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Posts from July 2011

“Aladdin”

5th Avenue Theatre, Seattle • 23.7.11 à 14h et 20h
Musique : Alan Menken. Lyrics : Howard Ashman & Tim Rice. Livret et lyrics additionnels : Chad Beguelin.

Mise en scène et chorégraphie : Casey Nicholaw. Direction musicale : Michael Kosarin. Avec Adam Jacobs (Aladdin), James Monroe Iglehart (Genie), Courtney Reed (Jasmine), Brian Gonzales (Babkak), Andrew Keenan-Bolger (Omar), Brandon O’Neill (Kassim), Jonathan Freeman (Jafar), Seán G. Griffin (Sultan), Don Darryl Rivera (Iago), …

Mon sang n’a fait qu’un tour lorsque j’ai appris que le 5th Avenue Theatre de Seattle (où j’avais vu Catch Me If You Can il y a deux ans) s’apprêtait à monter une version scénique du dessin animé Aladdin, l’une des meilleures productions des studios Disney, dont la partition m’a toujours enchanté.

C’est une histoire triste que celle d’Aladdin puisque Howard Ashman, le lyriciste, est décédé alors que le film était encore en projet. (Il est mort avant la sortie de Beauty & the Beast, le précédent dessin animé utilisant une partition de Menken & Ashman, qui lui est dédié.) Menken & Ahman avaient écrit de nombreuses chansons pour Aladdin, mais trois seulement figurent dans la version finale du film. C’est Tim Rice qui a écrit les lyrics des autres chansons.

Cette production réintègre une partie des chansons non utilisées dans le film : “Babkak, Omar, Aladdin, Kassim”, “Call Me a Princess”, “High Adventure”, mais aussi et surtout le déchirant “Proud of Your Boy”, que l’on connaissait grâce à quelques enregistrements, dont la “démo” originale chantée par Ashman lui-même. D’autres chansons complètement nouvelles ont été composées par Menken avec Chad Beguelin, le lyriciste de The Wedding Singer et de Elf.

Je ne savais vraiment pas à quoi m’attendre, d’autant qu’il avait été annoncé dès le départ que cette production ne visait pas un transfert à Broadway… l’une des raisons, d’ailleurs, pour lesquelles je n’ai pas hésité à programmer un petit voyage.

La production est un enchantement. C’est avant tout la qualité de l’expérience musicale qui emporte l’adhésion : quinze excellents musiciens dans la fosse, dont des cuivres extraordinaires ; les magnifiques orchestrations de Danny Troob ; la partition magnifique d’Alan Menken, l’un des compositeurs vivants les plus attachants (Little Shop of Horrors, Beauty and the Beast, The Little Mermaid, Sister Act, Leap of Faith).

La mise en scène se débrouille fort intelligemment d’un budget manifestement limité. Casey Nicholaw (The Drowsy Chaperone, Elf, The Book of Mormon) confirme un talent de metteur en scène enraciné dans une tradition théâtrale classique fuyant gadgets et artifices — l’aspect le moins conventionnel de sa mise en scène est l’utilisation de projections en ombres chinoises sur le rideau de scène. Ses chorégraphies sont réjouissantes et pleines d’un entrain communicatif. Il compose de vraies belles images, un art théâtral de moins en moins valorisé.

La distribution est dominée à égalité par l’Aladdin charmeur d’Adam Jacobs, qui a le vibrato le plus maîtrisé et le plus enchanteur que j’aie entendu depuis longtemps, et par le Génie plus vrai que nature de James Monroe Iglehart, qui réalise l’exploit de donner vie à un personnage qui ne semblait conçu que pour la magie et la démesure du dessin animé. Jonathan Freeman est un Jafar succulent, avec ce qu’il faut de camp pour en faire un méchant idéal à la sauce Disney.

Plusieurs séquences du dessin animé évoquaient plus ou moins explicitement la comédie musicale, notamment le grand numéro du Génie, “Friends Like Me”. Encore fallait-il transposer l’ensemble de l’histoire de manière convaincante. C’est chose faite… avec un spectacle qui réussit l’exploit d’être plus entraînant que la plupart des productions actuellement à l’affiche à Broadway.

Et un petit album de photos prises essentiellement dans l’Olympic Sculpture Park et aux alentours de la Space Needle.

Seattle (Sculpture Park & Space Needle)

“Something’s Afoot”

Taproot Theatre, Seattle • 22.7.11 à 20h
Livret, musique et lyrics : James McDonald, David Vos & Robert Gerlach

Mise en scène : Scott Nolte. Direction musicale : Edd Key. Avec Deanna Sarkar (Lettie), Tim Tully (Flint), Gerald B. Browning (Clive), Natalie Anne Moe (Hope Langdon), William Hamer (Dr. Grayburn), Ryan Childers (Nigel Rancour), Pat Sibley (Lady Grace Manley-Prowe), Dale Bowers (Colonel Gillweather), Jenny Cross (Miss Tweed), Ian Lindsay (Geoffrey).

Ce n’était pas le but de mon voyage à Seattle, mais j’ai sauté sur l’occasion de voir cette curieuse et peu connue comédie musicale de 1976, qui n’a tenu l’affiche que deux mois environ à Broadway et qui n’a pas légué à la postérité d’enregistrement officiel. (La pièce a été filmée en 1984 en vue d’une diffusion télévisée. Un enregistrement de l’émission circule parmi les collectionneurs.)

L’intrigue de Something’s Afoot est construite comme un roman d’Agatha Christie : sept invités se retrouvent dans la demeure de Lord Dudley Rancour pour une partie de campagne. Mais voilà : l’hôte est retrouvé mort puis, un après l’autre, les invités et les domestiques sont tués dans des circonstances plus rocambolesques les unes que les autres. Que se passe-t-il ? L’explication, bien sûr, ne viendra que dans la dernière scène.

