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Posts from October 2011

“Avenue Q”

New World Stages (Stage 3), New York • 31.10.11 à 20h
Musique et lyrics : Robert Lopez et Jeff Marx. Livret : Jeff Whitty, d’après un concept original de Robert Lopez et Jeff Marx.

Mise en scène : Jason Moore. Direction musicale : Andrew Graham. Avec Adam Kantor (Princeton, Rod), Lexy Fridell (Kate Monster, Lucy the Slut, … [understudy / remplaçante]), Rob Morrison (Nicky, Trekkie Monster, Bear, …), Kate Lippstreu (Mrs. T. Bear, … [understudy / remplaçante]), Nicholas Kohn (Brian), Hazel Anne Raymundo (Christmas Eve), Haneefah Wood (Gary Coleman), Jed Resnick, Jasmin Walker (?).

J’ai déjà dit à plusieurs reprises (ici et ici, notamment) tout le bien que je pense de cette comédie musicale, sorte de version adulte et déjantée de Sesame Street, qui aborde des sujets contemporains de manière à la fois originale et décomplexée… et qui peut s’enorgueillir d’une partition extrêmement entraînante.

C’est donc avec beaucoup de plaisir que j’ai revu le spectacle, désormais installé dans un “petit” théâtre du complexe New World Stages. Il a gardé tout son attrait et est interprété avec beaucoup de talent par une troupe d’excellente qualité… dans laquelle on a la surprise de retrouver la comédienne qui jouait déjà le rôle de “Gary Coleman” en juillet 2007. (Gary Coleman est ce comédien noir qui interprétait le rôle de Willy d’Arnold dans la série télévisée Diff’rent Strokes, connue en France sous le nom Arnold et Willy. Il est décédé l’année dernière, mais les auteurs du spectacle ont décidé de conserver le personnage censé le représenter dans Avenue Q.) 

Bien que largement familier du spectacle, je me suis surpris à rire à nouveau à gorge déployée, à de multiples reprises. La chanson finale incluait originellement un lyric, “George Bush is only for now”, qui n’avait de sens que lorsque Bush était président et qui faisait sensation auprès du public. La chanson dit désormais “Fox News is only for now”, ce qui ne fonctionne que très approximativement. Mais c’est un détail : Avenue Q reste l’un des spectacles les plus originaux et les plus divertissants de ces dernières années.

Une version française est annoncée pour cet hiver à Paris. Il sera intéressant de voir si elle parvient à conserver le charme de l’original.


“Othello”

Folger Theatre, Washington DC • 30.10.11 à 19h
Shakespeare (ca. 1603)

OthelloMise en scène : Robert Richmond. Avec Owiso Odera (Othello), Ian Merrill Peakes (Iago), Janie Brookshire (Desdemona), Karen Peakes (Emilia), Louis Butelli (Roderigo), Thomas Keegan (Cassio), Jeff Allin (Brabantio), Todd Scofield (The Duke / Gratiano), Joe Guzman (Lodovico), Chris Genebach (Montano), Zehra Fazal (Bianca).

Quel lieu étonnant que ce Folger Theatre, reconstitution d’un théâtre élisabethain en bois à l’intérieur d’un bâtiment moderne, la Folger Shakespeare Library, un lieu monumental dédié à Shakespeare et à son époque, financé en 1932 par un mécène privé.

Le simple fait d’assister à une représentation à l’intérieur de ce lieu étonnant constituerait une expérience forte… mais la qualité de cette production d’Othello contribue aussi beaucoup au plaisir. La mise en scène pleine d’énergie et l’enthousiasmante prestation des comédiens pourrait presque créer l’illusion que le texte est contemporain tant il est bien dit et bien mis en contexte.

Robert Richmond utilise expertement toutes les ficelles de la mise en ambiance : bruitages de toutes natures, musique, bruits blancs, échos et réverbération, souffleries… sans compter d’époustouflants effets de lumière sur le décor polymorphe, coloré et plein de surprises de Tony Cisek (le même Tony Cisek dont le décor pour Parade m’a paru bien fade). Les costumes de William Ivey Long, un nom bien connu à Broadway, où il a conçu les costumes pour plus de 60 productions, sont magnifiques.

Cette mise en scène somptueuse n’est nullement conçue pour distraire l’attention de la performance des acteurs. Au contraire, elle ne met que davantage en lumière les prestations exceptionnellement magnétiques de l’Othello d’Owiso Odera ou du Iago de Ian Merrill Peakes. Les seconds rôles sont tout aussi remarquables, avec une mention particulière pour le Roderigo déjanté et attachant de Louis Butelli.

La représentation est tellement prenante qu’elle semble s’écouler en un battement de paupières. Le plus beau témoignage que l’on puisse rendre à la beauté de l’écriture de Shakespeare.


“Parade”

Ford’s Theatre, Washington DC • 30.10.11 à 14h 
Musique et lyrics : Jason Robert Brown. Livret : Alfred Uhry. Co-conçu par Harold Prince.

Mise en scène : Stephen Rayne. Direction musicale : Steven Landau. Avec Euan Morton (Leo Frank), Jenny Fellner (Lucille Frank), Carolyn Agan, Sandy Bainum, Christopher Bloch, Peter Boyer, Michael Bunce, Erin Driscoll, Will Gartshore, Kellee Knighten Hough, Matthew John Kacergis, Christina Kidd, James Konicek, Deborah Lubega, Sean-Maurice Lynch, Kevin McAllister, Stephen F. Schmidt, Chris Sizemore, Bligh Voth, Lauren Williams.

Parade est l’une de ces créations récentes (1998) que je ne me lasse pas de revoir. Après l’émouvante production du Southwark Playhouse il y a à peine deux mois, c’est donc au très joli Ford’s Theatre de Washington qu’est présentée cette nouvelle production. Le choix du lieu est intéressant, puisque c’est dans ce théâtre que John Wilkes Booth assassina le président Abraham Lincoln en 1865 en sympathie avec la cause des états confédérés… et que c’est justement dans l’un de ces états, la Géorgie, que se déroule Parade, l’histoire d’une probable erreur judiciaire dont fut victime le juif Leo Frank, accusé en 1913 du meurtre d’une petite-fille sans preuves réelles… et lynché par la foule alors qu’il venait d’être gracié par le gouverneur.

