne. Après l’avoir trouvée si peu convaincante dans les deux premiers actes, on s’attend à ce qu’elle réussisse sa transformation du troisième acte, mais il n’en est rien. Incapable de réellement contrôler son émission, elle sort ses aigus à l’arrache… et ce n’est pas joli, d’autant que son vibrato est d’une largeur presque obscène.

On est bien plus charmé par la Olga de Claudia Huckle, même si le rôle est évidemment peu exigeant.

Malgré mes réserves, il faut reconnaître que la fin fonctionne très bien. Le dernier duo entre Onéguine et Tatyana m’avait rarement autant touché — Edward Gardner donnait, il est vrai, un réel coup de main dans la fosse. En guise d’adieu, Tatyana rend à Onéguine le baiser qu’il avait posé sur ses lèvres à la fin de l’acte I. Puis elle s’éloigne : dans le silence, ses pas résonnent sur le plancher de scène. Ce n’est qu’au bout de longues secondes que Gardner entonne les dernières mesures d’une manière presque sauvage, tandis qu’Onéguine s’effondre au pied d’une colonne. Rideau.


“Le Grand Macabre”

Gran Teatre de Liceu, Barcelone • 19.11.11 à 20h
Ligeti (1977). Livret de Ligeti et Michael Meschke, d’après la pièce de Michael De Ghelderode.

Direction musicale : Michael Boder. Mise en scène : Àlex Ollé (pour la Fura dels Baus). Avec Werner van Mechelen (Nekrotzar), Chris Merritt (Piet the Pot), Frode Olsen (Astradamors), Barbara Hannigan (Venus / Gepopo), Ning Liang (Mescalina), Brian Asawa (Prince Go-Go), Simon Butteriss (Black Minister), Ana Puche (Amanda), Inés Moraleda (Amando), Francisco Vas (White Minister), …

Une expérience enthousiasmante. L’opéra de Ligeti est un petit chef d’œuvre, ici magnifiquement mis en valeur par la mise en scène du génial Àlex Ollé (déjà très apprécié ici et pour son talent visuel) et par l’engagement exemplaire d’une distribution de rêve.

Il est sans doute difficile de concevoir une mise en scène adaptée à une œuvre qui, bien que délibérément absurde, n’en reste pas moins relativement classique dans sa construction et dans sa progression dramatique. Le génie d’Àlex Ollé est d’avoir pensé un univers visuel aussi fascinant qu’inhabituel, qui accompagne à sa façon, de manière étonnamment cohérente, le cheminement du livret jusqu’à son dénouement en trompe-l’œil, puis jusqu’à sa conclusion réelle. Sans avoir vu d’autres productions du Grand Macabre, on se surprend à penser que Ollé “complète” ainsi l’opéra en lui donnant une assise que d’autres mises en scène peineraient à égaler.

Difficile également d’imaginer une distribution plus impeccable que l’excellent groupe de comédiens chantants réunis sur la scène du Liceu. Leur évident dévouement à la matérialisation de la vision du metteur en scène, conjugué à des performances vocales irréprochables, les rend collectivement irrésistibles. Petite mention quand même en passant pour le Piet the Pot totalement décomplexé de Christ Merritt, la Gepopo survoltée de Barbara Hannigan ou encore le Black Minister impayable de Simon Butteriss.

Magnifique prestation également du côté de l’orchestre, dans une fosse envahie par les instruments de percussion.

Je n’avais pas réussi à voir cette production à Londres lorsqu’elle avait été présentée à l’English National Opera. Je suis très heureux d’avoir pu bénéficier de cette séance de rattrapage, d’autant que c’était ma première visite au Liceu… et que j’ai pu profiter de ma journée à Barcelone pour visiter également l’incroyable et somptueux Palau Música Catalana.


Concert EOP / Boyd au TCE

Théâtre des Champs-Élysées, Paris • 16.11.11 à 20h
Ensemble Orchestral de Paris, Douglas Boyd

George Benjamin : A Mind of Winter, pour soprano et orchestre (Lisa Larsson, soprano)
Mozart :
– concerto pour piano n° 18 (Stephen Kovacevich, piano)
– air de concert « Ch’io mi scordi di te ? non temer »
– symphonie n° 31

Bof bof bof. Rien que de repenser à ce concert pour écrire ce billet provoque une crise de bâillements. La vie est trop courte…


Concert Philharmonia / Salonen au TCE

Théâtre des Champs-Élysées, Paris • 15.11.11 à 20h
Philharmonia Orchestra, Esa-Pekka Salonen

Bartók :
Musique pour cordes, percusion et célesta
A kékszakállú herceg vára (Le Château de Barbe-Bleue)

Michelle DeYoung, mezzo-soprano
John Tomlinson, basse
Carole Bouquet, récitante

Ce cyle Bartók entamé par Esa-Pekka Salonen à la tête du Philharmonia Orchestra était l’une des informations les plus excitantes de cette nouvelle saison.

