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Posts from March 2011

“How to Succeed in Business Without Really Trying”

Al Hirschfeld Theatre, New York • 31.3.11 à 19h
Musique et lyrics : Frank Loesser. Livret : Abe Burrows, Jack Weinstock & Willie Gilbert.

Succeed Mise en scène : Rob Ashford. Direction musicale : David Chase. Avec Daniel Radcliffe (J. Pierrepont FInch), John Larroquette (J.B. Biggley), Rose Hemingway (Rosemary Pilkington), Tammy Blanchard (Hedy LaRue), Christopher J. Hanke (Bud Fromp), Rob Bartlett (Mr. Twimble / Wally Womper), Mary Faber (Smitty), Ellen Harvey (Miss Jones), Michael Park (Mr. Bratt), Anderson Copper (la voix off),…

C’est l’un des événements de la saison : Daniel Radcliffe, le héros de la série des Harry Potter, joue le rôle principal d’une reprise de l’un des chefs d’œuvre de Frank Loesser, créé en 1961 (la production originale avait tenu l’affiche plus de trois ans et demi ; une première reprise en 1995 mettait en vedette Matthew Broderick).

Le rôle est très lourd à porter car le personnage principal, J. Pierrepont Fich, reste en scène pendant une bonne partie de la représentation et il ne peut être confié qu’à un expert dans les trois domaines de la comédie, du chant et de la danse.

Radcliffe est-il à la hauteur ? On l’avait déjà vu se confronter à un rôle difficile dans Equus à Londres. L’impression est à peu près la même : il y met une énergie et une détermination impressionnantes. Avec des résultats parfois probants : il se révèle notamment très bon dans l’art de la comédie, un talent qu’on ne lui soupçonnait pas. La mise en scène lui réserve notamment une série de moments très réussis où il se tourne vers le public pour lui faire une série de clins d’œil tandis que le reste de la scène se trouve plongé très brièvement dans le noir. Dans le domaine de la danse, il se débrouille aussi très correctement, notamment dans le dernier numéro musical, “Brotherhood of Man”, qui est sans conteste le meilleur moment du spectacle. Pour le chant, c’est un peu plus juste, même si ce n’est jamais indigne.

Heureusement, Radcliffe est entouré d’une très bonne distribution, qui contribue aussi beaucoup à le porter. Que ce soit dans les rôles principaux ou dans la troupe (quels danseurs !), on ne peut qu’être admiratif devant autant de talent. Le rôle de J.B. Biggley est tenu par John Larroquette, un comédien de télévision très connu (c’était notamment l’un des personnage principaux de la série Baa Baa Black Sheep, connue en France sous le nom Les Têtes brûlées). Larroquette est immense ; Radcliffe, qui est tout petit, lui arrive bien en-dessous de l’épaule, ce qui provoque des situations visuellement croustillantes.

Pour le reste, on est un peu partagé. Le décor très “60s” de Derek McLane est magnifique à regarder, mais il reste largement le même pendant toute la pièce et n’évoque que très imparfaitement les différents lieux de l’action. La chorégraphie n’est qu’occasionnellement inspirée — la scène dans le service de tri du courrier est particulièrement faible. On reste pas mal sur sa faim, comme dans le récent Promises, Promises.

La plus grosse déception, en ce qui me concerne, vient des orchestrations réduites — fort maladroitement — par Doug Besterman. On sait que le nombre de musiciens dans les fosses de Broadway est condamné à diminuer inéluctablement, mais ce qu’il reste de la joyeuse partition de Frank Loesser fait véritablement de la peine. La somptueuse ouverture n’est plus que l’ombre d’elle même ; c’est triste.


“The Shawsank Redemption”

Dans l’avion • 31.3.11
Frank Darabont (1994). Avec Tim Robbins, Morgan Freeman, Bob Gunton…

Je n'avais pas vu ce film du réalisateur de l’inoubliable Green Mile lors de sa sortie en salle, mais je comprends qu'il ait autant soulevé l'enthousiasme à l'époque — il est toujours aujourd’hui en tête du palmarès des films préférés des utilisateurs de l’IMDB.

Un scénario bien ficelé, une réalisation au cordeau, deux performances enthousiasmantes de Tim Robbins mais surtout de Morgan Freeman, dont le sourire et les intonations sont irrésistibles. Le film, dans sa générosité, offre plusieurs de ces moments enchantés qui prennent irrésistiblement à la gorge, dont l'un bénéficie de la complicité bienveillante de Mozart.