Malgré l’indéniable qualité d’ensemble de l’entreprise, il y a quelque chose dans cette production qui empêche la dimension émotionnelle de l’œuvre de s’épanouir pleinement. C’est, vraisemblablement, le gigantesque décor sans âme de Tony Cisek, qui ne parvient pas à délimiter des espaces raisonnables sur l’immense scène du Ford’s Theatre. Cette scène représente certes un défi compte tenu de sa configuration, mais un tel espace gigantesque et sans fond ne permet jamais à l’intimité de s’installer, malgré un joli travail sur les lumières de la part de Pat Collins.

Reste que la distribution est de fort bon niveau : on y retrouve avec plaisir l’excellent Euan Morton dans le rôle principal, après son récital du Kennedy Center. Jenny Fellner (déjà remarquée dans Pal Joey et dans The Tin Pan Alley Rag) est une superbe Lucille : on ne peut qu’être touché par des émotions visiblement à fleur de peau, une situation sans doute rendue plus aiguë par le fait que cette représentation est la dernière de la série.

Mais c’est le jeune Matthew John Kacergis qui fait la plus belle impression. Il a la chance d’interpréter les personnages (le Jeune Soldat et Frankie Epps) à qui reviennent les plus belles chansons de la partition. Il fait montre d’une remarquable technique vocale, joliment employée au service d’émotions fortes et touchantes.


“Les Misérables”

Kennedy Center (Opera House), Washington DC • 29.10.11 à 19h30
Musique : Claude-Michel Schönberg. Lyrics : Herbert Kretzmer. Livret et lyrics originaux : Alain Boublil et Jean-Marc Natel.

Mise en scène : Laurence Connor & James Powell. Direction musicale : Robert Billig. Avec J. Mark McVey (Jean Valjean), Andrew Varella (Javert), Betsy Morgan (Fantine), Richard Vida (Thénardier), Shawna M. Hamic (Madame Thénardier), Justin Scott Brown (Marius), Jenny Latimer (Cosette adulte), Chasten Harmon (Éponine), Jeremy Hays (Enjolras), …

Cette nouvelle production des Misérables, que j’ai vue à Paris et à Londres, est en train de tourner aux États-Unis. Son étape à Washington l’amène au Kennedy Center, où elle est hébergée dans la grande salle de l’Opéra de Washington — et non dans le Eisenhower Theater, plus petit, où j’ai vu nombre de comédies musicales.

La production est toujours aussi spectaculaire. Les effets visuels sont particulièrement réussis (contrairement au Barbican Theatre, où les projections n’étaient pas très lumineuses) et je retrouve l’enchantement de la première représentation au Châtelet : les tableaux du prologue, que l’on dirait conçus par Millet ; les transitions magiques ; la scène époustouflante dans laquelle Javert Valjean transporte Marius dans les égoûts ; la mort de Javert.

La distribution est de bon niveau, surtout du côté des hommes. J. Mark McVey n’a pas les facilités étonnantes de John Owen-Jones, mais c’est un Valjean solide malgré les étonnantes variations de son timbre de voix ; son “Bring Him Home” est splendide. Andrew Varella est un Javert superbe, grâce à une belle voix qui fait résonner les notes les plus graves. Justin Scott Brown campe un Marius aimable et attachant.

La qualité est moindre du côté des femmes, avec une Fantine (Betsy Morgan) qui n’est jamais très loin du cri dans ses fortissimi, une Cosette (Jenny Latimer) au timbre assez peu séduisant et une Éponine (Chasten Harmon) solide mais incapable de chanter “On My Own” sans lui rajouter des fioritures de mauvais goût.

Les Thénardier (Shawna M. Hamic et Richard Vida) sont excellents, bien meilleurs qu’à Paris et à Londres, mais je ne peux plus encadrer ces personnages, qui me filent des boutons.

On est particulièrement impressionné par le jeu du petit orchestre. Bien qu’il s’agisse officiellement de l’Orchestre de l’Opéra, on note beaucoup de musiciens free-lance sur la liste. Reste que l’on entend des choses extraordinaires du côté des vents, et tout particulièrement du cor, absolument magnifique.

C’est, finalement, l’énergie collective et le dynamisme de la mise en scène qui rendent l’expérience si plaisante. On se sent porté par la dimension épique de l’œuvre, rarement aussi bien incarnée. La réaction plus qu’enthousiaste du public en est le témoignage.


“Saturday Night”

Signature Theatre, Arlington (Virginie) • 29.10.11 à 14h
Musique et lyrics : Stephen Sondheim (1954). Livret : Julius J. Epstein, d’après une pièce de Julius J. Epstein et Philip G. Epstein

Mise en scène : Matthew Gardiner. Direction Musicale : Jon Kalbfleisch. Avec Geoff Packard (Gene Gorman), Susan Derry (Helen Fogel), Tracy Lynn Olivera (Celeste), Evan Casey (Hank), Danny Yoerges (Dino), Sam Ludwig (Artie), Mike Barry (Ray), Alan Wiggins (Ted), William Beech (Bobby), Bayla Whitten (Mildred), William Diggle (“Pinhead”), Elelasha Gamble (Florence), Buzz Mauro, Edward Christian.

J’avais déjà évoqué ici cette comédie musicale de Stephen Sondheim, écrite dans les années 1950 mais créée en 1997. Le Signature Theatre en propose une version semi-scénique accompagnée par trois musiciens (piano, contrebasse, percussions), pour quatre représentations seulement.

Cela n’empêche nullement la représentation d’être parfaitement fluide et d’un niveau élevé de professionnalisme… malgré le froid polaire qui règne dans la salle tandis que la neige est en train de s’abattre sur la région. On apprécie tout particulièrement la prestation des trois musiciens, absolument impeccables malgré les pièges multiples de l’écriture hyperchromatique de Sondheim.

