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Posts from June 2010

“It’s a Bird… It’s a Plane… It’s Superman”

Wyly Theatre, Dallas • 27.6.10 à 19h
Musique : Charles Strouse. Lyrics : Lee Adams. Livret original : David Newman & Robert Benton, d’après la bande dessinée. Nouveau livret : Robert Aguirre-Sacasa.

Mise en scène : Kevin Moriarty. Direction musicale : Elaine Davidson. Avec Matt Cavenaugh (Clark Kent / Superman), Zakiya Young (Lois Lane), Jennifer Powers (Sydney Sharp), Patrick Cassidy (Maxwell Menken), Cara Statham Serber (Marilyn Nessbit), …

J’aurais doucement rigolé si on m’avait dit il y a quelques années que j’aurais l’occasion de voir une production de cette comédie musicale de 1966, dont le CD figure en bonne place dans la collection de tous les amateurs.

Superman est une partition de Strouse & Adams, qui avaient déjà connu un joli succès avec Bye, Bye, Birdie en 1960 (leur inépuisable vache à lait, Annie, ne viendrait qu’en 1977). Mais la combinaison d’un livret bancal et d’une partition inégale vaudra à Superman de fermer ses portes quelques mois seulement après sa première, un sort que Strouse et Adams ont connu plus souvent qu’à leur tour (parfois de manière assez injustifiée, à mon avis).

En tout état de cause, quelques chansons de la partition de Superman sont devenues des objets de culte, notamment l’irrésistible “You’ve Got Possibilities”, interprétée dans la production originale par Linda Lavin.

Le directeur artistique du Dallas Theater Center a eu l’idée inattendue de vouloir remonter It’s a Bird… It’s a Plane… It’s Superman, en considérant néanmoins que le livret devait être réécrit (si on peut en juger par l’atroce adaptation télévisée qui circule dans certains cercles, il a raison).

C’est, du coup, une “reconception” en bonne et due forme qui nous est proposée tant les modifications sont nombreuses : des personnages sont passés à la trappe, d’autres sont apparus ; les chansons sont présentées dans un ordre totalement différent, certaines n’étant plus interprétées par le même personnage que dans la version originale, quand elles n’ont pas totalement disparu ; et, comme Strouse et Adams sont toujours de ce monde, ils ont écrit quelques chansons nouvelles.

Je regrette d’ailleurs de ne pas avoir pris de notes pendant le spectacle car le programme ne propose pas de liste des numéros musicaux (une lacune très agaçante), ce qui ne permet donc pas de comparer précisément les deux versions.

Une chose est certaine : ce Superman est extrêmement attachant.

D’abord, parce que cette version remaniée est assez convaincante : la partition a des hauts et des bas, mais les perles sont assez enthousiasmantes, d’autant qu’il y a un vrai orchestre dans la fosse et qu’il est de très bon niveau (entendre la musique d’entracte jouée avec la même verve aux cuivres que sur l’enregistrement de 1966 est un réel bonheur). Le nouveau livret est bien tourné et fonctionne bien, à part peut-être quelques plaisanteries isolées pas totalement indispensables,

Ensuite, parce que l’action se déroule dans de somptueux décors de Beowulf Boritt, qui se révèle décidément être le décorateur de théâtre actuel le plus prometteur (j’ai déjà dit beaucoup de bien de lui à propos de The Tin Pan Alley Rag à New York et de Paradise Found à Londres).

Enfin, parce que la distribution est de très bon standing. Matt Cavenaugh, qui était un peu transparent dans la récente reprise de West Side Story, est idéal dans le rôle de Superman. Le rôle du méchant, Max Menken, qui était tenu par Jack Cassidy en 1966, a été proposé à son fils Patrick (connu notamment pour avoir créé le rôle du “Balladeer” dans Assassins) : c’est une jolie idée, et il s’en sort correctement, malgré quelques limitations vocales.

Du côté des rôles féminins, c’est un feu d’artifice : Zakiya Young dans le rôle de Lois Lane et Cara Statham Serber dans le rôle de Marilyn Nessbit, la secrétaire amoureuse de Max Menken, sont épatantes. Mais c’est surtout Jennifer Powers qui emporte les suffrages dans le rôle de Sydney Sharp, dans lequel elle est tout simplement géniale (je l’avais déjà vue dans Happiness — elle s’appelait Jenny Powers, à l’époque). C’est à elle que revient “You’ve Got Possibilities”… et l’entendre interpréter cette chanson (et une ou deux autres) avec l’aide d’un orchestre survolté suffirait largement à justifier le prix du billet… et le voyage jusqu’à Dallas.

Difficile de deviner si cette production de Superman peut espérer un avenir, mais on ne peut qu’être admiratif devant le travail effectué pour redonner vie, 45 ans plus tard, à une pépite endormie du répertoire.


“Götterdämmerung”

Dorothy Chandler Pavilion, Los Angeles • 26.6.10 à 17h
Wagner (1876)

Direction musicale : James Conlon. Mise en scène : Achim Freyer. Avec Linda Watson (Brünnhilde), John Treleaven (Siegfried), Eric Halfvarson (Hagen), Alan Held (Gunther), Jennifer Wilson (Gutrune), Michelle DeYoung (Waltraute / la 2ème Norne), Richard Paul Fink (Alberich), Jill Grove (la 1ère Norne), Melisso Citro (la 3ème Norne), Stacey Tappan (Woglinde), Lauren McNeese (Wellgunde), Ronnita Nicole Miller (Flosshilde).

Final en beauté pour la mise en scène d’Achim Freyer, qui progresse vers le dénouement avec une belle cohérence. Les codes visuels posés dans les épisodes précédents continuent à accompagner les péripéties du livret en ayant tendance à se superposer de plus en plus, alors que le même phénomène se produit avec les leitmotive de la partition. Sur scène, on peut voir non seulement l’œil de Wotan (qui a été présent d’une façon ou d’une autre depuis le début), mais aussi la lance brisée du Wanderer ainsi que Nothung… sans oublier les corbeaux de Wotan, présents eux aussi depuis le début et qui finiront par s’envoler lorsque Brünnhilde le leur ordonnera (révélant ainsi les deux souffleurs cachés derrière eux).

Les nouveaux personnages, les Gibichungen, sont brossés de manière assez croustillante : leurs visages sont dénués de traits et d’expressions et ils sont tous représentés assis, ce que leur va merveilleusement bien. Hagen, mi-homme, mi-marionnette, est particulièrement bien réussi.

La scène finale est assez réussie, même si je ne suis pas sûr d’être convaincu par le passage au noir qui accompagne les dernières mesures en majeur. Mais tout ce qui précède à partir de l’immolation de Brünnhilde dépasse ce à quoi on pourrait s’attendre compte tenu des moyens techniques limités mis en œuvre. Freyer réussit en effet à évoquer une sorte de dissolution générale qui n’est pas sans rappeler (de loin) le célébrissime générique de Folon pour la fin des programmes d’Antenne 2.

Conlon finit également en beauté avec un Crépuscule riche en contrastes et en tensions. L’orchestre montre un bel engagement, même s’il souffre visiblement de temps à autre. (Je me répète, mais la conférence introductive de Conlon avant la représentation est encore une fois passionnante, d’autant que les leitmotive sont un peu mieux cachés dans Götterdämmerung que dans les chapitres précédents.)

Malheureusement, la représentation déçoit un peu sur le plan du chant. Les rôles secondaires sont solides, mais c’est le trio central qui pédale un peu dans la semoule. Rien d’impardonnable du côté de Linda Watson et d’Eric Halfvarson, qui ont l’air simplement fatigués, même si cela gâche la jubilation normalement associée à la fin de l’acte 2, lorsque Gunther, Brünnhilde et Hagen sont unis un instant par leur désir commun de tuer Siegfried. (Halfvarson fait faire une annonce avant le troisième acte, alors que c’est celui qui aurait le moins besoin de le faire…)

En revanche, c’est toujours le plus grand n’importe quoi du côté de John Treleaven qui rappelle un peu le Siegfried calamiteux de Christian Franz. Les montées dans l’aigu sont toutes épouvantablement laborieuses et quand on finit par atteindre la bonne note (généralement après un ajustement considérable), la voix n’a plus aucun timbre et le vibrato incontrôlable est d’une amplitude effrayante. Ça rappelle un peu la voix des chanteurs qui continuent à chanter après que l’heure de la retraite a sonné depuis bien longtemps. À la fin de la représentation, Treleaven a même réussi à perdre son médium, qui était pourtant jusque là très attractif.