L’enregistrement de la version télédiffusée en 1984 m’avait déjà permis de me forger un avis sur l’œuvre : si le livret est plutôt bien ficelé — malgré quelques lourdeurs dans le comique de dérision sur les Anglais —, la partition est en revanche assez terne et enchaîne des chansons peu inspirées.

Le verdict se confirme en voyant la pièce. Indiscutablement, on passe un bon moment, mais on se dit que la pièce fonctionnerait tellement mieux avec un humour un peu plus subtil et, surtout, avec de meilleures chansons. Il y a bien un ou deux numéros qui font mouche, mais ils sont trop rares. Le dénouement est un peu tiré par les cheveux et nettement moins convaincant que dans la plupart des romans d’Agatha Christie.

Reste que la production montée par ce petit théâtre de 200 places est extrêmement professionnelle. Il faut un décor complexe car les assassinats successifs exigent des surprises visuelles aussi inattendues que spectaculaires. De ce point de vue, le pari est relevé haut la main. La distribution est homogène, avec — à l’exception de la Miss Tweed un peu faible de Jenny Cross — un bel instinct comique collectif.

On passe donc un bon moment… et on est bien content d’ajouter une nouvelle œuvre à la liste des comédies musicales que l’on a vues sur scène.

Quelques images de la bibliothèque centrale de Seattle, hébergée dans un bâtiment conçu par Rem Koolhass :

Seattle Public Library

“Tosca”

Royal Opera House, Londres • 17.7.11 à 18h30
Puccini (1900)

Direction musicale : Antonio Pappano. Mise en scène : Jonathan Kent. Avec Angela Gheorghiu (Tosca), Jonas Kaufmann (Cavaradossi), Bryn Terfel (Scarpia), Lukas Jakobski (Angelotti), Hubert Francis (Spoletta), Jeremy White (le Sacristain), Zhengzhong Zhou (Sciarrone), …

Bon… Ça n’a pas été simple d’avoir un billet, mais ça valait largement le coup. On ne voit pas une distribution pareille tous les jours… surtout avec un Pappano qui a mangé du lion à la baguette.

Représentation mémorable, qui accumule les moments forts. Il faut dire que la distribution n’est pas seulement idéale sur le plan vocal : elle l’est aussi sur le plan physique, tant les trois chanteurs principaux incarnent à la perfection l’image que l’on se fait de leurs personnages respectifs.

On est surpris de l’investissement dramatique de Gheorghiu, qui a la réputation de rester parfois un peu en marge. Elle apparaît comme une tragédienne instinctive et charismatique… dont la voix peut se permettre des montées dans l’aigu qui semblent totalement dénuées d’efforts. Elle a un vibrato très particulier, qui démarre dès l’attaque de chaque note : en général, cela m’énerve, mais chez elle, c’est tellement maîtrisé que c’en est magnifique et émouvant.

J’ai une relation en dents de scie avec Bryn Terfel, mais c’est un Scarpia de rêve, d’autant qu’on le sent porté par l’aimable concurrence de ses collègues. Il a parfois un peu de mal à passer l’orchestre, mais c’est toujours dans des moments où Pappano se déchaîne tellement qu’on se demande qui pourrait faire face.

S’il faut choisir, c’est quand même Kaufmann qui emporte mon suffrage. Jeune premier romantique par excellence, son timbre riche et sombre en fait un héros tragique idéal. Son Cavaradossi est du genre à définir un standard, d’autant qu’il sacrifie à la tradition des points d’orgue interminables (mais parfaitement maîtrisés) qui plaisent tant au public.

Bref, difficile de rêver plus électrisant. La mise en scène crépusculaire de Jonathan Kent est visuellement imposante et parfaitement traditionnelle quant au respect scrupuleux du livret. Elle n’introduit aucun élément nouveau, mais la qualité d’exécution est telle qu’on attend finalement assez peu de la mise en scène.


“Carousel”

Landor Theatre, Londres • 17.7.11 à 15h
Musique : Richard Rodgers (1945). Livret et lyrics : Oscar Hammerstein II, d’après la pièce Liliom de Ferenc Molnár.

Mise en scène : Jeremy Lloyd Thomas. Direction musicale : Huw Evans & Nick House. Avec Sean-Paul Jenkinson (Billy Bigelow), Ebony Buckle (Julie Jordan), Sue Kennett (Nettie Fowler), Jessica Rufey (Carrie Pipperidge [understudy/remplaçante]), Georgia Bevis (Louise), Iddon Jones (Enoch Snow), Lee Dillon-Stuart (Jigger Craigin), Charlotte Moore (Mrs. Mullin), John Fleming (Star Keeper)…

Et vlan ! Encore une fois, le Landor Theatre démontre à quel point une production modeste peut produire des résultats étonnants. Je ne savais vraiment pas à quoi m’attendre, d’autant que ma dernière rencontre avec Carousel (dans une production d’une toute autre échelle) avait été un grand moment.

L’accompagnement à deux pianos est un enchantement… et félicitations aux deux pianistes, qui ne font quasiment aucune fausse note alors que la réduction est forcément piégeuse. Idée géniale, le passage le plus connu de l’ouverture, qui évoque la musique du manège, est chanté en chœur par les comédiens, dans un arrangement à plusieurs voix qui est magnifiquement conçu et magistralement exécuté.

La distribution, constituée majoritairement de jeunes talents, est absolument épatante. Que ce soit la Julie d’Ebony Buckle, le Billy de Sean-Paul Jenkinson (dont la seule mauvaise idée a été de se faire tatouer ses initiales, “SPJ”, en-dessous de l’oreille droite) ou — peut-être plus encore — l’Enoch de Iddon Jones, c’est de la qualité certifiée West End que nous propose ce petit théâtre de 60 places… avec le bonheur supplémentaire d’être tellement près de l’action qu’on se laisserait presque emporter dans le mouvement.

