Previous month:
June 2010
Next month:
August 2010

Posts from July 2010

Prom 19 : Stephen Sondheim at 80

Royal Albert Hall, Londres • 31.7.10 à 19h30

BBC Concert Orchestra, David Charles Abell. Mise en scène : Martin Duncan. Avec Simon Russell Beale, Dame Judi Dench, Daniel Evans, Maria Friedman, Caroline O’Connor, Julian Ovenden, Jenna Russell, Bryn Terfel.

Les “Promenade Concerts” incluent cette année un hommage à Stephen Sondheim à l’occasion de son quatre-vingtième anniversaire. Ce n’est pas une surprise, mais la réalisation est impeccable : programme parfaitement conçu, prestation magnifique du BBC Concert Orchestra sous la direction décidément irréprochable de David Charles Abell (que l’on voit régulièrement diriger à Londres, par exemple ici ou ), magnifique brochette de solistes, déjà tous associés à l’œuvre du maître américain.

Parmi les moments forts de la soirée : l’exécution somptueuse de l’ouverture de Follies par le BBC Concert Orchestra, le “Move On” tellement chargé d’émotion de Jenna Russell, le “Send in the Clowns” superlativement déchirant de Judi Dench, le prologue de Sweeney Todd interprété pleins jeux aux grandes orgues monumentales du Royal Albert Hall, le sublime contre-chant des cordes pendant “Being Alive”, la performance jouissive et bondissante des cuivres à la fin de “Everybody Ought to Have a Maid”… et, peut-être plus que tout, le monumental et irrésistible “Sunday”, interprété à plein poumons par l’ensemble des solistes de la soirée, rejoints par leurs talentueux “back-up singers” ainsi que par un chœur somptueux de la BBC.

Le grand bonheur de la soirée, c’est que les orchestrations ont bien souvent été augmentées par rapport à leurs versions d’origine, une situation que l’on n’est pas près de rencontrer dans les fosses des théâtres par les temps qui courent. Quiconque prétendrait ne pas entendre la différence serait soit très déficient sur le plan de la perception sensorielle, soit de très mauvaise foi.

L’apparition de Sondheim à la fin des saluts déclenche bien entendu un tonnerre d’applaudissements et de bravos. Difficile de rêver soirée plus réussie.


“La Bête”

Comedy Theatre, Londres • 31.7.10 à 14h30
David Hirson (1991)

Mise en scène : Matthew Warchus. Avec Mark Rylance (Valere), David Hyde Pierce (Elomire), Joanna Lumley (la Princesse), Mark Rylance (Valère), Greta Lee (Dorine), Stephen Ouimette (Béjart), Sally Wingert (Madeleine Béjart), Robert Lonsdale (René du Parc), Lisa Joyce (Marquise-Thérèse du Parc), Michael Milligan (de Brie), Liza Sadovy (Catherine de Brie).

Curieux opus que cette pièce en vers de 1991, reprise ici à Londres avant de se transporter à New York — c’est du moins le projet officiel — à l’automne. L’affiche fait fort au rayon vedettes avec la présence de David Hyde Pierce (le Niles de la série Frasier, également créateur du rôle de Cioffi dans Curtains) et Joanna Lumley (la Purdey de The Avengers, la Patsy de Absolutely Fabulous, déjà vue sur scène à Sheffield).

La pièce n’est pourtant pas très bonne… et on n’est pas si surpris qu’elle ait tenu l’affiche moins d’un mois lors de sa création à Broadway. Le thème est assez simple : Elomire (anagramme de Molière) est l’auteur attitré de “la Princesse”, qui accueille sa troupe à sa cour. (Dans la version originale de la pièce, en 1991, ce n’était pas “la Princesse”, mais “le Prince Conti”… ce qui accentuait l’assimilation avec Molière, dont la troupe passa effectivement sous la protection du Prince Conti en 1653.) Mais voilà, la Princesse est éprise de nouveautés, et elle demande à Elomire de travailler avec Valère, un auteur / comédien vulgaire et populiste, amateur de farces bien grasses… aux antipodes du raffinement prisé par Elomire. On sent vite qu’il n’y aura pas assez de place pour les deux. (Là, la pièce s’écarte de l’Histoire car, outre le fait que Molière n’était peut-être pas si rétif que ça à la farce, ce n’est pas l’arrivée d’un nouvel auteur, mais une crise religieuse, qui éloignera Molière du Prince Conti.)

La pièce mérite d’être vue pour le sidérant monologue de près de 45 minutes qu’entame Valère à peine arrivé sur scène, sous les yeux médusés d’Elomire et de Béjart (encore un clin d’œil à Molière), qui n’arrivent pas à en placer une tandis que Valère éructe, se complaît dans l’auto-congratulation et fait étalage d’un tempérament bien grossier. La scène culmine quand Valère ouvre une porte dans l’immense bibliothèque qui entoure la scène sur trois côtés et se déculotte sans arrêter de parler pour utiliser les cabinets d’aisance. Numéro d’acteur exceptionnel de Mark Rylance, qui marquera sans doute durablement les mémoires.