Bon, c’est fini… C’est toujours un peu triste quand ça s’arrête, d’autant que j’ai assisté au troisième et dernier cycle : la production va donc plier bagage, sans avoir été enregistrée pour cause d’absence de budget. L’Opéra de Los Angeles a d’ailleurs pas mal ramé pour monter cette production : les budgets ont un peu dérapé mais, surtout, le public ne s’est pas déplacé aussi nombreux que prévu (seuls 80 % environ des billets ont été vendus). Les principaux mécènes de la production, Eli et Edythe Broad (la fortune Kaufman & Broad), ont d’ailleurs dû augmenter leur participation.

Un dernier album photo pris au Getty Center, le musée le plus visité de Los Angeles. Il présente ce qui était à l’origine la collection privée du milliardaire J. Paul Getty, dans un bâtiment sublimissime de l’architecte Richard Meier. L’objet architectural est au moins aussi intéressant que la collection, par ailleurs tout à fait fascinante pour un collectionneur privé. (Les dernières photos sont prises avec mon téléphone parce que mon appareil photo n’avait plus de batterie.)



“Baby”

Lonny Chapman Theatre, Los Angeles • 25.6.10 à 20h
Musique : David Shire. Lyrics : Richard Maltby, Jr. Livret : Sybille Pearson.

Mise en scène : Cate Caplin. Direction musicale : Jeffrey Rockwell. Avec Emily Thompson (Lizzie Fields), Robert Allen (Danny Hooper), Dana Abrams (Pam Sakarian), Steve Rizzo (Nick Sakarian), Luise Heath (Arlene MacNalley), Lloyd Pedersen (Alan MacNalley), Becket Arnold, Klair Bybee, Michael Cassano, Lareen Faye, Tonilyn Hornung, Jeremy M. Sage.

Bien que cette comédie musicale de 1983 n’ait tenu l’affiche que quelques mois à Broadway, elle figure parmi les œuvres fétiches de bon nombre d’amateurs. D’abord parce que l’écriture de David Shire et Richard Maltby, Jr (dont je parlais ici à propos de Take Flight) est toujours de très bon niveau : cette pièce conceptuelle, qui juxtapose les itinéraires de trois couples qui souhaitent avoir ou vont avoir un bébé, est non seulement intelligemment écrite, elle comporte aussi plusieurs chansons particulièrement réussies, dont “I Want It All” et “The Story Goes On”. Et puis la distribution originale comptait dans ses rangs la jeune et déjà talentueuse Liz Callaway (ainsi que, parmi les personnages secondaires, une certaine Kim Criswell).

Les auteurs de Baby ont continué à travailler sur leur bébé (!) bien après la production de Broadway et j’avais eu l’occasion de voir la “nouvelle version” au Paper Mill Playhouse, dans le New Jersey, il y a quelques années. C’est surtout le deuxième acte qui a été remanié dans cette nouvelle version. L’un des “tubes” de Maltby et Shire, “Patterns”, écrit originellement pour leur spectacle Closer Than Ever, a notamment été inclus dans le deuxième acte.

Le petit Lonny Chapman Theatre (90 sièges), base d’une troupe permanente angelena, “the Group Rep”, propose la création de cette même nouvelle version de Baby sur la côte ouest des États-Unis. La production est professionnelle, mais tous les comédiens n’ont pas le niveau pour rendre justice aux très belles chansons de la pièce. Heureusement, le rôle de Lizzie est tenu par la formidable Emily Thompson, dont l’interprétation de “The Story Goes On” se compare tout à fait favorablement à celle de Liz Callaway. Mention spéciale également pour le délicieux Lloyd Pedersen, qui apporte beaucoup de tendresse au rôle d’Alan tout en se défendant fort bien sur le plan vocal.

La mise en scène est alerte et gère bien les contraintes liées à un petit espace, finalement assez adapté à une œuvre conceptuelle de ce type.


“Curtains”

Festival Theater, Solvang • 24.6.10 à 20h
Livret : Rupert Holmes. Musique : John Kander. Lyrics : Fred Ebb. Concept et livret original : Peter Stone. Lyrics supplémentaires : John Kander et Rupert Holmes.

Mise en scène : Roger DeLaurier. Direction musicale : Callum Morris. Avec Andrew Philpot (Lieutenant Frank Ciofi), Karin Hendricks (Niki Harris), Melinda Parrett (Georgia Hendricks), Kitty Balay (Carmen Bernstein), Michel Jenkinson (Aaron Fox), Evan Eden Jarnefeldt (Sydney Bernstein), Erik Stein (Christopher Belling), Natasha Harris (Bambi Bernét), Adam Schroeder (Daryl Grady), Jerry Lee (Johnny Harmon), Billy Breed (Oscar Shapiro), Rhett Guter (Bobby Pepper), Mara Lefler (Jessica Crenshaw / Sasha Iljinsky)…

Curtains est une comédie musicale “posthume” de Kander & Ebb (elle a été créée après la mort de Fred Ebb ; John Kander, lui, est toujours bien vivant). J’en avais vu un “tryout” à Los Angeles en août 2006 avant de voir la production de Broadway en juillet de l’année suivante. Et c’est avec une certaine trépidation que je me rendais à cette représentation car Curtains fait partie de ces spectacles que j’aime de plus en plus avec le temps. La production de Los Angeles ne m’avait pas particulièrement plu ; la version de Broadway m’avait nettement plus séduit… puis le CD est devenu l’une de mes écoutes préférées.

La partition est peut-être un peu inégale, mais les quelques joyaux qui se détachent ont ce petit quelque chose qui fait la différence entre une chanson banale et un “standard” : “Show People”, l’hymne aux femmes et aux hommes du show business (un cousin de “There’s No Business Like Show Business”) ; mais aussi les deux délicieuses ballades “Thinking of Him” et “I Miss the Music”… ou encore “A Tough Act to Follow”, conçu pour évoquer les grands numéros dansés de Fred Astaire et Ginger Rogers.

La route pour se rendre de Santa Monica, où je loge, à Solvang est une succession de merveilles : il y a d’abord la sublime autoroute côtière (la “Pacific Coast Highway”) jusqu’à Santa Barbara, étape idéale avec sa splendide Mission. Puis on s’élève jusqu’au col de San Marcos (678 m) en serpentant dans les paysages envoûtants du parc national Los Padres par la route 154 avant de redescendre vers le majestueux Lac Cachuma qui, bien qu’artificiel, est un enchantement pour les yeux. Et puis, tout à coup, alors qu’on se trouve au milieu de nulle part, ou plutôt au milieu d’une réserve d’Indiens Chumash, on prend un embranchement sur la gauche et on se retrouve… dans un village danois, avec maisons à colombage, moulins à vent et une réplique de la Petite Sirène où tout s’appelle Armundsen, Fredrikson ou… “Hamlet Square”. C’est Solvang, une ville créée en 1911 par des Danois de Californie, et c’est l’expérience spatio-temporelle la plus curieuse qu’il m’ait été donné de vivre.

Bien qu’étant une bourgade de 5000 âmes, Solvang possède un joli théâtre de plein air bien équipé où se tient, chaque année, un festival partagé avec la ville voisine de Santa Maria et qui présente, cette année, pas moins de cinq pièces dont trois comédies musicales (Curtains, West Side Story et Songs For a New World).

