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Posts from July 2009

“Friederike”

Opéra Berlioz, Montpellier • 31.7.09 à 21h
Franz Lehár (1928), livret de Ludwig Herzer et Fritz Löhner-Beda

Orchestre National de Montpellier Languedoc-Roussillon, Lawrence Foster. Avec Nicola Beller Carbone (Friederike), Marius Brenciu (Goethe), Yves Saelens (Lenz), Mirjam Neururer (Salomea)…

Belle idée de la part du Festival de Montpellier que de proposer en deuxième partie de cette soirée de clôture une version concert de ce singspiel rarement entendu du génial Franz Lehár (et dont, par coïncidence, un enregistrement a priori alléchant — avec Klaus Florian Vogt en Goethe — est annoncé chez CPO dans quelques jours). Les dialogues ont été supprimés et remplacés par un récit ânonné sans beaucoup d’inspiration par une comédienne dont le programme de salle choisit sagement d’omettre le nom. 

La partition de Lehár est d’une impressionnante richesse mélodique et elle reste le plus souvent dans le registre de la ballade, même si la valse et la polka font de discrètes mais remarquées apparitions. Le grand air de tristesse de l’héroïne dans le deuxième acte, “Warum hast du mich wachgeküsst?”, est une petite merveille, à la fois pour son invention mélodique et pour le somptueux accompagnement orchestral en secondes descendantes, d’une tristesse infinie. (Il a d’ailleurs été enregistré par Barbara Hendricks sur son CD d’airs d’opérettes, avec… un certain Lawrence Foster. La version anglaise, “Why Did You Kiss My Heart Awake?”, est très présente sur les anthologies d’opérette.)

Interprétation très honnête dans l’ensemble, quoique le pauvre Marius Brenciu (déjà aperçu en Lenski dans un Eugène Onéguine bien peu convaincant) glace régulièrement les sangs des spectateurs avec ses aigus mal assurés. Lawrence Foster et l’Orchestre National de Montpellier réservent des égards immenses à la partition — peut-être un peu trop, d’ailleurs, par moments : la polka en perdrait presque sa charmante rusticité.


Récital Pires/Gomziakov à Montpellier

Opéra Berlioz, Montpellier • 31.7.09 à 18h
Maria João Pires, piano
Pavel Gomziakov, violoncelle

Œuvres de Chopin et de Liszt.

Première partie du concert de clôture du Festival de Montpellier avec un récital finalement assez peu engageant. Le Chopin de Maria João Pires est léger, aérien, clair, étonnamment diaphane dans les passages les plus virtuoses. L’âme de Chopin semble disparaître avec la texture.

Les œuvres jouées en duo avec Pavel Gomziakov retrouvent un peu de leur consistance car le jeu du violoncelliste russe est grave et dense.

Globalement, on reste un peu sur sa faim… d’autant que la salle est un peu froide et épouvantablement bruyante. Un proche de Pires (il file dans les coulisses dès la fin du récital) est obligé d’organiser une claque solitaire en criant “bravo” tandis que les applaudissements mous ne réussissent pas à provoquer un bis.


Concert Orchestre du Mariinsky / Gergiev à Baden-Baden (2)

Festspielhaus, Baden-Baden • 26.7.09 à 18h
Orchestre et Chœur du Théâtre Mariinsky, Valery Gergiev

Rachmaninov : concerto pour piano n° 3 (Alexei Volodin, piano)
Chostakovitch : symphonie n° 15

Volodin est tellement à l’aise dans le pourtant redoutable troisième concerto de Rachmaninov qu’il se permet d’accélérer de manière insolente certains des passages les plus ardus. Son interprétation met merveilleusement en valeur la charge émotionnelle de cette partition ô combien romantique. Gergiev, très en forme, est parfaitement en phase avec le soliste et le cheminement vers la culmination finale est étourdissant.