Le rôle principal est tenu par un bien curieux comédien, Geoff Packard, qui inspire d’abord la méfiance avec sa coupe de cheveux à la Justin Bieber, son timbre de voix un peu affecté et ses yeux à moitié clos. Et pourtant, il se révèle d’une redoutable efficacité : précis dans son timing comme dans ses intonations, excellent chanteur, il conquiert très vite le public malheureusement clairsemé de cette première représentation.

Matthew Gardiner a réussi à donner une belle cohésion à ses comédiens : ils interprètent avec enthousiasme une partition qui, toute œuvre de jeunesse qu’elle soit, affiche déjà clairement le potentiel de celui qui n’était encore qu’un jeune compositeur plein d’ambition.


Barbara Cook’s Spotlight: Euan Morton

Kennedy Center (Terrace Theater), Washington DC • 28.10.11 à 19h30 
Euan Morton, accompagné par Bryan Reeder au piano

“What’ll I do?” (un sublime classique d’Irving Berlin, 1923)
“Dream a Little Dream” (1931, remise sur le devant de la scène dans les années 1960 par Cass Elliot)
“Lili Marleen” (1915, dans une des versions en anglais)
“Cry Me a River” (1953, Ella Fitzgerald, Julie London) 
“Let It Be” (1970, les Beatles)
“A Song For You” (1970, les Carpenters)
“Kiteflyer’s Hill” (une chanson “folk” que Morton interprète sur son dernier CD, Caledonia, the Homecoming)
“Time After Time” (1984, Cyndi Lauper)
“I Have Nothing” (1992, Whitney Houston)
“Lullabye (Goodnight My Angel)” (1993, Billy Joel) 
“Hallelujah” (1984, Leonard Cohen)
Bis : “Danny Boy” (une chanson traditionnelle généralement associée à l’Irlande) 

Le comédien et chanteur écossais Euan Morton (qui s’est rendu célèbre en interprétant le rôle de Boy George dans la comédie musicale Taboo et que j’avais vu dans Sondheim on Sondheim en mai 2010) est actuellement à l’affiche de la comédie musicale Parade au Ford’s Theatre de Washington. Il s’en est retiré une soirée, le temps de présenter un tour de chant dans le petit mais chaleureux Terrace Theater du Kennedy Center (où j’avais vu Barbara Cook, la marraine de cette série, interpréter son merveilleux spectacle Mostly Sondheim en août 2002).

Morton est un interprète extrêmement attachant et, cerise sur le gateau, il fait preuve d’un humour réjouissant et un peu déjanté. Son adorable accent écossais contribue sans doute aussi à le rendre aimable. Dès qu’il s’agit de chanter, la concentration est admirable. Il dit lui-même qu’il est né trop tard et il ne cache pas son admiration pour une époque où les chansons et les chanteurs avaient une classe qui semble avoir disparu. Il n’y a rien à jeter dans son choix de chansons… et on ne peut être qu’admiratif devant la qualité irréprochable de l’interprétation, technique mais simple et sans artifice, grandement mise en valeur par les irrésistibles accompagnements de l’excellent Bryan Reeder, l’un des meilleurs pianistes accompagnateurs que j’aie jamais entendus.

Sur les conseils de Barbara Cook, qui le pratique également, Morton achève son récital en chantant “Danny Boy” sans micro, devant une salle totalement conquise. Un régal.


“Harlem Swing” (“Ain’t Misbehavin’”)

Folies-Bergère, Paris • 25.10.11 à 20h
Musique : Fats Waller. Concept : Richard Maltby, Jr.

Mise en scène : Richard Maltby, Jr. Direction musicale : William Foster McDaniel. Avec Patrice Covington, Rebecca Covington, Milton Craig Nealy, Yvette Clark, Wayne Pretlow.

Ain’t Misbehavin’, créée à l’origine à Broadway en 1978, est une comédie musicale construite autour du vaste et magnifique répertoire de Fats Waller. La production originale fut couronnée par trois Tony Awards et tint l’affiche pendant près de quatre ans. Une tentative de reprise en 1988 dut fermer ses portes après quelques mois seulement… mais la pièce a désormais pris place dans le répertoire et elle apparaît avec une grande régularité au programme des théâtres régionaux américains, souvent sous l’égide du metteur en scène original, Richard Maltby, Jr. J’avais d’ailleurs vu l’une de ces productions en 2003 au Paper Mill Playhouse de Millburn et j’en étais ressorti sans enthousiasme, tant il est difficile de se laisser conquérir par une pièce qui enchaîne les numéros musicaux sans véritable concept unificateur.

Ma surprise n’en a été que plus grande de ressortir ravi de cette nouvelle production installée pour quelques représentations aux Folies-Bergère. La première partie m’avait pourtant semblé un peu laborieuse. Le décor, réduit à sa plus simple expression, fait vraiment “cheap” vu de près. Et certains parmi les musiciens ont clairement dépassé leur date limite de fraîcheur (notamment le directeur musical, William Foster McDaniel, associé au spectacle depuis bien longtemps).

Mais la deuxième partie, dont le début est conçu pour permettre à chacun des comédiens/chanteurs de briller à tour de rôle, a pris soudain un tour différent. Car, loin de se laisser dévorer par des égos envahissants, les chanteurs se sont révélés à ce moment-là d’un talent et d’un professionnalisme saisissants. Certes, ils ne sont peut-être pas tout à fait du calibre de Broadway (même si Milton Craig Nealy y a eu un bout de carrière)… mais ils se montrent d’une impressionnante discipline collective, reflet d’une admirable éthique profesionnelle.

On est conquis par le charisme extraordinaire de Milton Craig Nealy et par la voix parfaitement maîtrisée de Rebecca Covington, qui domine largement la distribution même si le projecteur a tendance à s’attarder sur Yvette Clark, qui joue le rôle inévitable de “la grosse noire qui chante fort”. La deuxième partie accumule les moments de bonheur et il progresse lentement mais sûrement vers un final en apothéose, introduit par une version magnifiquement arrangée et sublimement interprétée de “Black and Blue”, l’une des chansons les plus connues de Fats Waller (et, accessoirement, le titre d’un autre spectacle musical similaire déjà présenté à deux reprises à Paris au Châtelet).