Cette production de Curtains est de très bonne qualité. Les comédiens principaux, en particulier, se défendent tous très bien. Si j’osais, je dirais même que certains, comme Kitty Balay, tiennent parfaitement la comparaison avec leur homologue de Broadway. L’influence de la production originale est toutefois très visible, notamment dans la façon dont Andrew Philpot incarne le personnage principal du Lieutenant Ciofi, avec des intonations et des attitudes très proches de ce que faisait David Hyde Pierce à Broadway. Le choix du metteur en scène de faire représenter le personnage du metteur en scène anglais comme un homme non seulement maniéré, mais affecté et précieux au-delà de toute mesure, est sans doute le parti pris le plus critiquable, même si le public adore.

L’orchestre composé essentiellement de bois et de cuivres joue merveilleusement : les attraits de la belle partition de John Kander n’en sont que davantage mis en valeur.

Ça se confirme : chaque rencontre avec Curtains me rend la pièce un peu plus chère. Vivement la prochaine ! (Ça tombe bien, ce sera dans trois semaines.)

Deux albums de photos : Santa Barbara (les deux premiers tiers des photos proviennent de la Mission) et Solvang.

Santa Barbara

Solvang


“Siegfried”

Dorothy Chandler Pavilion, Los Angeles • 23.6.10 à 18h
Wagner (1876)

Direction musicale : James Conlon. Mise en scène : Achim Freyer. Avec John Treleaven (Siegfried), Linda Watson (Brünnhilde), Vitalij Kowaljow (le Wanderer), Graham Clark (Mime), Richard Paul Fink (Alberich), Eric Halfvarson (Fafner), Jill Grove (Erda), Stacey Tappan (l’Oiseau de la Forêt).

Dommage : si l’Opéra de Los Angeles avait bien voulu engager un Siegfried correct au lieu du très médiocre John Treleaven (qui ne s’est pas amélioré d’un poil depuis ça), cette représentation aurait pu être grandiose.

Car la mise en scène d’Achim Freyer est, cette fois, une merveille. Autant on avait le sentiment de le voir se battre avec son propre concept dans Walküre, autant son Siegfried propose une succession d’images fortes et pertinentes, souvent teintées d’humour. Freyer ose une lecture assez littérale mais qui met en exergue le symbolisme de l’œuvre en créant notamment une série de leitmotive visuels qui viennent en contrepoint des leitmotive de la partition. Jamais je n’avais autant accroché à une représentation de Siegfried, dont je dis aisément que c’est celui des quatre volets de la Tétralogie que j’aime le moins.

Un des aspects qui rendent la mise en scène de Freyer attachante, c’est qu’il traite chaque ligne du livret avec la même attention : il s’interdit du coup la moindre approximation, là où la plupart des metteurs en scène contemporains se contentent de travailler sur 90 % du livret (enfin, pour les plus professionnels d’entre eux) en se disant qu’ils peuvent bien faire l’impasse sur les 10 % restants… et tant pis si le visuel contredit le texte de temps en temps.

J’aime aussi beaucoup l’habitude qu’a Freyer de faire réapparaître les personnages d’épisodes précédents chaque fois que l’un des personnages évoque des événements du passé. C’est d’autant plus facile à réaliser que chaque personnage possède des caractéristiques visuelles extrêmement marquées.

Malheureusement, Siegfried marque la dernière apparition de Wotan et il n’y aura donc plus d’occasion de se délecter du Wotan enthousiasmant de Vitalij Kowaljow. On retrouve avec grand plaisir l’Alberich truculent de Richard Paul Fink et le Mime grinçant à souhait de Graham Clark.

Linda Watson semble tirée vers le bas par la piètre performance de son Siegfried, qui ne doit pas vraiment donner envie de se réveiller, même après tout ce temps passé sur un rocher. Le troisième acte, du coup, est un peu décevant sur le plan du chant, alors que la mise en scène continue à se surpasser.

Dans la fosse, James Conlon continue à imposer une vision belle et cohérente de cette partition dont il a encore fort bien parlé lors de la conférence introductive. L’orchestre suit avec une belle unité, même si quelques accidents émaillent la représentation, notamment du côté des cuivres.

Je lis dans le programme qu’il était initialement envisagé de confier la mise en scène à George Lucas. Le projet est tombé à l’eau à cause de son coût prohibitif, mais Achim Freyer utilise quantité de tubes lumineux qui ne sont pas sans rappeler les sabres-laser de Star Wars. Avec une incontestable efficacité dramatique dans ce Siegfried.


“In the Heights”

Pantages Theatre, Los Angeles • 22.6.10 à 20h
Musique et lyrics : Lin-Manuel Miranda. Livret : Quiara Alegría Hudes.

Mise en scène : Thomas Kail. Direction musicale : Justin Mendoza. Avec Lin-Manuel Miranda (Usnavi), Rogelio Douglas, Jr. (Benny), Arielle Jacobs (Nina), Danny Bolero (Kevin), Natalie Toro (Camila), Shaun Taylor-Corbett (Sonny), Elise Santora (Abuela Claudia), Sabrina Sloan (Vanessa)…

J’avais vu cette charmante comédie musicale à Broadway il y a presque deux ans et j’avais été charmé par la simplicité d’une histoire qui a le cœur où il faut et par une partition assez inspirée, largement baignée de rythmes latins. (In the Heights est toujours à l’affiche à Broadway et ne semble pas donner de signes de fatigue pour le moment.)

Il était donc tentant de revoir le spectacle à Los Angeles, où la tournée nationale du spectacle vient de s’installer… d’autant que Lin-Manuel Miranda, l’auteur des chansons et créateur du rôle principal d’Usnavi, a repris du service le temps de l’étape angelena… et que la pièce est accueillie dans un théâtre historique à la décoration particulièrement grandiose, le Pantages.

On serait bien en peine, pour une fois, de trouver les différences entre cette tournée et la production originale : le décor est exactement le même et la taille de l’orchestre reste très honnête compte tenu des caractéristiques de la partition.

Le plaisir reste le même : l’histoire a un petit côté naïf, mais il est difficile de résister aux charmes de cette galerie de personnages fort attachants. La partition reste toujours aussi agréable à entendre, une réaction manifestement partagée par le public de cette toute première représentation angelena.

Deux petites galeries de photos aujourd’hui : une promenade dans Santa Monica et quelques clichés pris le long de Hollywood Boulevard, entre le célèbre Grauman’s Chinese Theatre et le Pantages Theatre.

Santa Monica

Hollywood Boulevard

Pause

Le lundi est une journée de relâche quasiment universelle dans les théâtres… Près de dix ans après ma première visite, je suis retourné m’amuser au parc d’attractions Universal Studios. La nouvelle attraction inspirée par les Simpsons, un grand-huit virtuel (sur le même modèle que le “Retour vers le futur” des parcs Disney), est irrésistible. Mais j’ai retrouvé aussi avec plaisir l’attraction aquatique inspirée par Jurassic Park, toujours aussi amusante. Vive le ticket coupe-file, qui permet de gagner un temps précieux (même un jour de fréquentation modérée comme aujourd’hui) et de faire les meilleures attractions plusieurs fois de suite.

C’est la visite des studios depuis un petit train qui constitue d’une certaine façon l’attraction-phare du parc. Une partie de la visite est identique à ce dont je me souvenais, mais il y a quelques nouveautés, comme le Wisteria Lane de Desperate Housewives (dont je pense avoir photographié chaque maison) ou encore la scène saisissante du (véritable) Boeing 737 crashé du film War of the Worlds de Steven Spielberg.

En voici quelques photos.


“South Pacific”

Ahmanson Theatre, Los Angeles • 20.6.10 à 18h30
Musique : Richard Rodgers (1949). Lyrics : Oscar Hammerstein II. Livret : Oscar Hammerstein II et Joshua Logan, d’après le roman Tales of the South Pacific de James A. Michener.

