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Posts from August 2009

“Shall We Dance?”

Sadler’s Wells, Londres • 30.8.09 à 14h30
Conception, mise en scène et chorégraphie : Adam Cooper. Arrangements et direction musicale : Richard Balcombe.

Shall Le principe rappelle un peu celui de Strictly Gershwin, vu il y a un peu plus d’un an, mais appliqué à la musique de Richard Rodgers. Adam Cooper (l’ancien danseur-vedette de Matthew Bourne) a conçu un spectacle chorégraphique entièrement inspiré par l’abondant catalogue du génial compositeur Richard Rodgers, dont la carrière s’étendit sur six décennies. Les magnifiques arrangements concoctés par Richard Balcombe sont interprétés avec fougue par un orchestre certes réduit mais fort talentueux. 

Adam Cooper a imaginé une sorte d’errance amoureuse d’un homme qui rencontre neuf femmes dans autant de lieux différents. À chaque étape de son voyage correspondent une atmosphère, une couleur musicale et un style chorégraphique. Tout y passe : swing, claquettes, danses de salon, grand tableau hollywoodien… Rien n’est très original et l’impression de déjà vu est permanente, mais les tableaux sont soigneusement composés et le plaisir des interprètes est communicatif.

C’est de toute façon la musique géniale de Rodgers qui porte le spectacle : avec ou sans tableaux dansés, elle mérite à elle seule le prix du billet.


Cabaret Janie Dee

Prince of Wales Theatre, Delfont Room, Londres • 29.8.09 à 23h

Janiedee Janie Dee est l’une des comédiennes les plus attachantes de sa génération. Également à l’aise dans la comédie, la danse et le chant, elle dégage un charme irrésistible. S’il y a en elle une forme de gaminerie éternelle, elle joue aussi avec expertise sur un registre plus coquin.

Ma première rencontre avec Janie Dee date de son apparition dans la délicieuse comédie musicale My One and Only construite autour de chansons de George Gershwin, une première fois à Chichester, puis à nouveau après que le spectacle a été transféré à Londres. Ma rencontre la plus récente avec elle date de la troublante pièce Woman in Mind.

Dans le cadre art déco sublime de la Delmont Room du Prince of Wales Theatre amoureusement rénové, Janie Dee a proposé avec son pianiste Paul Smith une petite sélection de chansons tirées pour partie du répertoire de la comédie musicale (“On a Clear Day You Can See Forever”, “Anyone Can Whistle”, “When I Marry Mister Snow” — qu’elle termine sans micro), les standards alternant avec des chansons choisies pour illustrer l’indéniable instinct comique de l’interprète.

La seconde partie débute avec une série de chansons accompagnées à la guitare et s’achève sur un ébouriffant numéro chorégraphié dans lequel Janie Dee, rejointe pour l’occasion par de jeunes danseurs du West End, a rendu un hommage appuyé à Michael Jackson, dont c’était l’anniversaire. Triomphe assuré.


Concert Tonhalle Zurich / Zinman à l’Albert Hall (Prom 59)

Royal Albert Hall, Londres • 29.8.09 à 19h
Tonhalle Orchestra Zurich, David Zinman
Dawn Upshaw, soprano

Schubert : Rosamunde, ouverture
Schubert / Osvaldo Golijov : She Was Here, création britannique
Mahler : symphonie n°4

Interprétation miraculeusement aérienne et poétique de la quatrième symphonie de Mahler par un David Zinman autant attentif au détail qu’à la cohérence générale du récit. Le troisième mouvement est rien moins que sublime. Je retrouve avec plaisir Dawn Upshaw, découverte grâce à un CD consacré à la comédie musicale, dont la voix est toujours aussi lumineuse.

Je me suis enfin trouvé une place idéale au Royal Albert Hall, derrière les seconds violons : l’acoustique y est parfaite, presque sans réverbération. On y entend un peu moins bien la voix, mais c’est un vrai bonheur de pouvoir observer d’aussi près le travail de l’orchestre et du chef dans des conditions d’écoute aussi bonnes.

Le concert peut être visionné ici sur le site des Proms (la prise de son est un peu plus confuse que ce dont j’ai fait l’expérience depuis ma place).


“Hello, Dolly!”

Regent’s Park Open Air Theatre, Londres • 29.8.09 à 14h30
Musique et lyrics : Jerry Herman. Livret : Michael Stewart, d’après The Matchmaker de Thornton Wilder.

Mise en scène : Timothy Sheader. Direction musicale : Phil Bateman. Avec Samantha Spiro (Mrs. Dolly Gallagher Levi), Andy Hockley (Horace Vandergelder [understudy/remplaçant]), Daniel Crossley (Cornelius Hackl), Josefina Gabrielle (Irene Molloy), Oliver Brenin (Barnaby Tucker), Akiya Henry (Minnie Fay), Mark Anderson (Ambrose Kemper), Clare Louise Connolly (Ermengarde), Annalisa Rossi (Ernestina), John Stacey (Rudolph [understudy/remplaçant]), Carl Sanderson (Judge [understudy/remplaçant])…

Créée en 1964, Hello, Dolly! est sans doute l’une des comédies musicales les plus connues du répertoire… même si l’adaptation cinématographique souffre d’une erreur de casting manifeste — Barbra Streisand ayant fait des pieds et des mains pour interpréter le rôle principal qui ne lui convient pourtant pas du tout — et même si aucune production postérieure à la production originale n’a vraiment connu de succès.

Cette réputation est sans doute due au premier chef à la très belle partition de Jerry Herman, même s’il faut pourtant reconnaître que la chanson-titre a laissé des générations d’amateurs de comédie musicale interrogatifs : pourquoi les serveurs du restaurant Harmonia Gardens se sentent-ils obligés de faire un triomphe à Dolly pour son retour parmi eux alors qu’à aucun moment il n’est question dans le livret d’un lien entre Dolly et ce restaurant ?

Il faut dire que Hello, Dolly! est avant tout un véhicule destiné à mettre en valeur sa vedette féminine. La légendaire Carol Channing, qui interprétait le rôle à la création, a marqué les esprits de manière indélébile et la série de stars qui ont pris le relais se lit comme un who’s who du théâtre musical : Ginger Rogers, Betty Grable, Pear Bailey, Ethel Merman…

Toute production de Hello, Dolly! commence donc logiquement par la sélection d’une vedette capable de porter le spectacle. Dans le cas de cette production du Théâtre en plein air de Regent’s Park, c’est sur l’excellente Samantha Spiro que le choix s’est porté. Spiro est une comédienne de tout premier plan et c’est d’ailleurs dans un autre rôle associé à Barbra Streisand, celui de Fanny Brice dans Funny Girl, que je l’avais vue pour la dernière fois.

