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Posts from February 2010

Concert Berliner Philharmoniker / Rattle à Pleyel (2)

Salle Pleyel, Paris • 27.2.10 à 20h
Orchestre Philharmonique de Berlin, Simon Rattle

Richard Wagner : ouverture de Die Meistersinger von Nürnberg
Schönberg : symphonie de chambre n° 1, version pour grand orchestre
Brahms : symphonie n° 2

Deuxième concert des Berlinois et deuxième démonstration époustouflante. Je suis toujours aussi fasciné par les contrebassistes, qui semblent par moments atteindre un forme de conscience parallèle.

Rattle a attendu de nombreuses années avant de s’attaquer à Brahms, un compositeur qui occupe une place particulière dans l’histoire des Philharmoniker. L’enregistrement paru récemment semble avoir provoqué une relative unanimité de la critique et a vraisemblablement contribué à ce que le chef britannique soit définitivement adopté par ses ouailles.

Sa lecture de la deuxième symphonie est tout en longues phrases mélancoliques et expressives. On pourrait peut-être faire valoir que la recherche de ce son rond et homogène se fait occasionnellement au détriment de la charge dramatique de l’œuvre. Mais on préférera se laisser entraîner par la magie d’une interprétation superlative, qui se termine en apothéose.


“Non, je ne danse pas”

La Pépinière théâtre, Paris • 27.2.10 à 16h
De Lydie Agaesse. Musique : Thierry Boulanger et Patrick Laviosa.

Mise en scène : Jean-Luc Revol. Avec Magali Bonfils, Christine Bonnard, Florence Pelly, Ariane Pirie. Et Thierry Boulanger (piano) et Benoît Dunoyer et Segonzac (contrebasse).

Quatre femmes se croisent et se recroisent dans un kaléidoscope de petites tranches de vie impressionnistes, sorte d’assemblage cubiste de saynètes plus ou moins déjantées sur la vie, l’amour et tout le reste.

Le produit fini proposé par Lydie Agaesse à l’écriture et Jean-Luc Revol à la mise en scène n’exploite qu’imparfaitement le potentiel pourtant énorme que recèlent :

  • la somptueuse partition originale de Thierry Boulanger et Patrick Laviosa, malheureusement trop peu utilisée ;
  • l’irrésistible quatuor de comédiennes dans lequel se distinguent en particulier une Ariane Pirie plus déjantée que jamais et, surtout, la phénoménale, la gigantesque, l’inégalable Florence Pelly, scandaleusement sous-employée sur les scènes parisiennes.

Les récitals de Florence Pelly à l’Européen figurent parmi mes meilleurs souvenirs de spectacles musicaux, toutes latitudes confondues. Pelly possède une voix profonde et envoûtante, à la couleur caramel, au timbre grave et chaleureux à la fois, qui semble nimbée d’un halo de myrrhe et de musc. Elle la met au service d’un réjouissant instinct comique qui fait mouche à coup sûr. Quelle meneuse de revue elle aurait fait si elle était née quelques décennies plus tôt… La voir justifie largement le prix du billet, même si le spectacle est loin d’être parfait.


Concert Berliner Philharmoniker / Rattle à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 26.2.10 à 20h
Orchestre Philharmonique de Berlin, Simon Rattle

Ligeti : San Francisco Polyphony
Beethoven : concerto pour piano n° 4 (Mitsuko Uchida, piano)
Sibelius : symphonie n° 2

Premier d’une série de deux concerts donnés à Paris par la phalange berlinoise en compagnie de son directeur musical, dont le contrat a récemment été prolongé jusqu’en 2018.

Entendre (et voir) les Berliner Philharmoniker jouer, c’est faire l’expérience d’un engagement collectif d’une intensité rare, d’une qualité technique époustouflante mais jamais tape-à-l’œil et, surtout, d’un son d’une beauté à se pâmer. La pièce de Ligeti offre justement une vitrine parfaite pour mettre en valeur ces qualités. Je vois avec une certaine joie le voisin du Konzertmeister se pencher vers son camarade pour garantir la simultanéité d’une levée.

