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Posts from November 2010

“Elf”

Al Hirschfeld Theatre, New York • 28.11.10 à 15h
Musique : Matthew Sklar. Lyrics : Chad Beguelin. Livret : Thomas Meehan & Bob Martin.

Elf Mise en scène et chorégraphie : Casey Nicholaw. Direction musicale : Phil Reno. Avec Sebastian Arcelus (Buddy), Amy Spanger (Jovie), Beth Leavel (Emily), George Wendt (Santa), Mark Jacoby (Walter Hobbs), Michael McCormick (Mr. Greenway), Michael Mandell (Macy’s Manager), Valerie Wright (Deb), Matthew Gumley (Michael), …

Comme prévu, je suis retourné voir cette irrésistible petite comédie musicale… et, comme prévu, j’en suis ressorti aussi enchanté que la première fois. Quelle tristesse, de savoir que cette partition ne sera pas préservée. Espérons seulement que la pièce sera de retour l’année prochaine pour les fêtes, comme les producteurs l’ont laissé entendre.


“La Cage aux Folles”

Longacre Theatre, New York • 27.11.10 à 20h
Musique et lyrics : Jerry Herman. Livret : Harvey Fierstein, d’après la pièce de Jean Poiret.

Lacage Mise en scène : Terry Johnson. Direction musicale : Todd Ellison. Avec Kelsey Grammer (Georges), Douglas Hodge (Albin), A. J. Shively (Jean-Michel), Elena Shaddow (Anne), Robin De Jesús (Jacob), Fred Applegate (Édouard Dindon), Allyce Beasley (Mme Dindon), Christine Andreas (Jacqueline), Chris Hoch (Francis), Sean Patrick Doyle (Chantal), Todd Lattimore (Hanna [swing/remplaçant]), Terry Lavell (Mercedes), Logan Keslar (Bitelle), Matt Anctil (Angélique), Yurel Echezarreta (Phaedra), …

J’ai déjà dit plusieurs fois tout le bien que je pense de cette excellente production de La Cage aux Folles, et notamment de son incarnation new-yorkaise, que j’avais déjà vue en juillet. J’avais envie de revoir la pièce car Kelsey Grammer, qui tient le rôle principal de Georges, était absent lors de ma visite. Je ne le regrette pas car, outre le fait que je ne me lasse pas d’entendre cette attachante partition, j’ai trouvé Grammer excellent. L’une des chansons (“Look Over There”) lui donne un peu de fil à retordre, mais il est superbe dans les autres numéros et dans les scènes parlées.

Du coup, Douglas Hodge — sans doute pour “équilibrer” la perception du public — a tendance à forcer encore plus le trait. La plupart du temps, il reste du bon côté de la ligne jaune ; de temps en temps, il dépasse un peu la dose maximale autorisée et tue certains effets comiques — voire, dans certains cas, de jolis moments d’émotion — à force de gesticulations. Cette tendance à partir à la dérive n’est malheureusement pas inhabituelle dans les pièces qui tiennent l’affiche depuis un certain temps : on se souvient avec un pincement au cœur de la débâcle de A Little Night Music.

Raté inhabituel de ma part : je suis arrivé un peu avant 15h devant le Lunt-Fontanne Theatre pour y voir une représentation de The Addams Family… qui démarrait en fait à 14h ! J’aurai donc passé pour la première fois un samedi après-midi à New York sans y voir de spectacle. Je ne regrette rien, d’autant que j’ai passé trois heures exquises avec O. — incluant notamment un brunch au Cookshop (recommandé).


“Don Carlo”

Metropolitan Opera, New York • 26.11.10 à 19h
Verdi (1867). Livret de Joseph Méry et Camille du Locle, d’après la pièce de Schiller. Version en italien en cinq actes de 1886. Traduction d’Achille de Lauzières et Angelo Zanardini.

Direction musicale : Yannick Nézet-Séguin. Mise en scène : Nicholas Hytner. Avec Roberto Alagna (Don Carlo), Marina Poplavskaya (Élisabeth de Valois), Ferruccio Furlanetto (Philippe II), Anna Smirnova (la Princesse Eboli), Simon Keenlyside (Rodrigue), Eric Halfvarson (le Grand Inquisiteur), Alexei Tanovitsky (un Moine / Charles Quint)…

Je n’ai jamais caché mon admiration pour cette somptueuse partition de Verdi, mais jamais je n’avais assisté à une représentation qui me mette à ce point en transe de la première à la dernière minute.

Le mérite en revient principalement, à ma grande surprise, à Yannick Nézet-Séguin, que j’avais tendance à considérer jusque là comme un chef emprunté et superficiel, pour ne pas dire précieux. Après près de cinq heures d’enchantement permanent et constamment renouvelé, je suis bien obligé de reconnaître que ce que je prenais pour du maniérisme est en réalité un instinct stylistique assez sidérant, particulièrement efficace et pertinent dans cette partition de Verdi. Il faut dire qu’il y a du répondant, dans la fosse du Metropolitan Opera : les cuivres — trombones en tête — semblent disputer une compétition du son le plus exquis et le plus envoûtant ; les cordes — et tout particulièrement les violoncelles, très à l’honneur dans Don Carlo — sont d’une irrésistible onctuosité, avec des phrasés à tomber. Nézet-Séguin obtient un son d’une beauté captivante, très allégé dans les passages les plus pompiers, d’une transparence presque surnaturelle… sans sacrifier la dynamique et les contrastes, nombreux. Il fait naître des émotions là où je n’en avais jamais éprouvé, découvre des couleurs nouvelles… et il donne à l’œuvre une cohérence étonnante, déroulant la partition comme un fil dramatique continu et inéluctable.

