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Posts from May 2010

Concert Concertgebouworkest / Blomstedt au Concertgebouw

Concertgebouw, Amsterdam • 30.5.10 à 14h15
Concertgebouworkest, Herbert Blomstedt

Bruckner : symphonie n° 5

Superbe ! On m’avait pourtant décrit Blomstedt comme un chef froid et sans âme, mais sa rigueur me semble parfaitement adaptée à l’écriture de Bruckner. J’étais très bien placé pour observer la gestique du chef : elle est précise, certes, mais il y a aussi des moments où les mains se mettent à sculpter l’air comme pour donner corps à la musique. Ce qu’il dessine avec ses mains coïncide si bien avec ce que l’on entend que c’en est presque miraculeux. Et puis, Blomstedt fait partie de ces chefs qui battent encore les temps forts vers le bas, une pratique qui semble en voie de disparition malgré son évident côté intuitif.

La vision de Blomstedt est très structurée mais elle n’enferme pas la musique, au contraire, elle lui permet de s’épanouir en beauté. Il y a des silences, parfaits pour profiter de l’acoustique généreuse du lieu… et il y a des moments où tel pupitre peut faire la démonstration de son talent : les cuivres sont particulièrement mis à l’honneur dans le premier mouvement, puis ce sont les cordes qui font des merveilles dans le deuxième mouvement.

Final en beauté et standing ovation instantanée pour l’orchestre et son chef. Ça valait le détour.


“My Fair Lady”

Det Kongelige Teater (Gamle Scene), Copenhague • 29.5.10 à 19h30
Musique : Frederick Loewe (1956). Livret et lyrics : Alan Jay Lerner, d’après Pygmalion de George Bernard Shaw. Adaptation en danois : Kasper Hoff (livret) et Karen Hoffmann (lyrics).

Mise en scène : Kasper Holten. Direction musicale : David Firman. Avec Cecilie Stenspil (Eliza Doolittle), Søren Pilmark (Henry Higgins), Stig Hoffmeyer (Pickering), Mette Horn (Mrs. Pearce / Zoltan Karpathy), Malene Schwartz (Mrs. Higgins), Zlatko Buric (Alfred P. Doolittle), Magnus Vigilius (Freddy Eynsford-Hill), Lise-Lotte Nielsen (Mrs. Eynsford-Hill)…

Il est toujours très intéressant de voir une nouvelle production de My Fair Lady, surtout sur une scène comme celle du Théâtre royal du Danemark, connue pour ne jamais laisser la mise en scène à l’arrière-plan. Mais l’attrait principal de cette production, c’est bien sûr son orchestre au grand complet, mené de main de maître par le chef anglais David Firman, que j’avais d’ailleurs vu peu de temps auparavant sur la scène du Royal Albert Hall où il était l’un des quatre chefs du spectacle The Night of 1000 Voices.

My Fair Lady constitue un relatif casse-tête compte tenu des nombreux changements de décor à gérer, notamment vers la fin de l’œuvre, où ils s’accélèrent. Cette production relève le défi haut la main grâce à un décor fort ingénieux, capable non seulement de s’adapter aux contraintes du texte, mais également de donner au metteur en scène une certaine liberté pour ajouter quelques traits personnels assez originaux.

Le décor à deux niveaux de Marie í Dali permet de positionner chaque classe sociale dans une hiérarchie visuelle : en haut, les riches ; en bas, dans des recoins sombres, les pauvres. Quand Doolittle vient chez Higgins pour essayer de lui extorquer un peu d’argent, il reste dans la rue, tandis que Higgins lui parle du haut d’une fenêtre à l’étage.

Quand l’orchestre commence à jouer l’ouverture, des comédiens viennent saluer devant le rideau tandis qu’une partie de la troupe, répartie dans la salle, applaudit (ou hue). C’est que la pièce, on le sait, commence à la fin d’une représentation d’opéra à Covent Garden : le metteur en scène en profite pour donner l’impression de commencer par la fin.

Puis les traits originaux se multiplient : pendant la chanson “Wouldn’t It Be Loverly?”, des danseurs en frac, canne et haut de forme apparaissent comme pour mieux matérialiser l’aspect onirique de la chanson. Un peu plus tard, lorsque Freddy chante “On the Street Where You Live” devant la maison de Higgins, il se retrouve soudain en train de danser sur les toits, à la façon des ramoneurs de Mary Poppins. Entre temps, le public aura bien rigolé en voyant les chapeaux du Royal Ascot, tous en forme de théière, tasse, voire de plateau à thé entier.

Le trait peut-être le plus original consiste à laisser Eliza s’envoler (à la façon de Billy Elliot) pendant qu’elle valse avec le Prince de Transylvanie à la fin du premier acte. L’idée illustre fort bien l’état dans lequel se trouve Eliza à ce moment-là… mais on ne peut s’empêcher de penser que le procédé manque de subtilité… Du moins jusqu’à ce qu’arrive le début du deuxième acte : tout le monde se réjouit de l’exploit de Higgins en oubliant complètement la pauvre Eliza et la totalité de la chanson “You Did It” se déroule alors qu’Eliza pendouille toujours au bout de son filin, complètement oubliée de tous et manifestement excédée.

Pour la scène finale, le metteur en scène n’a pas réussi à rester dans le non-dit voulu par les auteurs. Higgins et Eliza tombent dans les bras l’un de l’autre et s’embrassent à pleine bouche. Il faut reconnaître que c’est une fin assez logique compte tenu de la façon dont les comédiens ont été dirigés pendant toute l’œuvre.

Belle distribution, très compétente dans l’ensemble. Je ne me suis rendu compte qu’une fois de retour à mon hôtel que c’est la même comédienne qui joue les rôles de Mrs. Pearce et de Zolta Karpathy, un choix pour le moins inhabituel…

Je me suis aperçu en me promenant dans la ville que j’aurais pu voir une matinée de Mary Poppins avant la représentation de My Fair Lady : mon sens légendaire de la planification a du plomb dans l’aile !


“Les Misérables”

Théâtre du Châtelet, Paris • 26.5.10 à 20h
Musique : Claude-Michel Schönberg. Lyrics : Herbert Kretzmer. Livret et lyrics originaux : Alain Boublil et Jean-Marc Natel.