Ce premier concert a été à la hauteur des attentes, avec un Château de Barbe-Bleue phénoménal, alignant les paroxymes irrésistibles. Salonen démontre une fois de plus un sens aigu de la forme, multipliant les intuitions géniales et menant son orchestre de sommet en sommet. John Tomlinson fait des merveilles en transformant en ardeur et en justesse dramatique les inévitables limitations apportées par l’âge.

On aurait aimé un peu plus de relief dans la Musique pour cordes, un tout petit peu trop lisse malgré l’excellence superlative du jeu de l’orchestre.


“The Railway Children”

Waterloo Station, Londres • 13.11.11 à 14h30
Une pièce de Mike Kenny, d’après le roman d’Edith Nesbit

Mise en scène : Damian Cruden. Avec Amy Noble (Roberta), Tim Lewis (Peter), Grace Rowe (Phyllis), Pandora Clifford (Mother), Stephen Beckett (Father / Doctor / Railwayman), David Baron (Old Gentleman / Policeman), Mark Benton (Mr. Perks), Elizabeth Keates (Mrs. Perks / Between Maid), Amanda Prior (Mrs. Viney / Cook), Blair Plant (Butler / Schepansky / Railwayman), James Rigby (Jim / District Superintendant / Policeman [understudy / remplaçant]), Francesca Ellis, Felicity Houlbrooke.

L’inspiration originelle de cette pièce est un roman de 1906, bien que la majorité du public anglais connaisse l’histoire par le biais d’un film de 1970. Trois enfants et leur mère se retrouvent livrés à eux-mêmes le jour où leur père (et mari) est emmené un soir par deux hommes. Ils sont finalement obligés de quitter leur demeure londonienne pour aller vivre pauvrement dans un cottage du Yorkshire, non loin d’une voie ferrée. Ils vont y vivre des aventures typiques d’une enfance innocente… marquée cependant par l’absence inexpliquée d’un père.

La particularité de cette production est d’avoir été installée dans l’ancien terminal Eurostar de la gare de Waterloo, fermé depuis quatre ans. Des gradins ont été installés de part et d’autre de l’une des voies : des chariots sur lesquels prennent place décors et comédiens y circulent. Une véritable locomotive à vapeur apparaît à la fin de chaque acte.

L’originalité du dispositif pourrait à elle seule justifier une visite… mais c’est, pour être honnête, l’envie de revoir le terminal Eurostar, si souvent traversé pendant ses 13 ans de service, qui m’a poussé. Le hasard a par ailleurs fort bien fait les choses : comme je suis arrivé un peu au dernier moment, les spectateurs avaient déjà tous pris place et la zone d’embarquement du terminal se trouvait donc totalement vide lorsque je l’ai traversée.

L’expérience est d’autant plus saisissante que, quatre ans après sa fermeture, le terminal n’a pas changé : le mobilier et la signalisation sont toujours présents, ainsi que le salon des voyageurs fréquents, les rampes d’accès, les trottoirs roulants, le kiosque touristique à la sortie, etc. Cette traversée de la zone d’embarquement déserte a provoqué chez moi une sensation d’émerveillement difficile à décrire.

Pour le reste, le spectacle est honnête. On regrette quelque peu que l’auteur ait autant ressenti le besoin de recourir à des passages narratifs dits par les personnages, parfois directement au public. La convention théâtrale s’en trouve quelque peu malmenée ; d’autres solutions étaient sans doute possibles. L’un des personnages se tourne même vers le public pour lui dire “You’re going to have to use your imagination, now.” Sacrilège ! Laisser courir son imagination est précisément ce que tout spectateur de théâtre fait lorsqu’il pratique ce que les Anglo-Saxons appellent très joliment “the suspension of disbelief”, la désactivation de l’incrédulité.


“The Best Little Whorehouse in Texas”

Union Theatre, Londres • 12.11.11 à 19h30
Musique et lyrics : Carol Hall. Livret : Larry L. King & Peter Masterson.

Mise en scène : Paul Taylor-Mills. Direction musicale : Tom Turner. Avec Sarah Lark (Miss Mona), James Parkes (Sheriff Ed Earl Dodd), Luke Barron (Mayor Rufus Poindexter), Frankie Jenna (Angel), Nancy Sullivan (Shy), Lindsay Scigliano (Doatsey Mae), Leon Craig (Melvin P. Thorpe), Stephanie Tavernier (Jewel), Tony Longhurst (Senator Wingwoah), Anthony WIlliamson (Governor), Aimee Buchanan (Ruby Rae), Jodie Lee Wilde (Dawn), Kimberly Powell (Beatrice), Sasi Strallen (Ginger), Katy Stredder (Durla), Kelle Walters (Linda Lou), Stephen Oliver Webb (C.J. Scruggs), Patrick George, Dayle Hodge, Oliver Metcalfe, Dan O’Brien, Jarred Page, Jamie Papanicolaou, Scott Wheeler.