On est aux antipodes de l’interprétation particulièrement décevante entendue il y a près d’un an avec le même Volodin et le même Gergiev, mais à la tête du LSO.

Quant à la symphonie de Chostakovitch et ses étonnantes citations musicales, c’est un petit bijou au style parfaitement maîtrisé, interprété avec une rigueur et une subtilité remarquables. On est plus proche de la version Haitink / ONF entendue en décembre 2006 que de la version Haitink / LSO, entendue en janvier de la même année. On retrouve cette impression que la partition ouvre la porte vers des mondes nouveaux et inattendus, aux possibilités innombrables et fascinantes…


Concert Orchestre du Mariinsky / Gergiev à Baden-Baden

Festspielhaus, Baden-Baden • 25.7.09 à 19h
Orchestre et Chœur du Théâtre Mariinsky, Valery Gergiev

Rachmaninov : concerto pour piano n° 2 (Alexei Volodin, piano)
Chostakovitch : symphonie n° 13 (Sergei Aleksashkin, basse)

Le festival d’été de Baden-Baden accueille cette année l’orchestre du Théâtre Mariinsky et son directeur musical, Valery Gergiev. En marge du Iolanta de Tchaïkovski avec Anna Netrebko, ils consacrent quatre concerts à une série de symphonies de Chostakovitch (les numéros 1, 5, 7, 13 et 15), avec d’autres œuvres russes en complément de programme.

Le concert est de qualité sans être inoubliable. Dans la symphonie “Babi Yar”, Gergiev ne parvient que très occasionnellement à évoquer cette atmosphère éthérée et tragique qui la rend habituellement si fascinante (voir pour s’en convaincre l’enregistrement de Jansons avec l’orchestre de la radio bavaroise et le même Sergei Aleksashkin). On est loin, très loin, des sommets atteints par Temirkanov avec le LSO lors de ce concert.

J’ai beaucoup trop écouté les concertos pour piano de Rachmaninov à une époque, mais je suis toujours surpris de constater à quel point ils peuvent me transporter, parfois sans prévenir. Il s’est produit plusieurs de ces moments magiques, dus largement à la belle virtuosité romantique d’Alexei Volodin. Il me tarde de l’entendre demain dans le troisième concerto.

Discrimination scandaleuse : à la sortie du concert, les ouvreuses offrent des roses à toutes les spectatrices. Les hommes, eux, repartent les mains vides.


“Hamlet”

Wyndham’s Theatre, Londres • 19.7.09 à 15h
Shakespeare (vers 1600)

Mise en scène : Michael Grandage. Avec Jude Law (Hamlet), Kevin R. McNally (Claudius), Penelope Wilton (Gertrude), Gugu Mbatha-Raw (Ophelia), Alex Waldmann (Laertes), Ron Cook (Polonius), Matt Ryan (Horatio)…

Dernière étape de la saison organisée dans le West End par le Donmar Warehouse : on avait commencé par un superbe Ivanov puis, après un Twelfth Night que j’ai décidé au dernier moment de ne pas aller voir est venu le curieux mais intéressant Madame de Sade. Cette dernière pièce était assez attendue puisqu’elle voit le célèbre Jude Law s’attaquer au rôle de Hamlet.

On voit beaucoup de vedettes du cinéma ou de la télévision sur les planches ces temps-ci (Jane Fonda ici, Daniel Radcliffe , Angela Lansbury ici, pour ne donner que trois exemples). Dans une certaine mesure, il s’agit pour les producteurs d’attirer le chaland avec un “nom” jouissant d’une forte popularité. Mais il paraît évident que les intéressés cherchent aussi à prouver ou à se prouver qu’ils sont capables de revenir aux racines de l’art dramatique en se confrontant en direct au public de théâtre.