On notera particulièrement la prestation de Jessica Rufey, appelée à remplacer au pied levé la titulaire du rôle de Carrie, qui joue texte en main mais qui ne trahit aucune appréhension.

J’hésite beaucoup, mais je préfère partir à l’entracte pour éviter tout risque de manquer le lever de rideau du spectacle suivant, d’autant que la représentation a démarré avec un quart d’heure de retard. Je ne pensais pas que ce serait aussi crève-cœur…


“Madama Butterfly”

Royal Opera House, Londres • 16.7.11 à 19h30
Giacomo Puccini (1904). Livret de Giuseppe Giacosa et Luigi Illica, d’après une pièce de David Belasco inspirée par une nouvelle de John Luther Long.

Direction musicale : Paul Wynne Griffiths. Mise en scène : Moshe Leiser & Patrice Caurier. Avec Amarilli Nizza (Cio-Cio San), James Valenti (Pinkerton), Anthony Michaels-Moore (Sharpless), Helene Schneiderman (Suzuki), Robin Leggate (Goro)…

Une représentation sans génie mais d’un niveau honorable. Amarilli Nizza n’a pas un charisme extraordinaire, mais sa Cio-Cio San est de bonne tenue. James Valenti a les mêmes problèmes pour monter dans l’aigu qu’à Bastille il y a quelques mois. Il cherche à compenser grâce à sa prestance naturelle, mais il se fait assez copieusement huer lors des saluts — c’est un brin exagéré à mon sens. Jolie Suzuki d’Helene Schneiderman et Sharpless toujours impeccable d’Anthony Michaels-Moore.

Robin Leggate (Goro) chante pour la dernière fois sur la scène de Covent Garden après 35 ans de petits rôles pour le Royal Opera. La direction de la maison fait preuve de sa classe habituelle en lui consacrant une page rétrospective dans le programme de salle. Leggate chante encore très correctement, même si ses aigus sont raides : contrairement à d’autres, il sait s’arrêter à temps.

Dans la fosse, on succombe à un certain train-train… l’ennemi le plus redoutable de la musique en général, mais de celle de Puccini en particulier. Il suffit de regarder Paul Wynne Griffiths diriger pour comprendre d’où vient le problème : il se contente largement de battre la mesure. (Sauf erreur, c’est Andris Nelson qui devait être au pupitre, mais il est souffrant.)

La mise en scène de Leiser et Caurier laisse complètement indifférent. Située dans une maison japonaise très générique qu’on jurerait achetée en kit chez Ikea, elle est ponctuée par le bruit particulièrement agaçant des moteurs électriques de stores qui montent et descendent à tout bout de champ. Oui, chez Leiser et Caurier, on évoque le Japon en faisant monter des stores, pas en faisant glisser des cloisons comme tout le monde. (On ne cherchera pas trop à comprendre pourquoi le paysage de l’autre côté des stores semble changer à chaque fois… et on passera charitablement sur le cerisier qui perd ses feuilles dans la scène finale à grands bruits de “clic, clic” au fur et à mesure que les électroaimants sont désactivés.)

C’est sans aucune doute la moins bonne mise en scène de Madama Butterfly que j’aie vue. Et l’une des représentations les plus plates, malgré de bonnes performances individuelles.


“Cendrillon”

Royal Opera House, Londres • 16.7.11 à 12h30
Jules Massenet (1899). Livret : Henri Cain, d’après Perrault.

Direction musicale : Bertrand de Billy. Mise en scène : Laurent Pelly. Avec Joyce DiDonato (Cendrillon), Alice Coote (Le Prince Charmant), Eglise Gutiérrez (La Fée), Ewa Podleś (Mme de la Haltière), Jean-Philippe Lafont (Pandolfe), Madeleine Pierard (Noémie), Kai Rüütel (Dorothée), Jeremy White (Le Roi), Harry Nicoll (Le Doyen de la Faculté), Dawid Kimberg (Le Surintendant des plaisirs), John-Owen Miley-Read (Le Premier Ministre), …

Dès les premières mesures, j’ai eu envie d’aller embrasser Bertrand de Billy, qui fait si bien ressortir les couleurs et la mélancolie de la partition de Massenet là où Marc Minkowski la ridiculisait en la prenant pour du Lully. La somptueuse mise en scène de Laurent Pelly, qui est aussi belle à regarder qu’elle est vivante et intelligemment originale, contraste aussi nettement avec la vision soporifique de Benjamin Lazar.

Belle distribution, largement dominée par le Prince impeccable d’Alice Coote et la Cendrillon infiniment élégante de Joyce DiDonato. Il ne leur reste qu’à travailler un peu plus leur prononciation du français et elles seront imbattables. Les autres chanteurs ne sont pas parfaits, mais leur investissement dramatique est tel qu’ils suscitent un enthousiasme sans réserve. Ewa Podleś est particulièrement croustillante dans le rôle de la belle-mère, tandis qu’Eglise Gutiérrez s’approprie joliment le rôle de la fée, qui rappelle la Fée des Lilas de Jacques Demy. Jean-Philippe Lafont donne joliment substance à aux regrets du père de Cendrillon, une dimension que le librettiste explore avec beaucoup de bonheur.

Les images magnifiques abondent. Avec sa chorégraphe Laura Scozzi, Pelly utilise habilement la musique des ballets pour en faire d’irrésistibles pantomimes, avec la complicité efficace des choristes. La féerie du troisième acte est sublimement rendue… avec une sorte de clin d’œil à Mary Poppins puisqu’elle a lieu sur les toits, au milieu des cheminées. L’intervention des choristes depuis la coulisse (comme dans Le Cid) ouvre une réelle parenthèse enchantée. On est à peine sorti qu’on aimerait pouvoir recommencer…

Grâce au décor, sur lequel est imprimé le début du conte de Perrault, on apprend que Cendrillon était également surnommée Cucendron puisqu’elle avait l’habitude de s’asseoir dans les cendres : logique, au fond.