Lesmis Mise en scène : Laurence Connor & James Powell. Direction musicale : Peter White. Avec John Owen-Jones (Jean Valjean), Earl Carpenter (Javert), Madalena Alberto (Fantine), Ashley Artus (Thénardier), Lynne Wilmot (Madame Thénardier), Gareth Gates (Marius), Katie Hall (Cosette adulte), Rosalind James (Éponine), Jon Robyns (Enjolras), …

Il ne faut pas bouder son plaisir : Les Misérables n’a jamais connu en France la reconnaissance publique que mériterait pourtant son statut de blockbuster planétaire du répertoire de la comédie musicale. On sait que la version qui a conquis le monde doit beaucoup au travail effectué en vue de la création londonienne, en 1985, mais il n’en reste pas moins qu’il s’agit bien à l’origine de l’œuvre de deux auteurs français, Claude-Michel Schönberg et Alain Boublil. (Le spectacle londonien a été présenté en France lors de la saison 1991/1992.)

Le Châtelet confirme son engagement au service du répertoire de la comédie musicale en accueillant une production montée à l’occasion du 25ème anniversaire de la création londonienne. Elle a ouvert ses portes à Cardiff il y a quelques mois et va sillonner le Royaume-Uni avant de s’arrêter, en septembre, au Barbican, le lieu-même de la création de 1985. (Il y a aura donc, pendant quelques jours, deux productions des Misérables présentées simultanément sur les scènes londoniennes.)

Le parti pris des concepteurs de cette nouvelle production consiste à s’affranchir totalement des codes institués par la production originale de Trevor Nunn et John Caird, qui sont pourtant devenus des références implicites que tout le monde a en tête.

Les visuels concoctés par Matt Kinley (décors) et Paule Constable (lumières), qui s’inspirent de dessins et peintures de Victor Hugo lui-même, sont d’une beauté sidérante. Des projections parfois animées (sans excès) créent de superbes ambiances ou des transitions hautement spectaculaires. Les nouvelles orchestrations de Chris Jahnke sont subtiles, légères et elles révèlent des aspects de la partition de Schönberg qui étaient jusque-là un peu écrasés par l’emphase générale. La mise en scène de Laurence Connor et James Powell est fluide et privilégie un tempo général assez soutenu qui permet d’éviter certaines lourdeurs.

Jolie distribution, dans laquelle on retrouve plusieurs habitués de l’œuvre, notamment John Owen-Jones en Valjean. La partition impose des recours fréquents à la voix de tête de la part de plusieurs interprètes, qui font montre d’une belle dextérité en la matière. Owen-Jones lui-même achève sa fameuse chanson “Bring Him Home” sur un superbe la aigu, qu’il attaque “straight” avant d’injecter un vibrato parfaitement maîtrisé à mi-chemin.

À mon sens, cette nouvelle conception de la mise en scène est largement supérieure à la version originale sur plusieurs critères. Un travail de conception intelligent qui évite avec soin les pièges d’une vision trop monocorde d’une œuvre qui peut facilement verser dans une emphase excessive. Superbe et relativement incontournable !


“A Single Man”

À bord du vol AF 9 • 23.5.10
Tom Ford (2009). Avec Colin Firth, Julianne Moore, Nicholas Hoult, Matthew Goode, …

J’ai enfin pu regarder ce film assez fascinant de Tom Ford, même si c’est le type de film qu’il n’est pas idéal de regarder dans un avion. J’imagine que certains ont dû reprocher au film son côté esthétisant ; je le trouve au contraire absolument scotchant. Superbe bande son idéalement mélodramatique d’Abel Korzeniowski : comme pour l’image, c’est assumé et fort. Formidables performances de Colin Firth et de Julianne Moore : ce n’est pas une surprise…

Mais quand les gens ont-ils cessé d’être aussi élégants ?


“City of Angels”

The Gallery Players, New York (Brooklyn) • 23.5.10 à 15h
Musique : Cy Coleman (1989). Lyrics : David Zippel. Livret : Larry Gelbart.

Cityofangels Mise en scène : Trey Compton. Direction musicale : Jeffrey Campos. Avec Jared Troilo (Stine), Danny Rothman (Stone), Abby Stevens (Gabby/Bobbi), Blair Alexis Brown (Donna/Oolie), Greg Horton (Buddy Fidler), Kathleen Watson (Carla/Alaura Kingsley), Lara Hayhurst (Avril Raines/Mallory Kingsley), Tony Castellanos (Pancho Vargas/Lieutenant Munoz)…

Mon dernier contact avec cette formidable comédie musicale de Cy Coleman date d’il y a deux semaines. Je me réjouissais d’en voir enfin une production new-yorkaise professionnelle après en avoir vu deux productions londoniennes interprétées par des étudiants en comédie musicale (respectivement issus de la Guildhall School et de la London School of Musical Theatre).

Relative déception à l’arrivée, puisque le niveau moyen est légèrement inférieur à celui des représentations londoniennes. Le plaisir musical est partiellement gâché par le trompettiste, qui a de sacrés passages à vide (déchiffre-t-il ? on pourrait le penser par moments). Comme toujours, les contraintes liées à la petite taille du théâtre et à la modestie évidente du budget de production suscitent une créativité assez réjouissante.

J’avoue ne pas avoir suffisamment passé de temps en dehors de Manhattan. Le trajet jusqu’au théâtre, même s’il est sportif en raison de travaux sur la ligne de métro F, permet de découvrir un Brooklyn éminemment sympathique depuis le bus de remplacement. Au prix d’un sprint épique pour parvenir au théâtre à l’heure, en nage et hors d’haleine.


“Sondheim on Sondheim”

Studio 54, New York • 22.5.10 à 19h
Musique et lyrics : Stephen Sondheim

Sos Conception et mise en scène : James Lapine. Direction musicale : David Loud. Avec Barbara Cook, Vanessa Williams, Tom Wopat, Leslie Kritzer, Norm Lewis, Euan Morton, Erin Mackey, Matthew Scott.

La planète “comédie musicale” est mise en ébullition cette année par le quatre-vingtième anniversaire de Stephen Sondheim, et ce spectacle est l’une des contributions new-yorkaises à la série d’hommages rendus au maître contemporain du genre.

J’ai déjà eu l’occasion de le dire, les chansons de Sondheim ne s’épanouissent qu’imparfaitement dans le genre “revue”, dans lequel elles sont sorties de leur contexte naturel. Elles sont en effet tellement liées au contexte et aux personnages de chaque œuvre qu’elles semblent toujours un peu orphelines lorsqu’on les isole. C’est d’ailleurs exactement cela qui fait de Sondheim un auteur de théâtre aussi génial.

