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Posts from April 2011

“Betty Blue Eyes”

Novello Theatre, Londres • 30.4.11 à 19h30
Musique : George Stiles. Lyrics : Anthony Drewe. Livret : Ron Cowen & Daniel Lipman

Mise en scène : Richard Eyre. Direction musicale : Richard Beadle. Avec Sarah Lancashire (Joyce Chilvers), Reece Shearsmith (Gilbert Chilvers), David Bamber (Dr. James Swaby), Jack Edwards (Henry Allardyce), Ann Emery (Mother Dear), Mark Meadows (Francis Lockwood), Adrian Scarborough (Inspector Wormold), …

Cela faisait une dizaine d’années que le célèbre producteur Cameron Mackinstosh n’avait pas présenté une nouvelle comédie musicale sur une scène londonienne. Il a choisi l’adaptation d’un film de 1984 assez connu en Angleterre, A Private Function, une comédie à propos du kidnapping d’un cochon dans une petite ville anglaise en 1947 alors que la viande est rationnée.

La partition a été confiée à George Stiles & Anthony Drewe, surtout connus pour leur très bonne adaptation en comédie musicale de l’histoire du vilain petit canard, Honk!, ainsi que pour les chansons supplémentaires qu’ils ont écrites pour la version scénique de Mary Poppins, qui n’ont jamais complètement convaincu.

Le résultat n’est pas enthousiasmant. On apprécie certes l’atmosphère de comédie assumée et sans prétention, une spécialité britannique. On apprécie également le joli décor plein de surprises de Tim Hatley. Et certains des comédiens comme Recce Shearsmith font vraiment mouche.

Mais la partition ne semble jamais complètement décoller. À part la chanson “Nobody”, extrêmement entraînante, on cherche un peu en vain quelque chose à quoi se raccrocher pour prendre un peu de plaisir. Ce n’est pas que les chansons soient à côté de la plaque : au contraire, elles sont manifestement pensées pour découler des situations de la manière la plus organique possible. Mais l’inspiration mélodique est trop rare.


“Frankenstein”

National Theatre (Olivier Theatre), Londres • 30.4.11 à 14h
Une pièce de Nick Dear, d’après le roman de Mary Shelley

Mise en scène : Danny Boyle. Avec Benedict Cumberbatch (The Creature), Jonny Lee Miller (Victor Frankenstein), Naomie Harris (Elizabeth Lavenza), Jared Richard (William Frankenstein), George Harris (Mr. Frankenstein), Karl Johnson (De Lacey), Lizzie Winkler (Agatha), Daniel Millar (Felix), Ella Smith (Gretel / Clarice), John Killoran (Gustav), Steven Elliott (Klaus), Andreea Padurariu (Female Creature), …

Je n’avais pas eu l’occasion de revenir dans le grand Olivier Theatre depuis War Horse il y a plus de deux ans. (Entre temps, War Horse est parti à l’assaut de la planète et vient d’ouvrir ses portes à New York.) C’est avec plaisir que j’y retournais car je conserve beaucoup de très bons souvenirs de comédies musicales vues sur cette immense scène circulaire dotée d’une machinerie étonnante : A Little Night Music au tout premier plan, mais aussi Guys and Dolls, Oklahoma!, A Funny Thing Happened on the Way to the Forum ou Honk!.

Les concepteurs de cette nouvelle pièce nous proposent une expérience théâtrale saisissante inspirée par le célèbre roman de Mary Shelley. C’est un théâtre d’atmosphère dont les dimensions physique et visuelle sont primordiales. Les dix premières minutes, sans dialogue, sont consacrées à la “naissance” de la créature de Frankenstein : après être littéralement tombé de sa matrice, il s’éveille à la vie, prenant graduellement possession de son corps et de ses membres tandis qu’il est sujet à des spasmes intenses. C’est d’une intensité et d’une beauté irrésistibles, avec juste ce qu’il faut d’humour.

La pièce suit ensuite la complexité des relations entre le monstre et son créateur. C’est poignant, intense… et sublimement mis en scène. Les images magnifiques succèdent aux images magnifiques. L’évolution de la créature est captivante… et les inévitables confrontations avec Frankenstein, dans le deuxième acte, sont très intelligemment écrites. La belle scène finale, peut-être amenée de manière un peu brusque, ne manque pas de prendre à la gorge. Du très beau théâtre.

Comme si leurs rôles n’étaient pas assez intenses comme ça, les deux comédiens principaux alternent dans les rôles de Frankenstein et de la créature ! C’est Benedict Cumberbatch que j’ai vu dans le rôle de la créature : une performance à inscrire directement dans les annales ! On aurait presque envie de voir une représentation dans laquelle les rôles sont inversés pour pouvoir comparer.

Les représentations de Frankenstein s’achèvent prochainement ; elles ont toutes plus ou moins été complètes dans les minutes suivant la mise en vente des billets. Je serais vraiment surpris que le National Theatre (où les productions, par définition, ne peuvent pas être représentées sans limite de temps) n’essaie pas de donner un avenir à cette pièce qui, à mon humble avis, mérite largement plus que War Horse de partir à la conquête de la planète.


“Das Rheingold”

Opéra Royal de Stockholm • 29.4.11 à 19h30
Wagner (1869)

Direction musicale : Lawrence Renes. Mise en scène : Staffan Valdemar Holm. Avec Johan Edholm (Wotan), Ketil Hugaas (Alberich), Magnus Kyhle (Loge), Petri Lindroos (Fafner), Lennart Forsén (Fasolt), Marianne Eklöf (Fricka), Katarina Leoson (Erda), Emma Vetter (Freia), Gunnar Lundberg (Donner), Klas Hedlund (Froh), Ulrik Qvale (Mime), Karin Ingebäck (Woglinde), Susann Végh (Wellgunde), Karin Lovelius (Floßhilde).

Représentation peu convaincante dans l’ensemble.

L’orchestre, en petite formation, ne parvient qu’occasionnellement à donner couleur et tension à la musique. J’avais entendu un Ring avec une formation orchestrale de taille similaire à l’Opéra de Liège et j’avais été bien plus convaincu à l’époque. Les cuivres, notamment les cors, ne sont pas à niveau.

Les chanteurs ne sont globalement pas assez solides et trichent beaucoup. Pour certains (Loge, notamment), ça devient vite fatigant. Certains passages sont méconnaissables.