Pour le reste, on ne peut pas dire que l’on trouve beaucoup de satisfaction à assister à la suite de l’histoire, assez prévisible. La Princesse, mise en position d’arbitrer, décide de ne pas choisir… ne laissant à Elomire, incapable d’imaginer le moindre compromis, d’autre choix que celui de quitter la cour, tandis que sa troupe, elle, décide de rester et de profiter du confort auquel elle s’est habituée.

Je ne suis pas très sûr de comprendre comment David Hyde Pierce et Joanna Lumley ont pu décider d’accepter des rôles assez mal servis par l’auteur et qui ont beaucoup de mal à exister à côté du tourbillon comique qui entoure chaque apparition de Valère. Je ne pense pas que la pièce tienne bien longtemps l’affiche à Broadway.


“Promises, Promises”

Broadway Theatre, New York • 24.7.10 à 20h
Musique : Burt Bacharach. Lyrics : Hal David. Livret : Neil Simon, d’après le film The Apartment, de Billy Wilder.

Promises Mise en scène : Rob Ashford. Direction musicale : Phil Reno. Avec Kristin Chenoweth (Fran Kubelik), Sean Hayes (Chuck Baxter), Tony Goldwyn (J. D. Sheldrake), Dick Latessa (Dr. Dreyfuss), Katie Finneran (Marge MacDougall), Brooks Ashmanskas (Mr. Dobitch), Peter Benson (Mike Kirkeby), Seán Martin Hingston (Mr. Eichelberger), Ken Land (Jesse Vanderhof), Megan Sikora (Miss Polansky), Mayumi Miguel (Miss Wong), Cameron Adams (Miss Della Hoya), …

Cette rareté de 1968 ne refait qu’exceptionnellement surface… et j’avais déjà été très surpris d’arriver à en voir une production professionnelle il y a quelques années à Sheffield, au Royaume Uni.

On nous en propose aujourd’hui une nouvelle production mettant en vedette le comédien Sean Hayes, connu pour la série Will & Grace et qui avait fait ses débuts à Broadway il y a deux ans dans une reprise tout à fait honnête de Damn Yankees, ainsi que la merveilleuse Kristin Chenoweth, qui a déjà une très jolie carrière à Broadway à son actif, ainsi que sa propre série télévisée, Pushing Daisies.

Burt Bacharach et Hal David n’ont composé qu’une partition pour Broadway, mais on leur doit nombre de succès de variété dans les années 1960 et 1970, notamment une série de tubes associés à la chanteuse Dionne Warwick. La partition de Promises, Promises est délicieuse : elle fait partie de celles que l’on fredonne encore plusieurs jours après la représentation. Elle est d’ailleurs ici délicieusement servie par l’orchestre placé sous la direction musicale de Phil Reno, qui lui donne de fort jolies couleurs. (La performance orchestrale est, curieusement, un peu moins convaincante sur le CD du spectacle, sorti récemment.)

Le spectacle est plaisant, mais on ne peut s’empêcher de penser que Rob Ashford est tombé un peu à côté de la plaque avec une mise en scène peu focalisée et nettement à la dérive sur l’immense scène du Broadway Theatre, mal cloisonnée par des éléments de décor disparates et généralement peu inspirés de Scott Pask.

Du coup, on a plus l’impression d’assister à un concert qu’à une pièce de théâtre, ce qui est renforcé par la tentation généralisée des comédiens à jouer et chanter pour le public. Difficile de dire si c’est leur égo qui refait surface ou si c’est une maladresse du metteur en scène, qui les place de surcroît dans des halos de lumière tellement vifs qu’ils se détachent beaucoup trop de la scène et du reste de la troupe.

Sean Hayes, que l’on n’attendait pas forcément dans ce type de rôle, se débrouille fort bien. Il a une voix solide et séduisante. Il ne fait pas oublier le créateur du rôle, le merveilleux Jerry Orbach, mais il s’en tire avec les honneurs.

Je suis plus réservé sur la performance de Kristin Chenoweth, dont je suis pourtant un grand admirateur. Son personnage perd toute crédibilité tant Chenoweth semble évoluer dans un univers parallèle à celui de la pièce. Elle n’interagit jamais avec les autres comédiens, reste toujours à l’écart… et ne semble motivée que par ses chansons, qu’elle interprète comme dans un concert, sans réelle intention dramatique. (Une chanson qui n’a pas été écrite pour Promises, Promises a d’ailleurs été rajoutée pour que Chenoweth ait plus de matière à se mettre sous la dent.)