Récital Alagna / Lang Lang à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 29.3.11 à 20h

Roberto Alagna, ténor
Lang Lang, piano

Chopin : deux études
Adolphe Adam : “Mes amis, écoutez l’histoire” (Le Postillon de Longjumeau)
Lalo : “Vainement, ma bien aimée” (Le Roi d’Ys)
Chopin : Étude op. 25 n° 1
Ambroise Thomas : “Adieu, Mignon” (Mignon)
Rachmaninov : Prélude
Ernest Reyer : “Le bruit des chants” (Sigurd)
Meyerbeer : “Pays merveilleux… ô paradis” (L’Africaine)
Grétry : “Du moment qu’on aime” (Zémire et Azor)
Alfred Bruneau : “Le jour tombe, la nuit va bercer les grands chênes” (L’Attaque du moulin)
Schumann : Träumerei (Scènes d’enfants, op. 15)
Gounod :
– “Anges du paradis” (Mireille)
– “Soure délicieuse” (Polyeucte)

Cet ajout de dernière minute à mon programme de concerts a constitué une très bonne surprise, d'autant que le répertoire choisi, d’une grande cohérence, est aussi rare que passionnant (je ne pensais pas entendre de sitôt un extrait du Sigurd de Reyer).

Dès les premières notes, on entend que la voix d'Alagna est engorgée dans l'aigu — quelle idée, aussi, d’attaquer un récital sur l’air du Postillon, avec ses aigus meurtriers ! Alagna expliquera vers la fin qu'il souffre d'une forte crise d'allergie, mais la générosité habituelle et l'impressionnante qualité de la diction sont au rendez-vous. Les maniérismes de Lang Lang sont très supportables dans Chopin et Rachmaninov. Je ne l’imaginais en revanche pas du tout dans un rôle d'accompagnateur, mais il tient son rôle avec une intelligence étonnante et l'osmose entre les deux interprètes est palpable. Ils ont d'ailleurs en commun de traîner dans leur sillage des hordes de fans dévoués, comme en témoignent les saluts interminables.


Concert LSO / Gergiev à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 28.3.11 à 20h
London Symphony Orchestra, Valery Gergiev

Mahler :
– Adagio de la symphonie n° 10
– Symphonie n° 9

Un concert superbe, qui clôture en beauté le cycle Mahler de Valery Gergiev. On sent déjà dans l'Adagio que quelque chose de remarquable se prépare : Gergiev obtient du LSO un son tout en tension et en volutes expressives. Puis vient une neuvième d'anthologie, appartenant à un univers stylistique très différent de celui d'Abbado : le son du LSO est dense, tendu (vibrato minimal), riche (quasiment tous les pupitres se font entendre de manière égale) et d'une générosité sans retenue. Dans le dernier mouvement, Gergiev semble embrasser l'interminable decrescendo comme la promesse d'un monde nouveau préfiguré par l'incroyable intensité d'une tension jamais relâchée. Tous les pupitres font des merveilles.


“Winter’s Bone”

Dans l’avion • 27.3.11
Debra Granik (2010). Avec Jennifer Lawrence, John Hawkes,…

Un film lumineux et touchant, à l’image de cette campagne du Missouri qui lui fournit ses paysages. Des personnages qui vivent dans un monde aux valeurs et aux repères tellement exotiques que l’atmosphère de paisible normalité qui semble irriguer le film est un paradoxe permanent. Des comédiens extraordinaires : Jennifer Lawrence s’est attirée de nombreux éloges pour son incarnation du personnage principal, Ree, mais les personnages secondaires sont tout aussi fascinants, notamment le Teardrop de John Hawkes et la fabuleuse Merad de Dale Dickey.

La première fois — sans doute la dernière — que je trouve la musique country supportable.


“Sunset Boulevard”

Opéra de Göteborg • 27.3.11 à 13h
Musique : Andrew Lloyd Webber. Livret et lyrics : Don Black & Christopher Hampton, d’après le film de Billy Wilder. Traduction en suédois : Erik Fägerborn.

Mise en scène : Anthoula Papadakis & Shaun Kerrison. Direction musicale : Finn Rosengren. Avec Gunilla Backman (Norma Desmond), Jonas Eskilsson (Joe Gillis), Fred Johansson (Max Von Mayerling), Martyna Lisowska (Betty Schaefer), Torgny Sporsén (Cecil B. DeMille), Tobias Ahlsell (Artie), David Lundqvist (Sheldrake), Michasl Jansson (Manfred)…

Je devais voir cette production au mois de décembre, mais les intempéries m'en avaient empêché. Je suis heureux d'avoir pu bénéficier d'une seconde chance, car l'expérience de Mary Poppins m'avait enseigné que l'opéra de Göteborg ne lésine pas sur les moyens, même lorsqu'il s'agit de comédie musicale.