La mise en scène est irrégulière et doit manifestement se contenter de moyens limités. Le concept du prologue n’est pas très clair : celui-ci se déroule dans une pièce dont les murs sont recouverts de vitrines dans lesquelles se trouvent costumes, lances et boucliers, un peu comme un musée. La première et la troisième scènes se déroulent dans une maison vide, celle que les Dieux s’apprêtent à abandonner pour s’installer à Valhalla. Dans la dernière scène, au lieu de voir les Dieux rentrer dans Valhalla, on voit Loge mettre le feu à la maison, une idée originale qui préfigure la fin de Die Walküre. L’effet, comme d’autres, est minimal : ce sont des lumières qui, depuis la coulisse, donnent l’illusion du feu. (Toute la scène de paiement de la rançon pour Freia est également jouée en coulisses…)

La direction d’acteurs est minimale et certaines scènes sont tellement statiques qu’elles en deviennent soporifiques.

Il y a quand même quelques signes de travail sur l’œuvre. Je crois que c’est la première fois que je vois un metteur en scène faire quelque chose du passage un peu énigmatique vers la fin de Rheingold dans lequel la partition dit, à propos de Wotan: “Wie von einem grossen Gedanken ergriffen, sehr entschlossen” (“Comme pris d’une grande idée, très déterminé”). La phrase musicale que joue l’orchestre à ce moment-là est la préfiguration du motif de Nothung. Ici, Wotan aperçoit son épée parmi ses bagages, la tire de son fourreau et la brandit, manifestement séduit par une idée qui vient de lui traverser l’esprit. L’idée, on la connaît, elle se matérialisera dans Die Walküre.


“Hairspray”

Casino de Paris • 26.4.11 à 20h30
Musique : Marc Shaiman. Lyrics : Scott Wittman et Marc Shaiman. Livret : Mark O’Donnell et Thomas Meehan.

Les producteurs de ce spectacle n’ayant pas la courtoisie de fournir un programme de salle à l’intention de leurs spectateurs, je m’abstiendrai de citer les noms de l’équipe artistique et des comédiens, que d’ailleurs je ne connais pas.

Si l’on m’avait dit il y a seulement cinq ans que Paris abriterait simultanément des productions de Sweeney Todd, de Mamma Mia! et de Hairspray, j’aurais doucement rigolé.

Et si l’on m’avait dit avant cette première représentation de Hairspray que j’en ressortirais impressionné par le professionnalisme de l’entreprise, j’aurais sans doute exprimé quelque surprise. Car, pour une toute première représentation d’une entreprise privée sans doute relativement modeste, le résultat est impressionnant.

Certes, la triple malédiction française s’abat dans toute sa splendeur : la plupart des comédiens n’ont manifestement pas été sélectionnés sur leur capacité à parler juste mais sur leurs talents de chanteurs et de danseurs ; l’ingénieur du son semble vouloir entrer au Livre des records pour le nombre de micros non ouverts ou défectueux dans un seul spectacle ; et l’adaptation en français a des hauts et des bas…

Certes, la plupart des décors, des costumes, des idées de mise en scène et des chorégraphies sont plus ou moins directement inspirés de la production originale. Et on est un peu surpris que la comédienne qui interprète le rôle de Tracy n’ait semble-t-il pas jugé utile de travailler toutes les chorégraphies.

Mais, très honnêtement, l’impression globale reste très positive. Car le spectacle est déjà très au point pour une première représentation. Le metteur en scène et le chorégraphe (surtout) ont rajouté des touches personnelles plutôt réussies… au point que certains numéros, comme le génial “Timeless to me” (malencontreusement transformé en “T’es toujours dans l’coup” — au moins, la scansion est bonne), pourraient prétendre surpasser la version originale. (Il faut dire que Franck Vincent et Gilles Vajou — ceux-là, je les connais — y mettent beaucoup de cœur et de talent.)

La troupe fait montre d’une énergie remarquable, qui rend les scènes dansées assez irrésistibles ; les touches d’humour fonctionnent bien, là où elles sont attendues (les comédiennes qui jouent Penny et sa mère sont impayables) ; et la distribution est globalement de très bonne qualité, même si certains comédiens (Corny, Seaweed, Amber, Velma) convainquent plus que d’autres (Link, Motormouth et, par moments, Tracy). Peut-être manque-t-il à une partie de la distribution une meilleure perception du deuxième degré omniprésent d’un bout à l’autre de l’œuvre.

J’ai vu Hairspray à Broadway à sa création en 2002, puis à nouveau quelques jours avant sa fermeture, en janvier 2009. Je l’ai vu à Londres en novembre 2007 et à Buenos Aires en août 2008, dans une production étonnamment bonne. Je ne m’attendais pas à dire de cette production parisienne qu’elle peut rejoindre cette liste sans rougir, mais je ne suis pas loin de le penser. Elle est en tout cas professionnelle, sérieuse et respectueuse de l’œuvre : tiercé gagnant.


“Sweeney Todd”

Théâtre du Châtelet, Paris • 25.4.11 à 20h
Musique et lyrics : Stephen Sondheim. Livret : Hugh Wheeler.

Mise en scène : Lee Blakeley. Ensemble Orchestral de Paris, David Charles Abell. Avec Rod Gilfry (Sweeney Todd), Caroline O’Connor (Mrs. Lovett), Nicholas Garrett (Anthony Hope), Rebecca Bottone (Johanna), Pascal Charbonneau (Tobias), Jonathan Best (Judge Turpin), John Graham-Hall (The Beadle), David Curry (Pirelli), Rebecca de Pont Davies (Beggar Woman), …

Avertissement : je pense avoir vu Rod Gilfry et non Franco Pomponi, avec qui il alterne dans le rôle-titre… mais je ne suis pas physionomiste et, si le Châtelet a prévu des affiches pour clarifier la distribution, elles sont bien cachées.

Le Châtelet nous avait déjà proposé la saison dernière une très bonne production de A Little Night Music. La découverte de l’œuvre de Stephen Sondheim se poursuit actuellement avec Sweeney Todd, peut-être la plus “opératique” des comédies musicales du maître. L’expérience est globalement encore plus satisfaisante que pour Night Music : cette production soutiendrait sans problème la comparaison avec les meilleures productions internationales.