On ressort conquis au-delà de toute espérance et on se dit que Paris a décidément bien changé…


“La Bohème”

Opéra national du Rhin, Strasbourg • 23.10.11 à 15h
Puccini (1896). Livret de Giuseppe Giacosa et Luigi Illica, d’après le roman Scènes de la vie de bohème, de Henry Mürger.

Orchestre symphonique de Mulhouse, Stefano Ranzani. Mise en scène : Robert Carsen. Avec Virginia Tola (Mimì), Enrique Ferrer (Rodolfo), Agnieszka Slawinska (Musetta), Thomas Oliemans (Marcello), Yuriy Tsiple (Schaunard), Dimitri Pkhaladze (Colline), René Schirrer (Benoît), …

Cette très belle mise en scène de Robert Carsen appartient à sa série d’opéras de Puccini montés pour l’Opéra des Flandres, dont je n’avais vu jusqu’à présent qu’une remarquable Tosca. Même si on peut douter de l’utilité d’avoir transformé le Café Momus en lieu de parties fines, elle repose comme toujours chez Carsen sur des visuels somptueux.

La très belle direction musicale de Stefano Ranzani et les seconds rôles de qualité (notamment le beau Marcello de Thomas Oliemans) ne parviennent malheureusement pas à sauver une représentation plombée par les prestations décevantes de Virginia Tola et Enrique Ferrer. Ils n’ont pas la stature de rôles qui demandent des voix et des personnalités autrement plus convaincantes. Le timbre métallique de Tola est particulièrement agaçant.


“Dialogues des Carmélites”

Opéra de Duisburg • 22.10.11 à 19h30
Francis Poulenc (1957)

Orchestre symphonique de Düsseldorf, Ralf Lange. Mise en scène : Guy Joosten. Avec Sylvia Hamvasi (Blanche de la Force), Susan Maclean (Madame de Croissy), Helen Lyons (Madame Lidoine), Jeanne Piland (Mère Marie de l’Incarnation), Iulia Elena Surdu (Sœur Constance), James Bobby (le Marquis de la Force), Corby Welch (le Chevalier de la Force), Katarzyna Kuncio (Mère Jeanne), Bruce Rankin (L’Aumônier), Maria Kataeva (Sœur Mathilde), …

Plus de 18 mois sans Dialogues : j’étais en manque.

Guy Joosten est l’un des rares metteurs en scène contemporains à avoir acquis la réputation de savoir concilier respect de l’œuvre et vision personnelle forte. Dans le cas de Dialogues, cependant, la marge de manœuvre est extrêmement faible, et la seule audace de Joosten consiste à habiller la “populace” en costumes contemporains grisâtres et à lui prêter un comportement bien peu charitable envers les sœurs.

Pour le reste, sa conception est pleine d’élégance et de classe. Belles images composées avec un instinct visuel évident, attention au texte et travail visible sur les personnages. La dernière scène est d’une jolie créativité fort efficace sur le plan dramatique : chaque mort est ponctuée par la descente d’un pendrillon qui vient recouvrir une partie du cyclo blanc placé à l’arrière-scène ; à la fin, la lumière se trouve ainsi complètement masquée.

La direction d’orchestre de Ralf Lange est également remarquable : elle souligne les beautés innombrables de la partition et la pare d’un irrésistible relief dramatique.

La distribution se révèle solide bien qu’inégale. La Constance de Iulia Elena Surdu est superbe et la Madame de Croissy de Susan Maclean (ma Kundry de Bayreuth) est de grande qualité. À l’opposé, la Blanche de Sylvia Hamvasi peine à convaincre et le Chevalier de Corby Welch frôle l’indignité. Bonus appréciable, la plupart des chanteurs parviennent à rendre leur français raisonnablement compréhensible.

Cela valait largement le voyage de Duisbourg… même s’il s’est révélé un peu plus compliqué que prévu.


“Fantasmes de Demoiselles”

Théâtre 14, Paris • 21.10.11 à 20h30
René de Obaldia. Musique : Lionel Privat.

Mise en scène : Pierre Jacquemont. Avec Laurent Conoir, Isabelle Ferron, Pierre Jacquemont, Manon Landowski.

René de Obaldia, auteur inclassable s’il en est, a imaginé une cinquantaine de petites annonces rédigées par des femmes à la recherche de l’homme de leurs rêves. Le texte d’Obaldia est un triomphe de fantaisie et d’humour, porté par un style poétique élégant et mutin qui célèbre discrètement les richesses de la langue française.

Les annonces, mises en musique par Lionel Privat, sont dites par quatre excellents comédiens (dont l’irrésistible Isabelle Ferron) dans une mise en scène tonique et inventive s’appuyant sur un élégant dispositif scénique à malices de Michel Lebois.

Le seul reproche que l’on puisse faire, au fond, c’est que la succession des annonces finit par souligner l’absence d’un mouvement d’ensemble qui porterait la pièce d’un point A à un point B. Une cinquantaine d’annonces les unes derrière les autres, c’est beaucoup. Beaucoup trop. Heureusement, les meilleures ont été sagement placées vers la fin, si bien que l’on termine plutôt en apothéose.


Concert Orchestre de Paris / Järvi à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 19.10.11 à 20h
Orchestre de Paris, Paavo Järvi

Rachmaninov :
Le Rocher, poème symphonique
– concerto pour piano n° 2 (Jorge Luis Prats, piano)
Danses symphoniques

Tant de splendeurs rachmaninoviennes en quelques jours !

Ce sont les magnifiques Danses symphoniques (dont j’aime malheureusement chaque mouvement un peu moins que le précédent) qui constituent le sommet du concert. L’Orchestre de Paris, décidément très en phase avec son chef, en propose une interprétation d’un joli lyrisme, pleine d’esprit, d’accents et de couleurs.