Étonnante annonce avant la représentation puisqu’on nous dit que Jean-Philippe Lafont souffre… de calculs rénaux… et qu’il demande donc l’indulgence du public si la douleur devait interférer avec sa prestation.


“La Rondine”

Opera Holland Park, Londres • 15.7.11 à 19h30
Puccini (1917). Livret : Giuseppe Adami, d’après Alfred Maria Willner et Heinz Reichert.

City of London Sinfonia, Peter Selwyn. Mise en scène : Tom Hawkes. Avec Kate Ladner (Magda), Seán Ruane (Ruggero), Hye-Youn Lee (Lisette), Hal Cazalet (Prunier), Nicholas Todorovic (Rambaldo), …

Double première car je n’avais jamais assisté à une représentation de l’Opéra en plein air de Holland Park, une institution estivale londonienne… mais surtout parce que je n’avais jamais entendu La Rondine.

En ce qui concerne l’œuvre, aucune hésitation : c’est un bijou. Légère, mélodique, infiniment évocatrice, c’est une partition qui évoque parfois la mélancolie poétique du Rosenkavalier tout en restant indubitablement puccinienne avec ses envoûtantes couleurs orchestrales et ses harmonies distinctives. Je rajoute La Rondine à la courte liste des opéras qui méritent un voyage.

Très belle interprétation de la part du City of London Sinfonia, placé devant la scène puisqu’il n’y a évidemment pas de fosse dans ce théâtre en plein air, protégé malgré tout par une tente recouvrant à la fois la scène et les gradins. Le dispositif scénique reste très simple par nécessité : pas de cintres, pas de dégagements. Les visuels évoquent une atmosphère vaguement art déco, mais ils sont trop dépouillés et la scène semble souvent bien vide.

La distribution est honnête, sans plus. C’est Hye-Youn Lee qui a la voix la plus convaincante… et elle possède de surcroît un réel talent de comédienne, ce qui ne gâche rien. Le Prunier et Hal Cazalet est également plutôt solide. Seán Ruane ne parvient pas à se détendre totalement et sa voix donne l’impression d’être nouée. Quant à Kate Ladner, elle a de jolis moments en Magda, mais la voix est irrégulière et projette peu dans le medium.

Il y a un petit côté surréaliste à entendre le cri lointain d’un enfant ou le bruit d’un avion pendant une représentation d’opéra, mais on finit par faire abstraction des distractions pour se concentrer sur l’expérience musicale. Et saperlipopette, quelle musique !


“Ghost the Musical”

Piccadilly Theatre, Londres • 14.7.11 à 19h30
Musique et lyrics : Dave Stewart & Glen Ballard. Livret et lyrics : Bruce Joel Rubin, d’après son scénario pour le film Ghost.

Mise en scène : Matthew Warchus. Direction musicale : James McKeon. Avec Richard Fleeshman (Sam Wheat), Caissie Levy (Molly Jensen), Sharon D Clarke (Oda Mae Brown), Andrew Langtree (Carl Bruner), Ivan De Freitas (Willie Lopez), Adebayo Bolaji (Subway Ghost), Mark White (Hospital Ghost), Lisa Davina Phillip (Clara), Jenny Fitzpatrick (Louise).

J’avoue humblement n’avoir aucun souvenir du film de 1990 qui a servi de base à cette nouvelle comédie musicale. Il a pourtant remporté deux Oscars, un pour son scénario et un pour Whoopi Goldberg, qui interprétait le second rôle féminin d’Oda Mae Brown.

Le scénario concerne un jeune banquier assassiné parce qu’il est en train de démasquer une fraude perpétrée dans son établissement. Il devient un fantôme que personne ne peut voir ou entendre et va s’efforcer de porter secours à sa fiancée, également menacée. Il ne parvient pas à grand’ chose jusqu’à ce qu’il rencontre une prétendue medium qui fait semblant de pouvoir parler avec les morts… mais voilà, lui, elle l’entend vraiment.

Ce n’est pas mal ficelé du tout… même s’il faut accepter des incohérences : les fantômes traversent les murs et sont incapables de saisir des objets, mais ils n’ont aucun mal à s’asseoir sur des meubles et ne passent pas à travers les planchers sur lesquels ils marchent.

Je serais curieux de savoir comment est née l’idée de transformer cette histoire en comédie musicale. Les compositeurs sont issus du monde de la variété, notamment le fameux Dave Stewart du groupe Eurythmics, ce qui n’est jamais très bon signe. Et ça se confirme.

D’un côté, il y a une écriture musicale particulièrement plate (les lyrics atteignent plusieurs fois le fond du gouffre) ; des interprètes qui se croient dans un spectacle de variété ; des chorégraphies assez affligeantes. Et le décor.

De l’autre, il y a une histoire qui réussit régulièrement à prendre aux tripes, notamment dans les dernières scènes ; la formidable Sharon D Clarke, qui trouve le ton exact pour interpréter Oda Mae Brown — elle comprend qu’avec un tel rôle comique, mieux vaut éviter d’en rajouter ; des effets spéciaux visuels bluffants. Et le décor.

Le décor est autant un atout du spectacle que son principal point faible. Petit bijou de technologie, il est capable de se transformer de multiples manières tandis que sa surface devient un gigantesque écran sur lequel apparaissent des images tantôt réalistes, tantôt plus stylisées. Dans certaines scènes, le résultat est magnifique. Dans d’autres, on se croirait dans un mauvais clip pour une mauvaise chanson de variété.

L’autre vertu du décor est de permettre la réalisation d’illusions visuelles étonnantes. Certaines reposent sur un truc vieux comme le monde, le Pepper’s ghost, dont l’efficacité est inversement proportionnelle à sa simplicité. D’autres ont l’air plus complexes. Il semble y avoir pas mal de lumière noire. L’effet visuel répété plusieurs fois lorsque quelqu’un meurt et qu’il devient un fantôme alors que son “cadavre” reste là où il est tombé fait mouche à chaque fois.