Mise en scène : Bartlett Sher. Direction musicale : Braden Toan. Avec Carmen Cusack (Nellie Forbush), Rod Gilfry (Emile de Becque), Anderson Davis (Joseph Cable), Keala Settle (Bloody Mary), Matthew Saldivar (Luther Billis)…

Los Angeles accueille en ce moment la tournée nationale de la somptueuse production de South Pacific que j’avais déjà évoquée lorsque je l’avais vue à New York (ici et ). Les producteurs ont sagement choisi de préserver une caractéristique important de cette reprise, le parti pris de présenter l’œuvre avec ses orchestrations originales, interprétées par un orchestre au grand complet… ou presque, car il n’y a pas tout à fait autant de musiciens à Los Angeles qu’à New York (à vue de nez, 25 au lieu de 30).

Je me fais d’ailleurs une petite frayeur au début de la représentation car la prise de son est un tout petit peu “métallique”, ce qui me fait craindre un effectif orchestral plus réduit. Heureusement, on s’habitue rapidement à cette prise de son… et on succombe bien vite aux charmes combinés de l’œuvre et de la production.

Non seulement cette tournée de South Pacific conserve tout ce qui faisait le charme irrésistible de la production new-yorkaise, mais elle parvient même à la dépasser sur certains critères. Et cela alors même que le décor a dû être adapté aux contraintes d’une tournée dans des théâtres plus traditionnels et, pour certains, plus petits que le Vivian Beaumont Theater.

La distribution est impeccable. Carmen Cusack est autrement plus crédible que Kelli O’Hara dans le rôle de la provinciale Nellie, qu’elle affuble d’un accent à couper au couteau. Le rôle d’Emile est joué et, surtout, chanté à la perfection par Rod Gilfry (vu il y a quelques mois à Paris dans le Sound of Music du Châtelet). [C’était d’ailleurs la dernière représentation de Gilfry, ce qui explique vraisemblablement les sanglots incontrôlables de Carmen Cusack pendant les saluts.]

Seul Matthew Saldivar dépare dans un ensemble excellent : c’est un de ces comédiens qui se regardent jouer… et son Luther Billis, du coup, est très très loin d’égaler le personnage étrangement touchant qu’avait réussi à en faire Danny Burstein à Broadway.

Tandis qu’on se laisse emporter par les accents enchanteurs de la partition, on se dit qu’on peut difficilement imaginer conjonction plus réussie : une des meilleures partitions de l’histoire, des orchestrations sublimes, une mise en scène inspirée et somptueuse visuellement… et une troupe talentueuse et engagée. Si ce n’est pas le paradis, ça y ressemble étrangement.


“Die Walküre”

Dorothy Chandler Pavilion, Los Angeles • 20.6.10 à 12h
Wagner (1870)

Direction musicale : James Conlon. Mise en scène : Achim Freyer. Avec Vitalij Kowaljow (Wotan), Linda Watson (Brünnhilde), Plácido Domingo (Siegmund), Michelle DeYoung (Sieglinde), Eric Halfvarson (Hunding), Ekaterina Semenchuk (Fricka), Ellie Dehn (Gerhilde), Susan Foster (Helmwige), Erica Brookhyser (Waltraute), Ronnita Nicole Miller (Schwertleite), Melissa Citro (Ortlinde), Buffy Baggott (Siegrune), Jane Dutton (Grimgerde), Margaret Thompson (Rossweisse).

(Version légèrement remaniée.)

Même si elle continue à impressionner par l’originalité de ses idées, la mise en scène d’Achim Freyer commence aussi à montrer ses limites.

D’un côté, on aime vraiment ces personnages stylisés, qui peuvent d’ailleurs figurer sur scène en plusieurs exemplaires au même moment. Le plus souvent, cela permet de montrer le chanteur d’un côté et un “double” chargé des mouvements de l’autre (ce qui n’est pas sans rappeler la mise en scène de Rheingold de Guy Cassiers, le talent et l’inspiration en plus). De temps en temps, cela permet d’avoir quatre ou cinq Wotan présents en même temps sur scène, une façon comme une autre de figurer le pouvoir du Dieu. Cette mise en scène de Walküre use et abuse également de tubes lumineux qui ressemblent un peu à des néons et qui figurent les armes des personnages : rouges pour le clan de Hunding, blancs pour Wotan et les Walkyries, bleu pour Nothung. Il y a de vrais jolis moments, comme le combat de la fin de l’acte 2, que j’ai rarement vu aussi bien monté, avec son Wotan qui plonge littéralement depuis les cintres pour séparer les combattants.

D’un autre côté, on commence à remarquer que Freyer semble imaginer sa mise en scène sous forme de tableaux fixes qu’il oublie un peu d’animer par la suite. Les deux premiers tiers du premier acte, monté dans un style très “Bob Wilson”, sont du coup assez interminables, avec un Siegmund et une Sieglinde qui n’incarnent pas du tout la montée de la passion dans la musique. De la même façon, le début de l’acte 3 avec les huit walkyries repose sur un visuel extrêmement travaillé et vraiment très inspiré, mais qui n’évolue pas par la suite, ce qui crée une impression un peu paradoxale d’immobilisme. L’autre critique qui vient à l’esprit pendant cette Walküre, c’est que l’apparition d’avatars multiples des personnages se révèle parfois un peu laborieuse et artificielle.

Heureusement, on continue à se régaler de la qualité vocale du plateau. Le Wotan de Vitalij Kowalkow est toujours une révélation, malgré une petite fatigue vers la fin. Plácido Domingo reste un Siegmund stupéfiant, même si on sent les efforts du ténor espagnol pour tenir la distance (les “Nothung !” de la fin du premier acte sont un peu faiblards). Les Walkyries, en revanche, déçoivent un peu : j’ai entendu mieux, à la fois sur le plan individuel et sur le plan collectif. (Et je me demande si la chanteuse Buffy Baggott n’était pas saoule au moment de choisir son nom de scène.)

James Conlon continue à impressionner par sa vision des ressorts dramatiques de la partition. Une vision qu’il a d’ailleurs illustrée dans une conférence introductive encore brillante avant la représentation (même s’il y a deux points sur lesquels je ne suis pas sûr d’être d’accord avec lui).


“CHiPs the Musical”

Falcon Theatre, Burbank • 19.6.10 à 16h
Rick Batalla & Henry Phillips

Mise en scène : Matt Walker. Direction musicale : Eric Heinly. Avec Rick Batalla (Ponch), Matt Walker (John), Mike Sculprizio (Getraer), Matthew Morgan (Grossman), Beth Kennedy (KG)…

J’imagine que les plus de quarante ans se souviennent de la série télévisée CHiPs, qui mettait en scène deux motards, un brun et un blond, employés par la police des autoroutes californienne. Une troupe angelena spécialisée dans la “déconstruction” de la forme théâtrale, les Troubadours, propose une comédie musicale originale inspirée par la série.

Il s’agit d’une grosse parodie sans complexe, dans une mise en scène qui laisse la place à l’improvisation. On y rigole des pantalons trop serrés des deux protagonistes, du sourire ravageur d’Erik Estrada (le brun), du brushing très recherché de Larry Wilcox (le blond), du sexisme du Sergent Getraer (qui lui vaut un séjour dans une espèce de centre de réhabilitation)… et on y poursuit, péripétie plus contemporaine, un gang d’éco-terroristes lesbiennes (si, si), dont la meneuse est une albinos synthétique (si, si).

L’écriture est pleine d’idées et la farce fait souvent mouche. Une chanson spéciale est même prévue pour accueillir les inévitables retardataires (“quel dommage, vous avez manqué la scène d’exposition”). On apprécie particulièrement les moments de distanciation par rapport à la série télé, qu’ils soient écrits ou improvisés. Tout cela est vraiment bourré de talent et monté avec beaucoup de professionnalisme.

Accessoirement, le théâtre dans lequel se tient la pièce a été construit par Garry Marshall, le réalisateur de Pretty Woman. Sa sœur, Penny Marshall, est la réalisatrice du film Big… et l’automate “Zoltan Speaks” (qui accorde au personnage principal de Big son vœu de grandir) trône en bonne place dans le hall du théâtre.