Globalement, cette production est d'un très bon niveau. Les metteurs en scène ont eu l'idée assez convaincante de situer toute l’action à l’intérieur d’un hangar de cinéma, un peu comme si le public assistait au tournage d'un film. Il est surprenant que ce type de mise en abyme n'ait pas tenté d'autres metteurs en scène car l'idée, sans être révolutionnaire ni totalement cohérente sur le plan dramatique, est assez naturelle compte tenu de l’histoire… et elle permet de "gérer" certaines scènes difficiles (la poursuite en voitures) ou les changements de décors un peu lourds (l’apparition de la maison de Norma Desmond).

La distribution est excellente, notamment Gunilla Backman, qui donne à Norma une très belle dimension tragique, même si elle est un peu trop jeune et un peu trop belle pour être totalement convaincante. L'orchestre, très fourni, ferait presque trop d'honneurs à la musique de Lloyd Webber, mais le thème principal, par exemple, est particulièrement mis en valeur par toute cette luxuriance orchestrale.

Le principal point faible de cette production est son manque de tempo : on est à l'opéra, on prend un peu trop son temps... Un dance break a même été rajouté vers le début pour permettre d’allonger une chorégraphie. Résultat : la représentation dure un bon quart d’heure de plus que la production vue il y a quelques semaines à Arlington.


Concert LSO / Gergiev à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 26.3.11 à 20h
London Symphony Orchestra, Valery Gergiev

Mahler : symphonie n° 7

Gergiev poursuit l’intégrale des symphonies de Mahler entamé en décembre avec l’Orchestre du Mariinsky. Cette fois, c’est avec le LSO qu’il s’attèle à la tâche… et la différence est spectaculaire.

Dans cette septième, Gergiev poursuit le travail entamé dans la première partie du cycle, en livrant des interprétations très personnelles. Les tempos sont souvent poussés à l’extrême, dans le lent comme dans le rapide… et les idées mélodiques mises en valeur sont parfois déconcertantes tant Gergiev semble aimer mettre en évidence tel ou tel trait habituellement noyé dans la masse.

Malgré quelques décalages et quelques fausses notes, le LSO impressionne une fois de plus par son enthousiasme collectif, porté par une maîtrise technique souvent éblouissante. Le final, sans doute un peu trop rapide, est étourdissant. On note tout à long du concert la très belle prestation du premier violon, Roman Simović.


Concert Orchestre de Paris / Eschenbach à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 24.3.11 à 20h
Orchestre de Paris, Christoph Eschenbach

Prokofiev : symphonie “classique”
Beethoven : concerto pour piano n° 3 (Lang Lang, piano)
Chostakovitch : symphonie n° 5

Retrouvailles de l’Orchestre de Paris avec son ancien directeur musical, Christoph Eschenbach.

L’interprétation de la symphonie “classique” de Prokofiev ne m’a pas semblé de nature à mettre en valeur son irrésistible beauté mélodique. Beaucoup de staccato, des coups d’archet très courts… une forme de sécheresse, en somme, à l’opposé de l’opulence naturelle de l’œuvre.

Le style Lang Lang appliqué au troisième concerto de Beethoven donne des résultats à peine supportables. Son rubato permanent et ses articulations bizarres privent le concerto de son assise structurelle et créent une impression de flottement, voire d’égarement. C’est interminable et rarement intéressant.

On repasse du bon côté de la force avec une somptueuse cinquième symphonie de Chostakovitch, dans laquelle l’orchestre et le chef prennent un plaisir communicatif. La conduite d’Eschenbach ne semble pourtant pas très précise, mais elle communique à l’orchestre une énergie considérable. Le résultat est magnifique.


Concert LPO / Jurowski à Festival Hall

Royal Festival Hall, Londres • 19.3.11 à 19h30
London Philharmonic Orchestra, Vladimir Jurowski

Julian Anderson : The Crazed Moon
Beethoven : concerto pour violon (Christian Tetzlaff, violon)
Tchaïkovski : symphonie n° 4

Un concert assez décevant. The Crazed Moon est une composition de 1997, qui semble juxtaposer des éléments sonores sans logique particulière. Du coup, on ne trouve aucun fil rouge, même formel, auquel se raccrocher pour s’intéresser à ce qui se passe.

Je n’ai pas accroché au concerto de Beethoven, interprété par un Christian Tetzlaff assez peu chaleureux… et pas vraiment non plus à la symphonie de Tchaïkovski, pendant laquelle je n’ai pu m’empêcher de repenser à l’interprétation incandescente proposée par un orchestre et un chef concurrents à deux pas de là, au Queen Elizabeth Hall, il y a quatre ans.


