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Posts from December 2009

“Pas sur la bouche”

Opéra de Tours • 31.12.09 à 20h
Maurice Yvain (1925). Livret et lyrics : André Barde.

Direction musicale : Emmanuel Trenque. Mise en scène : Jacques Duparc. Avec Catherine Dune (Gilberte Valandray), Jacques Duparc (Georges Valandray), Marie-Thérèse Keller (Arlette Poumaillac), Lionel Peintre (Eric Thomson), Sophie Haudebourg (Huguette Verberie), Régis Mengus (Charley), Sophie Baquet (Madame Foin), Jacques Lemaire (Faradel),…

Maurice Yvain est avec Henri Christiné l’un des géniteurs de la comédie musicale française d’entre les deux guerres. Leurs œuvres (Là-Haut, Ta Bouche, Yes! pour le premier, Phi-Phi, Dédé pour le second) prennent leurs distances avec l’opérette d’influence viennoise dont Offenbach est le porte-étendard pour créer un langage musical léger et nouveau, libéré de la valse car nourri par les rythmes de charleston, de ragtime et de fox-trot venus des États-Unis.

La rencontre avec quelques auteurs de talent comme Albert Willemetz ou André Barde donnera naissance à des livrets aux propos badins et faussement impertinents, en osmose parfaite avec la couleur de la musique.

C’est un grand mystère pour moi que ce répertoire ne soit pas mieux défendu par les maisons lyriques françaises… et un plus grand mystère encore que l’héritage spirituel et artistiques d’Yvain, Christiné, Willetz ou Barde n’ait pas inspiré des générations successives d’auteurs.

Il ne faut donc pas hésiter à tirer très bas son chapeau pour saluer l’initiative de l’Opéra de Tours, qui propose une version a priori assez complète de l’une des œuvres les plus connues d’Yvain, Pas sur la bouche (dont Alain Resnais a tiré un film assez délicieux mais ne donnant qu’un aperçu de la partition il y a quelques années). C’était déjà à Tours, si ma mémoire est bonne, qu’avait été montré l’un des chefs d’œuvre d’Yvain, Yes! Il me semble d’ailleurs que le décor de ce Pas sur la bouche possède quelques points communs avec celui de cette précédente production.

On pourrait s’apesantir sur les quelques défauts de la production, et surtout sur l’espèce de monument au cabotinage triomphant que semblent vouloir bâtir certains des comédiens/chanteurs. Mais on préférera se réjouir d’entendre dans d’aussi bonnes conditions une partition a priori peu coupée, servie avec sérieux par un orchestre complet et des chanteurs solides.

On va de moment de bonheur en moment de bonheur au fur et à mesure que la partition égrène ses bijoux et on ressort dans la nuit tourangelle la tête pleine de mélodies enchanteresses que l’on n’est pas près d’oublier.

On retrouve avec amusement le Charley de cette production, Régis Mengus, dans ce concert des Petits chanteurs à la croix de bois.


“Cendrillon”

Opéra de Marseille • 27.12.09 à 14h30
Jules Massenet (1899). Livret d’Henri Cain, d’après le conte de Perrault.

Direction musicale : Cyril Diederich. Mise en scène : Renaud Doucet. Avec Julie Boulianne (Cendrillon), Frédéric Antoun (Le Prince charmant), Marie-Ange Todorovitch (Madame de la Haltière), François Le Roux (Pandolfe), Liliana Faraon (La Fée), Julie Mossay (Noémie), Diana Axentil (Dorothée), Christophe Fel (Le Roi), Patrick Delcour (le Surintendant des plaisirs), …

Quel plaisir de découvrir cet opéra peu représenté de Massenet dans la délicieuse et irrésistible conception scénique du célèbre duo canadien Barbe & Doucet (respectivement aux décors/costumes et à la mise en scène), dont j’avais déjà aperçu le travail dans le Sound of Music viennois. Les visuels sont d’une magnifique inventivité : on est emporté sans aucun espoir de résistance par le charme et la poésie du conte de fées.

Belle interprétation dans l’ensemble : Ciryl Diederich, qui dirigeait déjà le Manon de ce même Opéra de Marseille, imprime à la belle partition de Massenet des accents pleins de charme et d’entrain. Les chanteurs montrent un bel engagement au service d’une mise en scène qui est tout sauf passive. On aimerait néanmoins un prince un peu plus charismatique et à la voix un peu plus puissante. François Le Roux domine la distribution grâce à une attention supérieure au texte et aux inflexions musicales.