Et quelques photos prises du bord de plage entre Santa Monica et Venice :


“Das Rheingold”

Dorothy Chandler Pavilion, Los Angeles • 18.6.10 à 19h30
Wagner (1869)

Rheingold Direction musicale : James Conlon. Mise en scène : Achim Freyer. Avec Vitalij Kowaljow (Wotan), Arnold Bezuyen (Loge), Morris Robinson (Fasolt), Richard Paul Fink (Alberich), Eric Halfvarson (Fafner), Michelle DeYoung (Fricka), Ellie Dehn (Freia), Jill Grove (Erda), Graham Clark (Mime), Beau Gibson (Froh), Wayne Tigges (Donner), Stacey Tappan (Woglinde), Lauren McNeese (Wellgunde), Ronnita Nicole Miller (Floßhilde).

Je ne savais pas vraiment quoi attendre de ce Ring angeleno, le premier jamais entrepris par l’Opéra de Los Angeles, si ce n’est que les quelques images que j’avais vues de la mise en scène d’Achim Feyer avaient de quoi surprendre.

Eh bien, ces images ne sont que la face émergée d’un travail extrêmement convaincant dont le résultat est à la fois le Rheingold le plus original que j’aie vu et l’un des spectacles les plus bluffants auxquels il m’ait été donné d’assister. On est un peu dans le type de visuel que ne renierait pas La Fura del Baus, mais en encore plus fou, en encore plus créatif, dans une sorte de tourbillon inépuisable.

Je peux évidemment me tromper, mais je serais prêt à parier qu’Achim Freyer n’avait pas dû voir beaucoup de mises en scène du Ring avant d’entreprendre son travail de conception car la liberté avec laquelle il aborde l’œuvre est totale. On ne peut que se réjouir de tant de trouvailles : les personnages qui semblent sortis d’une étrange bande dessinée, les quatre mains de Loge, les six mains d’Erda, l’entrée en scène très “music-hall” de Loge, qui se dédouble à plusieurs reprises, les visages et les mains gigantesques des géants, la lumière noire, les projections, les transitions entre les tableaux, la façon de représenter — déjà — Wotan comme le “double” du Wanderer, la scène fantasmatique incroyable qui accompagne la malédiction d’Alberich, la façon qu’ont les personnages de se lancer des objets à distance, le dragon et le crapaud, les fils rouges qui représentent le souffle vital que les Dieux tirent des pommes de Freia, etc.

Et comme un bonheur vient rarement seul, la représentation est également un plaisir sur le plan musical. La façon dont Conlon mène son monde traduit non seulement une véritable intimité avec la partition, mais aussi un fort instinct musical.

Sur scène, beaucoup de surprises, car la qualité est étonnante. Bien sûr, Richard Paul Fink est depuis plusieurs années l’Alberich de référence et il est ici absolument stupéfiant. Mais d’où sort ce Vitalij Kowaljow, dont le Wotan est, n’ayons pas peur des mots, sublime ? Et ce Morris Robinson, un Fasolt absolument extraordinaire ? On prétend parfois que les voix wagnériennes sont difficiles à trouver : il y en a au moins trois sur la scène de l’Opéra de Los Angeles qui méritent de faire le tour du monde.

Ce qui ne signifie pas que le reste de la distribution soit en reste car, à part la Floßhilde enrouée de Ronnita Nicole Miller, il serait bien difficile de trouver un maillon faible dans cet ensemble magnifique.

Achim Freyer réussit un exploit rarissime : on ne voit pas du tout le temps passer pendant ces 2h35 de représentation. S’il continue comme ça dans les épisodes suivants, on va atteindre des sommets…

La conférence introductive de James Conlon est d’une virtuosité impressionnante, que ce soit sur le fond ou sur la forme.

En bonus, deux petits albums de photos : Santa Monica (aux alentours de la jetée) et le centre-ville de Los Angeles (les photos aériennes sont prises depuis un observatoire assez peu connu situé au 27ème étage de la Mairie).

Santa Monica Pier
Downtown Los Angeles



“La Donna del Lago”

Palais Garnier, Paris • 14.6.10 à 19h30
Rossini (1819). Livret : Andrea Leone Tottola, d’après Walter Scott.

Direction musicale : Roberto Abbado. Mise en scène : Lluís Pasqual. Avec Joyce DiDonato (Elena), Daniela Barcellona (Malcolm Groeme), Juan Diego Flórez (Giacomo V / Uberto di Snowdon), Simon Orfila (Duglas d’Angus), Colin Lee (Rodrigo di Dhu), Jason Bridges (Serano), Diana Axentii (Albina), Philippe Talbot (Bertram).

Rendez-vous manqué pour cette entrée au répertoire de l’Opéra de Paris de cette curiosité rossinienne. Je veux bien admettre un manque de familiarité aigu avec ce répertoire mais j’ai cru périr d’ennui pendant le premier acte malgré la qualité évidente d’une distribution de rêve. Au point de m’enfuir à l’entracte.

Je serais bien en peine d’expliquer en détail les raisons de cette réaction, mais une chose est sûre : la mise en scène de Lluís Pasqual est un prototype particulièrement caractéristique de non-mise en scène. Les chanteurs se succèdent pour interpréter leurs airs face au public sans jamais interagir entre eux. Une version de concert aurait sans doute été plus palpitante. (Et j’espère que ce n’est pas une tentative pour retrouver une authenticité historique quelconque car ce serait pitoyable.)

L’absence de mise en scène est d’autant plus regrettable que La Donna del lago ne fait pas partie de ces histoires qui se racontent toutes seules au fil du livret : on a précisément besoin d’un metteur en scène pour faire émerger l’arc dramatique de l’histoire quand il n’est pas immédiatement perceptible.

Le visuel, qui semble vouloir jouer sur une mise en abyme du concept-même d’opéra (pourquoi ??), est épuisant tant il est statique et apparemment sans lien avec la pièce. Le procédé consistant à faire apparaître chanteurs et accessoires par une trappe située au milieu de la scène (enfin, au milieu du “lac”) semble gratuit et prétentieux.

Bref : au secours.


“Die Walküre”

Opéra Bastille, Paris • 13.6.10 à 14h
Richard Wagner (1870)

Direction musicale : Philippe Jordan. Mise en scène : Günter Krämer. Avec Thomas Johannes Mayer (Wotan), Katarina Dalayman (Brünnhilde), Robert Dean Smith (Siegmund), Ricarda Merbeth (Sieglinde), Yvonne Naef (Fricka), Günther Groissböck (Hunding), Marjorie Owens (Gerhilde), Gertrud Wittinger (Ortlinde), Silvia Hablowetz (Waltraute), Wiebke Lehmkuhl (Schwertleite), Barbara Morihien (Helmwige), Helene Ranada (Siegrune), Nicole Piccolomini (Grimgerde), Atala Schöck (Rossweisse), Gertrud Wittinger (Ortlinde).

“On en redemande”, écrivais-je à la suite de ma première visite. Eh bien, on en a repris.

On sent un peu de fatigue dans certaines voix : c’est chez Robert Dean Smith que c’est le plus évident. Comme beaucoup de Siegmund, on le sent presque en difficulté dans les dernières mesures du premier acte mais, en grand professionnel, il “gère”.

Il n’en reste pas moins que la représentation est un délice sur le plan vocal.

Je profite de cette deuxième visite pour prêter plus d’attention à la direction de Philippe Jordan, dont je cherche à comprendre pourquoi elle me parle aussi peu. Il y a bien des accents dans le premier acte, mais Jordan ne dépasse que rarement le mezzo piano, ce qui, fatalement, nuit à l’efficacité dramatique. Je me demande d’ailleurs si la fosse, dont chaque directeur de l’Opéra de Paris semble vouloir modifier la profondeur, n’est pas redescendue par rapport à l’ère Mortier : les harpes qui célèbrent l’arrivée du printemps sont à peine audibles alors que je ne suis assis qu’à quelques rangées de distance, ce qui est quand même surprenant.