“The 25th Annual Putnam County Spelling Bee”

Donmar Warehouse, Londres • 19.3.11 à 14h30
Musique et lyrics : William Finn. Livret : Rachel Sheinkin.

Mise en scène : Jamie Lloyd. Direction musicale : Alan Williams. Avec Katherine Kingsley (Rona Lisa Peretti), Steve Pemberton (Vice Principal Douglas Panch), Iris Roberts (Logainne Schwartzandgrubenierre), David Fynn (William Barfée), Chris Carswell (Leaf Coneybear), Maria Lawson (Marcy Park), Ako Mitchell (Mitch Mahoney), Hayley Gallivan (Olive Ostrovsky), Harry Hepple (Chip Tolentino).

C’était la deuxième fois en à peine plus d’un mois que je pouvais voir cette comédie musicale (après Millburn). Ma réaction fut à peu près la même : le plaisir d’assister à une vraie bonne comédie au livret très bien troussé, agrémentée de chansons entraînantes sans être inoubliables.

Distribution impeccable, dans laquelle se distingue une fois encore l’excellente Katherine Kingsley, vue récemment entre autres dans le rôle principal de Rose dans Aspects of Love. Très belle performance aussi de Steve Pemberton, déjà remarqué dans The Drowsy Chaperone, sur qui repose une bonne partie du comique de l’œuvre puisque c’est lui qui lit les définitions parfois hilarantes des mots que les candidats doivent épeler.

Comme d’habitude au Donmar Warehouse, la mise en scène est inventive et pointue. Le décor de la salle a été modifié afin d’évoquer le gymnase dans lequel le concours est censé se dérouler. Pas d’entracte : la représentation dure une centaine de minutes et c’est parfait ainsi.


Récital Murray Perahia à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 14.3.11 à 20h
Murray Perahia, piano

Bach : Suite française n° 5
Beethoven : sonate n° 27
Brahms : Quatre klavierstücke op. 119
Schumann : Kinderszenen
Chopin :
Prélude op. 28 n° 8
Mazurka op. 30 n°4
Scherzo n° 3 op. 39

Éblouissant d’un bout à l’autre. Perahia est un pianiste au son quasiment miraculeux, qui transforme tout ce qu’il touche en un petit bijou enchanté. Son impressionnante maîtrise technique (sauf dans l’une des pièces) se combine aux inévitables enseignements de la maturité pour construire des univers sonores riches et colorés qui ne se départissent jamais d’une exquise sobriété. On est parfois tenté de faire des parallèles avec Pollini.


Concert Rundfunk-Sinfonieorchester Berlin / Janowski à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 13.3.11 à 16h
Rundfunk-Sinfonieorchester Belin, Marek Janowski

Boris Blacher : Variations sur un thème de Paganini
Rachmaninov : concerto pour piano n° 4 (Nikolaï Lugansky, piano)
Beethoven : symphonie n° 3

Très joli concert. On commence assez fort avec la pièce de Blacher, qui ne m’avait pourtant pas beaucoup impressionné à l’occasion d’une écoute préalable. Elle met magnifiquement en valeur le tempérament et la variété des couleurs de l’orchestre, sous la conduite d’un Janowski qui cache bien sa fougue derrière une certaine bonhomie.

Le quatrième concerto de Rachmaninov, si déroutant d’habitude, ne peut que susciter l’enthousiasme tant est belle et convaincante la vision partagée du soliste et du chef. Un régal.

Fin en beauté avec une très belle Héroïque, qui met en valeur les qualités techniques de l’orchestre et un esprit collectif fort séduisant.


“Götterdämmerung”

Opéra National du Rhin, Strasbourg • 12.3.11 à 18h
Wagner (1876) 

Direction musicale : Marko Letonja. Mise en scène : David McVicar. Avec Lance Ryan (Siegfried), Jeanne-Michèle Charbonnet (Brünnhilde), Daniel Sumegi (Hagen), Robert Bork (Gunther), Oleg Bryjak (Alberich), Nancy Weissbach (Gutrune, Troisième Norne), Hanne Fischer (Waltraute, Deuxième Norne), Sarah Fulgoni (Première Norne), Anaïs Mahikian (Woglinde), Kimy McLaren (Wellgunde), Carolina Bruck-Santos (Flosshilde).

Un Crépuscule de très très haute volée, qui clôt en beauté le Ring strasbourgeois mis en scène par David McVicar (dont j’avais vu le Rheingold en février 2007 et la Walküre en avril 2008, mais dont j’ai manqué le Siegfried).

Tous les éléments de la dramaturgie convergent de manière particulièrement inspirée pour faire de ce dernier épisode un bouquet final somptueux.

