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Posts from February 2011

Concert Gewandhausorchester Leipzig / Chailly à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 28.2.11 à 20h
Gewandhausorchester Leipzig, Riccardo Chailly

Dvořák :
– ouverture Carnaval
– concerto pour violon (Leonidas Kavakos, violon)
– symphonie n° 7

On commence avec un Carnaval particulièrement réjouissant, idéal pour mettre en valeur les riches sonorités de l’orchestre et, surtout, son côté “dansant”. Le son est charnu, brillant, mais aussi bondissant, étonnamment sensuel, presque latin. Chailly en fait des tonnes, et on aime.

Le concerto n’est pas inoubliable. Kavakos ne me convainc qu’une fois sur deux… et on est clairement dans un jour sans. D’autant que l’œuvre n’est pas passionnante. Il enchaîne d’ailleurs sur un bis qui fait de lui une bête de cirque : des doubles cordes et des sauts à tire-larigot, mais pas beaucoup de musique.

La septième symphonie est une petite merveille que je n’avais pas entendue depuis trop lontemps. Comme dans le Carnaval, Chailly adopte un mode très démonstratif : la fougue et l’emphase dominent. Ces déferlements sonores sont source de beaucoup de félicité… jusqu’à ce qu’une sensation de saturation se fasse jour.

Chailly est tellement occupé par ses effets de manche qu’il en oublie de faire respirer la musique. L’espèce de déferlement ininterrompu qui en résulte devient vite oppressant : sans le silence pour la ponctuer, il n’y a plus guère de musique. C’est souvent trop fort, parfois trop rapide, toujours haletant… et finalement assez fatigant. Je suis presque content lorsque la fin arrive enfin. (De retour chez moi, je retrouve une version dirigée par Charles Mackerras qui est légère, aérienne… et autrement plus convaincante.)


“Animal Kingdom”

Dans le train • 27.2.11
David Michôd (2010). Avec James Frecheville, Jacki Weaver, Ben Mendelsohn, Sullivan Stapleton, Luke Ford, Joel Edgerton, …

Un film australien à la fois inattendu et captivant. Il commence sur une géniale trouvaille scénaristique, qui met d’emblée la barre très haut : le jeune J (Joshua) regarde la télé assis à côté de sa mère assoupie. Des infirmiers débarquent et on comprend que J a dû appeler des secours parce que sa mère a “encore” abusé de l’héroïne. Alors que les secouristes s’activent, le regard de J dérive inéluctablement en direction de la télévision : le sort de sa mère lui importe peu ; c’est une émission débile qui capte son attention.

Sa mère est morte. J va vivre avec sa grand-mère et ses oncles, une bande de gangsters particulièrement gratinés dont sa mère l’avait volontairement protégé. La qualité d’écriture ne se dément pas : combinée à une interprétation et une réalisation remarquables, elle aboutit à une irrésisitible galerie de portraits, dont le plus réjouissant est celui de la grand-mère Janine, surnommée Smurf, qui se promène toujours avec un large sourire sur le visage et dont la psychologie ne se révèlera que progressivement, couche après couche (formidable Jacki Weaver).

J va se trouver en position de témoigner contre ses oncles et devra décider où placer sa loyauté. Au moment où on pense avoir compris où va l’intrigue, elle prend soudain des chemins de traverse et se dirige vers un dénouement très bien trouvé, qui permet au film de s’achever sur une situation à peu près aussi géniale que la scène d’ouverture. Un régal.

Cerise sur le gâteau, l’accent australien omniprésent, une fois dompté, est un petit bonheur.


“Company”

Southwark Playhouse, Londres • 27.2.11 à 15h30
Musique et lyrics : Stephen Sondheim (1970). Livret : George Furth, d’après ses pièces de théâtre.

Mise en scène : Joe Fredericks. Direction musicale : Oli Jackson. Avec Rupert Young (Bobby), Leigh McDonald (Sarah), Matthew White (Harry), Adam Venus (Peter), Cassidy Janson (Amy), Greg Castiglioni (Paul), Siobhan McCarthy (Joanne), Julia J. Nagle (Jenny), Mark Curry (Larry), Steven Serlin (David), Laura Main (Susan), Katie Brayben (April), Poppy Roe (Kathy), Michelle Bishop (Marta).

C’est à peine une surprise de découvrir encore un petit théâtre de 150 places niché sous les voies ferrées de la gare de London Bridge. Et c’est presque sans surprise qu’on se rend à l’évidence : cette production de Company, dont j’avais dit quelques mots à l’occasion de la reprise de 2006 à Broadway, est une très belle réussite.

C’est que Joe Fredericks, le metteur en scène, ne manque pas d’idées. Au-delà des petites adaptations inévitables (Bobby écoute ses messages sur son iPhone au lieu de mettre en route son répondeur), on est impressionné par la mise en scène des numéros musicaux, que l’on a jamais vue aussi inventive. Les trois protagonistes de “You Could Drive a Person Crazy”, par exemple, chantent tout en se rhabillant et en s’en prenant à Bobby, énervées par l’indifférence qu’elle perçoive chez celui avec qui on devine qu’elles viennent de passer la nuit.

La distribution est globalement de bon niveau, même si Rupert Young, qui interprète le personnage central de Bobby, m’inspire une légère antipathie, que je serais bien en peine d’expliquer. J’ai également été un peu déçu par les deux numéros de bravoure qui constituent généralement deux grands moments de la pièce : “Another Hundred People”, dont Michelle Bishop ne se dépètre pas très bien, et “Getting Married Today”, dont Cassidy Janson ne parvient pas à rendre les lyrics intelligibles. On se console heureusement avec la très bonne Joanne de Siobhan McCarhty, dont le “The Ladies Who Lunch” est très réussi.

Mention particulière pour l’orchestre — une petite dizaine de musiciens — qui parvient à rendre excellemment la couleur orchestrale si particulière et si agréable de la partition.


“The Blue Dragon”

Barbican Theatre, Londres • 26.2.11 à 19h45
Marie Michaud et Robert Lepage. Traduction en anglais : Michael Mackenzie.

Mise en scène : Robert Lepage. Avec Robert Lepage (Pierre Lamontagne), Marie Michaud (Claire Forêt), Tai Wei Foo (Xiao Ling).