Le mérite en revient en tout premier lieu à l’interprétation irrésistible de la partition par un Ensemble Orchestral de Paris étonnamment vernaculaire, sous la conduite exemplaire de David Charles Abell, qui transforme décidément tout ce qu’il touche en or. Les orchestrations de Jonathan Tunick n’ont peut-être jamais été aussi bien interprétées, en incluant la version concert proposée par le New York Philharmonic en 2000. On va d’émerveillement en émerveillement en écoutant les couleurs merveilleuses de la partition. À part une tendance à ralentir un peu trop certains passages, on imagine difficilement meilleure interprétation. Le chœur est d’ailleurs lui-même remarquable.

La mise en scène de Lee Blakeley confirme tout le bien que m’avait inspiré son travail sur Night Music. Si on met de côté quelques broutilles étonnantes (le panneau “Sweeney Todd’s Tonsorial Parlour”, qui est présent dans le décor dès le lever du rideau ; l’aberration de ne pas voir Johanna fuir par l’escalier, dont il semble établi qu’il est le seul chemin d’accès au salon de Sweeney), la qualité du travail de mise en scène est remarquable.

La mise en scène physique est assez standard (décor à deux niveaux avec un tobogan pour récupérer les cadavres)… mais le travail de direction d’acteurs atteint des sommets. Il est particulièrement efficace dans le deuxième acte, souvent survolé. L’évolution de Mrs. Lovett, qui sent manifestement venir la tragédie assez tôt, est remarquable. Le fait qu’elle ne se laisse pas trucider sans résistance à la fin paraît une évidence, mais ce n’est quasiment jamais le cas. Beaucoup d’autres petits détails constituent autant d’excellentes idées. Je regrette seulement que Blakeley n’ait pas choisi, comme d’autres, de montrer Sweeney Todd offrant volontairement sa gorge à trancher à Tobias dans la dernière scène — ce qui, certes, n’est pas dans le livret, mais constitue un joli dénouement.

La distribution est solide. Rod Gilfry est un Sweeney Todd de classe internationale, même s’il est un peu fâché avec les notes tenues. Je suis plus réservé sur Caroline O’Connor, pour qui j’éprouve pourtant une tendresse infinie : même si elle s’agite et grimace beaucoup, elle n’a pas l’instinct comique des meilleures titulaires du rôle (je pense notamment à Judy Kaye, à Patti LuPone ou à Maria Friedman… sans parler bien sûr de la créatrice du rôle, l’inégalable Angela Lansbury) et elle gâche plusieurs occasions de provoquer des rires ; elle a la voix fatiguée et certains passages sont un peu trop “trichés” à mon goût ; j’ai également été gêné par sa difficulté à conserver le même accent en parlant et en chantant.

Dans les rôles secondaires, on est un peu surpris de voir le rôle d’Anthony confié à un baryton : il y perd beaucoup de sa jeunesse et de sa spontanéité. D’autant que Nicholas Garrett, manifestement nerveux (ce pied qui bat la mesure !), provoque le naufrage du redoutable quatuor Johanna/Anthony/Juge/Beadle. À l’inverse, le rôle de Tobias est souvent confié à un baryton qui chante les aigus en voix de fausset : le donner à un ténor lui enlève cette espèce de fragilité enfantine qui le caractérise normalement. La Johanna de Rebecca Bottone est l’une des plus belles que j’aie entendues. Jonathan Best interprète magnifique le rôle du Juge. David Curry est un Pirelli haut en couleur. Rebeccas de Pont Davies a une voix trop lyrique pour le rôle de la Mendiante, qui a besoin de savoir changer de registre.

C’est donc globalement une production excellente. On en profite d’autant plus que la version représentée réintègre des scènes souvent coupées : le concours d’arrachage de dents (d’ailleurs superbement mis en scène) et la chanson “Johanna” du Juge. Qui eût cru que le Châtelet pourrait s’enorgueillir un jour de présenter des productions parmi les plus abouties des œuvres de Sondheim ? Chapeau bas à Jean-Luc Choplin… et pourvu qu’il continue dans cette voie !


“Séance on a Wet Afternoon”

New York City Opera (David H. Koch Theater), New York • 24.4.11 à 13h30
Musique et livret : Stephen Schwartz, d’après le roman de Mark McShane et le scénario de Bryan Forbes.

Direction musicale : George Manahan. Mise en scène : Scott Schwartz. Avec Lauren Flanigan (Myra Foster), Melody Loore (Rita Clayton), Pamela Jones (Miss Rose), Jane Shaulis (Mrs. Wintry), Todd Wilander (Charles Clayton), Michael Marcotte (Irish Tenor), Doug Purcell (Mr. Bennett), Kim Josephson (Bill Foster), Boyd Schlaefer (Mr. Cole), Juna José Ibarra (Policeman), Phillip Boykin (Inspector Watts), Michael Kepler Meo (Arthur), Bailey Grey (Adriana Clayton).

Stephen Schwartz est avant tout un compositeur de comédies musicales. Il est en effet à l’origine de gros succès (Godspell, Pippin, Wicked), mais aussi d’œuvres moins connues mais généralement très belles sur le plan musical (Rags, Children of Eden). À l’exception de Wicked, la plus récente de ses comédies musicales, je suis généralement admiratif devant son talent de compositeur.

Et voici que Stephen Schwartz s’attaque à l’opéra, avec ce thriller mis en musique, une commande de l’Opéra de Santa Barbara présentée pour la première fois à New York par le New York City Opera.

Séance on a Wet Afternoon est peut-être la meilleure création de théâtre musical à laquelle j’aie assisté depuis longtemps. Une atmosphère digne des films de Hitchock, une histoire bien ficelée, des personnages en trois dimensions, une partition envoûtante (arias superbes, harmonies à fondre, orchestrations enchanteresses — Schwartz a reçu sur ce dernier point l’aide de William David Brohn) : tout est réuni pour que l’expérience soit forte et réussie.

Schwartz se révèle non seulement un excellent compositeur, mais également un dramaturge de premier plan. Il est bien épaulé par son fils Scott, en charge de la mise en scène, qui démontre un joli sens visuel. Plusieurs sommets émotionnels particulièrement bien amenés ponctuent l’opéra et rendent l’expérience intense.

La distribution est très investie. Elle est menée par une Lauren Flanigan qui brûle littéralement les planches dans le rôle halluciné de Myra Foster. Kim Josephson lui donne superbement la réplique dans le rôle du mari soumis à qui il reste juste ce qu’il faut de bon sens pour essayer d’éviter le pire.