Jude Law a choisi l’un des rôles les plus redoutables du répertoire en se mesurant au légendaire Prince du Danemark. Il s’en sort plutôt avec les honneurs, même si son interprétation toute en puissance et en énergie ne laisse que peu de place à la subtilité et à l’introspection. Son Hamlet est un jeune-homme en colère, pas un orphelin perturbé.

(Hamlet admoneste les comédiens à qui il a demandé de représenter le meurtre de son père au début de la scène 2 de l’acte III : il leur recommande de privilégier la subtilité aux gestes trop démonstratifs. On se dit par moments que Jude Law aurait pu s’appliquer ces préceptes.)

La mise en scène de Michael Grandage est, comme d’habitude, particulièrement léchée sur le plan visuel. (C’est Kenneth Branagh qui devait mettre ce Hamlet en scène, mais il s’est retiré en raison d’un conflit d’emploi du temps.) L’utilisation d’une bande son particulièrement bien conçue permet d’ajouter quelques effets sonores à l’effet dramatique incontestable aux moments-clés de l’action. C’est du très joli théâtre, très efficace.

Outre le “To be or not to be” que tout le monde connaît, un grand nombre de citations tirées de Hamlet sont devenues très familières : “Brevity is the soul of wit”, “What a piece of work is man!”, “Neither a borrower nor a lender be”, “To thine own self be true”, “Something is rotten in the state of Denmark”, “Good night, sweet prince / And flights of angels sing thee to thy rest”… sans compter la phrase “Rosencrantz and Guildenstern are dead”, devenue le titre d’une pièce de Sam Stoppard.


“Harry Potter and the Half-Blood Prince”

Barbican Cinema One, Londres • 19.7.09 à 11h
David Yates (2009). Avec Daniel Radcliffe (Harry Potter), Michael Gambon (Dumbledore), Jim Broadbent (Professor Slughorn), Rupert Grint (Ron Weasley), Emma Watson (Hermione Granger), Alan Rickman (Severus Snape), Maggie Smith (Minerva McGonagall), Helena Bonham Carter (Bellatrix Lestrange), …

Dire qu’on en est déjà au sixième… Impressions mitigées pour le moins car, si la réalisation est une réussite incontestable (les images de Bruno Delbonnel sont superbes), le scénario laisse plutôt sur sa faim. On a l’impression d’être face à un épisode de transition, qui semble mettre en place les éléments du dénouement — dans certains cas de manière fort peu subtile. Il n’y a aucun nœud, aucun mystère qui, posé au seuil du film, justifierait quelques spectaculaires aventures.

Le film, du coup, ressemble un peu à un documentaire : un an à Hogwarts. Les scénaristes semblent avoir remarqué que leurs comédiens avaient grandi, aussi consacrent-ils un temps démesuré à faire de l’humour plus ou moins réussi sur le début des amours adolescentes : parfois ça passe, parfois ça casse. Ils prêtent tellement peu d’attention au reste qu’ils réussissent même à laisser passer une incohérence assez forte.

Reste qu’on a envie de voir la suite car tout est fait pour que l’on sorte du film convaincu que l’un des personnages cache bien son jeu : est-ce une astuce des scénaristes pour nous envoyer sur une fausse piste ? ou bien une autre preuve d’un relatif manque de subtilité dans l’écriture ?


“Forbidden Broadway”

Menier Chocolate Factory, Londres • 18.7.09 à 20h
Conçu et écrit par Gerard Alessandrini

Mise en scène : Phillip George. Direction musicale (piano) : Joel Fram. Avec Anna-Jane Casey, Sophie-Louise Dann, Alasdair Harvey, Steven Kynman.

Voici de nombreuses années que Gerard Alessandrini se moque affectueusement des spectacles et des stars de Broadway par le biais d’un spectacle de cabaret constamment renouvelé. Joué principalement à New York mais aussi dans d’autres villes des États-Unis, Forbidden Broadway n’avait traversé l’Atlantique qu’une fois il y a à peu près dix ans pour s’installer quelques semaines au petit Jermyn Street Theatre. C’est dans un autre petit théâtre que j’affectionne particulièrement, la Menier Chocolate Factory, que le public londonien peut à nouveau profiter des gentilles piques concoctées par Gerard Alessandrini.