Robert Lepage fait partie de ces metteurs en scène connus pour leur génie visuel (La Damnation de Faust, The Rake’s Progress et un Ring en cours à New York). Il s’est fait remarquer au milieu des années 1980 avec sa Dragons’ Trilogy, une œuvre ambitieuse sur la Chine et l’Occident généralement considérée comme l’un des chefs d’œuvre théâtraux de la fin du 20ème siècle… que je n’ai malheureusement pas eu l’occasion de voir. C’est une sorte de “suite” qu’il propose aujourd’hui avec ce Blue Dragon, puisque l’on y retrouve ses personnages dans le contexte de la Chine d’aujourd’hui, notamment le Shanghai de la période qui a précédé immédiatement l’Exposition Universelle.

Le théâtre de Lepage est un savant mélange de fond et de forme. Il ne serait rien sans l’utilisation d’effets visuels particulièrement léchés et parfois assez bluffants. Le hic, c’est que ces effets font maintenant partie d’un patrimoine largement partagé et que beaucoup de spectacles à dominante visuelle finissent par se ressembler. Si l’on met côte à côte, par exemple, les productions de Complicite (A Disappearing Number), de Catalyst (Nevermore), de Kneehigh (Brief Encounter, The Umbrellas of Cherbourg) et donc aussi de Robert Lepage, le lien de parenté est évident. Les pièces sont loin d’être superposables, mais elles partagent tant de caractéristiques formelles que l’on ne peut s’empêcher d’être troublé : car ce sont des œuvres dont le propos ne se suffit jamais à lui-même tant il est indissociable d’une conception visuelle.

Reste que la pièce se regarde avec plaisir. Elle a la particularité d’être représentée pour 50 % environ en français, le reste se partageant à peu près à égalité entre l’anglais et le mandarin, ce qui en fait une œuvre particulièrement cosmopolite. Elle se termine de manière amusante puisque trois fins possibles sont interprétées l’une derrière l’autre. J’ai regretté que les comédiens ne parviennent pas à conserver la même intonation pour les répliques communes aux trois fins : cela gâche un peu la magie de l’effet. Ce théâtre visuel est pourtant un théâtre de la précision.


“The Umbrellas of Cherbourg”

Curve, Leicester • 26.2.11 à 14h15
Musique : Michel Legrand. Livret : Emma Rice, d’après le film de Jacques Demy. Adaptation des lyrics : Sheldon Harnick, en collaboration avec Charles Burr.

Mise en scène : Emma Rice. Direction musicale : Nigel Lilley. Avec Joanna Riding (Madame Emery), Meow Meow (Lola), Andrew Durand (Guy Foucher), Dominic Marsh (Roland Cassard / Aunt Elise), Carly Bawden (Geneviève Emery), Cynthia Erivo (Madeleine), Gareth Charlton, Aki Omoshaybi, Laula Brydon, Matt Wilman.

Je me faisais une telle joie de voir ce spectacle qu’il devait être inévitable que je sois un peu déçu. Pas beaucoup, juste un peu.

L’aventure était pourtant alléchante, puisqu’elle marque la rencontre d’un film mythique, Les Parapluies de Cherbourg, avec Kneehigh, l’une des troupes de théâtre les plus innovantes du Royaume Uni, à l’origine notamment de la très belle adaptation scénique de Brief Encounter il y a quelques années.

Il existait déjà une version anglaise des lyrics, écrite par le célèbre parolier Sheldon Harnick (Fiddler on the Roof) à l’occasion d’une première adaptation scénique montée par le Public Theatre de New York en 1979 (et dont le metteur en scène était un certain… Andrei Serban). Le travail d’Emma Rice a donc consisté à imaginer un univers visuel dans lequel inscrire l’action, qui reste très fidèle au scénario du film.

La seule innovation significative est l’introduction du personnage de Lola, héroïne du film éponyme de Demy, qui n’apparaît pas dans Les Parapluies de Cherbourg, sauf dans le récit de Roland Cassard, qui l’a connue à Nantes. Chanteuse de cabaret, Lola commente l’action et fournit de brefs interludes en introduction des trois “actes” avant d’entrer dans la pièce pour en devenir une figurante.

C’est, paradoxalement, cet élément exogène au film que j’ai trouvé le plus réussi. Lola est en effet campée par une comédienne répondant au doux nom de Meow Meow, qui a — pardon pour le mauvais jeu de mot — un chien fou. Qu’elle chante, qu’elle danse, qu’elle fasse des clins d’œil au public, on l’imagine tout de suite en commère de music-hall.

Cerise sur le gâteau, entre le deuxième et le troisième actes, Lola chante ma chanson fétiche, la déchirante complainte “Sans toi” de Michel Legrand, interprétée par Corinne Marchand dans le sublime film Cléo de cinq à sept d’Agnès Varda.

Pour le reste, Emma Rice a imaginé un univers visuel onirique magnifique à regarder — une enseigne rouge qui dit “Je T’aime” (avec un T majucule un peu bizarre) rappelle beaucoup le look de la production de La Bohème montée par Baz Luhrmann pour Broadway. Il y a des maquettes éclairées, des plates-formes, des escaliers, des étoiles, la lune, quelques marionnettes… et même un toboggan.

C’est très beau et infiniment théâtral… mais est-ce pour cela qu’on a le sentiment d’un certain décalage ? Le monde des Parapluies est, paradoxalement, ancré dans une forme de réalisme parfois un peu grisâtre. C’est d’ailleurs pour cela à mon sens que le film fonctionne si bien : parce que quand les garagistes chantent “passe-moi la clé de douze”, on n’a pas l’impression qu’il sont dans une revue de music-hall.

En perdant cet élément, la mise en scène d’Emma Rice met un peu trop le doigt sur ce qui rend les films “en-chanté(s)” de Demy si singuliers. Sans doute pour compenser le côté féerique de sa mise en scène, Rice demande à ses comédiens de chanter de manière extrêmement détendue, comme s’ils parlaient. Ce qui déséquilibre encore un peu plus le parti pris esthétique de Demy.

D’autant que les comédiens, bizarrement, se battent un peu avec les chansons — certes tordues — de Michel Legrand. On les sent souvent mal à l’aise et ils ne chantent pas toujours parfaitement juste, alors qu’ils ont pourtant tous largement le talent requis.