Le concerto de Jorge Luis Prats est très déconcertant. Prats possède une technique rare, qui rappelle un peu Bronfman ou Toradze. Elle lui permet une approche particulièrement percussive du piano, qui semble trembler sous chacun de ses accords (on pourrait difficilement être plus éloigné d’une Uchida, par exemple). En général, ce type de jeu me séduit infiniment mais, en l’occurence, il produit un effet curieux. C’est que Prats ne cherche nullement à faire émerger un fil mélodique ; il enfonce les accords violemment en donnant des valeurs égales à toutes les notes, ce qui produit une sensation de fouillis, aggravée par la quantité excessive de pédale. Comme il donne par ailleurs à ses tempi une élasticité extrême et très peu conventionnelle, j’ai eu beaucoup de mal à accrocher, même si les splendeurs nombreuses de la partition de Rachmaninov restent présentes en arrière-plan.

Heureusement, Prats se rachète en interprétant divinement une série de bis de compositeurs cubains. Un véritable régal.

Curieusement, l’Orchestre nous gratifie aussi d’un bis, la magnifique Vocalise, dans une orchestration particulièrement belle. Comme toutes les œuvres qui reposent sur une marche harmonique descendante, elle me fait littéralement fondre de bonheur.

Pour une fois, le programme prédit parfaitement l’heure de fin du concert, 22h30, malgré la quantité très inhabituelle de bis.


Concert Russian National Orchestra / Pletnev à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 17.10.11 à 20h
Russian National Orchestra, Mikhail Pletnev

Sibelius : Pelléas et Mélisande
Rachmaninov : concerto pour piano n° 3 (Nikolaï Lugansky, piano)
Tchaïkovski : suite du Lac des cygnes (arrangement Mikhail Pletnev)

Les rencontres récentes avec le Russian National Orchestra (comme celle-ci en mai dernier) ont été autant de moments profondément réjouissants. Le concert d’octobre 2009, au programme duquel figurait le premier concerto de Rachmaninov par le même Lugansky, m’avait littéralement mis en transe.

Le Pelléas de Sibelius est une merveille absolue, interprétée avec un mélange irrésistible de tension et de paix intérieure par un orchestre au son décidément envoûtant. Les interventions du cor anglais, peut-être le plus bel instrument de la création avec le violoncelle, sont tout simplement sublimes. L’introduction du thème de Mélisande dans le deuxième mouvement me transporte dans une sorte de nirvana musical, qui se prolonge ensuite sans faiblir jusqu’à la conclusion déchirante et la mort de l’héroïne. (Superbe surprise en rentrant chez moi, Sibelius a écrit une très jolie adaptation pour piano seul.)

Le troisième concerto de Rachmaninov, un chef d’œuvre de premier rang, me plonge presque toujours dans un état d’extase indescriptible. J’ai pourtant connu un moment d’hésitation au début de l’œuvre tant Lugansky, manifestement en mode expérimental, semble vouloir capitaliser sur son ébouriffante maîtrise technique pour construire un discours legato, lisse et lyrique… avec la complicité de Pletnev, qui adopte son habituel train de sénateur.

La musique de Rachmaninov y perd une partie de son âme, et il faut attendre le deuxième… mais surtout le troisième mouvement pour que le frissonomètre se trouve pris de sursauts incontrôlables. La montée du suspense dans le troisième mouvement provoque un serrement de gorge aussi délicieux qu’angoissant. Le vivacissimo final est un moment de bonheur presque indécent : le dialogue initial avec les cors, qui produit le même effet psychologique que les coups de brigadier avant un lever du rideau, est sublimement géré par Pletnev ; le long unisson qui suit avec les cordes, l’une des plus belles pages de l’histoire de la musique, n’est qu’une longue et irrésistible montée orgastique, jouée dans un ensemble parfait par le soliste et l’orchestre. On en sort ivre de bonheur.

Je m’attendais à être déçu par la suite du Lac des cygnes compte tenu d’une récente expérience bien peu concluante à San Francisco. Je sous-estimais l’évident écho intérieur que la musique de Tchaïkovski produit chez les musiciens russes et l’instinct d’arrangeur de Pletnev, qui a construit une suite intelligemment équilibrée tant sur le plan dramatique que sur le plan musical.

Le résultat est magnifique. Petit bonus, on s’amuse énormément à la vue de la panique généralisée qui parcourt les pupitres de cordes, dont les partitions semblent avoir été assemblées de manière aléatoire. (Heureusement que certains ont l’air de connaître leur partie par cœur.)


“Le Jeu de l’amour et du hasard”

Comédie-Française (Salle Richelieu), Paris • 16.10.11 à 20h30
Marivaux (1730)

Mise en scène : Galin Stoev. Avec Alexandre Pavloff (Dorante), Léonie Simaga (Silvia), Pierre Louis-Calixte (Arlequin), Christian Hecq (Monsieur Orgon), Suliane Brahim (Lisette), Pierre Niney (Mario).

Le décor hideux et inutile était pourtant de mauvais augure. Mais, à peine la pièce commencée, impossible de ne pas succomber aux charmes d’un texte proprement irrésistible, superbement mis en valeur par une interprétation tonique. Les six comédiens sont magnifiques, avec une mention particulière pour le Dorante d’Alexandre Pavloff. Verdict partagé sur la mise en scène : autant je déteste cette manie de faire courir les comédiens en permanence en tous sens comme des marionnettes épileptiques, autant il faut reconnaître à Stoev un vrai talent de mise en énergie du texte. Pas une réplique qui ne soit travaillée avec soin, avec un résultat toujours réjouissant. On en redemande.

Je regrette quand même l’époque où l’on ne bafouillait pas à la Comédie-Française.


“The Artist”

UGC Ciné-Cité les Halles, Paris • 16.10.11 à 16h50

Michel Hazanavicius (2011). Avec Jean Dujardin, Bérénice Bejo, …

Un film original, ambitieux et émouvant. Une entreprise qui, manifestement, vient du cœur, et qui est truffée d’allusions et de références dont je n’ai pas dû saisir la moitié. Le scénario et la réalisation sont bourrés d’idées originales et fascinantes. Dujardin a un chien fou et une sacrée gueule qui sait faire du gringue à la caméra sans vergogne. 