Il faut ensuite redescendre sur terre le temps du concerto de Beethoven, joué par Uchida avec la chaleur et la souplesse d’une branche morte enfermée dans un morceau de banquise. Certes, le jeu est clair et les articulations sont propres… mais il n’y a pas une once de sentiment dans ce jeu désincarné. Le début du concerto en offre un exemple frappant : on voit Uchida aller chercher l’attaque de l’accord initial au fond d’elle-même et le faire sortir à travers son buste, ses bras puis ses doigts qui se posent lentement sur le clavier. Et là : rien. Rien que le son d’un marteau qui frappe mécaniquement les touches du piano. Une machine produirait sans doute à peu près le même résultat. Il faudrait rappeler à tous ces pianistes de l’effleurement mécanique que les marteaux sont dans le piano pour frapper les cordes et que les doigts ne sont pas censés les imiter en frappant les touches. Des années d’enseignement du piano à réformer.

Bref, on repart en haute altitude avec la deuxième symphonie de Sibelius, dans lequel l’orchestre parvient à combiner sa perfection technique coutumière (le parfait unisson des pupitres de cordes a quelque chose de surnaturel) avec une forme d’abandon qui conduit régulièrement à des sommets d’extase. Je passe un bon moment à observer les contrebassistes avec une fascination incrédule : ils donnent le sentiment de se trouver dans un état second, emportés par la musique comme par une transe mystique. Les dernières mesures atteignent des sommets difficiles à décrire.

Je passe une partie du concert à m’interroger sur le rôle du chef face à un tel orchestre. Même s’il indique des départs, Rattle semble accompagner le mouvement plus qu’il ne l’imprime. Mais à la façon d’un catalyseur ou d’un miroir qui absorberait l’énergie de l’orchestre pour la lui renvoyer en la re-focalisant. Il est patent, en tout cas, que les musiciens, qui se regardent beaucoup entre eux, le regardent aussi beaucoup. Ce plaisir de jouer ensemble est de loin la caractéristique la plus frappante et la plus attachante de cet orchestre.

Ce n’est que la deuxième fois (après ce concert) que je vois le piano du concerto déjà présent sur scène au début du concert, ce qui évite la pénible manutention qui accompagne le changement de configuration de la scène après à peine quelques minutes de concert. Une idée à généraliser sans hésiter.


“La Sonnambula”

Opéra Bastille, Paris • 23.2.10 à 19h30
Bellini (1831). Livret de Felice Romani, d’après le ballet-pantomime La Somnambule d’Eugène Scribe.

Direction musicale : Evelino Pidò. Mise en scène : Marco Arturo Marelli. Avec Íride Martínez (Amina), Javier Camarena (Elvino), Michele Pertusi (Le Comte), Marie-Adeline Henry (Lisa), Nahuel di Pierro (Alessio), Cornelia Oncioiu (Teresa),…

Deuxième plongée en deux mois dans l’univers enchanté du bel canto. C’était le nom de Natalie Dessay qui m’avait poussé à tenter l’expérience mais, paradoxalement, j’ai été presque soulagé d’apprendre qu’une défaillance de la chanteuse française avait obligé l’Opéra de Paris à aller quérir d’urgence une remplaçante en la personne de la Costaricienne Íride Martínez, dont le nom ne m’évoquait rien bien qu’elle soit dotée d’un CV de stature internationale.

Martínez n’a pas l’insolente assurance d’une Dessay, mais c’est une chanteuse d’une grande élégance, dont les aigus sonnent avec une réjouissante clarté cristalline, même si les montées requièrent des points d’appui très audibles. Sa voix ne semble pas posséder la désarmante ductilité de celle de la Française, mais on en vient à se demander si cette impression ne provient pas du tempo léthargique adopté par Pidò qui, décidément, ne me convainc pas. Un ami qui a vu une précédente représentation avec Dessay me confirme que Pidò prenait déjà très lent et que ce n’est donc pas pour ménager la remplaçante qu’il a levé le pied.

C’est malgré cela une représentation fort prenante. Il est rare, ces jours-ci, que je ne doive pas lutter contre le sommeil à un moment ou à un autre de la soirée, mais ce n’est étonnamment pas le cas avec cette Somnambule. La qualité d’ensemble du plateau est fort correcte, avec notamment une performance d’une grande noblesse de la part de Michele Pertusi, styliste attentif et attachant. Coup de cœur également pour la Teresa impeccable de Cornelia Oncioiu.

Le metteur en scène a transposé l’action dans un hôtel de montagne. Pourquoi ? Je donne ma langue au chat. Je ne vois pas ce que cette idée rajoute à la pièce. On voit très bien, en revanche, où elle pose problème : ce n’est pas dans la chambre du Comte, mais au milieu de la salle commune, que l’on retrouve Amina endormie. L’émotion qui s’ensuit est, du coup, largement incompréhensible.

