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Posts from November 2009

“Sweet Charity”

Menier Chocolate Factory, Londres • 29.11.09 à 15h30
Musique : Cy Coleman (1966). Lyrics : Dorothy Fields. Livret : Neil Simon.

Mise en scène : Matthew White. Direction musicale : Nigel Lilley. Avec Tamzin Outhwaite (Charity Hope Valentine), Josefina Gabrielle (Nickie/Ursula), Tiffany Graves (Helene), Mark Umbers (Charlie / Vittorio Vidal / Oscar Lindquist), Jack Edwards (Herman), Paul J. Medford (Daddy Bruebeck)…

Question n° 12 du test de geekerie ès comédie musicale : combien de comédies musicales représentées à Broadway ont-elles été inspirées par un film de Fellini ?

  • Il y a d’abord eu Sweet Charity en 1966. Inspirée par Les Nuits de Cabiria, cette comédie musicale est dotée d’une sublime partition de Cy Coleman. Elle est entrée dans l’histoire grâce à la mise en scène et à la chorégraphie du génial Bob Fosse. L’héroïne était interprétée dans la production originale par l’attachante Gwen Verdon et dans l’adaptation cinématographique de 1969 par la sémillante Shirley McLaine.
  • Puis vint l’adaptation de La Strada, qui fut un échec retentissant (une seule représentation, le 14 décembre 1969) malgré la partition charmante de Lionel Bart et la présence parmi la distribution de la divine Bernadette Peters, qui avait d’ailleurs la chance d’interpréter une chanson somptueuse, “Seagull, Starfish, Pebble”, heureusement préservée sur l’indispensable CD Unsung Musicals par l’irrésistible Judy Kuhn.
  • Et puis, en 1982, le rideau se levait sur une comédie musicale inspirée par qui, pour des raisons de droits, fut baptisée Nine. Dotée d’une partition magistrale de Maury Yeston, elle rassemblait sur scène une brochette hallucinante de vedettes féminines parmi lesquelles notre Liliane Montevecchi nationale. Une reprise de 2003 mettait en vedette le charismatique Antonio Banderas dans le rôle principal. Dans quelques jours, une adaptation cinématographique réalisée par Rob Marshall (déjà responsable du très réussi Chicago) s’installera sur les écrans.

Mais revenons à Sweet Charity. Cette histoire d’une héroïne au grand cœur qui ne veut pas se départir de ses rêves malgré les coups répétés qu’elle reçoit de la vie a inspiré à Cy Coleman une partition bondissante et colorée qui va de sommet en sommet.

Remonter Sweet Charity exige de trouver une comédienne capable de “porter” un rôle particulièrement exigeant : il faut en effet une comédienne charismatique qui excelle dans les trois disciplines du théâtre musical (comédie, chant, danse). Les deux reprises les plus récentes à Londres (avec Bonnie Langford, en 1998) et à Broadway (avec Christina Applegate, en 2005) n’ont pas vraiment convaincu, sans doute en partie pour cette raison.

L’équipe du petit théâtre de la Menier Chocolate Factory tente l’aventure de Sweet Charity. Un défi a priori un peu fou… mais on est à peine surpris de constater que, une fois encore, le résultat est enthousiasmant… à peu près autant que pour la superbe production de Sunday in the Park With George présentée en 2006.

Tout converge pour créer un spectacle irrésistible : un orchestre qui conserve les instruments nécessaires à la mise en valeur des aspects les plus agréables de la partition (jusqu’à cinq cuivres), une mise en scène inventive et bourrée d’idées, une chorégraphie qui sait être originale tout en adressant quelques clins d’œil à la version originale de Bob Fosse… et, surtout, une distribution de très grande qualité, menée par une Tamzin Outhwaite épatante dans le rôle principal.

On ressort heureux, enivré par autant de bonne humeur et envoûté par la musique de l’un des derniers géants de Broadway.

Décidément, c’est dans les petits théâtres londoniens que l’on trouve les spectacles les plus remarquables : après le Annie Get Your Gun magique du Young Vic, ce Sweet Charity est un petit bijou. Une fois de plus, la Menier Chocolate Factory transforme en or tout ce qu’elle touche.


“Duke Bluebeard’s Castle” / “Le Sacre du printemps”

English National Opera, Londres • 28.11.09 à 18h30
Direction musicale : Edward Gardner

A kékszakállú herceg vára (Le Château de Barbe-Bleue), Béla Bartók (1918). Adaptation en anglais de John Lloyd Davies. Mise en scène : Daniel Kramer. Avec Clive Bayley (Bluebeard), Michaela Martens (Judith).

Le Sacre du printemps, Igor Stravinsky (1913). Chorégraphie et mise en scène : Michael Keegan-Dolan. Avec la troupe “Fabulous Beast Dance Theatre”.

Couplage étonnant et détonnant, qui permet d’entendre deux des partitions les plus électriques des années 1910. Et ça tombe bien, car l’Orchestre de l’English National Opera est en forme olympique et Edward Gardner mène son monde avec une intensité délectable.

Le Château de Barbe-Bleue m’a permis de retrouver l’excellent Clive Bayley, déjà entendu en Fasolt et en Hunding à Strasbourg. Son Barbe-Bleue, sombre et intense, bénéficie d’une voix hypnotique qui reste riche et onctueuse jusque dans les notes les plus graves. Un régal. Michaela Martens lui donne la réplique avec une conviction attachante, dans une mise en scène qui ne trouve pas toujours ses marques, mais qui n’est pas sans inventivité.

La chorégrahie du Sacre du printemps ne contient pas beaucoup de “danse” au sens habituel du terme, mais il y a incontestablement quelque chose de fascinant (et de décalé) dans la façon dont Michael Keegan-Dolan choisit de raconter son histoire. Il faut être honnête, la beauté de la musique éclipse de toute façon pas mal ce qui se passe sur scène.


“Parade”

Bridewell Theatre, Londres • 28.11.09 à 15h
Musique et lyrics : Jason Robert Brown. Livret : Alfred Uhry. Co-conçu par Harold Prince.

Mise en scène : Alan Pavis. Direction musicale : Matthew Gould. Avec James Franey (Leo Frank), Pippa Lloyd (Lucille Frank), …

J’avais déjà dit ici tout le bien que je pense de cette comédie musicale de 1998 inspirée par un fait divers du début du 20ème siècle dans lequel un juif originaire de Brooklyn installé en Géorgie fut — sans doute injustement — condamné à mort pour le meurtre d’une jeune-fille avant d’être lynché par la foule lorsque sa condamnation fut commuée en prison à vie par le gouverneur de l’état, convaincu que l’enquête avait été menée à charge.