Je n’ai qu’un espoir : revoir très vite Séance on a Wet Afternoon.


“Wonderland”

Marquis Theatre, New York • 23.4.11 à 20h
Musique : Frank Wildhorn. Lyrics : Jack Murphy. Livret : Gregory Boyd & Jack Murphy.

Wonderland Mise en scène : Gregory Boyd. Direction musicale : Jason Howland. Avec Janet Dacal (Alice), Darren Ritchie (Jack the White Knight), E. Clayton Cornelious (Caterpillar), Jose Llana (El Gato), Karen Mason (Edwina / The Queen of Hearts), Kate Shindle (The Mad Hatter), Carly Rose Sonenclar (Chloe), Edward Staudenmayer (The White Rabbit), Danny Stiles (Morris the March Hare), …

Frank Wildhorn est un compositeur à la fois prolifique et obstiné. Prolifique parce qu’il a à son actif un nombre étonnant de compositions (dont certaines seulement ont été présentées à Broadway — les autres ont été entendues plutôt en Europe centrale ou au Japon). Obstiné parce qu’il n’a jamais été accueilli très positivement, ni par la critique, ni — avec une ou deux exceptions, comme Jekyll & Hyde — par le public.

Wonderland est son cinquième spectacle pour Broadway. Il s’agit d’une adaptation libre d’Alice au pays des merveilles, qui utilise principalement un idiome pop-rock assez générique qui est le terrain de prédilection de Wildhorn.

Le résultat est assez prévisible : les chansons sont trop passe-partout pour que l’on accroche vraiment, même s’il y a quelques bons moments. Ni le livret ni les lyrics ne relèvent le niveau… au point qu’on se demande parfois exactement où veulent en venir les auteurs avec leur espèce de pseudo-sagesse philosophique. Ce sont les quelques touches d’humour saupoudrées sur le livret qui fonctionnent le mieux.

Compte tenu des moyens manifestement consacrés aux décors et aux costumes, globalement très réussis, on ne peut qu’être déçu de voir une mise en scène aussi statique et aussi peu inspirée. Les comédiens s’acquittent correctement de leur tâche mais aucun ne brûle les planches, pas même Karen Mason, une valeur sûre de Broadway.

Bref : bof.


“Baby It’s You!”

Broadhurst Theatre, New York • 23.4.11 à 14h [avant-première]
Livret : Floyd Mutrux & Colin Escott.

Baby Mise en scène : Floyd Mutrux & Sheldon Epps. Direction musicale : Shelton Becton. Avec Beth Leavel (Florence Greenberg), Allan Louis (Luther Dixon), Geno Henderson (Jocko & al.), Christina Sajous (Shirley), Crystal Starr Knighton (Doris), Kyra Da Costa (Beverly), Erica Ash (Micki / Dionne Warwick), Kelli Barrett (Mary Jane Greenberg), Barry Pearl (Bernie Greenberg), Brandon Uranowitz (Stanley Greenberg)…

Cette nouvelle comédie musicale s’intéresse à Florence Greenberg, une discrète mère de famille du New Jersey qui, à la fin des années 50, décida de démarrer une carrière de productrice de disques. Elle connut un succès considérable en “découvrant” un quatuor vocal de jeunes-filles noires, les Shirelles… et fut également la première à présenter la jeune Dionne Warwick et à reconnaître le talent de Burt Bacharach et Hal David, qui allaient devenir des auteurs au succès phénoménal.

Comme on pouvait le craindre, le spectacle enchaîne les succès populaires des années 60 à un rythme effréné (le programme en liste pas moins de 20 pour le seul deuxième acte). On sait que ce genre d’entreprise ne donne que rarement des résultats satisfaisants sur le plan dramatique : on se souvient tout particulièrement de l’effroyable The Look of Love (2003), consacré précisément aux chansons de Bacharach et David. D’autres tentatives comme Jersey Boys sont un peu plus concluantes grâce à un bon sens du récit, même si le résultat n’était pas époustouflant non plus.

Baby It’s You! se rapproche de Jersey Boys… non seulement parce qu'on y parle de l’ascension d’un groupe issu du New Jersey dans les années 1950… mais aussi parce que le spectacle s’attache avant tout à raconter l’histoire de Florence Greenberg, un personnage attachant… d’autant qu’il est confié à la merveilleuse Beth Leavel (42nd Street, The Drowsy Chaperone, Elf), une comédienne que je trouve un peu plus formidable chaque fois que je la vois. Le livret n’est pas toujours d’une subtilité remarquable, mais Leavel est une bête de scène et elle brille même lorsqu’elle doit se débattre avec des dialogues de seconde zone.

Les chansons sont agréables, la mise en scène est efficace, les costumes de Lizz Wolf sont fabuleux. On passe finalement un bon moment malgré le manque d’épaisseur de l’ensemble.


“Catch Me If You Can”

Neil Simon Theatre, New York • 22.4.11 à 20h
Musique : Marc Shaiman. Lyrics : Scott Wittman & Marc Shaiman. Livret : Terrence McNally.

Catch Mise en scène : Jack O’Brien. Direction musicale : John McDaniel. Avec Norbert Leo Butz (Carl Hanratty), Aaron Tveit (Frank Abagnale, Jr.), Tom Wopat (Frank Abagnale, Sr.), Rachel de Benedet (Paula Abagnale), Kerry Butler (Brenda Strong)…

J’avais vu cette comédie musicale tirée du film éponyme en août 2009 à Seattle, alors qu’elle se préparait à venir à Broadway. Je pensais que les producteurs avaient — sagement — décidé de ne pas tenter l’aventure de Broadway compte tenu des faiblesses de l’œuvre, mais Catch Me If You Can a finalement pris ses quartiers depuis quelques semaines au Neil Simon Theatre.

La distribution des rôles principaux est strictement identique à celle de Seattle. Le spectacle a un peu évolué, plutôt dans le bon sens, mais il continue de se heurter à de sérieux obstacles, à commencer par l’étonnant manque de charisme de son jeune héros, Aaron Tveit, qui m’apparaît un peu comme le pendant masculin de Sutton Foster, dont je déplorais récemment le manque d’épaisseur à propos de Anything Goes.