Reste que l’émotion met un peu de temps à décoller. Peut-être à cause de la partition de Ludovic Bource, qui tourne un peu en rond. Peut-être à cause de ce chien horripilant — peu de choses m’agacent autant que les animaux “savants”. Mais ma gorge s’est serrée instantanément lorsque le sublimissime thème de Bernard Herrmann pour Vertigo a envahi la salle. Les dix dernières minutes du film sont absolument géniales et se terminent sur des images qui rendent heureux.

À titre personnel, j’aurais appelé le film The Artiste plutôt que The Artist.


“Aufstieg und Fall der Stadt Mahagonny”

Vlaamse Opera – Opéra d'Anvers • 15.10.11 à 20h
Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny
, Kurt Weill (1930). Livret de Bertold Brecht.

Direction musicale : Yannis Pouspourikas. Mise en scène : Calixto Bieito. Avec Leandra Overmann (Leokadja Begbick), Erin Caves (Fatty der Prokurist), Claudio Otelli (Dreieinigkeitsmoses), Noëmi Nadelmann (Jenny Hill), John Daszak (Jim Mahoney), Gijs Van der Linden (Jack O’Brien / Tobby Higgins), William Berger (Bill), Jaco Huijpen (Joe), Guntbert Warns (Acteur).

Mettre ce Mahagonny entre les mains de Calixto Bieito, un metteur en scène connu pour voir de la prostitution et du sexe dans les opéras les plus anodins, revient un peu à donner des allumettes à un pyromane. Car la prostitution et le sexe sont bien présents, et de manière tout à fait explicite, dans cette œuvre radicale de Kurt Weill et Bertold Brecht.

Bieito situe l’action dans une sorte de camping un peu fou, une vision tout à fait acceptable de Mahagonny (dans la deuxième partie, les caravanes sont recouvertes de panneaux lumineux qui annoncent “All you can eat”, “All you can drink” et “All you can fuck”). Mais sa mise en scène est tellement dense qu’elle en devient fatigante : ce n’est pas tant les allusions sexuelles — finalement assez anodines — qui provoquent la saturation, mais plutôt ces mouvements incessants, cette scène toujours pleine de personnages en mouvement. Les choristes sont presque tout le temps en scène, presque tout le temps en train de s’affairer un peu partout. La scène se retrouve régulièrement recouverte d’accessoires en toutes sortes : bouées gonflables, baches scotchées au moment de l’ouragan… sans compter le popcorn lancé un peu partout en grande quantité pendant les dernières scènes. Ce qui n’empêche pas tout le monde de jouer très souvent face au public : ce foisonnement inépuisable et épuisant masque finalement une direction d’acteurs assez générique et sans génie particulier.

Distribution correcte, très engagée. C’est la Jenny de Noëmi Nadelmann qui domine, mais il y a quelques autres belles prestations. Le chœur est beaucoup mis à contribution et s’en sort de manière très honnête. Belle prestation de l’orchestre, même si la musique de Weill supporterait sans doute quelques rugosités supplémentaires.

La représentation commence de manière curieuse, avec le comédien Guntbert Warns lisant quelques phrases en anglais extraites du contrat de licence imposé par la Fondation Weill. Je ne suis pas sûr d’avoir bien compris où Bieito voulait en venir…


“Frankenstein Junior”

Théâtre Déjazet, Paris • 14.10.11 à 20h30
Young Frankenstein. Musique et lyrics : Mel Brooks. Livret : Mel Brooks et Thomas Meehan. D’après le scénario du film du même nom, de Gene Wilder et Mel Brooks. Aucune indication sur le ou les auteur(s) de l’adaptation en français, bien qu’un adaptateur bien connu soit monté sur scène durant les saluts.

Cette production perpétue l’habitude exaspérante de certains producteurs français de ne pas fournir de programme de salle indiquant l’identité de l’équipe artistique et le nom des comédiens. Je ne ferai donc aucun effort pour aller chercher leur nom par d’autres moyens.

J’avais évoqué Young Frankenstein lors de sa création à Broadway il y a quatre ans. J’avais pronostiqué à tort que le spectacle connaîtrait un joli succès alors qu’il fut reçu assez froidement par la critique et qu’il ferma ses portes après une quinzaine de mois de représentations.

Je maintiens pourtant que Mel Brooks a accompli avec cette adaptation en comédie musicale de l’un de ses films les plus connus ce qu’il avait déjà brillamment réussi avec The Producers : transposer son scénario sur scène en l’enrichissant d’une partition largement irrésistible, sans sacrifier en rien la densité de son humour si caractéristique (que l’on peut plus ou moins apprécier, mais ce n’est pas le sujet).

Comme pour Hairspray il y a six mois (qui était présenté par le même producteur), la mise en scène de cette production française s’inspire largement de la version originale de Broadway. Elle est manifestement contrainte sur le plan budgétaire : le décor est minimal et — sacrilège ! — la musique semble pré-enregistrée (bien que j’en aie douté à certains moments de la représentation).

Dans ce contexte, il est remarquable que le produit fini soit aussi professionnel, aussi plaisant et aussi irrésistiblement drôle — d’autant que j’assistais à ce qui était, sauf erreur, la toute première représentation publique du spectacle.

La mise en scène est délicieuse d’invention et de fantaisie, tout en entretenant expertement l’élan comique. De très beaux effets de lumière et quelques projections contribuent à compenser la pauvreté des décors. La chorégraphie est un régal : elle est parfaitement connectée non seulement à la partition (c’est plus rare qu’on ne pourrait le penser), mais également au livret, en disant des choses pertinentes sur les personnages et sur l’action — l’héritage du metteur en scène et chorégaphe original, Susan Stroman, est manifestement entre de bonnes mains.

C’est la qualité de la distribution qui emporte le plus les suffrages : non seulement les comédiens sont de bons chanteurs, mais ils font tous montre d’un réel instinct comique et — c’est rarissime à Paris — à aucun moment ils ne jouent faux. Le toujours excellent Vincent Heden (le seul que j’aie reconnu) tient remarquablement le rôle-titre : diction de rêve, intonations au cordeau, un timing déjà parfaitement réglé pour une première représentation. Le professionnalisme incarné.