Mais, si Spiro est une merveilleuse comédienne qui ne fait qu’une bouchée du contenu comique du livret, elle est en revanche bien peu convaincante dès lors qu’il s’agit de chanter. On finit paradoxalement par regretter la voix pourtant très singulière de Carol Channing, une voix rocailleuse pareille à nulle autre mais dont l’efficacité dramatique est indéniable.

Pour le reste, cette production est extrêmement plaisante, en grande partie grâce à la mise en scène au cordeau de Timothy Sheader, qui porte les scènes de comédie très très haut grâce à un sens impeccable du timing. Les moyens limités du théâtre en plein air (qui imposent un décor unique) sont, du coup, vite oubliés… et on serait presque prêt à pardonner l’orchestration pâteuse pour neuf instruments qui, dès la première mesure, fait la part un peu trop belle aux synthétiseurs : le seul véritable instrument à cordes, une contrebasse, a bien du mal à se faire entendre.


“Peter Pan”

Kensington Gardens, Londres • 28.8.09 à 19h30

Mise en scène : Ben Harrison. Musique : Benjamin Wallfisch. Avec Ciaran Kellgren (Peter Pan), Jonathan Hyde (Mr. Darling / Captain Hook), Abby Ford (Wendy), Itxaso Moreno (Tinkerbell), Ian Hughes (Smee), David Poynor (Michael), Arthur Wilson (John), Amber Rose Revah (Tigerlily)…

L’histoire de Peter Pan, imaginée par J. M. Barrie au tout début du 20ème siècle, fait incontestablement partie du patrimoine culturel commun à tous les Britanniques. Elle a inspiré toutes sortes d’adaptations : dessins animés, films, comédies musicales… et le mouvement n’est sans doute pas près de s’arrêter maintenant que le personnage de Peter Pan est tombé dans le domaine public (même si une loi permet semble-t-il à l’hôpital pour enfants de Great Ormond Street, à qui Barrie a légué ses droits sur l’œuvre, de continuer à bénéficier de l’exploitation des personnages).

Cette nouvelle adaptation est installée sous un chapiteau monté pour l’occasion dans Kensington Gardens, lieu originel des aventures du personnage, à deux pas de la célèbre statue de Peter Pan érigée à l’initiative de J. M. Barrie lui-même en 1912.

Ce Peter Pan penche nettement du côté du spectacle de parc d’attraction. Même si un compositeur est crédité dans le programme, la musique y tient un rôle parfaitement secondaire. Les personnages volent, comme il se doit, et des projections à 360 ° sur la partie haute du chapiteau, au-dessus des têtes du public, constituent le décor. Il faut reconnaître que la scène dans laquelle les enfants s’envolent pour Neverland en survolant Londres la nuit est assez saisissante.

Pour le reste, même si les comédiens ne déméritent pas, on est assez heureux que le spectacle ne dure que deux heures…


Un hommage éblouissant et indispensable

23.8.09

Le 1er août dernier, la “Prom” numéro n° 22 rendait hommage aux grandes comédies musicales de la MGM. Je n’ai pas pu m’y rendre, mais les extraits disponibles sur YouTube montrent à quel point ce concert a été magnifique.

Le principe était simple : recréer à l’identique les orchestrations sublimes des grandes comédies musicales de la MGM. Mais voilà, les partitions ont disparu depuis longtemps. John Wilson, qui dirige l’orchestre de cette Prom, a passé de longues journées à retranscrire note à note ce qu’il entendait en visionnant les films de manière à reconstituer l’ensemble des parties.

Et puis il a décidé de ne pas mettre ces trésors entre n’importe quelles mains : il a constitué lui-même un orchestre en allant chercher les musiciens dans les principaux orchestre anglais… mais pas seulement, puisque le contrebassiste solo, par exemple, est celui du Concertgebouworkest (on reconnaît bien d’autres visages familiers, dont celui d’un des violonistes principaux du LSO parmi les premiers violons).

Du côté des chanteurs aussi, il s’est entouré de valeurs sures… en particulier avec la talentueuse Kim Criswell, qui est totalement éblouissante. Pour vous en convaincre, allez voir du côté de l’extrait numéro 7, “I Got Rhythm”, qui laisse sans voix non seulement à cause de la performance vocale de Mme Criswell, mais aussi ensuite, lorsque l’orchestre se lance dans la vertigineuse partie instrumentale.

Moi, ça me met dans tous mes états…


Concert Concertgebouworkest / Jansons à Amsterdam

Concertgebouw, Amsterdam • 22.8.09 à 20h15
Koninklijk Concertgebouworkest, Mariss Jansons

Schnittke : Ritual
Haydn : symphonie n°100
Chostakovitch : symphonie n°10

Cg Superbe concert donné dans le cadre du festival annuel de musique sponsorisé par Robeco.

Construit sur le principe du crescendo progressif qui enfle jusqu’à un tutti déchaîné auquel succède un decrescendo symétrique qui s’achève lui-même sur un effilochement infini du son, le Ritual de Schnittke est une pièce d’introduction idéale pour un orchestre aussi brillant. L’apex médian est électrique… et je vois avec amusement un spectateur du balcon mettre les mains sur ses oreilles.

Symphonie de Haydn un peu pépère mais interprétée de manière extrêmement soyeuse par un orchestre très attentif à la couleur. L’acoustique légèrement réverbérante de la salle ne permet cependant pas d’obtenir la clarté que l’on associe de nos jours à la musique de Haydn. Jansons s’amuse à faire jouer les mesures de percussion qui accompagnent les 70 dernières mesures du finale par une fanfare de quatre instruments qui pénètre par l’arrière de la salle et s’avance progressivement jusqu’à la scène. Timing idéal pour combattre le côté un peu plan-plan de la musique.

La deuxième partie est consacrée à une interprétation proprement enthousiasmante de l’hypnotique dixième symphonie de Chostakovitch, qui me met presque toujours en joie (comme ici ou ). Si on peut peut-être reprocher à Jansons une certaine rigidité dans les tempi, l’expérience sonore est un enchantement grâce à la palette des timbres de l’orchestre et son attention à la beauté des lignes mélodiques. Comme d’habitude, le vertigineux deuxième mouvement me laisse avec un sourire béat gravé sur le visage. (Jansons le prend vite, mais pas tout à fait autant que Dudamel dans cet enregistrement étonnant.) L’accélération finale est aussi superbement négociée, ce qui permet d’achever l’exécution sur une note extrêmement spectaculaire.