Le principe de Forbidden Broadway consiste essentiellement à détourner des chansons du répertoire de la comédie musicale pour satiriser une œuvre, un compositeur, une chanteuse… Alessandrini possède un talent certain pour trouver l’angle qui fait mouche et ses lyrics sont généralement irrésistibles, surtout lorsqu’ils sont confiés à des comédiens/chanteurs capables de grossir intelligemment le trait comique. C’est sans aucun doute le cas ici, avec quatre comédiens de très bon standing, qui enfilent les nombreux costumes souvent outranciers du spectacle pour donner vie à ce spectacle éminemment sympathique et distrayant.


“Ariadne auf Naxos”

Prinzregententheater, Munich • 13.7.09 à 19h
Richard Strauss (1912). Livret de Hugo von Hofmannsthal.

Ariadne Direction musicale : Bertrand de Billy. Mise en scène : Robert Carsen. Avec Adrianne Pieczonka (Ariadne / la Prima Donna), Diana Damrau (Zerbinetta), Burkhard Fritz (Bacchus / le Ténor), Daniela Sindram (le Compositeur), Martin Gantner (le Maître de Musique), Aga Mikolaj (Najade), Nicole Piccolomini (Dryade), Sine Bundgaard (Echo), Nikolay Borchev (Harlekin), Ulrich Reß (Scaramuccio), Steven Humes (Truffaldin), Kevin Conners (Brighella), Guy de Mey (le Maître de Danse)…

Sublime et inoubliable !

On sait que Robert Carsen se sent particulièrement en forme lorsqu’il s’agit de représenter le théâtre dans le théâtre, comme en témoignent ses sublimes mises en scène de Capriccio ou des Contes d’Hoffman. Il lui arrive d’ailleurs de rajouter du théâtre dans le théâtre là où le livret n’en prévoit pas, comme dans sa très belle Tosca de l’Opéra des Flandres, ou encore dans Candide. Avec Ariadne auf Naxos, Hofmannsthal et Strauss lui offrent un terrain de jeu idéal… et c’est peu dire qu’il s’en sert avec génie.

On pénètre dans la salle alors que des danseurs s’échauffent et répètent devant une série de miroirs sur la scène éclairée en pleins feux. Dans le “Prologue” et son désordre savamment ordonnancé, Carsen se régale à multiplier les saynètes qui éclairent la psychologie des personnages tandis que l’espace scénique se métamorphose progressivement (frissons de bonheur garantis !) pour accueillir la représentation. Dans l’“Opéra”, tandis que le Compositeur est resté dans la salle pour assister à la représentation de son œuvre, Carsen fait montre d’un génie visuel particulièrement inspiré dans une boîte noire sublimement éclairée pour faire alterner la tragédie d’Ariane (avec des images qui rappellent Pina Bausch) et les aventures comiques de Zerbinetta (avec une mise en scène qui regarde résolument du côté des films musicaux hollywoodiens). Après le duo d’Ariane et Bacchus, traité comme un numéro chorégraphique où chaque personnage traîne une dizaine de “doubles” dans son sillage, Carsen termine sur non pas une, mais deux de ces images somptueuses dont il a le secret et qui prennent violemment à la gorge : le duo d’Ariane et Bacchus se termine alors qu’un énorme cyclo blanc éblouissant symbole de libération se révèle progressivement à l’arrière scène et se rapproche progressivement de l’avant-scène pendant les dernières notes des chanteurs. Puis le rideau se ferme, le Compositeur, qui était resté dans la salle, remonte sur scène et le rideau se rouvre sur une scène vide, avant que les protagonistes de la représentation ne viennent lui faire un triomphe.