Il est entouré d’une distribution sans faille : les comédiens qui interprètent les rôles d’Elizabeth, d’Igor, d’Inga, de Frau Blucher, du Monstre… ont tous “trouvé” leur personnage avec une justesse remarquable. Une mention spéciale à Frau Blucher : c’est certes un rôle en or, mais il est ici exploité avec un instinct et un talent réjouissants. Sa chanson “He Vas My Boyfriend” est l’un des sommets de la représentation.

Autre fait rarissime à Paris, il n’y a eu qu’un seul problème de micro non ouvert pendant toute la représentation. La malédiction française serait-elle enfin mise en échec ? Ne nous réjouissons pas trop vite, mais soyons reconnaissants de pouvoir assister à Paris à un spectacle d’une telle qualité.

Selon toute vraisemblance, cette production enfreint son contrat de licence en n’indiquant pas le nom du librettiste Thomas Meehan sur ses affiches.


Concert Orchestre de Paris / Järvi à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 12.10.11 à 20h
Orchestre de Paris, Paavo Järvi

Tubin (1905–1982) : symphonie n° 11
Tchaïkovski : concerto pour violon (Leonidas Kavakos, violon)
Rott (1858–1884) : symphonie en mi majeur

Ce n’est pas tous les jours qu’un concert de l’Orchestre de Paris inclut deux entrées au répertoire ! Deux entrées qui témoignent de l’influence de Järvi, qui dirige régulièrement ces œuvres.

La onzième symphonie de Tubin (un compatriote de Järvi) est en réalité un petit fragment d’une œuvre inachevée. C’est une petite pièce riche et rutilante, mais au tempo un peu trop imperturbable à mon goût.

J’ai une relation en dents de scie avec Leonidas Kavakos. Son concerto de Tchaïkovski est assez fascinant, même si je trouve que son son si particulier est teinté d’une certaine acidité.

Hans Rott est une figure légendaire de l’histoire de la musique : disparu tragiquement à l’âge de 25 ans, il semblait pourtant destiné à de grandes choses à en juger par les appréciations dithyrambiques formulées sur lui par Bruckner (qui fut l’un de ses professeurs) et, encore plus, par Mahler, qui se jugeait inférieur à lui. Sa symphonie en mi majeur ne fut créée dans son intégralité qu’il y a une vingtaine d’années.

C’est une œuvre intense et protéiforme, faisant la part belle aux cuivres. Elle visite successivement des territoires qui évoquent Bruckner, Brahms ou Mahler avant de s’achever dans une atmosphère parfaitement wagnérienne. L’Orchestre de Paris en donne une interprétation généreuse et attachante, marquée par quelques petits décalages surprenants, sans doute dus à la nouveauté de l’œuvre.


Concert Lucerne Festival Orchestra / Abbado à Royal Festival Hall

Royal Festival Hall, Londres • 10.10.11 à 19h30
Lucerne Festival Orchestra, Claudio Abbado  

Schumann : concerto pour piano (Mitsuko Uchida, piano)
Bruckner : symphonie n° 5

Je n’aime décidément pas Uchida, qui ne prend jamais le contrôle du piano. Elle se contente d’effleurer tendrement le clavier comme si elle cherchait à le séduire, avec des articulations plutôt claires techniquement, mais ternes musicalement. Sans compter que la technique est limitée et que certains passages “savonnent”. On sent une certaine recherche sur le son, mais sans résultat très convaincant. (C’était Hélène Grimaud qui devait initialement interpréter le concerto. Dieu sait si j’aurais accroché.)

La symphonie de Brucker est sidérante par la qualité du jeu qu’Abbado obtient de l’orchestre. Les timbres, les inflexions, la musicalité pure sont un enchantement permanent. (Mention spéciale au hautboïste solo, qui a eu l’occasion de briller à de multiples reprises pendant le concert.) La profondeur de la communication entre chef et musiciens est étonnante, émouvante même. Le plaisir de jouer ensemble est palpable, il enrichit considérablement l’expérience de l’auditeur.

La limitation de l’exercice, c’est qu’Abbado ne semble pas se préoccuper de donner un peu d’unité à une œuvre qui peut se lire comme une succession de séquences peu liées entre elles. Au contraire, il prolonge les silences, multiplie et accentue les changements d’atmosphère… et ne semble pas tellement se préoccuper de faire apparaître un “grand dessein”.

Manifestement, cet attachement d’Abbado à la beauté du son s’accentue avec l’âge. Dans ces conditions, l’Orchestre du Festival de Lucerne est pour lui comme un briquet fourni à un pyromane. Un peu de rugosité et un peu plus de continuité ne nuiraient pas.


“Soho Cinders”

Queen’s Theatre, Londres • 9.10.11 à 19h30
Musique : George Stiles. Lyrics : Anthony Drewe. Livret : Anthony Drewe & Elliot Davis.

Mise en scène : Jonathan Butterell. Direction musicale : George Stiles. Avec David Bedella (William George), Clive Carter (Lord Bellingham), Suzie Chard (Clodagh), Sharon D Clarke (Chelle), Richard David-Caine (Sasha), Amy Lennox (Velcro), Beverly Rudd (Dana), Jos Slovick (Robbie), Sandi Toksvig (Narrator), Hannah Waddingham (Marilyn Platt), Michael Xavier (James Prince), …

Le duo Stiles & Drewe est surtout connu pour l’irrésistible comédie musicale Honk!, inspirée par le conte du Vilain petit canard, et pour avoir “complété” la partition de Mary Poppins en vue de son adaptation scénique. Ils ont écrit leur version de Peter Pan et, plus récemment, le “succès d’estime” Betty Blue Eyes, qui a fermé ses portes assez rapidement. Stiles est également le compositeur du récent The Three Musketeers, qui m’avait laissé une impression mitigée.