C’est sans doute ce qui explique la standing ovation instantanée de l’ensemble de la salle, qui fait un triomphe à l’orchestre et à son chef. Je partage son enthousiasme.

Non seulement le billet du concert permet de prendre gratuitement les transports en commun avant et après le concert, mais les boissons servies avant le concert et à l’entracte sont gratuites ! Les Hollandais ont tout compris…


“Götterdämmerung”

Opéra de Seattle • 14.8.09 à 18h
Richard Wagner (1876)

Direction musicale : Robert Spano. Mise en scène : Stephen Wadsworth. Avec Janice Baird (Brünnhilde), Stig Andersen (Siegfried), Daniel Sumegi (Hagen), Gordon Hawkins (Gunther), Marie Plette (Gutrune), Stephanie Blythe (Waltraute / Deuxième Norne), Richard Paul Fink (Alberich), Luretta Bybee (Première Norne), Margaret Jane Wray (Troisième Norne), Julianne Gearhart (Woglinde), Michèle Losier (Wellgunde), Jennifer Hines (Flosshilde).

Final d’excellente tenue pour ce Crépuscule, avec une Janice Baird qui sort enfin de sa réserve pour donner à Brünnhilde l’épaisseur dramatique nécessaire à la dernière scène. Ce n’est pas la première Brünnhilde que je vois qui s’économise jusqu’à cette dernière scène : si on peut le comprendre sur certains plans, c’est dommage pour les spectateurs. Même si elle se lâche, Baird ne projette pas du tout dans le grave et ses aigus ne sortent pas très naturellement (elle adopte régulièrement une “posture de récital”, les deux mains à l’horizontal devant le diaphragme, comme pour visualiser l’effort à fournir).

Le Siegfried de Stig Andersen continue à jouer la sécurité et n’est jamais à plein régime, mais son implication dramatique lui gagne quand même la sympathie du public. On retrouve avec plaisir l’Alberich décidément enthousiasmant de Richard Paul Fink, tandis que Daniel Sumegi réussit parfaitement sa métamorphose de Fafner en Hagen. On sent qu’une attention particulière a été portée au choix des Nornes : avec Stephanie Blythe (ex-Fricka) et Margaret Jane Wray (ex-Sieglinde), cette première scène ouvre l’opéra sur une note de bonheur intense. Note de bonheur que l’on retrouve un peu plus tard lorsque Stephanie Blythe, décidément increvable, revient interpréter magnifiquement le monologue de Waltraute.

L’orchestre donne de loin sa meilleure prestation depuis le début du cycle, comme si l’approche de la fin le libérait d’une certaine retenue. Le chœur réalise une superbe prestation toute en puissance.

La mise en scène, comme celle d’Otto Schenk, à laquelle elle fait décidément beaucoup penser, se termine visuellement comme le livret l’exige : disparition du palais des Gibichung, récupération de l’anneau par les Filles du Rhin et mort de Hagen, embrasement de Valhalla… et avènement de l’après-Crépuscule. Je suis quand même gêné par la réutilisation des décors : c’est ainsi que la scène initiale de l’acte trois se déroule au Neidhöhle, à l’endroit-même ou Siegfried a tué Fafner… qui se trouve aussi être l’endroit où Siegmund a trouvé la mort. Ce n’est pas très cohérent si on essaie de coller au livret… et cela me semble un plaisir gratuit que de faire mourir Siegmund, Fafner et Siegfried au même endroit.

Je décide d’assister pour la première fois à la séance de questions-réponses avec le Directeur Général de l’Opéra de Seattle, Speight Jenkins, organisée après chaque représentation. Il est manifestement adulé par bonne quantité de spectateurs. Sa maîtrise du sujet et sa défense de certains choix de mise en scène sont remarquables. Plusieurs questions soulèvent des points très pertinents. Jenkins justifie la réutilisation des décors par une logique de leitmotive comparable à celle de la musique : je ne suis pas convaincu. Une dame apparemment allemande fait remarquer que l’endroit où Brünnhilde est endormie par Wotan fait un peu étriqué et n’évoque pas vraiment le sommet de la montagne auquel le livret fait référence plusieurs fois : j’approuve de tout cœur. Jenkins semble penser que la mise en scène de Wadsworth se distingue en s’achevant sur un visuel évoquant un nouveau monde. Il a tort : c’est le point de vue de la quasi-totalité des metteurs en scène contemporains… et il faut dire qu’il serait bien difficile d’interpréter ce final en majeur triomphant comme autre chose que la naissance d’un monde nouveau. Un monde nouveau, fait-il justement remarquer, dans lequel Alberich est a priori toujours en vie, donc dans lequel le mal n’est pas nécessairement absent.


“Moon”

AMC Loews Uptown 3, Seattle • 14.8.09 à 13h30
Duncan Jones (2009)

Moon Avec Sam Rockwell (Sam Bell), Kevin Spacey (la voix de GERTY),…

Un film de science-fiction assez réussi, qui rappelle à la fois la lourdeur psychologique de Solaris, les décors de la série Space 1999 ou encore — c’est intentionnel et très appuyé, mais avec un rebondissement inattendu — l’ordinateur têtu de 2001: A Space Odyssey, HAL.

Moon est l’histoire d’un homme qui vient de passer trois ans seul dans une station lunaire pour superviser l’extraction d’une substance permettant de produire de l’énergie sur Terre et qui s’apprête à rentrer retrouver sa famille au terme de son contrat. Mais voilà, quelques rebondissements pas très difficiles à voir venir — surtout si l’on a lu des critiques trop bavardes avant d’aller voir le film — vont perturber le déroulement des événements.

Belle réalisation (signée par le fils de David Bowie) pour ce film en huis-clos qui repose beaucoup sur la performance de son comédien quasi-unique, Sam Rockwell, sur la voix calme de Kevin Spacey, qui rappelle beaucoup celle de Douglas Rain, la voix du HAL de 2001, et sur la bande-son hypnotique signée Clint Mansell, qui fait quelques clins d’œil bien sentis à l’univers de la science-fiction (il me semble bien avoir entendu le fameux sifflet de marine de Star Trek).