Marko Letonja, qui m’avait enthousiasmé à l’occasion du Ring lisboète (Walküre, Götterdämmerung) et dont la direction de la Walküre strasbourgeoise m’avait également beaucoup impressionné, propose une lecture superbe et grisante de la partition de Wagner. Il excelle tout autant quand il s’agit de mettre en valeur les passages les plus recueillis, les plus intérieurs que lorsqu’il faut faire étinceler les sublimes et enivrantes couleurs orchestrales des pages les plus rutilantes. C’est un maître de la couleur et des atmosphères. Il n’hésite pas à ralentir un peu les tempos, ce qui ne souligne que davantage le niveau auquel il a porté la phalange strasbourgeoise. Il y a bien quelques inévitables petits dérapages aux cuivres, mais ils restent exceptionnels. Globalement, c’est une expérience musicale absolument passionnante, d’une beauté presque miraculeuse, sans comparaison avec la vision beaucoup plus cérébrale d’un Philippe Jordan dans le récent Siegfried de l’Opéra de Paris.

McVicar porte joliment à son aboutissement la vision cohérente qu’il a construite au fil des épisodes précédents, et qui semble s’épurer de plus en plus à l’approche du dénouement. L’apparition des Nornes au milieu d’un enchevêtrement magnifique de cordes usées donne le ton : le visuel pourrait évoquer tout autant des arbres étouffés par un parasite envahissant (une référence à l’Arbre de la Vie) qu’une épave recouverte d’algues au fond de l’eau (l’univers des Filles du Rhin). Les superbes images concoctées par McVicar et ses designers portent l’œuvre jusqu’à son dénouement en apothéose, particulièrement réussi, où réapparaissent les masques des Dieux au moment de l’embrasement final ainsi que le danseur figurant l’Or du Rhin qui avait ouvert Rheingold.

Cerise sur le gâteau, la distribution est particulièrement remarquable. J’ai déjà expliqué la curieuse antipathie que m’inspire Lance Ryan, vu pour la dernière fois à Shanghai, alors qu’il est sans doute l’un des tout meilleurs Siegfried du moment. Je m’apprêtais à nouveau à souligner l’agacement que m’a inspiré son interprétation au premier acte, mais il faut admettre qu’il est devenu de plus en plus captivant au fil de la représentation et qu’il a chanté un troisième acte à couper le souffle, avec des aigus magnifiques, sans aucun artifice. Très bonne surprise également avec la Brünnhilde infiniment habitée de Jeanne-Michèle Charbonnet : si elle m’avait inspiré des réserves dans Walküre, elle m’a totalement conquis dans ce Crépuscule, notamment par l’intensité de son investissement dramatique dans le deuxième acte, où la plupart des Brünnhilde semblent s’économiser. Charbonnet, au contraire, projette une détresse et une douleur d’une intensité ravageuse.

Le Hagen de Daniel Sumegi (déjà vu à Seattle) donne initialement l’impression qu’il va avoir du mal à tenir la distance, mais il prend au contraire de l’assurance au fil de la représentation. Ses “Hoïhoho” du deuxième acte sont géniaux et glaçants. Le très bon Alberich d’Oleg Bryjak et l’excellent Gunther de Robert Bork (déjà vu à Hambourg et à Anvers) se révèlent aussi être d’excellents comédiens. Les Nornes et les Filles du Rhin sont difficiles à surpasser. C’est d’ailleurs parmi les Nornes que l’on trouve Waltraute (Hanne Fischer) et Gutrune (Nancy Weissbach), très honnêtes sans être tout à fait du même calibre que le reste de la distribution.

J’avais dit de la Walküre présentée par la même équipe qu’elle était une des meilleures que j’aie vues. C’est vrai également de ce Crépuscule magnifique. Ça valait le coup d’attendre aussi longtemps.


“Cendrillon”

Opéra-Comique, Paris • 11.3.11 à 20h
Jules Massenet (1899). Livret : Henri Cain, d’après Perrault.

Direction musicale : Marc Minkowski. Mise en scène : Benjamin Lazar. Avec Blandine Staskiewicz (Cendrillon), Michèle Losier (Le Prince Charmant), Eglise Gutiérez (La Fée), Ewa Podles (Mme de la Haltière), Laurent Alvaro (Pandolfe), Aurélia Legay (Noémie), Salomé Haller (Dorothée), Laurent Herbaut (Le Roi), Vincent de Rooster (Le Doyen de la Faculté), Julien Neyer (Le Surintendant des plaisirs), Paul-Henri Vila (Le Premier Ministre), …

Si vous avez envie de découvrir que Massenet a écrit en 1899 un divertissement de cour avec partition sans épaisseur et orchestre à l’avenant — cordes rèches, violoncelle faux et vents aigrelets —, précipitez-vous à la Salle Favart. Si vous pensez que la musique de Massenet est voluptueuse et habitée, chaleureuse et féerique, comme Cyril Diederich le démontrait à Marseille (où le choix de donner le rôle du Prince à un ténor se révélait inspiré, même s’il n’est pas sanctionné par Massenet), restez à l’écart. J’ai pour ma part exercé ma faculté de retrait à l’entracte pour la sauvegarde de mon bien-être physique et intellectuel. Et je n'étais semble-t-il pas le seul à ne pas demander de billet de sortie.