Un délice.


“Au Temps des croisades”

Théâtre de l’Athénée – Louis-Jouvet, Paris • 23.12.09 à 20h
Claude Terrasse (1901). Livret : Franc-Nohain.

Direction musicale : Christophe Grapperon. Mise en scène : Philippe Nicolle. Avec Gilles Bugeaud (Hippolyte), Olivier Dureuil (Patrick), Anne-Lise Faucon (Karine), Emmanuelle Goizé (Corinne), Olivier Hernandez (Thierry), Flannan Obé (Didier), Charlotte Saliou (Bertrade), Valérie Véril (une servante), Jacques Ville (Adalbert).

Une production d’une telle indigence que je préfère m’abstenir de commenter. Et dire qu’il y a eu une époque où pour rien au monde je n’aurais manqué un spectacle de la compagnie Les Brigands…


Récital Felicity Lott / Isabelle Moretti à Favart

Salle Favart, Paris • 21.12.09 à 20h

Felicity Lott, soprano
Isabelle Moretti, harpe

Autant les traits de harpe dans Wagner me font fondre de bonheur, autant la harpe ne m’a jamais totalement convaincu comme instrument soliste. Isabelle Moretti ne m’a pas vraiment fait changer d’avis. Je dirais même au contraire, si j’osais. Moretti rapporte d’ailleurs d’elle-même une anecdote à propos de Tchaïkovski qui jugeait dans une lettre que la harpe n’était pas un instrument soliste. Comme il avait raison.

Mais ce n’était pas Moretti que j’allais voir.

C’était la délicieuse, l’irrésistible Felicity Lott, qui gère sa fin de carrière avec une intelligence qui force le respect. C’est un immense paradoxe, mais personne n’interprète le répertoire français du tournant du siècle avec autant de subtilité, de finesse… et, surtout, avec cet œil pétillant et cette intuition comique qui conquièrent instantanément le public.

On en regretterait presque, du coup, que ce répertoire n’occupe pas plus de place dans un récital qui fait aussi place à la chanson anglaise, à l’opéra italien et, même, au compositeur argentin Alberto Ginastera. Quel délice ! On écouterait la Dame des heures sans se lasser.

Ça ne gâte rien qu’elle donne en bis la chanson “Over the Rainbow”.


“Fortunio”

Salle Favart, Paris • 20.12.09 à 15h
André Messager (1907). Livret : Gaston Arman de Caillavet et Robert de Flers, d’après Le Chandelier d’Alfred de Musset.

Orchestre de Paris, Louis Langrée. Mise en scène : Denis Podalydès. Avec Joseph Kaiser (Fortunio), Virginie Pochon (Jacqueline), Jean-Marie Frémeau (Maître André), Jean-Sébastien Bou (Clavaroche), Jean-François Lapointe (Landry), Philippe Talbot (Lieutenant d’Azincourt), Jean Teitgen (Lieutenant de Verbois), Sarah Jouffroy (Madelon), Jérôme Varnier (Maître Subtil), Éric Martin-Bonnet (Guillaume), Clémentine Margaine (Gertrude),…

Une question m’a obsédé pendant la représentation : pourquoi représente-t-on des ouvrages de quinzième zone comme Simon Boccanegra plusieurs douzaines de fois par saison alors qu’un chef d’œuvre comme Fortunio ne sort de l’ombre qu’une fois tous les vingt ans (et encore) ?

La partition de Messager est un concentré de bonheur : l’invention mélodique est étonnante, le langage harmonique, plein de surprises, est d’un irrésistible charme et l’orchestration, reposant sur une instrumentation originale et inspirée (ah, ces cors !), suscite une suite presque ininterrompue de frissons. Mais est-ce étonnant, au fond, d’un homme aussi passionné par Wagner ou Debussy que par la musique légère de son époque ?

Quel plaisir, aussi, de voir les talentueux musiciens de l’Orchestre de Paris aussi engagés au service de la partition, sous la conduite éclairée d’un Louis Langrée manifestement très à l’aise dans ce répertoire ! Idéalement placé au premier rang, j’ai passé deux heures délicieuses grâce à une partition qui — notamment pendant le premier et le quatrième actes — semble surfer de sommet en sommet.