Katie Finneran fait un tabac dans le petit rôle comique de Marge, qui lui a valu un Tony Award — comme, d’ailleurs, à la créatrice du rôle en 1968, Marian Mercer. C’est un rôle en or, qui fait mouche à coup sûr… mais j’ai trouvé que Finneran en faisait un peu trop au rayon mimiques et grimaces.

Le gros problème, bien sûr, c’est que le Promises, Promises de 1968 se nourrissait beaucoup de la chorégraphie du génial Michael Bennett. Rob Ashford ne possède pas ce talent inimitable qui permettait à Bennett de transformer en or tout ce qu’il touchait. Le numéro culte “Turkey Lurkey Time” (dont la version originale peut être vue sur YouTube) en est malheureusement la douloureuse illustration.


“La Cage aux Folles”

Longacre Theatre, New York • 24.7.10 à 14h30
Musique et lyrics : Jerry Herman. Livret : Harvey Fierstein, d’après la pièce de Jean Poiret.

Lacage Mise en scène : Terry Johnson. Direction musicale : Todd Ellison. Avec Chris Hoch (Georges [understudy / remplaçant]), Douglas Hodge (Albin), A. J. Shively (Jean-Michel), Elena Shaddow (Anne), Robin De Jesús (Jacob), Fred Applegate (Édouard Dindon), Veanne Cox (Mme Dindon), Christine Andreas (Jacqueline), Dale Hensley (Francis [understudy / remplaçant]), Sean Patrick Doyle (Chantal), Nicholas Cunningham (Hanna), Terry Lavell (Mercedes), Todd Lattimore (Bitelle [swing / remplaçant]), Nick Adams (Angélique), Yurel Echezarreta (Phaedra), …

Cette très bonne production de la comédie musicale de 1983, inspirée par la célèbre pièce de Jean Poiret, s’est installée à New York en provenance directe de Londres, où je l’ai vue quatre fois (deux fois à la Menier Chocolate Factory, sa maison d’origine, puis deux fois lorsque le spectacle a été installé dans un plus grand théâtre du West End, le Playhouse).

J’ai hésité à voir la production une cinquième fois, mais il se trouve que le rôle de George est tenu à New York par Kelsey Grammer, un comédien que j’aime bien (il joue le rôle principal de la série Frasier) et dont la performance a été assez unanimement louée par les critiques. Pas de chance, Kelsey Grammer était absent de cette représentation et remplacé par son “understudy”, Chris Hoch, qui joue normalement le rôle de Francis, le régisseur.

Je suis malgré tout très heureux d’avoir assisté à cette représentation car cette cuvée new-yorkaise de la mise en scène de Terry Johnson est un régal total. D’une part, la mise en scène a été enrichie de moult petits détails savoureux. D’autre part, la qualité de la distribution est éblouissante : chacune des “Cagelles” est dotée d’une personnalité spécifique et attachante, et tous les rôles secondaires sont extrêmement solides. C’est la première fois que j’entends le fameux “Cocktail Counterpoint” du deuxième acte chanté aussi bien, alors qu’il s’agit d’une tuerie à plusieurs voix dans laquelle se superposent trois ou quatre lignes mélodiques différentes.

Quelques choix rigolos ont été effectués, comme celui de transformer Jacob, le majordome, généralement joué par un noir, en hispanique. (Je ne sais pas ce que les gardiens de la bien-pensance politiquement correcte font de tout cela, mais on rigole bien…)

Compte tenu de l’excellente qualité d’ensemble, la pièce est redoutablement efficace dans ses alternances de passages humoristiques et de scènes plus sérieuses. Il y a un moment particulièrement poignant vers la fin du deuxième acte, lorsque Jean-Michel se rend compte qu’il a été stupide de vouloir cacher la nature de ses “parents” : il reprend alors la chanson “Look Over There” que son père, Georges, lui a chantée quelques instants plus tôt. Je me suis soudain rendu compte qu’il n’y avait pas deux, ni trois, ni quatre, mais au moins cinq ou six personnes en train de sangloter bruyamment autour de moi dans le public.

Aucune réserve quant aux rôles principaux. Douglas Hodge est venu avec la production depuis Londres et il connaît maintenant le personnage d’Albin comme sa poche. Il en fait parfois un peu beaucoup, mais il faut lui reconnaître une bonne intuition comique, d’autant plus remarquable que sa bio souligne une longue association avec Harold Pinter ! Quant à Chris Hoch, qui remplace Kelsey Grammer dans le rôle de Georges, je suis une fois de plus soufflé par la qualité du jeu d’un remplaçant. Il n’y a malheureusement aucun moyen simple de savoir si Grammer s’absente régulièrement ou si ce remplacement est exceptionnel, mais on admire l’aisance et l’autorité avec lesquelles Hoch se glisse dans le rôle. (Je compatis seulement de le voir s’éponger le front aussi souvent : bien que la salle soit très bien climatisée du côté du public, il doit faire chaud, sur cette scène, compte tenu de la canicule qui sévit à l’extérieur.)