Marelli met en scène un dispositif de théâtre dans le théâtre, vraisemblablement destiné à créer une mise en abyme dont le sens m’échappe totalement. Tout autant que la scène finale, jouée devant une réplique du rideau de scène du Palais Garnier, une rupture narrative que je ne m’explique pas.


“A Little Night Music”

Théâtre du Châtelet, Paris • 17.2.10 à 20h
Musique et lyrics : Stephen Sondheim. Livret : Hugh Wheeler.

Mise en scène : Lee Blakeley. Orchestre Philharmonique de Radio France, Jonathan Stockhammer. Avec Greta Scacchi (Desirée Armfeldt), Leslie Caron (Madame Armfeldt), Lambert Wilson (Fredrik Egerman), Nicholas Garrett (Count Carl-Magnus Malcolm), Deanne Meek (Countess Charlotte Malcolm), David Curry (Henrik Egerman), Rebecca Bottone (Anne Egerman), Damian Thantrey (Mr. Lindquist), Kate Valentine (Mrs. Nordstrom), Rachael Lloyd (Mrs. Anderssen), James Edwards (Mr. Erlanson), Daphné Touchais (Mrs. Segstrom), Francesca Jackson (Petra), Celeste de Veazey (Fredrika Armfeldt), Leon Lopez (Frid).

Deuxième visite à cette belle production qui, bien que loin d’être parfaite, présente Stephen Sondheim au public parisien dans des conditions particulièrement favorables.

Les points relevés lors de la première restent d’actualité pour la plupart.

Leslie Caron réussit à dire cette fois la quasi-totalité de son texte. Elle reste malgré tout assez crispée et pas tout à fait dans l’esprit de son personnage.

C’est le rythme général qui continue à pêcher. La faute en incombe sans doute un peu à tout le monde : un metteur en scène surtout habitué aux scènes d’opéra, un chef vraisemblablement terrorisé de perdre certaines de ses ouailles en route, certains comédiens qui peinent à trouver le bon tempo. J’assiste à la représentation avec B., que j’avais emmené voir la mise en scène de Trevor Nunn à Londres : la différence d’allure — on a presque envie de dire de pouls — le frappe beaucoup.

Mais cette élégante production accumule malgré cela les points forts, notamment grâce à ses excellents seconds rôles et à la très touchante Desirée de Greta Scacchi. Espérons que le mouvement est bel et bien lancé et que le Châtelet nous réservera désormais notre Sondheim annuel.


“A Little Night Music”

Théâtre du Châtelet, Paris • 15.2.10 à 20h
Musique et lyrics : Stephen Sondheim. Livret : Hugh Wheeler.

P1000523 Mise en scène : Lee Blakeley. Orchestre Philharmonique de Radio France, Jonathan Stockhammer. Avec Greta Scacchi (Desirée Armfeldt), Leslie Caron (Madame Armfeldt), Lambert Wilson (Fredrik Egerman), Nicholas Garrett (Count Carl-Magnus Malcolm), Deanne Meek (Countess Charlotte Malcolm), David Curry (Henrik Egerman), Rebecca Bottone (Anne Egerman), Damian Thantrey (Mr. Lindquist), Kate Valentine (Mrs. Nordstrom), Rachael Lloyd (Mrs. Anderssen), James Edwards (Mr. Erlanson), Daphné Touchais (Mrs. Segstrom), Francesca Jackson (Petra), Celeste de Veazey (Fredrika Armfeldt), Leon Lopez (Frid).

L’événement est de taille. J’ai quelque part dans mes archives la trace d’une production parisienne de A Funny Thing Happened on the Way to the Forum de ou avec Pierre Mondy, mais on n’espérait presque plus qu’une grande salle parisienne présente enfin une œuvre du géant contemporain de la comédie musicale, le monumental Stephen Sondheim, qui approche son quatre-vingtième anniversaire.

Quelques semaines après avoir vu une production new-yorkaise qui mettait en vedette une légende vivante (Angela Lansbury) et une star du grand écran (Catherine Zeta-Jones), voici donc que le Châtelet nous propose à son tour une production de A Little Night Music qui met en vedette une autre légende vivante (Leslie Caron) et une autre star du grand écran (Greta Scacchi, qui a remplacé Kristin Scott-Thomas, initialement annoncée).

