“Parsifal”
“State Fair”

“The Scottsboro Boys”

Guthrie Theater (McGuire Proscenium Stage), Minneapolis • 14.8.10 à 19h30
Musique et lyrics : John Kander & Fred Ebb. Livret : David Thompson.

Mise en scène et chorégraphie : Susan Stroman. Direction musicale : Paul Masse. Avec Joshua Henry (Haywood Patterson), Colman Domingo (Mr. Bones), Forrest McClendon (Mr. Tambo), Sean Bradford (Ozie Powell), Josh Breckenridge (Olen Montgomery), Derrick Cobey (Andy Wright), Jeremy Gumbs (Eugene Williams), Rodney Hicks (Clarence Norris), Kendrick Jones (Willie Roberson), Julius Thomas III (Roy Wright), Christian Dante White (Charles Weems), David Anthony Brinkley (Interlocutor), Sharon Washington (The Lady).

John Kander & Fred Ebb ont donné au répertoire de la comédie musicale quelques chefs d’œuvre comme Cabaret, Chicago ou Kiss of the Spider Woman. Lorsque Fred Ebb est mort en 2004, les deux hommes avaient plusieurs projets en cours, tant et si bien que de nouveaux “Kander & Ebb” continuent à apparaître avec régularité. Après Curtains, dont j’ai beaucoup parlé récemment (ici et ), voici le tour de The Scottsboro Boys.

Cette nouvelle comédie musicale a déjà été donnée pendant quelques semaines au minuscule Vineyard Theatre de New York au printemps dernier. Je n’avais pas réussi à la voir, ce qui m’avait d’autant plus contrarié que les critiques étaient extatiques. Heureusement, il fut rapidement annoncé que le spectacle s’installerait à l’automne dans un petit théâtre de Broadway, le Lyceum, et que, dans l’intervalle, il prendrait ses quartiers d’été au Guthrie Theater de Minneapolis, le temps pour l’équipe artistique de procéder aux derniers ajustements.

Pour moi, il n’y a pas de doute : The Scottsboro Boys est une œuvre majeure de toute première importance, comme on n’en a plus vu à Broadway depuis plus de dix ans. Plusieurs fois pendant la représentation, je me suis revu dans ce théâtre de Toronto où j’avais découvert, en 1997, la comédie musicale Ragtime, le dernier grand chef d’œuvre du 20ème siècle.

The Scottsboro Boys s’inspire, en prenant quelques libertés, de l’histoire vraie d’une calamité judiciaire dans laquelle neuf hommes noirs furent jugés en Alabama en 1931 pour le viol de deux femmes blanches sur la foi de témoignages pour le moins bancals. Huit furent condamnés à mort ; le neuvième avait treize ans (mais il ne se trouva qu’un seul juré pour ne pas voter la peine de mort !). Il s’ensuivit une épopée politico-judiciaire de près de vingt ans qui vit s’enchaîner les procès, les appels, deux passages par la Cour Suprême des États-Unis, etc. Certains des “Scottsboro Boys” finirent par être remis en liberté. Tous laissèrent leur vie au moins symboliquement dans cette histoire à défaut de la perdre sur la chaise électrique.

L’histoire n’est pas sans rappeler une autre probable erreur judiciaire, celle de l’affaire Leo Frank, qui a donné naissance à une autre comédie musicale récente très réussie : Parade. L’histoire se déroulait également dans le Sud, mais quelques années plus tôt. Et Frank était juif, pas noir.

Les auteurs ont utilisé un procédé narratif à la fois malin et efficace : ils confient le récit à la troupe d’un “Minstrel Show”, une forme de spectacle très populaire au 19ème siècle, dont l’une des caractéristiques était notamment d’inclure des acteurs blancs déguisés “en nègres” au moyen d’un maquillage noir appelé “blackface”. (On vit apparaître aussi des comédiens noirs, notamment après la Guerre Civile, mais ils continuaient pour partie à se maquiller le visage en noir.) Le Minstrel Show était un genre codifié : les comédiens se rassemblaient en demi-cercle autour d’un maître de cérémonie appelé “interlocutor”. Les deux “endmen”, placés aux extrémités du demi-cercle, étaient chargés des plaisanteries plus ou moins subtiles. Le spectacle consistait en des sketches ou des chansons montrant les noirs de manière extrêmement stéréotypée et généralement peu flatteuse.

C’est une assez brillante idée que de “retourner” la situation en imaginant un Minstrel Show dans lequel des comédiens noirs interprètent l’ensemble des rôles… y compris ceux des personnages blancs, qui en prennent au passage pas mal pour leur grade (seul le personnage de l’interlocutor est joué par un acteur blanc). Cela permet également d’alléger le propos, car le propre du Minstrel Show est d’adopter un ton léger, ce qui évite au spectacle de plonger dans le pathos sans lequel la gravité de l’histoire pourrait facilement l’entraîner.

Il faut un metteur en scène à qui cette forme inhabituelle ne fait pas peur. Susan Stroman répond brillamment à l’appel avec son inspiration habituelle. Les chaises sur lesquelles prennent place les comédiens du Minstrel Show constituent 90 % du décor. Stroman, qui a toujours aimé jouer avec les accessoires (on se souvient de quelques trouvailles géniales dans Crazy For You ou dans The Producers), brille par sa créativité.

Mais ce qui rend le spectacle aussi enthousiasmant, c’est la partition éblouissante de Kander & Ebb, qui pourrait bien être ce que le célèbre duo a écrit de plus beau. À une époque où la comédie musicale connaît une forme de décadence lente mais inéluctable, Kander & Ebb nous rappellent subitement combien peut être efficace une écriture qui combine inspiration mélodique, sens du récit et attention aux mots. Et c’est véritablement une partition “cinq étoiles grand luxe” qu’ils nous livrent, dans laquelle chaque numéro musical — ou presque — semble en passe de devenir un standard immortel. Pas besoin, comme dans bon nombre de partitions contemporaines, de revenir deux ou trois fois à la partition avant de se convaincre de sa valeur : le génie est là, instantanément identifiable, qui prend à la gorge et semble parler à l’âme.

Que l’on ajoute l’immense talent collectif d’une troupe parfaitement choisie (la plupart seront à Broadway) et l’on obtient une densité de plaisir dont on ne pensait plus faire l’expérience. J’espère de tout cœur que The Scottsboro Boys recevra du public la reconnaissance que mérite cette œuvre immense.

Une seule femme est présente sur scène dès les premiers instants de la pièce, mais jamais elle ne s’exprime jusqu’à la dernière minute. On comprend alors qu’il s’agit de Rosa Parks, cette femme noire qui, en 1955 — en Alabama, toujours —, refusa de laisser sa place à des blancs dans un autobus et qui devint un symbole de la lutte des noirs pour l’égalité. Belle idée, très joliment mise en scène, qui permet d’enserrer l’action de la pièce entre deux scènes qui lui servent pour ainsi dire de couverture.

Pour conclure, quelques photos (et une vidéo !) de Minneapolis, prises dans le quartier qui entoure le Guthrie Theater, un très bel exemple de mise en valeur de friche industrielle. Le bâtiment en ruine des moulins qui produisaient la farine “Gold Medal” au bord du Mississippi a été entouré d’un parc qui laisse très astucieusement un peu de place au désordre. (Je n’avais pas mon appareil photo ; les photos ont été prises avec mon iPhone.)

Minneapolis

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