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Posts from September 2009

“La Cage aux Folles”

Théâtre de la Porte Saint-Martin, Paris • 29.9.09 à 20h
Jean Poiret (1973).

Mise en scène : Didier Caron. Avec Christian Clavier, Didier Bourdon, Philippe Béglia, Daniel-Jean Colloredo, Jean-Marc Coudert, Manoëlle Gaillard, Héléna Grouchka, Philippe Gruz, Thierry Laurion, Marie-Hélène Lentini, Christian Pereira, Thomas Sagols.

J’ai eu la chance, alors que j’étais enfant, de voir la production originale de cette pièce mythique. Bien que mes souvenirs soient vagues, l’expérience m’avait beaucoup impressionné. (Seul Michel Serrault jouait ce jour-là. Jean Poiret était remplacé, par Jacques Seyres si la mémoire familiale fonctionne bien.)

Depuis, j’ai pu voir à plusieurs reprises la comédie musicale de Jerry Herman inspirée par la pièce. Le livret de la version musicale est resté très proche de la pièce. Il y a bien quelques différences de traitement dans le deuxième acte, mais elles sont relativement minimes. La plus grosse différence, au fond, c’est que la pièce a lieu dans un décor unique alors que les changements de lieu sont fréquents dans la comédie musicale (on sort de l’appartement pour se rendre sur la scène du cabaret, bien sûr, mais aussi sur le port ou au restaurant).

Difficile de marcher dans les traces de Poiret et Serrault. Christian Clavier n’est qu’à moitié convaincant et il abuse un peu de ses mimiques et intonations fétiches. À l’inverse, Didier Bourdon parvient à incarner un Albin assez émouvant, en restant le plus souvent en-deçà de l’exubérance de Serrault. Les rôles secondaires sont de qualité inégale et semblent avoir été choisis pour ne pas faire trop d’ombre aux deux comédiens principaux, un parti pris qui n’est pas sans inconvénient.

Cette grosse production aura au moins eu l’avantage de doter la façade du Théâtre de la Porte Saint-Martin d’une enseigne lumineuse bien plus réussie que ce qui orne la plupart des théâtre privés parisiens.


Concert LPO/Jurowski à Festival Hall

Royal Festival Hall, Londres • 26.9.09 à 19h30
London Philharmonic Orchestra, Vladimir Jurowski

Kurtág : Stele
Mahler : symphonie n° 2 (Adriana Kucerova, soprano ; Christianne Stotijn, mezzo-soprano)

Stele est une commande du Berliner Philharmoniker, dont Kurtág a été le compositeur en résidence. La création en fut dirigée par Claudio Abbado fin 1994. C’est une pièce étrange et atmosphérique en trois parties, qui fait appel à un effectif orchestral mahlérien (il faut notamment quatre “tubas Wagner”), ce qui explique le couplage.

L’interprétation de la deuxième symphonie par Jurowski m’a laissé extrêmement perplexe. J’aurais aimé pouvoir suivre en même temps sur la partition pour essayer de comprendre d’où lui venaient ses partis pris. Une partie de la musique devient méconnaissable en raison de tempos inhabituels, mais surtout de choix très étonnants dans l’équilibre des masses orchestrales. Dans le deuxième mouvement, pour ne citer qu’un exemple parmi cent, le thème joué par les violons est à peine audible tant Jurowski met en avant le contre-chant des violoncelles.

En outre, le chef russe imprime une pulsation très régulière, presque métronomique, à l’ensemble de la symphonie, se privant au passage de nombreuses occasions de mettre en valeur sa beauté mélodique en la faisant chanter davantage. Certains passages connus pour leur charme bucolique prennent du coup une allure presque militaire. Jurowski semble enfin vouloir conserver une forme de légèreté sonore qui me semble incompatible avec l’opulence de l’écriture de Mahler.

Jurowski positionne de nombreux petits groupes de musiciens en dehors de la scène, bien au-delà de ce que réclame la partition. Cela occasionne au surplus des déplacements inutiles, comme celui du basson et du contre-basson, qui sortent de scène pour aller rejoindre la fanfare positionnée en hauteur le temps de jouer l’introduction de l’“Urlicht”… avant de revenir à leurs places au bout de cinq minutes.