Une telle qualité d’exécution ne fait, au fond, que mettre encore plus en valeur le talent de l’écriture de Harvey Fierstein et de Jerry Herman. Herman est à la fois un mélodiste hors pair et un “lyriciste” extrêmement subtil. On profite d’ailleurs d’autant plus de la qualité de l’écriture que la sonorisation, due à Jonathan Deans, est d’une précision et d’une discrétion rares.

Bonne nouvelle : le formulaire vert de demande d’exemption de visa pour entrer aux États-Unis a purement et simplement disparu ! (La pré-autorisation “ESTA” suffit.)


“Don Carlo”

Nationaltheater, Munich • 18.7.10 à 18h
Verdi (1867 pour la version originale en français)

Direction musicale : Marco Armiliato. Mise en scène : Jürgen Rose. Avec Ramón Vargas (Don Carlo), Olga Guryakova (Élisabeth de Valois), René Pape (Philippe II), Nadia Krasteva (la Princesse Eboli), George Petean (Rodrigue), Paata Burchuladze (le Grand Inquisiteur), Christian Van Horn (un Moine / Charles Quint)…

Un des aspects fascinants de Don Carlo, outre que c’est une partition d’une beauté vertigineuse, c’est qu’il est rare qu’on en voie deux fois la même version. C’est encore le cas ici car, si la version présentée est la fameuse “version de Modène” de 1886 (cinq actes en italien, sans ballet), on y a réintégré un magnifique duo avec chœur entre Philippe et Carlos à la fin de l’acte 4, “Chi rende a me quest’ uom ?”, où père et fils se désolent en parallèle de la mort de Posa. (Il se trouve que j’avais déjà entendu l’air la veille puisque Verdi l’a recyclé dans le “Lacrymosa” de son Requiem.)

La mise en scène de cette production du Bayerische Staatsoper est d’une indigence consternante, mais Dieu quel plateau ! Ramón Vargas n’a plus vraiment la jeunesse (tant physique que vocale) que requerrait le rôle, mais il compense par une véritable générosité qui le rend très attachant. Olga Guryakova est une chanteuse solide, mais elle manque un peu du charisme qui lui permettrait de briller davantage dans le joli personnage d’Élisabeth. Curieusement, cela n’empêche pas le cinquième acte d’atteindre de magnifiques sommets d’émotion tant les deux chanteurs sont attentifs à dérouler petit à petit le fil de l’émotion si joliment tissé par Verdi.

Les autres rôles principaux sont exceptionnels. Mon admiration pour René Pape augmente à chaque occasion, mais son Philippe II est tout simplement impérial, colossal, prodigieux. George Petean est un Rodrigue d’anthologie : je l’avais déjà remarqué à Vienne, mais il a beaucoup mûri son personnage depuis. Et Nadia Krasteva (déjà vue, elle aussi, à Vienne) est parfaite en Eboli. Même l’Inquisiteur de Paata Burchuladze étonne par l’autorité de ses somptueuses notes graves.

La direction musicale de Marco Armiliato est attentive et stylée, mais elle manque peut-être un tout petit peu de punch par moments. Je ne suis pas certain que les musiciens bavarois se sentent totalement dans leur élément dans la musique de Verdi. C’est dans les tutti qu’ils sont les meilleurs, comme par exemple la fin du troisième acte, qui est réjouissante.

Dommage que la mise en scène soit aussi nulle. À l’exception de l’autodafé, qui est nettement plus réussi, Jürgen Rose a enfermé l’action dans une pièce étroite et sombre dominée par un immense crucifix et qui reste la même quels que soient les lieux de l’action. Ça n’a aucun intérêt et ça rend souvent les entrées et sorties de scène peu élégantes.


Le Requiem de Verdi par Gergiev à Baden-Baden

Festspielhaus, Baden-Baden • 17.7.10 à 19h

Verdi : Requiem
Chœur et Orchestre du Théâtre Mariinsky, Valery Gergiev
Viktoria Yastrebova, soprano
Olga Borodina, mezzo
Sergei Semishkur, ténor
Ildar Abdrazakov, basse

Joli concert, alternant des moments d’un recueillement touchant et des déferlements de puissance brute. Il y a quelques petits décalages ici ou là, mais grande est l’homogénéité de cette distribution dont les solistes ont un attachement historique fort au Mariinsky. Ils ont d’ailleurs tous de belles personnalités, même si Olga Borodina domine un peu. Ils sont aussi capables d’ensembles excellemment coordonnés, comme l’Offertoire, qui est le sommet de la représentation.