Cette comédie musicale de 1978, que je n’avais jamais eu l’occasion de voir sur scène, a été représentée presque quatre ans à Broadway (où elle a obtenu deux Tony Awards) avant de donner lieu à une adaptation cinématographique assez connue mettant en vedette Dolly Parton et Burt Reynolds (et dont le titre français, La Cage aux poules, est particulièrement malheureux). C’est l’histoire d’une maison close du Texas, contrainte de fermer ses portes lorsqu’elle est prise pour cible par les ligues de vertu.

Outre qu’elle est inhabituelle par son sujet, l’intrigue est malheureusement un peu fine. Le livret, désespérément linéaire, repose essentiellement sur des personnages hauts en couleur et sur l’espèce de mélancolie que cause la fermeture du bobinard pour essayer de surnager.

La partition ne m’a jamais beaucoup attiré compte tenu de son style très “country”. Deux chansons du spectacle sont assez connues : le grand numéro “The Aggie Song” qui clôt le premier acte et qui voit une équipe de football se préparer à attaquer la troisième mi-temps après un match (la version du film mérite d’être vue au moins une fois dans sa vie) et la chanson mélancolique qui clôt le spectacle, “Hard Candy Christmas”, devenue un tube.

Je n’ai pas été emballé par cette petite production du petit Union Theatre, qui a du mal à donner de la substance et de l’allant au spectacle. La légèreté de l’intrigue aurait besoin d’être compensée par la mise en œuvre de moyens plus substantiels.

J’ai été assez déçu par la prestation de Leon Craig (remarqué autrefois dans l’inclassable Jerry Springer, the Opera), qui interprète le “prêcheur” Melvin P. Thorpe comme dans une grosse farce, sans subtilité et sans nuance. La prestation de Sarah Lark est douce-amère à souhait dans le rôle de la tenancière, Miss Mona, … et l’on est heureux de retrouver parmi les seconds rôles masculins le jeune et talentueux Jamie Papanicolaou, le magnifique Kringelein de la récente production de Grand Hotel de Arts Ed.


“The Go-Between”

Royal Theatre, Northampton • 12.11.11 à 14h30
Musique : Richard Taylor. Livret : David Wood. Lyrics : Wood & Taylor. D’après le roman de Leslie Pole Hartley.

Mise en scène : Roger Haines. Direction musicale : Jonathan Gill. Avec James Staddon (Colston), Sophie Bould (Marian), Stuart Ward (Ted), Gemma Page (Mrs. Maudsley), Stephen Carlile (Trimingham), Philip Cox (Mr. Maudsley), …

J’ai bien failli passer à côté de cette nouvelle comédie musicale, basée sur le roman de 1953 (connu aussi pour son adaptation cinématographique réalisée par Joseph Losey sur un scénario de Harold Pinter, couronnée par la Palme d'Or à Cannes en 1971... et dont le thème musical, “I Still See You”, fait partie des plus jolis tubes de Michel Legrand).

Pas facile de créer une œuvre de théâtre musical à partir de l’histoire de cet homme qui se trouve, à plus de 60 ans, toujours marqué par un incident survenu pendant son adolescence : alors qu’il passait l’été dans la demeure des parents d’un camarade de classe, d’une classe sociale bien plus élevée que la sienne, il s’est laissé entraîner à servir de “messager” (le titre français du roman) entre la sœur aînée de son camarade et le fermier dont elle était secrètement la maîtresse. Confusion des sentiments, choc des classes… l’histoire se termine bien sûr de manière tragique, et c’est sur le jeune héros, Leo, qu’elle produira les effets les plus durables, comme le révèle l’épilogue.

Les auteurs ont néanmoins réussi à trouver un format convaincant. Ils sont restés très proches de la structure du roman ; c’est Leo “adulte” qui raconte son histoire en flash-back et c’est lui qui interprète la quasi-totalité des chansons de son personnage, même lorsqu’il est flanqué de Leo “enfant”, qui joue la plupart des scènes. (Lorsque les autres personnages lui intiment de se souvenir — “Remember!” — au début de la pièce, on se croirait un peu dans A Little Night Music.)

Le magnifique décor fixe de Michael Pavelka, qui évoque le naufrage du monde magique de l’enfance, encombré de souvenirs, contribue beaucoup à créer l’atmosphère idoine. La partition, qui cherche manifestement à éviter la “facilité”, est interprétée par un piano seul — par choix et non par nécessité, d’après les déclarations du compositeur. On ne peut pas dire qu’on soit scotché par l’invention mélodique, mais la musique joue bien son rôle sur le plan dramatique.