On ressort plutôt convaincu parce que les dernières scènes sont poignantes au dernier degré. Mais il y a d’autres moments où on ne sent pas tellement dans un théâtre. Verdict partagé.


“Shrek the Musical”

Theatre Royal Drury Lane, Londres • 14.6.11 à 15h
Musique : Jeanine Tesori. Livret et lyrics : David Lindsay-Abaire.

Mise en scène : Jason Moore & Rob Ashford. Direction musicale : Alan Williams. Chorégraphie : Josh Prince. Avec Nigel Lindsay (Shrek), Amanda Holden (Fiona), Ross Dawes (Lord Farquaad [understudy / remplaçant]), Richard Blackwood (Donkey)…

J’avais déjà longuement parlé de cette comédie musicale lorsque je l’ai vue à Broadway à sa création début 2009. La critique n’avait pas été tendre et le spectacle avait fermé ses portes à peu près un an plus tard. Avec le recul, je pense toujours que le spectacle était plutôt réussi, qu’il épousait sans complexe le ton du dessin animé et qu’il y ajoutait une dimension théâtrale bien pensée grâce notamment à une conception visuelle pleine d’invention.

Malheureusement, la production qui vient d’ouvrir ses portes à Londres a perdu beaucoup du charme de l’original.

Sa taille a été réduite et nombre de décors ont dû être repensés en conséquence. On perd, par exemple, la tour dans laquelle la Princesse Fiona est enfermée. Ou encore une partie de l’impressionnant chemin que parcouraient Shrek et Donkey pendant leurs pérégrinations. On y gagne, en revanche, un dragon bien plus réussi que celui de New York.

Les modifications effectuées au livret comme à la partition — pour celles que j’ai identifiées — ne me semblent pas particulièrement pertinentes (c’est rarement le cas).

Mais c’est surtout du côté de la distribution que le bât blesse : paradoxalement, le seul comédien totalement convaincant est Ross Dawes, un remplaçant, qui est irrésistible dans le rôle de Lord Farquaad. Richard Blackwood n’est pas trop mal non plus dans le rôle de Donkey. Mais j’ai été très déçu par Nigel Lindsay et par Amanda Holden, qui n’ont ni le charisme, ni le comic timing, ni la voix pour donner corps à leurs personnages de Shrek et de Fiona.

Du coup, on accroche d’autant moins que la partition demande à être défendue avec beaucoup plus de conviction. Les enchaînements sont souvent mous. On se demande bien ce qu’a fait le deuxième metteur en scène, Rob Ashford, qui ne figurait pas aux crédits à Broadway. À première vue, sa contribution a surtout servi à enfoncer la pièce.


“Евгений Онегин”

Opéra d’Amsterdam • 10.7.11 à 13h
Eugène Onéguine (1879). Musique : Tchaïkovski. Livret du compositeur, d’après Pouchkine.

Concertgebouworkest, Mariss Jansons. Mise en scène : Stefan Herheim. Avec Bo Skovhus (Onéguine), Krassimira Stoyanova (Tatiana), Andrej Dunaev (Lenski), Mikhail Petrenko (Gremin), Elena Maximova (Olga), Guy de Mey (Triquet), …

Cette nouvelle production de l’Opéra d’Amsterdam est à peu près aussi éblouissante que son affiche pouvait le laisser espérer.

Dans la fosse, le sublime Concertgebouworkest, l’un des meilleurs orchestres du monde, mené par son excellent directeur musical, Mariss Jansons. Leur interprétation est rien moins que sublime d’un bout à l’autre, et je donnerais volontiers quelques mois de ma vie pour pouvoir entendre à nouveau les somptueux violoncelles de l’orchestre introduire le thème du grand air de Lenski.

Sur scène, une distribution de très grande classe. À part Bo Skovhus, qui a beaucoup de mal à exprimer des émotions — même s’il a l’air moins martien que d’habitude grâce aux perruques —, la plupart des chanteurs proposent d’excellentes interprétations. C’est particulièrement vrai de Krassimira Stoyanova, peut-être la meilleure Tatiana que j’aie entendue : son incroyable fluidité vocale lui permet de concentrer toute son énergie sur la beauté des phrasés et la subtilité des nuances ; sa scène de la lettre est d’une incroyable beauté. Andrej Dunaev débarrasse Lenski des “ténorismes” de mauvais aloi et propose une incarnation à la fois introvertie et intense. Magnifique Gremin de Mikhail Petrenko, qui passe un temps fou sur scène par rapport au chronométrage officiel.

C’est l’une des caractéristiques de la mise en scène foisonnante de Stefan Herheim, dont le Parsifal m’avait tant captivé à Bayreuth. Il propose une lecture assez complexe — peut-être trop — de l’œuvre : la pièce commence par la scène où Onéguine retrouve Tatiana mariée à Gremin… puis la suite est un long flashback constitué de ses souvenirs (y compris, d’ailleurs, de scènes auxquelles il n’a pas assisté, ce qui est une des limites de ce parti pris). La première transition visuelle entre le présent et le passé est à la fois inattendue et somptueusement théâtrale.

Les époques s’entrechoquent : Gremin est une sorte d’oligarque mafieux contemporain… mais le flashback semble nous ramener à l’époque de Pouchkine… à moins que ça ne soit le tournant du 20ème siècle. On retrouve d’ailleurs dans la mise en scène l’ours du rêve de Tatiana au chapitre 5 du roman. La fin du flashback (le duel a lieu après une révolution — on hésite entre les émeutes décembristes et la révolution bolchevique) nous ramène à l’époque de l’URSS triomphante, célébrée par un défilé de gymnastes, cosmonautes et autres danseurs — Gremin le mafieux a donc commencé sa carrière comme général de l’armée soviétique.