L’occasion s’est présentée de revoir Parade dans des conditions inhabituelles, puisque c’est l’une des troupes d’amateurs les plus connues de Grande-Bretagne qui la représente pour quelques jours au petit Bridewell Theatre, dans lequel je n’avais pas remis les pieds depuis de nombreuses années. “Sedos” a été créé en 1905 pour regrouper des comédiens amateurs qui, à l’origine, travaillaient essentiellement dans les entreprises financières de la City. Depuis, le périmètre s’est considérablement élargi et, à en juger par les biographies présentes dans le programme, on trouve à peu près tous les métiers dans la troupe… même une comédienne professionnelle, ce qui semble plus étonnant.

Dans l’ensemble, ces amateurs sont excellents. Il y en a bien un ou deux qui se débattent un peu plus avec les complexités de la partition de Jason Robert Brown, mais le niveau d’ensemble est très bon. J’ai été particulièrement impressionné par James Franey, qui interprète le rôle principal de Leo Frank avec une belle assurance et, surtout, une voix dont la force tranquille est étonnante. Il est parfaitement accompagné par Pippa Lloyd dans le rôle de Lucille Frank… mais c’est elle qui mène une carrière professionnelle.

L’orchestre de dix-sept musiciens propose une configuration presque luxueuse par les temps qui courent et il interprète la belle musique de Brown avec beaucoup d’élégance.

Rien à dire, ces amateurs sont vraiment étonnants. Une recherche Google sur le nom d’un des meilleurs comédiens du lot, un certain Chris de Pury, révèle que c’est l’un des avocats les plus en vue de sa profession. Quand on voit l’étendue de sa carrière parallèle de comédien et de metteur en scène dans sa bio, on ne peut qu’être admiratif de le voir combiner aussi bien ses deux passions.


“La Bohème”

Opéra Bastille, Paris • 24.11.09 à 19h30
Puccini (1896). Livret de Giuseppe Giacosa et Luigi Illica, d’après le roman Scènes de la vie de bohème, de Henry Mürger.

Direction musicale : Daniel Oren. Mise en scène : Jonathan Miller. Avec Inva Mula (Mimi), Massimo Giordano (Rodolfo), Natalie Dessay (Musetta), Dalibor Jenis (Marcello), David Bizic (Schaunard), Wojtek Smilek (Colline), Matteo Peirone (Benoît), Rémy Corazza (Alcindoro), …

N’ayant pas accès à toutes mes archives, je ne sais plus de quand date ma dernière rencontre avec cette mise en scène solide de Jonathan Miller, qui repose sur des visuels assez réussis (décors de Dante Ferretti, lumières de Guido Levi), même si la mansarde des étudiants possède les proportions d’un loft d’Ivry-sur-Seine avec sa fenêtre de quatre mètres de haut… et si la pissotière du troisième acte semble soulever des commentaires ici ou là.

Très belle direction musicale de Daniel Oren, qui parvient à élever la musique de Puccini sans la plomber sous son pathos. J’ai décidément beaucoup d’affection pour Massimo Giordano (vu récemment en récital à Pleyel et à Vienne dans Manon) : il incarne idéalement les enthousiasmes juvéniles de Rodolfo et son amitié crédible avec le Marcello de Dalibor Jenis donne une assise dramatique à la représentation.

Inva Mula choisit de forcer le trait sur la dimension tragique de l’héroïne. Certes, dans une salle comme Bastille, on est condamné à un certain manque de subtilité, mais quelques nuances auraient enrichi la représentation. (Bon, et puis je dois avouer que la façon de saluer de Mula, style “je suis encore toute secouée”, me met dans de mauvaises dispositions vis à vis d’elle.) Quant à Natalie Dessay, qui a accepté un second rôle afin de se frotter au rôle léger de Musetta, eh bien elle fait du Natalie Dessay, de manière très réussie.

Il faut rendre grâce à Puccini et à ses librettistes d’avoir fait mourir Mimi de manière aussi paisible, sans lui donner un dernier grand air héroïque : l’effet dramatique n’en est que plus fort… et il est difficile de ne pas avoir la gorge serrée lorsque le rideau tombe.


Récital Waltraud Meier à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 23.11.09 à 20h

Waltraud Meier, soprano
Joseph Breinl, piano

Schubert : cinq Lieder
Wagner : Wesendonck Lieder
Strauss :
– quatre Lieder
Vier Letzte Lieder

Difficile de ne pas tomber sous le charme d’une interprète aussi généreuse de sens et d’intensité. Meier fait partie de ces chanteuses hypnotiques qui commandent l’attention avec une facilité désarmante. Sa voix, qui remplit la salle Pleyel sans effort visible, semble s’adresser individuellement à chaque spectateur, comme si elle lui chantait les yeux dans les yeux.

La voix de Waltraud Meier est pourtant un peu “lourde” sur le plan dramatique, et on est nettement plus dans le ton lorsqu’elle annonce la mort d’un enfant que l’arrivée du printemps. Elle n’est parfaite ni dans les graves, où les tenues sont parfois un peu heurtées, ni dans l’aigu, où on entend des ruptures d’émission. Pour donner vie à “La Truite”, elle est obligée de piquer beaucoup chaque note pour rester dans un registre suffisamment léger. Mais elle est ample, présente et d’une véritable générosité.

Triomphe légitime auprès du public emballé de Pleyel.


“Finian’s Rainbow”

St. James Theatre, New York • 22.11.09 à 15h
Musique : Burton Lane. Lyrics : Yip Harburg. Livret : Yip Harburg & Fred Saidy.

Finian Mise en scène : Warren Carlyle. Direction musicale : Rob Berman. Avec Jim Norton (Finian McLonergan), Kate Baldwin (Sharon McLonergan), Cheyenne Jackson (Woody Mahoney), Christopher Fitzgerald (Og), Alina Faye (Susan Mahoney), David Schramm (Senator Rawkins), Chuck Cooper (Bill Rawkins), Terri White (Dottie), Grasan Kingsberry (Sunny [understudy/remplaçant]), Kevin Ligon (Sheriff [understudy/remplaçant]), William Youmans (Buzz Collins), …

Cette comédie musicale de 1947 possède l’une des partitions les plus exquises de l’histoire de Broadway, au point qu’il n’y a vraiment rien à jeter de la première à la dernière note et que chacune des chansons pourrait légitimement aspirer au statut de standard. Les plus connues, comme “How Are Things in Glocca Morra?”, “Look to the Rainbow”, “Necessity”, “The Begat” ou “When I’m Not Near the Girl I Love” ont d’ailleurs été enregistrées souvent. La partition est l’œuvre du compositeur Burton Lane et du parolier légendaire E. Y. “Yip” Harburg, également auteur des paroles de la chanson mythique “Over the Rainbow”. Le travail épatant des orchestrateurs Robert Russell Bennett et Don Walker est sans doute aussi en partie responsable de son irrésistible attrait.