C’est, à nouveau, dans le début du deuxième acte que je suis le plus agacé par les partis pris de Jordan, qui laisse Fricka complètement seule avec sa colère. C’est vers le milieu du deuxième acte (un peu plus tôt que dans mes souvenirs de la représentation précédente) qu’il commence à enlever la sourdine. Le troisième acte est à nouveau splendide, d’autant que les musiciens ont retrouvé leur forme habituelle.

Là où Jordan fait des merveilles, c’est dans son attention à la continuité de la ligne mélodique : il fait des legato à pleurer tellement ils sont beaux. Pendant l’entracte, j’entends un spectateur faire un parallèle avec Knappertsbusch : il me semble assez pertinent.

Bon… Et la mise en scène ? Entendons-nous bien, je n’ai pas écrit qu’elle était bonne (contrairement à celle de Rheingold, que j’ai aimée). J’ai écrit qu’elle ne me semblait pas mériter l’opprobre que lui ont fait porter une partie du public et des critiques. Elle est plutôt lisible, parfois un peu désarmante de littéralité mais aussi occasionnellement inspirée, même si la direction d’acteurs pourrait avoir plus de profondeur.

Placer le premier acte sous le signe des réminiscences douloureuses de Sieglinde ne me semble pas hors-sujet. Et je trouve plutôt inspiré (même si Krämer n’est pas le premier à avoir l’idée) de montrer dans le troisième acte Wotan entrer en scène les bras chargés du cadavre de Siegmund, le fils qu’il a dû sacrifier au nom du respect des principes divins que Fricka a dû longuement lui rappeler. Quand il endort Brünnhilde, c’est d’un deuxième enfant qu’il doit se séparer : on imagine le poids psychologique que ces deux épisodes successifs représentent pour lui.

Reste l’énigmatique image finale, dans laquelle on croit deviner Erda portant le deuil de “sa” terre, déjà détruite par le feu. La séparation d’avec Brünnhilde comme préfiguration du Crépuscule final ? Je ne serais pas surpris de retrouver cette image à l’identique à la fin de Götterdämmerung. C’est un peu tiré par les cheveux, mais je suis intrigué.


“The Pearl Fishers”

Coliseum (English National Opera), Londres • 12.6.10 à 19h30
Les Pêcheurs de perles
. Bizet (1863). Livret d’Eugène Cormon et Michel Carré. Version en anglais de Martin Fitzpatrick.

Pearlfishers Mise en scène : Penny Woolcock. Direction musicale : Rory Macdonald. Avec Hanan Alattar (Leila), Christopher Steele / David Newman (Nadir), Quinn Kelsey (Zurga), Freddie Tong (Nourabad).

J’avoue une grande faiblesse pour cette partition de Bizet, qui me transporte autrement plus que Carmen. Et la façon dont elle est interprétée par l’orchestre de l’English National Opera sous la direction du (très) jeune mais talentueux Rory Macdonald a tout pour plaire : depuis le premier rang de l’orchestre, je me suis laissé emporter plus d’une fois par la magie évocatrice de ces atmosphères musicales exotiques et intenses.

L’English National Opera présente bien sûr l’œuvre en anglais, dans une traduction peut-être un peu trop terre à terre pour être totalement viable. La mise en scène de Penny Woolcock, transposée dans l’Inde contemporaine, propose des visuels fort séduisants, mais elle a tendance aussi à être un peu statique par moments.

Beaucoup de rebondissements sur scène : on nous annonce que Hanan Alattar est victime d’une angine mais qu’elle se produira quand même. En revanche, Alfie Boe, qui interprète normalement le rôle de Nadir, victime lui aussi d’une angine, a dû abandonner malgré, nous dit-on, sa ferme volonté d’assurer quand même son engagement. C’est donc sa doublure, Christopher Steele, qui va le remplacer, mais… il est lui aussi victime d’une angine et demande l’indulgence du public.

(Une dame, derrière moi, dit à sa voisine que les trois chanteurs ont dû se refiler un virus… avant de s’arrêter brusquement pour pouffer, sans doute en visualisant les circonstances qui auraient pu conduire à cette malencontreuse situation.)

Steele, malheureusement, est en très petite forme. Il attaque “Au fond du temple saint” avec une voix assez claire, mais celle-ci se voile très vite et, après quelques instants, Steele est en grande difficulté dans l’aigu, qu’il crie plus qu’il ne chante. Il disparaît de scène après son air et réapparaît muni d’une petite bouteille en plastique sans doute remplie de quelque élixir miraculeux. Quand il attaque “Je crois entendre encore”, on imagine qu’il va peut-être s’en sortir… mais non, la voix se voile à nouveau très vite et la suite est vraiment douloureuse à écouter. Je n’arrive plus vraiment à le regarder tant il fait de la peine.

À la fin de l’entracte, inévitablement, on nous annonce que Steele ne peut pas continuer à chanter. Coup de chance, l’un des choristes, David Newman, a déjà interprété le rôle de Nadir, “dans une traduction complètement différente”, nous précise-t-on. Il va donc chanter le rôle depuis le côté de la scène en lisant la partition tandis que Steele continuera à représenter le personnage sur scène puisqu’il connaît la mise en scène. Après un faux départ plutôt rigolo (Newman chante par erreur un trait appartenant à Leila), la représentation peut s’achever cahin-caha, Newman se révélant tout à fait à la hauteur, même s’il avance prudemment et qu’il a tendance à se laisser écraser par ses collègues dans les numéros d’ensemble.

Au milieu de toutes ces péripéties, le baryton hawaïen Quinn Kelsey se distingue en incarnant un Zurga absolument enchanteur.

Pendant les saluts, on voit Hanan Alattar applaudir ses deux Nadir avec enthousiasme depuis la coulisse. À peine le rideau est-il tombé que les choristes font un triomphe à celui des leurs qui a sauvé la représentation.


“The Fantasticks”

Duchess Theatre, Londres • 12.6.10 à 15h
Musique : Harvey Schmidt. Livret et lyrics : Tom Jones.

Fantasticks Mise en scène : Amon Miyamoto. Direction musicale : Tom Deering. Avec Hadley Fraser (The Narrator / El Gallo), Edward Petherbridge (The Old Actor), Clive Rowe (The Boy’s Father), David Burt (The Girl’s Father), Lorna Want (The Girl), Luke Brady (The Boy), Paul Hunter (Mortimer), Carl Au (The Mute).

J’avais décrit ici cette charmante petite comédie musicale qui détient le record absolu de durée pour une comédie musicale puisqu’elle s’est jouée “Off-Broadway” de manière ininterrompue de mai 1960 à janvier 2002.

Cette nouvelle production londonienne a ouvert ses portes le 24 mai dernier, mais elle les refermera dès le 26 juin pour cause d’insuccès critique et public. Et pourtant, je me suis régalé.

Il est vrai qu’il faut accepter les codes très décalés de cette œuvre un peu surréaliste, lointainement inspirée par Les Romanesques d’Edmond Rostand. C’est d’autant plus facile que la production réussit à créer une atmosphère onirique, capable de porter ce charme diffus et insaisissable.

C’est pourtant là que cette production fait mouche : la mise en scène du Japonais Amon Miyamoto, qui s’était déjà fait remarquer avec sa superbe re-conception de la comédie musicale Pacific Overtures à New York en 2004, foisonne de petites trouvailles et de clins d’œil plus délicieux les uns que les autres. Les orchestrations de Jason Carr, pour une fois augmentées par rapport à la version originale qui se contentait d’un piano et d’une harpe (il rajoute trois instruments), sont aussi une grande réussite.

Et puis la distribution est superbe, du Narrateur de Hadley Fraser, un baryton extrêmement charismatique (il tenait le rôle masculin principal dans The Pirate Queen à Broadway) au “Vieil Acteur” irrésistible d’Edward Petherbridge en passant par les deux pères de Clive Rowe et David Burt, deux excellents vétérans de la scène londonienne.