Pour tenter de compenser cet aspect, il faut donc rassembler des interprètes talentueux et, si possible, trouver un concept unificateur qui atténue un peu les conséquences de la perte de contexte.

L’objectif est partiellement atteint avec ce Sondheim on Sondheim, conçu par James Lapine, avec qui Sondheim écrivit notamment Sunday in the Park With George, Into the Woods et Passion. Le spectacle est organisé autour d’interviews de Sondheim projetées sur un impressionnant mur audio-visuel capable de se reconfigurer de multiples façons. On y découvre un Sondheim particulièrement attachant, détendu, plein d’humour, capable de prendre du recul par rapport à son œuvre mais aussi à sa vie personnelle. On y apprend pas grand’ chose pour qui s’intéresse un peu à Sondheim, mais ces séquences forment un socle sans lequel le spectacle aurait sans doute beaucoup moins d’assise.

Les interprètes sont généralement superbes : la divine Barbara Cook, qui n’a plus rien à démontrer ; Vanessa Williams, styliste vocale suprême ; le chaleureux Tom Wopat ; Leslie Kritzer, que l’on retrouve avec plaisir après son tour de force dans Funny Girl au Paper Mill Playhouse il y a quelques années ; le somptueux Norm Lewis, dont la voix ferait fondre le plus endurci des cœurs de pierre, etc.

Quelques touches d’humour plutôt bien pensées ponctuent le spectacle, comme cette collection d’interprétations de la chanson “Send in the Clowns” trouvées sur YouTube.

Grâce aux interviews projetées, on ressort satisfait et séduit, mais certainement pas bouleversé comme on l’est généralement à la sortie d’un spectacle de Sondheim – après tout, comme le dit Sondheim lui-même, ses chansons ne sont pas autobiographiques, elles sont indissociablement liées aux œuvres pour lesquelles elles ont été écrites. Mais c’est la loi du genre…

Vivement que quelqu’un ait l’idée d’éditer un DVD avec toutes les séquences que l’on imagine tournées mais non utilisées en vue du spectacle.


“The Kid”

Theatre Row (Acorn Theatre), New York • 22.5.10 à 15h
Musique : Andy Monroe. Lyrics : Jack Lechner. Livret : Michael Zam.

Thekid Mise en scène : Scott Elliott. Direction musicale : Boko Suzuki. Avec Christopher Sieber (Dan), Lucas Steele (Terry), Jeannine Frumess (Melissa), Michael Wartella (Bacchus), Jill Eikenberry (Dans’s Mother), Kevin Anthony, Susan Blackwell, Ann Harada, Tyler Maynard, Brooke Sunny Moriber, Justin Patterson.

Cette nouvelle comédie musicale est inspirée par un livre d’un dénommé Dan Savage, un chroniqueur apparemment assez connu aux États-Unis, dans lequel il raconte le parcours au terme duquel lui et son petit ami ont adopté un enfant. Elle est produite par “The New Group”, une troupe assez dynamique “Off-Broadway”, à qui l’on doit déjà la superbe comédie musicale Avenue Q.

Les auteurs, sauf erreur, sont des nouveaux venus dans l’univers de la comédie musicale. Ce coup d’essai est loin d’être un coup de maître, mais il révèle quand même un sacré potentiel qui ne demande qu’à s’épanouir.

Il y a beaucoup d’humour et de second degré plutôt efficace dans l’écriture, mais aussi quelques virées pas totalement indispensables dans un humour plus potache et moins, comment dire ?, susceptible d’être digestible par un large public. Certaines chansons tombent à plat, mais d’autres révèlent un vrai talent d’écriture, avec des lyrics assez réjouissants du type : “Guys who have children together / Don’t need to look awesome in leather.

La pièce est rendue d’autant plus touchante qu’au fond, le fait que ce soient deux hommes qui cherchent à adopter n’est guère central dans le déroulement de l’histoire, dont l’essentiel des péripéties s’appliquerait tout aussi bien à n’importe quel couple vivant la même situation. Néanmoins, comme les protagonistes ont opté pour une méthode d’adoption “ouverte”, dans laquelle la mère biologique choisit le couple qui adopte, Dan et Terry se voient finalement proposer l’enfant à naître d’une semi-clocharde alcoolique et droguée qui vit dans la rue avec ses chiens, Melissa. C’est sans doute le cœur émotionnel de la pièce et aussi l’aspect le plus réussi de l’écriture, car Dan et Terry ont beau avoir les idées larges, ils hésitent quand même pas mal à franchir le pas… ce qui ne les empêche pas de vivre un moment d’angoisse lorsque Melissa finit par avoir des états d’âme et hésite, elle aussi, à aller au bout de sa démarche.

Les défauts de jeunesse de l’écriture sont largement compensés par la qualité de l’interprétation et de la mise en scène, d’un niveau étonnant pour un aussi petit théâtre (199 sièges). Le décor de Derek McLane et les lumières de Howell Blinkley sont bien au-dessus du niveau moyen de ce qu’on voit même à Broadway. La mise en scène de Scott Elliott est fine et efficace et elle s’appuie notamment sur un système de projections animées assez bluffant.

On se réjouit aussi de voir autant de talent parmi les comédiens, du Dan touchant de Christopher Sieber (qui a une façon étonnamment expressive de froncer les sourcils) à la Melissa complexe de Jeannine Frumess, en passant par l’ensemble de la galerie de personnages secondaires, dans laquelle six comédiens jouent chacun un nombre impressionnant de rôles différents.

L’une des autres réussites implicites de la pièce, c’est de rendre progressivement crédible le couple improbable formé par les deux protagonistes : car la façon dont ces deux hommes apparemment aussi peu assortis vivent ensemble cette aventure illustre au fond assez bien ce qui constitue fondamentalement un couple destiné à durer.


“Les Contes d’Hoffmann”

Opéra Bastille, Paris • 20.5.10 à 19h30
Jacques Offenbach (1881). Livret de Jules Barbier et Michel Carré, d’après des histoires de Ernst Theodor Amadeus Hoffmann.

Direction musicale : Jesús López-Cobos. Mise en scène : Robert Carsen. Avec Giuseppe Filianoti (Hoffmann), Franck Ferrari (Lindorf, Coppélius, Dr Miracle, Dapertutto), Ekaterina Gubanova (La Muse / Nicklausse), Laura Aikin (Olympia), Inva Mula (Antonia), Béatrice Uria-Monzon (Giulietta), Cornelia Oncioiu (La Voix)…

C’est en assistant à cette production pour la première fois il y a maintenant un bon paquet d’années que j’avais élevé Robert Carsen au rang de Dieu vivant de la mise en scène d’opéra. À chaque reprise, je suis à nouveau bluffé tant la vision de Carsen est belle, forte, cohérente… et, surtout, réalisée de manière somptueuse.