La présentation en concert la saison dernière dans le cadre de la fameuse série “Encores!” (à laquelle, à mon grand désespoir, je n’avais pas pu assister) a provoqué un tel enthousiasme public et critique que la décision a été prise d’en faire une présentation commerciale à Broadway. Le défi va donc consister à attirer suffisamment de spectateurs avec une œuvre au charme certes irrésistible mais que d’aucuns ne manqueront pas de trouver un peu datée. Il faut espérer que la réception critique, unanimement laudative, sera suffisante.

Il y a certes quelque chose d’un peu désuet dans le ton de Finian’s Rainbow, mais le livret est nettement plus consistant que celui de Girl Crazy et il y a quelques rôles en or (tant romantiques que comiques) pour des comédiens solides. La distribution est heureusement l’un des points forts de cette production, qui a su réunir une troupe presque idéale pour mettre en valeur les qualités de l’œuvre. J’ai été particulièrement charmé par la délicieuse Kate Baldwin, scandaleusement sous-employée à Broadway, dont la voix duveteuse et caressante est une merveille.

Et puis il y a cette partition si belle, interprétée par un orchestre de 24 musiciens, un effectif rarissime à Broadway ces dernières années. Un bonheur !


“The Radio City Christmas Spectacular”

Radio City Music-Hall, New York • 22.11.09 à 11h30

C’est devenu une tradition : je résiste difficilement au plaisir de revoir ce spectacle annuel présenté depuis 77 ans au Radio City Music-Hall. Après avoir vu les éditions 2005, 2006 et 2007, j’avais dû me contenter l’année dernière de visionner le DVD pour cause de représentation annulée.

Le spectacle évolue un peu chaque année, mais les points fixes sont nombreux, comme le célébrissime tableau des petits soldats de bois, la crèche vivante ou encore la version de Casse-Noisettes pour peluches géantes. De nombreuses scènes à base d’images de synthèse ont été rajoutées ces dernières années : elles sont toutes absolument saisissantes, la plus réussie étant pour moi le voyage du traîneau du Père Noël en 3D.

La revue, car c’est bien de cela qu’il s’agit, met en vedette les étonnantes Rockettes, un corps de danseuses synchronisées à la technique étonnante. Lorsqu’elles sont 36 impeccablement alignées et qu’elles se mettent à danser de manière parfaitement synchronisée sans jamais se départir de leurs sourires, on ne peut pas ne pas être impressionné.

La machinerie du Radio City Music-Hall est étonnante… et je suis heureux que le spectacle de cette année permette à nouveau de voir la fonctionnalité que je préfère : l’orchestre commence à jouer l’ouverture en fond de scène ; le chariot sur lequel il se trouve se déplace lentement pour prendre position au-dessus de la fosse d’orchestre relevée ; l’ascenseur de la fosse se met en branle et l’orchestre disparaît progressivement dans la fosse, sans à-coup et sans bruit.

Je suis arrivé un peu en avance, d’une part parce que c’est toujours un peu la pagaïe pour entrer (il y a 6000 places, tout de même), d’autre part parce que cela permet d’assister au récital donné avant le début de la représentation par deux organistes jouant sur les deux consoles de l’orgue géant de 4000 tuyaux présent dans la salle.


“Dreamgirls”

Apollo Theater, New York • 21.11.09 à 20h
Musique : Henry Krieger (1981). Livret et lyrics : Tom Eyen.

Dreamgirls Mise en scène : Robert Longbottom. Direction musicale : Sam Davis. Avec Moya Angela (Effie Melody White), Syesha Mercado (Deena Jones), Adrienne Warren (Lorrell Robinson), Trevon Davis (C. C. White), Chester Gregory (James Thunder Early), Chaz Lamar Shepherd (Curtis Taylor, Jr.)…

J’avais déjà dit quelques mots ici de cette mythique comédie musicale de 1981, dont la production originale imaginée par le génial Michael Bennett a souvent été décrite comme l’une des expériences visuelles les plus étonnantes jamais proposées à Broadway. Depuis, le très bon film de 2006 a permis de mieux faire connaître l’œuvre, dont l’histoire s’inspire librement de celle du groupe The Supremes.

Après des années d’attente, Dreamgirls revient enfin à New York, mais pour quelques semaines seulement. C’est en effet une production destinée à partir en tournée nationale aux États-Unis qui fait ses premières armes au mythique Apollo Theater de Harlem, qui fête actuellement son 75ème anniversaire. (La production a été rodée… en Corée du Sud avant d’arriver aux États-Unis.)

Et quelle production ! Les producteurs ont eu la riche idée de refaire appel au concepteur du dispositif scénique de 1981, Robin Wagner, qui a à nouveau imaginé un décor aux possibilités apparemment inépuisables, à base de cinq panneaux lumineux mobiles capables d’un nombre étonnant de métamorphoses qui redéfinissent l’espace en une fraction de seconde. J’ai dû passer une bonne partie du spectacle la bouche ouverte, sidéré par autant d’invention.

Quand ce ne sont pas les décors, ce sont les sublimes costumes de William Ivey Long qui fascinent. Il y en a une quantité incroyable et certains permettent des métamorphoses presque instantanées qui, combinées aux mouvements du décor, constituent autant de transitions quasi-cinématographiques.

Tout cela bien sûr ne serait qu’un plaisir gratuit si toute cette invention visuelle n’était mise au service de l’une des partitions les plus plaisantes des trente dernières années, servie par une très belle distribution à l’énergie communicative. On aurait envie que ça ne s’arrête jamais…


“Girl Crazy”

City Center, New York • 21.11.09 à 14h
Musique : George Gershwin (1930). Lyrics : Ira Gershwin. Livret : Guy Bolton et Jack McGowan.

Girl Mise en scène : Jerry Zaks. Direction musicale : Rob Fisher. Avec Chris Diamantopoulos (Danny Churchill), Becki Newton (Molly Gray), Ana Gasteyer (Frisco Kate Follicle), Marc Kudisch (Slick Follicle), Wayne Knight (Gieber Goldfarb)…

Une fois de plus, la série de concerts dénommée “Encores!” propose de redécouvrir, le temps de quelques représentations seulement, des œuvres du passé qui ne justifieraient plus une exploitation commerciale à Broadway. La comédie musicale Girl Crazy des frères Gershwin fait partie sans aucun doute de ce cœur de cible.

Girl Crazy date de 1930, une époque où — malgré le “phénomène” Show Boat de 1927 — on cherche surtout à distraire sans trop se préoccuper de construire un livret satisfaisant sur le plan dramatique. On ne s’attardera donc pas sur la qualité de ce livret, d’ailleurs vraisemblablement abrégé pour le besoin de la représentation. On notera d’ailleurs sans surprise que, lorsqu’il s’est agi en 1992 de trouver un moyen de présenter les “tubes” de Gershwin à Broadway, au premier chef ceux de Girl Crazy, ce fut sous forme d’un pasticcio, c’est-à-dire en écrivant un livret nouveau pour “englober” des chansons préalablement sélectionnées : le résultat, Crazy For You, était une merveille.