Dommage que le public n’ait pas accroché…


“Les Misérables”

Théâtre du Châtelet, Paris • 11.6.10 à 20h
Musique : Claude-Michel Schönberg. Lyrics : Herbert Kretzmer. Livret et lyrics originaux : Alain Boublil et Jean-Marc Natel.

Lesmis Mise en scène : Laurence Connor & James Powell. Direction musicale : Peter White (?). Avec John Owen-Jones (Jean Valjean), Earl Carpenter (Javert), Madalena Alberto (Fantine), Ashley Artus (Thénardier), Lynne Wilmot (Madame Thénardier), Gareth Gates (Marius), Katie Hall (Cosette adulte), Rosalind James (Éponine), Jon Robyns (Enjolras), …

Deuxième visite à cette magnifique production. Un tout petit fond de routine s’est déjà installé et rend quelques passages légèrement moins spectaculaires, notamment le “On My Own” d’Éponine, qui est nettement moins touchant que la première fois. Le panneau placé à l’entrée du théâtre indique que l’orchestre est dirigé par Peter White, mais il me semble pourtant que l’annonce faite au début du spectacle indique un autre nom. Ce qui me semble d’autant plus vraisemblable que l’on observe une légère tendance à revenir aux tempos originaux au lieu de la version “accélérée” qui fait pourtant le charme de cette conception.


“Die Walküre”

Opéra Bastille, Paris • 9.6.10 à 18h
Richard Wagner (1870)

Direction musicale : Philippe Jordan. Mise en scène : Günter Krämer. Avec Thomas Johannes Mayer (Wotan), Katarina Dalayman (Brünnhilde), Robert Dean Smith (Siegmund), Ricarda Merbeth (Sieglinde), Yvonne Naef (Fricka), Günther Groissböck (Hunding), Marjorie Owens (Gerhilde), Gertrud Wittinger (Ortlinde), Silvia Hablowetz (Waltraute), Wiebke Lehmkuhl (Schwertleite), Barbara Morihien (Helmwige), Helene Ranada (Siegrune), Nicole Piccolomini (Grimgerde), Atala Schöck (Rossweisse), Gertrud Wittinger (Ortlinde).

Vocalement, cette Walküre se classe parmi les meilleures que j’aie entendues. Il est amusant de retrouver Robert Dean Smith et Ricarda Merbeth, qui jouaient les deux personnages principaux dans Die Tote Stadt, dans le rôle des jumeaux incestueux : ils assurent un premier acte de très haut niveau.

Même si j’aurais aimé retrouver le Wotan de Rheingold, Falk Struckmann, qui m’avait vraiment séduit, son successeur, Thomas Johannes Mayer ne démérite pas. Dans le deuxième acte, il donne la réplique à la Fricka délicieusement révoltée d’Yvonne Naef, dont la robe ressemble opportunément à un volcan en éruption. Quant à la Brünnhilde de Katarina Dalayman, elle est infiniment meilleure qu’à New York (où, par coïncidence, elle partageait déjà la scène avec Yvonne Naef). Excellentes Valkyries, qui chantent dans un ensemble irréprochable.

Je reste toujours aussi partagé face à la direction musicale de Philippe Jordan. Si son troisième acte est superbement réussi (malgré une inhabituelle fatigue de l’orchestre, en petite forme), ses deux premiers actes sont frustrants tant la conduite musicale semble déconnectée du relief dramatique de l’œuvre. Je veux bien accepter l’idée d’une approche “chambriste” de la partition, mais pas au point de passer à côté de moments où la mise en relief est quasiment incontournable : aucun accent dans le prélude, pourtant difficile à dissocier de l’image d’un Siegmund errant dans la forêt ; dans le premier acte, l’arrivée du printemps passerait presque inaperçue si elle n’était soulignée par un bel effet de mise en scène ; dans le deuxième acte, alors que Fricka déchaîne sa colère contre Wotan, Jordan lui sert une sorte de pastorale, en contresens total avec ce qu’elle chante. Il suffit pourtant de s’intéresser un peu au texte, ou même au langage corporel des chanteurs : quand la musique semble autant en opposition, il y a un problème.

Quant à la mise en scène, j’ai cru comprendre qu’elle s’était attirée pas mal de critiques, dont une crucifixion en bonne et due forme sans argumentation particulière par le critique musical du Monde. Je suis sans doute contaminé par la fréquentation de certains théâtres étrangers, mais je ne trouve rien de scandaleux dans la conception de Krämer, même si elle ne m’a pas du tout séduit à l’égal de son Rheingold.

Il y a, c’est vrai, quelques images pas très faciles à comprendre — j’imagine qu’il faut passer par les notes de mise en scène pour déchiffrer les plus cryptiques, notamment le tableau sur lequel s’achève l’opéra. Mais la plupart des partis pris de mise en scène sont lisibles : Krämer sépare visuellement le monde des Dieux de celui des hommes de manière très nette ; en cohérence avec Rheingold, il loge Walhalla au sommet de l’immense escalier que les protagonistes gravissaient à la fin de l’opus précédent ; il recycle une idée assez souvent utilisée en transformant Hunding et ses hommes en une sorte de groupe paramilitaire,… Rien de bien méchant ni de bien sorcier.

Le traitement visuel du début de l’acte 3 a dû surprendre, mais il est d’une grande littéralité : les Valkyries recueillent les héros tombés au champ de bataille et les préparent à rejoindre Walhalla ! Reste quelques maladresses (le chêne du premier acte, figuré par un tableau ; les encombrantes pommes du deuxième acte) et les éternelles incohérences faciles à éviter comme le fait de faire sortir Sieglinde à jardin au troisième acte alors que les Valkyries ont clairement indiqué que “l’est”, où elle est censée fuir, se trouve à cour.

Mais tout cela est secondaire à côté du niveau des prestations vocales, qui portent cette Walküre sur des cimes très élevées. On en redemande…


“Hamlet”

Opéra de Marseille • 6.6.10 à 14h30
Ambroise Thomas (1868). Livret : Michel Carré et Jules Barbier, d’après Shakespeare.

Direction musicale : Nader Abbassi. Mise en scène : Vincent Boussard. Avec Franco Pomponi (Hamlet), Patrizia Ciofi (Ophélie), Nicolas Cavallier (Claudius), Marie-Ange Todorovitch (Gertrude), Christophe Berry (Laërte), Bruno Comparetti (Marcellus), Alain Gabriel (Horatio),…

Quel régal ! S’il n’avait pas fallu supporter la température ridiculement élevée qui régnait dans la salle, cette représentation se serait hissée tout en haut de la liste des grands moments d’opéra de la saison.

Le mérite en revient avant tout à la direction musicale inspirée et élégante de Nader Abbassi, qui approche la partition avec intelligence, clarté et une intuition apparemment sans faille. Il obtient de l’orchestre une prestation d’une élégance et d’une qualité superlatives : on entend rarement, même à Paris ou dans d’autres capitales, des cuivres aussi lyriques, homogènes et irréprochables techniquement.

Le plateau est également remarquable. Le Hamlet de Franco Pomponi est habité et charismatique ; sa voix, assurée et sonore, est envoûtante. (Le livret s’acharne à rendre le “H” de Hamlet muet ; je n’arrive pas à m’y résoudre.) Patrizia Ciofi, dont la prestation de l’acte 2 n’est pas complètement convaincante, fait un tabac justifié avec l’acte de la folie, dans lequel elle est simplement incroyable. Après un démarrage un peu difficile, Marie-Ange Todorovitch réalise une prestation dramatique de très haut vol dans l’acte 3. Comme toujours, Nicolas Cavallier est enthousiasmant.

La mise en scène de Vincent Boussard est d’une grande sobriété, dans un décor unique assez somptueux visuellement de Vincent Lemaire. Boussard gère très bien le chœur (au demeurant excellent), déplace plusieurs fois l’action dans la salle ou dans les loges et il ménage une sorte de final à la Carsen en jouant sur la hauteur du décor dans le dernier acte. Il s’attire malencontreusement les sifflets de quelques spectateurs aigris, vraisemblablement à cause de son choix de représenter la mort d’Ophélie dans une baignoire. Ce n’est certes pas sa meilleure idée, mais elle se défend compte tenu de son traitement du personnage d’Ophélie : une illuminée obsédée par ses livres. À la fin de l’acte de la folie, des pages arrachées et froissées, poussées par le vent, viennent joncher le sol : c’est une image pleine de beauté et d’émotion.