La force principale du spectacle réside dans sa distribution. James Staddon (méconnaissable sur la photo de sa bio) est particulièrement splendide dans le rôle du personnage principal. Il est excessivement bien entouré… avec une mention spéciale pour Stuart Ward, qui dégage le charme idéal de l’amant rustique. Même les deux enfants sont étonnants — Dieu sait pourtant que les enfants comédiens me tapent vite sur les nerfs.


“Zanna, Don’t!”

Bridewell Theatre, London • 11.11.11 à 19h30
Musique, lyrics et livret : Tim Acito. Contributions additionnelles au livret et aux lyrics : Alexander Dinelaris.

Mise en scène : Matthew Prince. Direction musicale : Matt Gould. Avec Ian Thiele (Zanna), Ellie Mathars (Kate), Benjamin Long (Steve), Alyse Sterling Mariani (Candi), Dan McLoughlin (Bronco), Robert Ingham (Tex), Kevin Sherwin (Tank), Emma Butler (Roberta), Daniel Mack Shand (Mike), Adam Moulder (Arvin), Hannah Gibson (Loretta), …

Cette comédie musicale, créée dans un petit théâtre de New York en 2003, avait été suffisamment remarquée pour qu’une production soit envisagée à Broadway, avant que le projet ne tombe apparemment aux oubliettes. Le CD a néanmoins contribué à la notoriété du spectacle, qui a connu par la suite de nombreuses “petites” productions… y compris à Londres, en 2009, où je n’avais pas réussi à le voir.

J’ai donc profité de ce spectacle d’amateurs, réunis au sein de l’association “Centre Stage London”, pour faire connaissance avec cette comédie musicale dont l’argument est malin : au lycée de Heartsville, l’homosexualité est la norme. Le personnage titulaire, Zanna, aide les couples de garçons et les couples de filles à se former avec l’aide de sa baguette magique et d’un oiseau, qui le tient informé des événements en temps réel. Mais voilà : un couple hétérosexuel va faire son “coming out” et perturber les petites habitudes du lycée.

Argument malin, mais réalisation laissant à désirer : le livret est assez mal fichu et aurait mérité du travail supplémentaire. On a l’impression que les idées s’empilent sans ordre et sans réelle méthode. Le simple fait qu’il faille attendre le milieu du deuxième acte pour que survienne l’événement censé constituer le “nœud” de l’intrigue est révélateur. Le traitement du personnage principal, le fameux Zanna, est également problématique car il laisse des points sans résolution.

Du coup, Zanna, Don’t! apparaît plus comme une potacherie au grand cœur que comme une œuvre de théâtre totalement aboutie. Situation qu’illustre d’ailleurs bien son titre, mauvais jeu de mots avec Xanadu (ne cherchez pas trop longtemps).

Le spectacle proposé par cette compagnie d’amateurs est sérieux. Le décor et les costumes, notamment, sont un bel exemple de gestion intelligente d’un budget forcément serré. Belles prestations également du côté de la lumière, du son et de l’orchestre. Les comédiens sont bien entendu de qualité inégale, mais certains font preuve d’un bel instinct. Le premier rôle, Ian Thiele, rencontre malheureusement des problèmes de justesse dans le chant qu’on est tenté de lui pardonner car il propose par ailleurs une prestation plutôt touchante et inspirée.

Une chose est claire : une production à Broadway aurait nécessité un sérieux travail de réécriture.


“Murder For Two”

Upstairs at the Shakespeare Theater, Chicago • 9.11.11 à 19h30
Musique : Joe Kinosian. Lyrics : Kellen Blair. Livret : Kinosian & Blair.

Mise en scène : David H. Bell. Avec Joe Kinosian (Mrs. Dahlia Whitney, Barrette Lewis, Dr. Griff, Steph Whitney, Murray Flandon, Barb Flandon, Timmy, Yonkers, Skid) et Adam Overett (Officer Marcus Moscowicz).

Quelle surprise aussi délicieuse qu’inattendue ! En venant voir Follies au Shakespeare Theater, j’avais remarqué les affiches pour cette nouvelle comédie musicale, présentée dans le “petit” théâtre tout en haut (mais vraiment tout en haut) de l’escalier.

Je ne m’attendais pas à un tel bijou comique. Murder For Two est une pièce pour deux comédiens : l’un interprète un policier débutant qui rêve d’enquêtes criminelles ; l’autre, rien moins que les neuf (!) suspects du meurtre d’un célèbre écrivain, assassiné le soir où sa famille et ses amis l’attendent dans le noir pour lui souhaiter son anniversaire.

Dès les premières minutes, on est conquis tant est grande l’inventivité de l’écriture et de la mise en scène. On a beau être dans le “petit” théâtre, le décor est splendide, et les multiples idées mises en œuvre pour compenser l’exiguïté des lieux sont admirables.