On retiendra donc surtout de cette représentation le plaisir d’entendre plusieurs classiques des Gershwin interprétés dans des conditions à peu près idéales, avec un orchestre de 28 musiciens qui prend un plaisir évident à faire briller les orchestrations originales du mythique Robert Russell Bennett. Je dois néanmoins à la vérité de préciser que les orchestrations écrites en 1992 par William Brohn pour Crazy For You étaient également superbes et que, dans certains cas, on peut légitimement se demander qui de Bennett ou de Brohn a fait le meilleur travail.

Distribution plutôt en demi-teinte mais qui traite le matériau qui lui est confié avec beaucoup d’amour, en évitant le piège de trop se distancier par rapport à un livret un peu bancal. On y remarque la délirante Ana Gasteyer, vue il y a quelques jours dans The Royal Family (sa remplaçante doit donc être à l’œuvre au Samuel J. Friedman Theatre) ; la pétillante Becki Newton, qui interprète le rôle d’Amanda dans la série télévisée Ugly Betty (et qui est dotée d’une voix “naturelle” très attachante)… et le comédien Wayne Knight, que la salle reconnaît immédiatement en raison de son rôle récurrent dans la série Seinfeld.

Les comédiens sont censés jouer ces représentations “livret en main” car cela permet aux producteurs de tomber sous un régime syndical différent qui garantit des salaires inférieurs. Il a toujours été évident que la plupart des comédiens connaissaient leur texte par cœur et faisaient semblant de se référer à leur classeur. Pour ce Girl Crazy, manifestement, la plupart des comédiens ne font même plus l’effort de faire semblant : on voit à peine deux ou trois classeurs ouverts pendant la représentation… et plutôt pour s’en servir d’accessoire.


“Too Marvelous For Words: Celebrating Johnny Mercer”

Carnegie Hall, New York • 20.11.09 à 20h

New York Pops, Steven Reineke
Avec Ann Hampton Callaway, N’Kenge, Michael Feinstein, James T. Lane et les gamins de Camp Broadway

Le grand parolier (lyricist) Johnny Mercer aurait eu 100 ans le 18 novembre dernier. Il fait partie de ces artistes qui ont façonné ce qu’on appelle parfois “The Great American Songbook”, cet ensemble de standards produits par la chanson populaire, la comédie musicale puis aussi par les films hollywoodiens pendant les années 1920 à 1960 environ. Mercer a collaboré avec nombre de compositeurs très connus, à commencer par l’immense Harold Arlen (“Blues in the Night”, c’est lui), et a connu ses plus grands succès lors de sa période hollywoodienne, qui l’a vu collaborer notamment avec Henry Mancini (“Moon River”, c’est lui aussi). Mercer a même connu quelques succès posthumes, notamment lorsque Barry Manilow a écrit des musiques sur des paroles laissées inachevées (“When October Goes”). C’est Mercer, également, qui est l’auteur des paroles anglaises des “Feuilles mortes” de Kosma et Prévert.

Les États-Unis ont la chance de voir fleurir les orchestres dits “pops”, des formations spécialisées dans l’interprétation de la musique populaire. Le plus connu est peut-être l’orchestre des Boston Pops, mais il y en a un aussi à New York, fondé par le célèbre Skitch Henderson (connu par exemple pour avoir succédé à Toscanini à la tête de l’orchestre de la NBC).

Désormais placé sous la direction de l’excellent Steven Reineke, l’orchestre proposait donc d’entendre lors de ce concert un éventail assez large des standards de Johnny Mercer, avec l’aide de quatre excellents chanteurs :

  • Ann Hampton Callaway, une artiste de cabaret réputée, accessoirement auteur et interprète de la musique du générique de la série télévisée The Nanny… que j’avais déjà vue en récital il y a plusieurs années à Londres en compagnie de sa sœur Liz Callaway (elle était alors plus mince) ;
  • N’Kenge, une toute jeune chanteuse aux talents multiples diplômée de la Juilliard School et de la Manhattan School of Music (qui réussit à porter trois toilettes éblouissantes en trois apparitions) ;
  • Michael Feinstein, spécialiste bien connu des standards du “Great American Songbook” (dont le smoking est fabuleusement beau — je veux le même) ;
  • James T. Lane, un jeune interprète excessivement dynamique et excessivement sympathique (quel sourire !), que j’avais déjà vu interpréter le rôle de Richie dans la reprise de A Chorus Line en décembre 2006.

Le concert enchaîne les moments magnifiques : les orchestrations sont généralement extrêmement réussies et les quatre interprètes se surpassent. Quelques bouffées de fraîcheur sont ajoutées par une bande de gamins qui assistent à “Camp Broadway”, une association présente partout aux États-Unis, qui permet à des enfants de passer leur temps libre à travailler le chant et la danse dans la plus pure tradition de la comédie musicale.


“A Christmas Carol”

Regal E-Walk Stadium 13, New York • 20.11.09 à 11h45
Robert Zemeckis (2009)

Carol Cette énième version du célèbre conte de Noël de Dickens est un film d’animation Disney réalisé en 3D. Une grande partie des voix est fournie par Jim Carrey, mais on y entend aussi Colin Firth, Gary Oldman ou encore Robin Wright Penn. La 3D — dont je suis vraiment fan — est très réussie et donne à tout le film une impression de profondeur tout à fait réussie.

L’adaptation est très fidèle. Il me semble qu’elle utilise plus de dialogues de Dickens que d’autres versions. Un passage curieux, qui semble être une citation du texte d’origine, s’entend comme une pique à l’encontre des gens d’église. C’est très curieux dans le scénario d’un film américain, produit par Disney de surcroît… d’autant que je ne retrouve pas la phrase dans le texte d’origine.

Le film se regarde avec plaisir, même si quelques scènes inutiles ont été rajoutées vers la fin simplement pour le plaisir du spectacle visuel. Le dénouement, comme toujours, est touchant. La seule condition pour passer un bon moment semble être de ne pas être allergique au style pas très subtil de Jim Carrey (et aux accents anglais mal imités).


“A Steady Rain”

Gerald Schoenfeld Theatre, New York • 19.11.09 à 20h
Keith Huff

Rain Mise en scène : John Crowley. Avec Daniel Craig (Joey) et Hugh Jackman (Denny).

Gros coup de génie de la part des producteurs de cette pièce : réunir sur scène deux comédiens dont la carrière cinématographique est au zénith, Daniel Craig (alias James Bond) et Hugh Jackman (alias Wolverine). Effet garanti : le théâtre ne désemplit pas.