La mise en scène de Denis Podalydès est dans le bon ton. L’élégant décor d’Éric Ruf est un peu froid, mais il parvient à faire oublier le relatif manque de profondeur de la scène. Les costumes de Christian Lacroix se positionnent sur un registre plus chaleureux. Jolie distribution dans l’ensemble, même si la tentation du cabotinage n’est jamais complètement absente chez certains.

Au moins, la partition est traitée par tous avec les égards qu’elle mérite et le résultat est rien moins qu’époustouflant.


“Sweeney Todd”

Théâtre du Loup, Genève • 19.12.09 à 20h
Musique et lyrics : Stephen Sondheim. Livret : Hugh Wheeler. Adaptation en français : Alain Perroux.

Mise en scène : Alain Perroux. Direction musicale : Vincent Thévenaz. Avec Philippe Cantor (Sweeney Todd), Laure Verbrègue (Mrs. Lovett), Julien Salvia (Anthony), Julie Martin du Theil (Johanna), Jean-François Novelli (Tobias), Claude Darbellay (Le Juge Turpin), Julien Dumarcey (Le Bedeau Bamford / Fogg), Sophie Rusch (Une Mendiante / Pirelli).

Grande première : c’est la première fois que j’assistais à la version française d’une comédie musicale de Stephen Sondheim. Il a fallu, pour cela, braver le chaos ferroviaire qui s’est abattu sur la France comme chaque fois qu’il y tombe trois flocons de neige afin de rejoindre Genève et son petit Théâtre du Loup, installé dans une sorte de hangar au bord de l’Arve.

Quadruple choc :

  • Je découvre qu’un orchestrateur talentueux peut réussir à préserver la quasi-totalité de l’essence de la partition de Sondheim (sublimement orchestrée par Jonathan Tunick dans sa version originale) en la réduisant pour un ensemble de six instruments judicieusement sonorisés (piano, violon, violoncelle, clariette, cor et percussions). J’ai passé de longs moments à observer les musiciens, tous d’un niveau étonnant : la capacité du percussionniste à jouer de trois instruments en même temps est impressionnante ; le corniste n’a rien à envier aux solistes des grands orchestres symphoniques, bien au contraire. Résultat étonnant : bien que je connaisse la partition sur le bout des doigts pour l’avoir entendue des douzaines de fois, je n’ai remarqué aucun manque, aucune absence…
  • On peut monter une œuvre aussi complexe que Sweeney Todd avec seulement huit comédiens. Certes, le “multitasking” est de mise (c’est la même comédienne qui joue la Mendiante et Pirelli !)… et il faut sacrifier l’un de mes passages préférés — celui où, pendant que Sweeney Todd, pris de son délire meurtrier, égorge joyeusement tous les clients qui se présentent dans son échope de barbier, un client se présente accompagné d’une petite fille, ce qui oblige Sweeney Todd à le laisser partir après l’avoir rasé normalement.
  • On peut adapter Sweeney Todd en français de manière convaincante. L’adaptation d’Alain Perroux est loin d’être parfaite sur le plan de la prosodie ; il y a un ou deux endroits où elle pose même des problèmes de sens. Et il faut sacrifier une bonne partie de l’humour de certaines chansons comme “A Little Priest”. Mais le texte français se tient parfaitement et à aucun moment il ne verse dans l’espèce de n’importe quoi qui semble être la règle de nos jours, même dans les œuvres originales. Il transmet parfaitement les situations au public, qui réagit aux bons moments et à bon escient. [J’aimerais seulement qu’on m’explique pourquoi Perroux n’a pas traduit “The winner is Todd!” à la fin du concours entre Todd et Pirelli.]
  • On peut se débrouiller de manière plus que convaincante des changements de décors multiples et rapides du deuxième acte sans faire de compromis majeur et en ajoutant même, avec des ombres chinoises, une innovation visuelle d’une efficacité remarquable.

L’interprétation est par ailleurs de très grande qualité. J’ai été gêné par la façon dont certains comédiens — Philippe Cantor en tête — disent leur texte, avec des intonations qui sonnent vraiment faux, mais force est de constater que l’attention portée aux mots est remarquable. Tous les comédiens se débrouillent en outre fort bien des difficultés nombreuses de la musique de Sondheim. Il y a des passages que je n’avais jamais entendus interprétés avec autant de soin — et j’ai pourtant vu nombre de versions de cette comédie musicale.