Le mélange du passé et du présent conduit Herheim à faire des choix souvent intéressants, parfois déroutants. Comme celui de montrer Tatiana adulte observant son alter ego adolescente (jouée par une danseuse). Ou encore une scène de la lettre complexe, dans laquelle Tatiana adulte revit ses souvenirs tandis que son mari — Gremin — s’est assoupi dans le lit conjugal : Onéguine, en plein flashback, revit (ou voit comme une prémonition ?) le moment où il écrira sa propre lettre à Tatiana. Et c’est Onéguine et non Gremin qui émergera finalement du lit, dans un joli coup de théâtre visuel qui permet aussi à Tatiana d’imaginer avec une sorte d’horreur ce qu’aurait été sa vie si Onéguine lui avait cédé.

Tout n’est pas parfaitement convaincant, mais c’est malgré tout du théâtre passionnant et exigeant, qui ne cède jamais à la facilité. On peut faire beaucoup moins cérébral et tout aussi réussi (Carsen), mais dans le genre qui cherche à réinterpréter, Herheim semble décidément sans égal. Sa vision d’un Onéguine en proie à un destin incontrôlable n’est peut-être pas directement inspirée par Pouchkine, mais elle est cohérente et joliment réalisée… jusqu’à la scène finale, où il se révèle même incapable de se tuer.

J’ai passé la semaine à lire le roman de Pouchkine, dans une somptueuse traduction en anglais de Stanley Mitchell. J’ai été étonné de constater à quel point l’opéra parvient à en capturer tant de facettes : le magnétisme du dilettante Onéguine qui sait utiliser son charme naturel ; la mélancolie qui émane de Tatiana, mais aussi d’Onéguine ; l'enthousiasme naïf de Lenski, … Ce qui apparaît moins dans l’opéra, c’est le style distancié et volontairement ironique de l’auteur/narrateur (que Herheim, à sa façon, réintroduit avec son flashback)… mais surtout l’omniprésence de la littérature (comme objet et comme référence) et le débat sur les capacités expressives de la langue russe par rapport à la langue française.


“The Boy Friend”

Bridewell Theatre, Londres • 9.7.11 à 19h45
Musique, lyrics et livret : Sandy Wilson.

Mise en scène : David Taylor. Chorégraphie : Janet South. Direction musicale : Colin Guthrie. Avec Lizzy Barber (Polly), Alex Cooper (Tony), Janet South (Madame Dubonnet), Ian Recordon (Percival Browne), Franck Crocker (Lord Brockhurst), Sue Brodie (Lady Brockhurst), Victoria Flint (Hortense), Julia Stone (Maisie), Victoria Davis (Dulcie), Jessica Walters (Fay), Megan Housley (Nancy),…

J’ai déjà décrit ici cette délicieuse comédie musicale anglaise de 1953, pleine de charlestons, de tangos et autres rythmes irrésistibles. Je n’ai donc pas pu résister au plaisir d’en revoir une production, proposée par la Tower Theatre Company, une troupe de semi-amateurs (ou semi-professionnels ?) On n’est évidemment pas dans le West End, mais la conception scénique est soignée, l’orchestre de six musiciens est de très bon niveau et la distribution, pleine d’un enthousiasme communicatif. On passe un très bon moment et on ressort la tête pleine de musique et avec l’envie furieuse de danser.


“Singin’ in the Rain”

Festival Theatre, Chichester • 9.7.11 à 14h15
D’après le film de la MGM. Scénario et adaptation : Betty Comden & Adolph Green. Chansons : Nacio Herb Brown & Arthur Freed.

Mise en scène : Jonathan Church. Chorégraphie : Andrew Wright. Direction musicale : Robert Scott. Avec Adam Cooper (Don Lockwood), Daniel Crossley (Cosmo Brown), Scarlett Strallen (Kathy Selden), Katherine Kingsley (Lina Lamont), Michael Brandon (R F Simpson), Peter Forbes (Roscoe Dexter), Sandra Dickinson (Dora Bailey / Miss Dinsmore), David Lucas (Production Tenor / Diction Coach), …

Coup double ! Le Festival de Chichester nous avait proposé une production enthousiasmante de 42nd Street l’année dernière. Il récidive cette année avec un autre petit bijou, inspiré de l’un des films musicaux les plus réussis de tous les temps (ce que je reconnais d’autant plus volontiers que je ne suis pas un grand fan de Gene Kelly). On avait pu vérifier récemment, à l’occasion d’un concert éblouissant et inoubliable, à quel point la partition de Singin’ in the Rain était un concentré de bonheur.

On retrouve cette même jubilation à Chichester, malgré un orchestre plus réduit (une douzaine de musiciens, mais pas de synthétiseur). La mise en scène est pleine d’humour et débordante d’énergie. Les chorégraphies sont entraînantes au possible. La (relative) modestie de la production et les moyens techniques limités du théâtre (en auditorium) décuplent l’imagination du metteur en scène et de son équipe.

Très belle distribution, où l’on retrouve une fois encore Adam Cooper, l’ancien danseur-vedette de Matthew Bourne, qui garde la forme. Mais on est surtout emballé par deux autres prestations : le Cosmo de l’irrésistible Daniel Crossley, déjà remarqué dans Me and My Girl (et qui transpire toujours autant) ; et l’impayable Lina Lamont de Katherine Kingsley, qui est décidément éblouissante dans tout ce qu’elle entreprend (après ça et ça).


“Two Boys”

English National Opera (Coliseum), Londres • 8.7.11 à 19h30
Nico Muhly (2011). Livret : Craig Lucas.