Sur scène également, la qualité est au rendez-vous. La prestation qui m’a le plus emballé est celle du chœur. On sait que les choristes du Met sont sans égal dans le monde, mais leur prestation dans ce Don Carlo dépasse tout ce que j’avais vu jusqu’à présent. Que ce soient les femmes qui supplient Élisabeth d’accepter la demande en mariage de Philippe II dans la forêt de Fontainebleau, les hommes qui chantent en coulisse la sublime liturgie qui ouvre l’acte deux au Monastère de Saint-Just ou les foules de l’auto-da-fé, les prestations du chœur sont toujours impeccables et saisissantes.

Les solistes semblent difficiles à surpasser. Ferruccio Furlanetto reste pour moi le Philippe II de référence, et son interprétation de “Ella giammai m’amò!” est une merveille de douleur intériorisée, dans laquelle on perçoit la maturité et la maîtrise que les grands interprètes ne peuvent acquérir qu’en fin de carrière. Le Grand Inquisiteur d’Eric Halfvarson est toujours aussi génialement glaçant, même s’il manque occasionnellement un peu de souffle. C’est au Rodrigue de Simon Keenlyside que le public, sans doute conditionné par la lecture de la presse, réserve l’ovation la plus marquée alors que la voix est un peu tendue dans l’aigu et que la puissance est parfois un peu limite ; ce qui n’enlève pas grand’ chose à la qualité extraordinaire de la prestation de Keenlyside. J’avais déjà vu Alagna en Don Carlos au Châtelet, mais je n’en ai pas gardé de souvenir bien précis. Il m’a beaucoup impressionné par sa prestance, sa sobriété et par l’intelligence de ses choix stylistiques, malgré une certaine raideur en début de représentation. Je ne me souvenais pas que sa voix était aussi joliment timbrée dans le grave, ce qui lui confère une gravitas exquise et parfaitement appropriée pour le personnage.

Je continue à avoir avec Marina Poplavskaya une relation en dents de scie. Son Élisabeth est globalement très convaincante, bien que la voix manque parfois de fluidité, que l’émission soit parfois un peu laborieuse dans le grave et qu’il y ait de minuscules problèmes de justesse dans l’aigu. Avec Poplavskaya, j’ai toujours l’impression de regarder un enregistrement dont la bande son est légèrement décalée d’avec l’image, avec cette impression agaçante que le son met toujours quelques centièmes de seconde à sortir après que la bouche s’est ouverte. Très très bonne Eboli, enfin, d’Anna Smirnova, à l’aise d’un bout à l’autre malgré la diversité des défis vocaux que lui réserve Verdi.

J’avais déjà vu la mise en scène de Nicholas Hytner deux fois à Londres, avec Villazón d’abord puis avec Kaufmann. Curieusement, elle fonctionne mieux sur la scène du Met que sur celle de Covent Garden, même s’il faut rétrécir un peu le cadre de scène pour l’accueillir. C’est la première fois que je lui trouve autant de cohérence visuelle. Peut-être est-ce en partie l’effet du remarquable travail sur les lumières, signées par Mark Henderson.

J’ai repensé plusieurs fois pendant la soirée à l’exceptionnelle représentation d’Eugène Onéguine qui m’avait également mis en transe il y a presque quatre ans. L’émotion provoquée par ce Don Carlo est du même ordre. Du très grand art. Si j’habitais New York, je crois bien que j’achèterais des billets pour chacune des représentations restantes.


“Encore un tour de pédalos”

Théâtre du Rond-Point (salle Jean Tardieu), Paris • 24.11.10 à 21h
Écrit, mis en musique et mis en scène par Alain Marcel.

Arrangements et piano : Stan Cramer. Avec Yoni Amar (le juif), Philippe d’Avilla (le Français de souche), Steeve Brudey (le noir), Djamel Mehnane (l’Arabe).

Dans les années 1980, Alain Marcel s’était fait remarquer avec un spectacle décapant sur l’homosexualité intitulé Essayez donc nos pédalos. Je ne l’ai jamais vu, mais j’en ai beaucoup entendu parler.

Trente ans plus tard, il revient avec une “suite” adaptée au 21ème siècle, Encore un tour de pédalos.

Comme d’habitude avec Alain Marcel, on est fasciné par le talent de l’écriture — même si les chansons à liste, aussi brillamment écrites soit-elles, finissent parfois par lasser.

Encore un tour de pédalos laisse sur une impression mitigée. Mitigée parce que les moments sublimes alternent avec des séquences nettement moins inspirées et parfois interminables. Mitigée parce que les ruptures de ton sont parfois un peu difficiles à encaisser. Mitigée parce que la posture militante, poing en l’air, n’est peut-être plus aussi compréhensible en 2010, même si des homosexuels continuent à être maltraités un peu partout dans le monde dans une indifférence relativement générale.

On ressort néanmoins impressionné par l’implication des quatre interprètes et par le réglage millimétrique d’un spectacle qui démontre que l’on peut faire du théâtre fort avec quelques costumes, quelques lumières et quelques idées clairement exprimées.