La mise en scène repose sur un faible nombre de décors et d’accessoires, mais elle est à la fois intelligente et efficace. Il faut, certes, accepter de voir les comédiens passer beaucoup de temps à pousser des décors ou à déplacer des tables.

En résumé, cette production suisse de l’un des chefs d’œuvre de Stephen Sondheim (annoncé à l’affiche du Châtelet la saison prochaine) est une réussite éblouissante. Je persiste à penser qu’il vaut mieux monter ce type d’œuvre en version originale surtitrée, mais Alain Perroux nous prouve que l’on peut aussi tenter l’aventure d’une adaptation en français en conservant un niveau d’exigence artistique élevé.


Concert Concertgebouworkest / Jansons à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 17.12.09 à 20h
Concertgebouworkest, Mariss Jansons

Mahler : symphonie n° 2 (Ricarda Merbeth, soprano ; Bernarda Fink, mezzo-soprano)

Et de trois ! Après Amsterdam et Londres, c’est à Paris que l’orchestre du Concertgebouw vient donner la symphonie n° 2 de Mahler, avec les mêmes solistes et en compagnie, cette fois, du Chœur de Radio France.

C’est encore un magnifique concert, même si c’est, des trois, celui qui me fait le moins vibrer.

L’acoustique plus sèche et analytique de la salle a en effet deux conséquences. D’un côté, elle met merveilleusement en valeur la qualité des instrumentistes amstellodamois. Les cordes, infiniment soyeuses, sont particulièrement renversantes dans le deuxième mouvement. Mais, en contrepartie, elle met en évidence la lenteur relative de la direction de Jansons — et, par moments, les étirements qu’il fait subir à la partition. Privée de l’enrobement que fournissaient les acoustiques plus réverbérantes du Concertgebouw ou du Barbican, la musique semble plus dépouillée et prend un peu moins à la gorge.

La configuration de la Salle Pleyel permet en revanche à Jansons de disposer les différents musiciens appelés à jouer “hors scène” un peu partout : la spatialisation qui en résulte est délicieuse.

J’en veux un peu au Chœur de Radio France de se préparer de manière si voyante à son entrée. Du coup, le début du passage chanté perd beaucoup de sa force. Les chœurs d’Amsterdam et de Londres étaient beaucoup plus attentifs à ce que leur entrée se fasse discrètement — sauf erreur, celui de Londres chantait d’ailleurs sans partition. Cela étant, le fortissimo final est une gigantesque claque qui couronne le concert en beauté.

Mission accomplie : Jansons parvient à retenir les applaudissements comme il l’avait fait à Amsterdam et à Londres lors de son retour sur scène après sa petite pause à la fin du premier mouvement.


“La Bohème”

Théâtre des Champs-Élysées, Paris • 15.12.09 à 20h
Puccini (1896). Livret de Giuseppe Giacosa et Luigi Illica, d’après le roman Scènes de la vie de bohème, de Henry Mürger.

Orchestre et chœur du Bayerische Staatsoper, Asher Fisch. Avec Anja Harteros (Mimì), Vittorio Grigolo (Rodolfo), Elena Tsallagova (Musetta), Levente Molnár (Marcello), Christian Rieger (Schaunard), Christian van Horn (Colline), Alfred Kuhn (Benoît), …

Quelle excellente idée de la part de Dominique Meyer que de faire venir à Paris, le temps d’une représentation en concert, la troupe qui représente actuellement la production de La Bohème signée par Otto Schenk à l’Opéra de Munich. Enfin pas tout à fait à l’identique, puisque le rôle de Rodolfo est tenu à Munich par Massimo Giordano ; c’est Joseph Calleja qui était annoncé dans le programme de saison, mais il a la fâcheuse habitude de décommander chaque fois que je dois le voir (je pense le coincer enfin dans trois semaines). Du coup, le rôle principal masculin est tenu par l’énergique Vittorio Grigolo, que les Français ont découvert dans Traviata à Orange il y a quelques mois.

Comment décrire l’impression de perfection qui a traversé la représentation ?

Quel bonheur d’entendre l’orchestre du Bayerische Staatsoper interpréter de manière aussi incandescente la partition de Puccini ! On se régale d’entendre aussi bien les détails de l’orchestration grâce au positionnement de l’orchestre sur la scène. La direction d’Asher Fisch est exemplaire : non seulement elle accentue parfaitement les épisodes dramatiques, mais elle sait s’adapter aux chanteurs, se faisant plus lente pour permettre à certains d’illustrer leurs talents interprétatifs.