Dire que l’on est scié devant autant d’intelligence et d’invention ne rend qu’imparfaitement compte de l’émotion que crée une vision aussi inspirée, aussi cohérente, aussi forte, aussi parfaitement réalisée.

Surtout lorsque le niveau des chanteurs est aussi éblouissant. C’était, je crois, ma première rencontre avec Diana Damrau, dont je comprends parfaitement la réputation : non seulement elle a une voix de rêve qui semble se jouer des redoutables vocalises de Zerbinetta, mais elle est une comédienne naturelle et attachante, bien différente d’une certaine chanteuse française dont chaque geste semble dire “regardez comme je joue bien la comédie”. Avec ses chaussures rouges qui contrastent avec le noir omniprésent de la scène, elle a un charisme éblouissant, notamment lorsqu’elle se retrouve entourée d’un aréopage d’hommes en petite tenue, une scène qui n’est pas sans rappeler le “Ain’t There Anyone Here For Love” avec Jane Russell dans le film Gentlemen Prefer Blondes.

Mais il n’y a pas qu’elle : Adrianne Pieczonka incarne une Ariane magnifique d’intériorité et d’émotion. Burkhard Fritz est un Bacchus noble et imposant. Et Daniela Sindram déchaîne l’enthousiasme mérité du public avec son Compositeur tout en enthousiasme juvénile. Sans compter les trois Nymphes, dont chaque intervention est un pur bonheur.

Direction musicale solide d’un Bertrand de Billy pourtant hué par une partie du public lors des saluts. J’imagine que les Munichois se sentent un peu propriétaires de la musique de Strauss et qu’il doit être difficile de les satisfaire pleinement… Pour ma part, j’ai été transporté par les beautés de la partition.

Et dire que cette représentation n’était pas mon premier choix ! Enfin, la Norma de Gruberova valait aussi sans doute le détour.

Le monde est petit : je tombe dans le hall du théâtre sur un mélomane allemand installé à Paris que j’ai déjà croisé à Londres.

Le monde est bien fait : les billets du Bayerische Staatsoper permettent d’emprunter les transports en commun munichois sans supplément. Comme les billets du Concertgebouw à Amsterdam.

“Lohengrin”

Nationaltheater, Munich • 12.7.09 à 18h
Richard Wagner (1850)

Lohengrin Direction musicale : Kent Nagano. Mise en scène : Richard Jones. Avec Jonas Kaufmann (Lohengrin), Anja Harteros (Elsa), Michaela Schuster (Ortrud), Wolfgang Koch (Telramund), Christof Fischesser (le roi Heinrich), Evgeny Nikitin (le héraut du roi)…

Monumental ! Musicalement, cette production de Lohengrin est un chef d’œuvre. C’est peut-être un peu paradoxal qu’il faille un chef d’ascendance japonaise pour révéler à ce point les couleurs et les tensions de la partition de Wagner, mais le travail de Nagano est époustouflant. À dominante liturgique dans le premier acte, la musique se charge ensuite de passion et son souffle s’enfle progressivement pour livrer des épisodes orageux magnifiques dans les deuxième et troisième actes. L’interprétation de Nagano se caractérise par une totale clarté jamais perdue de vue, même dans les épisodes les plus denses — sauf peut-être à une ou deux reprises lorsque le chœur s’est un peu emballé. Lorsqu’il spatialise les fanfares en utilisant jusqu’à trois emplacements dans la salle, le résultat est saisissant. 

Les prestations vocales sont toutes d’excellent niveau. Pour sa prise de rôle, Kaufmann ne fait pas mentir sa réputation du chanteur qui réussit tout ce qu’il touche. Son Lohengrin, assez intériorisé, est un triomphe de subtilité : son timbre sombre convient à merveille au personnage. Plus impressionnants encore, l’Elsa sublime de Anja Harteros et le Telramund magnifiquement tragique de Wolfgang Koch laissent pantois. Je crois que j’aurais pu écouter en boucle les vingt premières minutes du deuxième acte tant Nagano et Koch se sont surpassés dans l’intensité tragique. L’Ortrud de Michaela Schuster (déjà croisée en Fricka) est solide, mais ses aigus légèrement stridents m’ont empêché de l’apprécier autant que les autres.