Cinq de cœur : “Chasseurs de sons”

Théâtre du Ranelagh, Paris • 21.11.10 à 17h

Mise en scène : Marc Locci. Avec Pascale Costes, Sandrine Mont-Coudiol, Karine Sérafin, Patrick Laviosa, Xavier Margueritat.

Voilà plusieurs années que je n’avais pas eu le plaisir d’assister à un spectacle de ce groupe vocal particulièrement sympathique. Quelques têtes ont changé, mais le plaisir reste intact.

Les “Cinq de cœur” se spécialisent dans l’interprétation a cappella de “tubes” musicaux, qu’ils soient issus du classique, de la variété ou d’autres répertoires. À eux cinq, ils prennent en charge la mélodie et le chant, mais aussi l’accompagnement, la rythmique, les effets sonores… en y injectant au passage une bonne dose d’humour.

On ne voit pas passer le temps pendant ce petit spectacle de 90 minutes tant on est impressionné par la quantité de talent rassemblée sur la petite scène du Théâtre du Ranelagh. Les cinq interprètes sont absolument épatants, même si j’avoue un faible pour la voix chaleureuse de Sandrine Mont-Coudiol, qui me fait fondre lorsqu’elle interprète “Ma plus belle histoire d’amour” avec une voix qui, plus que Barbara, rappelle étonnamment celle d’Anne Sylvestre. (Une mention, quand même, pour Xavier Margueritat, qui possède l’une des voix de baryton les plus mélodiques que j’aie jamais entendues.)

Le spectacle est bien pensé, plein d’invention, charmant, léger, rigolo… et réalisé de manière impeccable. On en reprendrait volontiers.


“A Dog’s Heart”

English National Opera (Coliseum), Londres • 20.11.10 à 19h30
Musique : Alexandre Raskatov. Livret : Cesare Mazzonis, d’après le roman de Mikhaïl Boulgakov. Adaptation en anglais de Martin Pickard.

Direction musicale : Garry Walker. Mise en scène : Simon McBurney. Avec Steven Page (Professor Filipp Filippovich Preobrazhensky), Leigh Melrose (Ivan Arnoldovich Bormenthal), Peter Hoare (Sharikov), Andrew Watts (la voix plaisante de Sharik), Elena Vassilieva (la voix déplaisante de Sharik / Darya Petrovna), Nancy Allen Lundy (Zina), Alasdair Elliott (Shvonder)…

Étonnant et captivant !

Cet opéra a été créé il y a six mois à Amsterdam par l’Opéra National des Pays-Bas, qui l’avait commandé au compositeur Alexandre Raskatov, né en 1953. La source est une nouvelle surréaliste de Boulgakov sur un chien qui devient humain entre les mains d’un savant fou, jamais publiée de son vivant à cause de ses démêlés avec la censure soviétique. La mise en scène est signée par Simon McBurney, dont j’avais déjà décrit ici le talent pour créer des images fortes, inattendues et porteuses de sens.

La rencontre d’un livret original et dramatiquement dense, du génie visuel de Simon McBurney et de la partition particulièrement inspirée de Raskatov est particulièrement convaincante… et confirme que l’opéra contemporain parvient occasionnellement à se trouver une voie (et une voix) compatible avec les attentes du public. Un public manifestement impressionné, d’autant que la qualité générale de l’exécution, que ce soit sur scène ou dans la fosse, est remarquable.


“Novecento”

Trafalfar Studios (Studio 2), Londres • 20.11.10 à 15h
Alessandro Baricco, traduction de Ann Goldstein.

Mise en scène : Róisín McBrinn. Avec Mark Bonnar.

Je ne manque jamais une occasion de me confronter à ce sublime texte, découvert lors de la sortie de son adaptation cinématographique de 1998, La leggenda del pianista sull’oceano.

Texte intensément évocateur, d’une poésie fascinante, Novecento raconte l’histoire de Novecento, cet homme né sur un bateau où il a été abandonné, et qui devient un pianiste incomparable. Tout le talent de Baricco est d’ailleurs d’avoir pu donner corps à cet enchantement musical au moyen des seuls mots de ce monologue dit par l’un des musiciens du bateau, un trompettiste.

La mise en scène qu’en propose le Donmar Warehouse, installé pour l’occasion hors les murs dans le minuscule Studio 2 des Trafalgar Studios, est sidérante. Sidérante par l’intensité de la réalisation, qui s’appuie sur un décor génial et des effets sonores et lumineux particulièrement inspirés. Sidérante surtout par l’interprétation phénoménale de Mark Bonnar, un comédien tellement habité que l’on jurerait parfois voir dans ses yeux les scènes qu’il décrit.

Le passage le plus bouleversant est celui dans lequel Novecento, en pleine tempête, se met au clavier du piano à queue de la salle de bal du navire après en avoir déserré les freins. Il conduit alors le piano dans une sorte de danse fantastique cadencée par les embardées du navire. La réalisation en est absolument enthousiasmante.


Concert LSO / Gergiev au Barbican

Barbican Hall, Londres • 19.11.10 à 19h30
London Symphony Orchestra, Valery Gergiev

Rodion Chédrine (né en 1932) : concerto pour piano n° 4 (Olli Mustonen, piano)
Mahler : symphonie n° 1

Si le concerto de Chédrine ne m’a pas fait très forte impression, la symphonie de Mahler, en revanche, a été un très grand moment. Ce n’est pas une version sortie d’une boîte de conserve qui nous a été servie pour l’occasion, mais une interprétation manifestement travaillée avec soin. La complicité entre le chef et l’orchestre est étonnante et le LSO met tout son considérable talent au service d’une lecture lumineuse et équilibrée, qui fait apparaître des facettes rarement mises en valeur de la sublime partition de Mahler. De la très très belle ouvrage, qui augure très positivement du cycle Mahler en préparation.