L’écriture est totalement déjantée, mais elle reste parfaitement cohérente sur le fond… et l’histoire se termine d’ailleurs de manière plus que satisfaisante sur le plan dramatique, grâce à un rebondissement très très (très) bien vu, qui ne laisse rien en l’air — ou plutôt si, qui laisse une question sans résolution, mais le texte s’en sert justement pour servir une dernière plaisanterie.

On apprécie tout particulièrement les jeux sur le fond et sur la forme… notamment le fait que les deux comédiens sont bien obligés de se distancier très légèrement de la pièce de temps en temps pour se relayer au piano (placé au centre du décor) et pour gérer l’accumulation de rôles joués par Joe Kinosian. Mais ils le font toujours avec esprit et ingénuité.

J’ai ri quasiment en continu devant autant d’invention et de bon goût dans l’humour de type délirant (qui n’hésite pas à faire rimer “Ikea” avec “diarrhea” et “Mamma Mia”). Il y a quelque chose d’extrêmement réjouissant à voir de jeunes auteurs capables de partir ainsi en roues libres et d’inventer une voix (et une voie) qui n’appartient qu’à eux, à une époque où tant semblent vouloir faire “du Sondheim”.

Du Sondheim que, justement, on représente au même moment dans le “grand” théâtre, en bas de l’escalier. Contrairement à ce que je pensais, Follies a été prolongé d’une semaine et ce n’était donc pas la dernière représentation à laquelle j’avais assisté. En quittant le théâtre, j’ai vu Caroline O’Connor sur un moniteur en train de chanter “Could I Leave You?” J’aurais bien aimé me transformer en mouche pour aller assister aux derniers moments du spectacle.


“Love, Loss and What I Wore”

Broadway Playhouse, Chicago • 8.11.11 à 19h30
Nora Ephron & Delia Ephron, d’après le livre d’Ilene Beckerman

Mise en scène : Karen Carpenter. Avec Roni Geva, Cindy Gold, Taylor Miller, Loretta Swit, Whitney White.

Cette pièce, qui est à l’affiche à New York depuis deux ans environ, est actuellement proposée également au public de Chicago. Elle est basée sur un livre d’Ilene Beckerman dans lequel cette dernière évoque des moments qui sont restés gravés dans sa mémoire, en utilisant comme fil conducteur le souvenir de robes ou autres tenues vestimentaires associées. Nora et Delia Ephron en ont tiré une série de sketches destinés à être joués par cinq comédiennes.

La réception critique a été plutôt bonne, mais un certain nombre de voix se sont élevées pour dénoncer la frivolité apparente de sketches évoquant des robes ou encore (pour l’un des plus hilarants) le contenu des sacs à mains. Ces “problèmes de femmes” donneraient de la gent féminine une image bien caricaturale. Le propos n’est pourtant pas si superficiel, et plusieurs des saynètes évoquent des sujets graves comme la maladie ou le viol.

Le format de la pièce, depuis sa création, consiste à assembler une distribution tournante de cinq comédiennes (dont certaines doivent répondre à certaines caractéristiques : il faut “une grosse”, “une vieille”…) Compte tenu du renouvellement rapide, les cinq comédiennes sont assises côte à côte sur des tabourets et lisent leurs scripts posés sur des lutrins devant elles. Ça n’empêche nullement la représentation d’être rythmée et parfaitement au point, avec des moments où la mise en place, cruciale, est irréprochable.

Les comédiennes sont manifestement choisies parce qu’elles sont censées évoquer des souvenirs à au moins une partie du public. Pour ma part, la seule figure connue était celle de Loretta Swit, qui a joué dans la série M*A*S*H, et qui conserve une forme d’entrain juvénile étonnant pour une femme de 74 ans. (Lors de sa création à New York, la pièce pouvait s’enorgueillir de compter Tyne Daly et Rosie O’Donnell parmi ses comédiennes.)

Je me suis beaucoup amusé à écouter ces “histoires de femmes”, dont beaucoup ne sont pas si spécifiques aux femmes. Le seul reproche, au fond, c’est que 90 minutes, c’est bien peu… surtout lorsqu’on a payé son billet près de 70 dollars.

Et j’ai été heureux de revoir ce théâtre, autrefois baptisé le Drury Lane Water Tower, où j’ai vu une splendide production de la comédie musicale Grand Hotel en 2005.


“Борис Годунов”

Lyric Opera, Chicago • 7.11.11 à 19h30
Boris Godounov. Modeste Moussorgski (version de 1869). Livret du compositeur, d’après Pouchkine.