“Curtains”

Guildhall School, Londres • 14.7.10 à 19h30
Livret : Rupert Holmes. Musique : John Kander. Lyrics : Fred Ebb. Concept et livret original : Peter Stone. Lyrics supplémentaires : John Kander et Rupert Holmes.

Mise en scène : Martin Connor. Direction musicale : Steven Edis. Avec Fred Lancaster (Lieutenant Frank Cioffi), Eleanor Wyld (Niki Harris), Lily James (Georgia Hendricks), Paloma Oakenfold (Carmen Bernstein), Henry Gilbert (Aaron Fox), Omar Gonzalez (Sidney Bernstein), Patrick Osborne (Christopher Belling), Emma Fischer (Bambi Bernét), Mark Stanley (Daryl Grady), Harry Lister Smith (Johnny Harmon), Terry Doe (Oscar Shapiro), Nikesh Patel (Bobby Pepper), Sophie Colquhoun (Jessica Crenshaw)…

La Guildhall School est l’école de formation à la musique et aux arts du spectacle la plus connue de Londres. C’est la deuxième fois que j’y vois une comédie musicale (après City of Angels) et c’est la deuxième fois que je suis très impressionné. Tous les étudiants ne sont certes pas prêts à assumer dès demain des premiers rôles dans le West End, mais certains d’entre eux n’ont sans doute pas beaucoup de souci à se faire pour démarrer une très belle carrière dès leur sortie de l’école.

C’est le cas notamment du superbe Fred Lancaster, qui se tire admirablement des difficultés du rôle du Lieutenant Cioffi, ce policier fasciné par le théâtre qui, venu enquêter sur un assassinat perpétré au sein de la troupe d’une comédie musicale, va finir par s’occuper autant de corriger les imperfections du spectacle que de rechercher le coupable. Lancaster a un excellent instinct comique et il montre une endurance remarquable (le rôle est long et il parvient à maintenir un rythme d’enfer dans toutes ses répliques). Je me demande si David Hyde Pierce, le créateur du rôle à Broadway, est venu assister à une représentation : il est en effet en ce moment à l’affiche de la pièce La Bête à Londres.

L’autre comédien qui émerge du lot est l’irrésistible Patrick Osborne, qui fait un tabac dans le rôle du metteur en scène Christopher Belling, qu’il interprète avec le “clipped accent” que l’on associe à l’aristocratie britannique et à Noël Coward. Chacune de ses répliques fait mouche (il faut dire qu’il est bien servi par le librettiste) sans qu’il ait besoin de forcer le trait : un comédien né.

J’espérais un peu que la production réintègre de véritables instruments à cordes dans la fosse (ce sont aussi les étudiants de l’école qui jouent, ça ne coûte rien), mais les orchestrations originales datent malheureusement de 2006, une époque où l’on cherchait déjà par tous les moyens à réduire les coûts en diminuant la taille des orchestres. On a donc droit à un synthétiseur, par bonheur assez discret la plupart du temps. Heureusement, la partition est riche en cuivres et en bois (treize en tout, avec des musiciens qui jouent jusqu’à quatre instruments différents). Et, faut-il le préciser, les étudiants musiciens de la Guildhall School sont extraordinairement bons : dès l’ouverture, on est saisi de frissons de bonheur.

Cette production constituait à ma connaissance la première londonienne de Curtains, qui n’a pas encore eu les honneurs du West End. J’espère qu’elle donnera des idées à des producteurs commerciaux. Il me tarde en tout cas de savoir ce que la Guildhall School va nous réserver la prochaine fois : c’est un peu triste à dire, mais ce type de spectacle me comble bien plus que la quasi-totalité des productions commerciales du moment.


“Assassins”

Union Theatre, Londres • 11.7.10 à 15h
Stephen Sondheim (1990). Livret de John Weidman.

Mise en scène : Michael Strassen. Direction musicale : Michael Bradley. Avec Glyn Kerslake (John Wilkes Booth), John Barr (Charles Guiteau), Adam Jarrell (Leon Czolgosz), Joe Alessi (Giuseppe Zangara), Nick Holder (Samuel Byck), Alison Larnder (Lynette Fromme), Leigh McDonald (Sara Jane Moore), Paul Callen (John Hinckley), Marc Joseph (Lee Harvey Oswald), Nolan Frederick (Balladeer), Lisa Stokke (Emma Goldman), Davis Brooks, Neil Canfer, Anthony Delaney, Hannah Bingham, Holly Easterbrook.

Excellente production de cette comédie musicale atypique de Stephen Sondheim et John Weidman, dont j’ai déjà parlé ici et , et que je n’avais pas vue depuis quatre ans. On ne peut qu’être impressionné par la quantité de talent rassemblée dans le minuscule Union Theatre, installé dans une pile de l’un des nombreux ponts du quartier de Waterloo (la voie ferrée y est surélevée)… ce qui fournit d’ailleurs une forme de climatisation naturelle pas du tout désagréable compte tenu de la chaleur ambiante.