Le procédé narratif consistant à présenter l’ensemble de la pièce comme un spectacle de télévision que Frank Abagnale utiliserait pour raconter son histoire au moment de son arrestation ne fait toujours pas sens. Il justifie maladroitement le placement de l’orchestre sur une tribune sur scène (on pense à Chicago) et contribue à rendre le spectacle extrêmement peu théâtral. Et puis on déplore toujours qu’Abagnale soit davantage montré en train d’interagir avec Hanratty — le policier qui le poursuit — ou avec son père, plutôt que de le montrer à l’œuvre en train de s’adonner à ses escroqueries.

J’ai trouvé la partition moins intéressante que ce que laissent entendre mes notes de Seattle, bien que deux ou trois numéros soient très réussis. À l’opposé, la performance de Norbert Leo Butz, qui m’avait paru sans nuance à Seattle, m’a semblé ici bien plus séduisante. Butz est une bête de scène… et il mériterait de pouvoir se confronter à un comédien plus doué que Tveit. Quand Butz interprète sa géniale chanson du premier acte, “Don’t Break the Rules”, on entrevoit ce que le spectacle aurait pu être.


Nicolas Canteloup à l’Olympia

Olympia, Paris • 20.4.11 à 20h30
Mise en scène : Stéphane Joly
Textes : Philippe Caverivière, Laurent Vassilian

Beaucoup de soi-disant “comiques” me laissent de marbre. Mais j’ai une admiration particulière pour Nicolas Canteloup, dont j’écoute religieusement la chronique radiophonique quotidienne à peine arrivé chez moi chaque soir. Finesse de l’écriture, subtilité des points de vue, absence de vulgarité… une alliance idéale pour alimenter le talent considérable du comédien - imitateur.

On retrouve bien sûr sur scène la plupart des personnages fétiches de Canteloup. La dimension visuelle ajoute un peu de sel aux imitations déjà si géniales sur le plan des voix. On ne peut qu’admirer un comique qui avoue une admiration sans borne pour Thierry Le Luron… et qui termine d’ailleurs son spectacle sur la sublime chanson d’Aznavour que Le Luron utilisait souvent pour prendre congé de son public, “Nous nous reverrons un jour ou l’autre”.


Concert Orchestre de l’Opéra de Paris / Prêtre à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 19.4.11 à 20h
Orchestre de l’Opéra National de Paris, Georges Prêtre

Brahms : symphonie n° 2
Poulenc : Les Biches
Ravel : Daphnis et Chloé, suite n° 2

J’ai toujours eu une faiblesse pour l’Orchestre de l’Opéra de Paris, qui a confirmé à l’occasion de ce concert qu’il possède le son le plus enchanteur de tous les orchestres parisiens.

Malheureusement, la symphonie de Brahms est un ratage relativement complet. Dès les premières mesures, l’absence de direction de Georges Prêtre — expérimente-t-il la télépathie ? — empêche l’orchestre de trouver ses marques. Les décalages sont quasiment permanents et les entrées, hasardeuses. D’autres orchestres peuvent sans doute jouer cette symphonie en pilote automatique, mais pas une formation qui passe le plus clair de son temps à accompagner de l’opéra et du ballet.

Heureusement, Prêtre semble s’être repris pendant l’entracte et la deuxième partie est magnifique. Avec le ballet de Poulenc, d’abord, si plein d’esprit et finalement assez éloigné du langage harmonique habituel du compositeur.

Le clou du spectacle, à tous points de vue, est un Daphnis et Chloé bouleversant de beauté foisonnante. L’interprétation manque peut-être légèrement de rubato, mais aucun orchestre ne fait vivre aussi joliment les incroyables harmonies de Ravel. On se passerait, du coup, du bis (la “Barcarolle” des Contes d’Hoffmann, dans une version orchestrale assez plate).


“The Band Wagon”

Lilian Baylis Theatre, Londres • 17.4.11 à 13h30
Musique : Arthur Schwartz. Lyrics : Howard Dietz. Livret : Howard Dietz & George S. Kaufman.

Mise en scène : Ian Marshall Fisher. Direction musicale : Jason Carr. Avec Vivienne Martin, Elizabeth Counsell, James Vaughan, Barnaby Thompson, Clare Rickard, Robert Finlayson, Laura Armstrong, Callum Train.

Un moment magique et enchanteur.

La série des “Lost Musicals” s’attache à représenter, en concert, des œuvres plus ou moins oubliées du répertoire historique de la comédie musicale. Avec The Band Wagon, on est au cœur de l’exercice puisque cette revue, pourtant considérée à sa création en 1931 comme une petite merveille, n’a quasiment jamais été représentée depuis la fin de sa production originale. (Il y a bien un film qui porte le même nom, mais il n’a plus grand’ chose en commun avec sa source théorique.)

The Band Wagon marquera la dernière apparition du duo constitué par Fred Astaire et sa sœur Adèle sur une scène de théâtre. Cette dernière mettra en effet fin à sa carrière en 1932 pour épouser Lord Charles Cavendish. Et Fred prendra bientôt le chemin des studios hollywoodiens, où les caméras pourront préserver à jamais sa grâce ineffable.

La partition d’Arthur Schwartz est une merveille, dont le sommet est le tube “Dancing in the Dark”. Mais on se régale tout autant de titres comme le swing “New Sun in the Sky”, dont l’arrangement original pour ténor solo et quatuor vocal donne envie de se lever pour danser.

Comme dans toute revue, les chansons alternent avec des sketches, où la plume de George S. Kaufman est particulièrement délicieuse. Tous n’ont pas parfaitement résisté au passage du temps, mais la qualité de la troupe est telle que l’on est scotché d’un bout à l’autre par tant de talent. Ian Marshall Fisher n’a pas son pareil pour rassembler des comédiens étonnants. La vétérane Vivienne Martin, notamment, ne fait qu’une bouchée des rôles qui lui sont confiés, avec une virtuosité étourdissante : l’entendre incarner la fausse ingénue dans “Confession” est inoubliable.


“Bed and Sofa”

Finborough Theatre, Londres • 16.4.11 à 19h30
Musique : Polly Pen. Lyrics : Laurence Klavan. D’après le film d’Abram Room.

Mise en scène : Luke Sheppard. Direction musicale : Candida Caldicot. Avec Alastair Brookshaw, Kaisa Hammarlund, Alastair Parker et la voix de Penelope Keith.