L’échelle de la production n’a rien à voir, puisque là où l’on se contentait à New York d’un décor quasiment fixe et d’une poignée de musiciens, le Châtelet nous offre une vraie mise en scène (dans laquelle les comédiens passent quand même — tendance inquiétante — beaucoup de temps à déplacer des meubles, comme dans le récent Sound of Music) soutenue par un orchestre symphonique au grand complet, l’Orchestre Philharmonique de Radio France.

Soyons honnête : j’ai vu de meilleures productions de A Little Night Music. Mais ce que propose le Châtelet est d’excellente qualité. Il faut espérer que tout le monde se détende un peu pour les représentations suivantes, que Leslie Caron parvienne à mémoriser ses répliques et ses lyrics et que le chef abandonne le tempo d’escargot asthénique qu’il imprime à tout le premier acte en se lâchant un peu — y compris sur le plan de la dynamique.

La mise en scène de Lee Blakeley est d’une grande finesse. Le metteur en scène anglais approche les scènes parlées comme les passages chantés avec une belle acuité psychologique et il donne joliment corps à cette farandole de relations amoureuses plus ou moins bancales. C’est dans le deuxième acte que son instinct est le plus efficace et il conduit la pièce de manière fluide à travers les nombreux changements de scènes du deuxième acte vers un dénouement très réussi sur le plan émotionnel. Pour la première fois, j’ai senti ma gorge se nouer lorsque Mme Armfeldt évoque cet amant qui lui avait offert un anneau en bois — un cadeau dont la valeur ne lui apparaît que maintenant qu’elle approche du crépuscule de sa vie.

Il faut reconnaître que Leslie Caron dégage à ce moment-là une vraie intensité dramatique, comme dans sa chanson “Liaisons”, qui a constitué un moment particulièrement magique de la soirée même si j’y ai laissé deux ongles tant la catastrophe paraissait imminente à chaque seconde. Le public de cette première ne saura jamais que le Roi des Belges avait pris l’habitude de passer par un faux chiffonnier pour rendre visite à sa maîtresse avant de lui léguer un duché.

La distribution compte beaucoup de valeurs très sûres. Je suis infiniment reconnaissant à Deanne Meek de m’avoir réconcilié avec mon rôle fétiche, celui de la Comtesse Malcolm, qu’Erin Davie massacre sans vergogne huit fois par semaine à New York. Son instinct comique est parfait et c’est sa sublime chanson, “Every Day A Little Death”, qui me hante depuis que j’ai quitté le théâtre. Son “mari” Nicholas Garrett lui donne parfaitement la réplique en incarnant un Comte Malcolm irrésistible.

On relève aussi les très belles interprétations de David Curry en Henrik (même s’il s’est arrêté de faire semblant de jouer du violoncelle à un moment où cela posait vraiment problème sur le plan visuel), de Rebecca Bottone, qui est une Anne délicieusement frivole et bondissante, ainsi que des cinq chanteurs du quintette — en réservant une ovation particulière au magnifique baryton de Damian Thantrey.

Malgré un décalage temporaire avec l’orchestre, Francesca Jackson s’est acquittée en beauté de la magnifique chanson “The Miller’s Son”, dont Blakeley semble avoir enfin réussi à faire quelque chose d’utile sur le plan dramatique. J’ai besoin de revoir la mise en scène pour vérifier, mais ce serait un relatif exploit, s’agissant d’une chanson qui arrive un peu comme un cheveu sur la soupe.

Greta Scacchi campe une Desirée attachante, appartenant plus à la catégorie bohème qu’au registre glamour. (C’est, du coup, la première production que je vois où c’est Charlotte, et non Desirée, qui porte une robe rouge dans les scènes finales.) Elle gère bien les limites de sa voix et parvient à être touchante sans excès de pathos.

Reste Lambert Wilson. Ah, Lambert Wilson. On s’abstiendra de commentaires trop détaillés en se contentant de saluer les efforts qu’il a déployés depuis des années pour que cette soirée puisse avoir lieu. C’est un peu grâce à lui que tout ceci est possible, mais disons simplement qu’il ne constitue pas le maillon fort de la distribution…

Ma théorie sur le look improbable des équipes de production se confirme avec l’étonnant groupe qui vient saluer avec Lee Blakeley. Ovation, bien sûr, pour Sondheim, dont je me demande s’il se dit qu’il n’aura sans doute plus beaucoup d’occasions d’entendre sa musique interprétée dans d’aussi bonnes conditions par un orchestre au grand complet.