Les critiques ont été prompts à souligner que, du coup, personne ne se soucie vraiment de la pièce. Il faut reconnaître que le nom de Keith Huff ne jouit pas d’une notoriété particulière. Ses œuvres ont plutôt été réservées jusqu’à présent aux scènes expérimentales ou étiquetées “intellectuelles”. Il est vrai que A Steady Rain n’aurait sans doute jamais eu droit à une production à Broadway sans Craig et Jackman. Mais je trouve que les commentateurs ont un peu tôt fait de lui dénier toute qualité. Car, si le public accroche pendant les 90 minutes que dure la représentation, ce n’est pas seulement sous l’effet du magnétisme des deux comédiens (qui est réel… et considérable).

La pièce s’intéresse à deux flics véreux de Chicago et à la façon dont une série d’événements à l’enchaînement presque implacable va renverser inéluctablement la situation de départ (l’affiche donne d’ailleurs un petit indice sur le dénouement). Je dis toujours que j’aime les pièces “bavardes”… et c’est sans aucune doute possible le cas de A Steady Rain, dont les deux protagonistes racontent leur histoire au passé, assis chacun sur une chaise. Ils se lèvent bien un peu de temps en temps, mais ils passent l’essentiel de la représentation à raconter leur aventure commune. Le style des dialogues rappelle un peu celui de David Mamet et c’est, à mon sens, bigrement efficace.

Quelques (superbes) images illustrant l’histoire apparaissent de temps en temps derrière les comédiens. Le reste du temps, ce sont les deux comédiens et le public. C’est intense, captivant et la performance (90 minutes sans s’arrêter, sans boire, sans bafouiller, en maintenant le rythme) soulève l’admiration. 

Le plus rigolo arrive après la représentation. C’est en effet cette semaine que les spectacles de Broadway organisent une collecte de fonds pour l’association “Broadway Cares / Equity Fights Aids”, qui fédère plusieurs actions caritatives bénéficiant au premier chef aux comédiens (comme le “Sabot de Noël” à Paris). Chacun y va logiquement de ses affiches dédicacées et autres goodies du même type pour obtenir quelques donations du public. Craig et Jackman vont un cran plus loin en mettant aux enchères leurs maillots de corps respectifs (dûment dédicacés, bien sûr) à la fin de chaque représentation. Victoire sur toute la ligne : la petite séance qui suit la représentation est vraiment sympathique et les montre tous les deux sous un jour particulièrement favorable… et ce sont 14 000 dollars (à la représentation à laquelle j’ai assisté) qui sont ainsi allés gonfler la cagnotte d’une œuvre qui en fera bon usage. Chapeau !


“On the Town”

Paper Mill Playhouse, Millburn (New Jersey) • 19.11.09 à 13h30
Musique : Leonard Bernstein (1944). Livret et lyrics : Betty Comden et Adolph Green.

Onthetown Mise en scène : Bill Berry. Direction musicale : Tom Helm. Avec Jeffrey Schecter (Ozzie), Brian Shepard (Chip), Tyler Hanes (Gabey), Yvette Tucker (Ivy Smith), Jennifer Cody (Hildy Esterhazy), Kelly Sullivan (Claire de Loone), Harriet Harris (Madame Dilly), Bill Nolte (Pitkin), Tari Kelly (Lucy Schmeeler/Diana Dream/Dolores Dolores), …

J’avais déjà longuement évoqué On the Town lors de la production présentée récemment au Théâtre du Châtelet.

Voici que le vénérable Paper Mill Playhouse en présente une nouvelle production qui n’a, pour l’instant, attiré que des commentaires extatiques. Les critiques new-yorkais qui ont fait le déplacement (il faut traverser l’Hudson, certains n’ont pas le courage) ont tous été enthousiasmés et le critique du Wall Street Journal a même décrété que la production était meilleure que n’importe laquelle des comédies musicales actuellement à l’affiche à Broadway.

Je me demande vraiment s’ils ont vu le même spectacle que moi.

Parce que la musique de Bernstein réduite pour une poignée de musiciens mal sonorisés incluant quatre synthétiseurs, pas un seul instrument à cordes et des cuivres incapables de jouer les passages les plus difficiles de la partition… eh bien, non, désolé, j’aurais plutôt tendance à partir en courant.

Et même si les décors sont magnifiques et s’il y a beaucoup de très bonnes idées dans la mise en scène et dans les numéros dansés, la réalisation laisse largement à désirer, parce que la distribution n’est pas à la hauteur. Oh, tous les comédiens qui interprètent les rôles principaux sont très attachants, mais ils ont tous des faiblesses, le plus souvent du côté de leurs capacités vocales. Le nombre de notes aiguës qui tombaient à côté de la cible est sidérant. Il n’y a personne à sauver du côté de la distribution féminine et peut-être un ou deux comédiens masculins seulement. On est frappé aussi par le manque de fluidité général et par la difficulté à faire oublier qu’on est en train de voir des comédiens en train de travailler.

J’ai rarement été aussi déçu par un spectacle du Paper Mill Playhouse…


Répétition New York Philharmonic / Muti à Avery Fisher Hall

Avery Fisher Hall, New York • 19.11.09 à 10h
New York Philharmonic, Riccardo Muti

Liszt : poème symphonique Les Préludes
Elgar : In the South (Alassio)
Prokofiev : Roméo et Juliette, extraits

Les orchestres américains ont la bonne idée d’ouvrir certaines répétitions au public ; l’expérience est toujours passionnante.

Regarder Muti au travail avec l’orchestre est absolument fascinant. Bien sûr, il évolue sur du velours avec un orchestre aussi bien préparé. Mais, justement, cela lui permet de faire quelques ajustements subtils qui, pour certains, modifient totalement la perception que l’on a de l’œuvre. Les musiciens ne s’y trompent pas, qui manifestent de temps en temps leur appréciation du travail réalisé. L’effort que Muti demande avec insistance aux premiers violons sur un trait de Roméo et Juliette finit par transformer un passage qui avait l’air un peu mécanique et décousu en une mélopée saisissante : tout l’orchestre applaudit, subjugué.

C’est dans Les Préludes que le travail réalisé est le plus impressionnant. Muti façonne peu à peu une interprétation d’une poésie infinie, assez en demi-teinte par rapport aux approches habituelles (et notamment par rapport à l’enregistrement que Muti lui-même en a réalisé avec l’Orchestre de Philadelphie). Je suis ému aux larmes plusieurs fois devant la rencontre d’une aussi belle sensibilité collective et d’une vision réellement porteuse de beauté.

Le personnage de Muti est savoureux. Avec son pull en angora couleur framboise écrasée, il danse, gesticule, s’amuse et amuse… et il ne peut pas s’empêcher de se retourner vers le public pour raconter quelques histoires. “Vous connaissez Alassio ? Non ? Allez-y, c’est magnifique ! Pour Elgar, c’était dans le sud, mais pour moi, c’est dans le nord.”