Il faut d’ailleurs rendre hommage à l’Opéra de Paris de remonter l’ouvrage avec autant de soin et de fidélité aux intentions originales du metteur en scène. Les traits d’humour (dans l’acte d’Olympia, notamment) font mouche avec une régularité réjouissante… et le public est totalement conquis.

Belle exécution musicale de Jesús López-Cobos, qui a néanmoins tendance à rendre l’orchestre très très discret par rapport aux chanteurs. Magnifique Hoffmann joliment timbré d’un Giuseppe Filianoti parfaitement compréhensible et qui prête une attention extraordinaire à la continuité et au galbe de la ligne mélodique. Comme la dernière fois, j’ai été enthousiasmé par les irrésistibles méchants de Franck Ferrari et par le Nicklausse magnifique d’Ekaterina Gubanova (sans parler d’Alain Vernhes, dont chaque apparition est une leçon dans l’art de tenir un public en haleine).

Nettement moins d’enthousiasme du côté des trois égéries : Laura Aikin est peut-être l’Olympia la plus investie dramatiquement que j’aie vue — et le public est hilare pendant toute sa prestation —, mais sa voix n’a pas la souplesse et la ductilité de celle d’une Sumi Jo. Inva Mula donne l’impression de chanter Antonia en bulgare médiéval, ce qui est bien navrant car la voix est vraiment belle (mais comment peut-on chanter des “a” qui ressemblent aussi peu à des “a” ?). Quant à Béatrice Uria-Monzon, elle fait ce qu’elle peut — c’est-à-dire apparemment pas grand’ chose — du rôle le moins excitant parmi les trois.

Reste que le spectacle est tellement porté par le génie de la vision de Carsen que la qualité des prestations individuelles passe presque au deuxième plan. Je ne pense honnêtement pas que l’on puisse jamais imaginer mise en scène plus forte et plus aboutie de ces Contes d’Hoffmann, qui sont tout simplement éblouissants.


“Magdalena”

Théâtre du Châtelet, Paris • 18.5.10 à 20h
Heitor Villa-Lobos (1948). Livret : Frederick Hazlitt Brennan & Homer Curran. Lyrics : Robert Wright & George Forrest.

Orchestre symphonique de Navarre, Patrick Marco. Mise en scène : Kate Whoriskey. Avec Marie-Ève Munger (Maria), Aurélia Legay (Teresa), Mlamli Lalapantsi (Pedro), François Le Roux (Général Carabaña), Victor Torres (Padre José), Harry Nicoll (Le Vieil Homme), Vincent Ordonneau (Zoggie), Matthew Gonder (Major Blanco)…

Si l’on m’avait dit que je verrais dans la même saison deux des œuvres les plus atypiques que je connaisse, Treemonisha de Scott Joplin et Magdalena de Villa-Lobos, j’aurais rigolé de bon cœur. Et pourtant, bien que je n’aie même pas osé en rêver, Jean-Luc Choplin, l’étonnant patron du Châtelet, l’a fait.

J’avais déjà dit un mot ici de Robert Wright et George Forrest, dont la spécialité était d’imaginer des comédies musicales construites autour du catalogue de compositeurs classiques : ils l’ont fait notamment avec Grieg (Song of Norway, 1944), Borodine (Kismet, 1953) et Rachmaninov (Anya, 1965). Et, donc, avec Villa-Lobos en 1948 à l’occasion de ce Magdalena. La différence, c’est que Villa-Lobos était toujours vivant… et qu’il a souhaité participer à l’aventure, bien que ne connaissant rien aux canons de la comédie musicale.

Et c’est ainsi qu’une comédie musicale de Villa-Lobos, Magdalena, fut créée à Broadway le 20 septembre 1948 avant de fermer ses portes deux mois et demi plus tard, victime d’une grève des musiciens (qui toucha l’ensemble des spectacles à l’affiche).

Le CD de Magdalena m’a toujours fasciné. Aussi étais-je enchanté de voir enfin ce qui se cachait derrière cette musique fort plaisante. L’équipe créative de cette production s’est surpassée pour présenter de manière fort séduisante ce qui, par bien des côtés, se classe aujourd’hui au rayon des curiosités. Mais il n’y a pas de doute : la partition de Villa-Lobos est généralement magnifique et, malgré ses failles et ses soubresauts, le livret ne tient pas si mal la route lorsqu’il est présenté comme ici avec la bonne dose de deuxième degré.

Le spectacle est un régal : décor somptueux et coloré, mise en scène intelligente et bourrée d’humour… et surtout une distribution globalement très engageante, avec notamment une performance truculente de François Le Roux dans le rôle du Général Carabaña.

L’orchestre ne semble pas toujours totalement à l’aise avec la musique très vernaculaire de Villa-Lobos, mais on se régale quand même de toutes ces mélodies exotiques et de tous ces rythmes lointains. Le deuxième acte est particulièrement délicieux sur le plan musical.

Dommage qu’il n’y ait que quelques représentations, j’en aurais bien repris un peu.


Concert Pittsburgh Symphony Orchestra / Honeck à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 17.5.10 à 20h
Pittsburgh Symphony Orchestra, Manfred Honeck

Brahms : concerto pour violon (Anne-Sophie Mutter, violon)
Chostakovitch : symphonie n° 5

Bon, ça se confirme : Anne-Sophie Mutter ne me fait décidément pas vibrer. Ce qu’elle fait n’est évidemment pas moche, mais son jeu, comme son apparence, a un côté clinique qui tient à distance sur le plan émotionnel. L’orchestre ne semble pas vraiment en osmose, avec pas mal de petits décalages dans tous les sens.

Le Chostakovitch est bien plus réussi. On sent que l’orchestre a beaucoup joué cette symphonie, qui doit être un de ses numéros de bravoure du moment. Musicalement, ce n’est pas bouleversant, mais on se laisse volontiers entraîner par l’énergie collective d’un orchestre dont la cohérence est remarquable. Les cuivres, étonnamment pour un orchestre américain, ont quelques passages à vide, mais le résultat reste très plaisant.

Un, deux, puis trois bis : belle générosité. Du coup — et grâce aussi au bis de Mutter — la règle intangible qui veut que tout concert à Pleyel se termine 30 minutes après l’heure annoncée se vérifie une fois de plus.