Reste que la partition est un enchantement, d’autant que les orchestrations de Legrand lui-même pour un petit orchestre de sept musiciens (dont la harpe — un instrument que Legrand aime beaucoup — est omniprésente) sont délicieuses.

Il reste suffisamment de bons côtés à cette production pour passer un excellent moment, notamment une fin magnifique sur le plan visuel, qui représente tout ce que j’aime au théâtre. Mais l’alchimie qui semblait acquise d’avance dans cette rencontre entre l’univers de Jacques Demy et celui de Kneehigh n’a qu’imparfaitement fonctionné.


“Toy Story 3”

Dans le train • 26.2.11
Lee Unkrich (2010). Avec les voix de Tom Hanks (Woody), Tim Allen (Buzz Lightyear), …

Bon, ça se confirme : les petits génies de Pixar parviennent à faire monter les enchères à chaque nouveau film et ce troisième et vraisemblablement dernier épisode de la série des Toy Story est aussi le meilleur. À part quelques scènes d’ailleurs un peu longuettes vers la fin du film, jamais les exploits techniques ne prennent le dessus et c’est bien la créativité inépuisable des auteurs qui laisse pantois. J’essayais pourtant pendant les premières scènes de deviner où pouvait bien aller le scénario, mais j’étais loin d’imaginer le génial délire qui se préparait. C’est incroyablement bien trouvé, superbement réalisé et, en fin de course, très émouvant.

Volontairement ou non, Randy Newman cite une phrase musicale de “A Heart Full of Love”, une chanson des Misérables, en conclusion du tout dernier passage musical du film, intitulé “So Long”.


Concert Orchestre de Paris / Pons à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 24.2.11 à 20h
Orchestre de Paris, Josep Pons

Ravel : Alborada del gracioso
Bartók : concerto pour piano n° 2 (Boris Berezovsky, piano)
Ravel :
Shéhérazade (Nora Gubisch, mezzo-soprano)
Rapsodie espagnole pour orchestre
Boléro

Joli concert dans l’ensemble, même si la conduite assez prosaïque de Josep Pons tire un peu la représentation vers le bas. Je suis un grand admirateur de Berezovsky, mais la facilité déconcertante avec laquelle il pourfend les difficultés techniques le conduit à des excès de vitesse idiots dans le concerto. Shéhérazade manque de légèreté, mais quelle musique capiteuse et grisante ! Final en beauté avec un Boléro au crescendo particulièrement bien géré.

“By Jeeves”

Landor Theatre, Londres • 20.2.11 à 14h30
Andrew Lloyd Webber (1975, révisé en 1996). Livret et lyrics : Alan Ayckbourn, d’après P. G. Wodehouse.

Mise en scène : Nick Bagnall. Direction musicale : David Rose. Avec […]

By Jeeves (qui s’appelait à l’origine seulement Jeeves) est l’une des œuvres de jeunesse d’Andrew Lloyd Webber, écrite entre Jesus Christ Superstar (1970) et Evita (1976). C’est aussi l’une de mes partitions préférées de Lloyd Webber, à égalité sans doute avec Sunset Boulevard (dont elle pourrait difficilement être plus différente).

Le livret de By Jeeves est inspiré par l’univers loufoque de P. G. Wodehouse (1881-1975), un auteur réputé pour l’acuité de sa critique sociale sur le mode léger, notamment à travers les personnages récurrents de Bertie Wooster et son valet Jeeves. C’est une petite comédie légère et sans prétention, dont le livret est plein d’humour et la partition, délicieusement mélodique.

Le Landor Theatre — un petit théâtre au-dessus d’un pub — réalise un nouveau sans-faute avec cette délicieuse petite production. Il faut dire que l’œuvre se prête particulièrement bien à l’exercice puisque l’histoire concerne une petite pièce de théâtre improvisée dans une église avec les moyens du bord. Les comédiens sont excellents et l’orchestre (piano, flûte/clarinette/saxophone, contrebasse et batterie) fait des merveilles. Irrésisistible.


“Parsifal”

English National Opera (Coliseum), Londres • 19.2.11 à 19h30
Wagner (1882). Adaptation du livret en anglais : Richard Stokes.

Direction musicale : Mark Wigglesworth. Mise en scène : Nikolaus Lehnhoff. Avec Stuart Skelton (Parsifal), Jane Dutton (Kundry), John Tomlinson (Gurnemanz), Iain Paterson (Amfortas), Tom Fox (Klingsor), Andrew Greenan (Titurel), …

Je ne pensais pas avoir la chance de voir un jour la mise en scène légendaire de Lehnhoff, qui date de 1999 et dont certains pensent qu’elle est difficile à égaler. Créée à l’English National Opera, cette mise en scène a été vue également à San Francisco, à Chicago, à Baden-Baden et à Barcelone. Et c’est peu dire qu’elle capture à merveille l’intensité mystique de l’œuvre, dans un décor symbolique de Raimund Bauer qui fait génialement écho à la mystérieuse et pivotale réplique “Zum Raum wird hier die Zeit” sur la confusion de l’espace et du temps. Sans compter le visuel génial du troisième acte, avec sa voie ferrée interrompue, qui évoque tellement de niveaux de lecture possibles qu’on en aurait presque le tournis.

L’autre très bonne surprise de cette représentation, c’est que l’interprétation de la géniale partition de Wagner par l’Orchestre de l’English National Opera sous la baguette particulièrement inspirée de Mark Wigglesworth atteint des sommets stratosphériques, qui s’annoncent dès le prélude. La “Musique de Transformation” du premier acte est une triomphale réussite de tension jamais complètement relâchée. Une interprétation qui se classe très très haut, même en comparaison des versions historiques devenues plus ou moins canoniques.

Il faut souligner à quel point l’intelligence de la mise en scène, la conception des images scéniques et la gestion exceptionnelle du chœur contribuent à magnifier l’effet de la partition tant est grande la résonance des visuels avec le tissu musical.

La distribution est à couper le souffle et semble vouloir établir un nouveau standard pour tous les Parsifal à venir. Dommage que John Tomlinson fatigue beaucoup dans le troisième acte, car son Gurnemanz du premier acte est saisissant d’autorité et de pure beauté vocale. Il faut dire que je me suis trouvé une nouvelle place fétiche au premier balcon du Coliseum, d’où l’acoutisque est d’une richesse étonnante et d’où la vue plongeante sur la fosse d’orchestre enrichit considérablement l’expérience.