Je suis obligé de m’éclipser pendant Roméo et Juliette, un peu avant la mort de Tybalt. Dommage, j’en aurais bien profité encore un peu…


“Ragtime”

Neil Simon Theatre, New York • 18.11.09 à 20h
Musique : Stephen Flaherty. Lyrics : Lynn Ahrens. Livret : Terrence McNally, d’après le roman de E. L. Doctorow

Ragtime Mise en scène : Marcia Milgrom Dodge. Direction musicale : James Moore. Avec Quentin Earl Darrington (Coalhouse Walker Jr.), Christiane Noll (Mother), Robert Petkoff (Tateh), Stephanie Umoh (Sarah), Bobby Steggert (Mother’s Younger Brother), Ron Bohmer (Father), Eric Jordan Young (Booker T. Washington), Savannah Wise (Evelyn Nesbit), Donna Migliaccio (Emma Goldman), Jonathan Hammond (Harry Houdini), Christopher Cox (The Little Boy), Dan Manning (Grandfather), Sarah Rosenthal (The Little Girl)…

Je m’étais longuement extasié sur la superbe reprise de la comédie musicale Ragtime proposée par le Kennedy Center de Washington en avril dernier. La réception de la critique et du public ayant été enthousiaste, c’est assez naturellement à Broadway que l’on retrouve aujourd’hui le spectacle, dans la même mise en scène, la même taille généreuse pour l’orchestre (28 musiciens) et, à deux ou trois exceptions près, la même distribution.

Ici aussi la réception critique a été unanimement positive… à tel point que beaucoup pensent déjà que la course pour le Tony Award de la meilleure reprise est d’ores et déjà jouée. (Il y a pourtant plusieurs reprises à grand budget, cette saison.)

Bizarrement, je ne me suis pas du tout laissé emporter par le spectacle comme à Washington. J’ai un peu de mal à en cerner la raison exacte, mais je vois un facteur principal : la prise de son est ratée. On jurerait qu’il y a douze musiciens, pas 28… et la balance est très déséquilibrée en faveur des voix. Du coup, les multiples splendeurs de la partition passent largement inaperçues. La battue rigide du directeur musical (pourtant le même qu’à Washington) accentue le côté déclamatoire qui rebute les détracteurs de l’œuvre depuis sa création. L’interprétation, du coup, manque beaucoup de souplesse et de spontanéité.

J’ai sans doute eu tort d’aller voir Ragtime un mercredi, jour où l’on donne deux représentations : une partie de la distribution a sans doute du mal à supporter un tel effort vocal. Dommage, j’aurais aimé rester sur un meilleur souvenir…


“Bye Bye Birdie”

Henry Miller’s Theatre, New York • 18.11.09 à 14h
Musique : Charles Strouse. Lyrics : Lee Adams. Livret : Michael Stewart.

Birdie Mise en scène : Robert Longbottom. Direction musicale : David Holcenberg. Avec Todd Gearhart (Albert Peterson [understudy/remplaçant]), Gina Gershon (Rose Alvarez), Nolan Gerard Funk (Conrad Birdie), Jayne Houdyshell (Mae Peterson), Bill Irwin (Harry MacAfee), Dee Hoty (Mrs. MacAfee), Allie Trimm (Kim MacAfee), Neil McCaffrey (Randolph MacAfee), Matt Doyle (Hugo Peabody), …

Bien qu’elle n’ait jamais été reprise à Broadway depuis sa création, cette comédie musicale de 1960 vaguement basée sur l’épisode bien connu de la mobilisation d’Elvis Presley en 1957 est bien connue des Américains, en partie à cause du film qui en a été tiré en 1963, en partie parce que la pièce est souvent montée par les ensembles amateurs des lycées.

Cette production constitue donc le premier retour officiel de l’œuvre à Broadway. Elle est produite par la Roundabout Theatre Company, qui a subi beaucoup de critiques ces dernières années pour la qualité de ses productions (The Apple Tree110 in the ShadePal Joey)… critiques que j’ai tendance à trouver exagérées même si elles sont partiellement fondées. Elle est présentée au Henry Miller’s Theatre, nouvellement rouvert après plusieurs années de travaux (la parcelle sur laquelle il se trouve a été complètement refaite et le théâtre fait maintenant partie de la “Bank of America Tower”).

Pour attirer le public, les producteurs se sont livrés à ce que l’on appelle le “stunt casting”, c’est-à-dire qu’ils ont confié certains des rôles principaux à des comédiens bien connus (du moins des Américains) : Gina Gershon, John Stamos et Bill Irwin. Malheureusement, ils sont tous les trois de bien piètres chanteurs, ce qui est quand même un peu dommage pour occuper des rôles principaux dans une comédie musicale.

J’ai eu de la chance : à la représentation à laquelle j’ai assisté, John Stamos était remplacé par son “understudy”, le charmant et talentueux Todd Gearhart, un vrai produit de Broadway, capable de jouer la comédie, de chanter et de danser avec aise. Gina Gershon parvient plus ou moins à faire illusion, mais on aimerait tellement voir une “vraie” comédienne/chanteuse/danseuse dans ce rôle créé en 1960 par la légendaire Chita Rivera ; le célèbre “Shriners’ Ballet” a d’ailleurs dû être supprimé, sans doute par incapacité de Gershon à l’interpréter. Quant à Bill Irwin, il pense être comique en interprétant son rôle comme un clown : il est seulement pathétique.

Mais il reste de quoi passer un bon moment car il y a beaucoup d’autres rôles dans la pièce et plusieurs numéros musicaux sont interprétés par une bande d’adolescents bien sympathiques et fort dynamiques. La mise en scène — beaucoup critiquée sans que j’en comprenne vraiment la raison — parvient à trouver un ton léger assez adapté à une œuvre qui vise le divertissement plus que la profondeur. Les décors et costumes, à base de couleurs pastel très années 1960, permettent de composer des visuels équilibrés et charmants.

Dans l’ensemble, c’est très supportable…


“The Royal Family”

Samuel J. Friedman Theatre, New York • 17.11.09 à 19h
George S. Kaufman & Edna Ferber (1927)

Royalfamily Mise en scène : Doug Hughes. Avec Rosemary Harris (Fanny Cavendish), Jan Maxwell (Julie Cavendish), Tony Roberts (Oscar Wolfe), Kelli Barrett (Gwen Cavendish), Reg Rogers (Tony Cavendish), John Glover (Herbert Dean), Ana Gasteyer (Kitty Dean), Freddy Arsenault (Perry Stewart), Larry Pine (Gilbert Marshall),…

La “famille royale” dont il est question dans le titre de cette pièce n’est pas la famille régnante d’Angleterre, mais une famille de comédiens qui “règnent” sur Broadway de père (et mère) en fils (et fille), vaguement inspirés d’ailleurs par une famille réelle, les Barrymore, qui constituaient l’aristocratie théâtrale new-yorkaise au début du 20ème siècle.