Cela fait un certain temps que le Union Theatre fait parler de lui comme l’un des nouveaux “petits théâtres” de qualité à Londres, mais je n’avais pas encore réussi à m’y rendre, ce qui m’avait valu notamment de manquer une production de Company dont les critiques avaient été unanimement élogieuses.

L’interprétation est impeccable. La scène finale, dans laquelle les assassins de présidents se retrouvent autour de Lee Harvey Oswald pour le pousser à poursuivre leur “œuvre” commune en tuant Kennedy, est particulièrement saisissante. “Attention has been paid,” conclut John Wilkes Booth, l’assassin de Lincoln, citant indirectement la pièce Death of a Salesman et reprenant le crédo développé par les personnages, pour qui l’assassinat d’un président n’est finalement qu’une façon d’exister, de revendiquer une tribune.

“Manon”

Royal Opera House, Londres • 10.7.10 à 18h30
Massenet (1885). Livret de Henri Meilhac et Philippe Gille, d’après le roman de l’Abbé Prévost.

Direction musicale : Antonio Pappano. Mise en scène : Laurent Pelly. Avec Anna Netrebko (Manon), Vittorio Grigolo (le Chevalier des Grieux), Russell Braun (Lescaut), Christof Fischesser (le Comte des Grieux), Guy de Mey (Guillot de Morfontaine), William Shimell (Brétigny), Simona Mihai (Poussette), Louise Innes (Javotte), Kai Rüütel (Rosette), Lynton Black (l'Aubergiste).

Peut-être était-ce la production de la saison la plus attendue à Londres : Netrebko et Grigolo dans une Manon mise en scène par Laurent Pelly, l’affiche avait de quoi mettre en émoi la planète musicale.

Le pari est en bonne partie réussi, quoique… Avec une distribution aussi luxueuse, je m’attendais à être emporté un peu plus.

Il ne fait aucun doute que Netrebko et Grigolo forment un couple crédible. C’est dans Manon que j’avais entendu Netrebko pour la première fois (à Vienne) : elle habite toujours son rôle avec autant de générosité. Elle ne semble aucunement blasée, même si on perçoit par instants une légère pointe de détachement, peut-être liée à une mise en scène assez peu inspirée et dont certains passages (les sautillements puérils dans le premier acte) semblent avoir été pensés pour quelqu’un d’autre. La voix sort avec une telle facilité qu’on regretterait presque de ne pas percevoir davantage d’efforts.

C’est également le cas de Grigolo, interprète charismatique et, lui aussi, très généreux déjà remarqué dans la récente Bohème du TCE. Il a toutes les caractéristiques du jeune premier romantique et il brûle littéralement les planches. Sa voix est dotée d’une projection naturelle absolument époustouflante, qu’il ne maîtrise encore que de manière imparfaite : les effets dynamiques semblent en effet provenir beaucoup plus d’efforts conscients pour passer d’une nuance à l’autre que d’un véritable instinct dramatique.

Parmi les solides seconds rôles, on remarque le Comte assuré de Christof Fischesser et le Brétigny solide de William Shimell.

La mise en scène est un relatif échec : sans inspiration, sans ligne de conduite apparente autre qu’une succession d’escaliers et de plans inclinés qui zigzaguent inutilement à travers les décors successifs (je me demande toujours ce que la grosse boule orange du Cours-la-Reine est censée représenter). Pelly n’a manifestement pas été inspiré par le matériau et il multiplie les choix curieux, les non-choix, voire les choix à contre-texte. (La décision de transposer l’action à la fin du 19ème siècle — sauf erreur — est elle-même à la source de quelques collisions avec le texte.)

C’est sans doute à Pappano que l’on doit en partie de ne pas avoir été davantage transporté par l’émotion. Bien qu’il fasse montre par moments d’une belle inspiration (le tempo de l’ouverture, la très belle montée de tension dramatique ménagée à l’acte 4), il y a des passages entiers où il ne semble pas très sûr de savoir quoi faire de la musique de Massenet. Il en résulte de nombreux moments où les différentes composantes du spectacle donnent l’impression de refuser obstinément de fusionner, et c’est bien dommage…


“Nevermore”

Barbican Theatre, Londres • 10.7.10 à 14h30
Jonathan Christenson

Mise en scène : Jonathan Christenson. Avec Scott Shpeley (Edgar), Shannon Blanchet, Sheldon Elter, Beth Graham, Ryan Parker, Garett Ross, Vanessa Sabourin.