Et quels talents ! Anja Harteros, que j’avais trouvée “sublime” dans le Lohengrin de Munich en juillet dernier, est une Mimì bouleversante et superbe. Sa musicalité superlative, son charisme étonnant, sa classe, en un mot, sont fascinants. C’est une étoile de premier ordre, une Moffo ou une Tebaldi en puissance.

Elle est excellement entourée. Grigolo, un ténor très attachant, ne se ménage pas, au point qu’on pourrait craindre un “syndrome Villazón”. La Musetta d’Elena Tsallagova a un chien fou et le Marcello de Levente Molnár est un bonheur — c’est étonnant à quel point la voix de ce garçon ne correspond pas à l’intuition que son physique imposant pourrait produire.

On se réjouit de voir tout ce beau monde aussi bien en phase : l’attention collective aux détails et à l’intensité de l’interprétation est étonnante. Un orchestre sur scène, trois chaises et des chanteurs à l’avant-scène : qui eût cru que des moyens aussi modestes puissent produire un tel impact ?


Concert LSO / Gergiev au Barbican

Barbican Hall, Londres • 13.12.09 à 19h30
London Symphony Orchestra, Valery Gergiev

Ravel : Pavane pour une infante défunte
Stravinski : Jeu de cartes
Strauss : Concerto pour hautbois (Emanuel Abbühl, hautbois)
Debussy : Jeux
Ravel : Boléro

Il y eut deux sommets pendant ce concert, et pas nécessairement là où je les attendais.

Démarrer un concert avec la Pavane pour une infante défunte de Ravel relève d’une certaine inconscience tant les musiciens ont besoin de se “sentir” pour donner corps à cette musique si diaphane et si magique. Le défi est relevé haut la main : le LSO offre une lecture atmosphérique et envoûtante, à laquelle Gergiev donne une très belle épaisseur émotionnelle.

Le deuxième grand moment vint avec une interprétation éblouissante des Jeux de Debussy. On admire la capacité de l’orchestre à se plonger dans cette musique du mouvement et du geste ébauché, accompagnant magistralement chaque changement de couleur, chaque changement d’atmosphère. C’est bondissant, captivant et léger, d’une élégance infinie.

J’ai été moins convaincu par le Jeu de cartes de Stravinski qui, malgré quelques très jolis passages, ne portait pas l’électricité ressentie à Vienne dans l’interprétation des Wiener Philharmoniker sous la baguette de Daniele Gatti en mai dernier.

Le concerto de Strauss permet à l’excellent hautbois solo de l’orchestre, Emanuel Abbühl (que j’avais cité ici pour l’excellence de l’une de ses prestations), de se frotter à une partition redoutable et charmante. Abbühl a un son superbe et une technique irréprochable. On sent néanmoins une certaine nervosité.

Le Boléro, dont j’attendais beaucoup, est une relative déception. Dès les premières mesures, on sent que quelque chose est bancal… et les musiciens vont se refiler leur nervosité de pupitre en pupitre jusqu’à la fin. Neil Percy, qui officie à la caisse claire, a d’emblée du mal à équilibrer ses deux mains : du coup, le motif est tellement inégal que, dans les toutes premières mesures, certains battements ne sont pas audibles et je me demande s’il ne s’est pas trompé de motif rythmique. Curieusement, il ne se remettra jamais de cette situation et son battement restera irrégulier jusqu’à la fin. Lorsqu’il est doublé par un deuxième percussionniste pour les dernières mesures, les deux ne sont pas toujours parfaitement synchronisés. Je me rends compte qu’ils n’utilisent pas le même “doigté” et je me demande si c’est la cause des difficultés.

Coïncidence ou conséquence de ce démarrage bancal, presque chaque soliste connaît un mini pépin, à peine perceptible pour certains, mais suffisamment présent pour trahir la nervosité générale. Il faut arriver dans le dernier tiers pour que les tutti effacent le malaise et permettent à tous de se lâcher. La fin, bien entendu, est superbe.