La pièce de George S. Kaufman et Edna Ferber fait partie de ces comédies à l’attrait inépuisable et elle refait régulièrement surface, en général pour donner à des comédiens savamment choisis l’occasion d’exposer leurs talents. C’est clairement le cas ici, avec une distribution somptueuse, menée par l’irrésistible doyenne Rosemary Harris et dominée par la géniale et inépuisable Jan Maxwell, que j’avais déjà aperçue dans la comédie musicale Chitty Chitty Bang Bang. Je ne serais pas surpris qu’on entende parler d’elle au moment des Tony Awards.

(Lors de la précédente reprise de la pièce à Broadway, en 1975, c’est la même Rosemary Harris qui interprétait le rôle de Julie aujourd’hui confié à Jan Maxwell.)

La mise en scène n’a rien de subtil, mais elle est fichtrement efficace. On ne peut qu’admirer le très beau décor de John Lee Beatty, qui attire des applaudissements nourris lorsque le rideau se lève, et les costumes splendides de Catherine Zuber. Le compositeur Maury Yeston (Nine) a fourni quelques pages de musique originale particulièrement agréables.


“Z mrtvého domu”

Metropolitan Opera, New York • 16.11.09 à 20h
De la maison des morts, Janáček (1930)

Direction musicale : Esa-Pekka Salonen. Mise en scène : Patrice Chéreau. Avec Willard White (Gorianchikov), Eric Stoklossa (Alyeya), Stefan Margita (Filka Morozov), Vladimir Ognovenko (le Commandant de la prison), Kurt Streit (Skuratov), Jeffrey Wells (Chekunov), Peter Hoare (Shapkin), Peter Mattei (Shishkov), Andreas Conrad (Cherevin), …

Depuis sa prise de fonction en 2006, l’actuel Directeur général du Met, Peter Gelb, a multiplié les initiatives pour essayer de dépoussiérer un peu l’image de la vénérable institution. Outre les tentatives pour diversifier les publics et rendre l’opéra plus accessible (dont un exemple est la diffusion de certaines représentations en projection haute définition dans des salles de cinéma du monde entier), il a notamment cherché à renouveler le stock des productions au catalogue en faisant appel à de nouveaux metteurs en scène comme Anthony Minghella (pour une Madama Butterfly somptueuse) ou Mary Zimmerman (pour Lucia di Lammermoor ou, plus récemment, La Sonnanbula).

Avec cette production de l’ultime opéra de Janáček, Peter Gelb fait coup double puisque, non content de confier à Patrice Chéreau sa première production au Metropolitan Opera, il fait aussi rentrer au répertoire de l’auguste maison une œuvre majeure du 20ème siècle qui n’y avait encore jamais été représentée. (Certes, il s’agit d’une co-production déjà présentée à Aix en Provence l’année dernière, mais il n’empêche que la décision restait osée.)

Grand bien lui en a pris car l’accueil de la critique et du public a été extrêmement positif… et il n’est pas difficile de comprendre pourquoi. Le mérite, à mon sens, en revient avant tout à la direction musicale enflammée d’Esa-Pekka Salonen, qui n’a décidément pas son pareil pour donner vie à des partitions un peu difficiles. On est littéralement scotché de bout en bout par l’intensité de l’interprétation musicale.

La mise en scène de Chéreau est, comme il se doit, lugubre à souhait, au milieu des imposants murs en béton de Richard Peduzzi (un vieux complice de Chéreau, déjà à l’origine des décors du légendaire Ring de Bayreuth de 1976 et accessoirement prédécesseur de Frédéric Mitterrand à la tête de la Villa Médicis). Il y a tellement peu de lumière qu’on a parfois du mal à discerner qui chante, ce que je trouve toujours agaçant. Chéreau a souhaité que les surtitres (qui, au Met, ne sont pas projetés au-dessus de la scène mais présentés sur des écrans individuels associés à chaque siège) soient projetés sur le décor. Difficile d’en comprendre le sens sans explication du metteur en scène, sauf à supposer que ce soit une façon de souligner la dimension très littérale de l’œuvre, Janáček n’ayant quasiment utilisé que des citations exactes du roman de Dostoïevski.

L’opéra, assez fragmentaire, se termine par la longue et belle histoire de Shishkov, admirablement interprété par Peter Mattei, qui fournit un joli bouquet final à une représentation intense.

Je retrouve des amis pour dîner chez Fiorello’s après la représentation et j’ai la surprise de voir Thomas Hampson attablé juste à côté de nous.


“Thoroughly Modern Millie”

Drury Lane Theatre, Oakbrook Terrace (Illinois) • 15.11.09 à 18h
Musique : Jeanine Tesori. Lyrics : Dick Scanlan. Livret : Richard Morris. D’après le film de George Roy Hill de 1967.

Millie Mise en scène : William Osetek. Direction musicale : Ben Johnson. Avec Holly Ann Butler (Millie Dillmont), Mark Fisher (Jimmy Smith), Paula Scrofano (Mrs. Meers), Melody Betts (Muzzy Van Hossmere), Richard Manera (Ching Ho), Randall Dodge (Mr. Trevor Graydon), Sharon Sachs (Miss Flannery), Dara Cameron (Miss Dorothy Brown), Paul Martinez (Bun Foo),…

À 30 km à l’ouest de Chicago se trouve un théâtre pompeusement dénommé le Drury Lane logé dans une sorte de hangar accessible uniquement en voiture… ce qui laisse perplexe lorsqu’on voit la moyenne d’âge des spectateurs. L’intérieur ressemble un peu à un hall de parc d’exposition qu’on aurait cherché à “embellir” à la peinture dorée. Les chandeliers en cristal accrochés aux plafonds trop bas ont l’air à peu près autant à leur place qu’un smoking sur un épouvantail. Et l’odeur de viande grillée qui prend à la gorge lorsqu’on pénètre dans les lieux ne laisse planer aucun doute sur le modèle économique du théâtre, qui repose manifestement autant sur le bénéfice des repas servis avant et après les représentations que sur la billetterie elle-même.

Le théâtre attenant est un auditorium élégant et confortable dans lequel malgré mes efforts je serais bien incapable de toucher le siège de devant avec mes genoux. On ne sait trop à quoi s’attendre lorsque retentissent les premiers accords de l’ouverture, d’autant que l’un des deux trompettistes a du mal à démarrer et assène quelques pains mémorables, au point de devoir s’arrêter de jouer pendant l’un de ses solos.

Mais une fois dépassé ce premier épisode, surprise ! L’orchestre de neuf musiciens (dans lequel le clavier est un piano et non un synthétiseur) se révèle d’un excellent niveau pour jouer la partition très “années 20” de cette comédie musicale… et, au fur et à mesure que la représentation avance, il faut bien se rendre à l’évidence : on pourrait être à Broadway. En l’occurrence, il n’y a pas photo : je prends plus de plaisir à voir cette production régionale que je n’en avais pris en 2002 à voir la production originale de cette comédie musicale à Broadway.