“Driving Miss Daisy”

Golden Theatre, New York • 13.11.10 à 20h
Alfred Uhry (1987)

Missdaisy Mise en scène : David Esbjornson. Avec James Earl Jones (Hoke Coleburn), Vanessa Redgrave (Daisy Werthan), Boyd Gaines (Boolie Werthan).

Cette pièce de Alfred Uhry date de 1987. Elle a acquis une notoriété particulière grâce à la version cinématographique de 1989 avec Morgan Freeman et Jessica Tandy (Freeman avait créé la version théâtrale, aux côtés de Dana Ivey).

C’est un texte charmant et nostalgique qui mélange une réflexion douce-amère sur le temps qui passe avec quelques considérations pas très originales mais sincères sur les noirs et les juifs. C’est une pièce conçue pour mettre en valeur des comédiens hors pair ; c’est donc avec beaucoup de plaisir que l’on y retrouve les excellents James Earl Jones et Vanessa Redgrave dans les deux rôles principaux. Ils sont tous les deux assez vieux et tout n’est pas parfait… mais leur charisme et leur complicité font le reste.

Très belle prestation également de Boyd Gaines, dans une mise en scène très effacée, peut-être un peu trop.


“The Scottsboro Boys”

Lyceum Theatre, New York • 13.11.10 à 15h
Musique et lyrics : John Kander & Fred Ebb. Livret : David Thompson.

Scottsboroboys Mise en scène et chorégraphie : Susan Stroman. Direction musicale : Paul Masse. Avec Joshua Henry (Haywood Patterson), Colman Domingo (Mr. Bones), Forrest McClendon (Mr. Tambo), James T. Lane (Ozie Powell), Josh Breckenridge (Olen Montgomery), Derrick Cobey (Andy Wright), Jeremy Gumbs (Eugene Williams), Rodney Hicks (Clarence Norris), Kendrick Jones (Willie Roberson), Julius Thomas III (Roy Wright), Christian Dante White (Charles Weems), John Cullum (Interlocutor), Sharon Washington (The Lady).

J’avais eu l’occasion de dire à quel point The Scottsboro Boys m’avait enthousiasmé lorsque j’avais fait le voyage de Minneapolis au mois d’août dernier pour voir cette dernière et sublime comédie musicale de Kander & Ebb. J’ai bien dû écouter le CD du spectacle une cinquantaine de fois depuis, sans me départir de la conviction que nous sommes en présence de l’une des plus belles partitions de Kander & Ebb, à égalité sans doute avec Cabaret et Chicago.

Je ne retire rien à mes louanges après avoir revu le spectacle ici à Broadway. Au contraire. J’avais oublié à quel point le génie visuel de Susan Stroman rentrait en résonance parfaite avec le récit et avec la partition. Le spectacle est génial d’un bout à l’autre, doté d’une justesse de ton que n’égale que la somptuosité de la musique. Une rencontre idéale entre fond et forme.

Dommage que la chanson “It’s Gonna Take Time” ait disparu dans la bataille. C’est la seule différence majeure avec Minneapolis (à l’exception de deux changements dans la distribution).

La critique, bien que largement positive, n’a curieusement pas été aussi dithyrambique que je l’imaginais. Le public est pourtant manifestement subjugué.


“A Quiet Place”

New York City Opera • 12.11.10 à 20h
Musique : Leonard Bernstein (1983–84). Livret : Stephen Wadsworth.

Direction musicale : Jayce Ogren. Mise en scène : Christopher Alden. Avec Louis Otey (Sam), Joshua Hopkins (Junior/Jazz Trio), Sara Jakubiak (Dede/Jazz Trio), Dominic Armstrong (François/Jazz Trio), Patricia Risley (Dinah), Christopher Feigum (Young Sam)…

Il y a quelque chose d’étrangement émouvant à voir l’une des ultimes œuvres de Leonard Bernstein enfin présentée à New York, et de manière aussi réussie.

A Quiet Place fut conçu comme la suite de Trouble in Tahiti, le drame musical en un acte de 1952. Mais, trente ans plus tard, beaucoup de choses avaient changé. Bernstein ne s’était pas complètement remis de la mort de sa femme Felicia. Son librettiste, Stephen Wadsworth, avait perdu une sœur. Tous les deux avaient envie de parler de perte et de deuil, dans une époque encore marquée par l’immense gâchis de la guerre du Vietnam.

Le livret de A Quiet Place prit ainsi rapidement une tournure un peu radicale. On retrouve Sam et Dinah, les protagonistes de Trouble in Tahiti, trente ans plus tard, alors que Dinah vient de se tuer dans un accident de voiture causé par l’alcool. Leurs deux enfants, Junior et Dede, reviennent au foyer pour la première fois depuis longtemps. Junior est malade mental. Il a fui au Canada pour ne pas avoir à servir au Vietnam. Il y vit avec sa sœur Dede et son beau-frère québécois François, dont on devine qu’il est aussi occasionnellement l’amant de Junior.