Londres n’avait jamais vu cette petite comédie musicale de 1996, créée au Vineyard Theatre de New York. Basée sur un film muet russe de 1927, elle met en scène trois personnages dans un minuscule appartement de Moscou : un couple voit sa routine quelque peu perturbée lorsqu’un troisième larron débarque (il y a une crise du logement, il faut se serrer). Le nouvel arrivant séduit la femme… qui décide finalement qu’elle a d’autres envies que de choisir entre son mari et son amant.

La comédie musicale permet aux personnages d’exprimer leurs pensées intimes, ce qui ajoute une forte dimension humoristique au scénario du film. La partition n’est malheureusement pas très captivante, même s’il n’est jamais désagréable d’entendre une petite formation de chambre (piano, cordes), la seule que permette la configuration des lieux — le Finborough Theatre, un minuscule théâtre au-dessus d’un pub déjà remarqué récemment grâce à une superbe production de Me and Juliet.

Le point fort de cette aventure est la qualité de la distribution, dans laquelle on est heureux de retrouver l’excellente Kaisa Hammarlund, vue récemment dans A Little Night Music et dans The Three Musketeers. Reste que l’écriture n’est pas inoubliable et que l’on ne ressort pas transporté par la qualité de l’œuvre.


“London Road”

National Theatre (Cottesloe Theatre), Londres • 16.4.11 à 14h30
Musique et lyrics : Alecky Blythe & Adam Cork.

Mise en scène : Rufus Norris. Direction musicale : David Shrubsole. Avec Clare Burt, Rosalie Craig, Kate Fleetwood, Hal Fowler, Nick Holder, Claire Moore, Michael Shaeffer, Nicola Sloane, Paul Thornley, Howard Ward.

En 2006, un tueur en série s’en prit aux prostituées de la ville d’Ipswich, dans le Suffolk. Les auteurs de cette comédie musicale se sont appuyés sur des interviews des riverains de London Road, où les meurtres eurent lieu. Ils en ont tiré une œuvre qui met en perspective la façon dont les événements ont affecté leurs vies, en particulier pendant que les policiers menaient l’enquête qui les a finalement menés au meurtrier.

Les chansons ont été conçues en conservant le contenu des interviews : pas seulement les mots utilisés, mais aussi l’accent très particulier des locuteurs, les hésitations de leur débit, leurs bafouillages, etc. L’idée est originale — et elle a soulevé l’admiration des commentateurs — mais, à titre personnel, j’ai trouvé que l’effet de nouveauté s’estompait très rapidement pour laisser place à une forme de lassitude, même s’il est incontestable que la partition n’est pas dénuée de charmes.

La mise en scène, très simple, est d’autant plus efficace que les comédiens sont tous excellents. On s’attache volontiers à cette galerie de personnages… dont la vie, paradoxalement, a été affectée positivement par les meurtres : jamais réellement inquiets pour leurs vies — les victimes, après tout, étaient toutes des prostituées —, ils se sont rapprochés en organisant des associations de riverains, des barbecues, un concours de jardins fleuris… La fin, du coup, est étonnamment gaie.


“Akhmatova”

Opéra Bastille, Paris • 13.4.11 à 19h30
Bruno Mantovani. Livret : Christophe Ghristi.

Direction musicale : Pascal Rophé. Mise en scène : Nicolas Joel. Avec Janina Baechle (Anna Akhmatova), Atilla Kiss B. (Lev Goumilev), Lionel Peintre (Nicolaï Pounine), Varduhi Abrahamyan (Lydia Tchoukovskaïa), Valérie Condoluci (Faina Ranevskaïa), Christophe Dumaux (le Représentant de l’Union des écrivains), Fabrice Dalis, Ugo Rabec.

L’Opéra de Paris propose une bien attachante création, conçue autour de l’histoire de la poétesse russe Anna Akhmatova, qui passa l’essentiel de sa vie à se faire toute petite pour échapper à la censure soviétique.

La musique, riche en éclats de cuivres, de bois et de percussions, est souvent haletante… mais aussi, vers la fin, joliment dramatique, à l’occasion des brèves retrouvailles d’Akhmatova avec son fils… avant une vraie fin de tragédie lyrique, au fond extrêmement classique, bien qu’elle possède la particularité d’être en bonne partie instrumentale. Ces quelques pages sont d’ailleurs de loin le sommet de l’œuvre et mériteraient de vivre désormais une belle carrière au répertoire des formations symphoniques. L’Orchestre de l’Opéra de Paris en propose en tout cas un lecture assez hallucinée, sous la conduite assurée d’un Pascal Rophé professionnel jusqu’au bout des ongles.

On retrouve avec surprise dans le rôle-titre la solide mezzo Janina Baechle, vue plusieurs fois au Staatsoper de Vienne, notamment un jour où elle dut chanter Eboli au pied levé. Baechle fait preuve d’une belle présence scénique… et son français est relativement impeccable. (On me dit dans l’oreillette qu’elle serait mariée au librettiste, Christophe Ghristi, lui-même Directeur de la Dramaturgie de l’Opéra de Paris.) L’investissement nécessaire pour mémoriser la partition doit être considérable.

Nicolas Joel propose une mise en scène simple et efficace, où dominent le blanc et le noir profond. Les transitions sont joliment gérées par des effets visuels bien pensés. Joli spectacle.


“A Minister’s Wife”

Mitzi E. Newhouse Theater, New York • 10.4.11 à 15h [avant-première]
Musique : Joshua Schmidt. Lyrics : Jan Levy Tranen. Livret : Austin Pendleton, d’après Candida de George Bernard Shaw.

Mise en scène : Michael Halberstam. Direction musicale : Timothy Splain. Avec Marc Kudisch (le Révérend James Morrell), Bobby Steggert (Eugene Marchbanks), Kate Fry (Candida), Liz Baltes (Miss Garnett), Drew Gehling (le Révérend Lexy Mill).

Curieuse entreprise que cette adaptation de l’une des premières pièces de Shaw, d’autant que la musique est signée par Joshua Schmidt, dont l’ambitieuse partition pour Adding Machine n’était pas passée inaperçue. Candida est une curieuse pièce, qui semble s’intéresser au début au mouvement socialiste cher à Shaw pour brusquement devenir l’histoire de la lutte entre le Révérend Morrell et le poète Eugene Marchbanks lorsque ce dernier révèle son amour pour la femme de Morrell, Candida.