“Away We Go”

Regal Meridian 16, Seattle • 13.8.09 à 19h
Sam Mendes (2009)

Away Avec John Krasinski (Burt Farlander), Maya Rudolph (Verona de Tessant), Carmen Ejogo, Catherine O’Hara, Jeff Daniels, Allison Janney, Jim Gaffigan, Samantha Pryor, Conor Carroll, Maggie Gyllenhaal, Josh Hamilton, Chris Messina, Melanie Lynskey…

Encore un très joli film de Sam Mendes, quoique sans doute moins inoubliable que Revolutionary Road. À la rencontre du “road movie” et de la comédie romantique dont tous les codes seraient chamboulés, Away We Go suit les pérégrinations d’un couple en quête d’un point d’attache dans une Amérique qui ne lui renvoie aucun repère auquel s’identifier.

Le couple central de Away We Go, interprété magnifiquement par John Krasinski et Maya Rudolph, se distingue nettement des stéréotypes du cinéma américain : à aucun moment la solidité de leur amour n’est mise en doute ; mais voilà, alors qu’ils attendent la naissance de leur premier enfant, ils se rendent compte qu’ils ne sentent aucun sentiment d’appartenance à la région dans laquelle ils vivent. Cette absence leur pèse : “Are we fuck-ups?”, se demande au début du film la merveilleuse Maya Rudolph.

Ces racines qui leur manquent, ils finiront par les trouver… mais pas sans avoir croisé la route d’une série de personnages superbes et jubilatoires, tous interprétés avec brio par l’une des meilleures brochettes de comédiens que l’on ait rassemblée récemment dans le même film. On y retrouve notamment l’exquise Allison Janney, actuellement à l’affiche à Broadway, ou encore le séduisant Chris Messina, vu deux jours plus tôt dans le délicieux Julie and Julia.

Le scénario, de manière pas très subtile, nous fait arriver de nous-mêmes à la conclusion évidente que, non, nos deux héros sont tout sauf des “fuck-ups”. Ils sont au contraire l’incarnation d’une belle relation saine et touchante, comme en témoigne la très belle scène où ils s’échangent des promesses sur un trampoline une nuit dans un jardin de Miami…

Bon, j’avoue : je devais initialement aller voir le spectacle du Teatro ZinZanni, un spectacle déjanté que j’avais déjà vu à San Francisco et dont la meneuse est actuellement la délicieuse Liliane Montevecchi. Mais la perspective de devoir supporter trois heures de spectacle “interactif” (c’est-à-dire induisant la crainte permanente d’être choisi comme victime) se terminant normalement par une bataille de tartes à la crème a eu raison de mon admiration pour la diva française. En outre, il s’est mis à pleuvoir des cordes au moment où j’aurais dû me mettre en route. J’ai pris cela pour un signe du ciel, d’autant que la pluie s’est arrêtée exactement au moment où il n’était plus possible d’arriver à l’heure.


“Das Barbecü”

ACT Theatre (Falls Theatre), Seattle • 13.8.09 à 14h
Musique : Scott Warrender. Livret et lyrics : Jim Luigs.

Mise en scène : Stephen Terrell. Direction musicale : Richard Gray. Avec Anne Allgood (Fricka, Erda, Needa et al.), Carter J. Davis (Siegfried, Alberich, Milam et al.), Jennifer Sue Johnson (Gutrune, Freia et al.), Billie Wildrick (Brünnhilde et al.), Richard Ziman (Wotan, Hagen, Gunther et al.)

En 1991, le Directeur Général de l’Opéra de Seattle eut l’idée de commander une comédie musicale destinée à être présentée en parallèle du Ring : Das Barbecü était né. L’idée est simple : raconter la saga du Ring en deux heures sur le registre parodique en la transposant au Texas (ce qui a l’effet induit malheureux de faire de la musique country l’idiome obligatoire du récit… mais on s’en remet).

Dire que la conception de cette comédie musicale est ingénieuse ne rend que très imparfaitement justice au talent de ses auteurs. C’est essentiellement l’histoire du Crépuscule des Dieux qui sert de trame à l’intrigue, même s’il y a des nombreuses références à d’autres scènes et même quelques flashbacks. Là où Das Barbecü fait très fort, outre le fait d’arriver à faire jouer tout cela par cinq comédiens seulement, c’est que la pièce parvient à se distancier de son matériau et à commenter l’action de manière assez efficace, en rajoutant même quelques points de vue particulièrement bien pensés.

C’est ainsi que la pièce s’ouvre et s’achève sur des scènes entre Wotan et Fricka (tous deux absents du “vrai” Crépuscule) : non seulement cela permet quelques traits d’humour savoureux (comme Fricka disant à Wotan d’aller retrouver sa “subterranean psychic bitch” — comprendre Erda), mais cela permet aussi de mettre les événements de la pièce en perspective.

Ma scène préférée est celle dans laquelle on découvre — grâce à la chanson “A Little House For Me” — ce qui s’est passé pendant les quelques heures de Rheingold où Freia a été la prisonnière des géants Fafner et Fasolt. Une autre vraie trouvaille consiste à faire chanter en parallèle par Fricka et Siegfried une chanson mélancolique sur le mari qu’elle a perdu (Fricka) et sur la figure paternelle que Siegfried croit identifier a posteriori dans le personnage qui lui a barré la route de sa lance alors qu’il allait libérer Brünnhilde.

Et sans parler de toutes les petites idées comiques bien trouvées, comme le fait de faire souffrir Hagen de narcolepsie ou les nombreuses références plus ou moins appuyées à la consanguinité générale des personnages.

Bref, malgré quelques longueurs, tout cela est réjouissant et plein d’invention… et constitue un à-côté idéal à un cycle complet du Ring. La qualité d’ensemble de la production est remarquable et le décor de David Zinn est d’une richesse quasi-miraculeuse pour la petite scène du Falls Theatre. Les cinq comédiens impressionnent par la rapidité avec laquelle ils passent d’un personnage à l’autre. Chapeau.

La pièce affirme (arbre généalogique à l’appui dans le programme) qu’Erda est la mère de toutes les Valkyries, ce dont je doute. Wagner ne nous donne jamais la clé, mais il me semble plus logique de penser qu’Erda n’est la mère que de Brünnhilde.


“Siegfried”

Opéra de Seattle • 12.8.09 à 18h
Richard Wagner (1876)

Direction musicale : Robert Spano. Mise en scène : Stephen Wadsworth. Avec Stig Andersen (Siegfried), Janice Baird (Brünnhilde), Greer Grimsley (Wotan), Richard Paul Fink (Alberich), Dennis Petersen (Mime), Daniel Sumegi (Fafner), Maria Streijffert (Erda), Julianne Gearhart (L’Oiseau de la Forêt).