Dernière surprise : l’interprétation en anglais — c’est bien sûr la coutume à l’English National Opera — est une révélation. Parce que le texte de Richard Stokes, avec ses mots simples et ses phrases courtes, décuple l’effet dramatique du livret. Parce que le fait de ne jamais avoir besoin de regarder les surtitres rend l’expérience infiniment plus percutante — la diction des chanteurs est parfaite jusque dans les moindres détails. Et parce que la langue anglaise se révèle une fois de plus d’une musicalité suprême.


“The Social Network”

Dans le train • 19.2.11
David Fincher (2010). Avec Jesse Eisenberg (Mark Zuckerberg), Andrew Garfield (Eduardo Saverin), Justin Timberlake (Sean Parker)…

Ce film m’a laissé baba. Dieu sait que le sujet — l’histoire de la création de Facebook — ne m’attirait pourtant pas particulièrement. Mais il est rare de croiser des scénarios aussi bien écrits… sauf — le constat se confirme un peu plus chaque jour — dans certaines séries télé. On n’est donc qu’à moitié surpris que le scénario soit signé d’Aaron Sorkin, un auteur dramatique (A Few Good Men) connu surtout pour avoir créé la série The West Wing. Les dialogues de Sorkin sont des joyaux : ciselés, acérés, rythmés, ils font souvent l’effet d’un uppercut décoché en pleine mâchoire. La construction par flashbacks, assez classique, est utilisée parfaitement pour aboutir à une fin elle aussi très bien écrite.

Réalisation impeccable, interprétation au cordeau — Jesse Eisenberg et Justin Timberlake sont remarquables. Réussir aussi bien un film sur un sujet aussi peu cinématographique a priori est un petit exploit.


“Amor, amor… à Buenos Aires”

Théâtre Comédia, Paris • 18.2.11 à 20h30

Écrit et mis en scène par Stéphan Druet. Avec Sebastián Galeota (Ottavia La Blanca), Mona Heftre (Alba), Cécilia Filippi (Elsa), Emma Fallet (Claudia), Laura Lago (Yolanda), Stéphane Eloy (Zulma), François Briault (Álvaro), Salem Sobihi (Pedro), Coco Dias.

Un spectacle difficile à classer, un peu déroutant au début mais finalement plutôt convaincant. Ottavia revient chez sa mère, dans un quartier populaire de Buenos Aires (le décor rappelle les façades chamarrées de La Boca), après plusieurs années d’absence. Seulement voilà, lorsqu’elle est partie, c’était un homme. L’occasion de régler quelques comptes sur fond de tango et autres musiques d’inspiration sud-américaine, tandis que se dénouent d’autres histoires entre voisins eux aussi hauts en couleurs.

Les numéros musicaux sont bâtis autour de chansons préexistantes, dont le “placage” sur l’intrigue n’est donc forcément qu’à moitié satisfaisant. La musique est de surcroît pré-enregistrée… et les paroles espagnoles ne sont nullement traduites pour le public francophone, ce qui revient à reléguer les séquences musicales au rang de divertissements “en passant”, un parti pris d’autant plus regrettable que l’on croit discerner un embryon d’effort pour construire un tout cohérent sur le plan dramatique.

D’un autre côté, la mise en scène et l’interprétation sont soignées… et plutôt supérieures à la moyenne des spectacles musicaux parisiens. Malgré son côté légèrement décousu, le livret parvient à donner de la substance à des personnages qui deviennent tous assez attachants au fil du spectacle. L’interprétation plutôt inspirée d’une troupe bien choisie fait le reste pour que la magie agisse progressivement. On se régale particulièrement de retrouver la touchante Mona Heftre, une vieille complice de Jérôme Savary.

C’est finalement la série de séquences musicales qui séduit le plus. Elles sont mises en valeur par la chorégraphie inspirée de Caroline Roëlands et par des visuels assez réussis — comme d’habitude, les costumes de Michel Dussarat sont délicieux.


“Anna Nicole”

Royal Opera House, Londres • 17.2.11 à 19h30
Musique : Mark-Anthony Turnage. Livret : Richard Thomas.

Direction musicale : Antonio Pappano. Mise en scène : Richard Jones. Avec Eva-Maria Westbroek (Anna Nicole Smith), Gerald Finley (Stern), Susan Bickley (Virgie), Alan Oke (J. Howard Marshall II), Andrew Rees (Doctor Yes), Dominic Rowntree (Daniel adolescent), Peter Hoare (Larry King)…

Bravo au Royal Opera House de s’être lancé dans cette aventure aussi réussie qu’elle est surprenante.

Car si le choix de Mark-Anthony Turnage pour composer un nouvel opéra est peu surprenant — c’est l’un des noms les plus en vue dans les institutions musicales européennes et américaines —, celui du sujet de l’œuvre est un peu plus inattendu. Anna Nicole Smith est en effet l’une de ces stars de pacotille créées et détruites aussitôt par la presse people et la télévision : mariée en 1994 à un milliardaire texan de 63 ans son aîné, elle se met à organiser des fêtes insensées et commence à glisser dans le gouffre de la drogue et des médicaments. La chute s’accélère après la mort de son mari à peine un an plus tard, d’autant que la famille lui barre l’accès à l’héritage. Le 8 février 2007, Anna Nicole Smith meurt d’une overdose accidentelle dans une chambre d’hôtel de Floride, alors qu’elle n’a pas encore 40 ans. Le procès relatif à l’héritage est toujours en cours.

Le principal coup de génie de l’entreprise consiste à avoir confié l’écriture du livret à Richard Thomas, l’un des auteurs de Jerry Springer: the Opera, une œuvre plus proche de la comédie musicale que de l’opéra malgré son titre… qui avait été largement remarquée en 2003 pour sa crudité, mais surtout pour la justesse de la satire qu’elle réalisait de la célèbre émission de télé réalité. Thomas émerge comme le grand vainqueur de l’aventure tant est grande la qualité de l’écriture de ce Anna Nicole. À la lecture du synopsis, j’appréhendais un récit chronologique et linéaire, mais le piège est déjoué grâce à la multiplicité des points de vue présentés et par la créativité formelle : alternance de récits au passé et de scènes jouées au présent, interactions avec un chœur qui commente et qui juge, etc.