Direction musicale : Sir Andrew Davis. Mise en scène : Stein Winge (recréée par Julia Pevzner). Avec Ferruccio Furlanetto (Boris), Štefan Margita (Chouïski), Andrea Silvestrelli (Pimène), Raymond Aceto (Varlaam), Erik Nelson Werner (Grigori), Ljubomir Puškarić (Chtchelkalov), David Cangelosi (Missaïl), Edward Mout (le Fou), Emily Fons (Fiodor), Emily Birsan (Xenia), Jamie Barton (la Nourrice), Marianna Kulikova (l’Aubergiste), …

Quel plaisir de pouvoir assister à ce magnifique Boris, qui plus est dans cette version de 1869, nettement plus compacte. (Le livret est de toute façon irrécupérable ; autant aller à l’essentiel.)

La mise en scène de Stein Winge a été créée à l’origine au Grand Théâtre de Genève en 1993. Les visuels faussement épurés s’organisent sur un grand plateau nu qui peut se lire comme l’échiquier sur lequel se mesurent les protagonistes (Boris, les boyards, le peuple). Les costumes sont magnifiques, peut-être un peu trop : l’accumulation de coloris acidulés provoque un début d’indigestion dans certaines scènes. On retrouve un peu l’ambiance de la récente production du Met, qui est pourtant bien plus récente.

Superbe interprétation dans l’ensemble, à commencer par l’orchestre et le chœur, absolument superbes sous la direction d’Andrew Davis. Je suis bien sûr un grand admirateur de Ferruccio Furlanetto, et son Boris est remarquablement intense… mais, à 62 ans, la voix commence à montrer ses limites dans l’aigu. Dans les graves, Furlanetto reste somptueusement profond et précis. À ses côtés, Andrea Silvestrelli réalise une prestation assez scotchante — la voix possède une telle puissance naturelle qu’elle en vient presque à saturer l’acoustique (par ailleurs excellente) de la salle.

Tous les rôles sont bien tenus, avec une mention spéciale pour le Fou d’Edward Mout, qui s’attire les ovations méritées du public. Seul le Chouïski de Štefan Margita déçoit un peu. Pour le reste, on ne peut que saluer l’excellente qualité globale de l’entreprise. 

 


Exposition sur le chocolat au Field Museum

7.11.11

Une sympathique petite exposition consacrée au chocolat dans l’imposant bâtiment néoclassique du Field Museum, qui est le musée d’histoire naturelle de Chicago et l’une de ses principales attractions. Le propos est manifestement conçu pour être absorbable très facilement, mais la mise en scène est particulièrement soignée et permet de toucher aux aspects tant historiques qu’ethnologiques et technologiques du sujet. Je suis heureux d’y lire que le “chocolat au lait” n’a été inventé que pour économiser sur le prix des matières premières. La boutique propose une intéressante sélection : je suis tenté par le chocolat aux chips (oui, aux chips de pommes de terre), mais il ne contient que 41 % de cacao. Je me rabats sur le chocolat au bacon, proposé par la marque Vosges. Le goût est intéressant : assez salé, légèrement fumé, mais c’est bien le chocolat qui domine.


“Mary Poppins”

Cadillac Palace, Chicago • 6.11.11 à 18h30
D’après l’œuvre de P. L. Travers et le film des Studios Walt Disney. Musique et lyrics originaux : Richard M. Sherman et Robert B. Sherman. Livret : Julian Fellowes. Nouvelles chansons, musique et lyrics additionnels : George Stiles et Anthony Drewe. Co-conçu par Cameron Mackintosh.

Mise en scène : Richard Eyre (avec Richard Powell et Anthony Lyn). Mise en scène et chorégraphie : Matthew Bourne (avec Geoffrey Garratt). Avec Rachel Wallace (Mary Poppins), Nicolas Dromard (Bert), Mark Harapiak (George Banks [understudy / remplaçant]), Blythe Wilson (Winifred Banks), Janet McEwen (Bird Woman), Michelle E. White (Mrs. Corry)…

L’occasion s’est donc présentée de revoir Mary Poppins, un spectacle que j’avais vu à sa création à Londres en 2004, puis lors de ses débuts à Broadway en 2007 (sans compter la version de l’Opéra de Göteborg, dans une mise en scène complètement différente mais très réussie, en 2009). C’est la version “tournée américaine” du spectacle actuellement présenté à Broadway qui est représentée dans le somptueux Cadillac Palace de Chicago, un magnifique théâtre des années 1920 dont la décoration est, paraît-il, inspirée par les châteaux de Versailles et de Fontainebleau.

Le décor de Broadway serait bien en peine d’être emmené en tournée, aussi est-ce une version quelque peu remaniée qui est utilisée. Lorsqu’on voit apparaître la maison des Banks au début du spectacle, on craint un peu pour la suite… mais c’est sans compter que, s’agissant d’une production Disney, il est manifestement hors de question de faire les choses à l’économie : la plupart des visuels du spectacle sont reproduits et les deux moments magiques — la danse de Bert le long du cadre de scène et l’envolée finale de Mary Poppins dans la salle, au-dessus des spectateurs — sont heureusement bien présents.