Concert Concertgebouworkest / Jansons au Barbican

Barbican Hall, Londres • 13.12.09 à 15h
Concertgebouworkest, Mariss Jansons

Mahler : symphonie n° 2 (Ricarda Merbeth, soprano ; Bernarda Fink, mezzo-soprano)

Une semaine après Amsterdam, voici donc que la phalange amstellodamoise a posé ses valises sur les bords de la Tamise pour y interpréter la même symphonie “Résurrection” avec les mêmes solistes et un chœur autochtone, le London Symphony Chorus.

L’interprétation est spectaculaire. Le dénouement prend d’autant plus à la gorge que Jansons a minutieusement retenu la tension pendant toute la symphonie. Lorsque les choristes, plus nombreux qu’à Amsterdam, attaquent le “Sterben werd ich, um zu leben!” final, on ne peut qu’être cloué à son fauteuil par la force de cette explosion si longtemps attendue. On n’entend d’ailleurs plus du tout les solistes au milieu de cette vague sonore.

Tout n’est pas inattaquable dans la conception de Jansons, mais il parvient à multiplier tout au long de la symphonie ces moments magiques qui appellent larmes et frissons. L’orchestre répond à chacune de ses intentions avec une réactivité et une adaptabilité merveilleuses. Du très grand art.

Comme à Amsterdam, Jansons (qui, manifestement, fait partie de ces chefs qui voyagent avec “leur” podium) s’éclipse quelques instants en coulisse après le premier mouvement et il parvient à retenir les applaudissements d’un geste de la main lorsqu’il revient. Le public parisien sera-t-il aussi docile ?


“Annie Get Your Gun”

Young Vic, Londres • 12.12.09 à 19h30

Agyg Tous les détails ici.

J’avais déjà dit tout le bien que m’avait inspiré cette production lors de ma première visite début novembre. Je n’ai rien à retirer de mes éloges après une seconde visite au spectacle. La qualité de l’interprétation est superbe et les arrangements pour quatre pianos de Jason Carr sont un concentré de bonheur.


“Legally Blonde, the Musical”

Savoy Theatre, Londres • 12.12.09 à 14h30
Musique et lyrics : Laurence O’Keefe et Nell Benjamin. Livret : Heather Hach, d’après le roman d’Amanda Brown et le film de la MGM.

Blonde Mise en scène et chorégraphie : Jerry Mitchell. Direction musicale : Matthew Brind. Avec Sheridan Smith (Elle Woods), Duncan James (Warner Huntington III), Alex Gaumond (Emmett Forrest), Jill Halfpenny (Paulette), Peter Davison (Professor Callahan)…

Bon, je dois faire amende honorable. J’étais ressorti consterné de la production originale de cette comédie musicale (inspirée d’un film de 2001 avec Reese Witherspoon) en juillet 2007 à Broadway, où le spectacle n’a finalement tenu à l’affiche qu’environ dix-huit mois avant de fermer ses portes. Eh bien, je suis ressorti de cette version londonienne bien plus convaincu.

Certes, la musique reste quelconque et les lyrics ne volent pas très haut. Mais, par un tour de passe-passe difficile à expliquer, cette production de taille plus réduite parvient à donner de la cohésion à ce qui est au fond une comédie légère qui assume assez bien la légèreté de son ton et qui avance en s’amusant, sans complexe et sans hésitation.

David Rockwell a reconçu son décor pour le Savoy Theatre, qui est infiniment plus petit que le Palace Theatre de New York, même si j’ai été impressionné par l’espace apparemment disponible de tous les côtés de la scène pour faire apparaître et disparaître une assez grande quantité de décors. Du coup, on est moins distrait par les métamorphoses permanentes du décor, qui était largement la vedette de la production de New York.

Et puis, je crois que les Anglais sont drôlement plus à l’aise avec le registre de la comédie légère. Sheridan Smith, qui joue le rôle principal et que j’avais déjà beaucoup appréciée dans Into the Woods au Donmar et dans Little Shop of Horrors à la Menier Chocolate Factory, est l’incarnation idéale de cette héroïne qui se révèle à la longue bien plus intéressante que ce que projette son image de blonde en robe rose bonbon.

Elle est entourée par une distribution particulièrement bien choisie, à l’exception peut-être de Peter Davison, qui est totalement incapable de chanter.