“Siegfried”

Opéra Bastille, Paris • 6.3.11 à 14h
Wagner (1876)

Direction musicale : Philippe Jordan. Mise en scène : Günter Krämer. Avec Christian Voigt (Siegfried [chant]), Torsten Kerl (Siegfried [mouvements]), Wolfgang Ablinger-Sperrhacke (Mime), Egils Silins (Der Wanderer [chant]), Alejandro Stadler (Der Wanderer [mouvements]), Peter Sidhom (Alberich), Stephen Milling (Fafner), Qiu Lin Zhang (Erda), Elena Tsallagova (Waldvogel), Katarina Dalayman (Brünnhilde).

Représentation un peu particulière, puisque Siegfried et Wotan sont tous les deux interprétés à l’avant-scène par des doublures, tandis que les personnages sont interprétés sur scène respectivement par le chanteur défaillant et par l’assistant à la mise en scène.

Le public est arrivé instruit par le critique musical du Monde qu’il devait adorer la direction musicale et conspuer la mise en scène. Comme d’habitude, les choses sont plus subtiles. Philippe Jordan fait effectivement un très joli travail dans la fosse, mais je suis heureux d’être au sixième rang d’orchestre pour en apprécier le détail quasiment chambriste : je ne suis pas sûr qu’il ait compris qu’une salle de 2500 places à l’acoustique quelque peu imprécise exige de forcer un peu le trait par moments.

Quant à la mise en scène, même si on y retrouve quelques tics agaçants de Günter Krämer (généralement en rapport avec le chœur et les figurants), elle est globalement de très bonne tenue. Les images sont joliment théâtrales, bien plus réussies que dans les deux épisodes précédents… et on est heureux de voir que Krämer — ça devient rare à l’opéra — dirige le texte. Texte encore une fois particulièrement clair grâce à des surtitres remarquables.

Le visuel de la forge est très fort. L'image atmosphérique qui ouvre le deuxième acte est magnifique. Et on finit le troisième acte de manière parfaitement prévisible sur l’escalier monumental qui sert de fil rouge à ce Ring. (On est simplement surpris de ne pas retrouver Brünnhilde sous la table où, sauf erreur, on l’avait laissée la dernière fois.) Je ne suis en revanche pas sûr d’avoir compris le visuel du début du troisième acte — il est beau, mais Erda est-elle une sorte de chef de service qui supervise la vie des hommes, un peu comme dans Brazil ?

Jolie distribution malgré les annulations. Katarina Dalayman est une Brünnhilde solide, comme à l’accoutumée. Sans surprise, Wolfgang Ablinger-Sperrhacke emporte les suffrages avec son Mime parfaitement savoureux. Le Wotan de rechange, Egins Silins, est génial, comme il l’avait été à Zurich dans Walküre. Les petits rôles (Alberich, Fafner, l’Oiseau, Erda) sont excellents. Reste le Siegfried de Christian Voigt : il peine beaucoup dans les aigus — notamment à la fin des premier et troisième actes —, mais quelle musicalité ! Le velours du grave et du médium est un bonheur ; on n’entend jamais de Siegfried aussi voluptueux. (Le velours ou les aigus, il faut choisir, apparemment.)

C’est globalement de la belle ouvrage. Moi qui trouve toujours Siegfried un peu longuet, je n’ai presque pas vu le temps passer, pour une fois.


“Hérodiade”

Vlaamse Opera – Opéra d’Anvers • 5.3.11 à 20h
Jules Massenet (1881). Livret : Paul Milliet et Henry Grémont, d’après Flaubert.

Direction musicale : Yannis Pouspourikas. Mise en scène : Joachim Schlömer. Avec Barbara Haveman (Salomé), Zoran Todorovich (Jean), Philippe Rouillon (Hérode), Julia Gertseva (Hérodiade), Petri Lindroos (Phanuel), Igor Bakan (Vitellius), Julianne Gearhart (Jeune Babylonienne), Thierry Vallier (Le Grand Prêtre).

Quelle splendeur ! Je n’arrive pas à me souvenir de la dernière fois où une représentation d’opéra m’a mis ainsi en transe.