Les comédiens principaux sont excellents, en particulier le Bert extrêmement attachant de Nicolas Dromard, avec son accent cockney très convaincant, et la Mary Poppins juste-guindée-ce-qu’il-faut de Rachel Wallace, qui exude un charme considérable. Ils sont globalement très bien entourés.

Malgré la qualité de la distribution, les défauts de l’œuvre apparaissent plus que d’habitude : il est clair que les chansons originales des frères Sherman sont irrésistibles, mais les nouvelles chansons de George Stiles et Anthony Drewe peinent vraiment à convaincre… d’autant qu’elles ne sont pas toujours interprétées de manière irréprochable. La fameuse scène de la révolte des jouets, qui pose problème depuis le début, est largement ratée… et elle provoque plusieurs crises de larmes parmi les enfants présents dans le public. (Une situation qui, si je dois être complètement honnête, m’a un peu réjoui compte tenu du pouvoir de nuisance sonore de ces petits anges.)

C’était la dernière représentation à Chicago et les quelques regards affectueux lancés au comédien qui joue l’Amiral Boom, Mike O’Carroll, laissent à penser qu’il quitte la troupe.


“Follies”

Chicago Shakespeare Theater • 6.11.11 à 14h
Musique et lyrics : Stephen Sondheim. Livret : James Goldman.

Mise en scène : Gary Griffin. Direction musicale : Valerie Maze. Avec Susan Moniz (Sally Durant Plummer), Caroline O’Connor (Phyllis Rogers Stone), Robert Petkoff (Buddy Plummer), Brent Barrett (Benjamin Stone), Hollis Resnik (Carlotta Campion), Marilynn Bogetich (Hattie Walker), Kathy Taylor (Solange LaFitte), Dennis Kelly (Theodore Whitman), Andrew Keltz (Young Buddy), Linda Stephens (Heidi Schiller), L.R. Davidson (Young Sally), Bill Chamberlain (Roscoe), Mike Nussbaum (Dimitri Weismann), Rachel Cantor (Young Phyllis), David Elliott (Max Deems), Adrian Aguilar (Young Ben), Ami Silvestre (Emily Whitman), Nancy Voigts (Stella Deems).

Le Shakespeare Theater de Chicago présente depuis plusieurs années des œuvres de Stephen Sondheim, sous la conduite de son directeur artistique Gary Griffin, mais je n’avais pas encore réussi à en voir une seule. Le hasard a voulu qu’une production de Follies soit programmée au moment-même où le Kennedy Center de Washington décidait d’emmener à Broadway sa propre production. Deux ambitieuses productions de Follies se jouaient donc concurremment pendant quelques semaines… une situation qui a désormais pris fin puisque la version de Chicago ne se jouait que pour une durée limitée et que j’en ai vu la dernière représentation.

Bien qu’il soit d’apparence contemporaine, le Shakespeare Theater est un théâtre d’inspiration élisabéthaine (un peu comme le Folger Theatre de Washington, dont je parlais récemment). La scène vient donc s’étendre au milieu du public, qui l’entoure sur trois côtés. Le spectacle y gagne beaucoup en intimité, d’autant que les entrées et sorties des comédiens se font quasi exclusivement au milieu du public. La force émotionnelle de la pièce n’en est que davantage mise en valeur.

On est heureux de retrouver deux comédiens de très grande stature : l’adorable Caroline O’Connor, vue pour la dernière fois au Châtelet dans Sweeney Todd, et l’impressionnant Brent Barrett, qui a l’une des plus belles voix de la scène musicale et que je n’avais pas encore eu beaucoup l’occasion de voir sur scène, à part dans un Camelot pas très mémorable au Paper Mill Playhouse de Millburn en 2003. Les autres comédiens sont un peu moins connus, mais ils ont tous de très bons pédigrés.

Dans l’ensemble, la production est une belle réussite. La mise en scène se distingue par quelques idées originales plutôt bien trouvées (le vieux Dimitri Weismann arrive avec une bimbo qui a le quart de son âge ; l’orchestre est diégétique au moment des chansons “historiques”). D’autres choix fonctionnent un peu moins bien ou laissent rêveur (la chanson “Live, Laugh, Love” de Ben est présentée exactement comme “All I Care About is Love” de Chicago… ce qui est d’autant plus curieux que Brent Barrett a bien sûr été l’un des nombreux Billy Flynn).