Rien de tout cela ne m’a vraiment touché. Évidemment, Jurowski sort soudain le grand jeu dans les dix dernières minutes et provoque, du coup, l’enthousiasme de la salle. Mais les soixante-dix premières minutes sont éprouvantes.

Très jolies prestations des deux chanteuses et du chœur. Je vois la soprano qui regarde le chef d’un air tantôt amusé tantôt effrayé avant que n’arrive le moment de son intervention. J’ai l’impression qu’il y a des moments où elle doit faire des efforts pour ne pas rigoler : elle a l’air d’extérioriser à peu près ce que je ressens.


“Prick Up Your Ears”

Comedy Theatre, Londres • 26.9.09 à 14h30
Simon Bent (2009), d’après les carnets de Joe Orton et la biographie de John Lahr

Mise en scène : Daniel Kramer. Avec Matt Lucas (Kenneth Halliwell), Chris New (Joe Orton), Gwen Taylor (Mrs. Corden).

PrickJ’avais évoqué Joe Orton (1933-1967) à propos de ses pièces Loot (Le Butin) et Entertaining Mr Sloane. Cet auteur dramatique anglais n’a eu le temps de laisser que quelques pièces à l’humour grinçant et décalé avant d’être assassiné par celui qui partageait sa vie, qui avait été son mentor et qui ne supportait pas, dans sa folie, que l’élève ait dépassé le maître, incapable qu’il était de concrétiser ses ambitions littéraires. Cette histoire romanesque a déjà inspiré un joli film également intitulé Prick Up Your Ears à Stephen Frears.

Cette nouvelle pièce de théâtre s’appuie sur les mêmes sources que le scénario du film de Frears : une biographie de Joe Orton écrite à la fin des années 1970 par John Lahr (le critique de théâtre du New Yorker) ainsi que les carnets tenus par Orton. Elle évoque la relation complexe des deux hommes en une série de scènes se déroulant de 1962 à 1967 dans l’appartement qu’ils partagent. L’auteur a également intégré un troisième personnage, Mrs. Corden, la propriétaire de l’appartement, ce qui permet d’insérer quelques respirations comique bienvenues et particulièrement réussies.

On entre volontiers dans l’univers de ces deux hommes étranges et l’on ressent le même type de fascination qu’en regardant le film de Frears. La pièce se déroule au rythme des disques écoutés par les deux hommes : la scène finale du Rosenkavalier au lever de rideau, puis une série d’extraits de la comédie musicale Pal Joey, apparemment fort prisée de Kenneth Halliwell, le compagnon d’Orton.

Les trois comédiens sont remarquables : Gwen Taylor pour son instinct comique, Chris New parce qu’il parvient à rendre son personnage étrangement fascinant — une caractéristique d’Orton souvent évoquée — et Matt Lucas pour son interprétation saisissante de la descente aux enfers d’Halliwell. Une belle expérience théâtrale, même s’il faut s’accrocher un peu dans la dernière scène, très violente.


Concert Philharmonia / Ashkenazy / Grimaud à Festival Hall

Royal Festival Hall, Londres • 22.9.09 à 19h30
Philharmonia Orchestra, Vladimir Ashkenazy

Rachmaninov : concerto pour piano n° 2 (Hélène Grimaud, piano)
Chostakovitch : symphonie n° 8

Le hasard des programmations a voulu que j’entame avec ce concert une intégrale des concertos pour piano de Rachmaninov — que j’adore — qui s’étendra entre Londres et Paris avec trois orchestres, trois chefs et trois solistes.

Il est éminemment bizarre de retrouver Vladimir Ashkenazy, le héros de mes enregistrements fétiches (ceux avec le Concertgebouw et Haitink), non plus au clavier mais sur le podium. C’est un chef souriant et efficace, qui obtient beaucoup d’un Philharmonia manifestement mobilisé pour le satisfaire.