Direction musicale : Rumon Gamba. Mise en scène : Barlett Sher. Avec Susan Bickley (Anne Strawson), Nicky Spence (Brian), Joseph Beesley (Boy soprano), Mary Bevan (Rebecca), Heather Shipp (Fiona), Jonathan McGovern (Jake), Robert Gleadow (Peter), …

L’English National Opera présente la création mondiale d’un opéra commandé conjointement avec le Metropolitan Opera de New York. L’œuvre est construite autour de l’enquête policière consécutive à une attaque dont est victime un jeune-homme, poignardé aux abords d’un centre commercial d’une ville anglaise. L’inspectrice en charge de l’enquête interroge un autre jeune-homme, enregistré en compagnie de la victime par les caméras de surveillance du centre commercial mais qui nie être l’agresseur. Elle découvre le monde des chat rooms et se heurte d’abord à sa propre incompréhension des codes d’un univers qu’elle ne connaît pas, mais elle fera finalement la lumière sur les circonstances de l’attaque à l’occasion d’un rebondissement plutôt bien amené quoique prévisible.

Si le livret est construit autour des étapes successives de l’enquête, il s’attache également à illustrer une certaine progression psychologique chez l’inspectrice, joliment interprétée par Susan Bickley. L’évocation d’Internet et des utilisations qu’en font les adolescents est plutôt réussie, même si le ressort principal de l’intrigue apparaît in fine plutôt comme un cas extrême et marginal. L’auteur aurait néanmoins pu creuser davantage la psychologie des personnages principaux. De ce point de vue, le format “comédie musicale” aurait sans doute permis un résultat plus abouti sur le plan dramatique que le format “opéra”.

La partition du jeune et talentueux compositeur Nico Muhly est globalement magnifique. Les airs de l’inspectrice sont écrits de façon assez traditionnelle, dans une manière qui rappelle un peu Britten et beaucoup John Adams. Mais Muhly expérimente aussi avec d’autres formats, notamment pour certaines des interventions du chœur, où il propose des empilements sonores complexes qui pourraient être à l’oreille ce qu’un kaléidoscope est à l’œil. Les (nombreux) passages qui retranscrivent des chats font appel à un style plus léger et plus direct, qui démultiplient l’impact de certains échanges.

Le résultat est d’autant plus réussi que la distribution fait montre d’un très bel engagement et que la mise en scène de Bartlett Sher s’inscrit dans un univers visuel qui parvient à donner corps de manière abstraite mais frappante aux relations virtuelles rendues possibles par les technologies d’aujourd’hui. Les images utilisent beaucoup de projections pas mal conçues du tout, mais elles ne contribuent pas suffisamment à l’établissement du climat dramatique : les scènes successives, avec leurs ruptures et la variété de leurs propos, auraient mérité des univers visuels plus nettement différenciés.

L’autre petite frustration provient du fait que les auteurs ne “gèrent” pas très bien la fin du premier acte et encore moins le dénouement final, trop précipité et qui ne prend pas suffisamment le temps d’analyser les sentiments des deux protagonistes principaux au terme de l’histoire.

Reste que l’on ne peut qu’être impressionné d’assister à une création aussi ambitieuse dans son propos et aussi réussie dans sa forme. Chapeau bas à l’English National Opera et aux auteurs.


“Parsifal”

Opéra de Zurich • 3.7.11 à 14h
Wagner (1882)

Direction musicale : Daniele Gatti. Mise en scène : Claus Guth. Avec Stuart Skelton (Parsifal), Yvonne Naef (Kundry), Matti Salminen (Gurnemanz), Thomas Hampson (Amfortas), Egils Silins (Klingsor), Pavel Daniluk (Titurel), …

Quelle émotion ! Il n’a pas dû se passer plus de cinq minutes où je n’étais ni en transe ni en larmes pendant le premier acte. Gatti fait des merveilles : les phrasés sont incroyables, d’une majesté et d’une intensité irrésistibles. Et quelle maîtrise de la tension ! C’est souvent très lent, mais avec de tels interprètes (l’orchestre est fabuleux), le résultat est renversant. Le placement des chœurs dans les couloirs du théâtre notamment à la fin des premier et troisième actes (voix médianes au premier balcon, voix séraphiques au second balcon), contribue à créer une atmosphère intensément religieuse. Liturgie, communion, exaltation, extase : on ressort presque transformé.

La mise en scène de Claus Guth, sans égaler tout à fait la foisonnante conception de Stefan Herheim pour Bayreuth, n’en est pas moins fascinante par sa relative simplicité, par l’originalité de ses idées et par la force et la cohérence de ses images.

L’action se déroule dans une imposante demeure intemporelle un peu délabrée transformée en hôpital de campagne pour soldats/héros au bout du rouleau (magnifique décor à deux niveaux et sur tournette de Christian Schmidt). Dans l’une des pièces, le Graal trône dans une vitrine ; à côté, une autre vitrine, vide, dont on devine qu’elle contenait la lance dérobée par Klingsor. La présentation du Graal est une cérémonie complexe et fascinante au cours de laquelle on recueille le sang de la blessure d’Amfortas pour en tirer un remède qui requinque temporairement les soldats. Sa scénographie minutieuse est admirable.

Guth, comme Herheim, nous propose une brève pantomime pendant le prélude : elle représente le passage de témoin de Titurel à Amfortas (enfin il me semble : ma place n’offrait pas une vision totale de la scène). Il voit en Klingsor le double maléfique d’Amfortas : ils se ressemblent d’ailleurs comme des jumeaux et se trouvent réunis, réconciliés, dans la belle et émouvante image finale. Son idée la plus hétéroclite consiste à montrer soudain les soldats blessés comme transfigurés autour d’un gramophone pendant la Verwandlungsmusik : c’est bête, mais cela reflète tellement la situation dans laquelle se trouve le public à ce moment-là que l’image en prend une force étonnante.

Très belle distribution, dominée par le Gurnemanz de Matti Salminen. La voix n’est plus très ductile, mais quelle beauté des timbres ! et quelle autorité ! Thomas Hampson campe un Amfortas extrêmement investi sur le plan dramatique ; son travail stylistique est incroyablement fouillé. On aimerait seulement qu’il évite de gutturaliser autant les “ch”. Le Titurel de Pavel Daniluk impose le respect. Seul le Klingsor d’Egils Silins manque peut-être un tout petit peu de mordant. Belle Kundry d’Yvonne Naef, même si son vibrato est souvent un peu encombrant… et si elle termine mal le deuxième acte, en criant plus qu’elle ne chante ses aigus. Stuart Skelton est un beau Parsifal, capable de formidables nuances dans le piano.