La partition de Massenet est un joyau. L’invention mélodique est extraordinaire ; les couleurs orchestrales sont d’une rutilance envoûtante. La musique semble portée en permanence par un sentiment d’urgence, une tension interne qui s’incarne dans des orchestrations d’une richesse infinie. L’ajout du saxophone contribue à la somptuosité du son, mais il y a quelque chose d’irrésistiblement dramatique dans la façon dont Massenet utilise les harpes, le violoncelle solo, les contrepoints de clarinette, de hautbois ou de flûte… ou encore les cors qui dialoguent plusieurs fois avec les chanteurs.

Cette production doit aussi beaucoup à Dmitri Jurowski — il a laissé la baguette au chef de chœur pour cette représentation, mais sa patte est évidente. Jurowski a remanié le livret et la partition (qu’il a aussi un peu charcutée au passage, malheureusement — il ne reste pas un seul ballet)… mais la fougue avec laquelle l’orchestre se jette à corps perdu dans cette luxuriance musicale est électrisante de bout en bout. On n’est finalement pas si loin d’un Eugène Onéguine, à la fois chronologiquement et dans le foisonnement exacerbé des sentiments (même si Puccini n’est jamais très loin non plus).

Une autre force de cette production est d’avoir su réunir une distribution à la hauteur des enjeux vocaux redoutables de la partition. Malheureusement, à l’exception de Philippe Rouillon, impérial à tous points de vue, cela se fait au détriment de l’intelligibilité — et je me suis surpris plus d’une fois à avoir le sentiment d’entendre une langue étrangère. La qualité vocale d’ensemble est excellente, avec des chanteurs capables de tenir la distance dans un style relativement héroïque pendant plus de deux heures.

L’opéra a beau porter le nom d’Hérodiade, comme la nouvelle de Flaubert, c’est quand même Salomé qui occupe le devant de la scène. En dépit d’un faux départ dans son dernier duo avec Jean, Barbara Haveman, qui remplace Carmen Giannasttasio, est une Salomé attachante. Mais ce sont le Jean de Zoran Todorovich et, surtout, le Hérode de Philippe Rouillon qui font sensation. Todorovich se fait peur une ou deux fois, mais la voix tient le coup jusqu’au bout et elle possède une forme de mâle assurance qui contraste heureusement avec les flottements habituels des ténors. Quant à Rouillon, c’est un mystère pour moi que le public anversois, glacial comme à son habitude, ne l’ait pas davantage acclamé (son air “Vision fugitive” n’a même pas été applaudi) tant il a dominé la représentation.

Reste la mise en scène… ah, la mise en scène. Schlömer serait sans doute lynché si sa production était présentée à Paris. Il est question d’environnement et de biodiversité dans le programme. Des troncs d’arbres abattus jonchent la scène. Lorsque Hérode apparaît pour la première fois (sur une plate-forme qui descend des cintres), il est occupé à faire la cuisine dans un décor où l’on voit également la désormais incontournable cuvette de WC ainsi… que deux grands lapins roses à poils longs qui fichent le bazar à l’arrière du décor. On les retrouvera régulièrement, ainsi que deux danseurs à têtes de cerfs, pendant la représentation… jusqu’à la scène finale, où l’un des lapins Duracell sera montré en train de regarder un montage d’images de lapins morts sur un écran de télévision.

Reste que Schlömer semble se souvenir de ses cours d’art dramatique et que, malgré l’apparent non-sens des visuels, les relations entre les personnages sont mises en scène de manière pertinente et que l’on y retrouve grosso modo les principaux ressorts dramatiques. On aimera ou pas cet espèce de slam sur un texte de Cicéron dit en latin entre la mort de Jean et celle de Salomé, mais il ne détonne finalement pas autant que cette description pourrait le laisser penser.

De toute façon, lorsque le plaisir musical est aussi intense, le reste importe peu.


Orchestre Concertgebouworkest / Jansons au Concertgebouw

Concertgebouw, Amsterdam • 4.3.11 à 20h15
Concertgebouworkest, Mariss Jansons

Mahler : symphonie n° 8

Christine Brewer, soprano. Camilla Nylund, soprano. Maria Espada, soprano. Stephanie Blythe, mezzo-soprano. Mihoko Fujimura, alto. Robert Dean Smith, ténor. Tommi Hakala, baryton. Stefan Kocán, basse. Groot Omroepkoor. Staatskoor ‘Latvija’. Chor des Bayerischen Rundfunks. Nationaal Jongenskoor. Nationaal Kinderkoor.