On comprend que l’histoire ait peiné à enthousiasmer le public de la première, à Houston, en 1983. L’œuvre fut ensuite retravaillée et elle est désormais présentée en trois actes, l’essentiel du deuxième acte étant constitué par un flashback sur Trouble in Tahiti.

Si le début est un peu déroutant, on est ensuite rapidement pris à la gorge par l’irrésistible beauté de la musique. Vers le milieu du premier acte, Sam explose en une colère épique. C’est une première aria d’une puissance extraordinaire, suivie peu après d’un épisode orchestral sublime qui conclut le premier acte sur une note à la fois lumineuse et déchirante.

On retrouve dans le deuxième acte ce qui rend Trouble in Tahiti si attachant, notamment les magnifiques interventions du trio de jazz. Évidemment, le rappel de cet épisode alors que l’on sait déjà que Dinah est morte rend ce flashback d’autant plus poignant.

Le troisième acte s’ouvre sur une sublime aria confiée à Dede, avant de se perdre dans la complexité des relations entre les différents protagonistes.

La mise en scène intelligente de Christopher Alden contribue beaucoup à sublimer l’expérience. Le flashback de l’acte deux, notamment, se déroule dans un décor clairement situé dans la continuité du funérarium du premier acte. Dinah, qui errait comme un fantôme à l’acte un, devient un personnage des souvenirs de Sam, qui se remémore douloureusement ses souvenirs depuis le bord de la scène tandis qu’un autre comédien vient jouer le rôle de Sam jeune. Les figurants de la veillée funèbre deviennent les ombres qui matérialisent joliment les foules dans lesquelles Sam et Dinah ont besoin de se perdre pour oublier les affres d’une relation déjà en bout de course.

La qualité de l’interprétation est généralement excellente. La direction musicale de Jayce Ogren est d’une grande sensibilité. L’expressivité de la musique de Bernstein n’en est que magnifiée. Les rôles principaux sont tous remarquables, même si on aimerait que la Dinah de Patricia Risley se fasse un peu mieux entendre par moments. (Les rôles secondaires et les choristes sont moins enthousiasmants et ne donnent pas l’impression d’être totalement à leur aise.)

Bref, un moment très fort pour une œuvre souvent déroutante mais dotée d’une profondeur émotionnelle étonnante. Et quelle partition ! Bernstein était obsédé par l’idée de léguer à la postérité une vraie grande œuvre “sérieuse”. Pour ma part, je suis assez convaincu que le défi est relevé avec A Quiet Place.


“The Radio City Christmas Spectacular”

Radio City Music-Hall, New York • 12.11.10 à 14h

Je ne peux plus m’en passer : le traditionnel spectacle de Noël du Radio-City Music Hall est devenu un incontournable de cette période de préparation des fêtes de fin d’année.

Le spectacle n’a évolué que marginalement depuis l’année dernière, mais cela ne m’empêche pas de m’émerveiller comme si c’était la première fois devant la débauche d’effets spéciaux, l’utilisation généreuse des possibilités offertes par la machinerie de scène et, surtout, la remarquable virtuosité des Rockettes, cet éblouissant corps de danseuses synchronisées.


“Elf”

Al Hirschfeld Theatre, New York • 11.11.10 à 20h
Musique : Matthew Sklar. Lyrics : Chad Beguelin. Livret : Thomas Meehan & Bob Martin.

Elf Mise en scène et chorégraphie : Casey Nicholaw. Direction musicale : Phil Reno. Avec Sebastian Arcelus (Buddy), Amy Spanger (Jovie), Beth Leavel (Emily), George Wendt (Santa), Mark Jacoby (Walter Hobbs), Michael McCormick (Mr. Greenway), Michael Mandell (Macy’s Manager), Valerie Wright (Deb), Matthew Gumley (Michael), …

Je n’avais aucune idée de ce à quoi m’attendre en allant voir cette comédie musicale adaptée du film de 2003 avec Will Ferrell. Et j’aurais sans doute rigolé si on m’avait dit que je n’aurais qu’une envie en quittant le théâtre : racheter un billet pour voir le spectacle à nouveau avant qu’il ne quitte l’affiche début janvier.

Elf a tout de la bonne vieille comédie musicale : une histoire mignonne avec ce qu’il faut d’humour et d’émotion, une jolie production avec de jolis décors, une distribution attachante… et, surtout, une partition délicieuse et hautement mélodique.

Alors qu’on se demande pendant l’entracte si la magie se poursuivra pendant la deuxième partie, le rideau du deuxième acte s’ouvre sur l’un des meilleurs numéros musicaux que j’aie vus depuis longtemps dans une nouvelle comédie musicale : le superbe “Nobody Cares About Santa”, interprété par une brochette de Pères Noël réfugiés dans un restaurant chinois. On a droit tout de suite après à une “torch song” très touchante interprétée par Amy Spanger, “Never Fall in Love”.

Je regrette, du coup, de ne pas avoir vu The Wedding Singer, la première comédie musicale de Matthew Sklar et Chad Beguelin qui a tenu l’affiche quelques mois en 2006 et dont je ne sais plus très bien pourquoi je l’ai snobée.

La distribution est menée par le fort sympathique Sebastian Arcelus, déjà vu dans Happiness. On retrouve avec plaisir l’excellente Beth Leavel (The Drowsy Chaperone) ainsi que le toujours impeccable Mark Jacoby (Ragtime). De manière générale, c’est la cohésion de la distribution et son enthousiasme collectif qui rendent l’expérience aussi plaisante.