Je crois bien que je pourrais écouter en boucle le premier acte de Parsifal pour le restant de mes jours et ne jamais m’en lasser…


“Lend Me a Tenor”

Gielgud Theatre, Londres • 2.7.11 à 19h30
Musique : Brad Carroll. Livret et lyrics : Peter Sham, d’après la pièce de Ken Ludwig.

Mise en scène : Ian Talbot. Direction musicale : Colin Billing. Avec Damian Humbley (Max Garber), Matthew Kelly (Henry Saunders), Sophie-Louise Dann (Diana DiVane), Cassidy Janson (Maggie Saunders), Michael Matus (Tito Merelli), Joanna Riding (Maria Merelli), Gay Soper (Anna 1), Jane Quinn (Anna 2), Michelle Bishop (Anna 3), …

C’est une curieuse et amusante coïncidence d’avoir vu cette comédie musicale le lendemain d’une représentation d’Otello, puisque c’est précisément avant, pendant et après une représentation d’Otello que se déroule l’irrésistible farce de Ken Ludwig qui sert de base à cette nouvelle et charmante comédie musicale.

On a d’ailleurs droit à la première et à la dernière scènes d’Otello... presque plus réussies que la version d’Andrei Serban, malgré le côté “carton-pâte volontairement ironique” de la mise en scène.

L’intrigue est simple : en 1934, l’Opéra (imaginaire) de Cleveland fête son dixième anniversaire en montant une spectaculaire production d’Otello pour laquelle il a engagé une vedette internationale : le ténor Tito Merelli. Mais voilà, les péripéties s’accumulent et, lorsqu’on croit Merelli mort à cause d’une overdose involontaire de médicaments, il faut bien improviser, d’autant que Roosevelt est dans le public. Le hasard fait bien les choses : le fiancé de la fille du directeur connaît le rôle bien qu’il n’ait jamais mis les pieds sur une scène. Grimé en Otello, maquillage et perruque sombres, on décide de le faire passer pour Merelli…

On ne peut qu’être conquis par cette comédie rythmée et millimétrée, bourrée de péripéties irrésistibles. Le vieux ressort des confusions d’identité (il y a jusqu’à trois Otello simultanément sur scène !) est utilisé avec maestria, avec la dose syndicale et savamment utilisée de portes qui claquent. Les comédiens s’en donnent à cœur joie, dans un tempo d’ensemble parfaitement réglé : c’est irrésistible.

La délicieuse partition de Brad Carroll semble vouloir rendre hommage aux âges d'or de la comédie musicale : pleine d'entrain, mélodique, la musique donne envie de danser dans son siège. Un morceau de bravoure pour le personnage de Diana DiVane au deuxième acte constitue un medley de tous les grands airs du répertoire de soprano : un régal !

Le décor de Paul Farnsworth est tout simplement génial. Moi qui adore les changements à vue… j’ai été bluffé par la façon dont le décor se métamorphose au fil de la pièce avec des moyens très simples (panneaux qui pivotent, se replient ou coulissent). La première apparition de la chambre d’hôtel de Merelli est une merveille.

Quel dommage de voir la salle à moitié vide. D’autant que le public fait spontanément une standing ovation à la fin (ce qui est beaucoup plus rare à Londres qu’à New York, où c’est devenu quasiment systématique). Pendant toute la représentation, je n’ai pas pu m’empêcher de penser qu’il n’y a plus que des vieux croûtons dans mon genre qui ont encore envie de voir de voir de bonnes vieilles comédies musicales comme celle-ci à une époque où les goûts du public semblent davantage le porter vers des avatars de spectacles de variétés bruyants et décousus.


“Otello”

Opéra Bastille, Paris • 1.7.11 à 19h30
Verdi (1887). Livret : Arrigo Boito, d’après Shakespeare.

Direction musicale : Marco Armiliato. Mise en scène : Andrei Serban. Avec Aleksandrs Antonenko (Otello), Renée Fleming (Desdemona), Lucio Gallo (Jago), Michael Fabiano (Cassio), Francisco Almanza (Roderigo), Carlo Cigno (Lodovico), Roberto Tagliavini (Montano), Nona Javakhidze (Emilia), Chae Wook Lim (Un araldo).

J’ai hésité à rester pour la deuxième partie tant la première avait été molle, décousue et pas vraiment en place. Les grèves en cours à l’Opéra de Paris auraient-elles empêché le chœur de répéter ? Il était en tout cas très en-dessous de son niveau habituel. Même les solistes donnaient l’impression de répéter : aucune précision, aucune fougue.

J’avais déjà vu cette mise en scène d’Andrei Serban, mais je ne me souvenais pas à quel point elle est navrante. Elle s’ouvre sur une image épouvantablement ratée et hésite ensuite entre spectacle d’amateurs digne du Club Med et niaiserie à la façon de Guy Cassiers. Les images ratées se succèdent à un rythme presque étonnant et la mise en scène consiste essentiellement à demander aux chanteurs de passer sous des rideaux ou de jeter des choses à terre lorsqu’ils sont tristes ou énervés.

Antonenko et Fleming se reprennent suffisamment lors de la deuxième partie pour que la fin ressemble vaguement à quelque chose. Mais il est trop tard : les trop nombreux souvenirs consternants du premier acte prennent le dessus. Le Iago de Lucio Gallo n’est pas très impressionnant. Seul le Cassio de Michael Fabiano a l’air d’être complètement présent et complètement motivé.

L’orchestre est magnifique. Armiliato se surpasse, mais son charisme est manifestement insuffisant pour entraîner la scène dans le sillage de son enthousiasme.