Je suis réconcilié avec Hélène Grimaud, qui m’avait beaucoup déçu il y a un peu plus de deux ans dans le deuxième concerto de Brahms. Son deuxième de Rachmaninov est simplement parfait. La technique est irréprochable et les intentions mélodiques et dramatiques sont idéalement exécutées. En réalité, j’ai un peu l’impression d’entendre l’enregistrement d’Ashkenazy lui-même, à part quelques passages du deuxième mouvement, qu’elle ralentit davantage. Coïncidence ? Influence directe ou indirecte du maître russe ? Toujours est-il que le résultat est somptueusement réussi.

Le concerto est aussi l’occasion de scruter un peu l’orchestre qui, bien que de classe internationale, est un peu en-dessous de ses confrères londoniens : les cordes sont moins homogènes, moins expressives — un passage du deuxième mouvement où les altos répondent au piano manque beaucoup de moelleux — et les solistes ne sont pas tous irréprochables : les deux clarinettistes, en particulier, ont un son métallique pas très agréable. Le premier violon joue son rôle de chef d’attaque comme on le voit rarement : assis de trois quarts, il se tourne vers ses collègues pour impulser les attaques et les coups d’archet.

La huitième symphonie de Chostakovitch n’est pas la plus célèbre, mais elle semble en train de sortir de son relatif abandon (il y en a d’ailleurs une autre au programme dans quelques jours). Souvent associée à la célèbre septième, elle évoque aussi à sa façon les années de guerre. C’est une œuvre qui ne se défend pas forcément toute seule : elle dépend de la capacité de l’orchestre et du chef à lui donner vie.

Malgré les petits défauts déjà évoqués de l’orchestre — d’autres deviennent apparents dans la symphonie, comme le piccolo très acide —, Ashkenazy conduit une interprétation parfaitement en place, pleine de contrastes. Il obtient notamment des pianissimi comme on en entend rarement. Il y a des moments très réussis, comme le sublime solo de cor anglais du premier mouvement. Dans l’ensemble, c’est un très bon moment… malheureusement gâché par la sonnerie d’un téléphone portable (la pire) qui retentit pile pendant les dernières mesures, alors que le son se meurt sur un pianississimo superbement réussi.

En saluant, Ashkenazy fait semblant de sécher des larmes en référence à ce gâchis final. Il montre la partition d’un air admiratif, un geste que j’ai déjà vu faire — par Rostropovitch, qui venait de diriger… la huitième symphonie de Chostakovitch.


“Don Carlo”

Royal Opera House, Londres • 21.9.09 à 18h
Verdi (1867). Livret de Joseph Méry et Camille du Locle, d’après la pièce de Schiller. Version en italien en cinq actes de 1886. Traduction d’Achille de Lauzières et Angelo Zanardini.

Direction musicale : Semyon Bychkov. Mise en scène : Nicholas Hytner. Avec Jonas Kaufmann (Don Carlo), Ferruccio Furlanetto (Philippe II), Marina Poplavskaya (Élisabeth), Simon Keenlyside (Rodrigo, marquis de Posa), Marianne Cornetti (la Princesse Eboli), John Tomlinson (le Grand Inquisiteur), Eri Nakamura (la Voix du Ciel), …

Nouvelle visite à ce Don Carlo version “de Modène” déjà vu il y a un peu plus d’un an avec Rolando Villazón dans le rôle-titre. L’impression d’ensemble, curieusement, est un peu moins favorable que ce que pourrait laisser espérer la qualité de la distribution rassemblée.

D’abord, il y a la direction de Bychkov, un chef cérébral dont le style est assez éloigné de la fougue instinctive d’un Antonio Pappano. Sa lecture est réfléchie, équilibrée… mais elle manque un peu de chair vive. Elle contribue, je pense, à faire baisser de plusieurs degrés la température du plateau, même si elle a le mérite, par sa clarté, de permettre de suivre assez facilement ce qui se passe dans la fosse. (Je n’avais jamais remarqué à quel point le basson joue un rôle central dans la partition.)