Concert Orchestre National du Capitole de Toulouse / Sokhiev à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 13.2.10 à 20h
Orchestre National du Capitole de Toulouse, Tugan Sokhiev

Chostakovitch : Ouverture de fête
Rachmaninov :
Rhapsodie sur un thème de Paganini (Denis Matsuev, piano)
Danses symphoniques

J’aurai pu me consoler en beauté d’un voyage annulé au dernier moment pour cause de gros rhume en allant voir ceux qui m’avaient mis en extase lors de leur dernier passage à Paris. Décidément, Sohkiev transforme tout ce qu’il touche en or massif et ce concert en est encore un exemple fascinant.

Joli programme, qui permet d’entendre deux œuvres qui sont, d’une certaine façon, le cinquième concerto pour piano et la quatrième (voire la cinquième) symphonie de Rachmaninov, un compositeur dont je me réjouis qu’il soit si bien représenté au programme des concerts de la saison.

L’Ouverture de fête de Chostakovitch confirme d’emblée la forme époustouflante dans laquelle se trouve l’orchestre depuis qu’il est entre les mains du génial Sokhiev, dont je ne me lasserai jamais de dire tout le bien que je pense de lui après ça, ça et ça notamment.

Denis Matsuev interprète la Rhapsodie avec une virtuosité déconcertante, qui n’a d’égale que l’élégance de son phrasé. J’avais déjà noté (ici) l’enthousiasme que m’inspire la façon dont ce solide gaillard s’attaque au clavier. Il démontre une intimité réjouissante avec l’écriture de Rachmaninov, intimité qui s’était déjà révélée lors d’un très joli concert au Théâtre des Champs-Élysées fin 2005. La complicité avec l’orchestre fait plaisir à voir et à entendre. Le public obtient deux bis, qui laissent tous deux pantois.

Puis viennent de splendides Danses symphoniques, interprétées somptueusement par un orchestre qui semble porté par un souffle irrésistible. Quelle musicalité ! Quelles sonorités ! Quel velours ! On pourrait rester des heures à écouter ce son riche et onctueux. Pas moins de trois bis magnifiques (dont une “Variation Nimrod” qui donne la chair de poule) viennent couronner ce somptueux concert.


“Der fliegende Holländer”

De Nederlandse Opera, Amsterdam • 7.2.10 à 13h30
Le Vaisseau fantôme
, Richard Wagner (1843).

Direction musicale : Hartmut Haenchen. Mise en scène : Martin Kušej. Avec Juha Uusitalo (le Hollandais), Catherine Naglestad (Senta), Marco Jentzsch (Erik), Robert Lloyd (Daland), Marina Prudenskaja (Mary), Oliver Ringelhahn (le pilote de Daland).

Musicalement, cette production est un véritable festin.

Hartmut Haenchen, on le sait, est particulièrement à l’aise dans Wagner comme dans Strauss, des compositeurs dont il comprend intimement la musique. Le prélude est un véritable bonheur : de ma place fétiche, je suis placé idéalement pour admirer le travail de l’orchestre, dont l’engagement au service du récit est proprement époustouflant. Haenchen fait ressortir de sublimes contrastes qui prennent vraiment aux tripes.

Sur scène, Juha Uusitalo, déjà croisé à plusieurs reprises dans des rôles de héros wagnériens, est proprement époustouflant dans le rôle du Hollandais. Sa performance vocale est fantastique et fascinante. Tout y est : pathos, gravitas, intensité.

La Senta de Catherine Naglestad est également excellente, même si elle semble moins impliquée sur le plan émotionnel. Le reste de la distribution ne démérite pas, mais les seconds rôles sont quand même largement en retrait.

Quant à la mise en scène… Je ne sais plus si j’avais déjà croisé la route de Kušej, mais il fait partie de ces chefs qui veulent “réinventer”, “remettre en perspective”, etc. En l’occurrence, on n’est pas très sûr de comprendre ce qu’il apporte ainsi à l’œuvre.

Le rideau s’ouvre sur un décor générique qui pourrait être l’intérieur d’un gymnase dans lequel choristes et figurants trempés viennent se protéger de la violence d’une tempête qui fait rage à l’extérieur. On se croirait aux Maldives pendant un tsunami. (Et on comprend enfin pourquoi on a vu tant de personnes en short en passant le long des vitres de la cafeteria du personnel alors qu’il fait une température polaire dehors.) Les marins du vaisseau fantôme, eux, rôdent à l’extérieur, silhouettes menaçantes vêtues de sweat-shirts noirs à capuches (on verra plus tard que les rôles sont tous tenus par des figurants et/ou des choristes noirs… Subtilité, quand tu nous tiens).