I want to blow you all” dit l’héroïne de manière provocatrice alors qu’on la découvre allongée dans un siège délirant au début de la pièce. D’emblée, le ton est donné avec une avance sexuelle crue et directe — une invitation collective à la fellation. Ce n’est que le début d’un livret qui se complaît dans un registre fangeux indissociable de l’image trashy de son héroïne. Mais cette crudité superficielle masque une remarquable qualité d’écriture. En effet, Richard Thomas fait montre d’une grande créativité, d’une impressionnante profondeur de propos et d’intention, d’un sens aigu de la structure dramatique, ainsi qu’un humour corrosif et grinçant brillamment combiné à un cynisme parfaitement contrôlé. C’est de la très très belle écriture, qui laisse pantois compte tenu du faible standard auquel on est habitué en la matière dans le répertoire d’opéra.

Mais le livret n’est pas le seul élément à créer le plaisir. La partition est également très réussie — un soulagement compte tenu du peu d’enthousiasme qu’avait soulevé chez moi ma précédente rencontre avec la musique de Turnage. La musique mélange les styles, invoque le jazz, donne envie de danser. Elle est étonnamment américaine venant d’un compositeur anglais et rappelle parfois le Gershwin de Porgy and Bess ou les meilleures pages de Bernstein. Elle est émaillée d’arias d’une réelle beauté. Dans le premier acte, Anna Nicole chante un air — “They Need a Little Luck” — qui rappelle le Sondheim de Sweeney Todd. La mère de l’héroïne, la seule à garder du recul par rapport aux excès de sa fille — hérite également de deux superbes airs. Le plus beau de tous, cependant, est peut-être celui donné à Daniel, le fils taciturne qu’Anna avait eu d’un premier mariage dans sa ville natale : alors qu’il vient de mourir d’une overdose dans les bras de sa mère et qu’il n’avait jusque là jamais ouvert la bouche, il se met à chanter une aria presque séraphique dans laquelle il égrène une étrange et fascinante litanie de noms de médicaments. C’est d’une beauté aussi bouleversante qu’inattendue.

La qualité et l’engagement de la distribution sont remarquables, avec bien sûr au premier plan l’incarnation incroyablement habitée d’Eva-Maria Westbroek, qui ressort triomphante d’une aventure qui a dû lui demander un travail considérable, d’autant qu’elle ne quitte jamais la scène. Elle est superbement bien entourée, notamment par le toujours fiable et toujours fascinant Gerald Finley, qui incarne l’avocat profiteur qui la pousse progressivement vers la déchéance, mais surtout par la merveilleuse Susan Bickley, qui est tout simplement sublime dans le rôle de la mère d’Anna, et par l’excellent Alan Oke, qui ne fait qu’une bouchée du rôle de J. Howard Marshall II, le mari milliardaire. Le travail d’Antonio Pappano dans la fosse est remarquable, comme à l’acoutumée : le son de l’orchestre parvient à épouser sans grosse difficulté un registre assez éloigné de son territoire habituel.

La mise en scène de Richard Jones est impeccable. Elle grouille d’idées intéressantes et parvient, comme le livret, à un trouver un ton parfaitement juste et incisif. La gestion du chœur, notamment, est excellente. La plus belle idée de Richard Jones consiste à faire apparaître des caméras de télévision anthropomorphes : une première caméra fait son apparition lors du mariage d’Anna avec le milliardaire texan vers la fin du premier acte. Puis le nombre des caméras ne cesse d’augmenter pendant le deuxième acte, alors qu’Anna sombre dans une spirale créée par sa dépendance à sa fausse célébrité médiatique. La scène est littéralement envahie de caméras à la fin, alors qu’Anna, après la mort de son fils, s’apprête à mourir elle-même, dépouillée de la moindre once d’intimité.

Alors qu’elle s’est glissée elle-même dans le “sac à viande” dans lequel elle va expirer, Anna reprend d’une voix faible la phrase avec laquelle elle a ouvert la pièce : “I want to blow you all…”. Tandis qu’on lui recouvre le visage et qu’on s’attend à ce que vienne le noir final, elle murmure, dans un dernier souffle : “… a kiss”, transformant l’allusion sexuelle en une dernière pensée d’une pureté presque enfantine — “je veux vous faire à tous un bisou”. Tout le paradoxe de notre tragique héroïne se trouve ainsi brillamment résumé en un battement de sourcils. C’est un magnifique rebondissement, la plus belle fin écrite depuis longtemps, tous genres littéraires ou musicaux confondus. Une seconde qui résume tout le talent d’un librettiste décidément bien inspiré et qui permet à la représentation de s’achever sur un sommet dramatique, alors que la scène est envahie par l’obscurité après un dernier flash d’appareil photo. Ça laisse sans voix.

Et bravo au Royal Opera House d’avoir créé l’événement de manière aussi complète : les portraits d’Anna Nicole Smith ont envahi le théâtre ; le programme, malgré son indéboulonnable couverture rouge, est maquetté comme un magazine people ; une réplique rose du célèbre rideau de scène rouge porte le monogramme “ANR” (Anna Nicole Regina) à la place de l’habituel et très officiel “E II R” (Elizabeth II Regina) — le Palais a-t-il été consulté ?


“La Nuit d’Elliot Fall”

Vingtième Théâtre, Paris • 16.2.11 à 21h30
Musique : Thierry Boulanger. Livret : Vincent Daenen.

Mise en scène : Jean-Luc Revol. Avec Denis d’Arcangelo, Sinan Bertrand, Christine Bonnard, Olivier Breitman, Flannan Obé, Sophie Tellier.

[…]


Orchestre Concertgebouworkest / Jansons à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 14.2.11 à 20h
Concertgebouworkest, Mariss Jansons

Rossini : ouverture de L’italiana in Algeri
Mozart : concerto pour piano n° 24 (Leif Ove Andsnes, piano)
Beethoven : symphonie n° 7

Bon, je veux bien concéder que le décalage horaire ne me mettait pas nécessairement dans un état de réceptivité optimal, mais ce concert a un peu déçu mes attentes.

L’ouverture de L’Italienne à Alger est merveilleusement bien jouée, mais on perçoit déjà de la part de l’orchestre une tendance à “jouer fort” qui ne fera que se confirmer par la suite. Certes, je suis près de la scène, mais c’est souvent le cas à Pleyel et il est rare que j’aie autant l’impression d’en prendre plein les oreilles. Les percussionnistes ont ressorti leur “mât à cloches”, déjà remarqué à Amsterdam à l’occasion d’une symphonie de Haydn.