Le Don Carlo de Jonas Kaufmann dégage une forme de maturité qui contribue à donner un peu plus de consistance à un personnage dont le livret fait un doux rêveur romantique. Son amitié avec Posa n’en est que plus crédible, tant Kaufmann et Keenlyside semblent faits du même bois. On se délecte toujours autant du timbre riche et envoûtant du ténor allemand qui, à ma grande surprise, ne semble pas vraiment à l’aise dans les quelques aigus “héroïques” réclamés par la partition. Keenlyside fait un sans faute technique et stylistique. Bizarrement, le public ne l’applaudit pas après son “Per me giunto…”, pourtant impeccable.

L’Élisabeth de Marina Poplavskaya me laisse toujours aussi perplexe. Ce n’est pas qu’elle soit nulle — et il faut reconnaître qu’elle parvient à être touchante dans son solo du dernier acte —, mais elle possède une technique crispante : la voix ne vient jamais de là où on l’attend ; ses efforts pour se dépêtrer de ses aigus sont beaucoup trop perceptibles. Et puisqu’on parle des femmes, l’Eboli de Marianne Cornetti, bien qu’ovationnée après son “O don fatale…”, m’a semblé bien brinquebalante, même s’il faut bien reconnaître que ce rôle est une tuerie. Sa “Chanson du voile” est attristante tant les difficultés techniques en sont mal maîtrisées. Elle se sort un peu mieux de son “O don fatale…”, mais elle passe en force, sans faire de quartiers.

Sans surprise, c’est le Philippe II de Ferruccio Furlanetto qui m’a cloué à mon siège. S’il y a des moments de flottement où la mayonnaise dramatique peine à prendre, c’est bien l’inverse qui se produit chaque fois que Furlanetto est en scène. Sa maîtrise du rôle, la variété de nuances qu’il apporte à son interprétation, son autorité tant sur le plan dramatique que sur le plan vocal sont sidérantes. Et pas seulement dans le “Ella giammai m’amò”, qu’il semble interpréter chaque fois de manière un peu plus sublime que la fois précédente : dès le fascinant duo avec Posa à la fin du deuxième acte, on est subjugué. La rencontre de Philippe II et du Grand Inquisiteur de John Tomlinson est également un bonheur.

La mise en scène de Nicholas Hytner reste extrêmement policée et professionnelle, même s’il me semble cette fois que la variété stylistique des visuels porte préjudice à la cohérence du récit. Je suis aussi surpris de voir une alliance à la main gauche de Posa : est-ce Keenlyside qui a oublié de l’enlever ? ou bien Hytner qui essaie de compenser le silence du livret sur ce noble personnage un peu monomaniaque (parle-t-il jamais d’autre chose que de la Flandre ?)


“La Juive”

De Nederlandse Opera, Amsterdam • 20.9.09 à 15h
Fromental Halévy (1935). Livret d’Eugène Scribe.

La_Juive

Direction musicale : Carlo Rizzi. Mise en scène : Pierre Audi. Avec Angeles Blancas Gulín (Rachel), Dennis O’Neill (Eléazar), Annick Massis (Eudoxie), John Osborn (Léopold), Alastair Miles (Brogni), André Heyboer (Ruggiero), Edwin Crossley-Mercer (Albert)…

L’Opéra d’Amsterdam reprend cette Juive déjà vue à Bastille et dont il est coproducteur. La distribution est largement renouvelée par rapport aux représentations parisiennes — à l’exception d’Annick Massis et de John Osborn — et l’interprétation, sous la baguette assurée et inspirée de Carlo Rizzi, atteint des sommets assombris seulement par la pauvreté de la mise en scène.

Et pourtant, l’œuvre est largement défigurée par de nombreuses coupures. Comme je suis assis à côté des altos, je suis bien placé pour constater l’ampleur étonnante du caviardage : rares sont les pages intactes ; les mesures supprimées se comptent souvent par demi-pages, voire par pages entières. Les ballets ont tous disparu ; la plupart des chœurs, comme le “Chœur des Buveurs” du premier acte ou le chœur d’ouverture du cinquième acte, sont passés à la trappe ; point de “Boléro” dans le troisième acte ; et le célèbre air d’Éléazar, “Rachel, quand du Seigneur”, est amputé.