“Das Rheingold”

Teatro alla Scala, Milan • 16.5.10 à 20h
Wagner (1869)

Direction musicale : Daniel Barenboim. Mise en scène : Guy Cassiers. Avec René Pape (Wotan), Stephan Rügamer (Loge), Johannes Martin Kränzle (Alberich), Anna Larsson (Erda), Kwangchul Youn (Fasolt), Rimo Riihonen (Fafner), Doris Soffel (Fricka), Anna Samuil (Freia), Jan Buchwald (Donner), Marco Jentzsch (Froh), Wolfgang Ablinger-Sperrhacke (Mime), Aga Mikolaj (Woglinde), Maria Gortsevskaya (Wellgunde), Marina Prudenskaya (Floßhilde).

Avant d’oublier : René Pape est par la présente élevé à la dignité de monarque absolu de la scène opératique.

Par où commencer ? Sans doute par le soulagement d’avoir pu assister à ce qui devait être la deuxième représentation de cette nouvelle co-production de la Scala et du Staatsoper unter den Linden de Berlin (Berlino en italien, si si)… devenue techniquement la première après l’annulation de la représentation inaugurale trois jours plus tôt pour cause de grève du personnel, en réaction aux coupes budgétaires annoncées par le gouvernement italien, susceptibles d’affecter le fonctionnement de la maison. Nous avons d’ailleurs eu droit avant la représentation à un discours d’un représentant du personnel tandis que ses petits camarades tenaient une banderole colorée sur le devant de la scène.

Au soulagement d’avoir pu assister à la représentation, j’ajouterai celui d’avoir retrouvé en moins d’un quart d’heure un semblant de sensibilité dans mes jambes et mes genoux après avoir dû m’engoncer pendant plus de 2h30 dans le fauteuil proposant le rapport espace / prix le plus ridicule de l’histoire de l’opéra.

Pour le reste, ce n’était certes pas le nom du metteur en scène qui m’avait attiré. Ma dernière (et seule) rencontre avec Guy Cassiers était de celles que l’on n’oublie pas. “Abyssale niaiserie”, avais-je écrit à l’époque. Tous comptes faits, le garçon est assez constant.

L’un des concepts centraux de la mise en scène consiste à confier divers rôles à une troupe de danseurs anversoise : le Tarnhelm (si, si), le dragon et le crapaud (bien sûr), mais aussi et surtout des “miroirs” des différents personnages. Ce n’est pas que l’exercice soit inintéressant, au contraire, d’autant que les danseurs sont talentueux et que la chorégraphie est signée par Sidi Larbi Cherkaoui, qui n’est pas le premier éclopé venu. Mais ce spectacle chorégraphique, au lieu de compléter l’opéra, le neutralise : il nous emmène ailleurs, il nous montre autre chose, il distrait l’attention.

D’autant que, du côté des chanteurs, la mise en scène atteint des sommets d’immobilisme. Trop content d’avoir trouvé quelqu’un à qui confier le mouvement, Cassiers ne s’occupe jamais de ses chanteurs, abandonnés au milieu d’un décor animé de quelques projections assez attristantes. Lorsqu’on a vu ce dont sont capables les magiciens de La Fura dels Baus, on a du mal à se contenter de quelques images fixes pas très jolies. À part une jolie trouvaille visuelle pour l’apparition d’Erda, j’ai peine à trouver une seule idée de mise en scène qui m’ait séduit. Surtout pas la façon dont l’ensemble de la distribution se contente de disparaître à la fin derrière le fond de scène, qui se soulève pour les laisser passer et se referme derrière eux : ils partent purger une peine de prison dans un quartier de haute sécurité ?

Et la musique, dans tout ça ? Il m’a semblé être en présence de l’un de ces fameux exemples où le tout est moins réussi que chacun des éléments pris individuellement.

Du côté des chanteurs, c’est un festival. René Pape s’impose d’emblée comme un Wotan pour les siècles à venir : force tranquille et charismatique, il s’illustre par une musicalité superlative et nous régale en faisant claquer ses consonnes comme des coups de fouet. Kwangchul Youn enfonce sans effort tous les Fasolt vus jusqu’à présent et Anna Larsson réalise une prestation plus que superbe en Erda. On est également infiniment séduit par le Loge de Stephan Rügamer, le plus lyrique de tous les Loge que j’aie entendus : la voix melliflue est un enchantement et elle révèle beaucoup de subtilités généralement peu mises en valeur dans la ligne mélodique du rôle. Belle prestation très engagée dramatiquement de l’Alberich de Joahannes Martin Kränzle. Il n’y a pas grand’ chose à jeter parmi les autres chanteurs, sauf peut-être les Froh et Donner inexistants de Marco Jentzsch et de Jan Buchwald et le Fafner très en retrait de Timo Riihonen.

Ce qui se passe dans la fosse laisse un peu songeur. Barenboim fait son Maazel et ralentit beaucoup, mais vraiment beaucoup, certains passages. Il en résulte certes une mise en valeur assez heureuse de certains traits généralement écrasés par des interprétations moins subtiles, mais dans une mise en scène aussi désorientée, ou en tout cas aussi peu orientée, on y perd considérablement en tension dramatique. Il est vrai que ces ralentissements permettent aux meilleurs parmi les chanteurs de faire des étincelles… et il est incontestable que certains passages sont d’un lyrisme bouleversant… mais la mayonnaise ne prend pas complètement. Certaines scènes, comme le prologue, coulent à pic (c’est le cas de le dire) : les pauvres Filles du Rhin en deviennent totalement soporifiques.

J’ai été très très surpris par la mollesse des réactions du public à la fin de la représentation. On peut imaginer que le public prompt à exprimer son approbation ou sa désapprobation avait prévu d’assister à la représentation initiale annulée. Mais la tiédeur de la réception, qu’elle soit positive ou négative, m’a beaucoup étonné. Il y avait pourtant matière à se manifester…

Je le répète, l’interprétation de René Pape est gigantesque. Il s’empare de son personnage (et des tripes des spectateurs, par la même occasion) comme seul un Grand peut le faire.


“Sweet Charity”

Staatstheater Nürnberg, Nuremberg • 15.5.10 à 15h30
Musique : Cy Coleman (1966). Lyrics : Dorothy Fields. Livret : Neil Simon, adapté en allemand par Marianne Schubart.