J’approche toujours Siegfried avec crainte car j’accroche beaucoup moins à cet épisode du Ring qu’aux autres. Lorsque le Directeur Général de l’Opéra de Seattle, Speight Jenkins, est apparu sur scène avant la représentation pour annoncer que Stig Andersen se débattait avec une infection virale, j’ai su que ce n’était pas ma soirée, d’autant que cela signifiait donc que le dernier quart d’heure allait se jouer entre un Siegfried en petite forme et une Brünnhilde (Janice Baird) que je ne trouve pas à la hauteur du rôle.

Le premier acte a été assez plat, noyé dans une sorte de léthargie générale, avec même d’assez sérieux problèmes de mise en place. Même si je me réjouissais de retrouver le Mime de Dennis Petersen, qui m’avait beaucoup plu dans Rheingold, il a bien fallu reconnaître que tout cela manquait d’allant.

Le deuxième acte a été bien plus captivant, avec de superbes confrontations Alberich/Wotan et Alberich/Mime. Richard Paul Fink (Alberich), Dennis Petersen (Mime) et Greer Grimsley (Wotan) dominent vraiment la distribution en proposant des interprétations remarquables.

Le troisième acte commence très fort avec un très joli duo entre Wotan et l’Erda très convaincante de Maria Streijffert. Puis la confrontation entre Wotan et Siegfried permet à Greer Grimsley de tirer sa révérence en beauté : son Wotan a été superbe de bout en bout. Puis vient le moment redouté où Siegfried réveille Brünnhilde et, comme prévu, on s’ennuie ferme. On se laisse même aller à une légère somnolence, pour la première fois depuis le début de ce Ring.

Curieusement, à une exception près, Siegfried réutilise des décors déjà vus dans les épisodes précédents. C’est normal, bien sûr, à la fin du troisième acte, qui se passe au même endroit que la fin de Die Walküre… mais c’est beaucoup plus surprenant de voir le deuxième acte se passer au même endroit que la fin du deuxième acte de Walküre — c’est même assez perturbant sur le plan logique.

Un épisode donc assez contrasté. Espérons que le Crépuscule viendra achever l’aventure sur une note plus réussie.


“Catch Me If You Can”

5th Avenue Theatre, Seattle • 11.8.09 à 19h30
Musique : Marc Shaiman. Lyrics : Scott Wittman & Marc Shaiman. Livret : Terrence McNally.

Catchme Mise en scène : Jack O’Brien. Direction musicale : John McDaniel. Avec Norbert Leo Butz (Carl Hanratty), Aaron Tveit (Frank Abagnale, Jr.), Tom Wopat (Frank Abagnale, Sr.), Rachel de Benedet (Paula Abagnale), Kerry Butler (Brenda Strong)…

Le hasard a voulu que les créateurs de la nouvelle comédie musicale Catch Me If You Can choisissent Seattle pour peaufiner leur œuvre avant une éventuelle production new-yorkaise. Programme plutôt alléchant à première vue puisque le film de Stephen Spielberg de 2002 fournit un matériau dramatique plutôt riche et que les auteurs ne sont pas n’importe qui : l’immense Terrence McNally pour le livret et le duo Marc Shaiman / Scott Wittman, déjà à l’origine de Hairspray (d’ailleurs créé à Seattle), pour la partition.

Ma déception a été à la hauteur des espoirs que pouvaient faire naître la description du projet.

Avant tout, c’est la première fois que, plusieurs heures après un spectacle musical, j’ai encore les tympans endoloris. Le niveau sonore de ce spectacle est tout simplement scandaleux. Il semble que les comédies musicales se soient lancées dans une course au volume sonore avec Passing Strange, puis la reprise de Hair. Non, un spectacle de théâtre musical n’est pas un concert des Sex Pistols… et ce n’est pas parce que c’est fort que c’est bien. Même les scènes parlées arrachent les tympans, alors qu’elles permettaient au moins de souffler dans Passing Strange.

Et puis, l’œuvre multiplie les maladresses sur le plan dramatique.

D’abord, le livret oublie paradoxalement de s’intéresser à son personnage principal : on ne voit presque jamais Frank Abagnale (le personnage de DiCaprio) à l’œuvre en train d’utiliser son charme et son assurance insensée pour se faire passer pour un pilote, un docteur, etc. Au lieu de cela, le livret multiplie les scènes montrant Carl Hanratty, le pauvre agent du FBI (le personnage de Hanks), réduit à une caricature pathétique digne d’un clown de mauvais dessin animé.

Ensuite, les auteurs pensent pouvoir s’affranchir à bon compte de bon nombre de conventions théâtrales en utilisant un subterfuge de mauvais aloi : la première scène montre l’arrestation d’Abagnale par Hanratty. L’histoire d’Abagnale telle qu’elle est racontée par la suite n’est pas qu’un flash-back, elle est aussi présentée comme une sorte de spectacle télévisé de variétés : l’orchestre est donc visible en arrière-plan pendant la quasi-totalité de la pièce et les personnages sont plus d’une fois conscients de sa présence — ils sont d’ailleurs aussi conscients de la présence des spectateurs, ce qui pose de sérieux problèmes sur le plan dramatique. En gros, on est chez Guignol. (Et je passe rapidement par charité sur la séquence karaoké du second acte.)

Et puis il est triste de constater qu’en 2009 on puisse écrire une partition de comédie musicale qui soit aussi peu préoccupée de raconter une histoire. La plupart des chansons sont des chansons d’atmosphère. Quand elles se préoccupent de dire quelque chose, on a droit à des lyrics inoubliables comme “I wouldn’t have been surprised if he changed his diaper on his own” (dans la bouche de la mère de Frank, répondant à des questions d’Hanratty). Et c’est bien dommage, car Marc Shaiman est un excellent compositeur et sa partition contient de nombreuses pages parmi les plus belles que j’aie entendues depuis dix ans.

La mise en scène n’est pas plus convaincante : la plupart des scènes sont jouées sur une scène noire, avec un ou deux éléments de mobilier, des lumières incroyablement blafardes et des projections peu convaincantes derrière l’orchestre. Bref, des images assez peu réussies, même si les costumes de Bob Mackie sont, eux, un régal pour les yeux.

Les comédiens s’en sortent honorablement, mais on est triste pour Norbert Leo Butz qu’il soit enfermé dans un rôle de clown aussi peu subtil et on ne peut s’empêcher de penser qu’Aaron Tveit a surtout été choisi parce qu’il est très à son avantage lorsqu’il retire sa chemise (à deux reprises), ce qui devrait attirer en masse toute une classe d’âge — garçons et filles confondus — si le spectacle ouvre jamais ses portes à Broadway. À supposer qu’il lui reste un filet de voix d’ici là, car le moins qu’on puisse dire est que la partition est exigeante sur ce plan-là : le pauvre Tom Wopat en fait déjà les frais de manière très perceptible.