Le deuxième acte, situé dans ce qui pourrait être un institut esthétique, montre Senta au rouet, en proie aux moqueries des femmes de marins qui ne sont préoccupées que d’apparences futiles tandis qu’elle se mine en pensant à la souffrance du Hollandais. Pendant ce temps, Erik, qui ne se déplace jamais sans son fusil, abat l’un des marins noirs, qui s’effondre contre la porte vitrée en répandant une abondante coulée de sang.

Quant au troisième acte, on y voit l’équipage du Hollandais, apparemment pris au piège dans le “gymnase”, près d’être attaqué par “les blancs bien-pensants” lorsque la tempête se déclenche et suspend les hostilités tandis que le dénouement se précipite. Et là, malheureusement, la malédiction du Hollandais me poursuit puisque Kušej se croit, lui aussi, obligé de modifier la fin : Erik abat le Hollandais qui s’apprête à quitter les lieux… puis il abat également Senta (dont on ne sait pas très bien pourquoi elle veut encore partir puique le Hollandais est mort). En même temps qu’il chante “Helft ihr ! Sie ist verlaren !” (“Aidez-la, elle est perdue”), il la tue. Pour l’aider, sans doute. (Encore un concept chrétien qui doit m’échapper.)

Comme pour Norma et ses druides, je ne pense pas que je verrai de sitôt une Senta se jeter dans la mer. Et je n’ose même pas espérer quelques éclaboussures d’eau sur scène pour marquer symboliquement sa mort.

Heureusement que la musique, elle, ne quitte jamais les sommets sur lesquels Wagner et Haenchen la mènent.


“Mamma Mia!”

Theater Carré, Amsterdam • 6.2.10 à 20h
Musique et lyrics : Benny Andersson & Björn Ulvaeus. Livret : Catherine Johnson. Adaptation des paroles en néerlandais : Coot Van Doesburgh. Adaptation du livret : Daniel Cohen.

Mise en scène : Phyllida Lloyd. Avec Lone van Roosendaal (Donna), Mylène d’Anjou (Roos), Anouk Van Nes (Tanja), Bas Westerweel (Sam), Ad Knippels (Harrie), Rutger Le Poole (Bart), Elise Berends (Sophie), John Vooijs (Sky)…

L’un de mes amis utilise souvent l’expression “from the sublime to the ridiculous”, qui s’applique en l’occurrence assez bien à la transition entre la troisième de Mahler du Concertgebouw et ce spectacle construit autour des tubes du groupe Abba, qui traîne ses guêtres à Londres depuis 1999 et à Broadway depuis 2001… et qui est devenu en 2008 un film avec l’inoxydable Meryl Streep.

Je n’avais vu le spectacle qu’une fois sur scène, à New York en novembre 2001, en premier lieu parce que cela me permettait de pénétrer enfin dans l’un des derniers théâtres de Broadway que je n’avais jamais visités, le Winter Garden, trusté pendant 18 ans par Cats.

Un peu plus de huit ans plus tard, je me sentais prêt à affronter à nouveau Mamma Mia!, d’autant que le voir en néerlandais me permettait de ne pas trop me concentrer sur la niaiserie relative du livret.

Comme souvent avec les productions de Stage Entertainment, c’est une copie de la version originale — avec un décor plus petit — qui est proposée. Je pense néanmoins que le créateur des décors et des costumes, Mark Thompson, aurait une attaque s’il voyait la quantité de sandales Birkenstock qui ont été autorisées à profaner son île grecque.

Pour un non-néerlandophone, le spectacle se résume donc largement à aller de chanson d’Abba en chanson d’Abba, ce qui n’est finalement pas une si mauvaise façon de passer une soirée, d’autant que la distribution est majoritairement solide. On regrette seulement que les deux jeunes premiers ne soient pas du tout à la hauteur : Elise Berends, notamment, chante comme une casserole, n’a pas dû être très assidue à ses cours d’art dramatique et paraît environ vingt ans trop âgée pour le rôle de Sophie (bien qu’elle n’ait que 25 ans d’après sa bio).