Dans le concerto de Mozart, c’est surtout le contraste entre le jeu sublimement épuré de Andsnes et la pâte orchestrale un peu trop épaisse de l’orchestre qui frappe. Andsnes commet à mon sens un petit faux pas en choisissant comme bis un Chopin en trop grande rupture stylistique avec le concerto — l’équivalent d’une Chaconne de Bach après un concerto de Prokofiev pour un violoniste. (Cela étant, il joue magnifiquement, comme toujours.)

Pendant la septième symphonie, je ne peux m’empêcher de comparer le jeu subtil et fin du Concertgebouworkest à la récente performance du Los Angeles Philharmonic. Ah, ce sens du détail ! Ces sforzandos ! Cette palette de nuances et de couleurs ! Ces bois enchanteurs ! Il n’en reste pas moins que je trouve les tutti trop forts, trop débridés et que je finis presque par trouver des mérites à des interprétations plus “baroquisantes” — ce qui, venant de moi, est pour le moins inattendu. (On note, cependant, que les violons réduisent beaucoup leur vibrato par moment : les temps changent.)


“Sunset Boulevard”

Signature Theatre, Arlington (Virginie) • 13.2.11 à 14h
Musique : Andrew Lloyd Webber. Livret et lyrics : Don Black & Christopher Hampton, d’après le film de Billy Wilder.

Mise en scène : Eric Schaeffer. Direction musicale : Jon Kalbfleisch. Avec Florence Lacey (Norma Desmond), D.B. Bonds (Joe Gillis), Ed Dixon (Max Von Mayerling), Susan Derry (Betty Schaefer), Harry A. Winter (Cecil B. DeMille), Sean Thompson (Artie), J. Fred Shiffman (Sheldrake), Matt Conner (Manfred)…

Il y avait presque un an que je n’avais pas remis les pieds au Signature Theatre, où j’étais resté sur une expérience particulièrement décevante. C’est donc avec une certaine appréhension que j’approchais cette production de Sunset Boulevard, sans doute la partition la plus réussie d’Andrew Lloyd Webber.

Heureusement, la qualité habituelle du théâtre est à nouveau au rendez-vous, avec une production particulièrement efficace malgré les contraintes imposées par la modeste taille du théâtre.

Ce qui fait la force de cette nouvelle mise en scène d’Eric Schaeffer, c’est l’accent mis sur le texte et les paroles des chansons, très largement hérités en ligne directe du scénario du chef d’œuvre de Billy Wilder. On a presque l’impression d’assister à une pièce avec musique plutôt qu’à une comédie musicale, un exploit s’agissant d’un opus de Lord Lloyd Webber. Le concepteur du son, Matt Rowe, mérite d’ailleurs de chaleureuses félicitations tant chaque mot de chaque chanson reste parfaitement intelligible.

Du coup, la pièce se pare d’une superbe et irrésistible force émotionnelle. Il faut dire que la matière première est sublime : comment résister à la tragédie de cette vieille star oubliée qui vit dans le souvenir de sa gloire passée, bercée par la délusion que le public n’attend que son retour ? Le scénario du film est tellement bien ficelé qu’il a été conservé quasiment intact par les librettistes et paroliers. Les répliques magnifiquent s’enchaînent. (Curieusement, c’est une réplique que j’avais peu remarquée jusqu’à présent qui m’a fait le plus gros effet pendant cette représentation : “Big stars have big feelings”. Particulièrement bien servie par la mise en scène et par les comédiens, elle a gagné une force particulièrement poignante.)

Belle distribution dans l’ensemble, même si Florence Lacey fait plus penser au premier abord à une grand-mère occupée à cuire ses confitures qu’à une star de cinéma souffrant de sa retraite imposée. Elle est, en revanche, excellemment bien entourée, notamment par le Max génial d’Ed Dixon et par le superbe Joe de D.B. Bonds, qui est beaucoup plus touchant et plus profond que la plupart des Joe que j’avais vus jusqu’à présent. (Je me souviens de l’avoir vu, au bord des sanglots, dans la revue Make Me a Song, alors qu’une comédienne chantait une chanson merveilleusement triste, “Anytime (I Am There)”.)

Il s’agit d’une “petite” production, donc certaines scènes comme la poursuite en voiture sont évoquées par des images du film… mais le décorateur, Daniel Conway, s’est surpassé pour faire apparaître l’intérieur de la maison de Norma Desmond, avec un grand escalier qui se déplie à jardin de manière fort spectaculaire.

Surprise de taille, l’orchestre contient 17 musiciens ! Les orchestrations, du coup, sont d’une richesse étonnante… avec notamment des contrechants absolument irrésistibles du côté des bois et des cuivres.

Bref, de la très belle ouvrage, qui me réconcilie avec ce théâtre que j’associe à tant de bons souvenirs. Je reviendrai !


“Spider-Man: Turn Off the Dark”

Foxwoods Theatre, New York • 12.2.11 à 20h (preview / avant-première)
Musique et lyrics : Bono and The Edge. Livret : Julie Taymor & Glen Berger.

Spiderman Mise en scène : Julie Taymor. Direction musicale : Kimberly Grigsby. Avec Reeve Carney (Peter Parker / Spider-Man), Jennifer Damiano (Mary Jane Watson), T.V. Carpio (Arachne), Patrick Page (Norman Osborn / The Green Goblin), …

Enfin ! Je crois que c’était le quatrième billet que j’achetais pour voir cette comédie musicale repoussée si souvent que l’on finissait vraiment par se demander si elle ouvrirait jamais ses portes. Le spectacle s’est trouvé à court d’argent plusieurs fois pendant la phase préparatoire, obligeant les producteurs à aller chercher chaque fois des investisseurs supplémentaires.

C’est que l’entreprise est ambitieuse : il se murmure que cette production aura finalement nécessité un investissement de 65 millions de dollars, un chiffre totalement insensé — le record se situait précédemment aux alentours de 20 millions. Il a fallu, dit-on, modifier significativement l’architecture du théâtre (qui s’appelait il n’y a pas si longtemps le Hilton Theatre, après s’être appelé le Ford Centre For the Performing Arts) pour accueillir la machinerie nécessaire. On lisait même ici ou là que la salle avait été modifiée côté public, mais il n’en est rien.