Difficile d’imaginer meilleure distribution tant les chanteurs sont enthousiasmants. À commencer par le Brogni sublime d’un Alastair Miles dont on se demande si la tessiture possède une borne inférieure : les notes restent claires et justes jusque dans les tréfonds d’une voix miraculeusement expressive pour une basse. La Rachel d’Angeles Blancas Gulín est infiniment touchante grâce à un médium joliment chaleureux. Dennis O’Neill semble avoir un certain âge, mais sa voix a gardé une souplesse étonnante et, à part un léger voile ici ou là, il se débrouille avec les honneurs, et surtout sans maniérisme déplacé, des difficultés du rôle d’Eléazar. John Osborn est peut-être le seul à marquer ses limites avec un aigu un peu acide. Quant à Annick Massis, un peu crispée et surtout un peu limite pour projeter au-delà de l’orchestre, sa voix claire et précise ne fait qu’une bouchée des redoutables difficultés techniques du rôle d’Eudoxie, dont il ne manque pas un trille, pas un mordant, pas une note dans les descentes chromatiques.

Tout ce beau monde chante dans un français de très bon niveau, généralement facile à comprendre. Les ensembles — duos, trios, quatuors, …— sont tous impeccables et témoignent d’un réel travail de mise en place. Il faut dire que Carlo Rizzi impressionne par sa force tranquille : voilà un chef qui dirige sans gesticuler, sans transpirer, la bouche fermée… mais il parvient malgré tout à imprimer une réelle force à la musique. Il obtient notamment des ensembles parfaitement en place — peut-être un peu au détriment du tempo —, et il sait relâcher stratégiquement la tension accumulée, comme dans le final sublime du troisième acte (frissons garantis pendant tout l’entracte) ou encore bien sûr avec la scène finale qui, malgré l’indigence de la mise en scène et la suppression de la dernière réplique du chœur, prend aux tripes.

Je ne retire rien du mal que j’ai pu dire de la mise en scène de Pierre Audi, qui reste désespérément enfermée dans le plan vertical de l’avant-scène. Le décor de George Tsypin a l’air encore moins à sa place sur la scène du Muziektheater que sur celle de l’Opéra Bastille ; la représentation est ponctuée par les grincements de la structure métallique et par le bruit des pas. Les ensembles trouvent invariablement les chanteurs régulièrement espacés à l’avant-scène, face au public. Les maladresses dramatiques s’accumulent, comme lorsque Eudoxie chante “Du cardinal voici l’ordre suprême” et qu’il n’y a personne, pas de garde, pour regarder ou prendre le laissez-passer qu’elle tient dans sa main.

On imagine la force que prendrait l’œuvre entre des mains plus expertes : la scène finale, en particulier, possède un tel potentiel dramatique que la sous-exploitation qu’en fait Pierre Audi est quasiment criminelle.


Concert Orchestre de Paris / Eschenbach à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 16.9.09 à 20h
Orchestre de Paris, Christoph Eschenbach

Mahler : symphonie n° 3 (Mihoko Fujimora, mezzo-soprano)

Concert assez décevant malgré une réelle intensité et malgré l’investissement évident de l’orchestre et des chœurs. Eschenbach verse à nouveau dans cette grandiloquence qu’on lui connaît parfois et sa recherche des effets et du contraste conduit à une lecture trop heurtée pour préserver l’intégrité du récit musical. À force de tirer sur le fil, on finit par le casser. Il y a néanmoins de jolis moments — l’intervention de Mihoko Fujimura en est un —, mais certains passages semblent interminables : il est exceptionnellement rare que je me trouve à regarder ma montre dans le dernier mouvement en me demandant si on va enfin en finir…


“Mahagonny Songspiel” / “Die sieben Todsünden”

Théâtre des Champs-Élysées, Paris • 14.7.09 à 19h30
Ensemble Modern, Jérémie Rhorer. Mise en scène : Juliette Deschamps. Avec Angelika Kirchschlager (Jessie / Anna), Catherine Hunold, Cécile Ducrocq, Simeon Esper, Yves Saelens, Holger Falk, Graeme Broadbent.