Concert Concertgebouworkest / Jansons au Concertgebouw

Concertgebouw, Amsterdam • 5.2.10 à 20h15
Concertgebouworkest, Mariss Jansons

Mahler : symphonie n° 3 (Bernarda Fink, mezzo-soprano)

Tout simplement la troisième à l’aune de laquelle juger toutes les autres, passées ou futures.

Il s’est produit quelque chose de rare pendant ce concert, quelque chose qui ne peut résulter que de la rencontre d’un orchestre d’exception avec un chef extraordinaire. Vers le milieu du premier mouvement, la Musique s’est emparée de l’orchestre, qui, d’une juxtaposition de musiciens, s’est mué en une sorte d’être collectif organiquement enraciné dans la partition de Mahler. Cette coalescence fondamentalement révélatrice de sens crée chez l’auditeur un bouleversant éblouissement, une épiphanie.

Jansons est le catalyseur de cette illumination. La profondeur de son intimité avec le discours du compositeur semble insondable. La rencontre avec un orchestre aussi manifestement avide de sens ne peut que produire une réaction explosive. Le fil du discours, du coup, est d’une évidence qui n’a d’égale que la désarmante virtuosité de l’orchestre. La prestation du trombone solo est époustouflante ; les cors sont duveteux comme jamais. L’emballement final du premier mouvement laisse dans un état second, mélange d’effroi, d’incrédulité et d’exaltation.

Le deuxième mouvement est un miracle de légèreté, d’élégance et d’équilibre. Le troisième mouvement est sublimé par la mélancolie du cor de postillon, dont le solo envoûtant semble ouvrir une lucarne sur la profondeur de l’âme. Le quatrième mouvement réalise un dialogue d’un équilibre rare entre la mezzo et un orchestre parfaitement à l’écoute.

Après les “ding dong” du cinquième mouvement est venu le véritable tour de force. Car Jansons a réussi à faire du sixième mouvement beaucoup plus que l’habituel parcours vers un dénouement débridé. Il démarre relativement lent et parvient à conserver jusqu’à la dernière note une tension qui remue jusqu’au tréfonds des entrailles. C’est là que la rencontre avec l’orchestre produit les miracles les plus étonnants, car même de longues notes tenues semblent porter un discours d’une richesse merveilleuse.

Les dernières mesures sont à peine supportables tant elles sont intenses : l’impression de relâchement faussement créée par l’augmentation régulière de la dynamique est en effet contrariée par l’adhérence à un tempo immuable et par le poids des tensions internes à la musique. L’accord final, tenu très longtemps, couronne cet épisode déchirant sans le résoudre vraiment.

La salle est debout comme un seul homme avant même que Jansons n’ait le temps de se retourner.

Le concert de l’année ? Plutôt de la décennie. Il rappelle beaucoup, en la dépassant, la sublime interprétation de Claudio Abbado avec l’Orchestre du Festival de Lucerne… et permet, heureusement, d’oublier des expériences décevantes ou carrément consternantes.


Concert ONF / Gatti au Châtelet

Théâtre du Châtelet, Paris • 4.2.10 à 20h
Orchestre National de France, Daniele Gatti

Mahler : symphonie n° 2 (Camilla Tilling, soprano ; Marie-Nicole Lemieux, contralto)

Un rendez-vous manqué entre l’ONF et Mahler.

Gatti, curieusement, “fait du Chung”, découpe, décompose, déchiquète, ralentit ou accélère arbitrairement. Le résultat est comme un amas désordonné de cristaux qui diffractent dans des directions différentes : il y a, ici et là, une couleur attachante, une fulgurance qui émeut, un son qui parle à l’âme. Mais d’ensemble, point. De vision, encore moins. De cohérence, aucune.

Et c’est lent, si lent, si terriblement lent !

Évidemment, après la triple rencontre récente avec Mariss Jansons et le Concertgebouworkest interprétant la même œuvre à Amsterdam, Londres et Paris, la barre est forcément placée assez haut dans mon esprit.

Il faut dire que ma place tout à l’avant du parterre et complètement sur le côté ne favorise pas la perception globale, même si elle offre un point de vue passionnant sur le style de Gatti. Je suis étonné de constater à quel point la section des premiers violons est, d’aussi près, hétérogène dans son son et dans sa texture.

Le chœur, malheureusement, se lève (bruyamment) bien avant son entrée, ce qui ne permet pas de savourer la surprise d’un chœur qui commence à chanter assis, sans signe précurseur.