Le seul défaut de Elf, au fond, c’est que le spectacle ne sera présenté que quelques semaines. En effet, s’agissant d’un spectacle “de Noël”, les producteurs ne veulent pas prendre le risque de le maintenir à l’affiche en dehors de la période de fin d’année. Peu importe, j’ai mon billet pour le revoir lors de mon prochain séjour.


“Company”

Queen’s Theatre, Londres • 7.11.10 à 19h30
Musique et lyrics : Stephen Sondheim. Livret : George Furth.

Direction musicale : Gareth Valentine. Mise en scène : Jamie Lloyd. Avec Adrian Lester (Robert), Rebecca Front (Sarah), Clive Rowe (Harry), Clare Burt (Susan), Gareth Snook (Peter), Gillian Bevan (Jenny), Richard Henders (David), Sophie Thompson (Amy), Michael Simkins (Paul), Haydn Gwynne (Joanne), Paul Bentley (Larry), Anna Francolini (Marta), Summer Strallen (Kathy), Katherine Kingsley (April).

Une semaine après Merrily We Roll Along, voici que la troupe quasi-originale de la production de Company de 1995 se retrouve au Queen’s Theatre le temps d’une représentation en concert.

Eh oui, ils ont quinze ans de plus… Quinze ans qui leur ont permis d’acquérir une maturité, un recul qui rendent leurs prestations encore plus fortes et encore plus bouleversantes que dans la version originale. Adrian Lester, en particulier, dont je ne sais pas très bien ce qu’il a fait ces quinze dernières années, est encore plus remarquable, encore plus émouvant qu’à l’époque.

La représentation est un bonheur d’un bout à l’autre. Une fois encore, Gareth Valentine et son orchestre font des merveilles avec la partition de Sondheim. Parmi la distribution, Sophie Thompson et Anna Francolini donnent les deux performances les plus irrésistibles avec, respectivement “Getting Married Today” et “Another Hundred People”.

La merveilleuse Sheila Gish, qui interprétait Joanne il y a quinze ans, nous a quittés en 2005. C’est la non moins merveilleuse Haydn Gwynne (l’inoubliable Mrs. Wilkinson de Billy Elliot) qui prend la relève. Elle semble nerveuse dans le premier acte, au point d’avoir un trou de mémoire dans les paroles de “The Little Things You Do Together”, mais elle est absolument superbe dans le deuxième acte… et son “The Ladies Who Lunch” est peut-être la meilleure version que j’aie entendue.

Ovation enthousiaste du public, qui chante “Side By Side By Side” à l’initiative de Gareth Valentine alors que les comédiens ont déjà quitté la scène. Un moment très fort.


‘‘Singin’ in the Rain”

Royal Festival Hall, Londres • 7.11.10 à 15h

Philharmonia Orchestra, Philharmonia Voices, John Wilson
Mise en scène et narration : Kim Criswell
Avec Julian Ovenden (Don Lockwood), Annalene Beechey (Kathy Selden), Kim Criswell (Lina Lamont), Josh Prince (Cosmo Brown), Matthew Ford.

Difficile de communiquer l’intense jubilation provoquée par ce concert. On sait que le merveilleux John Wilson est obsédé par la reconstitution des orchestrations originales des grandes comédies musicales de Hollywood. Sa récente Prom consacrée à Rodgers & Hammerstein a été l’un des sommets de l’été.

Ce concert met à l’honneur la fabuleuse partition du film Singin’ in the Rain, et notamment les somptueuses orchestrations de Conrad Salinger, Lennie Hayton, Lloyd “Skip” Martin, Maurice de Packh, Wally Heglin et Alexander Courage. Le Philharmonia Orchestra prend un plaisir évident à reproduire le son jubilatoire de l’orchestre de la MGM, avec une prestation particulièrement bluffante des pupitres de cuivres, notamment du côté des trompettes. Il n’y a absolument rien à jeter dans cette éblouissante partition, même les underscores (les passages musicaux destinés à être joués “sous” les dialogues). La musique, bien entendu, trouve son apothéose dans le mythique “Broadway Melody Ballet”, que l’orchestre joue à la perfection.

Mais le concert ne se contente pas d’enchaîner les numéros musicaux. Une formidable brochette de comédiens se charge de faire vivre le film, sous la houlette particulièrement inspirée de Kim Criswell, qui s’est attribué le rôle le plus ingrat, celui de Lina Lamont, qu’elle joue avec une amusante voix de canard étranglé.

Le reste de la distribution est tout aussi irrésistible. Julian Ovenden, qui est partout en ce moment, reprend avec bonheur le personnage de Gene Kelly… sans la danse (ce qui, personnellement, ne me gêne nullement, car je préfère de loin le Gene Kelly chanteur au Gene Kelly danseur). Josh Prince fait un tabac dans le rôle de Donald O’Connor : dire qu’il est génial ne lui rend qu’imparfaitement justice ; que ce soit dans “Make ’em Laugh” ou dans la séquence dansée de “Moses”, il est ahurissant. Le public lui réserve d’ailleurs une ovation enthousiaste après “Moses”.

C’est le genre de spectacle qui rend heureux pour plusieurs semaines. Pour ma part, je suis sorti sur un petit nuage. Près d’une semaine plus tard, j’y suis toujours…


“Hello, Dolly!”