Difficile de décrire ce spectacle présenté dans le cadre du festival “Bite” qu’accueille le Barbican tous les ans. La troupe canadienne Catalyst Theatre a conçu un spectacle qui s’attache à évoquer la vie et la mort d’Edgar Allan Poe en effaçant la frontière entre le biographique et l’évocation des curieux contes de l’auteur américain.

Le type de théâtre qu’on nous propose s’attache très largement à la forme, en concevant un mélange inédit et assez séduisant de visuels à la frontière du gothique et du poétique et d’une ambiance sonore envoûtante. Le style représentatif fait penser, à tort ou à raison, à certaines traditions orientales : les personnages sont très souvent tournés vers le public et ne prononcent que quelques phrases, laissant l’essentiel du récit à des narrateurs. Ils interprètent quelques chansons très riches d’atmosphère.

C’est de la comédie musicale qui n’ose pas dire son nom, même si on se trouve à des années-lumière des canons habituels du genre.

Il faut savoir sa laisser porter par la fascination qu’exercent ces tableaux vivants : c’est d’autant plus facile que les interprètes font montre d’un réel talent pour toucher le public d’un simple mouvement du visage ou d’un simple geste. C’est particulièrement frappant de la part de l’excellent Scott Shpeley, qui interprète Poe et qui est en scène quasiment tout le temps : les expressions changeantes de son visage font presque le spectacle à elles seules.

Spectacle inhabituel et fascinant, Nevermore sera prochainement présenté à New York. Je lirai les critiques locales avec beaucoup d’intérêt.


“The Day Before Spring”

Lilian Baylis Theatre, Londres • 4.7.10 à 16h
Musique : Frederick Loewe. Livret et lyrics : Alan Jay Lerner.

Mise en scène : Ian Marshall Fisher. Direction musicale : … Avec …

La découverte est singulière : avant qu’ils ne deviennent célèbres avec Brigadoon (1947) puis My Fair Lady (1956) et Camelot (1960), Lerner & Loewe avaient écrit quelques opus moins connus, dont ce The Day Before Spring, créé en novembre 1945 et qui tiendra l’affiche un peu moins de cinq mois.

L’œuvre n’avait pas été entendue depuis bien longtemps car on pensait la partition définitivement égarée… jusqu’à ce qu’un étudiant anglais en train de préparer son doctorat la retrouve, en moins de cinq minutes, dans une bibliothèque universitaire américaine grâce à une requête Worldcat (un moteur de recherche connecté aux catalogues informatisés de nombre de bibliothèques mondiales).

C’est donc l’occasion pour la série des “Lost Musicals” de présenter quelques représentations en concert de cette rareté absolue. L’expérience est plaisante : l’écriture de Loewe est déjà assez caractéristique et les belles mélodies abondent (même s’il y a des répétitions). Le sujet, une péripétie amoureuse toute simple, est beaucoup plus intime que les œuvres qui rendront Lerner & Loewe célèbres — curieusement, il rappelle d’ailleurs plutôt les comédies musicales qu’écrira Lerner avec d’autres compositeurs après la fin de sa collaboration avec Loewe.

Comme toujours, la troupe rassemblée par Ian Marshall Fisher est impeccable. On se régale d’autant plus de voir cette rareté traitée avec autant d’égards. Espérons qu’un enregistrement suivra, même si la partition retrouvée n’est qu’un piano-chant — l’écriture de nouvelles orchestrations paraît malheureusement peu probable. Un célèbre producteur d’enregistrements de comédies musicales a en tout cas été vu dans la salle…


“Sweet Charity”

Theatre Royal Haymarket, Londres • 3.7.10 à 19h30
Musique : Cy Coleman (1966). Lyrics : Dorothy Fields. Livret : Neil Simon.

Mise en scène : Matthew White. Direction musicale : Nigel Lilley. Avec Tiffany Graves (Charity Hope Valentine [understudy / remplaçante]), Josefina Gabrielle (Nickie/Ursula), Rachel Archer (Helene [understudy / remplaçante]), Mark Umbers (Vittorio Vidal / Oscar Lindquist), Jack Edwards (Herman), Paul J. Medford (Daddy Bruebeck)…

J’avais déjà vu cette production de la Menier Chocolate Factory deux fois dans son théâtre d’origine, mais le spectacle s’est maintenant installé dans le West End, dans le vénérable Theatre Royal Haymarket.

Il est toujours aussi réjouissant, avec ses pupitres de cuivre placés en fond de scène, qui interprètent l’excellente partition de Cy Coleman comme un big band de jazz.

Coïncidence heureuse : j’avais vu le spectacle une première fois avec l’intégralité de sa distribution et une deuxième fois avec le remplaçant du rôle principal masculin. Ce coup-ci, c’est le rôle principal féminin, le rôle-titre de Charity, qui est interprété par l’understudy, Tiffany Graves. Elle joue un personnage un peu plus vulgaire, un peu moins épuré que la titulaire du rôle, Tamzin Outhwaite, mais elle est excellente. Je ne peux m’empêcher d’être émerveillé par la fluidité de son jeu, sans aucune hésitation visible, y compris dans les scènes où elle joue normalement l’un des autres personnages présents.