Mise en scène : Stefan Huber. Direction musicale : Christian Hutter. Avec Frederike Haas (Charity Hope Valentine), Alen Hodzovic (Oscar Lindquist), Gerd Achilles (Vittorio Vidal), Markus Buehlmann (Hermann), Cedric Lee Bradley (Daddy Brubeck), Stefanie Dietrich (Helene), Franziska Lessing (Nickie), Rachel Colley (Carmen), Sabine Ruflair (Ursula), Jeanette Claßen (Rosie), Wolf Bader (Charlie), Eric Rentmeister (Arbeitsvermittler), Andreas Röder (Junger Mann), Arthur Büscher (Baseballspieler).

Cy Coleman a légué au répertoire de la comédie musicale quelques unes de ses partitions les plus brillantes. C’est clairement le cas avec Sweet Charity, actuellement à l’affiche à Londres grâce — une fois encore — aux magiciens de la Menier Chocolate Factory.

Après une excellente production de Silk Stockings la saison dernière, l’Opéra de Nuremberg a eu la curieuse idée de monter cette œuvre qui, bien qu’inspirée par le film Le notti di Cabiria de Fellini, est terriblement américaine. L’équipe (metteur en scène, chorégraphe) est la même que pour Silk Stockings et le résultat est encore une fois magnifique : trois heures au paradis de la comédie musicale.

Certes, on s’inquiète un peu d’entendre l’orchestre attaquer l’ouverture à petite vitesse. Plusieurs passages sont ainsi joués un peu lentement, sans doute pour ménager les musiciens les plus lourdement mis à contribution (les cuivres), ainsi que, parfois, certains chanteurs. Mais la pièce n’y perd pas vraiment de son charme.

Puis on frissonne un instant en voyant le rideau se lever sur un décor de cirque (magnifique décor noir et rouge, au demeurant). Monsieur Loyal s’avance : “Wilkommen im Zirkus des Lebens”, “Bienvenue au cirque de la vie” (à moins que ça ne soit “der Liebe”, “de l’amour”, mais il me semble bien avoir entendu “Lebens”). Et les personnages se mettent en place dans le ring pour commencer la scène. Ce n’est évidemment pas dans le livret. Sueurs froides. Mais non, le procédé s’arrête là et la pièce se déroule ensuite comme elle le devrait, à quelques interventions près de Monsieur Loyal, qui se contente le plus souvent d’annoncer le lieu de la scène suivante. Les éléments de la bordure du ring se transforment en pièces de décor… avant d’être replacés lors de la dernière scène, qui se déroule à nouveau dans le cirque. Une mise en abyme finalement bien innocente… voire profitable, car Sweet Charity a toujours eu une fin problématique — les auteurs ont reconnu en avoir écrit plusieurs versions avant de se fixer sur l’une d’elles sans grande conviction.

L’œuvre représentée est plus que complète, à part la fin de la scène chez Vittorio Vidal. On a même rajouté des chansons écrites pour le film, notamment “My Personal Property” et “It’s a Nice Face”, bien que le programme, bizarrement, n’en fasse pas état (question de droits ? la licence accordée n’inclut vraisemblablement pas ces chansons supplémentaires). On est particulièrement heureux d’entendre “The Rich Man’s Frug”, ce numéro de danse génial, de la première à la dernière note, un plaisir que la production de la Menier Chocolate Factory nous refuse en pratiquant quelques coupures.

On apprécie les moyens de la mise en scène : la chute de Charity dans le lac de Central Park est la plus réussie que j’aie jamais vue ; la fameuse armoire centrale pour la scène chez Vittorio Vidal et l’ascenseur dans lequel Charity rencontre Oscar sont superbes ; les trois grands numéros dansés, “The Rich Man’s Frug”, “The Rhythm of Life” et “I’m a Brass Band”, sont réalisés avec un très grand soin.

Bref, encore une fois, c’est très bien joué de la part de l’Opéra de Nuremberg. Malheureusement, pas de trace d’une comédie musicale au programme de la saison prochaine…

Lorsque je quitte l’Opéra, la ville semble en ébullition. À 19 heures, toutes les cloches de la ville sonnent avec entrain : c’est le début de la “Blaue Nacht”, une version locale de la nuit blanche… enfin bleue, en l’occurrence.


“La grande fête du théâtre musical”

Théâtre Comédia, Paris • 10.5.10 à 20h30

Ça devient une habitude : sur le même modèle que la soirée de l’année dernière, les artisans du théâtre musical à la française se réunissent le temps d’une soirée pour célébrer leur passion commune. C’est toujours un peu long (même s’il y a de sérieux progrès), de qualité franchement inégale, mais l’enthousiasme communicatif des interprètes fait chaud au cœur.


“Don Quichotte”

La Monnaie, Bruxelles • 9.5.10 à 15h
Jules Massenet (1904). Livret d’Henri Cain, d’après une pièce Jacques Le Lorrain, elle-même inspirée par le roman de Cervantès.

Direction musicale : Marc Minkowski. Mise en scène : Laurent Pelly. Avec Vincent Le Texier (Don Quichotte), Sancho Panza (Lionel Lhote), Jennifer Larmore (Dulcinée), Julie Mossay (Pedro), Camille Merckx (Garcias), Gijs Van der Linden (Juan), Vincent Delhoume (Rodriguez), Bernard Villiers (Chef des bandits), Gerard Lavalle (Premier bandit), Jacques Does (Deuxième bandit), Aldo De Vernati (Troisième bandit), Pascal Macou (Quatrième bandit), Marc Coulon (Premier valet), André Grégoire (Deuxième valet).

Quel régal !

La partition de Massenet est un bonheur de bout en bout. Le Minkowski des meilleurs jours en donne une interprétation éblouissante à la tête d’un Orchestre symphonique de la Monnaie incandescent. Vincent Le Texier est impérial (il alterne dans le rôle avec José van Dam, qui fait ses adieux à la scène). Son Sancho, Lionel Lhote, est infiniment touchant. Belle performance aussi d’une Jennifer Larmore qui trouve le ton juste pour incarner l’ambiguïté de son personnage.

Un Laurent Pelly en grande forme propose une mise en scène d’une intelligence infinie, qui s’appuie sur de belles images symbolistes, aussi dépouillées qu’elles sont riches d’évocation (magnifiques décors de Barbara de Limburg).

Les moments forts sont légion : l’image de Don Quichotte entraîné par le moulin à vent à la fin de l’acte 2, la scène quasi-liturgique avec les brigands à la fin de l’acte 3, le moment magique où Dulcinée prend pitié du vieux fou à la fin de l’acte 4 (“c’est un fou sublime”)… et la totalité de l’acte 5, où intensité dramatique, virtuosité de l’interprétation et génie de la mise en scène se combinent pour créer une fin d’une intensité rare.