Le décor et les costumes sont somptueux, les lumières sont magnifiquement travaillées et la distribution, d’un niveau global étonnant. La mise en scène de William Osetek est particulièrement experte lorsqu’il s’agit de mettre en valeur l’écriture comique du livret et la représentation est portée par un véritable sens du tempo. Bref, que du bonheur. Inattendu.

Peut-être pas si inattendu que cela : le théâtre possède un petit frère également dénommé le Drury Lane dans le centre-ville de Chicago. Il y a quelques années, j’y ai vu une production inoubliable de la comédie musicale Grand Hotel.

C’est la journée des citations classiques : après The Addams Family, dont la partition cite Debussy, celle de Thoroughly Modern Millie cite Tchaïkovski (Casse-Noisettes, pour être exact).


“The Addams Family”

Ford Center for the Performing Arts (Oriental Theatre), Chicago • 15.11.09 à 14h
Musique : Andrew Lippa. Livret et lyrics : Marshall Brickman & Rick Elice.

Mise en scène : Phelim McDermott & Julian Crouch. Direction musicale : Mary-Mitchell Campbell. Avec Nathan Lane (Gomez Addams), Bebe Neuwirth (Morticia Addams), Kevin Chamberlin (Uncle Fester), Jackie Hoffman (Grandma), Krysta Rodriguez (Wednesday Addams), Adam Riegler (Pugsley Addams), Zachary James (Lurch), Terrence Mann (Mal Beineke), Carolee Carmello (Alice Beineke), Wesley Taylor (Lucas Beineke)…

Dans la grande tradition de Broadway, qui n’est plus la règle générale aujourd’hui, une comédie musicale qui se destine à Broadway commence par quelques semaines de représentation dans une autre ville afin de mettre le spectacle au point avant de se confronter au public supposé plus exigeant de New York. C’est ce qu’on appelle les “tryouts”, qui portent bien leur nom. Les chroniques de la comédie musicale sont pleines d’histoires d’ajustements de dernière minute, de chansons écrites la nuit pour être ajoutées au spectacle le lendemain, de rôles supprimés ou réécrits, de metteurs en scène appelés au secours pour aider un confrère à sortir un spectacle de l’ornière, etc. On entend souvent la plaisanterie — attribuée à tant de personnes différentes qu’on ne sait plus qui en est vraiment l’auteur — selon laquelle la pire chose que l’on puisse souhaiter à Hitler serait d’être obligé de travailler sur les “tryouts” d’une comédie musicale.

Les auteurs de cette nouvelle comédie musicale ont choisi la voie traditionnelle en présentant The Addams Family à Chicago avant d’affronter le public new-yorkais à compter du mois de mars prochain. Il sera intéressant de voir s’ils mettent ces semaines de “tryouts” à profit pour faire évoluer leur bébé, car s’il est incontestable que le spectacle est riche en promesses, il a encore quelques problèmes à résoudre, notamment celui d’un deuxième acte assez peu satisfaisant.

Et cela n’est pas si surprenant, car la Famille Addams — même si elle est sans doute surtout connue en France par le biais de la série télévisée des années 1960 — désigne avant tout une série de protagonistes récurrents dans des dessins humoristiques concoctés par Charles Addams pour le vénérable New Yorker entre 1933 et sa mort en 1988. Ces vignettes se caractérisent justement par le fait qu’un dessin unique et sa légende parviennent à amuser en présentant une tranche de vie d’une famille aussi normale qu’elle est anormale. En tirer une histoire capable de porter un spectacle de trois heures est un petit défi.

Défi que les auteurs du livret, Marshall Brickman et Rick Elice, à qui l’on doit déjà la comédie musicale à succès Jersey Boys, relèvent en partie en imaginant une situation qui porte le premier acte de manière satisfaisante : la fille Addams, Wednesday, est tombée amoureuse d’un garçon dont les parents, incarnation de la “normalité” bien de chez nous — ils sont originaires de l’Ohio —, vont faire irruption dans l’univers décalé et gothique de la famille Addams. (Toutes proportions gardées, on n’est pas très loin de La Cage aux Folles, par moments.) Malheureusement, une fois les nœuds noués, il ne reste plus grand’ chose à faire dans le deuxième acte que chanter l’amour sur tous les registres en attendant le rideau final et un dénouement connu depuis une heure.

Le livret se débrouille plutôt bien dans sa façon d’enchaîner les plaisanteries courtes (des “one-liners”, en anglais), qui ne sont pas sans rappeler le format original des vignettes de Charles Addams. Bien qu’on frôle l’indigestion devant une telle avalanche, c’est ce fil rouge qui permet au spectacle de survivre à son deuxième acte. 

La partition a été confiée à un “jeune” talent (il a 45 ans) souvent cité parmi les espoirs de la comédie musicale américaine. Sa partition mêle de bon vieux numéros musicaux à l’ancienne (“Let’s Not Talk About Anything But Love”) à des chansons plus actuelles (“Crazier Than You”) en passant par une profusion de rythmes latins — en particulier des tangos —, associés au père Addams, prénommé Gomez, supposé d’ascendance espagnole. Si la musique de Lippa se laisse écouter avec plaisir, il est rare cependant qu’elle prenne véritablement aux tripes. La partition inclut d’ailleurs deux jolies citations du Clair de Lune de Debussy qui, elles, continuent à flotter dans la tête après la représentation.

Là où le spectacle fait mouche — et on peut supposer que ce seul facteur suffira à lui assurer un succès significatif à Broadway — c’est dans le sans-faute de sa distribution. Le génial comédien Nathan Lane est le Gomez Addams idéal : il ne fait qu’une bouchée des plaisanteries nombreuses que les librettistes mettent dans la bouche de son personnage et il n’est pas exagéré de dire que sa prestation est une master class permanente dans l’art de la comédie, d’autant qu’il est particulièrement à l’aise dans ce type d’humour teinté d’absurde. Il est rudement bien accompagné sur scène par la Morticia fascinante de Bebe Neuwirth et par l’Oncle Fester irrésistible de Kevin Chamberlin, sans parler de la grand-mère totalement déjantée de Jackie Hoffman. Les autres rôles sont distribués à des comédiens solides et c’est un plaisir de retrouver deux valeurs sûres de Broadway, Carolee Carmello et Terrence Mann, dans le rôle des parents “normaux” qui déboulent sans se douter de ce qu’ils vont trouver chez les Addams.

La mise en scène, globalement très réussie sur le plan visuel, est signée par le duo à l’origine de la production très remarquée du Satyagraha de Philip Glass présentée à l’English National Opera, un nouveau signe de pluridisciplinarité que je trouve très encourageant. 

Ce n’était que la quatrième représentation de cette “première mondiale” et on peut imaginer que le spectacle évolue encore pas mal d’ici sa première officielle à Broadway en avril. Il a en tout cas beaucoup pour séduire : à suivre !