Concert magnifique, dont je suis ressorti avec un léger torticolis à cause de ma place bien peu désirable, le nez sur l’estrade, qui ne m’a pas permis de voir grand’ chose à part la conduite exaltée d’un Mariss Jansons suprêmement inspiré. Je craignais de ne pas non plus très bien entendre, mais ce ne fut pas le cas grâce à l’acoustique très riche de la salle.

Un paroxysme spectaculaire et sublime, au terme d’un parcours marqué par une intensité savamment entretenue. Enivrant et euphorique.


“Exit Through the Gift Shop”

Dans le train • 4.3.11
Banksy (2010)

Que ce film soit un vériatable documentaire ou qu’il soit en réalité une savante fiction comme certains le pensent, il n’en est pas moins passionnant. Même si mon cerveau gauche résiste un peu à l’idée que l’activité consistant à couvrir en douce certains murs de pièces de “street art” puisse être en quoi que ce soit respectable, elle ne fournit finalement ici que le prétexte à une curieuse histoire de retournement — ou comment l’homme qui suivait ces artistes des rues de manière compulsive, caméra à la main, a fini par monter un coup d’éclat retentissant

Le film pose au fond une question éminemment pertinente sur la valeur commerciale de cet art qui se veut a priori indépendant de toute considération de marché. Les artistes des rues “historiques” présents dans le film — Space Invader, Shepard Fairy, Banksy lui-même — sont désormais totalement assimilés et entretenus par le système en dehors duquel ils se plaçaient d’eux-mêmes. Comment, dans ces conditions, reprocher à un original excentrique d’entrer de plain-pied dans ce système commercial sans gagner sa légitimité par des actes plus subversifs ? C’est tout à l’honneur de Banksy de saisir cet épisode — qu’il soit réel ou imaginaire importe finalement assez peu — pour poser candidement cette question à laquelle il n’a pas la prétention de répondre.


“Eldorado”

Cité de la Musique (Amphithéâtre), Paris • 2.3.11 à 20h

Spectacle conçu et réalisé par Dominique Lemonnier. Avec des musiques de Ennio Morricone, Duke Ellington, Jonny Greenwood, Jerry Goldsmith, Philip Glass, Miles Davis, Ry Cooder, Bernard Herrmann, Alex North, Alexandre Desplat. Transcriptions d’Alexandre Desplat et Nicolas Charron. Film de Dominique Gonzalez-Foerster et Ange Leccia.

Traffic Quintet : Dominique Lemonnier (violon), David Braccini (violon), Estelle Villotte (alto), Raphaël Perraud (violoncelle), Igor Boranian (contrebasse).

Délicieuse idée que ce spectacle qui superpose les belles images d’errance de Dominique Gonzalez-Foerster et Ange Leccia sur des arrangements particulièrement exquis de ce que la musique de film a produit de plus envoûtant et de plus atmosphérique. On se régale d’autant plus que les interprètes sont sympathiques et talentueux — j’ai depuis toujours une faiblesse pour Raphaël Perraud, le super-soliste de l’Orchestre National de France, dont j’admirais particulièrement les prestations au sein de Sorties d’artistes, une formation qui semble malheureusement avoir aujourd’hui disparu.


“Un de la Canebière”

Théâtre 14, Paris • 1.3.11 à 20h30
Musique : Vincent Scotto (1935). Lyrics : René Sarvil. Livret : Henri Alibert.

Adaptation et mise en scène : Frédéric Muhl Valentin. Avec Cristos Mitropoulos (Toinet), Léo Guillaume (Girelle), Marc Pistolesi (Pénible), Barthélémy Giulj (Bienaimé des Accoules), Benjamin Falletto (Maître d’Hôtel / Garopouloff), Mathieu Becquerelle (Manosque), Lucile Pessey (Francine), Sonia Pintor i Font (Malou), Laure Dessertine (Margot), Edwige Pellissier (Clarisse).

J’allais voir ce spectacle sans attente particulière, heureux de voir enfin sur scène cette célèbre “opérette marseillaise” de Vincent Scotto, qui a légué pas mal de chansons au répertoire populaire.

Ce fut donc une délicieuse surprise de découvrir une production pleine de malice et d’énergie, montée par Les Carboni, une “troupe de théâtre forain”, et qui s’est semble-t-il distinguée lors du dernier Festival d’Avignon. Quelques accessoires et effets de lumière font office de décor. L’interprétation prend de légères distances par rapport au texte, mais sans jamais le trahir et en conservant de bout en bout une forme de finesse presque étonnante. Les comédiens sont remarquablement dirigés ; mention spéciale à Marc Pistolesi, dont le Pénible est un bonheur de bout en bout.

C’est intelligent, léger et élégant. Et d’autant plus agréable que les arrangements musicaux, réécrits pour un trio de jazz (augmenté d’une guitare), sont exquisément entraînants. Bravo.