Kurt Weill :
Mahagonny Songspiel
Die sieben Todsünden (Les Sept Péchés capitaux)

Mahagonny Songspiel est un peu décevant : Kirchschlager s’avère incapable de chanter la mélodie des vers de “Alabama Song” qui précèdent le refrain et les chanteurs donnent généralement l’impression d’être dépassés par les événements. Il faut dire que l’œuvre est complexe…

Les Sept Péchés capitaux, en revanche, est une superbe réussite. L’étonnant Ensemble Modern donne un caractère irrésistible à cette sublime partition sous l’impulsion d’un Jérémie Rhorer survolté. Les chanteurs semblent beaucoup plus à l’aise : malgré un investissement dramatique évident, ils restent dans un registre policé bien différent de l’atmosphère créée par une Marianne Faithfull jouant de ses propres cicatrices dans la version en anglais entendue avant les vacances. Lotte Lenya aussi est bien loin… mais on se laisse porter avec bonheur sur les sommets innombrables de la partition, dont le plus réussi est peut-être le tableau de l’avarice, interprété avec une intelligence infinie. 

Mais quel esprit morbide peut bien avoir l’idée de programmer à 19h30 un soir de semaine un spectacle qui dure une heure montre en main ?


Concert CSO / Haitink au KKL de Lucerne

KKL, Lucerne • 13.9.09 à 18h30
Chicago Symphony Orchestra, Bernard Haitink

Mozart : symphonie n° 41, “Jupiter”
Chostakovitch : symphonie n° 15

Bonne nouvelle : Haitink se déplace à nouveau sans canne, même s’il éprouve encore visiblement quelques difficultés à marcher et s’il dirige une partie du concert assis sur un tabouret placé sur le podium.

La symphonie “Jupiter” est impeccable mais nettement trop lisse à mon goût. (Elle sera au programme du premier des deux concerts du CSO à Pleyel, le 20 septembre prochain.)

La quinzième symphonie de Chostakovitch figure manifestement parmi les œuvres fétiches de Haitink car c’est la troisième fois que je le vois la diriger, chaque fois à la tête d’un orchestre différent. La première fois, c’était avec le LSO, à Londres, en janvier 2006 ; la deuxième fois, avec l’ONF, à Paris, en décembre 2006. (Et il y aura, si tout va bien, une quatrième fois avec un orchestre différent et dans une ville différente au mois de mars prochain.)

Je suis toujours aussi fasciné par cette étrange symphonie, qui semble regarder à la fois vers le passé (la citation de Rossini, les auto-citations) et vers un avenir bizarre et incertain (le thème du Destin de la Tétralogie, l’atmosphère lunaire du quatrième mouvement). Elle permet à une bonne partie des solistes de l’orchestre de briller à tour de rôle. Le violoncelliste solo est particulièrement remarquable dans le deuxième mouvement. Le trompettiste, en revanche, connaît plusieurs loupés. Dans le quatrième mouvement, Haitink s’approche de la limite du supportable avec son interprétation très en demi-teinte et très lente.

C’est encore un très joli moment dans l’ensemble, mais je ne suis pas tout à fait aussi enthousiasmé que par la récente interprétation de Gergiev à Baden-Baden

Je ne sais si le clin d’œil est voulu, mais jouer en Suisse une symphonie qui cite plusieurs fois l’ouverture du Guillaume Tell de Rossini dans son premier mouvement me semble plutôt amusant.