Reste la mise en scène. Ah, la mise en scène. Les Munichois sont pourtant habitués à des transpositions curieuses, comme ce Rigoletto transporté dans l’univers de La Planète des singes ou encore ce Vaisseau fantôme dont les femmes font du vélo d’appartement. Mais il faut reconnaître que cette mise en scène de Richard Jones dépasse un peu les limites de la quantité de n’importe quoi acceptable sur une scène d’opéra. Il y a eu des tentatives de huée, mais l’occasion ne se présentait guère compte tenu de la qualité d’ensemble.

J’ai pourtant de bons souvenirs de Richard Jones, notamment sa mise en scène inoubliable de Juliette ou la clé des songes à Bastille et un joli Lady Macbeth de Mtsensk à Covent Garden, tous les deux en 2006. Il m’avait laissé beaucoup plus dubitatif, en revanche, avec sa vision révisionniste de Hansel and Gretel à New York fin 2007.

Sa conception de ce Lohengrin est indéchiffrable : au début du premier acte, on commence à construire une maison sur scène. Sa construction va progresser au cours des deux premiers actes et elle deviendra, au début du troisième acte, la maison dans laquelle Lohengrin et Elsa emménagent après leur mariage. L’attitude d’Ortrud et Telramund suggère une querelle de voisinage : sont-ils jaloux de ces intrus venus construire juste à côté de chez eux ? Peut-être la maison obstrue-t-elle le panorama qu’ils appréciaient tant depuis la baie vitrée de leur séjour ? Comprenne qui pourra.

Il n’y a qu’un moment réussi dans la mise en scène : l’espèce d’épisode chorégraphique qui sert à figurer le duel du premier acte. Pour le reste, les questions s’accumulent au fil du spectacle : Pourquoi Lohengrin est-il habillé en pantalon de jogging, t-shirt bleu et baskets argentées ? Pourquoi Elsa ne meurt-elle pas à la fin (Ortrud, elle, envisage le suicide) ? Pourquoi ne pas avoir prévu suffisamment de place pour le chœur autour de l’immense maison, de sorte que la scène est littéralement pleine d’une foule bien incapable de bouger d’un pouce ?

L’accumulation d’images scéniques triviales dessert considérablement le propos… et on en est réduit à imaginer ce qu’aurait donné une interprétation d’une telle qualité musicale si elle avait été servie aussi par une conception scénique puissante.

Jolie attention : un CD d’extraits du dernier album de Kaufmann est distribué à la sortie.

La Pinakothek der Moderne

Munich • 12.7.09 à 12h

Cet ajout récent au quartier des musées (Kunstareal) de Munich est achevé depuis 2002, mais je n’avais jamais pris le temps de le visiter.

Le musée est divisé en quatre sections : architecture, design, art moderne, art contemporain.

La section consacrée à l’architecture se résume à une exposition temporaire assez mal conçue sur les architectes munichois Christian Jabornegg et András Pálffy. Il y a un gouffre béant avec ce que le Centre Pompidou, par exemple, réalise en matière de muséographie pour les expositions consacrées à l’architecture.

Les salles consacrées au design, outre une minuscule exposition temporaire sur le design Ikea, proposent une rétrospective assez convenue. Utile pour réviser ses Eames, Jacobsen, Le Corbusier, Saarinen… mais pas très original.

Les collections de peinture, en revanche, réservent quelques bonnes surprises, notamment un ensemble magnifique de toiles de Kirchner, quelques jolis Max Beckmann ou encore une monumentale (et photogénique) installation de Dan Flavin.