The Bottom Line: The word “misguided” might have been coined to describe this production. The worst offender is the scandalous level of amplification in the theatre — several hours after the show, my eardrums are still aching. No, making it loud doesn’t make it good. The many faults of the libretto are saddening. First of all, it spends way too little time on the main character and the way he uses his self-assurance and charm to have his way and deceive just about everybody. Secondly, the show uses a lame framing device — a TV show — that allows the characters to acknowledge the presence of the orchestra and, in the worst moments, of the audience as well, thus committing many sins against the gods of the theatre. The overall quality of writing is very poor, with the character of the FBI agent mostly portrayed as a two-dimensional clown and some particularly weak lyric-writing (that is, when the lyrics aren’t drowned by the amplification). All of which is a shame, because the story obviously has a lot of potential, and Marc Shaiman’s score might be the most tuneful and thrillingly melodic new piece of music heard in the past ten years.


“Julie & Julia”

AMC Pacific Place 11, Seattle • 11.8.09 à 13h30
Nora Ephron (2009)

Julia Avec Meryl Streep (Julia Child), Amy Adams (Julie Powell), Stanley Tucci (Paul Child), Chris Messina (Eric Powell)…

Un film loufoque, inclassable et irrésistible à la fois. Pour se changer les idées après un travail déprimant, Julie se fixe un objectif : réaliser en un an l’ensemble des recettes retranscrites par Julia Child dans son opus mythique, Mastering the Art of French Cooking. Le film suit en parallèle les progrès de Julie et les aventures de Julia Child lors de son séjour à Paris entre 1948 et 1954 ainsi que ses efforts pour faire publier son livre.

Le nom de Julia Child est mythique, aux États-Unis : non seulement cette Californienne a co-écrit (avec Simone Beck) le premier livre de recettes françaises en anglais — constamment réédité depuis sa première apparition en 1961 —, mais elle est aussi devenue par la suite une figure de la télévision avec sa silhouette dégingandée, sa voix aux modulations caractéristiques et une forme de décontraction qui a beaucoup contribué à démystifier et à démocratiser la cuisine de qualité pour les ménagères américaines.

Dire que Meryl Streep s’en donne à cœur joie dans son interprétation de Julia Child ne rend que très imparfaitement hommage à une performance éblouissante et profondément jubilatoire. On a déjà tout dit sur les talents multiples de Streep, et c’est sans doute un hommage supplémentaire que de constater qu’elle parvient encore à nous étonner. Son duo avec Stanley Tucci est réjouissant : quelle leçon de cinéma !

L’autre volet du film est peut-être un peu moins inoubliable, notamment parce que les aventures de Julie et de son mari se déroulent finalement presque sans obstacle : la conquête progressive du livre de recettes semble trop facile. Seuls l’ébouillantage du homard, la cuisson du bœuf bourguignon et le désossement du canard représentent des difficultés passagères vite surmontées.

On peut aussi reprocher au film de se terminer un peu en queue de poisson. Certes, le scénario est basé sur un récit lui-même tiré d’une aventure réelle et Julie n’a jamais rencontré Julia, même si son aventure culinaire a eu lieu en 2002, avant la mort de Julia Child. Mais on aurait aimé que les auteurs trouvent un moyen de terminer sur une note un peu plus dramatique.

Jolie partition d’Alexandre Desplat.

Même si on observe avec satisfaction de réels efforts pour que les mots français soient prononcés correctement, l’un passe entre les mailles du filet : “bœuf”, que tout le monde dans le film prononce comme “bouffe”.


“Die Walküre”

Opéra de Seattle • 10.8.09 à 18h
Richard Wagner (1870)

Direction musicale : Robert Spano. Mise en scène : Stephen Wadsworth. Avec Greer Grimsley (Wotan), Janice Baird (Brünnhilde), Stuart Skelton (Siegmund), Margaret Jane Wray (Sieglinde), Stephanie Blythe (Fricka), Andrea Silvestrelli (Hunding), Miriam Murphy (Gerhilde), Sally Wolf (Helmwige), Luretta Bybee (Waltraute), Jennifer Hines (Schwertleite), Marie Piette (Ortlinde), Sarah Heltzel (Siegrune), Michèle Losier (Grimgerde), Maria Streijffert (Rossweisse).

Pour ce deuxième épisode, l’Opéra de Seattle propose une Walküre digne des meilleures scènes internationales, avec notamment un début de deuxième acte d’une superbe intensité dramatique, grâce à la Fricka époustouflante de Stephanie Blythe et au Wotan très intense de Greer Grimsley. Même l’orchestre parvient à sortir de la relative torpeur dans laquelle il semblait enfermé dans Rheingold et nous offre quelques envolées qui prennent aux tripes.

La confrontation entre Fricka et Wotan et le long monologue de Wotan expliquant la complexité de sa situation à Brünnhilde prennent, du coup, une dimension réellement monumentale. J’ai été scotché sur mon siège par l’intensité de ces scènes. Il faut également rendre hommage à l’auteur de la traduction qui est utilisée pour les surtitres, Jonathan Dean, car son texte, qui s’astreint manifestement à n’utiliser que des mots très simples pour bâtir des phrases d’une totale limpidité, contribue grandement à éclairer les situations représentées sur scène. Cette simplicité a d’ailleurs pour effet inévitable de déclencher régulièrement l’hilarité d’une partie du public — une réaction peu surprenante et qui montre un niveau d’implication plutôt supérieur à la moyenne de la part du public de Seattle.

Le reste de la représentation est de bon niveau, même si on n’atteint pas les mêmes sommets. Le premier acte est un peu lent, comme si Robert Spano se prenait pour Lorin Maazel. Le Siegmund de Stuart Skelton est correct, en amélioration par rapport à sa performance zurichoise ; la Sieglinde de Margaret Jane Wray (déjà entendue en Gutrune au Met) est solide ; quant à Andrea Silvestrelli, il est heureusement un peu moins stressant en Hunding que la veille en Fasolt.

La deuxième partie de la représentation est marquée par la Brünnhilde à peine satisfaisante de Janice Baird. Elle commence bien peu glorieusement, avec des “Hojotoho” vraiment pas convaincants, puis elle s’améliore progressivement, sans jamais avoir l’air complètement à l’aise. On est un peu soulagé que Wotan (qui, lui, finit la représentation en grande forme) se décide enfin à l’endormir dans le dernier tableau car cela signifie une relative tranquillité jusqu’à la fin de Siegfried.