Il reste bien des passages un peu difficiles à avaler où l’humour devient un peu trop grossier à mon goût (je “bloque” toujours face à la chanson “Gay or European”, même si elle me semble avoir été allégée), mais je mentirais en prétendant ne pas avoir passé un bon moment avec beaucoup de rires (merci au concepteur du son d’avoir rendu chaque mot et chaque lyric parfaitement intelligible) et, même, quelques larmes.


Concert Orchestre Philharmonique de Radio France / Chung à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 11.12.09 à 20h
Orchestre Philharmonique de Radio France, Myung-Whun Chung

Schubert : symphonie n° 8
Bruckner : symphonie n° 9

Je m’étais laissé convaincre par le programme, mais le concert m’aura au moins servi à me rappeler pourquoi j’évite généralement les concerts de Chung.

L’Inachevée de Schubert est à périr d’ennui, tant la conduite rigide et fridige de Chung contribue à la déposséder avec minutie et acharnement de tout ce qui pourrait contribuer, même de loin, à faire naître un soupçon d’émotion. Au passage, je suis sidéré par l’excellence technique de la plupart des pupitres de l’orchestre, qui parviennent à produire de superbes sons malgré l’étirement permanent que leur fait subir le chef au-delà du raisonnable.

Coup de chance : la neuvième de Bruckner résiste à cette maltraitance. Bien que la rigidité du tempo reste de mise, sabotant toute tentative d’expressivité, bien que les passages lents soient généralement trop lents, bien que les passages rapides soient généralement trop rapides, l’écriture de Bruckner est suffisamment à l’épreuve des balles pour qu’il subsiste quelques moments de bonheur.

Mais force est de constater que je n’ai pas beaucoup de chance ces derniers temps avec cette symphonie, que ce soit avec Haitink ou avec Mehta. Heureusement qu’il subsiste le souvenir de Järvi et, curieusement, dans une moindre mesure, celui d’Eschenbach.

Chung rassemble ses forces pendant les saluts pour essayer d’esquisser un semblant de sourire. Expérience manifestement complexe et douloureuse, qui se solde par un résultat peu convaincant.

Il y a beaucoup de scolaires installés à l’arrière-scène. Si ce concert est leur première occasion d’assister à un concert classique, je pense que la majorité va jeter l’éponge définitivement.


Récital Matthias Goerne au TCE

Théâtre des Champs-Élysées, Paris • 10.12.09 à 20h

Matthias Goerne, baryton
Musiciens de l’Orchestre National de France
Membres du Chœur de Radio France

Bach :
– cantate “Der Friede sei mit dir” (BWV 158)
– cantate “Ich will den Kreuztab gerne tragen” (BWV 56)
– cantate “Ich habe genug” (BWV 82)
Eisler : Ernste Gesänge pour baryton et orchestre à cordes

Joli concert, qui confirme le charisme remarquable d’un Matthias Goerne dont la voix n’est pourtant ni puissante ni excessivement ductile. Mais il séduit par sa couleur si particulière, par son attention à la ligne de chant et par la façon dont il semble façonner le son avec son corps et avec ses bras autant qu’avec sa voix. C’est dans les Chants sérieux de Eisler, une œuvre créée en 1963, que Goerne est finalement le plus dans son élément, tant sa voix s’accorde avec les couleurs orchestrales.

Les musiciens de l’Orchestre National de France accompagnent tout cela avec sérieux. On se dit par moments qu’un chef d’orchestre ne serait néanmoins pas totalement inutile. Belle prestation de Nora Cismondi, le hautbois solo de l’orchestre, notamment dans l’envoûtante aria introductive de la cantate “Ich habe genug”, qui est d’ailleurs reprise en bis.

Je passe le trajet du retour à écouter l’enregistrement de “Ich habe genug” par Lorraine Hunt Lieberson et je me dis que c’est sans doute l’un des dix enregistrements que j’emporterais sur une île déserte.


“The Sound of Music”

Théâtre du Châtelet, Paris • 9.12.09 à 20h
La Mélodie du bonheur (1959). Musique : Richard Rodgers. Lyrics : Oscar Hammerstein II. Livret : Howard Lindsay et Russell Crouse.