À un euro l’entrée (tarif spécial du dimanche), on aurait tort de se priver…




“My Fair Lady”

Staatstheater am Gärtnerplatz, Munich • 11.7.09 à 19h30
Frederick Loewe (1956). Livret et lyrics : Alan Jay Lerner, d’après Pygmalion de George Bernard Shaw. Adaptation en allemand : Robert Gilbert.

Fairlady Direction musicale : Henning Kussel. Mise en scène : August Everding. Avec Marianne Larsen (Eliza Doolittle), Dirk Lohr (Henry Higgins), Gunther Sonneson (Colonel Pickering), Susanne Heyng (Mrs. Higgins), Thomas Peters (Freddy Eynsford-Hill), Jörg Simon (Alfred P. Doolittle), Christel Peschke (Mrs. Pearce)…

Je me répète, mais ce n’est plus à New York et à Londres que l’on a désormais la chance d’entendre les chefs d’œuvre du répertoire interprétés comme ils ont été écrits, en particulier avec un effectif orchestral correct. J’avais déjà eu le plaisir d’entendre la sublime partition de Frederick Loewe dans de bonnes conditions à Vienne il y a un peu plus d’un an, mais dans une mise en scène qui ne m’avait pas convaincu. C’est une bien autre histoire avec cette magnifique production munichoise, au répertoire du vénérable Theater am Gärtnerplatz depuis vingt-cinq ans, qui est représentée une demi-douzaine de fois chaque saison et dont c’était la 211ème représentation.

My Fair Lady présente pour les metteurs en scène une difficulté particulière due aux nombreux changements de décors nécessaires. Cette production règle très joliment la question avec un joli décor circulaire monté sur une tournette qui lui permet de se positionner rapidement dans un nombre impressionnant de configurations différentes. Certes, le décor commence à montrer son âge, mais cela n’empêche pas les visuels de frapper par le soin apporté à leur composition.

La mise en scène d’August Everding est d’une précision et d’une fidélité qui contrastent nettement avec les approximations ou interprétations auxquelles nous sommes malheureusement trop habitués. Elle m’a particulièrement réjoui avec quelques idées originales : la diva qui quitte l’opéra par la sortie des artistes dans la première scène avec un chapeau en forme de cygne (l’œuvre à l’affiche, il va sans dire, est Lohengrin) ; Eliza qui s’évente après “The Rain in Spain” avec le fameux éventail chinois qu’elle a envoyé chercher en s’installant chez Higgins (évoqué dans une scène à Covent Garden) ; Eliza encore qui quitte le 27A Wimpole Street avec la cage à oiseau qu’elle a également récupéré parmi ses anciennes affaires.

Le soin apporté à la direction d’acteurs est remarquable, dans la droite ligne de la tradition allemande. Marianne Larsen maîtrise magnifiquement le rôle d’Eliza. Le seul petit hic, c’est qu’elle est un peu âgée et que cela rend certains passages un peu curieux ; j’avais déjà vu Larsen dans ce même théâtre interpréter le rôle de Mrs. Lovett dans Sweeney Todd, qui me semble plus dans la bonne tranche d’âge pour elle.

Le plus grand bonheur de cette production réside dans l’interprétation irréprochable de la musique par un excellent orchestre d’au moins 35 musiciens. La direction musicale de Henning Kussel donne rythme et caractère à une partition de très grande qualité et met particulièrement en valeur les nombreux bonheurs d’une orchestration opulente et généreuse en contre-chants. Le chœur résident du théâtre fait également un très bon travail, notamment dans “Take Me to the Church on Time”, dont l’écriture à plusieurs voix présente parfois une difficulté pour les interprètes.