Du côté de la production, le parti pris monumental des décors se poursuit dans une parfaite continuité stylistique. On est un peu surpris que le décor du début du deuxième acte soit le même que celui du premier acte, mais ça ne fonctionne finalement pas si mal. Le décor de la fin du deuxième acte rappelle vraiment beaucoup Otto Schenk. Quant à celui du troisième acte, c’est de loin le moins réussi jusqu’à présent : figurant un sentier qui grimpe à flanc de montagne, il ne laisse que peu de place aux nombreux personnages pour se déplacer.

On a l‘habitude d’assister à toutes sortes de manifestations d’originalité vestimentaire lors des représentations du Ring, à commencer bien sûr par les dames se promenant avec le casque à pointes de Brünnhilde, mais le monsieur portant ce qui ressemble fort à un uniforme de la Wehrmacht (y compris le brassard, mais avec un motif alternatif à la place de la croix gammée) a peut-être un peu dépassé les bornes…


Shopping in Seattle…

10.8.09

Au cours d’une petite promenade fort agréable dans le centre-ville de Seattle et dans ses centres commerciaux, j’ai eu la surprise de découvrir trois enseignes fort intéressantes et jamais vues ailleurs… un exploit assez remarquable à l’époque de la mondialisation galopante.

Seattle est la seule région des États-Unis avec l’agglomération de San Francisco à accueillir une boutique du géant japonais Daiso, où l’on trouve des milliers de produits plus ou moins identifiables à petit prix. Le défi, bien entendu, est de comprendre ce que l’on voit en traversant les allées, d’autant que la plupart des étiquettes sont uniquement en japonais. L’occasion de faire un stock de ces indispensables lingettes rafraîchissantes poudrées…

Au rayon nourriture, ensuite, un détour par la boutique de fromage Beecher’s s’impose : non seulement on y voit les ouvriers préparer en direct le cheddar maison, le Flagship, mais on peut aussi y découvrir quelques variétés fort intéressantes de fromages, comme cette tomme au lait de chèvre de chez Laura Chenel qui a laissé mes papilles en émoi.

Pour finir, toujours au rayon gastronomique, la chocolaterie locale Dilettante propose de somptueuses boissons à base de chocolat et de café. Le Xtra dark mochasucculent mélange de café et de chocolat à 72 % de cacao, est à se damner de plaisir.


“Das Rheingold”

Opéra de Seattle • 9.8.09 à 19h
Richard Wagner (1869)

Direction musicale : Robert Spano. Mise en scène : Stephen Wadsworth. Avec Greer Grimsley (Wotan), Kobie van Rensburg (Loge), Richard Paul Fink (Alberich), Julianne Gearhart (Woglinde), Michèle Losier (Wellgunde), Jennifer Hines (Flosshilde), Andrea Silvestrelli (Fasolt), Stephanie Blythe (Fricka), Daniel Sumegi (Fafner), Maria Streijffert (Erda), Dennis Petersen (Mime), Marie Plette (Freia), Jason Collins (Froh), Gordon Hawkins (Donner).

L’Opéra de Seattle monte un cycle complet du Ring tous les quatre ans environ depuis 1975. Trois productions différentes se sont succédées depuis l’origine ; c’est en 2001 qu’a été créée la mise en scène de Stephen Wadsworth utilisée cette année (avec des décors de Thomas Lynch, des costumes de Martin Pakledinaz et des lumières de Peter Kaczorowski).

La salle actuelle, le Marion Olivier McCaw Hall, est un gigantesque auditorium de 2900 places inauguré en 2003. Son volume est en soi un véritable défi : outre une acoustique un peu étouffée — sans doute par crainte d’une trop grande réverbération —, la distance ressentie par rapport à la scène ne favorise guère l’intimité indispensable à la plénitude de l’expérience théâtrale.

La question de l’acoustique reste entière pour ce Rheingold : alors que les voix sont assez remarquablement projetées, le son de l’orchestre se caractérise par une grande monotonie qui n’est sans doute pas imputable qu’à la baguette paresseuse de Robert Spano. Du coup, les grands jalons qui structurent la partition de Wagner ont tendance à disparaître : l’apparition du thème du renoncement à l’amour passerait presque inaperçue ; l’arrivée des géants, même si elle est saluée par une nuance perceptible, reste beaucoup trop discrète ; toute la scène finale de l’ascension vers Vallhala est bien trop en demi-teinte. Certaines sections de l’orchestre — les cuivres, en particulier — sont de toute façon un peu trop fragiles pour être mises trop nettement au premier plan ; ce nivellement acoustique plus ou moins forcé rend sans doute un peu service à un orchestre légèrement au-dessus de son niveau de confort. (On est quand même un peu agacé d’entendre le trompette solo déraper deux fois dans le leitmotiv de l’or du Rhin, qui n’est pas si compliqué.) 

Le problème du rapport scène-salle est en revanche réglé sans état d’âme en s’appuyant sur des visuels monumentaux. Aucun doute, cette production fait “riche” — on est, après tout, dans la contrée de Boeing et de Microsoft. Le décor de la première scène provoque des applaudissements spontanés dans la salle lorsque le rideau se lève : on se trouve dans la droite ligne des visuels de la désormais défunte production d’Otto Schenk pour le Metropolitan Opera de New York, mais avec des lumières plus vives qui ne sont pas loin d’évoquer un spectacle de parc d’attractions — on est un peu surpris au départ, mais on finit par s’habituer. Le décor du Nibelheim, tout en lumière noire, est assez somptueux ; il permet de beaux effets pour les métamorphoses d’Alberich. Les autres scènes sont jouées dans un sous-bois tout aussi monumental baigné de lumières bleues, vertes et rouges.

La mise en scène de Stephen Wadsworth soulève une question assez rare à l’opéra : un excès de direction d’acteurs peut-il conduire à une impression de trop-plein ? C’est un peu ce qu’a provoqué chez moi une mise en scène attentive à justifier chaque mot sur le plan dramatique et à éviter scrupuleusement toute contradiction entre le texte et l’action. En outre, jamais aucun comédien ne reste immobile plus d’une minute : les reconfigurations permanentes finissent par donner le tournis, même si aucune n’est gratuite… un exploit suffisamment rare pour mériter au moins une mention admirative. Il y a même une ou deux trouvailles assez malignes qui viennent enrichir le livret sans le contredire (par exemple, le fait que Wotan mange l’une des dernières pommes de Freia avant de descendre au Nibelheim pour reprendre des forces avant le voyage).