“Mrs. Warren’s Profession”

Comedy Theatre, Londres • 8.5.10 à 19h30
George Bernard Shaw (1893).

Mise en scène : Michael Rudman. Avec Felicity Kendal (Mrs. Warren), Lucy Briggs-Owen (Vivie), David Yelland (Crofts), Eric Carte (Reverend Samuel Gardner), Mark Tandy (Praed) Max Bennett (Frank).

Belle occasion de voir pour la première fois cette pièce de Shaw, connue pour avoir osé traiter du sujet de la prostitution en plein puritanisme victorien. On ne peut pas dire que le texte soit immortel, mais la qualité de l’interprétation et les superbes décors de Paul Farnsworth permettent de passer un excellent moment.


“City of Angels”

Bridewell Theatre, Londres • 8.5.10 à 15h
Musique : Cy Coleman (1989). Lyrics : David Zippel. Livret : Larry Gelbart.

Mise en scène : Graham Hubbard. Direction musicale : Collin Billing. Avec Gary Roe (Stine), Glenn Lloyd (Stone), Tanya Shields (Gabby/Bobbi), Jennifer Harraghy (Donna/Oolie), Tom Stephenson (Buddy Fidler), Olivia Chenery (Carla/Alaura Kingsley), Laura Ingham (Avril Raines/Mallory Kingsley), Alex Preston (Pancho Vargas/Lieutenant Munoz)…

J’avais déjà dit ici tout le bien que je pense de cette comédie musicale, dont le programme de cette production rappelle qu’elle avait été décrite par le critique du New York Daily News comme “one of the most innovative, brilliant, perfect, breathtaking, entertaining pieces of theatre I have ever seen”, un jugement que je reprends volontiers à mon compte.

Le hasard veut que ce soit — à nouveau — par le biais d’une représentation assurée par les étudiants d’une école de comédie musicale (la London School of Musical Theatre) que je puisse voir ce petit chef d’œuvre. J’attends toujours l’occasion d’en voir une production professionnelle, ce qui devrait être réglé d’ici quelques jours si les dieux du transport aérien ne me mettent pas trop de bâtons dans les roues… enfin, de cendres dans les réacteurs.

Même si tous les étudiants n’ont pas le même talent, la prestation d’ensemble est d’un niveau remarquable… et cela d’autant plus que la partition de Cy Coleman n’est pas très commode et que le livret de Larry Gelbart est un feu d’artifices de répliques plus acérées les unes que les autres. Un synthétiseur parfaitement ignoble me fait redouter le pire dans les premières secondes de l’ouverture : heureusement, il disparaîtra ensuite à jamais dans les tréfonds de l’orchestre. Les mélodies sublimes et les rythmes jazzy de Cy Coleman font des miracles, les interprètes se surpassent : quel bonheur !

Une mention spéciale pour la mise en scène inspirée de Graham Hubbard. Une fois de plus, les contraintes liées à la taille du théâtre (et, sans doute, à la taille du budget disponible) sont source d’invention et de créativité. On ne voit pas des mises en scène d’un tel niveau tous les jours, même sur des “grandes” scènes de Broadway ou du West End.


“The Night of 1000 Voices”

Royal Albert Hall, Londres • 2.5.10 à 20h
Conçu et mis en scène par Hugh Wooldridge. Direction musicale : Mark Warman. Avec Kerry Ellis, Adam Pascal, Philip Quast…

C’est devenu une tradition : chaque année, de nombreuses forces orchestrales et chorales se réunissent au Royal Albert Hall à l’occasion d’un spectacle donné au bénéfice d’une œuvre charitable. Cette année, c’est Leukaemia & Lymphoma Research qui est mise à l’honneur. Il y a bel et bien un millier de choristes, sans compter les solistes de grand standing, et le programme se concentre à 95 % sur le répertoire de la comédie musicale. Une place particulière est réservée à Stephen Sondheim, qui vient de fêter son 80ème anniversaire. Un orchestre ad’hoc, le City of London Philharmonic, assure un accompagnement dans ce style inimitable qui combine le son symphonique (avec notamment des cordes infiniment soyeuses) et des éléments rythmiques contemporains : basse électrique, batterie, percussions en folie. Sans compter le pupitre de cuivres, qui se déchaîne régulièrement de manière électrisante.

On commence fort avec la “Broadway Fantasy Overture”, expertement orchestrée par Larry Blank, avant d’enchaîner les classiques. Un peu plus tard, le célèbre thème d’orgue qui ouvre Sweeney Todd retentit aux orgues monumentales du Royal Albert Hall : frissons garantis pour le début de la séquence Sondheim ! Puis les mille choristes s’en donnent à cœur joie dans “Sunday”, la sublime chanson qui clôt les deux actes de Sunday in the Park With George.

Dans le deuxième acte, Philip Quast interprète un medley de chansons de Sondheim avant d’enchaîner sur “Stars”, la chanson de Javert dans Les Misérables qui a contribué à construire sa réputation. Il a dû interpréter cette chanson des milliers de fois, mais il est tout simplement sidérant. La séquence Kander & Ebb est touchante, avec la recréation du ballet principal de Kiss of the Spiderwoman ainsi que la sublime chanson “You, You, You” tirée de The Visit. Une séquence We Will Rock You voit arriver sur scène le guitariste du groupe Queen, Brian May, non annoncé dans le programme. Son apparition déclenche une réaction incroyable dans la salle. Ça doit être difficile de conserver ce look à son âge, quand même…


“Shirley Valentine”

Menier Chocolate Factory, Londres • 2.5.10 à 15h30
Willy Russell (1986)

Mise en scène : Glen Walford. Avec Meera Syal (Shirley Valentine Bradshaw).

Rien n’égale l’expérience consistant à arriver dans un théâtre pour voir une pièce dont on ignore tout et à en ressortir en tremblant d’émotion.

La Menier Chocolate Factory présente actuellement en alternance deux pièces de Willy Russell : Educating Rita, dont j’ai parlé il y a deux jours, et cette Shirley Valentine, dont je ne connaissais rien. Il s’agit d’une pièce pour un unique personnage, une femme au foyer de 42 ans qui se rend compte soudain que sa vie lui a échappé sans qu’elle s’en aperçoive. Le thème n’est pas très original, mais l’écriture de Russell, qui manie extrêmement bien la comédie à double tranchant, rend le monologue incisif et poignant.