La prose de Shaw, vraisemblablement largement reprise par le librettiste, est un régal : élégante, racée et pleine d’humour. La partition de Joshua Schmidt, sans surprise, est difficile. Il y a des moments où on se demande un peu à quoi riment toutes ces mélodies un peu aléatoires… et d’autres où l’intensité dramatique est bien au rendez-vous, comme dans l’émouvante scène de la confrontation finale.

La distribution est épatante. Je dis toujours que je ne suis pas un grand fan de Marc Kudisch, mais force est de constater que sa performance dans le rôle du charismatique Révérend Morrell est, une fois de plus, irréprochable. Face à lui, Bobby Steggert, déjà remarqué dans la récente reprise de Ragtime (puis largement loué pour sa participation à une comédie musicale appelée Yank!, que je n’ai malheureusement pas pu voir), confirme qu’il est un immense artiste. Et Kate Fry campe une Candida rayonnante, fière et au fond bien plus intelligente que les deux hommes qui se disputent son affection.

A Minister’s Wife n’est pas une pièce facile, mais elle exerce lentement et progressivement son charme. La tension monte progressivement pour atteindre finalement un joli paroxysme et un dénouement intense sur le plan dramatique. Je serais curieux de savoir sur quoi travaille désormais Joshua Schmidt.


“Company”

Avery Fisher Hall, New York • 9.4.11 à 20h
Musique et lyrics : Stephen Sondheim (1970). Livret : George Furth, d’après ses pièces de théâtre.

Company New York Philharmonic, Paul Gemignani

Mise en scène : Lonny Price. Avec Neil Patrick Harris (Bobby), Patti LuPone (Joanne), Stephen Colbert (Harry), Martha Plimpton (Sarah), Craig Bierko (Peter), Katie Finneran (Amy), Aaron Lazar (Paul), Jennifer Laura Thompson (Jenny), Jim Walton (Larry), Jon Cryer (David), Jill Paice (Susan), Christina Hendricks (April), Chryssie Whitehead (Kathy), Anika Noni Rose (Marta).

C’est l’un des événements de la saison : le New York Philharmonic a inscrit à son programme une version concert de la légendaire comédie musicale Company de Stephen Sondheim (comme il l’avait fait les années précédentes pour d’autre comédies musicales comme Sweeney Todd).

La distribution rassemble un bon nombre de valeurs sûres de Broadway, dont plusieurs sont aussi connus pour leur carrière télévisuelle. Le rôle principal de Bobby est confié au charismatique Neil Patrick Harris, tandis que Patti LuPone s’attaque avec son mordant habituel au redoutable rôle de Joanne. C’est l’animateur de télévision Stephen Colbert, connu pour son émission satirique The Colbert Report, qui joue le rôle de son mari, Harry. Les autres rôles sont tous confiés à des comédiens vus plus ou moins récemment à Broadway.

Le plus grand bonheur de la soirée est bien sûr le plaisir d’entendre la partition jouée par le New York Philharmonic, dirigé par Paul Gemignani, le spécialiste en titre de la musique de Sondheim… d’autant que l’envoûtante page instrumentale “Tick-Tock” (arrangée par David Shire), conçue à l’origine pour permettre à Michael Bennett de concevoir un tableau chorégraphique autour de la géniale Donna McKechnie, puis supprimée de la partition officielle, a été rétablie pour l’occasion.

Pour le reste, le concert est extrêmement professionnel. La cohabitation du dispositif de sonorisation avec l’acoustique très réverbérante de l’Avery Fisher Hall n’est cependant pas très heureuse. Lonny Price a concocté une mise en scène minimale sans décor, mais utilisant une série de canapés sur roulettes dont la configuration change d’une scène à l’autre.

Les seules petites déceptions proviennent d’Anika Noni Rose, dont le “Another Hundred People” n’est pas très impressionnant, et de Katie Finneran, qui rend les lyrics de “Getting Married Today” assez peu compréhensibles, même si sa performance hautement névrosée reste un régal. Patti LuPone propose une lecture assez personnelle de “The Ladies Who Lunch” : je ne suis pas sûr que l’interprétation soit totalement cohérente avec le personnage de Joanne, mais il faut reconnaître qu’elle illustre parfaitement l’expression star power.

Neil Patrick Harris impressionne beaucoup : grand charisme, belle interprétation nuancée, voix étonnamment expressive. Il confirme tout le bien que l’on pensait déjà de lui. La dernière reprise de Company à Broadway date de 2006, il y a donc peu de chances que ce concert donne naissance à une nouvelle production, même si on peut imaginer qu’elle aurait un certain potentiel commercial, puisque Harris est bien connu grâce à sa carrière télévisuelle et cinématographique.

Sondheim, que j’ai en ligne de mire depuis ma loge, semble se régaler.


“Sister Act”

Broadway Theatre, New York • 9.4.11 à 14h (preview/avant-première)
Musique : Alan Menken. Lyrics : Glenn Slater. Livret : Cheri Steinkellner & Bill Steinkellner, avec des compléments de Douglas Carter Beane, d’après le film.

Sister Mise en scène : Jerry Zaks. Direction musicale : Brent-Alan Huffman. Avec Patina Miller (Deloris Van Cartier), Victoria Clark (Mother Superior), Chester Gregory (Edie Souther), Marla Mindelle (Mary Robert), Sarah Bolt (Mary Patrick), Kingsley Leggs (Curtis Jackson), Fred Applegate (Monsignor O’Hara), John Treacy Egan (Joey), Caesar Samayoa (Pablo), Demond Green (TJ), Audrie Neenan (Mary Lazarus)…

J’avais décrit cette comédie musicale il y a presque deux ans lorsqu’elle a été créée à Londres après avoir vu le jour dans des théâtres régionaux américains. Elle arrive enfin à Broadway, dotée d’un nouveau metteur en scène et d’un livret partiellement remanié par Douglas Carter Beane, le librettiste de Xanadu.

Curieusement, aucune des modifications effectuées depuis Londres ne me semble être allée dans le bon sens.

Les ajouts au livret sont pour l’essentiel de courtes plaisanteries (ce que les anglophones appellent des one-liners) qui n’ont en général qu’un lointain rapport avec le sujet et qui provoquent parfois plus la gêne que le rire. Ou alors le rire jaune.