C’est extrêmement perturbant de voir des choristes se boucher les oreilles pendant les tutti de l’orchestre. Ne pourraient-ils pas plutôt utiliser des bouchons d’oreilles ?


Concert New York Philharmonic / Gilbert à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 1.2.10 à 20h
New York Philharmonic, Alan Gilbert

Magnus Lindberg : EXPO (commande du NYP, création française)
Prokofiev : concerto pour piano n° 2 (Yefim Bronfman, piano)
Rachmaninov : symphonie n° 2

Ah, mes aïeux, quel concert ! Du genre qui requinque pour au moins deux mois. Ma dernière rencontre avec le New York Philharmonic avait eu lieu sur ses terres ; c’est avec plaisir que l’on retrouve les musiciens américains à Paris, en grande forme, dans une Salle Pleyel à l’acoustique métamorphosée et voluptueuse (est-ce parce que les praticables ont disparu ? ou a-t-on déplacé les panneaux mobiles qui, paraît-il, modifient considérablement l’expérience sonore ?)

La pièce de Lindberg, créée à l’occasion de la prise de fonction d’Alan Gilbert comme directeur musical de la phalange new-yorkaise, est une pièce riche, foisonnante, qui constitue une entrée en matière idéale en mettant — déjà — à l’honneur la beauté des timbres de l’orchestre.

L’interprétation du sublime deuxième concerto pour piano de Prokofiev par Yefim Bronfman est à couper le souffle. On se demande par quel miracle il conserve autant d’énergie jusqu’à la fin. L’interprétation est aussi pleine de force qu’elle est subtile et réellement bouleversante. Je suis complètement essoufflé à la fin tant la performance est étonnante. L’orchestre, parfaitement dirigé par Gilbert, fournit le support idéal à la prestation du pianiste.

(Mes archives me révèlent qu’il y a exactement neuf ans, le 1er février 2001, j’avais une réaction similaire en entendant l’étonnant Alexander Toradze interpréter le troisième concerto de Prokofiev en compagnie de l’Orchestre du Mariinsky dirigé par Gergiev au Théâtre du Châtelet.)

La deuxième symphonie de Rachmaninov est l’une de mes œuvres fétiches. L’enregistrement du Los Angeles Philharmonic dirigé par Rattle est l’œuvre classique la plus jouée sur mon iPhone. Aller travailler le matin en écoutant le deuxième ou le troisième mouvement garantit une journée radieuse où tous les problèmes semblent se résoudre d’eux-mêmes.

Stephen Sondheim cite souvent Rachmaninov comme l’un des compositeurs les plus injustement sous-estimés. Ses talents mélodiques et harmoniques sont pourtant tellement foisonnants qu’ils en sont désarmants. La deuxième symphonie est comme un fascinant et haletant voyage, soixante minutes de bonheur dont la destination finale n’est autre que le fameux “dim - ba - da - doum”, la signature musicale du compositeur qui conclut aussi les deuxième et troisième concertos pour piano.

On y retrouve, au milieu d’une luxuriance quasi-tropicale, des atmosphères qu’il est impossible d’associer à un autre compositeur.

Et quel talent a Gilbert pour célébrer cette richesse ! Là où Rattle met les cordes résolument au premier plan pour tracer une ligne mélodique assurée, Gilbert choisit au contraire de mettre en évidence la belle épaisseur de l’écriture de Rachmaninov en faisant étinceler tous les pupitres d’un orchestre vraiment exceptionnel. Quels équilibres ! On entend tous les instruments de manière quasi-équivalente, le temps de se délecter par exemple de la performance d’un tubiste fascinant (superbe Alan Baer).

La fin arrive trop vite car il semble qu’on pourrait continuer à se laisser porter encore longtemps par la poésie de cette musique. Expérience miraculeuse, qui dépasse largement les deux dernières rencontres avec l’œuvre en concert (ici et ). Tant de concerts oubliables sont enregistrés ces jours-ci ; celui-ci ne pourra survivre que dans la mémoire des spectateurs présents car il n’y a aucun micro.

Gilbert a l’élégance d’annoncer le bis (une page délicieusement atmosphérique intitulée “Lonely Town” extraite de On the Town de Bernstein, l’un des dieux tutélaires du New York Philharmonic, toujours crédité comme “Conductor Laureate” dans les programmes de l’orchestre). Rien que pour ça, il mérite notre gratitude et notre respect.