Volksoper, Vienne • 6.11.10 à 19h
Musique et lyrics : Jerry Herman. Livret : Michael Stewart, d’après The Matchmaker de Thornton Wilder. Adaptation en allemand de Robert GIlbert.

Mise sen scène : Josef Ernst Köpplinger. Direction musicale : John Owen Edwards. Avec Sigrid Hauser (Mrs. Dolly Gallagher), Robert Meyer (Horace Vandergelder), Daniel Prohaska (Cornelius Hackl), Peter Lesiak (Barnaby Tucker), Katja Reichert (Irene Molloy), Nadine Zeintl (Minnie Fay), Jeffrey Treganza (Ambrose Kemper), Johanna Arrouas (Ermengarde), Anna Veit (Mrs. Rose), Dagmar Hellberg (Ernestina Money), Previn Moore (Rudolph Reisenweber), …

J’attendais peut-être un peu trop de cette nouvelle production du Volksoper après la très belle réussite de leur précédente comédie musicale, Guys and Dolls, début 2009.

Je n’ai pas compté précisément, mais là où il y avait plus de 45 musiciens pour Guys and Dolls, il n’y en a peut-être que 25 ou 30 tout au plus pour ce Hello, Dolly! Le son n’a, du coup, pas du tout la même épaisseur, même si la baguette est confiée à l’excellent John Owen Edwards, qui a dirigé beaucoup d’enregistrements inoubliables pour le label Jay. Les trompettes sont malheureusement en petite forme, ce qui nous vaut pas mal de petits accrocs.

Globalement, la production est honnête. Le décor, posé sur un plateau tournant, s’adapte assez bien aux nombreux changements de lieux du livret. Il y a beaucoup de monde sur scène entre les choristes, les danseurs et les figurants. Certains défis, comme celui du galop des serveurs du deuxième acte, sont relevés avec un certain panache.

Mais on reste quand même un peu sur sa faim. La faute en revient sans doute en premier lieu à la Dolly assez peu charismatique de la pourtant compétente Sigrid Hauser (qui m’avait davantage impressionné en Adelaide dans Guys and Dolls). Dolly est un personnage exubérant, qu’aucune convention ne parvient à définir, pas même celles du théâtre. Il lui faudrait un grain de folie supplémentaire, une capacité à projeter son anticonformisme en direction du public comme un clin d’œil permanent.

Hello, Dolly!, bien qu’étant devenu l’un des plus grands succès du répertoire, n’est pas exempt de défauts. Nombre d’observateurs ont fait remarquer que la fameuse chanson-titre arrivait un peu comme un cheveu sur la soupe, les serveurs du “Harmonia Garden” célébrant en grande pompe le retour de Dolly parmi eux alors qu’on ne sait pas vraiment quand ou pourquoi elle fréquentait le lieu, et encore moins pourquoi elle aurait arrêté de s’y rendre. Curieusement, cette production du Volksoper a tendance à mettre ces défauts en valeur au lieu de les gommer.


Récital Bryn Terfel à Pleyel : “Bad Boys of the Opera”

Salle Pleyel, Paris • 5.11.10 à 20h

Bryn Terfel
Münchner Rundfunkorchester, Canzonetta Chamber Choir, Gareth Jones

Verdi : La Forza del destino, ouverture
Donizetti : L’Elisir d’amore, “Udite, udite, o rustici”
Boito : Mefistofele, “Sono lo spirito che nega”
Offenbach : Orphée aux Enfers, ouverture
Gounod : Faust, “Le Veau d’or”
Weber : Der Freischütz, “Schweig, Schweig”
Gounod : Faust, Chœur des Soldats
Puccini : Tosca, “Te Deum”

Verdi : Otello, “Credo”
Saint-Saëns : Danse macabre
Sondheim : Sweeney Todd, “The Ballad of Sweeney Todd”
Weill : The Threepenny Opera, “Mack the Knife”
Sullivan : Ruddigore, “When The Night Wind Howls”
Mozart : Don Giovanni, ouverture
Gershwin : Porgy and Bess, “It Ain’t Necessarily So”

Je me souviens fort bien du plaisir que m’avait procuré le dernier récital de Bryn Terfel auquel j’avais assisté. Il me semblait que c’était il y a un an ou deux, alors que, vérification faite, c’était il y a presque exactement quatre ans !

Terfel est un chanteur d’exception, doté d’une aisance technique et d’une puissance naturelle ébouriffantes. Il utilise son remarquable instrument avec un instinct et un goût irréprochables, qui créent un enthousiasme parfaitement compréhensible dans le public.

Il n’en reste pas moins que ce récital est raté.

D’abord parce que l’orchestre est médiocre. À force d’entendre le London Symphony Orchestra, l’Orchestre de Paris, le New York Philharmonic, l’Orchestre National du Capitole de Toulouse, … on finirait presque par croire que tous les orchestres professionnels sont du même niveau. Eh bien non. Le Münchner Rundfunkorchester multiplie les problèmes : niveau technique perfectible — surtout chez les bois —, fréquents problèmes de mise en place caractéristiques de musiciens qui ne s’écoutent pas d’un pupitre à l’autre, interprétations artificielles baignant dans une sorte de fausse profondeur qui n’évoque au fond qu’affectation et miévrerie. Il faut dire que Gareth Jones ne donne pas envie : sa direction affectée et laborieuse ne “porte” en rien les musiciens.