La qualité du plateau, enfin, est globalement satisfaisante et finalement assez homogène, même si deux moutons noirs se détachent : le Loge indigne de Kobie van Rensburg et le Fasolt très peu assuré d’Andrea Silvestrelli (encore un chanteur qui rend le public nerveux à chacune de ses interventions ; je tremble à l’avance de l’entendre en Hunding dans Walküre). À l’autre extrémité du spectre, Stephanie Blythe campe une Fricka à qui rien ne semble résister ; cette assurance presque insolente lui gagne naturellement la sympathie du public, bien que la justesse stylistique n’y survive pas nécessairement.

Pour le reste, les prestations sont tout à fait honnêtes : Richard Paul Fink confirme qu’il n’a pas de concurrence sérieuse dans le rôle d’Alberich, auquel il donne une vraie consistance dramatique au-delà de la simple prestation vocale ; Greer Grimsley donne à Wotan une belle autorité tranquille qui lui permet de se détacher des autres personnages… et il nous tarde d’entendre le Mime de Dennis Petersen dans Siegfried tant son apparition dans ce Rheingold suscite l’adhésion.

Le public de Seattle réserve une ovation très exagérée à l’ensemble de la troupe, y compris aux chanteurs les moins bons, lors des saluts. Un peu de discrimination ne nuirait pas…

Dans le salon réservé aux "gros” donateurs (le “Valhalla Lounge”, bien sûr), je m’amuse à observer l’avidité avec laquelle on se jette sur les plateaux de fromage : on a beau avoir de l’argent, on reste humain. (Il faut dire que le fromage est délicieux.)


“The Temperamentals”

Barrow Group Theatre, New York • 8.8.09 à 20h
Jon Marans

Mise en scène : Jonathan Silverstein. Avec Thomas Jay Ryan (Harry Hay), Michael Urie (Rudi Gernreich), Tom Beckett, Matthew Schneck, Sam Breslin Wright.

Deuxième spectacle de la journée et découverte d’un deuxième théâtre que je ne connaissais pas encore : New York est décidément riche.

The Temperamentals est une petite pièce qui explore un aspect peu connu de l’activisme homosexuel dans les années 1950, bien avant les émeutes de Stonewall et le mouvement de libération gay des années 1970. On y découvre comment un dénommé Harry Hay et quelques autres ont fondé la “Mattachine Society”, une association qui tentera de faire progresser la cause des homosexuels pendant quelques années avant de s’auto-dissoudre. Le titre de la pièce, The Temperamentals, est une référence à l’un des noms de code qu’utilisaient les homosexuels de l’époque pour se désigner.

La pièce attire pas mal le public new-yorkais car le rôle de l’amant autrichien de Harry Hay, Rudi Gernreich, est joué par Michael Urie, qui interprète le rôle de Marc dans la série télévisée culte Ugly Betty.

L’écriture est remarquable, rythmée, voire carrément virtuose par moments, même si elle souffre d’un syndrome malheureusement trop fréquent : elle ne parvient pas à s’arrêter au moment où l’effet dramatique serait le plus fort. Le dernier quart d’heure, qui semble durer une heure, est parfaitement inutile. L’auteur Jon Marans s’est inspiré de personnages réels qu’il a bien sûr colorés de sa plume, et le résultat est parfaitement probant.

Plus encore, c’est la qualité de la mise en scène qui impressionne. Sur une petite scène carrée entourée par des gradins sur deux côtés opposés et meublée en tout et pour tout de six chaises, le metteur en scène Jonathan Silverstein, remarquablement aidé par les lumières de Josh Bradford, crée une atmosphère oppressante parfaitement adaptée au propos. Ça pourrait être prétentieux, mais ça se contente d’être d’une efficacité redoutable.

La distribution est tout aussi remarquable, d’autant que trois des comédiens jouent plusieurs rôles avec une facilité déconcertante. Les deux personnages principaux sont particulièrement attachants grâce au talent de Thomas Jay Ryan dans le rôle de Harry Hay et de Michael Urie dans le rôle de Rudi Gernreich. On est un peu loin de Ugly Betty, mais finalement pas tant que ça puisque Gernreich était un créateur de costumes parfois un peu extravagant — on lui doit notamment les combinaisons lunaires de la série Cosmos 1999.


“The Marvelous Wonderettes”

Westside Theatre (Upstairs), New York • 8.8.09 à 15h
Écrit par Roger Bean.

Wonderettes Mise en scène : Roger Bean. Direction musicale : Michael Borth. Avec Bets Malone (Suzy [understudy/remplaçante]), Misty Cotton (Missy), Christina DeCicco (Cindy Lou), Lindsay Mendez (Betty Jean).

Encore une comédie musicale construite autour d’un catalogue de standards et dont l’affiche ne crédite donc pas de compositeur. Il y a de quoi rester perplexe a priori, sachant qu’une telle configuration ne permet que très rarement de raconter véritablement une histoire en mettant les chansons au service de l’action.

Mais il y a des cas où la recette peut produire des résultats satisfaisants, et c’est le cas en l’occurrence, pour au moins trois raisons : d’abord parce que l’écriture est fine et assume intelligemment la légèreté du propos ; ensuite parce que les standards en question sont ceux des années 1950 et 1960, deux décennies que la musique de variété ne surpassera jamais ; et, de manière assez cruciale, parce que les quatre comédiennes / chanteuses sont excellentes.

The Marvelous Wonderettes est l’histoire de quatre filles : dans le premier acte, elles constituent le quatuor vocal qui assure le spectacle du “Senior Prom” de leur lycée en 1958 ; dans le deuxième acte, elles acceptent de chanter à nouveau lors des retrouvailles de la promotion dix ans plus tard, en 1968. Dans les deux cas, elles égrènent les standards en intercalant des références à leur vie sentimentale.

Ce procédé dramatique n’est pas sans rappeler celui de Vanities, mais le traitement est infiniment plus léger. The Marvelous Wonderettes est une comédie décomplexée et légère, dont l’attrait provient en bonne partie de la bonne humeur générale et du charme des interprètes. Les arrangements vocaux, soit pour quatre voix, soit pour une voix principale et trois voix de “back-up”, sont superbes et contribuent aussi au plaisir des spectateurs.

Bien sûr, cet enchaînement de tubes finit un peu par lasser, mais l’essentiel est qu’on a passé un moment léger et divertissant en compagnie d’une troupe drôlement attachante.