Stiles & Drewe travaillent depuis au moins dix ans à cette nouvelle comédie musicale, vaguement inspirée par l’histoire de Cendrillon. Certaines des chansons avaient déjà été entendues ici ou là (il y en a au moins six sur le CD d’un récent concert intitulé “A Spoonful of Stiles & Drewe”), mais cette représentation unique marque la première fois que l’œuvre est présentée dans son intégralité… dans le décor des Misérables, comme d’ailleurs les deux œuvres de Sondheim présentées récemment par le Donmar.

Dans cette variation moderne sur le thème de Cendrillon, il est question d’un homme politique secrètement amoureux d’un jeune-homme alors qu’il donne le change en public avec l’aide d’une fiancée accomodante. L’écriture n’est pas dénuée d’une certaine facilité et les scènes d’exposition peuvent donner l’impression d’un manque de focus, mais le nœud de l’intrigue se noue rapidement à la fin du premier acte et les résolutions sont joliment menées dans le deuxième acte. L’humour, omniprésent, n’est pas toujours du meilleur goût mais il faut reconnaître que les plaisanteries font mouche à peu près à coup sûr.

Je n’étais pas forcément convaincu par la musique après avoir entendu les extraits déjà disponibles. Mais c’était compter sans le pouvoir des sublimes orchestrations de David Shrubsole, interprétées magnifiquement par un très bel orchestre de quinze musiciens. La partition, très orientée “pop”, est d’une grande richesse mélodique et stylistique et le moins qu’on puisse dire est que les comédiens lui ont fait honneur. À une exception près, chaque chanson aurait le pouvoir de devenir un standard — même si l’une d’entre elles, “Let Him Go”, dépasse peut-être toutes les autres par son potentiel émotionnel.

L’exception est une chanson intitulée “Gypsies of the Ether”, dont les paroles sont consternantes. Le titre, déjà, est un bel exemple de vraie-fausse inspiration (les deux protagonistes correpondent à distance par Internet). Puis on se heurte à des lyrics comme “You are my intimate stranger. You are my far-away friend. Two souls linked by a highway and the messages we send.” et on a envie de se cacher sous les fauteuils.

Décrire cette représentation comme un concert ne lui rendrait pas justice car, si les comédiens sont effectivement assis sur des chaises en attendant leur tour, les scènes sont bel et bien mises en scène… et le talentueux Drew McOnie (Dames at Sea, Grand Hotel) a réglé des chorégraphies ébouriffantes pour un chorus de danseurs superbes.

La distribution est un concentré de talent comme on en voit rarement. Beaucoup d’entre eux ont été vus récemment sur les scènes londoniennes : David Bedella dans Road Show ; Clive Carter un peu partout et notamment dans Priscilla Queen of the Desert ; Sharon D Clarke dans Ghost the Musical ; Hannah Waddingham dans A Little Night Music et The Wizard of Oz ; Michael Xavier dans Love Story et Into the Woods

Mais ce sont certains des comédiens les moins connus qui m’ont le plus impressionné, à commencer par celui qui joue le “Cendrillon” de service, l’étonnant Jos Slovick qui, dans le rôle de Robbie, se révèle à la fois comme un comédien charismatique et comme un chanteur absolument hors pair. Trois autres prestations sont tellement éblouissantes qu’on se demande où ces trois comédiennes se cachaient : Amy Lennox dans le rôle de la bonne amie Velcro et Suzie Chard et Beverly Rudd dans les rôles des demi-sœurs Clodagh et Dana. (J’avais vu Chard dans Fings Ain’t Wot They Used T’Be et Rudd dans Into the Woods.)

Je pense que Soho Cinders a le potentiel de devenir un gros succès. Il faut espérer que ce concert aura permis d’intéresser un éventuel producteur. Je ne me souviens pas de la dernière fois qu’une œuvre nouvelle m’a autant enthousiasmé. En attendant, on se régalera à écouter et réécouter le CD enregistré au cours de la représentation (et pour lequel quelques prises complémentaires ont été réalisées à la fin du concert, ce qui m’a rappelé l’âge heureux où la BBC produisait des comédies musicales en concert en vue d’une diffusion radiophonique).

Journée à thème puisque Anthony Drewe est aussi le metteur en scène de You’re a Good Man Charlie Brown et que son co-librettiste Elliot Davis en est le directeur musical…


“You’re a Good Man, Charlie Brown”

Tabard Theatre, Londres • 9.10.11 à 14h30
Livret, musique et lyrics : Clark Gesner, d’après la bande dessinée Peanuts de Charles M. Schulz. Dialogue additionnel : Michael Mayer. Musique et lyrics additionnels : Andrew Lippa.

Mise en scène : Anthony Drewe. Direction musicale : Elliot Davis. Avec Lewis Barnshaw (Charlie Brown), Mark Anderson (Snoopy), Nathaniel Morrison (Schroeder), Leanne Jones (Lucy Van Pelt), Adam Ellis (Linus Van Pelt), Hayley Gallivan (Sally Brown).

Cette comédie musicale construite autour des personnages de la bande dessinée Peanuts a originellement été créée à New York en 1967. Je garde un excellent souvenir de la production que j’ai vue à Broadway en 1999 avec une distribution étonnante puisqu’elle incluait Kristin Chenoweth, Roger Bart, BD Wong et Anthony Rapp. Cette production incorporait quelques modifications (dont l’ajout de la chanson “My New Philosophy”, écrite par Andrew Lippa), devenues désormais canoniques.

Le petit Tabard Theatre propose actuellement une charmante production de cette comédie musicale. L’occasion de découvrir — encore ! — un théâtre installé au premier étage d’un pub. Et, comme ailleurs, on y présente du théâtre de grand standing malgré l’exiguïté des lieux.

Le spectacle est irrésistible de drôlerie et de charme : la partition de Clark Gesner est délicieusement entraînante ; le visuel du spectacle est splendide ; la mise en scène d’Anthony Drewe (du duo Stiles & Drewe, à qui l’on doit notamment l’irrésistible Honk!) est bourrée d’idées originales… et les comédiens sont tous magnifiques, avec des mentions spéciales pour le Linus d’Adam Ellis et le Schroeder de Nathaniel Morrison.