Ensuite parce que Bryn Terfel, malgré son immense talent, est sur la mauvaise pente. Il en fait trop. Le syndrome Dessay est malheureusement assez évident dès le départ : on veut montrer qu’on ne se contente pas de chanter ; on joue. Sauf que, de la même façon que Dessay sautille et s’agite, Terfel tord la bouche en repliant la lèvre supérieure pour montrer les dents. Son répertoire dramatique se limite à ce geste, pas idiot en soi, mais forcément lassant lorsqu’on nous l’assène pour la dixième fois.

Et puis le programme ne laisse au fond que peu de place à Terfel, dont les airs sont assez courts et qui a beaucoup de temps pour se reposer durant les nombreux intermèdes orchestraux. En outre, comme la mayonnaise ne prend jamais vraiment, des épisodes pourtant génialement glaçants comme le “Te Deum” de Tosca tombent complètement à plat.

Le deuxième acte prend soudain la tangente avec un extrait de Sweeney Todd, un morceau de Gilbert & Sullivan, du Kurt Weill et du Gershwin. Cette ouverture à des réepertoires moins classiques part d’une très louable intention, mais elle se heurte, une fois encore, à l’incompétence de l’orchestre et du chœur : la “Ballade de Sweeney Todd” manque totalement de tranchant et l’orchestre se révèle incapable de swinguer dans l’extrait de Porgy and Bess.

De manière inattendue (ou peut-être pas tant que ça), Terfel propose en bis la chanson “Stars” extraite des Misérables. À part un petit problème de balance dû à la non amplification d’une œuvre conçue pour être chantée avec un micro, c’est peut-être l’un des moments les plus réussis de la soirée.

Pour finir en rigolant, voici un extrait du texte français de la “Ballade de Sweeney Todd” publié dans le programme de salle : “Sweeney le doux, Sweeney le subtile / Sweeney frissonne, et les rats se défilent / Sweeney était fort discret / Silencieux, rapide et propret, / Parfait, comme une machine / Était Sweeney !” (C’est encore meilleur pour ceux qui connaissent la musique et peuvent juger de la prosodie.)


Concert Orchestre National du Capitole de Toulouse / Sokhiev à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 3.11.10 à 20h
Orchestre National du Capitole de Toulouse, Tugan Sokhiev

Rachmaninov : concerto pour piano n° 2 (Nicholas Angelich, piano)
Moussorgski / Ravel : Tableaux d’une exposition

Chaque passage de l’Orchestre de Toulouse à Pleyel est un événement. Je suis particulièrement enthousiasmé par le travail de Tugan Sokhiev, qui obtient toujours des choses merveilleuses des orchestres qu’il dirige, et en particulier de celui-ci, dont il est désormais le directeur musical.

Le deuxième concerto de Rachmaninov est l’une des mes œuvres fétiches et j’ai été heureux de retrouver avec cette interprétation beaucoup des frissons auxquels m’a habitué ma version fétiche, celle enregistrée par Vladimir Ashkenazy avec le Concertgebouworkest. J’ai beaucoup aimé le jeu d’Angelich, généralement époustouflant malgré quelques bizarreries de ci de là, notamment au début du troisième mouvement. L’entente entre l’orchestre, le soliste et le chef permettent de ménager des effets particulièrement saisissants dans une œuvre qui se veut spectaculaire.

L’interprétation des Tableaux n’est pas techniquement parfaite, mais elle file régulièrement la chair de poule — en particulier, bien entendu, dans le finale. L’acoustique de la salle, comme pour le concert du New York Philharmonic la veille, semble être réglée sur “brillant”, ce qui ne permet pas toujours une grande subtilité… mais ce n’est pas si déplaisant d’en prendre plein les oreilles de temps en temps.


Concert New York Philharmonic / Gilbert à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 2.11.10 à 20h
New York Philharmonic, Alan Gilbert

Strauss : Don Juan
Wagner : Prélude et Mort d’Isolde, version instrumentale
Brahms : symphonie n° 4

On a l’impression qu’ils étaient là hier… C’était en fait il y a à peine 9 mois, à l’occasion d’un concert particulièrement mémorable.

On n’atteint pas totalement le même niveau d’extase avec ce concert, même si la qualité de l’interprétation est bien entendu stratosphérique. On n’est toutefois pas transporté par ce qui reste, au fond, du beau son, particulièrement travaillé, particulièrement rutilant.

Le monde se partage entre les chefs qui arrivent à attaquer la quatrième de Brahms en maintenant tous les pupitres dans la même pulsation et ceux — beaucoup plus nombreux — qui laissent s’installer des décalages qui ne font pas “propre”. Gilbert appartient malheureusement à cette deuxième catégorie.

Comme la dernière fois, Gilbert a l’élégance d’annoncer les bis — et en français, s’il vous plaît. On commence par l’Ouverture pour une fête académique de Brahms, qui est encore un exercice de “joli son”. Puis, comme en février, le New York Philharmonic entame le sublime “Lonely Town” tiré de On the Town : sans prévenir, on entre dans le terrain du sublime. Le trompette solo joue beaucoup moins “straight” que dans l’enregistrement dirigé par Bernstein lui-même, et c’est somptueux. On se dit que l’orchestre devrait donner plus souvent de la musique américaine, surtout lorsqu’il tourne à l’étranger.