Mise en scène : Emilio Sagi. Orchestre Pasdeloup, Kevin Farrell. Avec Sylvia Schwartz (Maria), Rod Gilfry (Captain von Trapp), Kim Criswell (The Mother Abbess), Carin Gilfry (Liesl), Laurent Alvaro (Max), James McOran-Campbell (Rolf), Christine Arand (Baroness Schraeder),…

Grâce à Jean-Luc Choplin, le public parisien peut enfin se confronter au répertoire de la comédie musicale, ce qui lui permet de rattraper une partie du retard accumulé par rapport à la quasi-totalité des autres capitales européennes. Que le Châtelet propose dans la même saison des œuvres aussi différentes et aussi passionnantes que The Sound of Music, A Little Night Music et Les Misérables me laisse sans voix. Quel chemin parcouru en quelques années !

Évidemment, on pourrait s’amuser à relever les petites imperfections de la réalisation : des voix dans l’ensemble très “lyriques” et manquant de légèreté, l’accent curieux de Laurent Alvaro, le jeu de Lee Delong, des tempos vraiment trop lents, un décor un peu rudimentaire qui impose des changements à vue vraiment pas heureux dans lesquels les comédiens déplacent eux-mêmes le mobilier,…

Mais on choisira plutôt d’insister sur la beauté de l’interprétation de l’Orchestre Pasdeloup, qui fait scintiller la partition de Richard Rodgers, et sur la qualité générale de l’interprétation des chansons, qui bénéficient grandement des capacités techniques des chanteurs. Dès les premiers instants de la représentation, on est sidéré par la beauté du “Preludium”, ce prologue polyphonique a cappella dans lequel Richard Rodgers s’illustre dans un répertoire inhabituel pour lui. Cette qualité technique d’interprétation se retrouve tout au long de la représentation… avec malheureusement une petite exception lorsque vient le tour de la pourtant talentueuse Kim Criswell, qui n’est pas le choix idéal pour interpréter le rôle de la Mère Supérieure. (On distribue généralement ce rôle à une voix d’opéra. Il y a un côté paradoxal à ce que cette production qui n’emploie presque que de telles voix ait fait une exception précisément pour le rôle qui en aurait le plus besoin.)

On est reconnaissant également à la production de ne pas avoir cherché à “coller” au film, qui a pas mal bouleversé l’ordre des chansons et pour lequel deux chansons nouvelles ont été écrites. C’est donc largement le spectacle original qui est présenté — et ça devrait être la seule façon de procéder. La seule concession au film — et il faut reconnaître qu’elle est tentante — a consisté à substituer la magnifique chanson “Something Good” à celle, intitulée “An Ordinary Couple”, qui se trouvait originellement à cet emplacement.

Sylvia Schwartz interprète le rôle de Maria avec un mélange de fraîcheur et de profondeur qui convient parfaitement au personnage. Elle trouve un partenaire idéal en Rod Gilfry, dont la belle voix de baryton est un bonheur à écouter.

Dans l’ensemble, cette production est vraiment de la belle ouvrage. Bravo au Châtelet.


Concert Concertgebouworkest / Jansons au Concertgebouw

Concertgebouw, Amsterdam • 6.12.09 à 14h15
Concertgebouworkest, Mariss Jansons

Mahler : symphonie n° 2 (Ricarda Merbeth, soprano ; Bernarda Fink, mezzo-soprano)

Il y a quelque chose d’un peu religieux à entendre la sublime symphonie Résurrection dans l’auguste salle du Concertgebouw… surtout lorsqu’elle est confiée à des interprètes aussi talentueux. C’était par ailleurs la première fois que je me trouvais au balcon et j’ai été enchanté par la plénitude du son.

Jansons reste Jansons… et sa direction est par moments un peu empesée. Il ne réussit pas non plus très bien l’entrée en matière du premier mouvement, qui exige de créer entre les pupitres une forme de tension pas totalement naturelle (un peu comme le début de la quatrième Brahms, ou de la huitième de Schubert… les plus illustres chefs s’y cassent parfois les dents).

Mais cela n’empêche pas la symphonie de prendre aux tripes. Les interventions de Ricarda Merbeth et de Bernarda Fink sont très réussies, même si la première a un vibrato un peu large. Superbe prestation du chœur de la radio néerlandaise — qui commence à chanter assis, ce qui ravit mon compagnon de concert. Jansons conduit magistralement la montée vers l’apothéose finale, qui est d’une force et d’une beauté irrésistibles.

Jansons respecte également le vœu de Mahler de ménager une pause entre le premier mouvement et le reste de la symphonie : il sort de scène quelques instants et parvient même à obtenir du public qu’il n’applaudisse pas à son retour…