“Götterdämmerung”

Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence • 3.7.09 à 17h30
Richard Wagner (1876)

Berliner Philharmoniker, Simon Rattle. Mise en scène : Stéphane Braunschweig. Avec Ben Heppner (Siegfried), Katarina Dalayman (Brünnhilde), Mikhail Petrenko (Hagen), Gerd Grochowski (Gunther), Emma Vetter (Gutrune), Anne Sofie von Otter (Waltraute), Dale Duesing (Alberich), Maria Radner, Lilli Paasikivi, Miranda Keys (les Nornes), Anna Siminska (Woglinde), Eva Vogel (Wellgunde), Maria Radner (Floßhilde).

La Tétralogie aixoise touche à sa fin. On a l’impression qu’elle a commencé hier, avec un Rheingold mémorable dans la cour de l’Archevêché, alors que le Grand Théâtre de Provence n’était pas encore achevé. Il y a eu ensuite une Walküre de très bon standing et un Siegfried légèrement décevant. C'est peu dire qu'on termine en apothéose, avec un Götterdämmerung qui semble assez insurpassable sur le plan musical.

L’interprétation de la partition par Simon Rattle à la tête d’un Philharmonique de Berlin survolté mérite de rentrer directement dans les annales. Le travail réalisé pour donner sens et relief à la musique de Wagner, sans doute un peu moins brute dans le Crépuscule que dans les épisodes précédents, est ébouriffant. Le travail des musiciens est un bonheur à regarder depuis nos places au centre du premier rang. J’observe avec fascination Emmanuel Pahud (flûte) et Jonathan Kelly (hautbois), que j’ai en ligne de mire : même s’ils ne semblent pas très concentrés, chacune de leurs interventions est un miracle d’intelligence, de sensibilité et d’expressivité. Sans compter les efforts dantesques de Pahud, qui souffle comme un beau diable pour se faire entendre dans les tutti.

Ça n’arrive quasiment jamais, mais je crois qu’on peut dire en toute honnêteté qu’il n’y a pas un seul maillon faible dans la distribution vocale. Le Siegfried de Ben Heppner, qui m’avait pourtant bien déçu l’an dernier, se hisse tellement au-dessus de ce que j’ai pu entendre récemment (du plus lamentable au plus solide) qu’il impose un immense respect. La Brünnhilde de Katarina Dalayman, que j’avais trouvée correcte, sans plus, au Met, est en forme olympique. Les Gunther et Gutrune de Gerd Grochowski et Emma Vetter sont également excellents, tout comme l‘Alberich de Dale Duesing.

Et quelle surprise de retrouver Anne Sofie von Otter, que je n’attendais pas dans Wagner, en Waltraute ! Sa bio indique qu’elle a déjà chanté ce même rôle à Stockholm. Elle se révèle tout à fait adaptée à cet emploi inattendu.

Mais c’est sans doute le Hagen extraordinaire de Mikhail Petrenko qui réalise la performance la plus spectaculaire de la soirée. J’ai vu Petrenko plusieurs fois sur scène, et je crois en avoir toujours pensé du bien, mais jamais il ne m’avait autant emballé. Son Hagen est prodigieux : mielleux et inquiétant, roublard et cruel, grâce à lui, Hagen prend la dimension qui lui revient en devenant le personnage pivotal de ce dernier épisode. Et quelle voix ! Il ne m’arrive que rarement, ces temps-ci, de manifester bruyamment mon enthousiasme lors des saluts, mais c’est bien volontiers que j’ai mêlé ma voix aux bravos qui venaient des étages (le parterre, composé presque exclusivement de VIP, étant bien au-dessus de tout cela).

La mise en scène de Stéphane Braunschweig reste solide et sérieuse. Elle rappelle plus Rheingold que les épisodes suivants et donne largement dans le minimalisme. Si Braunschweig parvient à achever l’opéra sur une belle image forte, comme les précédents, il y a des moments où l’on frôle l’inertie. Mais peu importe lorsque le plaisir musical atteint de tels sommets.

Ce cycle s’achève vraiment sur une note parfaite.