Bravo à Pomponi d’avoir défendu son metteur en scène en marquant très visiblement son incompréhension au moment des sifflets.


“Love Story”

Minerva Theatre, Chichester (UK) • 5.6.10 à 14h15
Livret et lyrics : Stephen Clark, d’après le scénario et le roman d’Erich Segal. Musique et lyrics additionnels : Howard Goodall.

Mise en scène : Rachel Kavanaugh. Direction musicale : Stephen Ridley. Avec Emma Williams (Jenny Cavilleri), Michael Xavier (Oliver Barrett IV), Peter Polycarpou (Phil Cavilleri), Rob Edwards (Oliver Barrett III),…

Le festival de Chichester (dont je parlais justement à propos d’Enron) continue à innover en proposant la création d’une comédie musicale adaptée du film bien connu de 1970.

L’aventure n’est évidemment pas sans risque : l’histoire est déjà éminemment mélodramatique ; le risque que la musique ne contribue à l’enfoncer dans la guimauve est considérable. Il est évité en bonne partie grâce à l’élégante partition pour petit ensemble de chambre de l’excellent Howard Goodall, un compositeur actif dans de nombreux domaines et dont la comédie musicale The Hired Man (1984) est peut-être l’une des plus belles partitions méconnues de l’histoire du théâtre musical.

Ce sont les lyrics de Stephen Clark, malheureusement, qui plombent un peu l’aventure tant ils ont du mal à décoller pour donner de la perspective à l’histoire au lieu de se vautrer dans la littéralité. Il y est beaucoup question de cœur, d’amour et de soleil levant, avec des rimes qu’on voit venir à trois kilomètres, ce qui n’est jamais bon signe.

Mais cela n’empêche pas Love Story d’appuyer sur tous les bons boutons. Bien décidé à ne pas céder aux sanglots, trop difficiles à gérer au premier rang d’un aussi petit théâtre, j’ai quand même eu beaucoup de mal à retenir mes larmes. Et pas seulement parce que l’histoire est triste au dernier degré. Également parce que la présentation de l’histoire conjugue sobriété et efficacité avec un très bel instinct dramatique.

Les musiciens occupent le fond du magnifique décor noir et blanc de Peter McKintosh, éclairé avec goût par Howard Harrison. Un simple carré au sol marque l’espace scénique, entouré par les gradins de trois côtés. Les scènes s’y enchaînent de manière fluide, avec des comédiens parfaitement dirigés par Rachel Kavanaugh.

La distribution des rôles est un sans-faute. Elle n’a pourtant pas dû être si simple car il faut des comédiens capables de porter l’histoire sans la trivialiser et suffisamment bons chanteurs pour interpréter la partition tout en légèreté d’Howard Goodall.

Pari réussi avec Emma Williams et Michael Xavier, un couple de jeunes premiers irréprochable, et le magnifique Peter Polycarpou, dont je me redisais encore récemment en regardant le DVD récemment publié de Imagine This à quel point il est capable de jouer sur le registre de l’émotion avec justesse et sensibilité.


“Paradise Found”

Menier Chocolate Factory, Londres • 4.6.10 à 20h
Musique : Johann Strauss II. Lyrics : Ellen Fitzhugh. Livret : Richard Nelson. D’après le roman Die Geschichte von der 1002. Nacht de Joseph Roth.

Mise en scène : Harold Prince et Susan Stroman. Avec Mandy Patinkin (le Grand Eunuque), John McMartin (le Shah), Judy Kaye (Frau Matzner), Shuler Hensley (le Baron), Kate Baldwin (Mizzi), Nancy Opel (la Femme du marchand de savon), …

Le petit théâtre londonien de la Menier Chocolate Factory accueille, on ne sait trop pourquoi, la création d’une œuvre dont on entendait parler depuis des années : l’adaptation en comédie musicale du dernier roman de l’écrivain autrichien Joseph Roth (1894–1939), Die Geschichte von der 1002. Nacht, qui narre une visite du Shah de Perse à Vienne à la fin du 19ème siècle afin d’y soigner sa mélancolie.

Deux caractéristiques rendent cette aventure singulière.

D’une part, les concepteurs ont choisi de ne pas doter cette nouvelle comédie musicale d’une partition originale. Ils ont en effet préféré aller piocher dans le riche catalogue des compositions de Johann Strauss fils, une idée assez cohérente compte tenu de l’époque à laquelle se situe l’action. Cette façon de procéder rappelle la “méthode Wright & Forrest”, dont je parlais récemment à l’occasion des représentations de Magdalena au Théâtre du Châtelet.

D’autre part, l’équipe à l’origine de ce projet est presque intégralement américaine… et elle est d’un pédigrée collectif que l’on ne trouve que rarement dans un théâtre aussi petit : le metteur en scène, Harold Prince, est l’une des légendes vivantes de Broadway, au point que l’on n’arrive plus vraiment à compter le nombre de ses Tony Awards ; la co-metteuse en scène et chorégraphe, Susan Stroman, a déjà engrangé cinq statuettes ; l’arrangeur et orchestrateur, Jonathan Tunick, est unanimement considéré comme l’un des praticiens majeurs de sa profession.

Quant à la distribution, on y compte au moins deux vedettes majeures : Mandy Patinkin, créateur du rôle de George dans Sunday in the Park With George et récipiendaire d’un Tony Award pour son rôle dans Evita ; et Judy Kaye, membre de la distribution originale de la production new-yorkaise de The Phantom of the Opera (encore un Tony Award). On y trouve aussi quelques grands noms largement admirés, comme John McMartin (distribution originale de Sweet Charity en 1966), Kate Baldwin (Finian’s Rainbow), Shuler Hensley (Tony Award pour sa superbe prestation dans la récente reprise d’Oklahoma!), Nancy Opel, etc.

Avec une telle somme de talents… et la réputation de la Menier Chocolate Factory pour transformer en or tout ce qu’elle touche, le succès était nécessairement assuré.

Eh bien non. La presse a été unanime dans son appréciation négative de Paradise Found. En gros, elle reproche au livret son humour graveleux. C’est que le Shah n’est pas seulement mélancolique : il rencontre de sérieux problèmes de libido. Problèmes qui, après une tentative échouée avec l’Impératrice d’Autriche, le conduiront dans une maison close de Vienne où il passera une nuit régénératrice avec une prostituée qui se trouve également être la “régulière” du Colonel qui assure l’escorte du Shah, Colonel qui sombrera avant l’entracte dans une dépression noire car il n’a pas mesuré la profondeur de son amour pour Mizzi.

Je ne suis pas certain de comprendre ce qui a motivé l’ampleur du dégoût provoqué par la pièce auprès de la critique londonienne, sauf crise de pudibonderie aussi soudaine qu’improbable.

Car, au-delà de cette histoire de libido, la pièce possède quelques attraits. Au premier chef, bien entendu, il faut citer la jolie partition constituée d’extraits de Johann Strauss fils, merveilleusement orchestrée par Jonathan Tunick. Sans compter la qualité superlative de la distribution, qui fait honneur à la beauté des arrangements de Tunick. Mais il y a aussi le superbe décor de Beowulf Boritt, qui m’avait déjà fait très forte impression pour son travail sur The Tin Pan Alley Rag.

Pour en revenir au livret, Paradise Found possède également deux atouts significatifs : d’une part, le joli personnage du Grand Eunuque, interprété avec beaucoup de sensibilité par un Mandy Patinkin que je pensais pourtant ne pas beaucoup apprécier ; et, d’autre part, un second acte vraiment émouvant dans lequel, les histoires de libido étant soldées, l’histoire d’amour du Baron et de Mizzi peut s’épanouir.