D’autant qu’il est confié à une comédienne vraiment attachante, la belle et touchante Meera Syal, qui infuse beaucoup de nostalgie dans le texte et qui mène de manière très convaincante son personnage dans son voyage vers un renouveau salvateur… voyage d’ailleurs à la fois psychologique et géographique.

C’est le premier acte, cependant, qui constitue l’apogée de la pièce tant l’écriture y est intelligente et acérée. Le rire n’est jamais aussi efficace que lorsqu’il révèle la souffrance : Russell est incontestablement un maître du genre.


“Aida”

Royal Opera House, Londres • 1.5.10 à 19h
Verdi (1871). Livret d’Antonio Ghislanzoni, d’après Auguste Mariette.

Direction musicale : Nicola Luisotti. Mise en scène : David McVicar. Avec Micaela Carosi (Aida), Marcelo Álvarez (Radames), Marianne Cornetti (Amneris), Robert Lloyd (Le roi d’Égypte), Marco Vratogna (Amonasro), Giacomo Prestia (Ramfis), Ji-Min Park (le Messager), Elisabeth Meister (la Grande Prétresse).

Le microcosme musical londonien a été mis en ébullition par cette nouvelle production d’Aida, confiée au metteur en scène écossais David McVicar, dont j’apprécie généralement beaucoup le travail (Das Rheingold et Die Walküre à Strasbourg, Rigoletto à Covent Garden).

Quel affront McVicar a-t-il commis pour justifier toute cette agitation ? Il a voulu se débarrasser de l’imagerie égyptienne parfois un peu encombrante (ma dernière rencontre avec Aida s’étant produite aux Arènes de Vérone dans la mise en scène de Franco Zeffirelli, je peux le comprendre) pour se concentrer sur le drame humain qui se situe au centre de la pièce.

Son approche est-elle couronnée de succès sur le plan dramatique ? C’est incontestable, car McVicar, contrairement à Zeffirelli, possède un sens aigu de la direction d’acteurs… et il fait partie de cette école de mise en scène qui utilise les décors à des fins dramatiques alors que tant de metteurs en scène en font des éléments inertes.

Son parti pris conduit-il à renouveler les visuels traditionnels d’Aida de manière convaincante ? On peut en douter, même si les costumes de Moritz Junge sont généralement très réussis… mais la transposition de l’action dans un monde qui évoque la science-fiction (Dune) n’apporte pas grand’ chose. Le décor de Jean-Marc Puissant est assez moche, mais les lumières superbes de Jennifer Tipton parviennent à créer des atmosphères évocatrices et poétiques.

L’élément le moins réussi est la chorégraphie de Fin Walker, généralement assez risible.C’est sans doute elle qui a provoqué les réactions les plus violentes car on est souvent au-delà d’un seuil de tolérance normal, notamment à l’occasion de la danse des esclaves maures du début du deuxième acte.

Sur le plan musical, on est emballé par la direction de Nicola Luisotti, qui parvient à obtenir des pianissimi saisissants de l’orchestre et des chœurs, mais qui sait aussi faire oublier les passages les plus pompiers en les allégeant et en les accélérant légèrement (cette attirance pathologique de Verdi pour les cymbales mériterait qu’on s’y arrête un moment). On ne peut s’empêcher de remarquer que l’accompagnement orchestral est généralement plus saisissant que les mélodies confiées aux chanteurs, ce qui déséquilibre pas mal la partition.

La qualité du plateau est globalement honnête. Marco Vratogna en Amonasro et Giacomo Prestia en Ramfis font de loin la plus forte impression. Parmi les rôles principaux, c’est Marianne Cornetti qui se distingue avec son Amneris fière et blessée (Cornetti remplace Luciana d’Intino, qui était initialement annoncée). On est nettement moins convaincu par l’Aida de Micaela Carosi : les aigus sont terriblement laborieux et l’émotion n’est que rarement au rendez-vous. Quant au Radames de Marcelo Álvarez, il est généralement touchant mais un tantinet irrégulier, notamment dans les passages qui demandent le plus de puissance.

Malheureusement, je trouve que McVicar manque d’inspiration pour l’image finale, qui pourrait être beaucoup plus efficace avec un rien d’imagination supplémentaire (il y avait pourtant une idée évidente à exploiter). Je n’ai pas pu m’empêcher de faire le parallèle avec la comédie musicale d’Elton John, aujourd’hui largement oubliée : le metteur en scène Robert Falls avait imaginé un moyen relativement économe mais extraordinairement efficace d’évoquer l’enfermement des deux personnages au tomber du rideau.


“Private Lives”

Vaudeville Theatre, Londres • 1.5.10 à 14h30
Noël Coward (1930)

Mise en scène : Richard Eyre. Avec Kim Cattrall (Amanda), Matthew Macfadyen (Elyot), Lisa Dillon (Sybil), Simon Paisley Day (Victor), Caroline Lena Olsson (Maid).

Private Lives marque un apogée du genre de la comédie au 20ème siècle : cinq ans après leur divorce, Amanda et Elyot se retrouvent accidentellement logés dans dans deux suites voisines d’un hôtel deauvillais alors que chacun célèbre sa lune de miel avec son nouvel époux. L’attraction mutuelle fait rapidement surface et la pièce se dirige inéluctablement vers la farce et le chaos.

Œuvre la plus connue de Noël Coward, Private Lives repose sur un fourmillement de répliques plus acérées les unes que les autres. Avec le bon quatuor de comédiens, elle peut déclencher un irrésistible feu d’artifices comique. C’est le cas ici avec cette excellente distribution menée par Kim Cattrall (la Samantha de Sex and the City, qui est native de Liverpool… et dont la voix est curieusement aiguë) et Matthew Macfadyen (l’excellent Darcy de la récente adaptation cinématographique de Pride & Prejudice). Le casting, crucial, des rôles secondaires est tout aussi réussi, avec la Sybil de Lisa Dillon (déjà croisée dans une pièce de Coward, Present Laughter) et Simon Paisley Day (vu récemment dans une pièce qui doit peut-être plus à Coward qu’on ne pourrait le penser à première vue, l’excellent Entertaining Mr Sloane de Joe Orton).

La mise en scène de Richard Eyre est très physique et n’hésite pas à en rajouter sur le plan visuel. Il joue ainsi plusieurs fois à la frontière dangereuse du manque de subtilité et de l’efficacité comique, mais il réussit son coup neuf fois sur dix. On ressort ravi d’avoir autant ri de bon cœur, quasiment sans interruption.