La distribution est excellente. On remarque particulièrement la Sally de Susan Moniz qui, avec sa robe rose à broderies en relief, est beaucoup plus proche de l’idée qu’on se fait du personnage que la fière et aristocratique Bernadette Peters à Broadway. J’ai été très touché par le “Broadway, Baby” de Marilynn Bogetich : elle le chante avec une belle énergie, mais aussi avec une forte dose d’émotion, assez inhabituelle dans cette chanson… une émotion peut-être magnifiée par le fait qu’il s’agit de la dernière représentation.

On est partagé sur la prestation de Caroline O’Connor : elle se donne beaucoup de mal… et elle danse diviniement bien son grand numéro final, “The Story of Lucy and Jessie”… mais, malgré toute sa bonne volonté, elle ne correspond pas complètement à l’idée que l’on se fait — ou en tout cas que je me fais — du personnage de Phyllis. Je me demande si l’idée de lui confier plutôt le rôle de Sally a été envisagée (je ne me rends pas bien compte si elle a la bonne tessiture ou non).

O’Connor a twitté bien après la représentation que Sondheim était dans la salle pour cette dernière représentation. Je me débrouille mieux d’habitude pour le repérer…


“Bonnie & Clyde”

Gerald Schoenfeld Theatre, New York • 5.11.11 à 20h (avant-première)
Musique : Frank Wildhorn. Lyrics : Don Black. Livret : Ivan Menchell.

NniebMise en scène : Jeff Calhoun. Direction musicale : Jason Howland. Avec Laura Osnes (Bonnie Parker), Jeremy Jordan (Clyde Barrow), Melissa Van der Schyff (Blanche Barrow), Claybourne Elder (Buck Barrow), Joe Hart (Sheriff Schmid), Louis Hobson (Ted Hinton), …

Le moins qu'on puisse dire du compositeur Frank Wildhorn, c'est qu'il est tenace. Sur ses cinq comédies musicales produites jusqu’à présent à Broadway, deux (Jekyll & Hyde et The Scarlet Pimpernel) ont connu un petit succès public (toutes les deux en 1997) et les trois autres (The Civil War en 1999, Dracula en 2004 et Wonderland il y a quelques mois) ont été — à juste titre — condamnées par la critique et par le public.

Wildhorn connaît parallèlement une carrière en Europe et en Asie qui semble lui apporter bien plus de reconnaissance que ce qu'il a jamais obtenu dans son pays natal. J’avais d’ailleurs évoqué ici un spectacle intitulé Never Say Goodbye, créé par la troupe japonaise Takarazuka. Le prolifique Wildhorn a écrit aussi une comédie musicale sur l’affaire Mayerling (créée à Budapest), un spectacle adapté du Comte de Monte-Cristo (créé à Saint-Gallen, et dont le CD est très écoutable), une Carmen (créée à Prague), …

Compte tenu de l’apparente indifférence de Wildhorn (et de ses producteurs) devant l’accumulation récente d’échecs à Broadway, c’est presque sans surprise que l’on a appris que, quelques mois à peine après l’échec cuisant de Wonderland, un nouveau spectacle de Wildhorn allait faire ses débuts à Broadway : cette adaptation de l’histoire de Bonnie & Clyde.  

J'assistais à la troisième représentation du spectacle. On savait que les échos avancés de ceux qui l’avaient vu il y a deux ans à La Jolla, où il avait effectué des tryouts, étaient positifs. Ainsi que les échos de ceux qui avaient entendu la musique.

Échos parfaitement justifiés. S'il y a une justice, Bonnie & Clyde devrait vivre une belle et longue vie, et pourrait même faire un malheur aux prochains Tony Awards, dans une saison il est vrai assez peu excitante.

La partition est très séduisante et les lyrics de Don Black sont solides. Mais c'est le livret d’Ivan Menchell (dont la bio nous apprend qu’il a été le récipiendaire d’une Bourse Fullbright et qu’il a fait partie des auteurs de la série The Nanny) qui constitue l'une des forces essentielles du spectacle : extrêmement bien construit, rythmé, inventif, il peint des deux personnages titulaires des portraits romanesques mais sans complaisance, en les situant intelligemment dans leur époque et en travaillant de manière créative les interactions avec leurs familles respectives.

On vibre, on rit, on pleure... d'autant que la distribution est elle aussi bourrée de talent : les six comédiens qui interprètent les rôles principaux, dont bien sûr les superbes Laura Osnes et Jeremy Jordan dans les rôles de Bonnie et Clyde, sont à la fois de magnifiques comédiens et de magnifiques chanteurs. Mention spéciale à Louis Hobson qui, lorsqu’il ne fume pas l’une de ces horribles cigarettes au maïs qui servent de succédanées dans les productions théâtrales, chante divinement.

Le dispositif scénique de Tobin Ost est lui aussi superbe et il est magnifiquement éclairé par Michael Gilliam.

Bref, on n’est pas loin du sans-faute. Je ne pensais pas qu’un jour viendrait où je dirais autant de bien d’une comédie musicale de Frank Wildhorn.