Les représentations ont finalement démarré le 28 novembre dernier — alors que j’avais un billet pour le 27 ! La première représentation fut largement commentée en raison des nombreuses pannes qui ont interrompu la représentation. Plus grave, on a déploré pendant les semaines suivantes quelques accidents largement médiatisés, dont une chute vertigineuse d’une dizaine de mètres pour un comédien qui avait oublié d’attacher son harnais.

C’est maintenant au tour de la “première” officielle d’être repoussée régulièrement car le spectacle ne serait toujours pas totalement au point. Elle est désormais fixée au 15 mars prochain, alors que la date précédemment annoncée était le 7 février. Les usages veulent que les critiques s’abstiennent de tout commentaire sur un spectacle avant sa première officielle, mais certains d’entre eux, excédés par les reports successifs, ont décidé de rompre les usages et ont publié leur critique le 7 février, à la date précédemment prévue.

Et le verdict a été d’une violence absolument inouië, démonstration s’il en était encore besoin que l’être humain est parfois capable de se comporter en meute sauvage lorsqu’il se trouve un ennemi en position de faiblesse. Les critiques n’ont pas trouvé de mots assez forts pour attaquer Julie Taymor, le metteur en scène du spectacle et l’une des forces créatrices à l’origine de sa conception, dans une forme d’hallali qui ne fait pas honneur à la communauté des critiques de théâtre.

Julie Taymor, manifestement, n’est pas aimée. Le succès de The Lion King lui serait monté à la tête ; elle aurait plongé dans la mégalomanie la plus complète ; elle serait responsable d’une catastrophe financière, artistique et humaine.

L’avenir dira si le spectacle trouve un public, mais que faut-il en penser ?

Il n’est effectivement pas très bon. Je ne sais pas qui a eu l’idée de faire écrire la partition par Bono et son copain The Edge, les deux figures de proue du groupe U2, mais ces messieurs n’ont manifestement pas beaucoup d’idées sur ce qu’implique l’écriture d’une partition pour le théâtre. Comme je ne suis de surcroît pas très fan du style U2, je ne peux pas dire que la musique m’ait intéressé, même s’il y a ici ou là quelques jolies ballades.

Du côté de l’histoire, la partie intéressante du spectacle s’arrête malheureusement à l’entracte. Pendant la première partie, on suit en effet l’histoire “classique” de Peter Parker : l’accident qui lui permet de devenir Spider-Man, sa relation complexe avec Mary Jane, son combat avec le Green Goblin. Même s’il y a pas mal de failles au plan dramatique (le personnage de Aunt May, notamment, très bien traité dans les films, est grossièrement sous-employé), on s’y retrouve quand même à peu près.

La deuxième partie, malheureusement, sombre violemment. Julie Taymor et son co-auteur ont en effet décidé de mettre le projecteur sur le “combat” entre Peter Parker et Arachne, une femme-araignée mythique qui représente une sorte de force tutélaire dont on pense d’ailleurs dans un premier temps qu’elle n’existe que dans la tête du héros. On s’éloigne de l’histoire originale tout en sombrant dans une forme de conte de fées aux relents vaguement psychanalytiques.

Côté mise en scène, on en a pour ses 65 millions de dollars. Il y a d’abord, bien sûr, les spectaculaires cascades aériennes qui ont lieu jusque dans la salle. La bataille entre Spider-Man et le Green Goblin, vers la fin du premier acte, est particulièrement impressionnante. Depuis le premier rang du premier balcon, je suis aux premières loges pour profiter de ces scènes aériennes, d’autant qu’il y a deux plates-formes à proximité où Spider-Man vient se poser plusieurs fois pendant les cascades. Vraiment très impressionnant.

Mais il y a aussi l’étonnant décor de George Tsypin (le décorateur du Ring du Mariinsky et de La Juive de Bastille, mais aussi de The Little Mermaid). C’est l’un des décors les plus sidérants que j’aie jamais vus : en perpétuelle transformation, il est plein de surprises et de trouvailles étonnantes. Du moins juqu’à l’entracte. Car les visuels sombrent à peu près en même temps que le livret. Pendant la deuxième partie, les décors sont largement remplacés par de gigantesques écrans sur lesquels sont projetés des films partiellement en images de synthèse. C’est aussi assez impressionnant, mais ça manque nettement de génie.

Pas grand’ chose à dire sur les comédiens, car ils ne “portent” pas vraiment le spectacle compte tenu de la débauche d’effets visuels. Même Reeve Carney, qui incarne Peter Parker de manière tout à fait honorable, s’efface derrière des doublures chaque fois qu’il se transforme en Spider-Man.

Julie Taymor a choisi d’utiliser un petit groupe d’adolescents pour narrer et commenter l’histoire au public à la façon d’un chœur grec. Le procédé a un petit côté “arts et essais” qui colle bien aux origines de Taymor mais qui contraste beaucoup avec la vocation commerciale du spectacle. Le résultat, cependant, est pour moi assez convaincant : ce petit groupe permet de prendre un peu de recul, de manière décalée et occasionnellement humoristique. Plutôt réussi.

Bref : une première partie plutôt acceptable malgré de nombreux petits défauts et une seconde partie qui part dans le décor. Je ne suis pas très optimiste pour l’avenir du spectacle, même si tous les fans et nostalgiques de U2 font le voyage de New York.


“Nixon in China”

Metropolitan Opera, New York • 12.2.11 à 13h
John Adams (1987). Livret : Alice Goodman.

Direction musicale : John Adams. Mise en scène : Peter Sellars. Avec Russell Braun (Zhou Enlai), James Maddalena (Richard Nixon), Janis Kelly (Pat Nixon), Robert Brubaker (Mao Zedong), Kathleen Kim (Jiang Qing), Richard Paul Fink (Henry Kissinger), Ginger Costa Jackson, Teresa S. Herold, Tamara Mumford (les trois Secrétaires de Mao).