Concert Gewandhausorchester Leipzig / Chailly / Ashkar au KKL de Lucerne

KKL, Lucerne • 12.9.09 à 18h30
Gewandhausorchester Leipzig, Riccardo Chailly

Mendelssohn :
Les Hébrides, ouverture de concert
– concerto pour piano n° 1 (Saleem Abboud Ashkar, piano)
 Moussorgski :
 Une Nuit sur le mont chauve (révision Rimski-Korsakov)
 Tableaux d’une exposition (orchestration Ravel)

Le gigantesque semi-remorque qui stationnait mardi devant l’entrée des artistes de la Salle Pleyel fait actuellement étape au bord du Lac des Quatre Cantons. Il a d’ailleurs transporté entre autres le podium vertigineux qu’utilisait Chailly à Pleyel et qui n’est donc pas une acquisition estivale de la salle parisienne. (J’avais déjà remarqué qu’un autre chef italien prénommé Riccardo voyageait avec son podium…)

C’est un grand plaisir de retrouver cette salle magnifique conçue par Jean Nouvel et dont l’acoustique est une réussite éblouissante : la rémanence des sons est extrêmement courte — du moins pour les aigus —, mais elle est juste suffisante pour donner un galbe soyeux à la musique et éviter ainsi l’austérité d’une salle comme Pleyel.

L’ouverture Les Hébrides est une mise en jambes idéale. L’orchestre démontre une jolie capacité à porter richement la ligne mélodique sans jamais se départir de ses qualités techniques. Dans l’ostinato de cordes qui annonce la conclusion de l’œuvre, on a l’impression saisissante qu’il n’y a qu’un musicien à chaque pupitre tant l’homogénéité est grande. On se laisse facilement emporter par cette musique qui évoque si bien ces îles écossaises aux falaises battues par la mer.

Puis, sans transition (le piano étant déjà en place au début du concert, ce qui devrait être la règle dans toutes les salles pour éviter ces interminables interruptions à dix minutes du début), le pianiste palestino-israélien Saleem Abboud Ashkar vient démontrer une étonnante virtuosité dans le premier concerto de Mendelssohn, déjà entendu avec ce même orchestre mais avec Lang Lang au clavier à Pleyel en février dernier.

Comme l’interprétation entendue à l’époque ne m’avait pas particulièrement convaincu de la valeur du concerto, j’ai écouté plusieurs fois ces derniers jours l’enregistrement qu’en a fait Murray Perahia en 1987 avec Neville Marriner et l’Academy of St. Martin-in-the-Fields. Perahia est vraiment imbattable lorsqu’il s’agit de dépasser les difficultés techniques pour donner caractère et intensité à la musique. Ni Lang Lang en février ni Ashkar ce soir ne possèdent ce talent : du coup, on reste un peu sur sa faim, même si le niveau de l’interprétation est excellent.

La deuxième partie du concert est consacrée à Moussorgski… et à tous ceux qui l’ont aidé à mettre sa musique en valeur en l’orchestrant (Ravel) ou en la ré-orchestrant (Rimski-Korsakov). Chailly prend un plaisir évident à conduire un tel orchestre dans des œuvres brillantes et spectaculaires — il pousse d’ailleurs pas mal le tempo dans Tableaux —, et le résultat est impeccable. Je mentirais cependant en prétendant que j’y ai pris un grand plaisir. Georges Prêtre et l’Orchestre de l’Opéra de Paris m’avaient fait beaucoup plus vibrer en novembre dernier. (Au moins les six percussionnistes aperçus à Pleyel dans la pièce de Nono retrouvent-ils temporairement à s’occuper avec les Tableaux. Cool, la tournée…)

Le public réclame un bis. Chailly s’installe au pupitre, se retourne et commence à parler… en allemand (curieuse impression). Zut. Du coup, je ne comprends rien à ce qu’il dit, si ce n’est que l’orchestre s’apprête à jouer une œuvre d’un compositeur italien contemporain, d’ailleurs présent dans la salle, un certain “Pocadora” — c’est du moins ce qu’il me semble avoir entendu. Il parle encore un bon moment, mais je n’ai aucune idée de ce qu’il dit. La pièce est plaisante, mélange plusieurs styles dont quelques bouffées jazzy pas désagréables.