La mise en scène ressemble à s’y méprendre à la version de Peter Schneider, le metteur en scène d’origine, qui doit se demander ce qu’il a bien pu faire pour mériter d’être ainsi éjecté de l’aventure.

Et si la production utilise toujours le magnifique décor de Klara Zieglerova, les lumières sont réglées de telle sorte que la plupart des transformations à vue qui m’avaient tant réjoui à Londres se font maintenant dans la pénombre.

Même avec ces modifications plutôt mal avisées, la pièce reste un grand moment de plaisir. C’est au premier chef la musique d’Alan Menken qui en est responsable : mélodique, variée, elle couvre un territoire assez large qui s’étend de l’univers Disney à un son soul et rythm ’n’ blues très Motown. On remarque quelques modifications par rapport à Londres (comme une nouvelle chanson, “It’s Good To Be a Nun”) : ici aussi, on aurait du mal à se convaincre que l’œuvre y gagne d’une quelconque façon.

La distribution fait beaucoup pour le succès de la pièce. Dans le rôle principal de Doloris, on retrouve avec plaisir Patina Miller, qui m’avait déjà beaucoup impressionné à Londres : elle s’est encore améliorée depuis, malgré des aigus un peu fatigués. Et le rôle de la Mère Supérieure est confiée à l’excellente Victoria Clark, l’inoubliable Mère de The Light in the Piazza : elle manque peut-être un tout petit peu de la légèreté requise pour une comédie aux prétentions limitées, mais elle est remarquable.

J’avoue une faiblesse pour Chester Gregory, déjà remarqué dans Dreamgirls, absolument épatant ici dans le rôle d’Edie, à qui revient ma chanson préférée, “I Could Be That Guy”, qui parvient à être à la fois émouvante et entraînante… et qui bénéficie d’une géniale idée de mise en scène, responsable d’un très joli moment d’émotion.


“L’Année dernière à Marienbad”

Dans l’avion • 9.4.11
Alain Resnais (1961). Avec Delphine Seyrig, Giorgio Albertazzi, Sacha Pitoëff…

Je n’avais jamais vu ce chef d’œuvre d’Alain Resnais, qui doit son charme à une étonnante combinaison : le scénario virtuose et la prose envoûtante d’Alain Robbe-Grillet, la cinématographie sublimement stylisée de Sacha Vierny avec ses noirs et ses blancs hypnotiques, la musique oppressante de Francis Seyrig, les performances habitées de Delphine Seyrig — avec ses grands yeux hallucinés et ses poses statuaires —, Giorgio Albertazzi — avec son accent italien étonnamment dur — et de Sacha Pitoëff, avec son inquiétante silhouette interminable et sa diction fascinante.

Le temps et l’espace se déploient comme des fractales : des motifs élémentaires se répètent à l’envi dans des variations infinies. Jeux de facettes et de miroirs ; un couloir mène toujours à un autre couloir et une porte, à une autre porte dans cet univers clos, sans dehors apparent. “C’est un drôle d’endroit”, dit l’un des personnages. “Pour être libre ?”, lui renvoie un autre.

Les deux personnages principaux, qui n’ont pas de nom (“les noms n’ont pas d’ïmportance”, répète plusieurs fois l’homme à l’accent italien), semblent confronter des souvenirs, des réminiscences qui viennent par bribes et se confrontent sans toujours se superposer. “Rappelez-vous !” : une incantation répétée comme une obsession. Jusqu’à ce que le personnage de Giorgi Albertazzi admette : “Je ne me souviens plus”, d’une voix angoissée, à un moment où le film s’accélère pour prendre la direction de son dénouement, vers une sortie tellement étrangère qu’on ne peut la montrer vraiment.

Les silences sont lourds et perceptibles même lorsque la musique d’orgue prend le dessus. Le temps semble élastique et les regards, éternels. Dans ce lieu “trop sombre, ou inconnu”, les mouvements semblent rituels. Dans ce labyrinthe baroque, cette cage dorée, les hommes semblent pris au piège. Mais que font-ils au juste ? Cherchent-ils, précisément, à échaper à leurs souvenirs ?

La prose de Robbe-Grillet se dévore comme une gourmandise douce-amère dont les goûts ne se dévoilent que progressivement : l’usage obsessif et noble de la deuxième personne, les descriptions détaillées de lieux et de postures physiques, les répétitions…

“Je ne suis jamais restée aussi longtemps nulle part!", dit l’héroïne vers la fin du film : c’est en effet une petite éternité que l’on a vécue en sa compagnie.


Concert Orchestre de Paris / Levi à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 7.4.11 à 20h
Orchestre de Paris, Yoel Levi

Sibelius : Finlandia
Walton : concerto pour violon (Gil Shaham, violon)
Prokofiev : symphonie n° 5

Alors que rien ne pouvait le laisser supposer a priori, ce concert est rapidement devenu l’un des moments les plus réussis de la saison.

Dès Finlandia, joué somptueusement, on sent que l’Orchestre de Paris est à la fois en très grande forme et entraîné vers des sommets par un Yoel Levi qui ne paye pourtant pas vraiment de mine. (Levi remplaçait Sakari Oramo, initialement prévu.)

Le concerto de Walton est une merveille. Il alterne des pages d’un lyrisme débridé, qui n’est pas sans rappeler le Sibelius qui le précède au programme et de merveilleuses explosions sonores qui annoncent un peu le Prokofiev qui suit : voilà un programme joliment pensé. Le jeu de Gil Shaham est fascinant, encore plus marquant que lors d’un autre concert récent. Le son qu’il tire de son Stradivarius laisse pantois. Ses bis (la sublime “Fantasia” de la Cantate numéro 29 et l’inévitable “Gavotte en Rondo” de la Partita n° 3, que je ne plus voir en peinture, sauf quand elle est interprétée de manière aussi incroyable) sont tout aussi réussis.

La symphonie de Prokofiev, interprétée magistralement, constitue un point d’orgue idéal. J’ai rarement vu les musiciens de l’Orchestre de Paris sourire autant. Le plaisir qu’ils prennent collectivement est palpable. Le décidément sympathique Roland Daugareil mène son monde avec un enthousiasme communicatif. Levi porte l’orchestre dans une lecture élégiaque, pleine de souffle, puissante mais claire, d’une élégance étonnante, portée par une véritable vision. Les dernières mesure, très “gergieviennes”, laissent à bout de souffle.