Nixon in China, qui s’inspire de la visite historique de Richard Nixon en Chine en 1972, est le premier opéra de John Adams. Bizarrement, il ressemble beaucoup à Doctor Atomic, créé presque vingt ans plus tard. Musicalement, d’une part, car on y reconnaît la manière caractéristique du compositeur américain. Mais aussi sur le plan dramatique, car les deux œuvres présentent un regard sur un événement historique majeur de l’histoire américaine ; dans les deux cas, les états d’âme des barytons (Oppenheimer dans Doctor Atomic, Nixon et Zhou Enlai dans Nixon in China) y tiennent un rôle central ; et, dans les deux opéras, le récit juxtapose des scènes réalistes avec des épisodes onirico-métaphysiques censés éclairer le propos.

Dans les deux cas, d’ailleurs, ce sont ces parenthèses symboliques qui rendent la compréhension un peu délicate. Mais si la plupart des intentions étaient à peu près claires dans Doctor Atomic, il y a des scènes entières de Nixon in China (notamment le troisième acte) où l’on n’est qu’à moitié sûr de comprendre ce qui se passe.

Il y a de belles inventions formelles, comme celle consistant à faire s’exprimer Mao dans une sorte de quatre voix avec ses trois secrétaires, comme pour figurer l’effet de la présence de traducteurs — alors qu’il chante bien entendu en anglais.

Le Metropolitan Opera rend justement justice à ce qui restera sans doute comme une œuvre majeure du 20ème siècle avec cette belle production de Peter Sellars, qui avait déjà conçu la production originale de 1987 à Houston.

La qualité de la distribution est ébouriffante. La seule exception, malheureusement, est le pauvre James Maddalena, qui reprend le rôle de Nixon qu’il a créé il y a presque 25 ans. Sa voix n’en est plus capable et elle menace régulièrement de casser. Les autres chanteurs sont exceptionnels : Russel Braun, fabuleux en Zhou Enlai ; Robert Brubaker, excellentissime en Mao ; Janis Kelly, merveilleuse en Pat Nixon et Kathleen Kim, formidable en Mme Mao.

Dans la fosse, l’orchestre du Metropolitan Opera interprète la belle partition de John Adams avec une belle conviction, sous la baguette assurée du compositeur lui-même. C’est, la plupart du temps, un régal absolu. La musique est tellement belle et la qualité de l’ïnterprétation tellement supérieure qu’on oublie régulièrement de se préoccuper de comprendre ce qui se passe.


“Freckleface Strawberry the Musical”

New World Stages (Stage 4), New York • 12.2.11 à 11h
Musique et lyrics : Gary Kupper. Livret : Gary Kupper et Rose Caiola, d’après le livre de Julianne Moore.

Avec Remy Zaken (Strawberry), Julia Bray (Ballet Girl), Xavier Cano (Danny / Little Brother), Andrew Cristi (Jake), Linda Gabler (Mother / Teacher / Jane), Kimiko Glenn (Emily), Mykal Kilgore (Harry).

Julianne Moore a écrit un livre pour enfants sur Strawberry, une gamine rousse couverte de taches de rousseur et qui apprend à vivre avec sa “différence” après que la méchanceté des autres gamins l’a conduite à vouloir effacer ses taches de rousseur de force avant de décider de se promener le visage recouvert d’un masque. Ce livre est devenu une comédie musicale, présentée dans l’une des petites salles du complexe New World Stages.

Le résultat est mitigé. Car si la réalisation est très soignée (le petit décor du décidément génial Beowulf Boritt est un régal), on ne peut complètement accrocher ni à la musique, ni à l’histoire.

La partition est en effet excessivement générique, sans aspérité et sans originalité, avec des chansons qui ont beaucoup de mal à accomplir ce que devrait faire toute chanson de comédie musicale : raconter quelque chose. Cela est sans doute lié aux difficultés du livret, qui exploite mal — voire pas du tout — les personnages et situations qu’il présente. Des nœuds sont noués sans jamais être dénoués ; des moments de retournement importants sont traités par dessus la jambe ; et l’histoire centrale de Strawberry est racontée de manière décousue, avec un sens très défaillant de la continuité dramatique.

La leçon de tolérance que semble vouloir donner le livret est louable en soi, mais on se demande bien ce qui peut conduire Strawberry à avoir honte de sa rousseur à ce point alors que l’on ne voit les autres enfants se moquer d’elle qu’environ dix secondes au début de la pièce — et de manière tellement innocente qu’on a du mal à se sentir concerné.

Décidément, Julianne Moore semble obsédée par sa rousseur : un épisode de la saison 4 de 30 Rock que je regardais récemment la montrait projetant d’ouvrir un commerce de produits de beauté spécialisé pour les rousses.


“The 25th Annual Putnam County Spelling Bee”

Paper Mill Playhouse, Millburn (New Jersey) • 11.2.11 à 20h
Musique et lyrics : William Finn. Livret : Rachel Sheinkin.

Mise en scène : Marc Bruni. Direction musicale : Andy Einhorn. Avec Ephie Aardema (Logainne Schwartzandgrubenierre), Will Blum (William Barfée), Lyle Colby Mackston (Leaf Coneybear), Marla Mindelle (Rona Lisa Peretti), Olivia Oguma (Marcy Park), Jerold E. Solomon (Mitch Mahoney), Ali Stroker (Olive Ostrovsky), David Volin (Vice Principal Douglas Panch), Brandon Yanez (Chip Tolentino).

J’avais pris beaucoup de plaisir à voir cette charmante petite comédie musicale lors de sa sortie en 2005. William Finn n’a jamais retrouvé le niveau d’inspiration de sa trilogie connue sous le nom Falsettos (que je n’ai toujours pas réussi à voir sur scène), mais il fait partie de cette catégorie d’auteurs trop rares qui savent encore ce qu’implique l’écriture d’une chanson de comédie musicale.

Il faut être honnête, cependant : ce qui rend The 25th Annual Putnam Spelling Bee irrésistible, c’est son livret. La pièce se déroule en effet pendant l’un de ces concours d’orthographe dont les Américains semblent friands (je me souviens avoir découvert l’existence de ces concours en regardant Little House in the Prairie). Les candidats composent une galerie de personnages croquignolets, tandis que les plaisanteries fusent lorsque les juges replacent les mots à épeler en contexte par des citations plus incongrues les unes que les autres.

Cette production proposée par le Paper Mill Playhouse de Millburn est globalement de bonne qualité, même si les comédiens ont du mal à faire oublier leurs excellents prédécesseurs de Broadway. Les chansons de William Finn sont en effet assez complexes à chanter, et certains s’y cassent un peu les dents.