Sur le chemin du retour, je décide de faire un détour pour traverser le Kapellbrücke, le célèbre pont en bois de Lucerne — reconstruit en bonne partie il y a quinze ans à la suite d’un incendie. Je découvre avec horreur qu’il est complètement défiguré par des centaines, voire des milliers de graffitis de touristes apparemment incapables de résister à la tentation d’immortaliser leur visite. Ma foi en l’espèce humaine se réduit chaque jour un peu plus…


Concert Gewandhausorchester Leipzig / Chailly / Pollini à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 8.9.09 à 20h
Gewandhausorchester Leipzig, Riccardo Chailly

Nono : Composizione per orchestra n°1
Mendelssohn : symphonie n° 4
Beethoven : concerto pour piano n° 4 (Maurizio Pollini, piano)

Je pensais revivre le bonheur que m’avaient inspiré ces mêmes interprètes dans la troisième symphonie de Mendelssohn en février dernier. Même s’il faut reconnaître que la qualité de l’interprétation est toujours aussi superbe, j’accroche un peu moins à cette symphonie “italienne” que je trouve un peu plan-plan. (Une interprétation récente m’avait davantage convaincu — mon rapport à Mendelssohn reste fragile.)

Après le plaisir de revoir quelques têtes sympathiques à l’entracte (inflation zéro depuis trois ans sur le prix de la coupe de champagne) vient la baffe de la deuxième partie et l’interprétation somptueuse du concerto de Beethoven. Le jeu de Pollini a quelque chose d’organique : la musique est une extension de l’artiste avant d’être l’effet audible d’une série de gestes délibérés. De surcroît, j’ai rarement ressenti aussi fort l’impression que le soliste et l’orchestre vivent intimement la même histoire : communion parfaite entre des artistes d’exception. Les dernières mesures du mouvement lent me mettent littéralement en transe. Même s’il manque une double-croche ici ou là, c’est un triomphe. Le public n’obtiendra pourtant pas le bis qu’il réclame avec insistance… 

Je suis arrivé à Pleyel triplement fier : i) parce que je me suis souvenu que le programme du concert du 31 mars dernier servait aussi de programme à ce concert ; ii) parce que je l’ai retrouvé en un tournemain et iii) parce que j’avais pensé à le prendre sur moi.

Qui l’eût cru ? Les habitants de Leipzig sont les Lipsiens (merci Klari) !


Concert Hallé / Elder au Usher Hall

Usher Hall, Édimbourg • 5.9.09 à 20h

Hallé, Mark Elder
Paul Groves (Gerontius)
Alice Coote (L’Ange)
Iain Paterson (Le Prêtre, L’Ange de l’Agonie)
National Youth Choir of Scotland / Edinburgh Festival Chorus

Elgar : The Dream of Gerontius

Je n’avais jamais entendu le Hallé, un orchestre régulièrement décrit comme l’une des meilleures phalanges européennes. Il est basé à Manchester et porte le nom de son fondateur, Charles Hallé. L’occasion était trop belle de le découvrir dans l’un des chefs d’œuvre d’Elgar, The Dream of Gerontius, un oratorio mystique par son propos et monumental par son effectif.

L’occasion aussi de revoir le délicieux Usher Hall, que j’avais fréquenté pour une série de concerts en 2006 et qui a subi depuis une saisissante rénovation. Le lieu est désormais une véritable splendeur.

Petite déception du côté de l’interprétation : Mark Elder semble se concentrer exclusivement sur la dimension mystique de l’œuvre (Gerontius meurt en homme de foi — première partie — et vit une expérience intense lorsqu’il se retrouve dans l’au-delà aux côtés de son ange gardien — deuxième partie). Il en oublierait presque, du coup, la jubilation qui sous-tend la musique de la deuxième partie. Il y a des moments où on frôle l’ennui, par manque de contraste et de relief.

Et c’est bien dommage, car le Hallé possède effectivement un son onctueux et ductile. Parmi les solistes, j’ai surtout été impressionné par Iain Paterson (vu récemment en Gunther au Met), mais il faut reconnaître que ses rôles sont très limités. Paul Groves est un Gerontius plein d’intensité, mais lui aussi ne semble pas vivre la deuxième partie avec la jubilation de l’homme de foi qui est confronté à son dieu après la mort.