Rien à dire, Sweet Charity fait partie de ces spectacles que l’on pourrait revoir des dizaines de fois sans se lasser…


“42nd Street”

Festival Theatre, Chichester (UK) • 3.7.10 à 14h
Musique : Harry Warren. Lyrics : Al Dubin. Livret : Michael Stewart & Mark Bramble.

Mise en scène : Paul Kerryson. Chorégraphie : Andrew Wright. Direction musicale : Julian Kelly. Avec Kathryn Evans (Dorothy Brock), Tim Flavin (Julian Marsh), Lauren Hall (Peggy Sawyer), Louise Plowright (Maggie Jones), Christopher Howell (Bert Barry), Steve Fortune (Abner Dillon), Steven Houghton (Pat Denning),…

De temps à autre, un spectacle est si parfait qu’on se surprend à rêver de le voir en boucle pour le reste de ses jours. C’est le cas avec ce 42nd Street, une comédie musicale créée à Broadway en 1980 mais adaptée d’un film mythique de 1933.

Le rideau de fond de scène s’ouvre pour révéler l’orchestre alors qu’il attaque l’ouverture : cinq saxophones (les saxophonistes étant des spécialistes du multitasking, ils ont tous deux ou trois autres instruments devant eux) ! trois trompettes ! deux trombones ! plus un cor, une contrebasse et une batterie. C’est parti pour plus de deux heures de frissons intenses.

42nd Street est le backstage musical par excellence, l’histoire d’une troupe qui répète un spectacle musical destiné à Broadway et qui doit affronter une crise majeure lorsque la tête d’affiche féminine se retrouve avec une jambe cassée. Alors que l’on est à deux doigts d’abandonner l’aventure, l’idée émerge soudain de parier sur Peggy Sawyer, la jeune choriste à peine débarquée de sa province mais dont le talent pour la scène est déjà évident. Elle n’a que 48 heures pour apprendre son rôle et, dans la grande tradition du show business, elle émergera de l’aventure métamorphosée en star.

La mise en scène originale de Gower Champion pour Broadway en 1980 est devenue mythique, notamment pour son numéro d’ouverture : alors que des voix off annoncent que le célèbre metteur en scène Julian Marsh est sur le point de faire passer des auditions pour son nouveau spectacle, le rideau se lève d’un mètre environ pour révéler une véritable forêt de jambes en train de faire des claquettes à l’unisson, effet accentué par un miroir placé derrière les danseurs (et par des micros astucieusement placés sous la scène), qui crée l’illusion d’une foule infinie.

Cet effet avait été reproduit à merveille lors de la récente reprise de 2001, que j’avais vue à Amsterdam et à Broadway. À Chichester, l’absence de cintres oblige à repenser la mise en scène et c’est d’une trappe placée au centre de la scène qu’émergent les danseurs lancés dans un numéro de claquettes débridé et enivrant.

La force de cette mise en scène du toujours excellent Paul Kerryson est de n’avoir recherché aucun second degré artificiel dans une pièce dont les objectifs sont simples : amuser, avec l’histoire de Dorothy Brock, la vedette déjà un peu sur le retour mais dotée malgré tout d’une expérience redoutable… et d’un soutien en or, puisque c’est son “amant de raison” qui finance le spectacle ; émouvoir, avec le récit de l’ascension fulgurante de la jeune Peggy Sawyer ; et en mettre plein les yeux avec les numéros musicaux.

Le pari est réussi de manière triomphale sur tous les plans. L’ensemble de danseurs exécute les spectaculaires numéros musicaux avec une précision et un enthousiasme dignes des meilleures scènes de Broadway. L’orchestre, dirigé de main de maître par Julian Kelly, fait des merveilles avec la superbe partition d’Harry Warren. Et les rôles principaux sont tellement bien distribués qu’on a peine à imaginer comment on pourrait faire mieux : Kathryn Evans, que j’admire depuis longtemps, apporte beaucoup au rôle de Dorothy Brock, qu’elle chante à merveille, et Tim Flavin est le choix idéal pour Julian Marsh. Parmi les rôles secondaires, il est impossible de résister à la performance de Louise Plowright, qui m’avait déjà beaucoup impressionné en Phyllis dans Follies il y a quelques années.

Si le contexte économique n’était pas aussi morose, cette production débarquerait à Londres dès la rentrée, comme cela avait été le cas il y a quelques années avec une autre très bonne production du Festival de Chichester, My One And Only. La situation actuelle n’est malheureusement pas très propice à ce type d’aventure…